‹ Aliénor, prieure de Lok-Maria (volume 2)Chapitre 6 sur 6 · MOR-VANIEL -LE-LIGUEUR · texte numérisé non relu

MOR-VANIEL -LE-LIGUEUR

Les années vont vite, et les révolutions plus vite encore.

Depuis le siège de Beauvoir, la face des choses avait bien changé. Henri III était tombé sous le couteau de Jacques Clément, au moment où, excommunié à son tour, il

venait de tendre la main au Béarnais. Sa mort avait été célébrée comme un bonheur public, et le réseau de la Ligue avait enve> loppé toute la France.

Cependant les plus profondes divisions déchiraient ce royaume sans roi.

Le duc de Mayenne, « lieutenant général de la couronne, » gouvernait avec les États de la 'Ligue. Au milieu de la salle où siégeaient ces États , un trône vide attendait le successeur des Valois : Mayenne y plaça d'abord, sous le nom de Charles X, le fantôme du cardinal de Bourbon ; mais ce vieillard ne fît que s'y asseoir, et mourir.

Alors ce fut à qui monterait à sa place, et la France eut vingt rois aspirants : le duc de Savoie voulait l'être, comme petit-fils de François I" par sa mère ; Philippe II poussait l'infante Isabelle, au mépris de la loi salique; le duc de Nemours appuyait celle-ci

dans Tespoir de Tépouser ; le duc de Guise et le marquis de Pont représentaient l'ambitieuse maison de Lorraine ; enfin Mayenne songeait plutôt à écarter les autres qu'à s'avancer lui-même, et ménageait ses intérêts en ménageant ceux de tout le monde.

« Nuit et jour, dit L'Étoile, on voyait dans les rues les prétendants à la couronne, allant visiter les députés des États et briguer leurs suffrages. » Ils se lançaient des caricatures, des pamphlets et des « pasquils ; » chacun faisait proclamer ses droits en pleine chaire par des prédicateurs à gages, et s'il y avait des contradicteurs dans lauditoire, le lieu saint devenait une halle ou un champ de bataille.

Au-dessous de ces divers partis, la terrible faction des Seize méditait dans l'ombre un plan de république.

Enfin, suivant la belle comparaison de

U2 ALiÊNÔft.

d'Aubigné, tous les enfants de la France se battaient sur le sein déchiré de leur mère ; et les Ligueurs n'étaient plus ligués que sur un seul point : Texclusion de Henri de Bourbon, leur véritable roi.

Or, tandis que cette foule de rivaux lui disputait son royaume dans les chaires et sur les registres des États, le Béarnais le reprenait à la pointe de Tépée, et resserrait chaque jour le cercle de la Ligue. « Étourdissant de ses coups multipliés ce corps vaste et pesant, » il avait déjà réduit les plus importantes provinces, et il ne lui restait plus que deux points extrêmes à enlever : la Bre* tagne et Paris.

Il se chargea lui-même de la capitale, dont il fît le siège pour la troisième fois, et il envoya en Bretagne le prince de Bombes et le maréchal d'Aumont.

Le premier remporta plus de victoires au

^4ft

jèU de la bague que sur les champs de bataille , et assiégea la jolie douairière de Rervenno de préférence aux places fortes de la Ligue.

D'Aumont fut plus actif et moins galant (car quel capitaine du Béarnais ne l'était pas?); mais quand il arriva en Bretagne, il trouva Mercœur établi partout.

Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, était un des membres les plus puissants de la puissante famille des Guises.

Petit-fils d'Antoine de Lorraine et de Renée de Bourbon; beau-frère de Henri III, qui l'avait nommé gouverneur de Bretagne, il avait épousé la belle et célèbre Marie de Luxembourg, duchesse de Penthièvre et vicomtesse de Martigues, petite-fille de Renée de Bretagne, descendante immédiate de Charles de Blois.

La duchesse de Mercœur était donc le

dernier rejeton du sang des ducs de Bretagne, et rhéritière de ce terrible droit de succession que tous les rois de France avaient racheté, depuis Louis XI, même après la réunion du duché à la couronne.

Aussi disait-on que le génie de cette femme s'élevait à la hauteur de sa naissance et de sa beauté, et qu'elle poussait son mari à des destins beaucoup plus grands que ceux d'un lieutenant du roi de France en Bretagne.

Non moins ambitieux que son épouse, savant et brave capitaine sur un champ de bataille, le duc de Mercœur avait malheureusement ce défaut de caractère qu'on décore parfois du nom de prudence, mais qui, chez lui, ne pouvait s'appeler qu'irrésolution; — défaut que rien ne saurait compenser chez un homme d'État, pied d'argile des plus redoutables colosses de l'histoire!

Ainsi, tout en s'emparant de l'Armarique à la mort de Henri III, Mercœur cacha sa révolte sous le masque de la religion, et feignit de continuer simplement l'œuvre défensive de la Ligue. Il ne changea rien à son titre de gouverneur de Bretagne, commanda au nom du roi Charles X, tant que celui-ci vécut, et n'usurpa qu'insensiblement les privilèges de la souveraineté. Son acte le plus hardi fut d'établir à Nantes un parlement, en opposition à celui de Rennes, qui avait reconnu le Béarnais ; encore appela-t-il ce parlement « Parlement de la Ligue, » lui ordonnant de rendre ses arrêts par provision, et (Charles X étant mort) (c en l'absence d'un roi. » Lui-même ne manqua jamais d'inscrire cette cauteleuse formule en tête de ses ordonnances ; de façon à prévenir tout reproche de lèse-majesté, dans le cas où il perdrait la partie.

146 AUÉIHOR

Si ces précautions diminuèrent l'animosité de ses adversaires, le zèle de ses partisans fut loin de s'en augmenter 5 et dans un pays indépendant comme la Bretagne, on peut dire que ce fut là une grande faute.

Mercœur commit une faute plus grande encore en ouvrant les ports de TArmorique aux Espagnols : c'était se mettre à la merci d'un allié plus puissant que lui-même, et qui devait être bientôt son plus dangereux ennemi ; c'était surtout attirer en Bretagne un déluge de maux, dont le tableau paraîtra incroyable.

Au moment où recommence cette histoire, la basse Cornouaille, qui en sera le théâtre, offrait déjà le plus triste spectacle.

Ce modeste « recoin du monde, » comme l'appelle le chanoine Moreau, se voyait enlever par la guerre civile tous les fruits d'une paix de cent cinquante ans. Sachant bien

que « l'oie y était encore grasse, et le bonhomme (l'habitant) excellent à ravager, » — car la plupart des paysans possédaient « de beaux meubles, de riches bijoux, des coffres pleins d'écus, et des buffets chargés d'argenterie, ï) — tous les chefs de partis s'y étaient jetés à la fois, sans compter les brigands sortis du pays même.

D'une part, le maréchal d'Aumont venait d'entrer dans Kemper avec son armée de « luthériens, calvinistes, athéistes, libertins, et toutes sortes de gens croyant en Dieu par bénéfice d'inventaire. »

D'autre part , plusieurs milliers d'Espagnols, commandés par don Juan d'Aquila, tenaient les places fortes de la côte, notamment la citadelle de Krozon, d'où ils s'abattaient, comme des oiseaux de proie, sur les t basses terres » environnantes.

Pendant ce temps-là, le duc de Mercœur

se préparait à descendre, disait-on, de la haute Bretagne, pour disputer au maréchal d'Aumont ses conquêtes. Et en attendant, tous les chefs de Ligueurs « battaient Testrade, » c'est-à-dire pillaient les villages, incendiaient les villes, assiégaient les manoirs, massacraient les hommes, déshonoraient les femmes, détroussaient les voyageurs ; en un mot, c( faisaient sang ou curée de tout ce qu'ils trouvaient à portée de l'arquebuse ou de la main. »

Ces brigandages, qu'on appelait « la petite guerre, » ou a la picorée, » étaient tellement usités, comme attaque et comme représailles, qu'ils avaient fini par entrer dans les mœurs du pays. Les plus sages capitaines ne pouvaient les interdire à leurs soldats ; quiconque portait la cape et l'épée les exerçait publiquement et journellement ; et ceux qui n'en avaient pas le courage ou la force étaient

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réduits à s'en vanter, sous peine de honte. Tant de violences devaient épuiser la patience bretonne : la « paysantaille, » comme dit Moreau, se souleva contre les seigneurs; ce sentiment d'indépendance, qui ne mourra jamais en Bretagne, vint fortifier la vengeance des paroisses, et la Cornouaille ne fut plus qu'un vaste champ clos où l'on s'entr'égorgeait à la clarté du soleil.

Pour se convaincre des périls qu'un tel état de choses offrait à tout le monde et à toute heure, il eût suffi de considérer les soixante hommes d'armes qui escortaient, l'épée au poing, le seigneur Bertrand du Liskoët, se rendant, par une belle journée de septembre, de Remper à son château de Rustéfan. Les deux tiers de cette troupe appartenaient à la garnison de Konk (autrement Concarneau), situé à mi-chemin de Pont-

iJSè ALIÉNOR.

Aven et de Kemper , et marchaient sous les ordres d'Olivier Le Prestre, sieur de Lézonnet, qui les ramenait du siège de cette ville.

Le reste se composait des genstilshommes, des soldats et des valets du baron lui-même.

Le seigneur de Rustéfan n'était plus le formidable guerrier du siège de Beauvoir. Les souffrances, les chagrins et les fatigues en avaient fait un vieillard avant soixante ans. La neige qui était tombée sur son crâne à moitié chauve n'avait respecté que ses épais sourcils et ses longues moustaches. Les rides et les cicatrices sillonnaient ses joues ; sa tête s'inclinait fortement sur sa poitrine ; la goutte avait contourné ses doigts et s'acharnait à ses jambes.

Cependant une grande fermeté morale respirait encore dans sa voix et dans son regard, qui semblaient avoir conservé toute leur

force, en perdant une partie de leur violence.

Quant à l'expression de sa flgure, elle avait subi la plus singulière révolution ; tantôt c'était la mélancolie d'un malheureux livré au plaisir amer de ses souvenirs , tantôt la gaieté forcée d'un homme qui les secoue comme un fardeau; rarement les emportements d'autrefois venaient troubler cette alternative.

C'est que le feu et la douleur amollissent les métaux et les caractères les plus durs.

Après la mort de sa femme, qu'il n avait appréciée qu'en la perdant, le baron avait suivi six ans le Béarnais sur les champs da bataille, où son impétuosité était toujours allée au-devant des blessures les plus cruelles.

Pris par les Espagnols, il avait passé trois années dans les fers ; enfin le maréchal

d'Aumont Tavait racheté en levant le séquestre posé sur ses domaines; et, après avoir donné seS derniers coups d'épée sous les murs de Kemper, il allait se reposer dans son château de Rustéfan.

Pendant ce temps-là, sa fille et sa nièce avaient grandi dans une paisible obscurité, au village de Lok-Maria-lèz-Kemper : la première, sous la surveillance secrète de sa gouvernante, la demoiselle Âmice de Koatkatar; la seconde, au milieu des exercices religieux du prieuré.

Pressé de Tenlever à ces habitudes dangereuses, le vieux protestant avait envoyé Blanche devant lui à Pont- Aven, pour tenir sa maison prête à le recevoir ; et il cheminait lui-même, accompagné d'Aliéner, d'Amice, de ses écuyers, et de Tancien kloarek Mikel-Favennek, — aujourd'hui ministre médecin calviniste !

Comment s'était opérée une telle révolution chez le protégé de madame du Liskoët?

On devine que les beaux yeux de mademoiselle de Koatkatar en avaient été la cause efficiente, comme aurait dit Mikel. La cause déterminante était venue du Béarnais, c< qu'on ne s'attendait guère à voir en cette affaire. »

Pendant le dîner des fiançailles de La Noue et d'Aliénor, le Roi, qui voulait que chacun se réjouît, avait fait asseoir le kloarek à côté de la belle gouvernante ; il avait jeté le plus grand désordre dans le cœur déjà fort troublé du séminariste, en répétant à plusieurs reprises qu'il voulait les marier ensemble ; enfin une plaisanterie sur le célibat perpétuel avait mis en désarroi la vocation de Kernewote, et il s'était promis, entre deux verres de vin d'Anjou, de jeter à la première occasion son froc aux orties.

Il était cependant revenu dans sa famille à

Pont-Aven, où il avait rempli la mission de la baronne auprès du recteur; mais au lieu de prendre le chemin du séminaire, il avait joint l'armée du roi de Navarre.

De campagne en campagne, il était parvenu jusqu'à Montpellier, la ville calviniste et savante. Là, il avait abjuré, de la meilleure foi du monde, une religion qui interdit le mariage à ses ministres ; il avait pris à la fois ses grades en médecine et en théologie protestante , et il était revenu attaché au baron, comme directeur du corps et de Tâme.

Mais à peine de retour en Bretagne, l'apostasie de Mikel avait reçu le plus cruel châtiment. Saisi par des paysans en flagrant délit de prédication, il avait été mis sur le bûcher comme hérétique, et il ne s'était échappé qu'à demi grillé ; de sorte que le malheureux qui avait fait tant de chemin pour atteindre au mariage se trouva l'homme

CHEMIN FAISANT. <ISK

le plus difficile à marier qu'il y eut au monde.

Quand, au lieu de ses beaux cheveux blonds, et de son visage vermeil, il rapporta à la demoiselle Amice son crâne chauve et son front bruni par la flamme, il eut la douleur de se voir complètement méconnu.

Il persista néanmoins dans ses poursuites amoureuses , prêchant à la gouvernante le détachement des choses corporelles , et se flattant de la voir enfin s'habituer à sa figure. Il changea, faute de mieux, son nom de Mikel contre celui du roi Salomon, l'heureux fiancé de la Sulamite, le mari aux cent femmes ! Il fit tout ce qu'il était possible de faire pour réparer ou compenser les outrages du bûcher; il se couvrit de soie et de velours , s'arrosa d'essences, s'embauma de parfums... Soins inutiles !

Il faut dire qu'Amice avait au fond de l'âme un sentiment, dont le plus beau ca-

valier n'eût triomphé qu'avec peine. Ce sentiment — combien peu les rois savent la portée de leurs actions et de leurs paroles ! — ce sentiment datait du baiser que le Béarnais avait appliqué, comme un fer chaud, sur les joues fraîches de la gouvernante. Des joues, l'empreinte brûlante était descendue jusqu'au cœur ; et, pour tout dire en un mot , Amice était amoureuse du roi de France !

Cependant, comme cet amour était évidemment sans espoir, et qu'une honnête beauté ne saurait demeurer en friche, Amice avait prêté l'oreille aux propositions fallacieuses d'un certain cadet de Gascogne, aussi noble que riche, aussi tendre que brave... en paroles. Mais le drôle avait la mine si avenante, la taille si parfaite, et les moustaches si bien retroussées ; il se disait d'ailleurs si bon huguenot et si bon royaliste, qu'il avait éclipsé un instant le Roi lui-même.

Cet instant avait suffi au Gascon pour passer le nœud coulant du mariage à la belle subjuguée ; mais lui-même s'y était bientôt trouvé pris aussi douloureusement qu'elle.

Entre autres privilèges de son sexe, dame Amice était fantasque et impérieuse; son sang n'avait pas moins de vivacité que d^éclat, et son noble époux éprouva même un jour la légèreté de sa main. Il lui fit sentir aussitôt la pesanteur très-roturière de la sienne ; puis il alla chercher, dit-il, des ennemis plus dignes de sa vaillance.

Quelques semaines après, la gouvernante apprit qu'il n'était qu'un habile aventurier ; par bonheur, elle eut en même temps la joie de pleurer sa mort, et on juge si le docteur Salomon revint à la charge !

En ce moment même, Favennek poussait d'autant plus galamment sa pointe, que la demoiselle de Koatkatar (elle avait repris ce

nom depuis son veuvage) voyageait en croupe derrière lui. Cette position donnait à l'amoureux un grand avantage, c'est qu'Amice n'apercevait point sa figure.

Il lui débitait donc, par-dessus l'épaule, tous les textes de la Bible ayant trait au mariage ; et tantôt la dame lui répondait par un éclat de rire nerveux, tantôt elle l'interrompait au plus beau moment par un cri de terreur. Ceci avait lieu lorsque le ministre, emporté par son éloquence, jetait leur commune monture au milieu des ornières.

Toutefois, il se consolait des reproches qui lui étaient adressés alors, en sentant un bras rondelet presser involontairement sa taille. — Fulcite me floribusl 60upirait-il aussitôt avec TEcclésiaste, stipate me malis, quia amore langueo (1)/ Lœva ejus sub capite meo, et dextera il/ius amplexabitur me t

(i) Faites-moi un lit de fleurs el de fruits ; car je languis d'a-

Puis k belle capricieuse recommençait à rire, et le docteur poursuivait sa tendre homélie.

Cependant Aliéner chevauchait auprès de son père, et sa tristesse contrastait fort avec la gaieté de la gouvernante.

Mademoiselle du Liskoëtj en grandissant, avait tenu les promesses de son enfance. Elle allait avoir vingt ans, et sa beauté venait de s'épanouir; or, si cette beauté n^était pas parfaite, elle n'en offrait peut-être que plus de charmes.

Sa taille moyenne, mais élancée, souple et ferme à la fois, semblait unir la grâce onduleuse du cygne aux ressorts vigoureux du serpent. Tout trahissait en elle un de ces cœurs généreux, dont les moindres battements sont des passions ; une de ces natures

mour. Sa main gauche sera sous ma tète^ et sa main droite m'embrassera. (Cantique des cantiques, chap. 2, vers. ? et vi.)

délicates, mais intrépides, qui, comme Toiseau, s'élancent aux cieux d'un coup d'aile.

On reconnaissait cette sensibilité puissante : au regard sombre et doux de ses yeux noirs, à la pensée qui flottait comme une lueur sur son front ; aux teintes chaudes et vermeilles qui affluaient sous la ferme pâleur de ses joues, comme un rayon de soleil couchant sous la blancheur d'un nuage ; à la coupe exquise et altière de son nez et de sa bouche, dédaigneuse de montrer les perles de son sourire ; et jusqu'à la finesse énergique de ses mains et de ses pieds, qui ne semblaient pas faits pour toucher aux choses de la terre.

Elle portait gracieusement le bandeau garni de perles, les templettes écussonnées, les cheveux flottants sur le cou, la large fraise de dentelle, le corsage baleiné, l'écharpe de gaze blanche, la jupe à vertuga-

din; et elle maniait avec la dextérité d'un écuyer son cheval caparaçonné de bandes de velours.

— A quoi songes-tu donc, Norik (1)? lui demanda gaiement le baron, Tarrachant à sa rêverie silencieuse; tu vas à ta noce, Corps de Christ ! et Ton dirait que tu suis ton propre enterrement.

La jeune fille sourit en soupirant, et jeta un regard derrière elle...

Plus d'une fois déjà, ce mouvement avait interrompu ses réflexions, depuis son départ de Kemper.

— Monsieur mon père, répondit-elle, je comptais les gentilshommes qui devaient vous accompagner à Rustéfan...

— Et tu voyais qu'il en manque plu-

(i) Abréviatif et diminutif d'Aliénor, en langue celtique. I. ^\ >

sieurs... un surtout peut-être, M. de Lestialla? — Aliéner rougit imperceptiblement.

— Un Ligueur, baron? dit un des hommes d'armes de Lézonnet ; vous recevriez chez vous un Ligueur?

— Votre capitaine Ta bien été, messires ! repartit en riant Liskoët, tandis que le sieur LePrestre feignait de ne pas entendre. D'ailleurs , celui-ci n'est pas un Ligueur comme les autres... C'est le plus brave et le plus galant homme à qui je voulusse passer l'écharpe blanche. Redis-nous un peu, Norik, tout ce qu'il a fait pour...

— Oh! vous conterez cela beaucoup mieux que moi, monsieur mon père, interrompit la jeune fille avec une vivacité respectueuse.

(n C'était pendant les premiers jours du siège, reprit le châtelain; le maréchal venait d'investir la place, et ne vous avait pas encore appelés à son aide, messires.

« Ma fille et ma nièce passaient quelquefois le bac deLok-Maria, pour aller porter des secours à de pauvres penn~fy (1). Un matin elles furent surprises par une troupe de Ligueurs qui fourrageaient hors des murs, et voilà la charité prisonnière ! Mais à peine le chef de la troupe a-t-il regardé les captives, qu'il s'incline courtoisement devant elles, et s'excuse de les avoir interrompues dans leur pieuse action.

« En même temps il allait les reconduire jusqu'au bac, lorsque ses soldats déclarent qu'ils veulent garder leurs proies, ou tout au moins les vendre cher.

(( Ces deux demoiselles sont de bonne prise et de bonne maison, disent-ils; leurs familles les rachèteront peut-être cinq cents écus.

(i) Journaliers-cultivateurs, presque toujours misérables.

« En voici la moitié! repart le chef, en leur jetant sa bourse et quelques bijoux qu'il portait sur lui ; vous savez ce que vaut ma parole, vous aurez le reste demain.

« Les soldats lâchent aussitôt les prisonnières, et le capitaine les escorte jusqu'en face de Lok-Maria.

« Là on lui demande son nom ; il répond : — Ronan de Lestialla, — et il s'éloigne avec sa troupe.

« Deux jours après, Blanche et Aliéner, qui n'osaient plus quitter le village, étaient assises devant la fenêtre de leur chambre^ ouverte sur la rivière. Tout à coup elles poussent un cri, en sentant un projectile siffler sur leurs têtes : elles croient que c'est pour le moins une balle d'arquebuse à croc ; mais elles voient une pierre enveloppée d'une lettre, et qui n'avait pu être lancée que par une fronde. Elles ouvrent ce singulier message et y trouvent ces mots :

« Quittez Lok-Maria ce soir.

» RONAN DE LeSTIALLA. »

« Vous jugez qu'elles ne manquèrent pas d'obéir, et bien firent-elles ; car Lok-Maria fut pillé la nuit suivante par une bande d'Espagnols.

« Mon tour devait arriver après celui de mes filles, poursuivit le baron. Comme je suis toujours le dernier sur le camp de bataille, je suis toujours le premier pris. C'est ce qui ne manqua pas de m'arriver à Kemper.

« Le comte de l'Épinay, à qui j'avais rendu le tronçon de mon épée, m'annonça qu'il fallait me préparer à mourir, ou lui compter mille écus au soleil. Je lui déclarai que je n'en avais pas le premier sou tournoi ; et il allait me faire arquebuser comme un hérétique, lorsque je vis un de mes écuyers tomber du ciel, au fond de ma prison...

a II apportait au comte ma rançon, qu'un tailleur de Kerfeunteun lui avait remise de la part du seigneur de Lestialla,avec un saufconduit pour entrer dans la ville !

« Un quart d'heure après, je revenais sous bonne escorte auprès du maréchal d'Aumont.

« C'était donc quatre mille cinq cents livres que je devais à un ennemi inconnu ; sa quittance fut encore plus originale que son prêt.

c( A la fin du dernier assaut, pendant que nous forcions la porte des Regaires, et que les derniers Ligueurs quittaient la place, un cavalier me reconnaît à mes armes, croise l'épée avec moi, se laisse entourer par mes gens, et devient mon prisonnier.

« Votre nom, messire? lui dis-je en m'assu rant de sa personne.

c( Ronan de Lestialla, pour vous servir, répond-il avec le sourire le plus aimable.

(( Et comme je m'écriais : Je vous dois quatre mille livres ! il repart fièrement ; C'est moi qui vous les dois, au contraire ; car ma rançon fut toujours estimée le double!...

« Cependant , ma religion m'exposant , disait-il, à des dangers dans Kemper, il voulut demeurer mon captif sur parole , et le fait est qu'il a été hier encore mon défenseur contre les papistes.

« Aliéner, en retournant près de ses pauvres journaliers, découvrit qu'ils avaient continué de recevoir ses bienfaits par les soins du Ligueur. — Et moi j'ai découvert autre chose, ajouta Liskoët à demi-voix ; c'est que le seigneur de Lestialla est amoureux de ma nièce, et que, Blanche étant Ligueuse, elle ne saurait trouver un meilleur parti.

— Que pensez-vous de cette idée, monsieur de Léionnet?

Lézonnet était un de ces caractères lou-

ches et sceptiques , ombrageux et jaloux, qui ne disent jamais ni oui ni non, de peur de se compromettre. Il n'exprimait le plus souvent son opinion que par un murmure inarticulé, accompagné d'un hochement de tête problématique , et il s'était fait une réputation de profonde capacité, sans autre fondement que ce silence absolu.

Son geste habituel fut donc toute sa réponse au châtelain, quelque peu de danger qu'il y eue à se prononcer sur la question.

Liskoët vit là une approbation tacite de son projet; et, après avoir allongé sa jambe goutteuse sur l'épaule de son cheval, il poursuivit, en jetant un coup d'œil dans la campagne :

— Je ne comprends pas cependant que M. de Lestialla ait manqué à mon rendezvous de ce matin. Non pas que je me croie aucun droit sur sa personne, quoiqu'il s'en-

tôle à me devoir sa rançon; mais je l'ai formellement invité au mariage de ma fille. Il sait que nous avons dû partir de bonne heure, ayant huit grandes lieues à faire, et il avait promis de nous rejoindre au plus tard à mi-chemin de Concarneau. Est-il piqué que ma nièce ne soit point du voyage? ou craint-il de rencontrer à Rustéfan messire Odet de La Noue ?

L'expression d'ironie, que la première supposition avait amenée sur les lèvres d' Aliéner, fit place à un frissonnement involontaire, excité par le nom de son fiancé.

Elle regarda pour la vingtième fois en arrière, comme une personne qui attend et redoute à la fois la même chose, et un rayon d'espérance anima son visage, à la vue de plusieurs cavaliers galopant sur la route.

Mais bientôt la bizarrerie de leur équipage lui fit reconnaiire son erreur :

C'étaient huit ou dix pauvres gentilshommes des trêves environnantes, se rendant, sur autant de chevaux étiques, leurs lances Touillées au flanc, à rarrière-ban des paroisses de Beuzek et de Nizon, convoqué parle maréchal à Goncarneau, où le sieur de Lézonnet devait en faire la montre.

Tous portaient Técharpe blanche, ou censée blanche, imposée depuis la soumission de Kemper ; et chacun était suivi d'un valet de ferme ou d'un garçon de charrue, élevé pour la circonstance au rang de page ou d'écuyer.

Ayant salué le capitaine et le baron, ils chevauchèrent prudemment à la suite de leur escorte, et parlèrent des affaires du temps en hommes peu rassurés.

— On raconte, dit un d'entre eux, que les bandes de La Fontenelle viennent de s'abattre sur les basses terres.

CHEMIN FAISANT. n4

— Les bandes de La Fontenelle I s'écrièrent les plus braves, émus au nom seul de ce brigand, qui était la terreur de la Bretagne.

— Si cette nouvelle est vraie, dit un second gentilhomme, Royaux et Ligueurs n'ont qu'à se réunir contre l'ennemi commun.

— C'est ce que nous reconnaîtrons bientôt, ajouta un troisième, aux traces particulières de ce sanglier de la Cornouaille.

— A propos, qu'est-ce que c'est que cela? demanda un homme d'armes, en indiquant des tourbillons de fumée répandus sur les cimes lointaines de la Forêt.

— Gela doit être un village ou un manoir qui brûle, murmura Lézonnet, une main sur son œil droit.

— C'est l'un et l'autre, messeigneurs I dit un de ses cavaliers ; car, à en juger par la distance, la fumée couvre un grand espace, et les flammes qui s'en détachent éclairent

en même temps une tourelle et un clocher.

Au même instant, le cheval qui portait le ministre et la gouvernante se rejeta en arrière avec un hennissement terrible, et tout le monde s'arrêta , glacé d'horreur , devant quinze cadavres nus, pendus par les pieds aux chênes du grand chemin.

La plupart étaient déchirés de larges blessures, où le sang s'était figé pendant la nuit, et le premier portait, accrochée aux dents, cette abominable pancarte :

« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprii^ Guerre aux vivants, Paixauxmorts. Ainsisoit-illy)

— Décidément, La Fontenelle est dans ce pays ! sécria toute la troupe consternée, car voilà bien ses armes et sa devise !

Un peuplus loin, ils aperçurent des champs de blé réduits en cendre, ou foulés aux pieds des chevaux ; quelques pauvres cabanes, dont il ne restait plus que les murs noircis par

la flamme ; des hameaux entiers réunis pour moissonner un coin de terre, les uns gardant les talus avec des épieux, des faux , ou même des lances et des arquebuses, lesautres coupant le sarrasin à moitié m'ûr, ou relevant un reste d'épis broyés contre le sol.

Bientôt parurent des charrettes chargées de meubles , entourées d'une centaine de paysans à pied et à cheval, armés jusqu'aux dents, et criant : Qui vive ?

C'étaient les riches villageois qu'avait épargnés « la petite guerre,» et qui, préférant le voisinage des hérétiques ou des Espagnols à celui de La Fontenelle, transportaient à Kemper leurs bahuts sculptés, leur beau linge, leurs habits brodés de soie, leurs coffres-forts et leurs hanaps d'argent.

A chaque rencontre, ils se mettaient en garde, se rangeaient en bataille , et ne livraient qu'à bon escient la moitié de la route.

Et ces tableaux étaient d^ autant plus désolants, que Dieu semblait bénir, ce jour-là, la Cornouaille. Les rayons d'un soleil pur souriaient à ces champs ravagés. La fumée de ces incendies tournoyait dans un ciel sans nuages. Ces cadavres sanglants se balançaient sous le feuillage vert, au souffle d'un yent parfumé ; et ces hommes armés se menaçaient de mort au milieu d'une nature en fête!

— Hélas î s'écria le docteur Salomon, se rappelant les souvenirs de son enfance, quantum mutatus ab illo ! Quel changement dans ce pays ! Que sont devenus les pardons solennels^ les joyeux charrois et les airesneuves, où les Baz-Valan menaient les Paotred au-devant des Pennerez , comme l'ange qui conduisait Tobie vers la fille de Raguel, ut ipsi conjungerentur secundum legem Moysi !

II va sans dire que cette nouvelle allusion

fut suivie d'un nouveau soupir, et d'un nouveau regard jeté sur la gouvernante.

Mais les voyageurs ne devaient pas tarder à éprouver par eux-mêmes les effroyables périls qu'ils avaient jugés par leurs yeux.

Cette surprise les attendait aux deux tiers de la route de Konk , dont ils n'avaient encore fait qu'environ la moitié.

'ly^i^j

lE GDET-APESS.

Cependant le seigneur de Lestialla ne paraissait point, et désespérant de le voir arriver, Liskoët ordonna de presser la marche.

— Il nous rejoindra pendant que nous dînerons à Concarneau, dit-il ; d'ici là, tâchons d'éviter la rencontre de LaFontenelle. I. ^2

nS ALIÉNOR.

— Cela sera plus prudent que de compter sur la promesse de votre prisonnier, mcssire , ajouta ironiquement Lézonnet , en mettant son cheval au grand trot.

Mais au même instant Aliéner repartit avec un éclat de surprise et de joie comprimée : — C'est vous qui comptez sans votre hôte, monsieur le capitaine, car voici le seigneur de Lestialla !

— Mademoiselle, vous avez l'œil plus perçant que moi, reprit le commandant de Concarneau, qui vit seulement un grand chien noir bondir à deux portées d'arquebuse.

Presque aussitôt parut un cavalier coiffé d'une toque noire, à plume rouge, revêtu d'un corselet de fer bruni joignant un haut-dechausses noir, et monté sur un cheval noir, si rapide et si léger, qu'il semblait à peine effleurer la terre.

Rien de plus aimable et de plus doux que

LE GUET-ÂPEINS. 479

la figure du personnage qui portait ce sombre costume. Qu'on se représente un jeune homme de vingt-huit ans, une taille mince, élancée, une tournure pleine d'élégance, un visage rose et souriant, de longs cheveux blonds pendants sur les épaules , quelque chose d'un paysan et d'un prince^* d'un enfant et d'un lion, un regard profond et caressant , de petites moustaches sur deux lèvres fines, et une impériale que le fer n'avait point louchée : tel était le seigneur de Lestialla.

Tandis qu'il saluait le baron et la jeune fille, à qui son superbe chien faisait fête, Lézonnet le toisa du coin de l'œil, et dit au gentilhomme qui en avait parlé :

— Vous connaissez ce beau sire ?

— De nom seulement, capitaine.

— Et vous ?

— C'est la première fois que je le vois.

— Moi, j'ai passé six mois dans la Ligue, j'ai souvent entendu parler de lui, mais je ne l'ai jamais aperçu.

— On le dit du pays de Léon ; je ne sache pas qu'il y ait un seul Lestialla.

— D'ailleurs, il porte d'azur, à trois comètes caudées d'argent ; ces armes ne sont pas plus de Bretagne que sa figure.

— Voilà qui est singulier, dit Lézonnet.

— Remarquez-vous les regards qu'il jette à la fille du baron ? »

— Par Dieu ! qui oserait ainsi voyager seul, si ce n'est undameret courant après sa belle?

— Ou un aventurier méditant un mauvais coup, murmura Le Prestre.

Quoiqu'il eût prononcé ces mots avec sa prudence habituelle, Lestialla lui demanda vivement :

— De qui parlez-vous, messire ?

-- Je parle des aventuriers qui battent la

campagne, répondit Lézonnet en se mordant la langue; je crains que d'ici à Goncarneau nous ne tombions dans quelque embuscade. — Ou dansquelquerecruede Royaux n'ayant pas l'honneur de nous connaître, ajouta un des gentilshommes de l'arrière-ban ; la plume de monsieur de Lestialla est à la couleur de la Ligue.

— C'est vrai, répliqua résolument le cavalier ; le baron, qui m'a pris les armes à la main, sait qjie je suis franc Ligueur ! Je porterais cette plume en face du maréchal d' Aumont lui-même ! Je ne serai jamais politique (1), poursuivit-il en regardant le commandant de Goncarneau, car je n'ai point fa-

(1) On appelait politiques les Catholiques et les Ligueurs qui avaient reconnu Henri IV « malgré la longueur de ses cornes, » comme disait le sénéchal de Kemper^ faisant allusion à la religion du Béarnais. (Chanoine Moreau. — Histoire de la Ligue en Bretagne et parliculicrement dans le diocèse de Cornouaille).

briqué mon épée avec la queue d'une girouette, et je ne saurais me tailler une escarcelle dans l'écharpe d'aucun parti ; celle du Béarnais me fût-elle offerte par la main de Famour, j'aurais le courage de la rejeter! Il y a des personnes qui m'en estimeront davantage, n'est-il pas vrai, monsieur du Liskoët?

— Certes, je vous estime Ligueur, dit le baron, mais que je vous aimerais Royaliste !

— Quant aux terreurs inspirées par ma plume à ces braves gentilshommes, continua ironiquement Lestialla, qu'ils se rassurent ! Malgré la prise de Kemper et leur soumission, la basse Cornouaille n'en est point à crier vive le Roi ! Et la couleur que je porte pourrait bien les protéger au lieu de les compromettre.

En prononçant ces mots, il promenait un regard dans la campagne, comme s'il y eût cherché la confirmation de ses paroles.

LE GUET-APENS. i^

— A propos de couleur, reprit-il gaiement, voici un drôle qui ne dissimule pas la sienne !

Il venait de remarquer, à deux cents pas de l'escorte, un gigantesque cavalier dont une énorme écharpe blanche enveloppait tout le corps.

Quand cet inconnu se vit l'objet de l'attention générale, il feignit de ne pas s'en apercevoir, et se mit à chanter à haute voix :

« Vive Henri-Quatre î Vive ce roi vaillant !

Ce diable à quatre A le triple talent De boire et de battre Et d'être vert galant I ... »

— Monsieur deLestialla, voilà qui ne vient pas à l'appui de vos assurances, dit en riant le baron à son prisonnier.

— Bah ! repartit dédaigneusement le Ligueur; une couleurainsi portée n'est qu'une enseigne, et même je ne serais pas étonné que celle-ci fût un masque.

Bientôt le cavalier joignit le cortège, et il ne fut pas mieux jugé de près que de loin.

C'était bien le type d'aventurier le plus parfait qui se pût voir. Belle figure, haute en couleur, légèrement bourgeonnée, armée d'une paire de moustaches à croc et d'une longue pointe de barbe ; un petit feutre à la nouvelle mode posé sur l'oreille, les habits de couleur éclatante , la trousse d'une ampleur ridicule, un riche pourpoint troué au coude, la rapière pendante et l'air fanfaron ; rien ne manquait au personnage.

Se disant envoyé par le maréchal du côté deKemperlé, il réclama jusqu'à Concarneau la protection du sieur de Lézonnet, offrant en retour l'appui de son épée, s'il en était

besoin. Sa proposition fut acceptée sans peine, et le capitaine lui demanda seulement son nom.

Alors l'aventurier retroussa sa moustache et répondit avec assurance :

— Le chevalier Bayard de...

Mais ici sa voix expira sur ses lèvres, à l'aspect d'un vieil écuyer du baron...

Embrassant aussitôt du regard toute l'escorte, il aperçut, à cinquante pas en avant, la dame de Koatkatar, et son visage exprima le désappointement d'un homme qui se réveillait au milieu d'un guêpier. Il se remit toutefois le plus promptement possible, et assuré que l'écuyer ne le reconnaissait point :

— Je croyais avoir vu messire quelque part, dit-il ; mais il paraît que je me suis trompé.

Puis il reprit en regardant Lézonnet :

m ALIÉNOR.

— Le chevalier César de... Lantagnac.

Le capitaine ne remarqua point qu'il avait

substitué César à Bayard^ et lui dit à haute voix :

— Que savez-vous de nouveau, monsieur le chevalier Bayard?

— César, s'il vous plaît, interrompit l'aventurier, qui retint son cheval en bride pour rester à la queue du cortège.

Mais, pondant que César ou Bayard répondait aux questions des gentilshommes, une conversation plus intéressante avait lieu entre Aliéner et Lestialla.

Celui-ci s'était d'abord approché de la jeune fille en lui demandant des nouvelles de sa cousine; puis tous deux avaient baissé la voix pour traiter un sujet plus mystérieux.

— Je vous avais défendu de venir, monsieur de Lestialla ; vous m'avez désobéi.

— J'ai obéi à votre père, dont je suis Thôte et le prisonnier.

— Prisonnier volontaire. Le baron vous a rendu votre épée avec le droit de vous en servir, et vous savez que personne n'est plus libre que vous.

— Dites que personne n'est plus esclave !

— Et cependant vous vous révoltez contre mes ordres.

— Ordonnez-moi de mourir ; mais n'allez pas vous-même à la mort.

— Je remplis la promesse et la volonté de mon père...

— Vous vous immolez, mademoiselle! Au reste, dites-moi que vous aimez messireOdet de La Noue, et je jure que vous ne me reverrez plus.

Aliéner ne répondit point.

Une larme vint gonfler ses paupières, et retomba lourdement sur son cœur...

Cependant sa main fit un geste imperceptible, comme si elle eût voulu retenir Lestialla... Puis, armant ses beaux yeux du regard le plus sévère qui fût en leur pouvoir :

— De quel droit, monsieur, demanda-t-elle aujeunehomme,osez-vousm'interroger ainsi?

— Du droit que mon amour me donne de vous sauver ! repartit Lestialla avec une énergie qui la fit tressaillir. Puisque ce mariage ferait votre malheur, il est impossible 1 II n'aura pas lieu, mademoiselle... J'atteste Dieu et mon épée qu'il n'aura pas lieu!... Voilà pourquoi je suis ici malgré votre défense, et voilà pourquoi je ne veux pas d'une liberté qui m'éloignerait de vous.

Aliéner jeta sur le Ligueur un regard où se mêlaient la reconnaissance et l'effroi ; puis, levant ses grands yeux vers le ciel :

— 0 ma mère ! ma mère ! soupira-t-elle, pardonnez-moi! ou inspirez-moi!...

Lestialla demeura quelque temps silencieux et pensif; mais son attention fut brusquement éveillée par un nom prononcé près de lui....

— Oui, ventre-de-loup, disait le chevalier César, tous les fléaux 'fondent sur la Cornouaille; M. le maréchal a été informé ce matin que Mor-Vaniel-le-Ligueur est dans ce pays avec des intentions terribles...

— Mor-Vaniel-le-Ligueur ! répéta toute la troupe ; cet intrépide chef des paroisses de Tréguier, qui a failli enlever Brest au capitaine Sourdéac, et qui n'a, dit-on, qu'à frapper le sol de Bretagne pour en faire sortir des bataillons ?

— Lui-même, messires, poursuivit Taventurier, et si vous étiez restés une heure de plus à Kemper, vous auriez pu comme moi transcrire ce beau placard, qui est affiché sur la grande porte de la cathédrale.

Tandis que- César tirait de son écharpe et s'apprêtait à lire une feuille de papier dans laquelle étaient enveloppés les restes de son repas du matin, Lestialla, dont une rougeur imperceptible avait d'abord animé le visage, devint pâle comme un homme qui serait près d'entendre sa sentence de mort.

Heureusement, tout le monde écoutait si attentivement l'aventurier, que personne ne put remarquer ce trouble extraordinaire.

« Six cents écus au soleil, lisait le che- « valier de Lantagnac, à quiconque livrera a mort ou vif le brigand nommé Mor-Vaniel- « le-Ligueur.

c( Signalement du brigand, tel qu'il a été « vu entre Blavet et Kemperlé, la semaine « dernière : »

A ces mots, la pâleur de Lestialla cessa comme par enchantement, et il ne put s'empêcher de sourire en entendant le reste :

« Taille élancée, de cinq pieds sept pouces, « figure animée, barbe rouge, cheveux tirant « sur la même couleur... justaucorps... »

~Ah ça, messire, interrompit Lestialla, respirant tout à fait, savez -vous que Mor- Vaniel- le -Ligueur vous ressemble d'une étrange façon ?

— A moi, ventre-de-loup ! s'écria l'aventurier confus, votre seigneurie veut plaisanter?...

Mais, rejetant un coup d'œil sur sa pancarte, il rit franchement de la justesse de l'observation.

Cependant Lestialla, qui ne songeait qu'à rejeter l'attention sur César, ne poussa pas plus loin l'attaque.

— Cette ressemblance n'est pas fondée sur la sympathie, poursuivit le soldat de fortune, sentant le besoin de se justifier, car je n'ai pas plutôt connu ce matin l'ordonnance du

maréchal, que j'ai pris des informations en conséquence ; et un honnête mendiant qui lisait Faffiche à côté de moi m'ayant assuré que Mor-Vaniel voyageait souvent seul, je me suis mis en route pour. . .

Il s'interrompit et se mordit la lèvre, en regardant la plume rouge de Lestialla ; mais celui-ci, qui n'avait pas deviné sa pensée sans une nouvelle émotion, se chargea d'achever la confidence :

— Pour tâcher de gagner les six cents écus au soleil, dit-il. Si cela n'est pas d'un brave soldat, c'est du moins d'un bon Royaliste.

— Ma foi ! repartit l'aventurier, je n'ai plus de quoi nourrir mon cheval , et il faut que tout le monde vive.

— Voilà pourquoi vous voulez tuer Mor- Vaniel-le-Ligueur. Vous raisonnez vraiment comme un docteur de l'Université.

— Je ne suis pas de l'Université, messire; permis à un Ligueur de défendre Mor-Vanielî

— Mor-Vaniel n'a besoin de personne pour se défendre ; mais il fait la guerre comme la font ces gentilshommes , et je ne pense pas qu'ils le traitent, comme vous , de brigand.

— Brigand ou non, répliqua Liskoët, cet homme est un rebelle qui mérite la mort. Je ne le tuerais certes pas comme le chevalier Bayard....

— César, je vous prie.

— Mais s'il se trouvait jamais au bout de mon épée, je ne le recevrais point à merci.

Le baron eût fait moins de mal au seigneur de Lestialla, en lui plongeant son épée dans la poitrine.

— Vous m'avez pourtant épargné, dit-il... moi qui suis Ligueur comme Mor-Vaniel.

— Ligueur, oui ; comme Mor-Vaniel, non.

i^ ALIÉNOR.

Sans parler de toutes vos générosités à mon égard , la guerre est votre état ainsi que le nôtre , et vous servez le parti qui vous convient. Mais Mor-Vaniel s'est fait le chef des manants contre tous les partis ; quoiqu'il soit au mieux, dit-on, avec le duc de Mercœur, il n'est positivement ni pour le Roi, ni pour la Ligue.

— Il est peut-être pour la Bretagne ! dit solennellement le jeune cavalier.

— Il est pour le pillage, comme tous ses pareils.

Cette conclusion paraissant être l'opinion générale, le seigneur de Lestialla sourit avec amertume, et se résigna au silence.

La troupe marcha quelque temps sans nouvelle rencontre, traversa les landes désertes de Kervo , laissa à droite le clocher à jour de Saint-Evarzek, trouva un pays plus

fertile et plus varié, du Moustoir à Kerolan, et fit une halte sur la hauteur de Lok- Aman, à deux petites lieues de Goncarneau.

Jamais voyageur ou pèlerin n'arrive à cet observatoire, un des plus élevés de la Gornouaille, sans promener son regard émerveillé dans la plaine.

Sur une étendue de quinze milles à la ronde, s'étend le tapis vert foncé des landes, jeté comme un manteau sur le dos lumineux des collines, pendant et déchiré dans l'abîme obscur des ravins, fleuri çà et là de bruyères roses, de genêts d'or et de sarrasin rouge ; divisé par le fil sinueux et argenté des ruisseaux qui descendent à la mer ; semé de petits bosquets de pins et de châtaigniers, de pauvres villages couchés à leur ombre, de tourelles gothiques surgissant du feuillage, de clochers de granit ou d'ardoise perdus dans le ciel, de moulins faisant tourner leurs ailes

i96 ALIÉNOR.

blanches, et de menhirs immobiles depuis trois mille ans.

Au levant, voici les flèches aiguës de Saint- Kado, de Melven et de la Trinité , la vieille cité de Rosporden, les ombrages du Bois-au- Duc ; les manoirs de Kergoa, de Koat-Konk, de Minuellan et du Toulgoat. Au couchant, la nymphe de rOdet fuit entre les arbres, laisse coquettementàgaucheCloharsetGoûesnac'h, et se précipite, les bras ouverts, dans Tanse de Ben-Odet ; au midi , c'est Fouesnan , ce paradis terrestre de la Cornouaille, oii les filles d'Eve ont encore la grâce et la fragilité de leur mère, — Fouesnan épanoui comme un vert bouquet que la mer est tout orgueilleuse de porter au côté, et dont ses brises répandent dans la campagne les parfums, tandis que ses flots en ballottent les feuilles autour des récifs (1).

(1) rs'ous ayoDs vu des auses de la baie de la Forêt, où les

LE GUET-APEJNS. 197

Ce spectacle, d'ordinaire si admirable, était cruellement attristé, ce jour-là, par les ravages de la guerre.

Au nord, les deux Ergué (les arbres) pleuraient leurs bois verdoyants convertis en palissades ; du côté de la mer , ce n'était plus un seul manoir qui brûlait , c'étaient des bourgs entiers ensevelis sous leurs ruines fumantes; des populations poursuivies par la famine, le mal jaune (1) et les loups, se réfugiant vers Kemper et remplissant les airs

arbres du rivage Irempeot leurs branches dans une eau calme et transparente , tandis que tout à côté la vague furieuse, qui vient des Glénans, bondit contre les arêtes de la Pointe du Gabelon. Ici, le pur miroir d'un lac de Suisse, réfléchissant un coin du ciel, où voltige la mouette blanche ; là, la face rugissante de r Océan Atlantique, dévorant les vaisseaux de ses dents de granit, et secouant au loin sa crinière d'écume.

(1) Sorte de peste qui ravageait alors la basse Cornouaille, et dont on verra plus loin le désolant tableau, — de même que l'effroyable guerre livrée parles bandes de Loups à certains villages.

118 ALfÉNOR.

de clameurs lamentables ; et de temps en temps des cris d'un autre genre , ou des décharges d'arquebuses, répétées par les échos, indiquaient la rencontre des bandes ennemies sur ce vaste champ de bataille.

— Voilà donc la Cornouaille, telle que la sainte Ligue nous Ta faite ! s'écria le baron d'une voix sourde ; heureux, ajouta-t-il en regardant vers Concarneau, si je ne trouve pas aussi ce soir mon château incendié !

— N'accusez point la Ligue des crimes de quelques brigands ! repartit Lestialla ; ces brigands passeront comme l'ouragan sur nos côtes, et, régénérée dans son propre sang, la Cornouaille relèvera ses châteaux et ses chaumières, en chantant ses vieux gwers nationaux.

— C'est ce que j'espère bien voir avant de mourir, quand l'armée du Roi aura dispersé les Espagnols, comme les Ligueurs.

— Et quand elle aura été dispersée ellemême par les Bretons, maîtres enfin de la terre de Bretagne !

Les voyageurs en étaient là , lorsqu'un paysan monté sur un bidet arriva tout effaré de Concarneau.

— Ne prenez pas cette route , monseigneur ! dit-il à Liskoët, les gens de La Fontenelle sont à une lieue derrière moi!...

Et il continua de galoper vers Kemper, comme un homme qui n'a pas une minute à perdre.

L'escorte fit un détour du côté de Rosporden; mais elle rencontra deux autres paysans non moins alarmants que le premier.

— Retournez sur vos pas, messires ! dit l'un d'eux, les Ligueurs sont sortis hier de Kemperlé!... Deux cents hommes viennent

d'entrer à Rosporden!... On dit que le duc de Mercœur s'avance à leur suite!...

— Cela est faux 1 cela est impossible ! interrompit Lestialla, avec une assurance qui étonna les gentilshommes et interdit les porteurs de nouvelles.

En même temps, il voulut s'élancer sur eux; mais frappant leurs chevaux du talon, ils disparurent dans un tourbillon de poussière.

— Voilà qui est suspect! reprit Lestialla; nous ferons bien, messieurs, de reprendre la grande route.

Cet avis fut celui du baron, mais Lézonnet s'y opposa fortement ; il prétendit avoir reconnu le premier paysan pour un homme qui méritait toute confiance.

— Prenons un terme moyen, ajouta-i-il avec sa prudence ordinaire, laissons la route de Goncarneau et celle de Rosporden, pour

suivre ce chemin de traverse, qui doit mener à Koat-Konk. Je voudrais seulement savoir s'il revient vers Beuzek... Mais c'est ce que nous demanderons à quelqu'un de sûr.

La troupe changea pour la troisième fois de direction , et celle-ci devint si difficile et si douteuse, que bientôt Lézonnet lui-même eut envie de reculer.

Il ne s'avait à qui s'adresser pour sortir d'embarras, quand le baron aperçut un grand garçon étendu près d'un échalier qu'il n'avait pu franchir, et paraissant jouir des douceurs du plus profond sommeil.

Un écuyer, qui le releva, s'assura qu'il était ivre mort; et celui-là du moins n'inspira de soupçons à personne. La difficulté fut de lui arracher quelques paroles ; Lézonnet n'y parvint qu'à force de coups.

Enfin, le pauvre diable balbutia un éean liag éeun (tout droit), en indiquant que la

route allait à Beuzek , et il se mit à rire d'une joie stupide, quand Téouyer, pour plus de sûreté, le prit en croupe sur son cheval.

Cette opération terminée, non sans peine, le cortège poursuivit sa marche pendant un quart d'heure...

Mais tout à coup, au moment oii le chemin descendait entre deux taillis dont les arbres se croisaient en voûte, le chien de Lestialla s'arrête brusquement et aboie avec force. Le prétendu ivrogne, qui se dandinait derrière Téouyer, se redresse en secouant sa longue chevelure, tire de son jupen un couteau dont il frappe son compagnon, le renverse au milieu des gentilshommes stupéfaits, prend vivement sa place sur les arçons, pousse le cri aigu d'un oiseau de proie, et disparaît ventre à terre...

Aussitôt le même cri, multiplié, se répète à droite et à gauche. Une centaine d'hommes

couverts de toute espèce de costumes et d'armures, portant des épées, des poignards, des piques et quelques pièces de mousqueterie, se montrent, comme autant de spectres, sur les talus, entre les vieux chênes, à travers les broussailles, aux deux extrémités du chemin ; et, formant un réseau de fers et d'yeux étincelants tout autour de la troupe, la somment de se rendre à discrétion.

Chacun reconnaît les soldats de La Fontenelle! Que dis-je? Chacun reconnaît La Fontenelle lui-même, à sa taille colossale, au panache noir qui se balance sur son casque, à la richesse insolente de ses vêtements, et à l'énorme pistole, damasquinée d'or (1), dont il menace le baron!...

Une exclamation de terreur se fait enten-

(i) Il avait enlevé cette arme précieuse au sieur de Mésarnou, en même temps que son trésor, ses meubles et sa fîlle unique.

dre, et les plus résolus semblent hésiter...

Mais déjà Lestialla s'est redressé sur son cheval ; il a embrassé d'un coup d'œil les périls de mort et les chances de salut. Cette douce figure d'adolescent devient sublime et terrible; ces blonds cheveux s'agitent comme une auréole enflammée; cette petite taille s'élève au-dessus de toutes les autres ; le baron lui-même n'est plus qu'un soldat de ce nouveau capitainef

— Entourez Aliéner ! dit le Ligueur aux gentilshommes, qui lui obéissent instinctivement. Et maintenant à moi I sus à ces bandits ! crie-t-il aux gens d'armes.

Ses deux éperons frappent à la fois les flancs de son cheval , son chien furieux s'élance en même temps que lai-même, sa longue épée tourne comme un éclair autour de sa tête, il fond avec l'impétuosité de la foudre sur les brigands étonnes.

Un tel exemple entraîne les gens d'armes ; et un combat acharné, corps à corps, à bout portant, un contre dix, s'engage entre les deux troupes.

Trois fois Lestialla refoule ses adversaires hors du chemin; trois fois ceux-ci reviennent à la charge avec de nouvelles forces. % Ces figures hideuses, ces piques sanglantes, ces mousquets rouilles semblent sortir de terre et se multiplier indéfiniment. . .

Enfin le désespoir décuple les coups des hommes d'armes ; ils jettent leurs lourds chevaux au travers de cette masse hérissée de fer; quelques-uns tombent percés de blessures; mais le reste, et Lestialla en tête, parvient à se frayer un passage...

Alors la supériorité du terrain est pour eux; la troupe ennemie se disperse, et l'escorte n'a plus qu'à marcher!

Mais, au moment où le Ligueur court au-

devant du baron, qu'aperçoit-il? Une mêlée plus effroyable que celle d'où il sort, et au milieu de laquelle Aliéner, pressée par cent bras menaçants, va tomber au pouvoir de La Fontenelle !

Qu'on se figure une gerbe compacte dont nia faucille tranche le lien; ainsi s'ouvrent, sous Fépée de Lestialla, les rangs épais de ses ennemis.

Ce chien terrible, ou plutôt ce lion déchaîné qui leur saute à la gorge, ne les effraye pas moins que son maître- La plume rouge qui flotte sur la toque de celui-ci, et qui est leur propre couleur, complète leur surprise et leur épouvante. Ils croyaient attaquer des Huguenots et des Royalistes, et voilà qu'un Ligueur inconnu surgit pour les écraser ! . . .

La moitié s'enfuient en faisant le signe de la croix, persuadés que le chevalier Saint- Georges est descendu du ciel ; et tandis que

LE GUET-APENS. m

Lestialla tient tête aux plus déterminés soutenus par La Fontenelle en personne, le baron et sa lîUe, dégagés enfin, rejoignent au galop les gens d'armes.

— Sauvée! se dit alors le jeune homme, en respirant pour la première fois.

Mais, enveloppé par le reste des brigrands, # il s'agit maintenant de se sauver lui-même ! Et cette vie qu'il prodiguait si témérairement tout à l'heure, voilà qu'il la défend avec la prudence d'un avare.

On dirait que, s'il perd de vue l'écharpe d'Aliéner, ses jours sont finis. L'œil fixé sur cette gaze flottante, qui semble l'appeler en s'éloignant, — son chien rugissant entre les jambes frémissantes de son coursier, — il cherche quelque temps le passage le plus sûr pour traverser le rempart qui l'arrête.

Encore une minute, et le cortège aura disparu à l'horizon, et, seul contre cinquante

ennemis, Leslialla payera pour tout le monde... C'en est fait ! un détour de la route lui dérobe la jeune fille ; le pas des derniers chevaux retentit sur la lande... Plus d'espérance de salut! Il faut se rendre ou mourir!

Le Ligueur mourra du moins en héros, car ^ le dl^espoir a rallumé son ardeur. Il se jette au plus fort de la bande ennemie, en écrase une partie du poitrail ensanglanté de son cheval, écarte les autres de la roue fulminante que décrit son épée, gagne ainsi les derniers rangs, et s'élance dans la campagne...

Mais, à cinquante pas, une éminence trahit sa fuite; une arquebuse le couche en joue; la balle l'atteint à la tête : il tombe dans les broussailles, tandis que son cheval disparaît, et les bandits s'élancent en hur lant vers leur proie.

Heureusement, Lestialla a roulé jusqu'au

fond d'un ravin bordé d'épines. Avant que ses ennemis y puissent descendre, le baron s'est aperçu de son absence ; il revient bride abattue, avec trente hommes déterminés, au secours de son libérateur; et les brigands, renonçant à leur butin, se dispersent au fond du taillis.

Alors les gentilshommes appellent et cherchent en vain leur compagnon. Ils le croient tué ou enlevé par l'ennemi ; ils recueillent leurs blessés et leurs morts, et rejoignent tristement le cortège.

Cinq minutes après, à la nouvelle de la disparition du Ligueur, un cri étouffé retentissait sur la route, et Aliéner s'appuyait défaillante au bras de sa gouvernante...

L'écho de la lande porta-t-il ce cri jusqu'au cœur de Lestialla! Le fait est qu'à l'instant même il revint à la vie...

En se trouvant au fond de ce ravin, ense- I. 44

240 AUÉNOR.

veli sous les ajoncs, il releva péniblement son front ensanglanté, vit son chien, blessé lui-même, qui lui léchait les mains, avec des larmes dans les yeux, entendit le pas retentissant des chevaux, qui emportaient son dernier espoir, et retomba épuisé en soupirant le nom d'Aliéner.

Outre le seigneur de Lestialla, deux voyageurs manquaient à l'escorte du baron.

Le premier était maître Salomon Favenneck, qui avait eu le malheur de tomber entre les mains des brigands. Dès leur apparition, chose étrange ! maître Salomon s'était

212 ALÏÉNOR.

élancé contre eux, même avant le jeune Ligueur. Il est vrai qu'il avait commis cet exploit malgré lui, victime de la fougue de sa monture et de son impuissance à la modérer. Voyant que cette impuissance allait lui devenir fatale, Amice avait fait comme les naufragés dans un canot trop plein : d'un bras, elle avait jeté son chevalier par terre, de Fautre, elle s'était emparée de la bride, et elle avait bravement rejoint le cortège.

Cruelle récompense, sans doute, de toutes les tendresses bibliques du ministre! mais la gouvernante avait improvisé ce simple dilemme :

— Avec Salomon, nous sommes certainement perdus tous deux ; et sans lui, j'échapperai peut-être.

La fortune, qui est pour les belles comme pour les braves, s'était chargée du reste.

L'autre voyageur était le chevalier Bayard,

OU César de Lantagnac. Ce champion, qui avait si généreusement offert à Lézonnet le secours de sa rapière, n'avait pas plutôt aperçu les brigands, qu'il s'était enfui au triple galop.

Toute la bravoure de ce nouveau Bayard résidait dans ses moustaches et sur sa langue; et son principe était de ne rien laisser au hasard de ce que peut lui ôter la prudence. Or, on a vu que la prudence lui conseillait depuis longtemps de quitter la compagnie du baron, notamment celle de la dame de Koatkatar; l'attaque des bandits n'avait donc été pour lui que l'occasion déterminante, et il en avait profité avec une agilité merveilleuse.

Quand il eut galopé à peu près une demi-heure , Bayard demanda conseil à César, et tous deux furent d'avis de ralentir le pas. César pensa même qu'il n'y avait plus

ÎB14 ALIENOR.

de danger à reprendre la route de Concarneau, et Bayard, en étant tombé d'accord, fît faire volte-face à son cheval.

Seulement, notre homme se rappela que tous les brigands dont on parlait dans le pays tenaient plutôt à la Ligue qu'au Roi dont il avait chanté les vertus, et retournant l'écharpe qui lui servait de garde-manger, tout comme il eut retourné un long sac, il se trouva couvert du rouge le plus ardent que jamais catholique eût porté depuis la Saint- Barthélémy.

— Voilà comme on fait son chemin dans le monde! se dît le Gascon en exécutant cette métamorphose ; tout le talent des politiques consiste à retourner à propos leur écharpe.

Pendant que César faisait cette réflexion, il entendit une voix lamentable qui semblait sortir de terre à quelques pas.

Cette voix récitait le De profundis en basbreton, accompagnant chaque verset d'un gémissement particulier, assez semblable à celui de la f résaie.

Après avoir plusieurs fois regardé autour de lui, sans rien apercevoir, l'aventurier vit enfin un horrible mendiant debout et immobile à l'angle d'un fossé.

Les vêtements de cet homme n'étaient qu'une guenille depuis les pieds jusqu'à la tête ; ses cheveux, pliqués par mèches épaisses, s'échappaient d'une loque de toile jaune. Une barbe énorme , hérissée comme une coque de châtaigne, tombait sur sa poitrine velue. Les manches déchiquetées de son jupen et les lambeaux de ses guêtres laissaient voir ses bras et ses jambes dévorés d'ulcères; une profonde besace en toile à voile était suspendue à ses épaules, et un couteau d'un pied de long, à manche recour-

bé, se balançait en sautoir à sa ceinture de cuir.

Les deux mains appuyées sur le bout de son penn-baz, il tendait au voyageur son chapeau à larges bords dentelés de déchirures.

Outre ses infirmités apparentes, ses yeux, dont on ne voyait que le blanc, semblaient frappés de la cécité la plus complète. Cependant, il changea tout à coup de langage lorsque passa l'aventurier, comme s'il eût remarqué qu'il n'avait pas affaire à un Breton; et s' élevant du vieux dialecte de la Cornouaille au français le plus nouveau :

— Ayez pitié , monseigneur , du pauvre pèlerin, du pauvre mendiant, du pauvre infirme, du pauvre aveugle, du pauvre père de famille, qui priera le bon Dieu et la sainte Vierge pour votre âme !

— Prie plutôt pour mon corps ! répondit le

Gascon, eu jetant à l'indigent un morceau de pain desséché, qu'il venait de tirer de son écharpe.

— Encore un politique, ajouta-t-il dédaigneusement; mais celui-là ne semble pas près de faire fortune.

Et il allait passer son chemin, lorsque le mendiant s'approcha vivement de lui.

César fut surpris de voir un infirme si agile ; mais un certain geste qu'il remarqua changea sa surprise en méfiance.

Tout en roulant ses yeux sans prunelles , et en implorant quelques deniers, le drôle portait la main sur le manche de son grand couteau ; si bien que César le repoussa du pied en lui criant :

— Arrière !

La barbe du malheureux se détacha dans sa chute, ses yeux reprirent leur éclat par enchantement ; l'aventurier le reconnut,

comme il en fut reconnu lui-même, et tous deux ne purent se regarder sans rire...

Le prétendu aveugle n'était autre que le mendiant interrogé le matin par César, devant la cathédrale de Kemper, où ils avaient lu ensemble l'ordonnance concernant Mor- Vaniel le Ligueur.

Les beaux esprits se rencontrent, comme on dit : nos deux honnêtes gens visaient absolument au même but !

L'aventurier sentit qu'il avait un concurrent dangereux, mais une explication les mit bientôt d'accord.

Luk-er-Moué ( il déclina ainsi son nom ), trompé par la ressemblance de César avec le signalement de Mor-Vaniel , s'excusa trèshumblement de l'avoir confondu avec un pareil bandit ! Au reste, il déclara, non sans dédain , qu'il ne travaillait point pour le maréchal d'Aumont, personnage aussi impie

que le Roi son maître, mais bien pour le seigneur don Juan d'Aquila, coronal des troupes de Sa Majesté Catholique, et Tun des plus fermes appuis de la Très-Sainte Union.

Le mendiant fit, en prononçant ces noms sacrés, un signe de croix fort curieux chez un homme qui allait tuer un Ligueur ; aussi l'aventurier le considéra-t-il d'un air ironique, et lui demanda-t-il avec une emphase affectée :

— Monseigneur Luk-er-Moué tient donc pour la Sainte-Union ?

Le mendiant fut tenté de répondre gravement; mais un sourire involontaire effleura ses lèvres, et il dit en secouant ses guenilles :

— Je tiens pour les neuf cents écus que messire don Juan d'Aquila a eu la bonté de me promettre.

— Neuf cents écus ! s'écria César ( le ma-

réchal n'avait promis que les deux tiers de cette somme) ; Ventre-de-loup ! je suis volé de trois cents écus.

— Eh bien, reprit le mendiant, examinant l'équipage et les armes du Gascon, voulezvous vous associer avec moi ? Nous aurons double chance de réussir, nous serons payés par le Roi et par la Ligue, et vous toucherez cent cinquante livres de plus.

— A la bonne heure! dit l'aventurier, je vois que tu entends quelque chose à la politique; mais qu'apporteras-tu dans la société, manant?

— Premièrement, mon habit.

— Tu appelles cela un habit !

— Les mendiants sont les saints de la Bretagne, messire. Ces haillons me donnent accès partout, et nous serviront de bouclier.

— Bouclier à jour.

— On voit mieux au travers.

— Secondement?

— Secondement, mes prières pour le succès de notre entreprise. Je connais tous les saints du paradis, et ils ne m'ont encore rien refusé.

— Troisièmement?

— Troisièmement, des détails circonstanciés sur Mor-Vaniel, avec ce signalement, meilleur que celui du maréchal.

— Voyons !

— Quand nous serons alliés.

— Nous le sommes. Touche là! part à deux?

— Part à deux !

Le mendiant tendit à César un morceau de papier, sur lequel étaient tracées les lignes suivantes :

(( Taille courte et trapue; figure pâle; (( barbe et cheveux noirs... »

— Tout le contraire du mien ! s'écria le

Gascon. Auquel faut-il s'en rapporter? Il paraît que tu n'as pas grande confiance en celui-ci, puisque, sur ma ressemblance avec l'autre, tu allais me...

— Mesure de précaution, messire : je crois le mien plus sûr; mais je me règle sur les deux, de peur de manquer mon coup.

— Ventre-de-loup! est-ce à dire que tu comptes tuer tous ceux qui ont la barbe rouge ou les cheveux noirs?

— Ah I messire!... repartit le mendiant avec horreur. Mais, ajouta-t-il précieusement, il paraît que Mor-Vaniel court la paroisse de Concarneau.

— En vérité ! Qui te l'a dit?

— Personne et tout le monde, car on ne l'avait jamais vu dans ce pays. . . Le bruit de cet homme e^t depuis quelques jours dans l'air, comme le bruit d'un orage qui s'approche. D'ailleurs, onditenTréguier qu'il «st en tout

lieu, comme Jean» le Loup. On raconte qu'il a un cheval qui fait dix lieues à l'heure , et qu'il a déjà recruté des bandes considérables dans les environs.

— Malepeste! Dieu veuille que nous le rencontrions sans elles ! dit bravement César. Mais, pour cela, il faut nous remettre en route... Je vois que tu es un infirme très-ingambe ; tu suivras bien mon cheval au petit trot, n'est-il pas vrai?...

Luk-er-Moué en était très-capable, en effet, mais cela n'eût point fait son affaire.

— Suivre votre cheval? reprit-il fièrement. J'entendais qu'il serait commun dans notre association.

— Comment veux-tu que Je reçoive en croupe un animal aussi dégoûtant et aussi déchiré que toi ?

— Si ce n'est que cela qui vous répugne, on peut s'arranger, dit le mendiant.

Et, courant à un petit ruisseau qui passait à quelque distance, il fît disparaître ses plaies en un tour de main, et revint rajeuni de vingt ans.

Il ne lui restait plus que ses guenilles; mais c'était, comme il avait dit, son passeport et son bouclier !

L'aventurier n'eut plus d'objection à faire, et les deux compagnons chevauchèrent paisiblement.

— J'allais dîner quand je t'ai vu, dit César. Puisque tu es si bien avec tous les saints du paradis, tu devrais les prier de nous envoyer des provisions du ciel, comme aux ermites de laThébaïde. En attendant, tu peux faire comme moi, si tu veux.

Il tendit à Luk une gousse d'ail pour en frotter le morceau de pain qu'il lui avait jeté. C'était tout ce qu'il pouvait lui offrir, avec un reste de méchant cidre.

— Bien obligé, messire, répondit le mendiant d'un air dédaigneux. C'est moi qui ferai les frais de notre festin, ajouta-t-il en ouvrant sa besace.

Il en tira, au grand étonnement et à la plus grande joie de César, un pain tendre, la moitié d'un lapereau, des crêpes de blé noir, et une gourde pleine de guin-ardent (vin brûlé).

— Ventre- de-loup ! Tami, tu es un pauvre bien riche!

— Eh, eh! chacun fait son état de son mieux, messire. Nous avons pour vivre les chansons et les prières, les infirmités et les plaies, les demandes en mariage et les repas de noces, la cueillette du louzou, le reuz de mer (1) et tous les sortilèges, les fontaines

(1) Vent funeste aux navires, que les sorciers et les men diants déchaînent ou répriment, en allant la nuit dans les cimetières gratter les os des morts au fond de leurs tombeaux. 4. 45

salutaires et les pardons, les vœux et les pèlerinages pour les malades.

— Sans compter les coups de couteau pour le seigneur d'Aquila.

— Ceux-là seraient la bénédiction du ciel ! soupira Luk avec componction. Mais, à propos de vœux, reprit-il, j'en ai deux à faire au pied de toutes les croix du grand chemin pour quelques riches chrétiens de Douarnenez.

En parlant ainsi, il sauta à terre, s'agenouilla devant une croix de granit qui marquait un détour de la route, et prononça d'une voix lamentable la prière de sainte Elisabeth :

« M'hou ped vam san Yahan , — De laquât lin- « gien, costen, — Hac calon de lec'h, — Jac'h al er « quetan guec'h. »

« 0 mère de saint Jean, je vous prie , remettez

« les os, les côtes et le cœur dans les places où ils « étaient autrefois. »

Ensuite, se tournant du côté de la mer, et soufflant trois fois en croix, il récita la prière à saint Laurent pour les brûlures :

« San Lauran e donn ac e zestann, — Ac e vobic « vihan — En entra Doué e zistanas, — Ouec'h éral <( éhue — Guant ur bodic loré. »

« Saint Laurent , qui brûlez et débrûlez , et toi , « enfant que Dieu débrûla autrefois avec une feuille « de laurier, je vous invoque aujourd'hui (^). »

Le mendiant allait se relever, mais il s'écria :

— Par saint Yves! j'allais oublier le vœu de monseigneur d'Aquila à saint Philibert

(J) Ces versions sont de M. Dufilhol (Kérardven), ancien recteur de l'université de Rennes, auteur du beau livre de Guion « vac'h. L'original appartient au dialecte de Vannes.

deMoëlan, pour la réussite de ses amours! Il se mit à plat ventre sur le sol, et récita une nouvelle prière. .Après quoi, il fit couler dans ses manches quelques gouttes d^eau tombée du ciel, et remonta en croupe derrière le chevalier.

A quelques centaines de pas plus loin, les deux cavaliers se trouvèrent à la hauteur du chemin de traverse où avait eu lieu Tattaque des bandits.

Encore ému de ce souvenir, le Gascon racontait à Luk qu'il avait abattu de sa main une douzaine d'assaillants, lorsqu'il vil s'élancer des talus un grand chien... qu'il reconnut pour celui de Lestialla.

L'animal était couvert de sang et de poussière; il semblait guetter de l'œil un voyageur, et il arrêta de ses aboiements le cheval de l'aventurier.

Celui-ci voulut d'abord passer outre ; mais

la résistance du chien fut si opiniâtre, et ses démonstrations si éloquentes, que César comprit que son maître était là. Retenant sa monture en bride, il dit au mendiant d'aller voir, et Luk ne se le fît pas répéter.

— Ce seigneur est peut-être riche, pensat-il ; les gens qu'on sauve valent quelquefois bien ceux qu'on tue.

Il suivit le chien, qui franchit le talus, traversa la lande, sauta un ruisseau, s'enfonça dans un taillis, et s'arrêta en gémissant près d'un tronc de chêne abattu.

Revenu à lui, Lestialla était sorti du ravin, s'était traîné à travers les broussailles, et était retombé à cet endroit, épuisé par ses efforts. Il venait cependant de se relever pour la seconde fois lorsque le mendiant l'aperçut.

Celui-ci, en visitant la tête ensanglantée du gentilhomme, s'aperçut que l'étourdisse-

ment avait été plus grave que la blessure. Amortie par le cuir épais de la toque, la balle avait heurté le crâne au-dessus de l'oreille, et effleuré la tempe sans l'entamer profondément.

Luk-er-Moué prodigua d'autant plus de soins à Lestialla, que la couleur portée par celui-ci lui fît espérer une meilleure récompense.

Quand ses mains habiles eurent étanché le sang et bandé la plaie, quand il eut fait boire au blessé quelques gouttes de vin de feu, le Ligueur fut en état de se remettre en marche, et il traversa le taillis avec son guide. Arrivé dans la lande, il s'appup sur le bras du mendiant, et marcha jusqu'au bord du ruisseau. Mais là, quoiqu'il se sentît de plus en plus fort, il lui fut impossible de passer outre. Il resta au bord de l'eau, gardé par son chien, tan-

dis que Luk allait chercher de Taide ; et au bout d'un quart d'heure, le mendiant, prenant un détour, reparut avec César et son cheval.

En se voyant seul avec l'aventurier qui avait juré de tuer Mor-Vaniel, Lestialla fut d'autant plus surpris et plus inquiet, que, se rappelant le proverbe : « Qui se ressemble s'assemble, » il ne douta point que Luk et César ne fussent les deux compères.

Cependant il se remit aussi promptement que le permirent ses forces, et il dit en souriant au Gascon :

— Salut, messire chevalier ; je suis charmé que nous nous retrouvions confrères, après nous être quittés ennemis.

Il montrait, en parlant ainsi, l'écharpe rouge de l'aventurier, qui avait oublié de la retourner pour la seconde fois, et dont le visage devint de la même couleur.

25i ALIÉNOR.

Son amour-propre éprouva un échec plus désagréable encore, lorsque le Ligueur lui reprocha d'avoir pris la fuite au premier cri des brigands, devant le mendiant qu'il avait tant édifié du récit de ses prouesses. Mais Lestialla fît une diversion fort heureuse pour tous les deux, en promettant dix écus à chacun, s'ils voulaient le conduire jusqu'à Concarneau.

— Jusqu'où vous voudrez, monseigneur, repartit Luk avec empressement ; M. le chevalier sera trop heureux de vous céder sa monture.

La courtoisie du Gascon ne serait peutêtre pas allée si loin ; mais il ne put démentir son compagnon, et tous deux se mirent au service de Lestialla.

Luk-er-Moué présenta l'étrier et l'appui de son épaule, tandis que César tenait le cheval par la bride; et, installé sur une bonne

selle, entre ces deux gardes à pied, le Ligueur s'achemina tranquillement sur la grande route de Konk, — non sans se comparer au Christ entre les deux larrons...

Son chien, qui avait suivi toutes ces opérations d'un œil attentif et sévère, reprit sa joyeuse activité, sur un signe de son maître. Il se mit à sauter autour de lui en poussant de petits cris de joie, et en cherchant à lécher ses mains sanglantes; puis il en fît autant près des voyageurs, comme pour leur témoigner sa reconnaissance.

Alors Lestialla ne put s'empêcher de sourire, tandis que Luk et César rendaient à l'animal ses caresses. Lui-même fut obligé de refuser le tribut que le mendiant lui offrit sur sa besace, avec la générosité la plus divertissante ; et, considérant avec ironie ces deux ennemis de Mor-Yaniel, qui le menaient en triomphe pour vingt écus :

— Pauvres scélérats ! se dit-il intérieurement, s'ils savaient que c'est Mor-Vaniel en personne qui est à leur merci, et qu'une bonne estocade leur rapporterait à chacun deux mille livres!... Mais, puisque la Providence veille ainsi sur moi, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel avec confiance, c'est qu'elle ne veut pas perdre la Bretagne, c'est qu'elle doit sauver Aliéner!...

lE SAUMOÎI ODI DAIE.

Lorsque Mor-Vaniel (puisque tel était le vrai nom de Lestialla) arriva en vue de Concarneau, une heure après midi sonnait à la nouvelle horloge de la forteresse (1).

(1) « Lézonnet, se retirant du siège de Pont, fit descendre

A ce moment, la conversation des trois voyageurs venait de retomber sur le célèbre chef Trégorrois ; et voyant les erreurs les plus diverses se multiplier sur son compte, Lestialla avait retrouvé toute sa sécurité.

— Ventre-de-loup ! s'écria Faventurier dans un moment d'abandon, les batteurs d'estrade comme Mor-Yaniel finiront sur la roue; mais, en attendant, ils mènent une superbe vie ! Enrichis aux dépens de chacun, partout les maîtres, toujours suivis d'une armée de braves, prenant aujourd'hui un château, demain une ville, — les meilleurs vins, les bourses les plus rondes et les plus belles femmes sont pour eux !

9 l'horloge qui était au château, et la fit transporter à Concar • t neau, où elle est tout depuis, qui est la meilleure de Bretagne. « Depuis l'on dit ; • Ou ouit de Concarneau sonuer Tborioge de • Pont, encore qu'elle soit petite, » mais si elle n'y était pas, « elle n'y serait pas ouïe ! » ( Cdanoine Mohejlu, Histoire des guerres de la Ligue en Bretagne, chap. m, pag. 58.)

— C'est-à-dire, demanda le gentilhomme en riant, que si vous n'étiez pas le chevalier César de Lantagnac?...

— Je voudrais être Mor-Vaniel le Ligueur, j'en conviens ! repartit le Gascon, posant une main sur la garde de son épée.

Cette fanfaronnade fut une inspiration pour Lestialla, qui reprit en toisant le drôle d'un air ironique :

— Voilà une véritable vocation, messire chevalier ! Encore un peu de patience, et vous connaîtrez peut-être les douceurs d'une si belle vie. Mais nous voici aux portes de Concarneau.

« Concarneau, dit le chroniqueur contem- « porain de cette histoire, soit qu'on l'apte pelle ville ou château seulement, c'est de « quoi je ne m'embarrasse guère, est situé c( dans la paroisse de Beuzek-Konk, en une (c forte assiette, étant sur un roc peu élevée

(( tout environné de marécage et de mer, à a l'exception du côté de la principale porte, « qui est vers l'occident, où il y a un bon « retranchement et double muraille, avec c( deux grosses tours, une devers la mer et <( l'autre vers la terre, ayant quarante pieds c( d'épaisseur (de diamètre), et bien llanc( quées et garnies de canons. La mer est (( presque toujours à l'entour, excepté aux (( fossés de ladite porte, quand elle est basse ; « mais sitôt que son flux commence, il y a <( de l'eau, qui fait qu'elle est fort aisée à « garder.

« Située en un pays uni et découvert, c( sans faubourgs ni maisons que bien éloi- (( gnées , ladite place est de forme ovale , a ayant environ quatre cents pas de long, et <( cent ou six-vingts de large (1). Il n'y a

(1) Nous avoas visité récemment Goncarneau, qui, enfermé

(( qu'une rue bien bordée de maisons, où c( demeurent nombre d'habitants riches, par (( rapport à leur commerce (de sardines) sur a la mer ; c'est pourquoi elle est aussi appe- (( lée ville. Il y a trois portes. La maîtresse ce est celle que Ton ouvre d'ordinaire , dont « nous avons parlé ci-dessus. L'autre, à l'opc( posite, descend au passage d'un bras de mer (c joignant la muraille du bout vers l'orient (( pour s'étendre au delà des marais du côté <c du nord. La troisième est aussi du côté du <x nord, nommée la Porte-au-Vin , d'autant « que les barques y viennent décharger , <( non-seulement le vin, mais toutes sortes c( de marchandises.

dans les mêmes murailles qu'autrefois, n'a pu prendre de développements qu'au dehors, et nous déclarons que les pas du chroniqueur étaient des pas de géant, s'il n'en faisait que quatre cents pour traverser ta ville. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que sa description est d'ailleurs delà plus parfaite exactitude.

a Concarneau est ceint de bonnes et larges a murailles de pierres de taille. Il y a cent « cinquante ans, ce n'était (outre les fortifi- « cations) qu'un village , ou peu de chose « davantage, habité de pêcheurs et de ma- « telots.

c( Il y a eu souvent des entreprises dessus, t( dont les unes ont réussi, les autres non.»

En 1373, le connétable Du Guesclin s'en empara ; la garnison fut passée au fil de Tépée. En 1489, le vicomte de Rohan assiégea Concarneau qui ne tarda pas à capituler. (( Anne , duchesse de Bretagne, qui fut ente suite reine de France, ayant considéré la « belle assiette de cette place , ordonna (( qu'elle fût rendue en l'état que nous la « voyons à présent, et y établit une perpé- (( tuelle garnison à morte-paye, entretenue « tant en guerre qu'en paix ; et sert aujourc< d'hui de boulevard sans aucun besoin ,

« d'autant que le havre n'y est guère sûr, et « il y a beaucoup de danger pour en ap- (( prêcher , la rade et les avenues étant (c pleines de rochers à fleur d'eau, et la mer « fort basse ; les vaisseaux de moyenne gran- « deur y courent fortune, s'ils ne sont conte duits par de bons pilotes (1). Bref, c'est « une bonne forteresse pour la ruine du pays, (( et inventée cependant pour son bien ; une te retraite à voleurs, gens de corde, — comme « il se voit par expérience que si quelqu'un ce a assassiné son voisin, ou fait quelque vol, et ou ravi fdle ou femme, Concarneau est son te refuge.»

On voit que le chanoine Moreau, qui parle

[r (1) Depuis 1 époque où vivait l'historien, de nombreux travaux ont amélioré cette rade. En 1806, le vaisseau de ligne le Vétéran, portant Jérôme Bonaparte poursuivi par les Anglais, se réfugia sous les batteries de Concarneau, et resta mouillé près des remparts jusqu'à la disparition de l'ennemi.

ainsi, ne flattait pas Concarneau. Mais il faut savoir que le digne homme était conseiller au présidial de Kemper, et qu'en offrant un asile aux criminels Konk lui dérobait une partie de son bien. Du reste, il ne peut s'empêcher de convenir, tout en le regrettant, que, « cette forteresse était de grande consé- « quence au pays ; que, pour y faire plus de (( mal que de bien, soit en paix, soit en « guerre , elle pouvait loger une grosse garce nison, toujours en état de contrecarrer la c( ville de Kemper, de ranger la contrée à sa (( dévotion, ou de la ruiner à son aise. » En un mot, Concarneau était une des plus fortes places de la Bretagne, et qui tenait Concarneau tenait toute la basse Cornouaille

Mor-Vaniel le Ligueur savait certes tout cela mieux que personne; car ce cavalier qui menait de front la guerre et l'amour, ce jeune homme affaibli par la perte de son

sang, ce proscrit entouré de deux assassins, ne méditait rien moins que la prise de Concarneau !

Quand nos voyageurs s'arrêtèrent devant la citadelle, le grand bruit et le grand mouvement qui s'y faisaient formaient la plus étrange opposition avec les tableaux et les aventures de la route.

Pêcheurs et commerçants avant tout, protégés d'ailleurs par leur forteresse, les Konkernois souffraient peu de la guerre civile, et n'interrompaient guère leurs travaux ni leurs fêtes...

Ainsi les chasse-marées, les chaloupes et les barques allaient et venaient dans le port et dans la rade ; sur les chemins, les gentilshommes du pays, ou les gens qui les représentaient, se rendaient par compagnies à la montre de l'arrière-ban ; les tambours, les fifres et les trompettes de la garnison reten-

lissaient dans l'intérieur de la citadelle ; et tous les habitants étaient groupés en face du pont-levis, s'entretenant des nouvelles qui venaient d'arriver sur la place.

Trois choses surtout excitaient l'attention et les conjectures de chacun : l'attaque par une bande de La Fontenelle de l'escorte du baron de Rustéfan, qui venait de traverser l'île, se dirigeant vers Pont-Aven; l'approche redoutable de Mor-Vaniel le Ligueur, sur lequel les versions se succédaient en variant à l'inflni ; enfin l'approche plus redoutable encore du duc de Mercœur, que les uns disaient à quinze lieues, les autres à dix, ceux-là à cinq, quelques-uns aux portes mêmes de Konk.

Cette dernière supposition était accueillie par le sourire dédaigneux des soldats royaux ; mais elle trouvait plus de faveur auprès des habitants, la plupart Ligueurs dans l'âme.

LE SAUMOxN QUI DANSE. 245

malgré la conversion de leur gouverneur.

Au milieu de ce concours de gentilshommes et de manants, de soldats et de villageois, on voyait circuler une multitude de pêcheurs, venus de tous les points de la baie, avec leurs chaloupes, pour la cérémonie de Notre-Dame-de-l'Armor.

On nommait ainsi la bénédiction des Coureaux (bras de mer), qui avait lieu la veille de la Nativité de la Vierge, pour appeler la protection de la sainte patronne sur les pêches de septembre.

En attendant la marée, les pêcheurs devaient remplir un vœu général à la chapelle de la Sainte-Croix, située sur le rivage occidental de Concarneau. Aussi les reconnaissait-on à leur costume du dimanche : le bragow-braz serré sur les reins, le jupen à basques, orné d'énormes boutonnières, les bas à fourchettes brodées, les souliers bouclés

d'argent, et le chapeau rond à larges bords.

Un observateur indiscret les eût encore mieux reconnus peut-être à leurs mines sombres et réfléchies, à leurs signes d'intelligence et à leurs chuchotements mystérieux, qui contrastaient singulièrement avec leur extérieur, et leur donnaient l'air de conspirateurs en habits de fête.

A cette époque, le faubourg qui s'est formé à l'ouest de Konk n'existait pas encore, et le chemin de Kemper aboutissait à une plage aride, semée à peine de quelques pauvres maisons.

La plus importante de ces maisons, posée comme en vedette au bord de la route, était l'auberge du Saumon qui danse, reconnaissable au pittoresque tableau de son enseigne. Là maître Er-Govik, doyen des pêcheurs du pays, tenait table ouverte et lit dressé pour les principaux mariniers de la baie, et

pour les voyageurs qui ne recevaient point l'hospitalité dans la place.

C'est là que Lestialla se fît conduire par ses deux guides, après leur avoir donné la récompense promise.

En entrant dans une ville occupée par les troupes royales, César n'oublia pas, cette fois, de retourner son écharpe du rouge au blanc; et, impatient de liquider une partie de sa nouvelle fortune, il suivit le Ligueur avec le mendiant jusque dans la salle basse de l'auberge.

Il remarqua toutefois la grimace de l'hôte àr la vue de son éclatante livrée, et le vin qui lui fut servi lui parut en rapport avec cette grimace.

C'est que maître Er-Govik était un de ces francs Bretons qui ne plaisantaient pas sur la religion du pays! Il traitait d'hérétique quiconque n'avait pas juré la Sainte-Union,

divisant son office et sa cave en deux portions distinctes : aux Ligueurs le cidre doux, les sardines fraîches et le sourire d'ami ; aux Royaux la piquette, le poisson de la veille et le mauvais visage.

— Ventre-de-loup ! se dit César en vidant son verre entre ses jambes, mon écliarpe me porte malheur depuis ce matin.

Et montrant la doublure rouge au vieux pêcheur, il lui demanda à demi-voix de le traiter plus convenablement ; d'ailleurs, la recommandation d'un mendiant aussi déguenillé que son compagnon était irrésistible dans tous les cabarets de la Cornouaille. Er- Govik mit donc sur la table une autre cruche en disant :

— Doué ho pénigo (Dieu vous bénisse) ; je vois que vous êtes des nôtres.

César fut trop frappé de la supériorité de la nouvelle boisson pour deviner le sens de

ces paroles ; il s'attabla sans vergogne en face de son compagnon, et tous deux se mirent à boire au succès de leur entreprise.

Cependant rentrée de Lestialla dans l'auberge avait produit une sensation générale. Tous les convives, mariniers pour la plupart, s'étaient levés à son aspect, et un chuchotement joyeux avait circulé dans la salle. Les mots : Le voilà ! le voilà ! passaient de bouche en bouche, et la figure de l'hôte était la plus radieuse de toutes.

Mais cette joie se convertit en inquiétude, quand chacun remarqua la pâleur du jeune homme, la faiblesse de ses mouvements, et l'appareil encore sanglant de sa blessure.

Certain vieillard surtout ne put retenir un cri d'effroi, et quitta tout tremblant la place qu'il occupait dans Tâtre.

Ce vieillard semblait être le plus pauvre mais non pas le moins important de la com-

pagnie. Il culbuta, en s'élançant, un garçon blême, malingre et déguenillé, qui était accroupi comme un chien à sa droite.

— Ote-toi donc de là, Piarik ! murmurat-il d'une voix aigre.

Et Mor-Vaniel, pressant la main calleuse qui n'osait toucher la sienne:

— Démad-d'hoc'h (bonjour), Pillaouer, dit-il. Calmez -vous, mon père, ajouta-t-il, cette blessure n'est rien.

Toutefois Merlin fit signe à Er-Govik de conduire Monseigneur dans l'unique chambre du premier étage, et lui-même l'y suivit avec le seul homme qui portât l'épée dans la salle.

Avant de saisir la corde de l'escalier, Mor- Vaniel se retourna vers l'hôte , lui désigna Luk et César, et lui dit à l'oreille :

— Ayez l'œil sur ces deux marauds ; il ne faut pas qu'ils sortent d'ici.

— Vraiment, messire?je m'en doutais...

Mais soyez tranquille, ils seront bientôt sous la table.

— Eh bien, mon jeune chapelain, et mon vieux trésorier, dit le Ligueur, quand tous trois furent enfermés ensemble , vous voyez que je ne suis pas mort.

— Je vois qu'il s'en est peu fallu , monseigneur, répondit Merlin en visitant la blessure ; Sainte Marie ! quel est le bourreau qui vous a pansé de la sorte?

— Un assassin ne pouvait guère mieux faire, dit Mor-Vaniel.

Et il raconta en peu de mots son aventure, dont le dernier chapitre divertit fort ses auditeurs.

Cependant Tanguy de Tré-Maria (c'était le nom du personnage que le Ligueur appelait son chapelain ) voulait s'assurer immédiatement de Luk et de César.

Il faut dire que Tré-Maria était un de ces prêtres exaltés , si communs alors , qui joignaient le glaive sacré à la parole apostolique, et remplissaient pieusement, dans la guerre sainte, l'emploi d'anges exterminateurs.

Celui-ci pouvait avoir trente-deux ans. Ses manières et son costume exprimaient à merveille sa double mission. Quand il ôtait son chaperon de dessus sa tête, on apercevait une large tonsure. Sa figure replète et rubiconde indiquait tour à tour la colère et la mysticité. Une énorme épée pendait le long de ses bas de soie jusqu'à ses souliers bouclés d'argent ; et toute sa personne était couverte de croix et de pistolets, de rosaires et de poignards, sans compter un saint-sacrement gravé en noir sur le devant de son corselet de fer.

Cet homme aurait dû s'appeler, non pas le chapelain , mais le lieutenant de Mor-Va-

niel, car il en accomplissait réellement les fonctions, en secondant partout le Ligueur de sa grande influence sur les paysans, quand il ne le secondait pas de son épée sur les champs de bataille.

Tré-Maria voulait donc, suivant son usage, faire justice immédiate des deux aventuriers, lorsque Mor-Vaniel le retint en disant :

— Ils peuvent nous être utiles , et n'en seront que mieux punis. Parlons de choses plus graves.

Et, tandis que Merlin courait chercher un nouvel appareil pour sa blessure, resté seul avec Tré-Maria il lui adressa les questions suivantes :

— A quelle heure a passé Tescorte du baron de Rustéfan ?

— A midi, au coup de Tangelus ; il ne s'est arrêté qu'un quart d'heure au château, et a poursuivi sa route sous la garde de Dieu,

avec les chevau-légers de la garnison; que le ciel pardonne à ces hérétiques !

— Vous avez vu de vos yeux le baron et sa fille; ils ne semblaient point avoir de blessure?

— Aucune, avec la miséricorde du Seigneur; le châtelain était seulement très-agité, la demoiselle très-pâle et très-abattue. Il est à croire qu'ils arriveront sains et saufs à Pont-Aven : puisse cette faveur d'en haut éclairer leurs cœurs endurcis ! Ainsi soit-il !

— Pauvre Aliéner ! soupira Mor-Vaniel , j'irai bientôt lui montrer que son défenseur existe toujours!

Il reprit après une pause :

— Le trompette du duc de Mercœur est-il revenu ?

— Par eau , sur une de nos chaloupes avec la grâce de Dieu. Le vent,«qae la Providence fixe au sud-ouest , permet d'aller

à la rivière de Kemperlé et d'en revenir en quelques heures, sous l'invocation de l'étoile des mers.

(( Le trompette m'a dit que les troupes de Monseigneur avaient été attaquées, vers Blavet, par deux mille huguenots du marquis d'Assérac. Le bon Dieu a fait à Monseigneur la grâce d'envoyer les trois quarts de ces hérétiques aux flammes de l'enfer ! Les habitants de Blavet, sans distinction d'âge ni de sexe , ont été passés au fil de l'épée parles Espagnols,... ce dont je loue et bénis le Seigneur de tout mon. . . »

— Le message du duc! interrompit Mor- Vaniel.

— Le voici, messire , avec la croix de la Très-Sainte Union.

Le Ligueur brisa le cachet, et déchiffra la^ lettre suivante. Déchiffra est le mot, car la lettre était écrite en chiffres arabes.

« Nous sommes à l'embouchure de l'EUé « avec quinze cents Bretons. Don Juan d^A- <i quila vient de nous amener de Krozon (( cinq galères , portant deux régiments este pagnols. Nous mettrons à la voile demain « soir pour Concarneau. Si le sieur de Lé- « zonnet a vendu ou rendu la place, vous (( nous le ferez savoir en envoyant au-devant a de nous vos chaloupes illuminées ; si, conc( tre notre attente, nous n'apercevons point « ce signal dans la nuit, nous ferons relâche (( à Saint-Philibert , où vous viendrez nous « rejoindre. »

— Oh ! c'est vous qui viendrez , monseigneur! s'écria Mor-Yaniel, et j'aurai sauvé la Bretagne par ce coup décisif! — Toujours l'écriture de la duchesse ! . . . ajouta-t-il à demivoix, en rejetant les yeux sur la lettre ; et encore un post-seriptum qui me regarde...

« Vous connaissez nos sentiments pour

« VOUS ; soyez digne de la destinée que nous « vous réservons.»

— Femme magnanime ! dit le Ligueur avec un soupir, et à laquelle il manque une seule chose : d'être aimée comme Aliéner !

Il fil une nouvelle pause et demanda à Tanguy :

— Où sont nos chaloupes ?

— Toutes à leur poste , bénites par mes mains , et mouillées au cap Bélou , en vue de la Croix du Salut.

— Combien y en a-t-il?

— Trois cent cinquante, en comptant celles des îles. Chacune porte ses trois hommes, sous la garde de son saint patron, avec des armes à fond de cale et une échelle entre deux eaux. La marée sera haute à trois heures, s'il plaît au bon Dieu, et la bénédiction des Coureaux s'ouvrira quelques instants après.

— Justement l'heure de la montre, dit le

898 ÂLIÉNOR.

Ligueur ; c'est à merveille. — A propos, combien est-il venu de gentilshommes à Tarrièreban?

— Tout au plus vingt-cinq; le reste est représenté par une foule d'écuyers, de laquais, de garçons de ferme, et autre valetaille, qu'avec la grâce de Dieu nous hacherons comme chair à pâté.

— Combien Lezonnet a-t-il cédé de chevau-légerp. au baron?

— Une centaine. Il n'en reste pas deux cents dans la place, avec soixante gens d'armes, et trois cents arquebusiers et piquiers ; total : cinq cent soixante hommes. Puissionsnous les tailler en pièces, à la gloire et honneur du Très-Haut, maître de toutes les victoires! Ainsi soit-il.

— Nos intelligences sont-elles sûres dans l'intérieur de la ville?

— Sûres comme nous-mêmes ; garanties

par serment sur les cinq plaies du Christ et les quatre clous de la croix.

— Et nos bandes de paysans sont prêtes à paraître au premier signal ?

— Au deuxième son de la cloche de la Sainte-Croix, deux cents villageois des trêves de Beuzek s'élanceront des rochers du Chenal et des clos de la Forêt.

— C'est bien, dit Mor-Yaniel. Nous avons l'infériorité des armes, mais nous aurons l'avantage du nombre et du courage. ,

Il posa une main sur ses yeux, et réfléchit quelques minutes.

Le Pillaouer venait de rentrer, et pansait sa blessure avec une dextérité merveilleuse.

Le Ligueur poursuivit devant le vieillard, sans aucune méfiance :

— Tous nos pêcheurs, messire, vont se rendre à la chapelle de la Sainte-Croix, comme il a été convenu. Là, vous leur com-

muniquerez les mots d'ordre, les signaux et les instructions nécessaires. Quand le sieur de Lézonnet sera sorti du château pour passer la montre, et que toutes les chaloupes seront arrivées pour la bénédiction, la cloche de la chapelle avertira les pêcheurs dans la baie, nos amis dans la citadelle, et les paysans dans leur embuscade. Tandis que les pêcheurs et les habitants attaqueront le dedans et le dehors, je donnerai l'alerte avec les paysans à Lézonnet et à l'arrière-ban, que je tiendrai en échec ou que j'entraînerai sur la plage, assez longtemps et assez loin pour que vous puissiez occuper les tours et relever le pont-levis. Je me replierai sur la côte de l'ouest aussitôt que Lézonnet retournera au secours de la place; je me jetterai dans quelques chaloupes que vous m'aurez laissées ^i»* pour vous rejoindre par la Porte-au-Vin... — Et une fois maîtres de la ville, nous'

exterminerons, avec l'aide du bon Dieu, tous les soldats et habitants qui...

— Nous n'exterminerons personne! dit Mor-Vaniel. Vous recevrez les prisonniers à merci, et vous attendrez mes ordres...

— Ainsi soit-il, messire, dit Tré-Maria en soupirant et en s'inclinant avec respect.

Il fît une invocation solennelle à Notre- Dame de TArmor, puis il sortit, après avoir échangé un dernier mot avec son chef; et Merlin descendit derrière lui pour commander le repas de Mor-Vaniel .

Ce repas se composa d'une volaille rôtie à la hâte, à laquelle le Ligueur ne toucha que du bout des lèvres ; après quoi, le Pillaouer, le trouvant agité, lui donna un breuvage qui l'assoupit doucement.

— Soyez tranquille, monseigneur, lui dit-il en le voyant combattre ce sonimeil. Deux heures de repos vous rendront toutes

VOS forces. Je serai là pour vous avertir à temps ; et vous trouverez à votre réveil un cheval sellé à la porte de l'auberge.

— Bon Pillaouer ! murmura le jeune homme, qui pressa la main du vieillard; quand pourrai-je vous récompenser de tant de dévouement ?

— Dieu et Martha m'en récompenseront au ciel ! répondit Merlin, quand je serai mort, et quand vous serez...

— Chut! dit Mor-Vaniel en approchant un doigt de ses lèvres et en s'étendant tout habillé sur le lit.

Le Pillaouer lui glissa mollement l'oreiller sous la tête, le couvrit et l'enveloppa, comme eût fait une mère couchant son fils ; puis il masqua le jour trop vif de la fenêtre, alla fermer la porte de la chambre, et s'assit sur une escabelle auprès du chevet.

Le chien du Ligueur, qui l'avait regardé

faire, vint alors poser sa tête sur les genoux du vieillard; et ces deux gardiens demeurèrent immobiles et silencieux, les yeux fixés sur le front de leur maître.

Bientôt le feu de la fièvre s'éteignit dans les veines du jeune homme ; un calme souriant reparut sur sa douce figure; un rêve magnifique et charmant sembla bercer son sommeil ; et sa respiration, que le Pillaouer écoutait attentivement, ne fut plus troublée que par quelques rares soupirs...

Pendant que Mor-Vaniel se livrait au repos, tous les mariniers de la baie quittèrent les auberges de Konk, et s'acheminèrent en dévots pèlerins vers la chapelle de la Sainte- Croix.

Déjà les prêtres des paroisses environ-

nantes, réunis pour la bénédiction des Coureaux, s'y étaient rendus processionnellement, revêtus de leurs insignes sacrés, précédés de leurs bannières et de la statue de Notre-Dame de FArmor.

Une partie de la population les avait accompagnés le chapelet à la main; l'autre était restée près de la citadelle pour voir la montre de messire de Lézonnet.

A deux heures et demie, l'arrière-ban se trouva au complet devant la grande porte de la place.

L'arrière-ban! cette chose si terrible au moyen âge, commençait à devenir la chose la plus comique du monde. « La noblesse, appauvrie par les guerres civiles, av^t vendu la moitié des fiefs, et vendait tous les jours encore ceux qui lui restaient. Les bourgeois, par vanité , par désir d'allonger leur nom, donnaient la préférence à ce genre de pro-

priété(l).ï)Mais quandles nouveaux seigneurs s'étaient bien mirés dans leurs armoiries, la trompette de l'arrière-ban retournait tout à coup la médaille. Un fief fournissait un homme d'armes, un autre deux archers, un autre la moitié d'un. Après avoir revêtu les titres des nobles, il fallait revêtir aussi leurs armures, et marcher à l'ordre des commissaires du ban. #

Tel était le mauvais tour que le maréchal d'Aumont venait de jouer, de par le Roi, à tous les bourgeois enrichis et à tous les gentilshommes ruinés des trêves de Beuzek et de Nizon.

Aussi, quand leur double compagnie déiSla à pied et à cheval sur la plage, les malicieux habitants de Concarneau les accueillirent d'un éclat de rire universel.

{i ) Monteil^ Histoire des Français des divers États (XVI« siècle).

Les femmes surtout, les femmes si amoureuses des beaux soldats et des belles armures, firent pleuvoir les brocards sur les indignes représentants de la basse Cornouaille.

— Jésus-Dieu ! voilà le chevalier de Kenkaënik, avec le casque, l'épée et la lance que son quatris aïeul portait en terre sainte.

— Par Notre-Dame ! le cheval du sire n'est-il point de la même époque, ma commère?

— C'est que monsieur le chevalier est un des humbles vassaux de Merlin le Pillaouer ; il ne lui reste plus de quoi payer un manant pour figurer ici à sa place.

— Ah ! ah ! salut à monsieur le mercier Guennaû, aujourd'hui sieur de Kermoros ; il a eu beau faire l'aveugle, le sourd et le malade, il a fallu prendre Tépée à la place de l'aiguille, et monter un cheval de bataille. Hola I ho I tenez votre rosse en bride,

messire, car la trompette lui fait dresser les oreilles.

— Par saint Yves, maître Pucik, quel gentilhomme sans vergogne et sans argent vous a loué dix sous par jour , pour venir montrer aux honnêtes gens que vous êtes bossu par devant et par derrière ?

Ainsi de suite jusqu'au dernier champion, car le peuple passait la revue avant le gouverneur, et personne ne méritait d'être épargné par la médisance.

Ici, c'était un nain perché sur un cheval géant ; là, un géant à pied sur un cheval nain; là , un marchand de Concarneau que son morion coiffait jusqu'au nez; à droite un justaucorps rouge, à gauche un jupen blanc ; entre les deux, un assortiment des couleurs de l'arc-en-éiel; ailleurs, une arbalète accrochée dans une arquebuse ; plus loin une fronde à côté d'une pistole ; partout les bigarrures

les plus plaisantes, les mélanges les plus prodigieux, les contrastes les plus inouïs.

La troupe de Tré-Konk, armée de gaules en guise de piques, était conduite par un juge en robe longue et en bonnet carré; lequel, de ce qu'un de ses soldats portait une moitié de casque, s'autorisait à les appeler : braves salades I

Un vieux chevalier, chasseur de renards, commandait le contingent de Lanriek, qu'il faisait manœuvrer comme une meute avec des jurons et des termes de vénerie.

Mais de ridicule qu'elle était, la compagnie devint tout à fait grotesque, au moment où Lézonnet parut avec ses trois détachements de chevau-légers, d'arquebusiers et d'hommes d'armes.

A côté de l'éclat de cette troupe, de la précision de sa marche, et du son retentissant de ses tambours, ce fut plaisir de voir

et d'entendre les soldats de Tarrière-ban, leur front en zigzag, leurs manœuvres interrompues , les fifres enroués, les clameurs effrayées, les armes entortillées, les cavaliers empêtrés , les chevaux emportés et les piétons culbutés...

Le désordre se communiquant de proche en proche, peu s'en fallut que la déroute ne fût complète ; mais une autre épreuve était réservée à ces braves.

Le tumulte et le mouvement cessèrent quand Lézonnet procéda à l'appel des desservants et à l'inspection des armes ; et c'est alors que le premier son de la cloche de la Sainte-Croix annonça une cérémonie d'un tout autre genre.

La mer était pleine, bleue et gonflée par une tiède brise. Ses lames allongées se balançaient sans bruit, et frémissaient à peine en déferlant sur la plage. Au loin, la côte

de Clohars dessinait ses brisants liserés d'écume. La pointe du Gabelon, le Cornet et la Jument moutonnaient vers le sud. Par delà, les Glénans se dressaient au milieu de la mer, et semblaient tendus de blanc comme pour la fête qui allait s'ouvrir.

Tout à coup, dans ce cadre immense oii louvoyaient à peine quelques rares chassemarées, sur cette nappe d'azur et d'argent que les rayons du soleil projetés en éventail semaient de cercles lumineux; tout à coup apparaît, — avec ses mille voiles blanches et rouges, ses pavillons bariolés , ses rames qui se relèvent et s'abaissent, ses bannières dressées au-dessus des eaux, —la flottille des pêcheurs de la baie, divisée en dix-huit escadres.

A la tête de toutes les barques, s'avance la chaloupe d'honneur, pavoisée de blanc , montée par Tré-Maria, et dont la proue couronnée de fleurs promène la statue de Notre-

Dame de T Armor, les deux mains étendues sur la mer.

En avant de chaque escadre vogue le bateau qui porte le grand crucifix d'argent , ouvrant ses deux bras dans le ciel , l'image vénérée du saint patron brodée en soie et en or sur le velours, et le curé de la paroisse ou le desservant de la trêve en surplis de mousseline et en chasuble dorée.

Ensuite viennent les trois cent cinquante chaloupes montées par les pêcheurs, et naviguant de conserve vers le centre du port.

Les unes glissent de front sur les eaux, et les autres se suivent à la file ; celles-ci se croisent entre elles en virant de bord, et celles-là, luttant de vitesse, se dépassent et se rattrapent tour à tour. Quelques - unes disparaissent parfois derrière un promontoire que dominent des maisons et des arbres; et alors elles semblent fendre des

vagues de feuillage et de gazon ; leurs voiles courent légèrement au milieu des haies de chênes verts et d'ajoncs en fleur.

Lorsque après ces évolutions , toutes se trouvent réunies au milieu du port, elles mettent leurs voiles en travers; un grand silence s'établit à Tentour, les rameurs lèvent leurs avirons, les bannières saluent, en s'inclinant trois fois, Notre-Dame de TArmor, et les prêtres, tournés vers les quatre points de l'horizon, entonnent d'une seule voix les chants qui bénissent les Coureaux.

Moment touchant et solennel où chaque marinier, nu-tête, à deux genoux, demande à Dieu (1) (( cette manne abondante que le Breton cherche au fond de l'Océan comme l'Hébreu la recevait du ciel ; ces bancs de sardines, profonds et innombrables, qui doivent nourrir sa famille et réparer sa chaloupe

0) Louis DuBlhol. — ( Guionvac'li, — chap. V, page 81, >

durant les longs mois de Thiver ! » Moment solennel surtout pour le vieux pêcheur courbé sur la mer transparente, et dont l'œil pénétrant voit déjà dans ses vertes entrailles les essaims argentés auxquels il tendra demain ses filets !

C'est alors que le deuxième son de la cloche de la Sainte-Croix se fait entendre, que Tré-Maria se dresse, l'épée à la main , dans sa chaloupe, et que, les pêcheurs se relevant soldats, la cérémonie se convertit en bataille.

Mais avant que ce combat commençât au dehors, voici comment il se préparait au dedans. Le chanoine Moreau va nous raconter cet épisode, le chanoine Moreau qui en fut presque témoin.

Les gentilshommes gardiens des clefs de la ville étaient le sieur de Kermassonnet et un de ses amis, tous deux huguenots, et par conséquent détestés du peuple.

âT« ALIÉNOR.

Ayant veillé toute la nuit, en l'absence de Lézonnet, l'un et l'autre s'étaient jetés tout habillés sur le même lit, comme frères d'armes, et dormaient d'un profond sommeil sous la garde d'un piquier debout à la porte de leur chambre, car ils logeaient chez un habitant catholique dans lequel ils avaient une médiocre confiance.

c( Cet habitant était le nommé Charles « Le Briz, marchand mercier, natif de Quim- « per, sur la place Saint- Korentin. » Ce jeune homme s'était mis d'intelligence avec le sieur de Tré-Maria, « considérant combien ce la ville et le pays étaient misérables, tant <t pour la religion que pour l'honneur et les « moyens, si cette sorte de gens (les hugue- « nots et les royalistes) y demeuraient les « maîtres. Il attendait donc, comme tous les ^ amis des Ligueurs, que l'occasion se pré- « sentât belle pour rendre un signalé service

« à la Bretagne. » Ainsi, pendant que les autres se rendaient aux différents postes et aux poternes gardés par les soldats, il s'était chargé d'enlever les clefs au sieur de Kermassonnet et à son compagnon.

Au signal donné par la cloche de la Sainte- Croix, jugeant bien que ses hôtes dormaient, comme tous ceux qui avaient veillé la nuit, il se rend à la porte de leur chambre et demande à la sentinelle de leur parler. La sentinelle refuse, suivant sa consigne; mais Le Briz dit a. qu'il a des lettres à bailler aux (n gentilshommes, et tirant des paperasses t< de ses poches, en laisse tomber quelquesce unes à terre , jugeant que le piquier office cieux les relèverait, comme il ne manque ce pas d'advenir.

« Or, tandis que celui-ci se baissait pour c( les ramasser. Le Briz tire son couteau, <( duquel il donne dans les reins au pauvre

« piquier, et trouve si bien le cœur, qu'il (f tombe sans jeter un soupir.

« Lors, Le Briz entre dans la chambre où (c étaient couchés Kermassonnet et son ami. ce Ils avaient seulement posé leurs épées et (c ceintures, avec leurs poignards, sur la <c table, près du lit. Kermassonnet avait les (C clefs des portes en une liassée autour du c( bras, qu'il était impossible et dangereux (( d'ôter sans l'éveiller, où en tel cas il n'al- <c lait que de la vie à celui qui l'eût tenté, (( s'il eût été découvert.

(( Notre généreux Bas-Breton se résolut « donc de faire un acte d'honneur et de c( courage ; et s'en v prendre les deux poi- « gnards des deux dormants (mieux affilés que « son couteau) et leur en donne à tous deux « ensemble dans le sein ; et en redoublant (C coup sur coup , les tue tous deux sans « qu'ils eurent le temps de jeter un seul cri,

« mais bien quelques tressauts en mourant. . .

« Ces deux morts, ledit Le Briz prend les <c clefs ( la cloche de la Sainte-Croix sonnant « toujours ) et s'en va le long de la rue, sans c( faire semblant de rien, vers la grande porte « de la ville, pour l'ouvrir à ses amis quand « il en sera besoin.

(( Mais comme il s'acheminait ainsi, il y « avait un soldat sur la muraille, vers la Tour (( de la Munition , du côté droit en sortant « de la place, lequel prenant garde à la con- (( tenance un peu émue du Breton, eut opi- « nion qu'il voulait attenter quelque chose « à leur préjudice, ce qui le fît s'approcher « de ladite porte par-dessus ledit mur.

<( Le Briz, qui s'avançait, se hâte,, et le <( soldat aussi ; puis tous deux commen- « cent à courir, savoir : l'habitant à la porte « pour l'ouvrir, et le soldat pour l'empêcher, « l'épée nue au poing et criant trahison. Mais

a. la muraille étant très-haute en l'endroit « où il voulait descendre, et voyant les clefs <( entre les mains dudit Le Briz, le soldat fît (( le saut périlleux, se jetant du haut en bas ce de la muraille sur le pavé.

« Ce fut comme un miracle que cet héré- « tique ne se rompît pas le col ! Il ne se fît (c néanmoins aucun mal qui le retardât de « se lever promptement, et court à la porte c( pensant prévenir le Breton ; et il y était à « temps lorsque, de bonheur, et par une « spéciale grâce de Dieu ( Le Briz ne con- (f. naissant pas en la liasse quelle était la clef (c de cette porte), la première qu'il essaya a était la vraie clef, qu'il n'eut pas sitôt (C tournée que le pont-levis tombe, et... )>

Mais pendant ce temps-là d'autres événements non moins graves s'étaient passés au dehors.

Au son delà cloche de la Sainte-Croix, le

NOTRE-DAME DE L'ARMOR. 28i

Pillaouer, suivant sa promesse, avait réveillé Mor-Vaniel.

Le Ligueur s'était relevé encore faible et pâle ; mais sa résolution avait renouvelé ses forces. Prendre ses armes, goûter un cordial que lui donna Merlin, monter à cheval à la porte de l'auberge et s'élancer vers les clos de la Forêt, tout cela fut l'affaire d'une minute.

A l'instant l'hôtelier, qui avait aussi son rôle, fait signe à un de ses valets de surveiller Luk et César, toujours attablés l'un devant l'autre ; lui-même court à la montre de l'arrière- ban, et demande le sieur de Lézonnet, en homme qui porte une grande nouvelle.

— Messire, dit-il tout bas au capitaine , on médite sans doute quelque entreprise contre la forteresse; apprenez que Mor- Vaniel le Ligueur est au Saumon qui danse !

— Mor-Vaniel chez toi ! s'écrie Lézonnet, en es-tu bien sûr, malheureux ?

— Assurez-vous-en vous-même ; voici un papier que je lui ai dérobé.

Il présente à Le Prestre un passe-port du duc de Mercœur, au nom de Mor-Vaniel, que celui-ci lui avait remis tout exprès pour cet usage ; puis au portrait qu'il trace de rindividu , Lézonnet reconnaît l'aventurier César... et s'écrie en se frappant le front :

— Mort-Dieu! j'aurais dû m'en douter ce matin ! La figure de cet homme est tout le signalement qu'il a eu l'audace de nous lire lui-même pour prévenir nos soupçons !

Aussitôt, il interrompt la montre, communique la découverte à ses hommes d'armes, et, divisant ses forces, comme on l'avait prévu , en laisse la moitié devant le pont-levis avecl'arrière-ban, tandis qu'il va lui-même, avec l'autre moitié, cerner l'auberge.

Tous les mariniers étant sur les chaloupes, et le Pillaouer s' étant éclipsé après le Ligueur, Luk et César étaient justement seuls dans la salle basse.

Leur surprise fut grande quand ils se virent entourés d'une foule de soldats menaçants ; mais elle fut plus grande encore quand Lézonnet ayant demandé : Où est-il ?

Er-Govik répondit :

— Le voilà ! et le mendiant est son compagnon !

Tous deux eurent beau crier et se débattre, il fallut céder à la force ; et les gens d'armes allaient les arquebuser, lorsqu'une immense clameur se fît entendre...

Cette clameur se composait des cris poussés à la fois par les paysans qui accouraient avec le Ligueur, par l'arrière-ban épouvanté à leur aspect , par les pêcheurs entourant le fort de leurs chaloupes , par les habitants

de la ville complices de Tentreprise, et par les sentinelles de toutes les portes, assaillies du dedans et du dehors.

Ce fut un spectacle étrange et formidable que ce triple combat, au milieu d'une telle cérémonie et d'un tel concours de peuple, à la plus éclatante lumière du soleil !

Les pêcheurs surtout furent prodigieux avoir, lorsque, interrompant tout à coup leurs chants et leurs prières, répétant d'une seule voix le terrible cri poussé par Tré-Maria, jetant la rame et le gouvernail pour saisir leurs armes tranchantes , à la vue des croix et des bannières flottant sur leurs têtes , devant l'image sacrée de Notre-Dame de l'Ârmor , et sous les yeux des prêtres éperdus, ils enveloppèrent la forteresse comme une ceinture vivante, élevèrent les longues échelles qui les suivaient sous Teau , les appliquèrent toutes à la fois contre les tours

OU les remparts, et s'élancèrent, la pistole ou la pique, Fépée ou le poignard à la main.

C'est à ce moment que le véritable Mor- Vaniel et les paysans fondirent sur Tarrièreban et sur la troupe de Lézonnet.

Pendant que Tarrière-ban se dispersait au premier choc, Lézonnet fît meilleure contenance, et chargea vigoureusement les ennemis ; mais en se félicitant de les voir plier sous ses coups, il ne comprit point leur tactique habile, et n'en vit pas la moitié franchir le pont, abattu par Le Briz.

Quand il s'en aperçut, les paysans l'avaient déjà entraîné fort loin,... et il eut beau rétrograder ventre à terre , il arriva pour voir le pont se relever, en recevant une blessure à la gorge.

A peine savait-il par quels ennemis il venait d'être battu, tant cette inconcevable aventure ressemblait à un mauvais rêve !....

286 ÂLIÉNOR.

Il n'eut pas môme la ressource de décharger sa fureur sur les paysans, car ils avaient disparu avec le Ligueur vers la pointe de l'ouest.

Alors il attendit vainement quelques nouvelles ou quelque signal des soldats qu'il avait laissés dans la forteresse ; il reconnut bientôt qu'ils s'étaient rendus à discrétion, en voyant l'étendard de la Sainte-Union remplacer sa bannière sur la tour du Gouverneur; et son unique consolation dans une telle déconvenue fut de faire pendre, à tout hasard, le mendiant et l'aventurier qui étaient restés en son pouvoir.

L'écharpe de César, divisée en deux, devint l'instrument du double supplice. Le chevalier fut attaché par le blanc, et le mendiant par le rouge, au premier arbre de la côte; et notre politique reprit la route de Kemper en se disant avec rage :

— Une aubaine de trente mille écus enlevée par des mahants! Mais s'ils m'ont égratigné , Mort-Dieu! je les écorcherai bientôt (1). »

Au bout d'un quart d'heure, Mor-Vaniel reparut avec les paysans. Voyant l'ennemi en fuite et le chemin libre, il avait laissé les chaloupes sur la côte, et voulait entrer ouvertement dans sa conquête.

Sa troupe victorieuse fut saluée au passage par toute la population de Concarneau, et ce fut alors qu'il aperçut le mendiant et l'aventurier dansant des jabadaos à quatre pieds de terre.

—Part à deux, messires ! leur dit-il au passage, tandis que leurs yeux mourants le reconnaissaient avec effroi ; vous ne porterez plus envie à Mor-Vaniel, chevalier César î Voilà les douceurs de la vie de partisan !

(1) Chanoine Moreao. '-Histoire de la Ligue en Bretagne ,

Mais il vit que les malheureux, accrochés à une branche, pouvaient être sauvés encore, et il résolut de borner là leur punition.

Se dressant sur son cheval et tirant son épée, il trancha la double écharpe ; et les deux pendus retombèrent sur leurs jambes.

— Allez et vivez , misérables ! mais ne dites plus que Mor-Vaniel est un brigand I

Alors, les pêcheurs accoururent au-devant de lui, portant l'image de la Vierge au milieu des bannières ; et il prit possession delà place, tandis que mille voix criaient sur ses pas :

— Bonne pêche à Mor-Vaniel le Ligueur ! Gloire à Notre-Dame de TArmor !

Après avoir tout mis en ordre dans la forteresse, donné ses instructions à Tré-Maria, et pris rendez-vous avec le Pillaouer à Tré- Konk , Mor-Vaniel se reposa de ses fatigues jusqu'au soir du lendemain ; mais dès que huit heures sonnèrent à Thorloge, il monta

à la tour du Gouverneur, et cette seconde journée finit par un spectacle digne de ceux du jour précédent.

Depuis le matin, le soleil avait dardé dans le ciel et sur la terre ses rayons les plus brûlants. De ce dernier incendie qu'il allume au couchant, avant de plonger dans la mer, il ne restait plus une seule lueur dans l'infini des cieux, plus un seul reflet sur l'immensité des eaux. Les rideaux vermeils de l'aube s'étaient fermés lentement derrière le roi de la lumière, et le vent de l'ouest, envahissant le ciel , l'avait enveloppé d'un sombre voile de nuages.

Debout et en silence auprès de Tré-Maria, Mor-Vaniel ne vit pendant un quart d'heure que la nappe noire de l'Océan, n'entendit que le ressac des flots brisés les uns contre les autres.

Mais tout à coup une lumière glissa rapi-

dément sur le port, et une voix, s'accordant au bruit de quatre rames, entonna la ballade de la Meunière de Pontaro (1) ;

E Vannalek zo'r pardon kaer Lec'h ia merc'hed koant gad al laer.

Enon vé gwélet ar botred, Gand hé kézek braz ha sternet.

Hag ho sakou a zo blunied Evit dirollo ar merc'hed.

Ha ma mel a drei :

Diga-diga-di ; Ha ma mel a ia,

Diga-diga-d«.

A Bannalek U y a un beau pardon, où l'on vole les jolies filles.

C'est là qu'on voit les jeunes gens sur de grands chevaux enharnachés,

0) Th. de La^illemarqué. Chants populaires âê la Bretagne.

Avec des plumes à leurs chapeaux, pour séduire les jeunes filles.

Et mon moulin tourne,

Diga-diga-di.

Et mon moulin va,

Diga-diga-da.

Une vingtaine de lumières parurent à la file^ et trente voix répétèrent en chœur :

Ha ma mel a drei :

Diga-diga-di.

Ha ma mel a ia,

Diga-diga-da.

Pendant que ces lumières gagnaient le large, une autre voix continua :

Guillaouik kromm, zo glac'haret, Hi Fantik koant en deuz kolet.

— Kéménérik n'em fréalhet , Ho Fantik koant é vo kaet.

Ma du-zé e mel Pontaro Ar baron iaouank ar hi zro.

Ha ma mel a drei, etc.

Guillaouik, le petit bossu, est bien affligé ; sa jolie Fantik, il Ta perdue.

-—Petit tailleur, consolez-vous ; votre jolie Fantik n'est point perdue.

Elle est là-bas, au moulin de Pontaro, en compagnie du jeune baron.

Et mon moulin tourne, etc.

Nouveau chœur de voix plus nombreux encore, et trente lumières rejoignirent les autres.

Un troisième chanteur reprit :

— Tok î tok ! tok ! 0 méliner !

Digas, ma dous Fantik d'ar ger !

— Némeuz gwélet ko tous Fanchon Némed eur wech mel ann baron ;

Med eur wech aman tal ann pont, Eur rozennik ar hé c'halon,

Gat hi eur c'hoef ken gwenn hag erc'h Ha n'hi fa ket bet digan-hec'h,

Eur c'horf voulouz du'nn hi herc'hen, Ha han bordet gad argant gwenn.

Ha ma mel a drei, etc.

— Tok! tok! tok! ô meunier! ramène-moi ma douce Fantik !

— Je n*ai vu votre douce Fanchon qu'une seule fois, au moulin du baron.

Qu'une fois ici près du pont ; elle portait une petite rose sur le cœur,

Et une coiffure plus blanche que neige, que vous ne lui avez pas donnée,

Et un corset de velours noir, galonné d'argent blanc.

Et mon moulin tourne, etc.

Cette fois ce furent cent voix qui répétèrent le refrain, et quarante ou cinquante lumière^ qui se suivirent.

Puis bientôt un quatrième chanteur :

Ga thi enn hi vrec'h eur panner, Frézou ken mélen ha ken kaer !

Frézou deuz jardin ar maner, Bleuniou fin ar'nn hé, kéméner,

'Nem sellt a ré é-barz ar ster ; Né oa vil, enn dail, na dister !

Hag a gané kenn allez :

— Mé garfé bud milinérez,

Mé garfé bud a greiz kalon Milinérez mel ann baron.

Ha ma mel a drei, eto.

Elle avait au bras une corbeille pleine de fruits, pleine de fruits si dorés ei si beaux 1

De fruits du jardin du manoir, 6 tailleur ! avec des fleurs par-dessus ;

Et elle se mirait dans la rivière, et vraiment elle n'était pas laide î

— Et elle ne faisait que chanter : Je voudrais bien être meunière !

Je voudrais bien être meunière, meunière du jeune baron !

Et mon moulin tourne, etc.

En ce moment les lumières se multiplièrent tellement, qu'il fut impossible de les compter, et le refrain réveilla des échos plus innombrables encore.

Ce n'était pas tout cependant, car une nouvelle voix poursuivit :

— Miliner n'em godiset ket :

Ma Fantik koant d'in daskoret.

— Ha pa réfec'h d'in pemp-kant skoed, Ho tous Fantik na pézo ket,

Na pézo ket ho tous Fanchon, Ghomm rei é mélin ann baron ;

Ho tous Fantik n'a pézo ket, Rag é ma gan-in gwalennet ;

Chomm a rei gand'nn otrou Iwenn A zo eur c'histen mad a zen.

Ha ma mel a drei, etc.

— Meunier, ne vous moquez pas de moi ; rendezmoi ma jolie Fantik.

— Quand vous me donneriez cinq cents écus, vous n'auriez point votre Fantik ,

Vous n'auriez point votre Fanchon ; elle restera dans le moulin du baron.

Aîbtre Fantik point vous n'aurez , car je lui ai passé mon anneau au doigt ;

Elle restera dans le moulin de M. Iwen, qui est un parfait chrétien d'homme.

Et mon moulin tourne, etc.

Ici, chanteurs et lumières remplirent tout le port, et le bruit de mille rames couvrit presque le dernier couplet :

Milinérien zo potred gé,

Né réint mui némed kana'nn-hé ;

Hé a laré' nn eur c'huitalat :

— Krampouez kag aman a zo mad !

Krampouez kag aman a zo mad !

Ha nébeudik euz peb sac'had,

Ha nébeudik euz peb sac'had, Hagar merc'hed kempen erfad.

Ha ma mal a drei, etc.

Les garçons meuniers sont fort gais : ils ne faisaient que chanter.

Ils chantaient et sifflaient toujours : — Des crêpes et du beurre , c'est bon !

Ils chantaient : — Des crêpes et du beurre, c'est bon ! — Et un peu du sac de chacun 1

Et un peu du sac de chacun ! El des jolies filles aussi!

Et mon moulin tourne, etc.

<( Or, la jolie Fantik, ajouta une dernière voix, c'est le fort de Konk, avec ses dix tours rondes.

<c Le petit tailleur qui Ta perdue, la jolie Fantik, c'est M. de Lézonnet.

(( Le jeune baron qui l'a enlevée, Fantik, c'est Mor-Vaniel le Ligueur ! »

Et toutes les voix de répéter , en éclatant comme un coup de tonnerre :

Ha ma mel a drei :

Diga-diga-di.

Ha ma mel a ia,

Diga-diga-da.

Les trois cent cinquante chaloupes de la baie se trouvaient, pour la seconde fois, réu-

nies sous les yeux de Mor-Vaniel et de Tré- Maria, portant chacune une torche de poix flamboyante sur la proue, et naviguant de conserve du côté de la pleine mer.

Quand elles eurent dépassé la pointe où s'avance la digue actuelle, elles se répandirent, sans se séparer, sur le golfe, et s'éloignèrent au bruit décroissant des rames, mêlé aux derniers refrains de la Meunière,

Bientôt le vent n'apporta plus à Mor- Vaniel que quelques lambeaux delà ballade; mais un admirable tableau vint enchanter ses regards.

A voir ces trois cent cinquante lumières reflétées et multipliées par les eaux, on eût dit que le ciel avait laissé pleuvoir dans la mer ses myriades d'étoiles.

Les unes, prolongées en files blanches, imitaient les douces lueurs delà voie lactée; les autres formaient, comme le Chariot ou

la grande Ourse, un groupe étincelant à Técart. Celle-ci, détachée sur le sombre azur, semblait l'étoile de Vénus annonçant Theure du berger : celle-là éclipsait, comme Sirius , de ses feux ardents, toutes les constellations environnantes. Là-bas c'étaient les rois mages qui arrivaient de l'Orient avec leurs trois auréoles d'or. Plus loin une comète traînait à l'horizon sa queue de flamme, agitée par le vent de la nuit.

Et les perspectives que découvraient ces astres fantastiques n'étaient pas moins fantastiques que les astres eux-mêmes.

Ici, la silhouette massive d'un promontoire figurait un nuage chargé de foudres. Chaque torche qui s'en détachait en virant de bord décrivait les zigzags de l'éclair sur l'Océan. Là, une aurore boréale s'épanouissait tout à coup aïk milieu des reflets capricieux de cent lumières. Ailleurs, une étoile filait

m AWÉNOR.

rapidement et se perdait comme un feu follet dans Tespace. — Et les ombres de chaque barque,promenées sur les eaux, poursuivaient chaque constellation comme des nuées jalouses.

L'illusion était complétée par l'obscurité profonde qui enveloppait le ciel, où semblaient , par réciprocité, rouler les vagues d'une mer orageuse.

Longtemps Mor-Vaniel suivit des yeux cette illumination fuyante, dont la contemplation le plongeait dans une sombre rêverie.

Tout à coup, au moment où les dernières torches s'effaçaient dans le lointain, il tressaillit au bruit d'une détonation répétée par tous les échos de la baie.

— Voici le duc de Mercœur et les galères espagnoles ! s'écria-t-il en se tournant vers Tré-Maria. Allez transmettre mes ordres pour

Tarrivée de Monseigneur 1 Que le canon de la tour réponde au canon de la flotte I Que tous nos hommes se rangent en armes devant la porte de l'Ouest! Que Téglise paroissiale de Saint-Guénolé , que les chapelles de la Trinité et du Rosaire s'ouvrent et s'illuminent pour le chant du Te Deum ! et que la grande salle du château soit disposée comme elle Tétait autrefois pour recevoir les ducs de Bretagne!...

Tré-Maria descendit précipitamment l'escalier de la tour, et Mor-Vaniel demeura seul incliné sur le parapet- Peu à peu les lumières de la flottille reparurent et se rapprochèrent. D'autres lumières plus élevées et plus éclatantes arrivèrent à la suite. Plusieurs coups de canon furent échangés entre la citadelle et les galères. Enfin celles-ci détachèrent leur haute voilure au milieu des humbles chaloupes

504 AUÉNOR.

rangées à Tentour, et elles entrèrent dans le port au bruit d'une dernière salve d'artillerie.

Au même instant toute la population de Konk affluait avec acclamation sur la rive, tandis que les pêcheurs répétaient plus joyeusement que jamais le refrain populaire :

Ha ma mel a drei :

Diga-diga-di.

Ha ma mel a ia,

Diga-diga-da.

Alors Mor-Vaniel descendit à son tour, jeta un coup d'œil rapide dans la grande salle pour voir si tout était prêt, et, rejoignant Tré- Maria près du pont-levis, alla sur la plage au-devant du duc de Mercœur.

La principale galère venait justement d'à-

border le rivage , auquel un pont improvisé la joignit à l'instant.

Cette galère, couverte de dorures et garnie de coussins, était remplie d'une multitude de personnages vêtus de soie et de velours, dominée par la haute taille et la figure colorée du prince de Lorraine.

Mor-Vaniel reconnut le duc au milieu de tous, marcha droit à lui, le salua en s'inclinant trois fois ; puis , il lui dit en ployant le genou et en posant une main dans les siennes, comme eût fait un grand vassal en présence de son suzerain :

— J'ai l'honneur de remettre sous votre obéissance et sous votre juridiction, monseigneur, la forteresse et la cité de Goncarneau, enlevées hier à vos ennemis avec l'aide de Dieu.

En même temps Tré-Maria, s'agenouillant tout à fait, présenta les clefs dans un pla- 1. 20

teau d'argent, non sans faire une quantité de signes de croix.

Au milieu d'un murmure, de félicitations de la part des uns, de jalousie de la part des autres, une voix sourde, partie du groupe des Espagnols, laissa échapper ces mots significatifs :

— Plus heureux et plus fier que jamais ! Et le Ligueur distingua dans l'ombre deux

yeux étincclants de rage et d'envie...

Le duc de Mercœur toucha les clefs d'une main, de l'autre il releva Mor-Yaniel; puis, comme celui-ci lui offrait la sienne pour débarquer :

— Cet honneur appartient à madame la duchesse, dit le prince avec la plus aimable courtoisie.

Et reculant de deux pas, au milieu des seigneurs qui l'entouraient, il découvrit une femme éblouissante de beauté.

— Madame la duchesse ! s'écria Mor-Vaniel avec une émotion singulière ; madame la duchesse ici !

— Voilà une surprise qui n'est pas galante, messire, repartit une voix superbe et douce en même temps : une femme de cœur ne peutelle braver les tempêtes, comme un vaillant homme prend les villes d'assaut ?

— Pardonnez-moi , madame, reprit le Ligueur en se remettant ; une femme comme la duchesse de Mercœur est faite pour étonner tout le monde.

— Excepté vous , monsieur ! dit Marie de Bretagne à demi-voix.

Et posant sa belle main sur le bras de Mor-Vaniel, relevant sa robe de velours sur un pied divin, elle précéda gracieusement le cortège vers le pont-levis du fort.

— Vive monseigneur le duc de Mercœur ! Noël à madame Marie de Bretagne ! criaient

sur leur passage les paysans et les pécheurs.

Quelques groupes ajoutèrent : — Gloire à Mor-Vaniel le Ligueur ! Et la duchesse leur jeta, avec son radieux sourire, la bourse qui pendait à sa ceinture.

Arrivée à la porte du château, elle s'arrêta, hésitant à quitter le bras qui la soutenait ; puis, apercevant la chapelle du Rosaire illuminée (1), que le Ligueur lui indiquait du doigt :

— Vous avez raison, dit-elle, il faut avant tout remercier Dieu.

Et elle s'avança avec Mor-Vaniel et toute sa suite jusque dans le chœur de la petite église.

(1) Nous avons encore vu, l'été dernier , à peu de distance de la grande porte du Concarneau, les restes de la chapelle du Rosaire. Ces restes, qu'on laisse tomber en ruine, offrent le caractère d'une architecture gothique assez remarquable. La grande rose de la maîtresse vitre surtout devait rivaliser avec celles des cathédrales pour l'élégance et la multiplicité des ornements.

Aussitôt les trois cloches de la ville s'ébranlèrent en même temps , et du Rosaire à Saint-Guénolé, les versets du Te Deum se répondirent, chantés par des milliers de voix.

Une demi-heure après, le duc de Mercœur entrait, avec Marie de Bretagne, dans la grande salle de la tour du Gouverneur.

Chacun se retira vers la chambre qui lui était assignée , et Mor-Vaniel se dit en gagnant la sienne :

— La duchesse deMercœur ici, grand Dieu ! Comment partir demain pour Rustéfan?...

Pourquoi la présence de la duchesse à Concarneau était-elle un si grand embarras pour Mor-Vaniel ? La réponse à cette question se trouvera dans l'histoire du Ligueur.

D'abord, il ne s'appelait pas plus Mor-Vaniel que Lestialla : Lestialla était son nom

312 AUÉNOk

d'aventure , et Mor-Vaniel son nom de guerre. Son nom de famille était Le Heuk de Portzampark, en Plounevez.

Les Le Heuk figuraient au premier rang des nobles maisons du pays deTréguier; mais, comme ils figurèrent aussi au premier rang des zélés dans les guerres de religion , ils périrent tous par Tépée, par Tarquebuse ou par la flamme.

La belle Yolande, épouse du dernier Portzampark, mourut dans Tincendie de son dernier château, après avoir donné le jour à un fils, qui resta vingt-quatre heures abandonné au milieu des décombres.

Il fut trouvé miraculeusement par un pauvre homme de Plounevez, qui l'enveloppa dans son jupen et le porta à sa femme.

Cette femme était Martha, une de ces inspirées que les Bretons révèrent encore, comme leurs aïeux révéraient les druidesses. Cet

homme était Merlin le Pillaouer, alors simple brocanteur de chiffons.

L'enfant fut baptisé du nom de Gwenaël (ange blanc), qu'il ne tarda pas à justifier par sa beauté merveilleuse.

Nourri, comme les orphelins de TÂrmorique, par toutes les jeunes mères du village, ce fut à qui lui offrirait le sein, à côté de son propre enfant. L'une ajouta le berceau de chêne et le coussin de bizin glaz (varech rubané) ; l'autre le couvre-pied de ballin (fil d'étoupe) et le maillot de lisière {ar vailur); une troisième fournit Viod savoureux, composé de lait pur et de fine fleur de froment.

Mais par-dessus tout Martha fut sa vagerez et Merlin son tad-mager (père et mère nourriciers) ; car, la couche de Martha étant demeurée stérile, elle adopta l'orphelin que lui envoyait le ciel ; et Merlin , cet homme qui

5U ALIÈNOR.

devait devenir un usurier, avait un cœur tendre et superstitieux pour Martha.

Comme les fleurs qu'une sorte de providence fait éclore sur les ruines les plus désolées, cet amour avait seul germé dans l'âme aride du Pillaouer, et on peut dire qu'il en avait absorbé toute la sève.

Merlin se consacra à Gwenaël avec le tendre dévouement qu'il eût eu pour un fils, sans sortir du profond respect qu'il devait au seigneur de Portzampark; et l'ambition de remettre un jour ce seigneur à son rang devint le premier aiguillon de la cupidité du paysan.

Chose étrange ! Le Pillaouer se fit avare envers tout le monde afin d'être plus prodigue envers cet enfant.

Le jeune Le Heuk fut élevé comme un prince par les pauvres villageois. Ils mangèrent du pain noir pour le nourrir plus dé-

licatement ; ils se vêtirent de toile pour le couvrir de velours ; et pour lui acheter une épée, quand il eut quatorze ans, Martha vendit son alliance et sa croix de noce.

Elle mourut peu de temps après, en confiant, au nom de Dieu, Forphelin à son mari, non sans promettre de veiller sur tous deux du haut du ciel.

Naturellement, Gwenaël fut le roi de tous les paotred de Plounevez, roi d'autant plus légitime qu'il était sans rivaux dans les luttes, aux soûles, aux grands charrois, à la danse des aires neuves.

De là à devenir leur chef, en ces temps de guerre, il n'y avait qu'un pas; ce pas se trouva fait le jour où Gwenaël put manier son épée.

Ce jour-là aussi, Merlin, qui commençait à s'enrichir, lui donna un cheval, une armure^ un équipement complet; et Le Heuk

516 ALiÉNOR.

fit ses premières armes, comme du Guesclin, en battant le pays à la tête des manants.

Sur ces entrefaites, Henri III ayant lancé contre les protestants le fameux édit de juillet 1585, et le duc de Mercœuf s*en étant autorisé à lever l'étendard de la Ligue Armoricaine, il y eut da»s toute la Cornouaille des fêtes et des tournois, présidés par la belle Marie de Bretagne (1).

A l'une de ces fêtes cependant, l'illustre dame eut la fantaisie de voiler son éclat et de s'asseoir ignorée au milieu des châtelaines du pays.

Aucun des combattants ne savait qu'elle était présente; et Gwenaël, admis dans les joutes, allait y faire ses premières armes.

Comme tous ses concurrents, il promena

{^) Les tournois, abolis ea France à la suite de la cruelle mort de Henri II , se maintinrent longtemps encore en Bretagne, où l'amour de la duchesse de Mercœur pour les solennités de c« genre avait remis en vigueur toutes les coutumes chevaleresques.

EXPLICATIONS, Si7

d^abord ses regards sur l'assistance, pour choisir, parmi les jeunes femmes , celle qui méritait le prix de la beauté. Il ne tarda pas à en remarquer une qui lui parut supérieure à toutes les autres ; et ce fut en fixant les yeux sur cet astre inconnu, qu'il entra dans la lice contre son premier adversaire...

Il lui sembla, en ce moment, que l'attention de la belle répondait à la sienne, comme s'il eût occupé pour elle entre les hommes le même rang qu'elle occupait pour lui entre les femmes. Et le fait est, qu'avec ses vingt ans, son visage rose, sa chevelure aux boucles d'or, son armure étincelante, son petit cheval des montagnes , son harnais brodé par les filles du Plounevez, Gwenaël était digne de tous les Portïampark dont il allait soutenir le nom célèbre, et ne craignait aucun des Ligueurs les plus brillants et les plus renommés du tournoi.

516 ÂLIÉNOK.

C'est ce que le regard de la châtelaine lui annonça de loin ; et ce regard lui fit faire des prodiges !...

Il démonta les guerriers les plus consommés dans les passes d'armes, fut invincible comme saint Georges, et enleva sans rivalité le prix des joutes.

A son dernier coup de lance, le plus triomphant de tous, il vit une écharpe s'agiter au milieu des mains qui l'applaudissaient ; et cette écharpe ne voilait qu'à demi les beaux yeux qui l'avaient rendu vainqueur.

Proclamé roi de la fête, il ne lui restait plus qu'à en désigner la reine, celle que, suivant les anciennes coutumes , on appelait encore la Reine des Amours.

Gwenaël prit le riche collier d'or qui lui était destiné, et, précédé d'un héraut sonnant de la trompette , il fendit sans hésitation les rangs pressés de la foule.

Ce fut en vain que Tinconnue voulut se dérober à ce triomphe public; le regard perçant du jeune homme Teût suivie au bout du monde. Il fallut qu'elle se laissât couronner solennellement, qu'elle passât le collier d'honneur à Gwenaël, qu'elle lui donnât sa main à baiser devant tous , enfin qu'elle livrât son nom aux acclamations générales.

Or, quand ce grand nom de Marie de Bretagne, duchesse de Mercœur, retentit au travers des lices, ce furent des cris et des battements de mains qui semblèrent ébranler les cieux.

— Pardonnez-moi, madame, dit le jeune Portzampark , de vous avoir découverte et trahie sans le savoir ; le soleil ne saurait se cacher au milieu des étoiles , et les lois de la chevalerie disent : Honneur à la plus belle !

—Elles disent aussi : Gloire au plus vail-

390 âLIÉNOR.

lant ! répondit la duchesse, en prouvant par un regard au vainqueur qu'il avait remporté plus d'un triomphe.

C'était là une de ces aventures qui font la fortune d'un homme ! Celle de Gwenaël fut assurée à partir de ce moment.

Il se signala de jour en jour à Trégui^r par sa bonne mine, son élégance, sa bravoure et son extrême jeunesse, au point d'éclipser jusqu'aux gentilshommes delà cour du duc.

La princesse lui fit donner la chevalerie par ce dernier, le couronna dix fois de sa main à la fin des carrousels, et l'admit parmi les guerriers qu'elle appelait soa. lieutenants.

C'étaient les plus beaux, les plus braves et les plus nobles gentilshommes de Bretagne, que l'ambitieuse héritière desPenthièvres attachait à son parti par les passions qu'elle leur inspirait ; — lions farouches et redoutés qui eussent renversé le duc en se

tournant contre lui, et que la toute-puissante coquette attelait à son char avec des sourires et des rubans roses. i

Toutefois le plus important et le plus passionné de ces seigneurs n'appartenait pas à la Bretagne. On a reconnu le sombre et jaloux Espagnol, don Juan d'Aquila, coronal des troupes de Sa Majesté Catholique.

La duchesse de Mercœur avait pour cet homme tous les égards et toutes les belles paroles que méritaient ses milliers de soldats et de doublons, sans compter l'armada promise par Philippe II; mais le jeune seigneur de Portzampark n'eut pas plutôt paru, que Fétoile de don Juan lui-même pâlit comme celle de tous les autres.

Outre la chevalerie et le prix des joutes, Gwenaël obtint une compagnie de chevaulégers, avec une tolérance qui lui permettait de ranger toute une armée sous ses ordres.

Ce fut alors qu'une noble pensée s'empara de cet esprit aventureux, et qu'il rêva Taffranchissement de la Bretagne, au moyen du duc de Mercœur.

Armé de son brevet illimité, muni de l'or intarissable du Pillaouer, il leva, dans la haute Cornouaille, l'étendard des paroisses, et il fut appelé dès ce moment Mor-Vaniel, nom qui signifie la grande bannière, c'està-dire la bannière du pays.

Pour réunir, organiser et multiplier ses bandes, les agents et les commissaires du Ligueur furent les tailleurs de village : entremetteurs actifs et habiles de toutes les affaires en basse Bretagne.

Il prit pour lieutenant Tré-Maria, prêtre trégorrois, dont il détestait l'inhumanité fanatique, mais dont l'influence sacrée lui était indispensable. Avec lui, il rangea sous la Ligue bretonne toute la haute Cornouaille ;

et il se fit le nom formidable qu'on a vai, lorsque le duc de Mercœur l'envoya devant lui dans les « basses terres. »

Il s'agissait d'abord d'arrêter le maréchal d'Aumont devant Kemper-Korentin. Mor- Vaniel, voulant sonder ce nouveau théâtre, avant de s'y risquer à découvert, joignit avec ses chevau-légers, et sous le nom de Lestialla, la garnison catholique chargée de défendre la place.

Ce fut alors que le hasard lui fit rencontrer mademoiselle du Liskoët, et alluma dans son cœur cette passion qui absorbe toutes les autres en fixant à jamais la destinée d'un homme. Peut-être à ce moment, l'amoureux nuisit-il un peu au Ligueur. Du reste, il eût fallu un miracle pour sauver Kemper contre l'armée du maréchal d'Aumont.

Afin de se consoler de cet échec, Lestialla résolut de se rapprocher d'Aliéner ; et il n'y

534 ÀLIENOR.

pouvait assurément mieux parvenir qu'en se faisant prisonnier du baron.

L'erreur de celui-ci, qui le croyait épris de sa nièce, en qualité de catholique, lui permit de faire parvenir les témoignages de son amour jusqu'au cœur troublé de mademoiselle du Liskoët.

Cependant , — le châtelain qui était , comme on a vu, son débiteur, lui ayant rendu son épée, — Mor-Yaniel songea, tout en affectant de demeurer son captif, à réparer la perte de Kemper par l'enlèvement de Concarneau.

Lézonnet, qui n'avait d'opinion qu'argent comptant, avait secrètement proposé à Mercœur de lui revendre le fort, déjà vendu aux royalistes, et Lestialla avait été chargé de la négociation sans que le premier négociateur en sût rien.

Trouvant les prétentions du politique exorbitantes, et incapable de payer une tra-

hison si cher, Mor-Vanîel résolut d'avoir Concarneau à meilleur marché : il organisa, par correspondance, avec la duchesse de Mercœur, son magnifique et hardi complot ; et, le moment arrivé pour Texécution, il dépêcha Tré-Maria sur les lieux.

Aussitôt voilà les tailleurs de Beuzek, de Nizon et de la Forêt en campagne, au moment même où les commissaires du maréchal convoquaient Tarrière-ban. Tandis que ceuxci réunissaient la pitoyable troupe que Ton sait, les commissaires de Mor-Vaniel eurent plus de succès auprès des paysans et des pêcheurs kernewotes ; et Ton a vu par quel excellent stratagème la citadelle retomba en leur pouvoir.

Mais, cette conquête assurée au duc de Mercœur, Lestialla en avait une autre, bien plus difficile, à faire au château de Rustéfan; — et voilà que Marie de Bretagne surgissait

entre lui et Aliénor, comme ces sirènes toutes-puissantes qui retenaient les marins au milieu des écueils ! . . .

Quoique la princesse eût Tair d'accompagner son mari par dévouement, le Ligueur, — à qui sa belle présence était moins pénible, avant qu'il connût mademoiselle du Liskoët, — le Ligueur savait trop qu'un sentiment plus tendre attirail Marie près de luimême (car il ne pouvait interpréter autrement les préférences dont il était l'objet, bien qu'aucun aveu d'amour n'eût franchi les lèvres sévères de la duchesse); — et un tel abîme n'était certes pas le moins profond qui séparât un catholique comme lui de la fille d'un seigneur calviniste !

Ce n'est pas que les souvenirs du tournoi de Tréguier vinssent effacer ou seulement affaiblir chez Mor-Vaniel les souvenirs de Lok-Maria. Ceux-là n'avaient jamais habité

que sa tête, et ceux-ci remplissaient irrévocablement son cœur. La chevaleresque exaltation que lui avait inspirée la beauté de la duchesse, était née de son amour-propre, flatté des distinctions qui le mettaient audessus de mille rivaux; tandis que la passion dont il se sentait rempli pour Aliéner, se composait de tout ce qu'il y avait de plus pur et de plus exquis dans son âme immortelle î Devant cette femme si altière et si puissante, il s'était toujours senti non moins puissant et non moins al tier qu'elle-même ; et devant cette jeune fille si timide et si dévouée, îl se trouvait plus timide et plus dévoué peut-être. En un mot, le premier sentiment laissait son âme vide et sans espoir, après l'avoir traversée comme un violent orage, — au lieu que le second donnait à sa vie tout entière un but également sublime et délicieux.

Mais d'une part, le Ligueur ne pouvait arriver jusqu'à mademoiselle du Liskoët, que parraccomplissement de ses glorieux projets sur la Bretagne, accomplissement qui le mettrait seul au-dessus de tout obstacle de famille et de religion ; de l'autre part, il lui devenait impossible d'accomplir ces mêmes projets , sans les hautes faveurs de la princesse à qui, jusqu'alors, il devait toute sa force ! Et puis, (il faut bien le dire, car il y avait en lui deux hommes) si Lestialla aimait Aliéner de toutes les tendresses de l'amour, Mor-Vaniel aimait son pays de toutes les ardeurs du patriotisme ; et son pays, en ce moment, c'était l'héritière des Penthièvres, c'était Marie de Bretagne, dernier espoir des Bretons !

Aussi deux jours se passèrent sans qu'il lui fût possible de quitter Concarneau ; et, le duc ayant convoqué son grand conseil pour letroisièmejour, cenefutpas sans une émo-

tion très-vive qu'il résolut d'annoncer enfin son départ.

A peine remis de ses fatigues et de sa blessure, quoique l'appareil du Pillaouer l'eût merveilleusement fermée, il avait passé toutes les nuits dans une agitation qui n'était pas faite pour lui rendre ses forces ; de sorte qu'il était pâle comme les dentelles de sa fraise, lorsqu'il prit avec Tré-Maria le chemin de la grande salle...

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