‹ Aliénor, prieure de Lok-Maria (volume 2)Chapitre 2 sur 6 · VIII A M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

VIII A M. DE CHATEAUBRIAND

nir, qui perpétue et renouvelle également nos jouissances ! — J'ai frappé à la porte des chaumières du Morbihan, et les derniers géants de la Chouannerie sont venus m'ouvrir. J^ai gravi les montagnes et sondé les chemins creux de la Cornouaille, où le bâton du voyageur évoque, comme la baguette des sorciers, les guerriers et les brigands, les bourreaux et les victimes de la Ligue. J'ai interrogé les rives sauvages, les frais vallons, les plaines fertiles du Léonais ; et les tourelles croulantes, les clochers à jour, les croix du grand chemin, m^ont raconté mainte histoire d'autrefois, que je redirai bientôt. Il n'y a qu'un point de la Bretagne où je n'ai pas eu le courage de porter mes pas, quoique mon cœur ait fortement battu à ses approches : c'est précisément (pardonnez-le-moi, monsieur ! ) ce point que vous me recommandiez dans votre lettre : c'est cette pierre, aujourd'hui sans nom, qui doit porter un jour un nom si glorieux ! Ah! tout jeune que je sois encore, je ne la verrais jamais, cette pierre illustre et sainte, si les destins voulaient reculer, au gré de mes vœux, le temps où les Bretons iront s'agenouiller au Graî\d-Bey, comme les preux du moyen âge au tombeau de Charlemagne.

Du reste, — peinietlez-moi de nous le dire,

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monsieur, — en supposant que la Bretagne ne vous reconnaîtrait plus, vous la méconnaîtriez vousmême. Pour y trouver votre nom glorifié sur toutes les bouches, je n'avais pas besoin d'aller jusqu'aux lieux où il est porté encore si dignement (1). Depuis rsantes jusqu'à Saint-Malo, il n'y aurait qu'un triomphe pour Tentant exilé de Gombourg, pour le pèlerin de Jérusalem et d'Amérique, pour le poëte du Génie du Christianisme et des Martyrs, pour le ministre du Congrès de Vérone, et pour le solitaire de Marie-Thérèse. Partout vous seriez reconnu, monsieur, comme le Béarnais dans les plaines d'Ivry, à ce panache aussi pur que nos hermines, et qui n'a jamais quitté le chemin de l'honneur.

Je vous surprendrai peut-être, en ajoutant que vous reconnaîtriez aussi la Bretagne, votre Bretagne d'il y a cinquante ans. Oui, malgré les routes royales et les commis voyageurs, malgré les garnisons et les pédagogues de village , la distance est grande encore de Paris à Kempei-Corentin ! Le Kernew^ote etle Léonais croient toujours au bonDieu , aiment toujours le pays et le gwin-ardent, portent toujours \ejupen et le bragow-braz, et se tiennent

(1) Notamment par M. le comte Frecléric de Chateaubriaad .

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enfermés dans leur vieille langue celtique, comme le Chinois dans sa muraille inexpugnable. Oui, chaque fontaine a encore son saint dans sa niche, chaque chapelle son pardon sous les grands chênes, chaque foyer ses longues iileries d'hiver, chaque mendiant sa prière et sa chanson, chaque sentier sa croix de granit, chaque lande ses fêtes et ses dolmens, chaque lit son gui sacré et son ange gardien, chaque patron son pèlerinage, chaque amour son baz-valan, chaque douleur sa résignation, et chaque mort son espérance. — Plus d'un point du sol e^i encore sous le régime du domaine congéable ; et l'usement de Rohan ou de la Quévaise n'est point aboli autant que le voudrait le code Napoléon. Le paysan breton est vis-à-vis de son tenancier ce qu'il était vis-à-vis de son seigneur : c^est-à-dire libre devant l'un comme devant Fautre! Car la terre de Bretagne a ce privilège entre toutes, qu'elle n'a jamais porté un serf ni un esclave. Elle n'avait pas besoin de la Révolution pour être franche, et voilà pourquoi cette révolution lui a paru suspecte.

Mais nous voilà bien loin de la Ligue, monsieur, et du modeste roman qui vous est dédié. Je ne sais même si j'ai le droit d'appeler roman le simple récit d'une aventure qui s'enroule autour de notre grande guerre de religion ; comme les Ira-

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giles rejetons du lierre aux tourelles inébranlables de nos châteaux. Ces rejetons parviennent quelquefois à prendre racine dans le granit éternel, et j'ai retrouvé, l'an dernier, sur les ruines de Rustéfan, ceux qu'avait tant admirés Cambry, il y aura bientôt un siècle... Puisse arriver le même bonheur au faible enfant de mon imagination !

J'ai besoin d'appui et d'encouragement, car mon entreprise est peut-être au-dessus de mes forces. Je veux exposer un des phénomènes les plus curieux que présente notre histoire nationale : la lutte originelle, religieuse, politique, morale, etlon pourrait dire géographique, de la France et de la Bretagne ; — lutte ouverte le jour oii le premier de nos ducs fit hommage au Roi, debout, le casque en tète et 1 épée au flanc ; — lutte acharnée sous Philippe de Valois, Charles V et Louis XI, — éteinte sous Charles VIII et Louis XII, par le double mariage d'Anne de Bretagne , — ranimée par la duchesse de Mercœur au temps de la Ligue, — parle patriotisme et la foi dans la conspiration de Cellamare et la Chouannerie ; — lutte enfin qui se continue secrètement de nos jours entre l'idiome et rignorance, la religion et la fidélité bretonne, et la langueetles lumières, le scepticisme et l'inconstance française. Dans Jeainne de Montfort et dans Michel

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CoLiJMB, j'ai rempli les deux premières parties de ma tâche. J'ai fait voir la Bretagne aux prises avec la France sous les remparts d'Hennebon , dans les eouseils de Philippe VI, sur le tombeau de François II, sous le joug des Lieutenants du Roi, aux États de Rennes, de Vanues et de Nantes. Dans Aliénor, je poursuis mon oeuvre, en montrant les paroisses armoricaines soulevées contre Henri IV, et revendiquant leur nationalité sous Tétendard de la Sainte-Union. Ici donc la lutte est encore politique et guerrièie ; l'amour se tait au bruit des mousquets et des arquebuses. Mes pages sont toutes pleines, et parfois toutes rouges, de ces grands coups d'estoc et de taille qui plaisaient tant à madame de Sévigné. L'épée au poing, Henri le Béarnais ouvre la scène; Henri le Grand vient la fermer, l'Édit de Nantes à la main. Entre ces deux apparitions, la Ligue passe avec ses quatre fléaux : la guerre civile, la peste, la famine et les loups. Jeanne de MoxM- FORT élait une Histoire ; Michel Columb était un Drame ; Aliénor est un Tableau ; Conan-le-Tétd s'efforcera d'être une Comédie. — Heureux si mon courage et ma persévérance suffisent à l'exécution d'un tel projet; si, à travers la grande Tragédie de Quatre-Vingt-Treize et le naïf Roman des mœurs actuelles , j'arrive heureusement à ces

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amusantes Traditions de nos grand'mères, qui danseront leur ronde fantastique autour de mon édifice accompli I Heureux enfin si le nom du plus humble enfant de la Bretagne échappe à Toubli en s'inscrivant au-dessous du vôtre, — plus solide et plus inattaquable encore que le granit de nos vieilles forteresses.

PrrRE-CHEVALIER.

Paris, iOjQin, 1842.

Je ne saurais publier cette troisième partie de mes Études sur l4 Bretagne, sans exprimer hautement ma reconnaissance pour les encouragements si unanimes et si flatteurs dont mes deux premières Études ont été Tobjet. M. Mennechet, à ses Matinées Littéraires ; madame Emile de Girardin et

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