‹ Aliénor, prieure de Lok-Maria (volume 2)Chapitre 5 sur 6 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

qui m'a suivi dans les pardons kernewotes, jusqu'au jour où ses longs cheveux sont tombés à la porte du séminaire ; — à madame D*" enfin, cette vénérable et dernière bénédictine de Lok-Maria, dont l'esprit nonagénaire n'a rien perdu de sa vivacité, et qui demandera peut-être pardon à Dieu du profane usage que j'ai fait de ses pieuses révélations.— A tous encore une fois, merci! Kt puisse la lecture de ces volumes payer à chacun une partie de ma dette !

Ijjrologue.

HENRT LE BÉARNAIS.

La petite ville de Beauvoir, que personne n'est obligé de connaître , est située entre la haute Bretagne et le bas Poitou , aujourd'hui la Vendée, près du rivage septentrional de l'Océan. Beauvoir ne mérite certes plus le nom qu'il porte , si toutefois il le mé-

rita jamais : ce nom doit être une flatterie des négociants et des caboteurs qui auront contemplé ce coin de terre avec les yeux de leur cassette. En effet, le commerce des bois, des grains et du sel a toujours été fort lucratif à Beauvoir, grâce au canal de Cahouette et au voisinage de Noirmoutier, surtout grâce à la navigation de la Rochelle, qui n'est éloignée que de vingt-cinq lieues.

Cependant , sur la fin du seizième siècle , au plus fort des guerres de religion , Beauvoir fut, lorsqu'il s'y attendait le moins, une des plus importantes places du royaume. Il est vrai que la petite ville ne joua ce rôle qu'une semaine ou deux , le temps de se voir assiégée et prise au premier assaut ; mais assiégée et prise par quel homme? c'est justement ce qu'il s'agit de raconter.

A cette époque, la cite britanno-poitevine s'appelait encore Beauvoir-sur-Mer, bien que

la mer déjà l'abandonnât de jour en jour. A l'heure qu'il est , l'infidèle gémit à une lieue des murs que ses flots venaient embrasser soir et matin ! Beauvoir, en outre , avait un château flanqué de quatre grosses tours , défendu par un pont-levis massif , armé de créneaux, de mâchicoulis et de meurtrières ; peut-être même , entre ces meurtrières et ces créneaux, cinq ou six couleuvrines allongeaient-elles leurs gueules chargées de poudre. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les fossés de cette citadelle avaient quatre-vingts pieds de large , et que deux fois par jour la marée les remplissait jusqu'aux bords. Enfin, Beauvoir était la clef du comté de Nantes, c'està-dire de toute la haute Bretagne; voilà pourquoi il attira, à son corps défendant, l'attention d'un illustre ennemi.

C'était par une sombre et pluvieuse mati-

née d'octobre , et la scène se passait au manoir de la Bonnetière, qui existe peut-être encore à une lieue de Beauvoir. Qu'on se figure, au reste, une maison carrée, d'un seul étage , repliée en forme d'équerre, et dominant un petit bois de châtaigniers ; une façade irrégulièrement percée de cinq larges fenêtres, étalant un écusson armorié entre quatre pieds de chevreuil en sautoir et un oiseau de proie cloué au mur ; deux tourelles d'inégale hauteur, surmontées d'un toit d'ardoises et d'une girouette en fer; quelques meurtrières étroites , où la tête d'un pigeon se montrait plus souvent que le canon d'une arquebuse ; sur le devant , les services et la basse-cour, dont les poules grattaient le sol à côté d'un chien de garde endormi; sur le derrière, un jardin potager découpé en vastes carrés de légumes bordés de thym ; à l'ouest , une futaie courbée par

le vent de la mer, contre lequel elle protégeait depuis cent ans l'habitation; à l'est, la chapelle seigneuriale dressant vers le ciel ses clochetons à jour ; dans la prairie voisine, la FUIE , colombier féodal , debout comme une sentinelle d'avant-garde ; un peu plus loin , la ferme couverte de chaume, et dont la fumée tournoyait au-dessus du verger: tel était, dans sa simplicité gothique , le domaine de la Bonnetière.

Or, ce jour-là , malgré la pluie et Torage , un bruit et un mouvement inaccoutumés régnaient dans le modeste manoir. Une imposante compagnie d'hommes d'armes remplissait la grande avenue de chênes ; des mousquetaires et des arquebusiers faisaient retentir la crosse de leurs poitrinals sur les bancs de pierre où le mendiant et le pèlerin posaient naguère la gourde et le bâton de voyage. Deux chevau- légers^ armés de la

pistole, montaient la garde à l'entrée de la cour, et deux piquiers , la hallebarde au flanc, se tenaient immobiles devant la porte de la maison. De temps en temps, un mot d'ordre, un roulement de tambour, ou le son d'une trompette, était suivi d'une évolution rapide, et d'autres instruments, faisant écho dans la campagne , annonçaient un camp nombreux, établi dans la direction de la mer.

Le personnage qui déployait un si grand appareil à la Bonnetière se trouvait en ce moment dans la salle du manoir, seule pièce importante de Thabitation, — après la cuisine peut-être, où l'on entendait à deux pas les craquements du tourne-broche. Ce personnage, au premier abord, n'avait dans sa personne , dans son costume et dans ses manières, rien qui fût en rapport avec l'éclat de son entourage. On eût dit un de ces nobles

campagnards dont toute la richesse était leur vieille épée , et qui la mettaient alors avec tant de dévouement au service du Roi ou de la Ligue. C'était un assez bel homme, âgé d'environ trente ans , robuste, d'une taille moyenne mais bien prise. Ses petits yeux vifs et pétillants , son nez fortement aquilin , sa bouche à la coupe ironique , son menton prolongé par une barbe épaisse et son teint bruni depuis longtemps par le soleil, offraient le mélange le plus séduisant de fermeté et d'impatience, de finesse et de naïveté, de malice et de douceur, de dignité et de bonhomie. Quelques fils d'argent parmi ses cheveux naturellement bouclés et une mèche toute blanche dans l'une de ses moustaches trahissaient les fatigues et les chagrins qu'il avait soufferts dès l'enfance. Il portait l'habit simple et sévère des gentilshommes huguenots de ce temps-là ; les chausses collantes

jusqu'aux genoux, Ténorme trousse aux plis bouffants ^ le justaucorps serré à la ceinture, la fraise courte et la toque aplatie. Cette coiffure ne remplaçait que passagèrement le casque au panache blanc posé près du guerrier, à côté du corselet de fer dont venait de se délivrer sa large poitrine. Tous ces vêtements, d'ailleurs, coupés dans l'étoffe la plus modeste , étaient noirs ou de couleurs foncées, à l'exception d'une écharpe blanche, brodée d'or, qui, traversant le corselet en bandoulière , allait former un nœud sur la riche garde de Tépée. Cette parure et cette arme élégantes eussent été le seul luxe du personnage, si l'écharpe n'eût laissé voir certains cordons et certains diamants portés avec une insouciance extraordinaire , et qui formaient le plus singulier contraste avec la négligence de l'accoutrement. Pour n'en citer que deux exemples, les bottes

et les chausses étaient outrageusement mouchetées de boue , et plus d'un accroc mal repris ajoutait aux décorations du justaucorps. Assis dans un fauteuil gothique, devant Tâtre immense où brûlait un arbre entier, près d'un bahut sur lequel étaient ouverts les Discours Militaires de M. de La Noue et les Vies de Plutarque^ traduites par Âmyot, ce personnage, qui était Roi, car chacun lui disait Sire et Votre Majesté^ recevait les soins d'une femme et d'un jeune garçon, respectueusement agenouillés devant lui. La femme n'était autre que la maîtresse du manoir, la baronne Marie-Havoise de Tré-Anna, dame du Liskoët. Bien qu'elle fût encore assez jeune, et que sa beauté lui donnât des droits à la coquetterie , elle avait l'air et les façons d'une religieuse plutôt que d'une dame châtelaine : elle portait la robe plate et le surcot du siècle passé , avec la simple coiffure

en drap noir qu'on voit aux portraits d'Anne de Bretagne. Ses doigts habiles avaient relevé la manche sanglante du Roi, et entouraient d'un linge blanc comme la neige une blessure dont elle achevait le pansement. En la comparant, du reste, à celui à qui elle donnait tant de soins, on devinait bientôt qu'elle-même en avait plus besoin que personne. Sa figure était si maigre et si pâle , son corps si débile et si chancelant , qu'elle semblait près de défaillir à toute minute. Quand par hasard sa coiffe , se relevant sur ses tempes bleuâtres, découvrait les minces bandeaux de sa chevelure, on voyait avec effroi la neige glacée de l'hiver sur une tête qui pouvait compter trente - six printemps!... Ses mains délicates tremblaient donc de faiblesse, encore plus que d'émotion, en touchant aux mains vénérées du monarque , et la toux profonde qui ébranlait sa

poitrine ne devait pas tarder à en arracher le dernier souffle. Du reste , la posture qu'avait alors madame du Liskoët offrait l'image fidèle de son caractère et de sa vie : c'était un de ces anges gardiens à qui le ciel donne la forme d'une femme pour les envoyer sur la terre , et qui , usés avant l'âge par un dévouement continuel , reportent leur âme à Dieu quand elle a consumé leur corps. Le jeune garçon qui secondait la baronne dans le service du Roi était, au contraire, un modèle de force et de santé. Agé de seize à dix-sept ans, il avait déjà la taille accomplie ' et la tournure d'un homme ;, et l'épée qu'il portait au côté convenait merveilleusement à son visage. Ce visage, en effet, armé d'une épaisse chevelure noire, d'un front plein d'audace , d'un regard noble et sévère , devait devenir, la barbe aidant, une excellente figure de capitaine. En attendant, messire

Odet de La Noue (ainsi s'appelait le grand garçon) nettoyait les chausses de Sa Majesté avec une ardeur digne d'un autre emploi. Il est vrai qu'il était aidé des conseils d'une gouvernante, qui l'examinait d'un œil attentif, et qui eût bien voulu s'agenouiller aussi devant Monsieur le Roi, tant elle lui trouvait la mine brave et vaillante! Cette gouvernante, superbe fille de vingt-cinq ans, tenait par la main deux petites demoiselles, si vermeilles et si fraîches , qu'on eût dit une grenade entre deux boutons de rose. C'étaient la fille et la nièce de la baronne, Aliéner du Liskoët et Blanche de Tré-Anna ; la première, brune, forte et rondelette, en robe rouge à vertugadin, avec une large fraise de guipure, une chaîne d'or ciselé au cou et le toquet de soie noire sur l'oreille ; la seconde , plus grande , mais plus frêle , vêtue d'une simple tunique verte et des mille

boucles de ses cheveux blonds. Tandis qu'Aliénor, droite et immobile en face du monarque, le contemplait intrépidement de ses deux yeux noirs, Blanche, admirant plutôt le jeune La Noue, se laissait caresser par la main royale, dont sa tête penchée semblait implorer l'abri. Trois fois la baronne avait discrè tement prié la gouvernante d'emmener ces enfants ; trois fois , à la grande satisfaction de celle-ci, le Roi les avait retenues avec une bonté paternelle.

— C'est bien , mes amis , dit-il enfin , quand la double opération fut terminée. Il ajouta en baisant courtoisement les mains de la dame : — Vous avez le sortilège des doux soins, baronne; car, sur mon âme, je ne sens plus cette blessure. — Quant à ma toilette, reprit-il avec une ironie de bonne humeur, me voilà beau comme un roi sur son trône; n est-il pas vrai, jolie demoiselle?

Ces paroles étaient à peine prononcées, qu'un baiser sonore s'appliquait sur les joues de la gouvernante. Les paroles l'avaient déjà rendue rouge comme un coquelicot ; mais le baiser l'aurait sans doute fait évanouir de joie, si le Roi ne lui eût dit de s'enquérir du retour de son maître. Elle fit la révérence avec une gaucherie charmante, reprit la main des petites filles , qui éclataient de rire , et s'enfuit emportant du bonheur pour toute sa vie... Madame du Liskoët, un peu confuse , voulait se retirer à son tour, après avoir essuyé la sueur qui découlait de son front ; mais, remarquant la fatigue dont il était cause, le Roi la fit asseoir dans son propre fauteuil .

— Je vous avais défendu de changer vos habitudes , de quitter votre chambre le matin , lui dit-il avec une brusquerie pleine de douceur. Je vous le défends encore , ajoutat-il, en lui prenant la main, et je veux être

mieux obéi. Jarnidieu, madame du Lis- • koët, vous êtes une sainte; je ne vous demande que de prier pour mes péchés.

— Sire, je prie pour Votre Majesté du matin au soir, répondit la dame avec un soupir fervent, tandis que ses mains serraient un petit crucifix sur sa poitrine ; si mes derniers vœux sont exaucés , le ciel répandra bientôt sur vous la plus grande de toutes ses bénédictions.

— Je vous comprends , baronne , reprit le Roi d'un air pensif. . . vous êtes aussi bonne catholique que fidèle sujette, et vous ne voulez pas que je meure huguenot... Mais soyez tranquille , chère dame , continua-t-il avec bonhomie , si votre Dieu n'est pas plus méchant que moi, il n'aura jamais le cœur de me damner.

La pieuse femme se signa, comme si elle eût entendu un blasphème, et elle allait cé-

der la place à deux nouveaux personnages , lorsqu'elle s'arrêta effrayée à leur aspect... Ces personnages, en effet, entraient avec une vivacité qui n'était pas de leur âge , et une émotion qui devait étonner sur leurs mâles figures. L'un pouvait avoir quarantehuit ans, l'autre près de soixante. Tous deux étaient vêtus encore plus pauvrement que le roi, mais surtout infiniment plus crottés. L'aîné particulièrement, qui revenait d'une longue course , aurait été méconnaissable à voir, si un signe étrange ne l'eût distingué entre tous. Son bras et sa main gauche, perdus sur quelque champ de bataille , avaient été remplacés par un bras et par une main de fer ; et rien n'était plus terrible à voir que ce membre noir et damasquiné tenant les rênes d'un cheval de guerre ou reposant sur le pommeau d'une épée. On reconnaît le célèbre François de La Noue, surnommé Bras-de-Fer^

LE SIÈGE DE BEAUVOIR. i\è

auteur du beau livre et du beau garçon, qui étaient là, précepteur militaire de Henri IV, grand homme de guerre et plus grand homme de bien, au jugement de ses propres ennemis. L'autre personnage était messire Bertrand du Liskoët , baron du Rustéfan , près Pont- Aven, en Gornouaille, noble époux delà damede Tré-Anna, — ce que Ton n'eût pas deviné sans doute, au peu d'attention qu'il semblait lui accorder. M. du Liskoët était un de ces hommes pour qui les femmes sont la chose la moins importante ici-bas, qui préfèrent aux oreillers moelleux du lit conjugal la dure planche du lit de camp où Ton dort dans sa cuirasse , et qui donneraient toutes les délicatesses du sentiment pour abattre un renard ou un ennemi ; hommes composés du même métal que le bras de M. de La Noue, à l'exception de cette partie du cœur qui s'appelle la bonté, et qui se développe sou-

vent chez eux de façon à compenser tout le reste. Par exemple, malgré sa taille athlétique , sa crinière grisonnante , ses yeux chargés d'épais sourcils noirs, et la barbe formidable qui lui couvrait la poitrine , la figure du baron de Rustéfan tenait tout autant du mouton que du lion; cet homme devait être bon toutes les fois qu'il en avait le temps, et autant que le permettaient la violence de son humeur, la puissance de ses muscles et les douleurs de sa goutte.

— Eh bien, « mes compagnons, » à quand l'assaut? demanda le Roi au capitaine et au baron ; quelles nouvelles de la mer et du camp?

— Mauvaises du côté de la mer. Sire , répondit La Noue d'une voix grave. — Trèsmauvaises du côté du camp, ajouta vivement Liskoët.

Le Roi frappa du pied, et se tourna d'abord vers le capitaine :

— Est-ce que mes pataches ne sont pas arrivées de la Rochelle ?

— La tempête les retient à Saint-Gilles , où elles ont fait relâche avant-hier.

— Vive Dieu ! s'écria le Roi, me voilà donc sans artillerie, sans provisions...

— Et sans argent, Sire, dit La Noue, tirant de sa poche une bourse vide ; le tout jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de faire tourner le vent au sud-ouest.

— Sans argent! je suis sans argent! répéta le Roi , qui retomba dans son fauteuil .

Et ces deux mots, toujours si terribles, furent suivis d'un silence plus terrible encore.

— Allons , dit enfin le monarque en se mordant la moustache , j'étais déjà mari sans femme et roi sans royaume , il ne me manquait plus que d'être général sans argent! Mais, messieurs, reprit - il en déses-

poir de cause , vos riches paysans (1) me feront, du moins, crédit pour une semaine?

— Pas même pour un jour, dit La Noue; qu'en pense M. du Liskoët?

— Pas même pour une heure , répliqua le baron ; nos pieux vassaux prêteraient plutôt à Satan qu'à Votre Majesté.

— Voilà qui est clair, dit le Roi ; nous n'avons plus qu'à nous serrer le ventre.

Puis, se retournant vers le baron, qu'il n'avait pas encore interrogé :

— A propos, lui demanda- 1- il, et mes Lansquenets?

— Apropos, en effet. Sire, repartit Liskoët, car voici le pire de l'aventure : Lansquenets et Reîtres, Suisses et Anglais n'ont plus de vivres , et sont en pleine révolte ; les marauds

(0 François de La Noue était né à Fresnaye, près Bourgneuf, à trois lieues de Beauvoir. (G uépin, Hist. de Nantes.)

n'ont écouté ni moi ni leurs chefs; je crois, Dieu me damne ! qu'ils ne vous écouteraient pas vous-même; ils refusent de travailler aux tranchées, dévorent le cuir de leurs bandoulières , et se font des chausses avec leurs enseignes. Une partie demande à manger; la plupart demandent à boire ; tous demandent leurs montres ou le pillage. Chacun parle, crie et hurle dans sa langue. En un mot, le camp de Votre Majesté n'est plus qu'une tour de Babel , et les cinq cents diables de l'enfer y perdraient leur latin. Mais , tenez I ajouta le châtelain en s'essuyant le front , vous allez en juger par vous-même, car voilà que les brigands quittent leurs postes...

Le Roi s'approcha, non sans agitation, d'une fenêtre ouverte sur la campagne , et par laquelle un grand bruit venait d'arriver à son oreille. Il distingua , à un demi-mille du manoir, une troupe de piétons débandés,

accourant , avec des cris séditieux , sous une pluie battante, ayant la fange et l'eau jusqu'aux genoux dans les chemins creux , et suivant leur cornette à cheval , qui laissait traîner derrière lui son étendard. La même scène et le même tumulte se reproduisaient de distance en distance, à travers le voile humide de l'atmosphère ; on voyait que les plus faibles cédaient au torrent, dont les plus fermes ne pouvaient arrêter le cours ; et le camp tout entier allait offrir l'horrible tableau d'une armée en déroute.

— ce Ventre-saint-gris » (1) ! dit en pâlissant le Roi, — qu'il n'est plus besoin de nommer après ce mot , mais dont il est temps d'expliquer la position.

(i) Tous les mots historiques de Henri IV seront entre des guillemets. Il faut, suivant le précepte de l'Évangile, rendre à César ce qui est à César, et au Béarnais ce qui n'appartient qu'à lui.

Henri de Bourbon , roi de Navarre , qu'on appelait encore Henri le Béarnais, en attendant qu'il devînt Henri le Grand , ne joignait alors à sa royauté d'outre- monts que le titre de chef des calvinistes. Obligé de conquérir ville par ville les États qu'on lui disputait d'avance, il tenait tête, avec sa petite armée de fidèles gentilshommes , de huguenots français et de protestants du Nord , nonseulement aux Guises et aux Ligueurs qui ne reconnaissaient ni lui ni Henri HI , mais encore à Henri HI lui-même qui n'admettait point ses droits à la couronne de France ; à Philippe II, roi d'Espagne , qui ménageait les siens derrière la Sainte-Union Catholique, et à Emmanuel de Lorraine , duc de Mercœur, qui commençait , sous le même couvert, à s'emparer de la Bretagne. On sait que cette guerre civile , la huitième depuis trente ans , fut appelée la Guerre des Trois

Henri, du nom des principaux compétiteurs : Henri de Valois , Henri de Guise et Henri de Bourbon. Après avoir d'abord écrasé, dans la plaine de Centras, ces mignons de soie et de velours , dont la mort fut la meilleure action de leur vie , l'alerte Béarnais s'était retourné contre l'hydre de la Ligue, résolu d'en abattre la première tête en Bretagne. H avait d'ailleurs à défendre, dans le bas Poitou, la place importante de Montaigu , que Mercœur menaçait avec quatre régiments de l'Union, parmi lesquels figurait le terrible régiment de Saint-Paul. Équiper à la hâte deux pataches à la Bochelle , y jeter son artillerie de siège et ses munitions , s'élancer lui-même par terre avec quelques milliers de Lansquenets, délivrer Montaigu chemin faisant, pousser les Ligueurs jusqu'aux faubourgs de Nantes, et se replier contre Beauvoir-sur-Mer, tout cela fut pour Henri l'affaire d'une pro-

menade. Mais pourquoi s'attaquait-il à une bicoque telle que Beauvoir? C'est ici qu'on reconnaîtra le grand politique et le grand capitaine. D'abord, on avu que cette bicoque, bien défendue , pouvait devenir imprenable : le Béarnais avait apprécié d'un coup d'œil les avantages de cette position. Dominant de là le comté Nantais , il faisait une descente à Saint-Nazaire ; il enlevait Guérande, la plus forte place du pays, et il s'emparait des embouchures de la Loire et de la Vilaine ; alors il creusait une tranchée profonde au nord, à partir du sillon de Bretagne; une autre à partir de l'étier de Méan, jusqu'à l'extrémité de la première. Il mettait ainsi Guérande , le Croisic et Saint-Nazaire à l'abri d'un coup de main ; il s'assurait du fertile territoire compris entre la Loire et la Vilaine ; il refoulait le duc de Mercœur jusqu'au fond de la basse Bretagne; et, au moyen d'un

impôt sur le sel et les navires , il gagnait plus d'un million par an. Qu'on se figure , au contraire , la situation du Béarnais , si une telle combinaison avortait devant une tempête et une révolte ! Sans troupes , sans artillerie , sans argent , au fond d'un pays perdu , il se trouverait à la merci de ses ennemis, au lieu de les dominer; et, pour peu qu'on l'acculât sur la côte , il ne pourrait que s'enfuir à la Rochelle, ou mourir avec se s derniers compagnons!

Le Roi demeura longtemps pâle et silencieux devant la fenêtre du manoir, tressaillant aux clameurs affamées des Lansquenets, et suivant d'un sombre regard la décomposition de son armée... Son hôte et son capitaine attendaient ses ordres dans le même silence, convaincus que le premier de tous serait la mort des chefs de la révolte ; mais

quelle fut leur surprise de voir le Roi passer une main sur ses yeux et murmurer avec attendrissement : — (( Pauvres soldats ! ... » Oui , messieurs, poursuivit-il, en se retournant vers les gentilshommes, et en marchant à grands pas dans la salle : n'oublions pas que ces soldats sont les derniers , c'est-à-dire les plus braves, de l'armée taillée en pièces par Guise et d'Épernon ; voilà près d'un an qu'ils suivent ma fortune et mon drapeau sur la foi de mes promesses , vivant. Dieu sait de quoi, dormant une heure par semaine, marchant la nuit pour se battre le jour, chargeant leurs mousquets avec les boutons de leurs justaucorps. A ne les payer qu'un sou par montre, je leur dois plus de douze mille livres! «Jarnidieu! n'ont-ils pas le droit de me demander un verre d'eau-de-vie? » La Noue avait écouté ces paroles avec la joie d'un bon maître, heureux de se voir sur-

passé par son élève; mais le baron , qui avait de tout autres idées , fut scandalisé de la faiblesse du Roi. Il saisit même cette occasion pour lui adresser, avec sa rudesse bretonne , un reproche qu'il avait depuis quelque temps sur les lèvres :

— J'oserai faire observer à Votre Majesté , dit-il, que s'il est héroïque de pardonner aux rebelles , il eût été politique de prévenir la rébellion.

— Et comment cela , monsieur du Liskoët? demanda fièrement le Béarnais.

— • En ne restant pas six jours au couvent de rile-Marie , répondit le baron... Et il ajouta entre ses dents : Pour les beaux yeux de madame la prieure !

Toute téméraire qu'elle fût, cette remontrance était assez juste. On sait que le Béarnais se préparait à adorer le vrai Dieu, en adorant les religieuses , ses jolies épouses.

Aussi les prédicateurs de la Ligue lui reprochaient-ils de troubler le ménage du Seigneur, dans des ternies qui n'ont plus cours depuis les comédies de Molière...

Ayant eu Thonneur de recevoir Taimable huguenot qui devait bientôt gouverner la France , la jeune prieure de l'Ile-Marie avait rêvé une gloire plus douce et non moins grande que celle de Judith. Mais cette gloire était réservée aux prédications plus éloquentes ou plus heureuses de Tabbesse de Montmartre , et , quoique la prieure eût employé tous ses moyens pour convertir Holopherne, celui-ci ne lui avait laissé que les plus tendres regrets... avec une boucle de ses cheveux. Cependant le galant Béarnais s'était oublié plusieurs jours au milieu des saintes joies du couvent; la tempête et les pluies étaient survenues dans l'intervalle , et Mercœur avait eu le temps de jeter ses Ligueurs

dans Beauvoir. -- Bast ! avait dit le Boi , se consolant par un bon mot : « Si nous n'avons pas vu comment ils sont entrés , nous verrons bien comment ils sortiront ! » Mais il était arrivé trop tard devant la place pour en faire les approches. Voilà en quoi, sauf la forme et l'a -propos, le seigneur du Liskoët avait raison. Malheureusement le maître n'était pas moins violent que le serviteur, car une tête de Béarnais vaut une tête de Breton , et c'est le défaut des hommes francs d'interdire la franchise aux autres. L'observation intempestive du châtelain ne fit donc que changer en colère le chagrin de Henri , et il lança à son hôte une parole si cruelle , que celui-ci mit la main sur la garde de son épée... La Noue réprima le mouvement de son ami , tandis que la baronne le dérobait aux yeux du Boi ; et, l'un gardant le reproche, l'autre l'offense, la chose en resta là

pour le moment.... — Toutefois, comme il fallait revenir aux Lansquenets , le châtelain demanda gravement au monarque :

— Lorsque ces marauds-là auront suivi leur bon plaisir, avec qui Votre Majesté prendra-t-elle Beauvoir?

— Avec ces marauds-là même, dont je ferai des héros à un sou par jour I s'écria le Béarnais. Total de l'arriéré, douze mille livres , que je vais de ce pas...

— Leur promettre. Sire? interrompit La Noue. Votre Majesté oublie-t-elle donc?...

— Je me souviens , au contraire ! dit le Boi, qui le prit à part : <( Vous me prêterez encore cette somme , mon cher maître. »

— Moi ! balbutia le capitaine embarassé, moi vous prêter...

Il serra la main de Henri avec reconnaissance ; mais il baissa tristement les yeux, et laissa échapper un soupir...

— Vous me refusez , mon ami ? dit le Béarnais étonné.

— Hélas! répondit La Noue, je voudrais que mon sang fût de Torl Mais, ajouta-t-il avec un geste significatif ; ce Votre créancier, Sire, est aussi gueux que son débiteur! »

— > Il se pourrait ! se récria le Béarnais confus; je vous ai donc ruiné, Jarnidieu ! Combien vous dois-je en tout?

— Je n'en sais rien , repartit le capitaine en souriant ; vous réglerez ce compte avec mon fils, quand j'aurai eu le bonheur de mourir pour Votre Majesté.

Le monarque attendri voulut embrasser son serviteur; mais celui-ci s'était déjà dirigé vers le baron. La même scène se répéta à demi-voix ; et par malheur elle eut le même dénoûment. Depuis l'arrivée du Roi à la Bonnetière, Liskoët puisait sans compter dans son coffre-fort.

— Et , ma foi, tant va la cruche à la fontaine, dit-il...

— Qu^à la fin la fontaine est épuisée. Je m'y attendais , soupira La Noue.

Alors les trois personnages se regardèrent, en portant machinalement la main sur leurs goussets vides; et^ de même que les augures de l'ancienne Rome , ils ne purent se considérer sans rire.

— Voilà un Roi, un capitaine et un baron qui ne se battront pas pour la préséance , dit le Béarnais. Mais comme les cris des Reîtres s'approchaient en redoublant : — Il ne faut pourtant pas que ces braves meurent d'inanition! reprit-il avec force... Ah! voici du moins , en attendant mieux , de quoi les faire boire à ma santé !

Et il allait arracher les ordres suspendus à son cou , lorsque Liskoët osa lui arrêter la main... La figure du Roi devint pourpre de

colère , car il crut que le baron s'oubliait de nouveau... Mais celui-ci , s'étant incliné profondément , alla ouvrir un grand buffet sculpté. En même temps, les cris d'un enfant retentirent dans la pièce voisine , et la baronne, qui venait de sortir de la salle, y rentra précipitamment. Le mari et la femme, sans se consulter, avaient eu la même pensée au même instant. Pendant que l'un mettait Fargenterie du ménage à la disposition du Roi, l'autre lui apportait les trésors de l'écrin de noce : quelques bracelets enrichis de pierreries, un frontier massif en vermeil, deux colliers de perles fines, et une chaîne d'or que la mère venait d'enlever à sa fdle en pleurs. La religion delà première ne pouvait , certes , mieux s'immoler à son dévouement, ni le cœur loyal du second mieux expier l'imprudence de ses lèvres.

— ((Ventre-saint-gris ! » balbutia le Béarnais,

dont une larme humectait la paupière ; un prince qui a de tels serviteurs n'est-il pas le plus riche des hommes ! — Savez-vous ce que vous mériteriez, mes amis? ajouta-t-il en réunissant les mains de ses hôtes dans les siennes ; vous mériteriez que je vous prisse au mot en acceptant vos offres! mais j'aurai d'autres occasions de vous faire ce plaisir.

Un tel refus n'était pas propre à décourager les châtelains ; aussi le dialogue suivant s'établit-il entre eux, tandis que le Roi s'entretenait avec La Noue.

— J'ai connu , dans le temps , un usurier à Chai la n, baronne?

— Maître Jean Mahé, le collecteur ; il prête toujours , monsieur ; mais seulement aux pauvres gens, pour plus de sûreté.

— EtàMachecoul?

— Il y avait M. Martin Dulaury, le commis

de rarrière-ban; mais il a transporté son siège à Noirmouiier, depuis les nouvelles ordonnances.

— A Noirmoutier ? murmura le baron ; Corps-Dieu! c'est trop loin.

— Je sais bien l'homme qu'il nous faudrait , reprit la baronne après un silence.

— Comment s'appelle-t-il ?

— r Merlin-le-Pillaouer.

— Ce pauvre marchand de chiffons, qui court la Bretagne sur sa haridelle ?

— Ce marchand de chiffons est plus riche que le Roi; c^est le cas de le dire. Il affiche tous les métiers sur les chemins et dans les pardons ; mais , en ces temps de trouble et de détresse , son vrai métier n'est autre que Tusure. Plus d'un noble capitaine a remonté son équipage aux frais de Merlin , et s'il savait la bonne occasion qu'il trouverait ici !... Mais il sera retourné en basse Bretagne.

— Est-ce qu'ii est venu dans ce pays?

— Un de vos écuyers l'a vu, la semaine dernière, à la foire de Bouin.

— Il y est peut-être encore ! dit vivement Liskoët... Envoyez-y cet écuyer de ma part î Six livres pour lui. . . si nous les avons ! . . . Encore un mot , baronne ; n'auriez-vous pas en attendant quelques provisions pour ces Lansquenets enragés?

— Hélas ! monsieur le baron , la cave et le grenier sont épuisés depuis trois jours. Il ne me reste plus que l'office et la basse-cour pour la table de Sa Majesté , si toutefois les arquebuses de ces hérétiques ne traitent pas mes canards comme vos pigeons ! . . .

— Alors , que le diable leur donne à dîner 1 Vite à mon écuyer, baronne !

Tout exténuée qu'elle fût, madame du Liskoët courut obéir, et le Béarnais resta seul

avec les gentilshommes... La bande de Lansquenets venait de franchir l'avenue , et les cris : — Le pillage ou nos montres I le pillage ou des vivres ! ébranlaient tout le manoir.

— Eh bien, Sire, demanda La Noue, que décide Votre Majesté?

La plus vive perplexité se peignit sur le visage de Henri. Il croisa les bras , fît trois tours dans la salle, et s'arrêta dans une immobilité effrayante. A la fin, se frappant le front, et posant son lourd morion sur sa tête:

— A cheval , « mes compagnons ! » s'écriat-il, j'en reviens à ma première idée ! Allons annoncer à mes soldats qu'ils vont avoir des vivres, et que le Roi payera demain toutes ses dettes !

— Toutes vos dettes ! demain ! répétèrent les gentilshommes stupéfaits ; grand Dieu ! mais Votre Majesté n'y songe pas!...

— Ma Majesté engagera sa tête, s'il en est besoin! Une fois ma parole donnée, Ventresaint -gris! il faudra bien qu'elle s'accomplisse. Gomme la foi , la volonté arrête le soleil, transporte les montagnes et peut changer le vent. Le seul moyen de faire l'impossible , mes amis , c'est de le rendre nécessaire. Vous verrez que d'ici à demain Dieu ou le diable me viendra en aide !

En prononçant ces paroles, le Roi était arrivé dans la cour, et il se trouva en face des Lansquenets qui venaient d'y entrer en même temps. Or, parmi cette soixantaine d'hommes haletants , échevelés , ruisselant

de sueur et de fange , c'était à qui crierait le plus fort : — Le Roi tarteif! le Roi! nous fouloir ine autience d'i Roi! nous fouloir barler au Roi I . . .

— Parlez donc, car le voici! dit le Roi lui-même en se montrant ; mais, Ventre saintgris ! parlez plus bas !

Et, à Taspect imprévu de cette figure calme et sereine , au bruit de ces simples mots qui les avaient exaltés souvent, les plus turbulents demeurèrent si cois , qu'il fallut leur répéter : — Parlez donc !

— Mais d'abord, reprit le Béarnais, serrez les rangs ! haut l'arquebuse ! et l'étendard debout !

Le cornette , qui avait son drapeau entre les jambes , le releva prestement ; chacun en fit autant de son arme , et toute la compagnie se rangea comme pour la montre.

— A la bonne heure ! poursuivit le Béar-

nais. Maintenant, pourquoi avez-vous quitté la tranchée?

Le cornette s'avança avec une gravité comique , et balbutia les griefs de la compagnie, dans un langage qui exigerait une traduction. Il réclamait en général un à-compte sur les deux cent-quarante montres dues à ses camarades, et en particulier a guelgue poisson de n'imborte guoi bour poire au serfîce de Sa Mâchesté. y> Il attesta le corps du Christ, que lui et ses soldats n'avaient pris qu'un peu de pain trempé d'eau depuis vingt-quatre heures ; mais il ne fut pas médiocrement surpris de voir ce serment accueilli par un bruyant éclat de rire. C'est que le Roi et tous les assistants venaient de s'apercevoir que le digne cornette était gris comme un simple Lansquenet. On avait d'abord attribué l'embarras de sa langue et l'incertitude de son équilibre à un motif beaucoup

plus intéressant ; mais le demi-tour qu'il fît sur lui-même , en jurant qu'il était à jeun , ne pouvait laisser aucun doute sur son véritable état. On reconnut alors que la compagnie entière n'avait rien à envier à son chef, et le Roi trouva l'argument si nouveau chez des gens altérés, qu'il voulut en avoir aussitôt l'explication. Alléchés dans le village par le fumet d'une pipe de vin que des paysans mettaient en perce, les Lansquenets avaient fait main-basse sur ce trésor, et chacun d'eux s'était rempli jusqu'à la gorge. Le Roi, qui rêvait la poule au pot pour son plus pauvre sujet , ne pouvait , certes , pardonner un tel attentat. Aussi allait-il ordonner à ses gardes d'arrêter tous les ravisseurs , lorsqu'il changea d'avis en songeant à leur nombre , et feignit d'accueillir leur réclamation.

— (( Camarades, leur dit-il, il faut que tout le monde vive ; » déposez donc ici vos armes,

et allez attendre dans la tour le dîner qu'on vous servira. Il sera de ma façon, et vous verrez que je traite bien mes amis !

Pendant que les soldats crédules s'empressaient d'obéir, Henri fit un signe d'intelligence au châtelain, le châtelain le transmit à ses écuyers... et en dix minutes toute la bande fut prise au trébuchet.

— A merveille ! dit le Roi en montant à cheval , voilà qui suffira pour intimider les plus rebelles ! Allons maintenant essayer de la persuasion sur les autres !

Cependant les captifs, dégrisés au bruit des verrous , poussaient des hurlements qui échauffèrent les oreilles du baron ; mais le Roi ordonna sagement qu'on les laissât faire , et prit le chemin du camp avec ses officiers.

Le seigneur du Liskoët , en franchissant le portail du manoir, jeta un coup d'œil vers la campagne, et se dit: — C'est à mer-

veille ! Il avait aperçu son écuyer s' élançant ventre à terre sur la route de Bouin...

Lorsque le Béarnais traversa le village , il ne manqua pas de se faire indiquer les paysans volés par les Reîtres ; il entra seul chez ces braves gens , et leur laissa , avec une bague de cinquante écus, des paroles qui étaient sans prix. Puis , comme on lui reprochait cet oubli de sa sûreté chez des ennemis de sa personne ou de sa religion :

— Je viens d'en faire des amis , dit-il en montrant les villageois attendris jusqu'aux larmes. D'ailleurs a où avez -vous vu, mes compagnons, qu'un roi ait été assassiné dans une chaumière? »

Le Roi chargea Liskoet de porter ses instructions aux compagnies françaises, que la révolte n'avait pas gagnées encore; et piquant

des deux avec La Noue et son fils vers le quartier des Lansquenets, il se jeta lui-même au milieu des bandes les plus désordonnées... Or, pendant qu'à l'annonce de la solde, la discipline se rétablissait chez ceux-ci comme par enchantement , le tumulte et la confusion semblèrent passer du côté des Français ; si bien que Liskoët revint, tout éperdu, demander au Roi comment il s'y était pris.

— Tout autrement que vous , baron , dit le Béarnais. Vous vous êtes emporté, à ce que je vois...

— - J'ai même frappé , Sire , et il y a un drôle qui s'en, souviendra !

— Voilà pourquoi vous avez excité les plus dociles; moi, j'ai souri et pardonné; voilà pourquoi j'ai apaisé les plus rebelles. « Souvenez-vous qu'on prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec un tonneau de vinaigre. » — Je vais vous en donner une

autre preuve , ajouta- t-il en se retournant : — Où est le prisonnier du jeune La Noue?. . .

On amena un bas Breton gigantesque , en bragow-braz et en cotte de maille , dont la tête superbe et résolue secouait une immense chevelure. Odet de La Noue Tavait pris de sa main dans une embuscade où il couchait le Roi en joue, et celui-ci l'avait reconnu pour rhomme qui l'avait déjà blessé la veille. La fermeté de ce colosse ne put soutenir le regard pénétrant du Béarnais ; et, croyant y lire sa sentence fatale , étonné d'ailleurs de vivre encore , il fit le signe de la croix pour se disposer à mourir, et s'agenouilla comme un martyr qui attend sa couronne.

— Comment t'appelles-tu? lui demanda Henri.

— Iwen-Vraz, de la paroisse de Tréogat en Gornouaille, arquebusier sous M. de Ville-

Serin, lieutenant de M. le duc de Mercœur.

— Pourquoi voulais-tu me tuer?

— Parce que vous venez en Bretagne mettre le feu aux églises et massacrer les gens qui vont à la messe !

— Qui t'a dit cela?

— Les saints qui en ont reçu Tavertissement d^en haut.

— Et ils t'ont recommandé de tirer au panache blanc pour gagner les indulgences?

Mais tu vois bien que tes saints ont menti, puisque tu n'es pas mort.

— Je n'en vaux guère mieux ; et le Seigneur va m'appeler ; mais du moins j'irai droit au ciel.

— - Tu irais droit en enfer , si les méchants qui t'ont poussé t'y laissaient de la place... Voyons, regarde-moi, Jarnidieu; tu es beau garçon; tu dois être brave! Tu as la mine d'un assassin , comme moi d'un brûleur d'é-

«0 âliénor.

glises; ainsi, nous pouvons nous entendre. Ce n'est point pour de l'argent que tu as voulu me frapper, n'est-ce pas?

— Pour de l'argent ! s'écria le bas Breton d'un ton si fier, que le Béarnais lui dit : — Lève-toi!...

Iwen redressa sa haute taille avec l'étonnement d'un mort qui ressusciterait , et considéra le roi d'un air d'admiration mêlé de défiance.

— Au lieu de tendre des embûches comme un brigand , veux-tu te battre désormais en loyal soldat?

— Vous ne me faites donc pas mourir? dit le paysan stupéfait.

— Veux-tu expier en fidèle chrétien le crime que tu as failli commettre?

— En fidèle chrétien ! vous ne reniez donc pas le bon Dieu ?

— Si tu veux me promettre cela , je te fais

grâce ; tu es libre de reprendre tes armes et de retourner à Beauvoir. . .

— A Beauvoir ! Libre! . . . Grâce 1 . . . balbutia le Breton hors de lui. . . Et, mille émotions lui coupant la parole , il ne put que se jeter aux pieds du Roi , qu'il arrosa d'un torrent de larmes.

— Allons , ton repentir est sincère , dit le Béarnais ; va conter à tes camarades comment je tue les gens qui vont à la messe.

— Est-ce que vous permettez à vos soldats d'y aller? demanda le paysan, qui releva la tête.

— Je l'ordonne même à ceux qui sont catholiques j et j'en ai , Dieu merci , plus d'un régiment.

— Je pourrais donc faire ma religion , si j'étais dans votre armée?

— - Assurément.

— Oh bien ! Monsieur le Roi, dit Iwen en

joignant les mains ; donnez-moi la dernière place entre vos serviteurs, et permettez-moi de mourir pour vous ! . . .

— C'est ce que je te défends , au contraire ; car je vois que tu seras un de mes braves !

Henri fit baiser au Breton la main qu'il avait ensanglantée la veille ; puis il le donna à La Noue pour une de ses compagnies, et il dit au baron de Rustéfan :

— « Le plaisir qui suit la vengeance ne dure qu'un moment, celui que procure la clémence est éternel. D'ailleurs, les bons rois doivent être comme les bons pharmaciens , qui, des plus mortels poisons , font les plus salutaires antidotes. »

— Maintenant , parlons raison , poursuivit le Béarnais en reprenant le chemin du manoir; ce n'est pas tout de recruter de beaux

LE SIÈGE DE BEAUVOIR. o5

soldats ; les beaux soldats sont chers et de grand appétit : il faut donc les nourrir et les payer à leur taille. Or, nous venons de promettre aux nôtres des vivres pour aujourd'hui et de l'argent pour demain : quel est le moyen de faire tout cela de rien , mes compagnons ?

— Il y a quarante ans que j'apprends la guerre, dit La Noue ; ce moyen-là m'est encore inconnu.

— On trouverait l'argent par un emprunt, ajouta Liskoët en regardant du côté de Bouin ; pour ce qui est des vivres, à moins d'un miracle renouvelé de l'Évangile...

Il s'interrompit en voyant une foule extraordinaire devant la porte du manoir.

— Ventre-saint-gris I voilà le miracle, s'écria joyeusement le Béarnais.

Il venait de reconnaître : d'une part, le chapelain , les sommeliers , jardiniers et fer-

miers de Pile-Marie^ qui lui apportaient dans une charrette à quatre bœufs un léger souvenir de la prieure; et, de l'autre, tous les paysans du village chargés d'une multitude de provisions. L'histoire de la bague avait fait le tour de la paroisse , et assuré au généreux monarque un crédit illimité. Quant au souvenir du couvent , il consistait en nombreux paniers de fruits et de légumes , avec trois cents bouteilles de vins de Gascogne et d'Anjou, cinquante flacons de liqueurs fines, et deux cents livres de confitures nouvelles. Le tout était détaillé dans une lettre de la prieure au Béarnais , confiée aux mains discrètes du chapelain, et dont la chronique a perdu le post-scriptum... Après avoir jeté un tendre coup d'œil à cette lettre, Henri la serra précieusement dans son justaucorps, et reçut les présents du village et du monastère , avec cette bonne grâce qui double la reconnais-

sance. Puis, ayant prélevé sur les uns et sur les autres la part de ses hôtes et de ses officiers , il ordonna de porter tout le reste au camp...

— - Et les confitures aussi! s'écria le chapelain scandalisé.

— Surtout les confitures , mon père ! Vous verrez que mes Reîtres sont des gourmets...

Les murmures du moine se perdirent dans les cris de Vive le Béarnais I auxquels plus d'un paysan ligueur mêla sa voix sans s'en douter ; de sorte qu'enlevé par l'enthousiasme général , le saint homme obéit en se disant pour consolation :

— Les voies du Seigneur sont profondes et impénétrables. Qui sait si le miel de ces friandises ne sera pas celui de la grâce pour quelques-uns de ces frelons hérétiques?...

Le fait est que l'envoi du couvent fut accueilli par les huguenots comme une manne

m ALIÉNOR.

céleste ; mais l'histoire ne nous apprend pas que le chapelain ait rapporté aucune abjuration avec ses paniers vides.

— Eh bien , dit le Béarnais à ses compagnons en rentrant au manoir; quand je vous jurais que Dieu ou le diable me viendrait en aide ! Voilà déjà que Dieu m'a envoyé des vivres -, gageons que le diable m'apportera bientôt de l'argent ! . . .

— Vous gagneriez, Sire; car le voici en personne, s'écria le baron, — qui venait d'apercevoir le Pillaouer, trottant derrière son écuyer.

Merlin (que les bas Bretons appelaient Merzin) avait assez l'air du diable, en effet,

si la laideur est Fattribut de l'esprit du mal. C'était un petit homme, maigre ou plutôt décharné , dont il eût été impossible de fixer l'âge. A compter les rides multipliées de son visage de parchemin et les rares cheveux gris qui pendaient de sa nuque , on eût dit un vieillard desséché par le temps ; mais on voyait bientôt que des ressorts d'acier soutenaient intérieurement ce squelette , que sa tête chauve cédait à l'habitude de regarder en dessous plutôt qu'au fardeau des années, et qu'une étincelle encore vivace et pénétrante se cachait sous le voile oblique de ses paupières. Moins problématiques que sa physionomie, ses vêtements étaient franchement misérables. Guêtres , bragow-braz y gilets et jupen avaient été taillés, d'une main avare , dans la même pièce de bure grossière et jaunâtre. Un bonnet, jadis blanc, que l'usage avait mis en harmonie avec le reste, était

recouvert d'un vieux chapeau de la même nuance , dont les larges bords , n'ayant plus de mailles pour les retenir, tombaient comme un cercle de visière autour de la figure du personnage. La seule partie de ce costume qui eût de la valeur était la ceinture. Composée d'une certaine peau brune , remarquable par sa souplesse , sa force et sa légèreté, elle faisait cinq ou six fois le tour du corps , qu'elle défendait comme une cuirasse depuis le milieu du gilet jusqu'au bragow-braz , et se fermait sur la hanche au moyen d'un cadenas d'acier, véritable chefd'œuvre de serrurerie.

Maintenant, quel était au moral Merlinle-Pillaouer? C'est ce que son nom indiquerait imparfaitement, car ce nom n'était qu'une trompeuse enseigne. Les Pillaouer (mot à mot Guenilleurs ) sont les chiffonniers de la basse Bretagne. On appelle ainsi toute une

race de pauvres paysans nomades , qui descendent surtout des montagnes d'Arez, vont quêter, sur leurs bidets étiques , des chiffons pour les papeteries, et exercent, chemin faisant, quelque petit métier, particulièrement celui de commissionnaire. Merlin fut sans doute, au seizième siècle, Tinventeur de \^ spécialité [qu'on nous passe ce barbarisme moderne); et, comme tous les inventeurs en petit et en grand sont des hommes de génie , comme d'ailleurs la fabrique du papier languissait encore dans les langes de Fimprimerie , sa sœur, Merlin accapara, sans brevet, tous les métiers que comportait sa vie errante : créant la profession de colporteur en même temps que celle de chiffonnier, visitant les manoirs , les cités et les hameaux , vendant tout ce qui pouvait se vendre, aux foires, aux assemblées et aux pardons. De là à vendre de l'argent , il n'y avait qu'un pas;

60 ALÏÉNOR.

Merlin le franchit en habile homme , et il se fît usurier. Il prêta d'abord quelques écus aux paysans dans les campagnes ; puis des sommes plus fortes aux bourgeois dans les villes; puis des sommes plus fortes encore aux gentilshommes dans leurs châteaux ; enfin des sommes extraordinaires aux capitaines à la tête de leurs compagnies. Ceci devint bientôt la corde d'or de son arc, grâce aux malheurs du temps et aux vicissitudes de la guerre; et Liskoët était peut-être le seul guerrier nécessiteux qui n'eût pas encore donné sa signature au Pillaouer. D'où provenait, au reste, un tel homme; quelles étaient sa patrie , sa demeure , sa famille , ses affections? Les mieux informés ne savaient presque rien là-dessus. Sauf une pauvre cabane dans le pays de Kemper, sa patrie était sur les grands chemins , et sa demeure sur la selle empaillée de sa haridelle;

sa famille se composait d'un enfant sourdmuet , déguenillé, pieds nus , qui l'accompagnait , sous le nom de Piarik ; et le seul ami qu'on lui connût était un noble partisan de la Gornouaille, le fameux Mor-Vaniel le Ligueur, dont il ne prononçait le nom qu'avec un pieux respect.

Tel était l'homme que Liskoët annonça comme un messie au roi de Navarre, et qui allait balancer, avec quelques écus, les destinées de la France !

Assis en travers sur son bidet, les pieds d'un côté , tandis que Piarik les avait de l'autre , Merlin traversa, avec un effroi mêlé de dédain, les deux haies de soldats qui gardaient le manoir. Il chercha longtemps dans la cour une place qui lui convînt pour son cheval , et , après huit ou dix tours à droite et à gauche , il allait demander que la bête

entrât avec lui dans la salle , s'il n'eût craint de faire soupçonner son secret. Ce secret paraissait enfermé dans les poches arrondies d'un bissac attaché avec soin sur le devant de la selle , et si artistement tordu que la main la plus adroite n'aurait pu s'y glisser. C'était là toute la charge du bidet , avec deux sacs de blé noir, jetés négligemment au fond des paniers. Merlin en confia la garde à Piarik , en lui adressant un signe qui fit trembler l'enfant , et il prit le parti d'attacher son cheval en face des fenêtres , de façon à pouvoir le surveiller de l'intérieur.

Un quart d'heure après , le Pillaouer était en présence des seigneurs du Liskoët et de La Noue qu'il reconnut parfaitement , et du Béarnais qu'il prit pour un gentilhomme de leurs amis. Après leur avoir prodigué des saints qui ne lui coûtaient rien , il se plaça près d'une fenêtre en face d'eux, tenant son

LE SIÈGE DE BEAirVOïR. 05

chapeau d'une main , et de Tautre son penbas. Le Roi considérait cet étrange ambassadeur avec un étonnement mêlé de honte et d'admiration...

— Sire , dit le baron à demi-voix , si l'arriéré de vos montres s'élève à douze mille livres , il serait sage d'en réserver six mille pour attendre vos pataches ; c'est donc dixhuit mille livres au moins qu'il s'agit d'emprunter à ce juif?

Henri fit un signe d'approbation , et Liskoët, allant droit au but, [dit à Merlin :

— Il nous faut dix-huit mille livres , manant ; les as-tu sur toi ou sur ta bête?

— Sur ma bête, Sainte-Marie ! se récria le Pillaouer effrayé de cette supposition , et jetant un regard rapide sur la cour; est-ce que cette pauvre Mamm a jamais un denier sur elle?

— J'ai dit sur ta bête ou sur toi? As-tu dix-huit mille livres, enfin?

— Hum , hum , dix-huit mille livres , répéta Tusurier entre ses dents... ce n'est pas pour prêter une telle somme que j'ai échiné ma monture à suivre au galop votre écuyer.

Le baron crut qu'il avait trop demandé , et il réduisit ses prétentions à quinze mille livres ; mais quelle fut sa surprise d'entendre le Pillaouer répliquer avec dédain :

— Quinze mille livres , Sainte-Marie ! A des gentilshommes comme vous , messeigneurs, et après le chemin que j'ai fait, je ne prêterai pas moins de dix mille écus I . . .

Ce fut le tour des emprunteurs de se récrier.

— Vive Dieu ! dit le Béarnais ; qui es-tu donc, maraud, et où mets-tu tant d'argent? Tu n'en as pourtant pas entre cuir et chair, ce me semble !

Merlin recula jusqu'à la croisée , sous le regard perçant du Roi, murmurant avec méfiance : — Est-ce que c'est vous qui empruntez, monseigneur?

— Non , dit le baron , c'est moi , et je suis pressé... Je te demande cinq mille écus sur ma signature.

Un sourire sardonique effleura les lèvres du Pillaouer.

— Je vous donnerai trente mille livres sur un gage solide, monseigneur; sur votre signature , j'ai bien l'honneur de vous saluer.

Il s'inclina d'une façon qui formait le plus malin contraste avec l'insolence de son refus , et il allait franchir la porte, lorsque le baron , furieux , le repoussa dans la salle :

— Oublies-tu , misérable , que tu parles à un seigneur du Liskoët et de Rustéfan?

— Voilà de quoi me le rappeler si je l'oubliais, dit Merlin en regardant son poignet

«I AUËNOR.

meurtri. Mais , décidé à tout souffrir pour raffaire d'or qu'il avait flairée, il se garda bien d'augmenter la colère du châtelain. Il rabattit même quelque chose de ses prétentions, et offrit vingt- cinq mille livres sur bonne garantie.

— Quelle meilleure garantie que ma signature? reprit Liskoët avec hauteur...

La Noue prévint la réponse du Pillaouer, et dit : — J'y joindrai la mienne.

— Je vous remercie humblement , monseigneur; mais en ces temps de troubles et de guerres civiles, qu'est-ce que deux signatures ?

— Eh bien, tu en auras trois! dit le Béarnais. Cela te suffit-il ?

Le Pillaouer observa le Roi du coin de l'œil, compara la modestie de ses vêtements à la richesse de son écharpe, et répondit en hochant la tête : — Cela ne me suffît point , messire; sauf le respect que je vous dois.

Henri fit signe à La Noue de contenir le baron , et s'approchant lui-même du Pillaouer étonné :

— Ah ! tu n'as pas confiance en moi , maître arabe? lui dit-il, et tu oses me le déclarer en face! Jarnidieu! si pourtant j'étais meilleur gentilhomme que tous les gentilshommes de France?

— Je n'ai pas dit, monseigneur, que je leur prêterais sur parole plus qu'à vous.

— Si cette armée qui t'entoure , et dont l'aspect t'a fait trembler dans tes guenilles , était à moi depuis le premier capitaine jusqu'au dernier goujat?

— Mauvaise propriété, sur laquelle je n'engagerais pas une pistole. Il faut que les armées coûtent plus qu'elles ne rapportent , puisque leurs chefs empruntent à de pauvres diables comme moi.

— Enfin , si je n'avais qu'un geste à faire

6S ÂLIÉNOR.

pour m'assurer de toi, de ta bête et de ton trésor, sans que personne au monde eût à m'en demander compte?

— Gela n'augmenterait guère ma confiance en vous, monseigneur... Mais vous êtes incapable d'une telle méchanceté.

Ce mot ne laissa pas de faire quelque plaisir au Béarnais , et il allait poursuivre sur un ton moins sévère , quand on annonça que le dîner de Sa Majesté était servi.

— Ventre-saint-gris ! dit le Roi , mécontent de se voir ainsi découvert , Sa Majesté ne dînera qu'après avoir assuré le dîner des autres !

Cependant ce mot et ce jurement avaient produit sur le bas Breton l'effet d'une étincelle électrique.

— Sainte Marie 1 balbutia-t-il en faisant le signe de la croix , c'est donc là le fameux roi des huguenots!...

LE SIÈGE DE BEAUVOIR. m

Et oubliant , dans sa terreur, jusqu'à l'appât du gain , il serait sorti de la salle comme on sortirait de l'enfer, si un sifflement exécuté par Piarik n'eût retenti dans la cour. Ce sifflement était un signal convenu entre le sourd-muet et Merlin ; car celui-ci ne l'eût pas plutôt entendu, qu'il ouvrit vivement la croisée. Il vit deux palefreniers inspecter la charge de son bidet , sous prétexte de lui apporter de l'avoine; et passant du plus violent effroi à la plus complète irrévérence :

— Holà hé ! cria-t-il aux indiscrets d'une voix aigre , gardez votre avoine pour vos chevaux, les amis ; le mien n'est pas habitué à ces friandises. Holà hé! entendez-vous? repritil sur un ton plus élevé , je vous dis d'aller au large, et de laisser les poches de ce bissac !

]Les palefreniers s'éloignèrent , au grand regret de la pauvre Mamm ; et Merlin se re-

tourna lentement vers ses interlocuteurs.

— Cà, voyons, vieux juif, dit le baron; te décideras-tu, enfin?

— Je suis décidé à sortir d'ici , monseigneur, grommela le Pillaouer avec hésitation; l'argent des catholiques n'est point fait pour l'Antéchrist , et ce n'est pas à mon âge qu'on engage sa part du paradis.

— Ta part du paradis sera pour ceux que tu dépouilles en ce monde, voleur hypocrite! D'ailleurs , c'est à moi que tu as affaire , et non pas à Sa Majesté. Fais trêve à tes signes de croix , et dis-nous quel gage il te faut.

Ce mot de gage apaisa comme par enchantement les scrupules de l'usurier; le nom de Mor-Vaniel voltigea sur ses lèvres émues, et il répondit en roulant modestement les bords de son chapeau : — J'accepterais peut-être un immeuble.

— Corps de Christ ! tu n'es pas difficile.

Mais si on t'offrait de Targenterie , des bijoux et des pierres précieuses?

— Hélas ! qu'est-ce que j'en ferais, monseigneur? dit piteusement le Pillaouer. Voulezvous que je brode de perles mes bragow-braz ou la croupière de ma haridelle? Ces colifichets n'ont point cours dans nos foires et dans nos pardons ; nous autres pauvres gens, nous devons nous contenter d'un peu de terre au soleil.

— Effronté brigand ! murmura le baron.

Et après avoir hésité quelques minutes , il rouvrit le buffet gothique, en tira une

lourde cassette de fer, et déploya ses titres de propriété!... Mais déjà La Noue lui avait arrêté la main, et le Roi lui ordonnait de refermer la cassette.

— Alors , dit brusquement Liskoët , c'est vous qui engagerez vos biens? car il n'y a pas de milieu, Corps de Christ î il nous faut de

Ta ALIENOR.

Targent séance tenante ! Et il demanda au Pillaouer : — Veux-tu d'un château en Navarre?

— J'aimerais autant un château en Espagne , répliqua celui-ci ; mais le seigneur de La Noue a de beaux bois , près de Bourg- Neuf , ajouta-t-il en regardant le capitaine.

Le Roi et le baron attendaient la réponse de La Noue , lorsqu'il leur dit tout bas :

— Ces bois sont déjà en gage ! . . . Ils ont payé le siège de la Rochelle.

— Quoi ! mon ami , sans me le dire ! soupira le Béarnais.

— Vous ne l'auriez pas voulu , Sire , et il aurait fallu désobéir à Votre Majesté.

— Et votre terre des ïournelles ?

— Elle a gagné la bataille de Senlis.

— Et vos vaisseaux corsaires de l'Ile de Ré?

— Et ma rançon que vous avez payée aux Espagnols.

Cette fois , La Noue ne put empêcher le Roi de l'embrasser; et le baron s'écria, reprenant ses parchemins :

— Vous voyez bien que mon tour est venu, Corps de Christ !

— Allons , vilain , poursuivit-il , en jetant au Pillaouer un contrat chargé d'armoiries ; voici la baronnie de Rustéfan !

Il croyait voir l'usurier sauter dessus , comme un chien sur un os; or, Merlin se baissa à peine pour le ramasser, et le lui remit sans ravoir ouvert.

— Le château et le domaine de Rustéfan seraient sans doute un gage magnifique ; mais le duc de Mercœur et la Ligue m'ont prévenu , monseigneur. Le séquestre est sur tous vos biens de Cornouaille , en attendant la confiseation.

— La confiscation ! s'écrièrent le Roi et les deux gentilshommes , frappés d'une telle

n ALT^OR.

nouvelle comme d'un coup de tonnerre. Et , au milieu du silence qui suivit cette exclamation y on n^ntendit que le baron murmurer d'une voix étouffée :

— Mon beau château de Rustéfan!... Le berceau de mes pères et celui de ma fille ! Les vieux portraits de mes ancêtres!... La tombe où je devais dormir auprès d'eux ! . . .

— Qui t'a dit cela , misérable? demandat-il au Pillaouer d'un ton qui le fit tressaillir.

— Je l'ai vu de mes yeux , monseigneur, et je ne croyais pas vous en apporter la nouvelle. Il y a trois semaines que le présidial de Kemper a enregistré la sentence , et les officiers de justice ont posé les scellés devant tous les habitants de Pont- Aven.

— Encore une dette pour moi ! dit alors le Béarnais à Liskoët. J'en di trop de ce genre, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel , pour que Dieu ne me permette pas de les payer

un jour! Renvoyez cet homme, et ne parlons plus d'emprunt ! continua-t-il d'un air sombre. Nous prendrons Beauvoir sans argent, ou nous retournerons à la Rochelle.

— Retourner à la Rochelle ! s'écria le châtelain, oubliant son malheur. Corps de Christ! j'engagerai plutôt le dernier asile de ma femme et de mon enfant !

Et, rouvrant la cassette de fer, il en tira un nouveau parchemin, qu'il remit à l'usurier. Merlin sourit en homme arrivé à son but, et examina le nouveau titre avec une attention minutieuse.

— Manoir, domaine et seigneurie de la Bonnetière , murmura-t-il ; c'est bien cela , c'est bien cela. Mais tout à coup la joie qui éclairait son visage se convertit en la plus triste grimace, et peu s'en fallut que le contrat ne lui échappât des mains.

— Sainte -Marie! dit -il au baron; vous

raillez, monseigneur; ce bien ne vous appartient pas !

— Il est à ma fille Aliénor, à qui ma sœur l'a laissé en héritage.

— Alors, votre fille seule aurait le droit de l'engager. Quel est l'âge de mademoiselle du Liskoët?

— Mademoiselle du Liskoët est une enfant de neuf ans.

— Pas même l'âge d'être mise hors de tutelle! soupira Merlin, qui vit s'évanouir son rêve. Monseigneur, ajouta-t-il sans dissimuler ses regrets , il faut renoncer à cette affaire.

Le baron , qiie tant de refus poussaient à bout, le retint pour la troisième fois , et remarqua qu'il opposait peu de résistance.

C'est qu'un dernier espoir venait de luire à l'esprit de l'avare , et , tout vague qu'il fût , il s'y abandonna encore.

— Il n'y a qu'un cas , dit -il en se grattant l'oreille , où j'accepterais arrêt sur la Bonnetière; si mademoiselle du Liskoët était en puissance de mari ; si elle était conjointe en communauté de biens; si j'étais assuré du consentement des deux époux; si...

Et, reculant plus qu'il n'avait avancé, le Pillaouer allait objecter bien d'autres si, quand La Noue avisa le moyen d'y couper court. Immobile et attentif auprès du Roi , il avait suivi en silence les péripéties de cette scène , et il venait d'en trouver le dénoûment dans une héroïque inspiration.

— Tu sais bien que tu demandes l'impossible, dit-il à l'usurier; mais ferais-tu pour le fiancé de mademoiselle du Liskoët la même chose que pour son mari?...

— Hum! hum! peut-être, marmotta le Breton... cela dépendrait du fiancé et dès fiançailles...

Alors La Noue se tourna vers son hôte , et lui dit d'une voix solennelle : — Monsieur le baron de Rustéfan , j'ai l'honneur de vous demander pour mon fils Odet la main de votre fille Aliéner.

Ces paroles produisirent une telle sensation sur Liskoët et sur le Roi, que tous deux se regardèrent comme pour voir s'ils avaient bien compris. Mais, le trait de lumière qui avait éclairé le capitaine traversant aussitôt Tesprit du châtelain :

— Monsieur de La Noue , répondit-il sur le même ton; j'aurais du avoir cette idée avant vous , mais je suis heureux de vous accorder votre demande.

Et une chaleureuse accolade des deux amis consacra cet engagement réciproque.

Tandis que le Roi contemplait, à travers une larme, le nouveau dévouement de ses serviteurs, Merlin dissimula sa satisfaction

en jetant un coup d'œil à Piarik. Puis, quand il jugea l'émotion des gentilshommes suffisamment calmée :

— Maintenant, messeigneurs , dit -il en homme qui n'a pas une minute à perdre , il faut procéder tout de suite à la cérémonie , et s'assurer d'abord du consentement de la mère.

— De la mère? C'est juste ! s'écria le châtelain , frappé de cette observation comme d'un grave obstacle... Et après un moment d'hésitation , il dit au seigneur de La Noue :

— Chargez -vous de ce soin , messire ; vous trouverez sans doute la baronne avec nos enfants.

Non moins prompt à exécuter que prudent à concevoir, le capitaine n'était pas homme à se le faire dire deux fois. Il laissa donc le Roi et son hôte préparer le contrat, et il alla tout droit chez madame du Liskoët.

La chambre de la baronne était située au premier étage du manoir. On y arrivait par un escalier en colimaçon, pratiqué dans la tour^ et par un corridor froid et nu comme une prison. Les pièces qui rép^naient à droite et à gauche étaient plutôt des cellules que des chambres , tant le baron dédaignait cette partie de sa demeure, où il ne pénétrait que la nuit pour en descendre avant le jour.

Auprès d'une haute cheminée, entourée de boiseries sombres ; en face d'un simple lit à quenouilles enroulées de vieux damas , flanqué de deux couchettes soigneusement drapéesdelaine, de l'antique faudesteul à dossier perpendiculaire , de l'armoire colossale

aux panneaux sculptés, et du prie-Dieu de velours rouge surmonté d'un crucifix de cuivre, madame du Liskoët reposait son corps exténué dans un fauteuil à marche-pied de chêne.

A sa droite était assis, sur un pliant étroit, le livre des Évangiles à la main , un jeune et blond kloarek (1) de la Cornouaille, portant encore la longue chevelure et le riche costume de Nizon , en attendant qu'il se vouât à la soutane et à la tonsure.

Mikel Favennek, fils d'un ancien domanier de Rustéfan «. poursuivait ses études » sous la protection de la baronne, qui l'avait recommandé à son beau-frère, monseigneur Charles du Liskoët, coadjuteur de. Kemper-Korentin. Mikel était venu passer le temps des vacances auprès de sa bienfaitrice , qu'il secondait de

(1) Séminariste sur le point d'entrer dans les ordres. I. 6

82 ÂLIÉNOR.

son dévouement et de ses lumières, dans Tinstruction de sa fille et de sa nièce.

Les indiscrets prétendaient que sa vocation se trouvait fort ébranlée par les grands yeux noirs et les agaceries de la belle gouvernante, quoique celle-ci fût une calviniste des plus résolues, et peut-être bien les indiscrets n'avaient-ils pas tout à fait tort.

Gomme l'avait prévu le baron, les deux petites filles étaient en ce moment avec madame du Liskoët, et le fils de La Noue leur faisait compagnie.

Bien qu'il commençât à devenir un guerrier, comme il l'avait prouvé ce jour-là même, Odet tenait encore de l'enfant , et se plaisait beaucoup avec ses jeunes amies.

Son penchant l'entraînait surtout vers Aliéner, qui avait cependant moins d'affection pour lui que sa cousine ; mais il préférait la première à cause de cela même, car l'homme

est ainsi fait qu'il lui faut acheter ses plaisirs.

Pendant que la fille de la baronne ne voyait en La Noue qu'un camarade de jeux, quand elle n'y voyait pas un adversaire, Blanche de Trô-Ânnale traitait avec un sérieux mélancolique , et avait contracté Thabitude de l'appeler son mari.

En ce moment -là encore, profitant de l'ascendant que ses douze années lui donnaient sur Aliéner, elle lui faisait jouer la comédie du Baz-Valan (1), d'après leurs souvenirs de la Cornouaille. C'était ellemême, bien entendu, qui représentait la pennérès. Sa cousine remplissait le rôle du tailleur en ambassade ; sa tante figurait complaisamment la famille de la future, et le kloarek, non sans quelque émotion , résumait les

(l)MeQdiant ou tailleur chargé des demandes en mariage. — Voir, pour plus ample explication, Jeanne de Monifort et Michel Columb, chapitres de La Demande et des Premières Amours.

spectateurs de la scène. Quant à La Noue, il va sans dire qu'il était le prétendant.

Étrange parodie du drame qui venait de se nouer à l'autre étage, et où la destinée de ces pauvres enfants était réellement mise enjeu !

Après s'être parée des insignes de sa charge , du bas rouge et du bas violet , de la baguette blanche et de la ceinture écarlate , Aliéner s'était assurée qu'aucune pie de mauvais augure ne volait dans le ciel, qu'au contraire une tourterelle roucoulait doucement au fond du taillis. Elle feignit encore , sur le seuil de la porte, de regarder si les tisons étaient debout et à leur place devant l'âtre, ou si la maîtresse de la maison ne lui tournait pas le dos , en approchant une crêpe du feu ; alors elle chanta d'une voix timide le salut d'usage :

Au nom du Père tout-puissant,

Du Fils et de 'Esprit-Saint,

LE SIEGE DE BEAUVOIR. 8i$

Bénédiction dans cette maison,

Et joie plus que je n'en ai'(l)!

— Entrez , et soyez béni vous-même ! répondit madame de Liskoët en souriant.

Et la gentille messagère s'avança, conduisant le prétendu par la main.

Cependant , non moins fidèle à son rôle , BlanchQ allait et venait par la chambre. Elle entr'ouvrait négligemment l'armoire pour la montrer pleine de linge ; elle étalait çà et là les couvre-pieds , les belles robes et tous les trésors qui devaient former sa dot. Puis elle lançait un regard furtif aux nouveaux venus , qu'elle était censée ne pas voir encore; enfin , les apercevant tout à coup , elle leur faisait la révérence, et mettait pour eux la

(1) EoD han ann tad holl-galloudek, — Add mab hag ar spéred meulet, — Benooz ba joa barz aon ti-mé. — Muioc'h 'vid a zo gan-i-mé.

( Théod. de La Villemarqué, Chants populaires de la Bretagne.)

86 ÂLIÉNOR.

nappe du dimanche Alors elle se cachait, rougissante et troublée, derrière le fauteuil de la baronne , et roulait le ruban de son tablier, tandis que leBaz-Valan demandait sa main...

Ici, Aliéner, chargée de faire Téloge d'Odet, vanta ses qualités, ses talents et ses richesses ; elle célébra ses nombreux pourpoints à fraises de dentelle, et les prix remportés par lui dans les luttes ; sa grâce à porter les bannières aux pardons , et les beaux écus d'or qui sonnaient dans son escarcelle; elle n'oublia point d'exalter son courage sans pareil à la guerre , et raconta comment il avait, une heure auparavant, fait un prisonnier sous les yeux du roi...

La fiction en était là , quand la réalité survint dans la personne de La Noue.

Le pas lourd du capitaine, l'aspect de son bras de fer et de ses longues moutaches gla-

cèrent de peur les deux petites filles ; et la baronne elle-même fut si surprise , qu'elle n'eut pas la force de se lever de son fauteuil. Mikel avança respectueusement son siège, et sortit de la chambre, en faisant un profond salut.

— Madame, dit alors La Noue, rassurant la châtelaine par un sourire, je viens vous annoncer une grande nouvelle !

— Approchez, mes enfants, ajouta-t-il en attirant Aliénor et Odet ; approchez, car il s'agit de vous.

De toute rose et tout émue qu'elle était , la pauvre Blanche devint toute pâle et toute glacée, comme si cet abandon soudain lui eût inspiré un pressentiment fatal.

— Oui , madame , reprit La Noue , voici deux enfants qui seront bientôt doublement les nôtres ; il ne tient qu'à vous que mon fils devienne votre fils, et votre fille ma fille.

— Monsieur, répondit la dame étonnée, je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

— Je veux dire qu'il ne faut plus que votre consentement pour (fke ces enfants soient mari et femme.

— Mari et femme î s'écria la baronne, plus effrayée que satisfaite, pendant qu'Odet, transporté de joie, cherchait à embrasser Aliéner.

Et personne ne vit Blanche tomber sur un coussin, posé près du fauteuil, d'où elle ne perdit pas un mot de l'entretien auquel on la croyait étrangère.

— Mari et femme à leur âge ! répéta madame de Liskoët ; me donnerez-vous le mot de cette énigme, monsieur ?

Le capitaine retint sur ses genoux la petite fille qui voulait s'échapper , et raconta , tout en la caressant, ce qui s'était passé

dans la salle, depuis Tarrivée du Pillaouer.

La baronne écouta ce récit avec une émotion croissante, et qu'elle dissimula de son mieux jusqu'à la fin; mais quand La Noue en vint aux paroles échangées par lui et Liskoët, la pauvre dame devint si blême, qu'elle parut défaillir; et ses mains s'attachèrent à son petit crucifix, comme celles d'un naufragé à la planche de salut.

Or, pour comprendre le nouveau supplice qu'elle allait endurer, il faut sonder toute cette vie de dévouement et de douleur.

C'était environ seize années plus tôt. Charles IX régnait encore, et méditait la Saint- Barthélémy. Bertrand du Liskoët venait d'épouser, sans trop y prendre garde, la demoiselle de Tré-Anna, et, ce qui était bien plus important à ses yeux, il commandait à Vitré pour le roi de France. Cette ville, qui avait

entendu les prédications du célèbre Dandelot, était une des principales pépinières du calvinisme en Bretagne, et Liskoët y avait été envoyé pour combattre les progrès de la réforme.

Aussi fervent catholique alors que sa femme elle-même , le baron arriva à Vitré avec les préventions les plus violentes ; mais comme il était avant tout homme de bonne foi, ces préventions tombèrent devant la réalité. Au lieu de trouver les factieux et les rebelles qu'on lui avait dénoncés, il trouva de paisibles sujets du roi, ne demandant que le libre exercice de leur religion. Tel était, en effet, le caractère des calvinistes en Bretagne, où ils furent toujours en trop petit nombre pour exercer aucune influence. Liskoët se borna donc à plaindre leurs erreurs, et à les maintenir dans les règlements où ils s'étaient enfermés d'eux-mêmes.

Cependant il ne put se défendre d'une certaine réaction en leur faveur, et cette réaction s'accrut en raison des injustices dont ils étaient Tobjet.

De la tolérance à Texamen la pente est rapide; de sorte que la réforme entra insensiblement dans Tesprit du baron. Or, une fois qu'elle avait un pied quelque part, on sait qu'elle en prenait bientôt quatre , et que ses progrès ne cédaient plus qu'à la violence.

Ici la violence fut le massacre, et s'appela la Saint-Barthélémy.

Liskoët était déjà fort ébranlé quand le mot d'ordre parti du Louvre arriva en Bretagne ; mais lorsqu'il reçut la dépêche qui lui enjoignait un crime, il n'hésita plus : il la déchira !

Non-seulement il répondit comme le vicomte d'Orthez, que ses soldats n'étaient pas des assassins ; mais ne voyant plus que sous la

forme d'un poignard la religion qui avait déjà perdu pour lui de son prestige, il se déclara publiquement calviniste, et couvrit de son corps les martyrs de Vitré.

Cette héroïque faiblesse les sauva tous, mais elle fît une victime auprès du baron même^ et cette victime fut sa femme.

Catholique par le cœur encore plus que par Tesprit, aimantr ses frères , après son Dieu, de toute les tendresses de la charité, madame du Liskoët avait déploré, plus que son mari peut-être, le délire sanglant de la Saint-Barthélémy ; et elle fut sans doute un des sept justes libérateurs dont les mains levées au ciel y retinrent la foudre vengeresse. Mais plus la foi romaine était vivement enracinée dans ce cœur droit et pur , plus devait être profonde et incurable la plaie qu'y fit l'abjuration d'un époux.

Au défaut de ces douceurs sympathiques

dont le mariage était sevré pour elle ici-bas, la pieuse femme rêvait une autre union devant Dieu, — et voilà qu'elle se trouvait séparée de son mari sur la terre et dans le ciel I Car on a vu quel abîme moral existait entre elle et le seigneur de Rustéfan; et Tarticle terrible : « Hors de TÉglise point de salut, » dardait comme un éclair perpétuel dans les profondeurs de cet abîme !

Si un tel coup ne tuâ pas sur-le-champ la baronne, c'est qu'un espoir vivant palpitait dans son sein.

Elle allait , pour la première fois, devenir mère , et son enfant serait peut-être catholique !

Elle n'avait là-dessus, à la vérité, aucune promesse de son mari ; mais n'auraitelle pas, outre son lait maternel , celui de son amour et celui de sa foi ?

Liskoët, en effet, dans sa joie d'avoir un

fils, en abandonna la première éducation à sa femme, réservant pour l'avenir la question religieuse ; mais ce fils mourut au bout de quelques années, lorsqu'il bégayait à peine le symbole des vieilles croyances; et la baronne n'aurait pas tardé de le suivre, si un autre enfant ne l'eût retenue par les entrailles.

Cet enfant, qui en recevant la vie la rendit à sa mère, cet enfant était Aliéner.

Le baron et sa femme habitaient alors leur château de Rustéfan. Espérant encore un héritier de son nom , et affermi plus que jamais dans la réforme, Liskoët avait déclaré que son nouveau fils serait baptisé par un ministre, et il en avait mandé un tout exprès de Nantes, quelques jours avant la naissance.

Il ne changea point d'avis en voyant sa femme mettre au monde une fille. Sous ses yeux et en présence de la baronne, il

lui fit donner l'eau du baptême par le pasteur réformé, et il l'appela d'un nom étranger au calendrier romain, mais qui n'en était pas moins digne de sa race, — puisque ali-énor veut dire conseil d'honneur.

C'était l'honneur en effet qui avait conseillé au châtelain de se faire calviniste. Ce nom devait donc rappeler éternellement à sa fille la fidélité qu'elle devait à la religion de son père.

Comment madame du Liskoët put-elle survivre à cette destruction de sa dernière espérance? cela fut pour tout le monde un mystère inexplicable ! Sa résignation complète en fut un pour son mari lui-même, qui, attribuant cet heureux résultat aux conseils d'un bon prêtre de Pont-Aven, confesseur de la baronne, laissa de nouveau et sans inquiétude à celle-ci l'éducation provisoire d'Aliéner.

Il lui interdit seulement, lorsque les yeux

de Tenfant parlèrent à son intelligence, de franchir, en la menant à la messe, la borne qui séparait les deux religions.

Ce fut alors que Liskoët, appelé par le roi de Navarre sous le drapeau de la réforme, quitta la Cornouaille pour la haute Bretagne , et le château de Rustéfan pour le manoir de la Bonnetière, — après avoir placé entre sa femme et sa fille une gouvernante de la reli gion réformée.

Il y avait quatre ans entiers qu'il était absent , lorsqu'il revint avec le Béarnais assiéger Beauvoir. Il n*eut guère le temps d'examiner si la baronne lui avait obéi à l'égard d'Aliéner ; d'ailleurs, l'étal où il trouva la première ne permettait pas la sévérité.

— Ma pauvre Marie-Havoise remonte au ciel ! se dit-il avec un soupir étouffé entre deux jurons ; laissons-lui sa fille jusqu'au derniermoment,je ne serai que trop tôt maître

de la conscience et des actions d'Aliénor. . .

Il aurait été moins tranquille, s'il eût assisté aux leçons mystérieuses du kloarek, et s'il eût réfléchi aux dangers du voisinage de Blanche.

Orpheline de père et de mère catholiques, Blanche était élevée ouvertement dans cette religion , et elle se trouvait trop rapprochée d'Aliénor pour que leur éducation ne fût pas un peu commune. La baronne, il est vrai, tenait strictement son serment sur le rapport de la messe ; mais, outre un pieux secret qui n'appartenait qu'à son confesseur, elle avait mille autres moyens de semer ses croyances au cœur de sa fille.

L'espoir de les y voir germer bientôt était le dernier lien qui rattachât à l'existence; et, malgré l'extrême jeunesse de la néophyte, cet espoir commençait à se réaliser, lorsque La Noue venait le briser à tout jamais, en

lui annonçant le mariage de sa fille avec un calviniste !

Relevée de Taccablement où Favait jetée cette nouvelle, madame du Liskoët déclara d'abord qu'un tel mariage était impossible; puis, lorsque le père et le fils, étonnés, lui demandèrent pourquoi, elle ne sut que balbutier des prétextes sans valeur, car ses véritables raisons les eussent offensés l'un et Fautre.

— Tout n'est -il pas aussi convenable qu'heureux dans ces fiançailles ? dit La Noue : notre amitié de famille, notre union dans le même parti, l'âge et le nom de nos enfants,

leur religion commune?...

— Leur religion! se récria la baronne; et, rimage de son mari se dressant devant elle, elle ne put qu'ajouter : — C'est vrai, messire.

Cependant elle se défendit avec l'élo-

quence du désespoir ; elle allégua tous les motifs , bons ou mauvais , qui lui passèrent par la tête et par le cœur : elle invoqua l'ignorance de sa fdle, la minorité d'Odet, la dureté des temps, l'incertitude de l'avenir, la ruine du baron, son propre état de faiblesse et d'impuissance, la triste mort qui allait terminer sa triste vie, et jusqu'à la douleur qu'elle emporterait dans la tombe, si sa fille épousait...

Elle s'arrêta court, voyant La Noue se troubler et pâlir... Puis, comme le noyé sus pendu par une dernière branche au-dessus de l'abîme :

-— Ayez pitié de moi, monsieur ! reprit-elle en se jetant à genoux devant le capitaine ; un jour de répit seulement! un jour pour consulter le Seigneur !

La Noue répondit que le Pillaouer était fort impatient; qu'au surplus il allait porter la

demande de madame duLiskoët à son mari...

— Amonmaril... restez !.... dit la baronne, qui se redressa avec terreur.

Alors une sorte de délire s'empara d'elle, et se trahit dans ses actions et ses paroles. Elle se laissa retomber sur son fauteuil , et le quitta par un brusque mouvement ; elle pressa convulsivement son crucifix sur ses lèvres, et son enfant sur son cœur ; elle essaya d'adresser à l'un et à l'autre des mots qui expirèrent dans un sanglot; elle tendit les mains à La Noue, à son fils, à sa nièce, au ciel et à la terre...

Enfin, s'affaissant sur elle-même, épuisée, pâle, défaillante, inondée de larmes, et levant les deux bras vers le capitaine avec un regard à faire pleurer le marbre : •— Messire, messire! dit -elle d'une voix éteinte, je n'ai plus recours qu'en vous : c'est à votre bonté, c'est à votre compassion que

je m'adresse... Je vous estime et je vous aime, messire; j'aime et j'estime votre fils plus que personne! Mais, au nom de l'affection que vous avez aussi pour moi... au nom de votre Dieu et du mien... au nom du peu de jours qui me restent, et que ce dernier coup va trancher... messire! messire! empêchez ces fiançailles !

La Noue comprenait à la fin les étranges réticences de la baronne. Le huguenot puritain, qui n'avait jamais douté qu'Aliéner ne fût élevée dans la réforme, reconnaissait l'ardente catholique défendant sa fille contre une alliance calviniste, comme elle l'eût défendue contre l'enfer ; et la pieuse fraude de madame du Liskoët se révélait à lui dans l'énergie de cette épouvante.

Quelque dédain que lui inspirât pour un tel sentiment l'inflexible conviction de son esprit, il ne put résister à l'attendrissement

qui s'emparait de son cœur ; et il cherchait un moyen de venir en aide à la malheureuse, lorsqu'un cri des deux enfants le tira de ses réflexions...

Épuisée par l'effort désespéré qu'elle venait de faire, la châtelaine était tombée, sans force et sans haleine , sur le marchepied de son fauteuil. Odet et Aliéner s'efforçaient, en pleurant, de la secourir. Blanche regardait autour d'elle, comme si elle fût sortie d'un long rêve... La Noue se pencha vivement pour relever la baronne ; mais un bruit qui survint lui en épargna la peine. A ce bruit, retentissant sur les dalles du corridor, l'oreille engourdie de madame du Liskoët s'était réveillée avec effroi, car elle avait reconnu le pas menaçant de son mari !

A l'instant même, cette femme, qu'une si grande douleur venait de terrasser, reprit toutes ses forces dans Tobéissance qui avait

été la loi de sa vie entière : elle se retrouva debout devant son fauteuil, comme si un ressort invisible l'y eût replacée; et s'avançant, soumise et tremblante, vers son seigneur et maître :

— Silence, messire ! dit-elle à La Noue en s'appuyant sur lui ; je n'ai plus que cette grâce à vous demander !

En môme temps, son regard, encore imprégné de larmes, éteignit l'éclair d'impatience qui jaillissait des yeux de Liskoët.

— Je sais tout, monsieur, dit-elle avec un effort qui lui brisa le cœur, ma fille et moi nous sommes à vos ordres.

— C'est bien, madame, répliqua brièvement le baron; mais dépêchons, Corps de- Christ ! car vous vous êtes fait attendre.

Alors il souleva d'une main vigoureuse Aliéner, qui refusait en frissonnant de le suivre ; La Noue entraîna plutôt qu'il ne con-

i04 ALIÉNOR.

duisit la baronne, suspendue au fer damasquiné de son bras ; Odet marcha silencieusement derrière eux, tout agité de sentiments inconnus ; et cet étrange cortège arriva ainsi dans la salle où le Pillaouer attendait avec le Roi.

Blanche était restée seule dans la chambre, d'où Ton n'eût pu l'arracher que par la violence; elle se tint immobile près de la porte, jusqu'à ce que le bruit des pas se perdît dans le corridor. Alors, promenant un regard navré sur les vestiges de sa petite fête interrompue, la pauvre enfant se jeta sur le siège abandonné par ce son mari, » et remplit sa solitude de pleurs et de sanglots...

Cependant la scène la plus bizarre et en

même temps la plus imposante avait lieu dans la grande salle du manoir .

Autour d'une table chargée de parchemins et de papiers, d'une Bible ouverte, d'un crucifix et de deux coupes pleines de vin, tous les habitants delà Bonnetière étaient réunis en présence de Tusurier.

D'autant plus méticuleux pour la forme de son acte que le fond pouvait en devenir un jour contestable, et même nul si l'un des deux fiancés manquait à sa parole, Merlin fit comme les joueurs ambitieux et poltrons à la fois, qui appellent à leur aide toutes les finesses de l'expérience avec toutes les niaiseries de la crédulité.

Il commença par débattre les nombreuses clauses du contrat en homme rompu aux mille détours de la chicane. Il exigea que le baron, le capitaine et le Roi luimême fussent garants du mariage qui de-

vait lui donner arrêt sur la Bonnetière ; il s'assura d'un recours contre chacun d'eux dans toutes les circonstances qui pourraient empêcher ce mariage; il se fît donner une hypothèque de trente-cinq mille livres pour les vingt-cinq mille qu'il verserait, — sans compter les intérêts au denier vingt, les intérêts des intérêts et les arrérages, s'il y avait lieu, et le droit de saisie, en ce dernier cas, sur les fruits et sur les revenus du domaine; il fixa le remboursement du capital à la veille du mariage d'Aliéner, qui devrait avoir lieu, au plus tard, le jour où elle aurait vingt ans; bref, il n'oublia rien de ce qui pouvait rendre son traité aussi sûr et aussi lucratif pour lui-même que dangereux et onéreux pour les quatre parties adverses.

Quand tous ces points furent bien établis, Merlin passa à la cérémonie des fiançailles ;

LE SIÈGE DE BEAUVOIR. 4ar

et, la question religieuse succédant à la question de droit, ce fut alors que les ruses de l'usurier firent place aux superstitions du Pillaouer.

Il se signa d'abord trois fois en l'honneur de la sainte Trinité, et récita à genoux la prière des morts , cette première pensée des Bretons dans tous les actes de la vie. Ensuite il fit boire à la môme coupe et manger du même pain, non - seulement Aliéner et Odet, mais Liskoët, la baronne et La Noue.

L'échange des anneaux et le serment des fiançailles eurent lieu sur la Bible ou sur le crucifix ; et Aliéner seule fut dispensée du serment en considération de son âge...

Enfin , tous les engagements étant pris, il ne restait plus qu'à en dresser l'acte; et le kloarek se disposait à l'écrire sous la dictée du Pillaouer, lorsque celui-ci, regar-

lOS ÀLIÉNOR.

dant le baron avec surprise, lui demanda où était le notaire, ou tout au moins le tabellion?

— Le tabellion! dit Liskoët, plus surpris que Merlin lui-même; est-ce qu'il faut un tabellion pour cette affaire, manant?

Le sourire qui avait tant impatienté le châtelain reparut sur les lèvres de Tusurier.

— Sainte Marie! vous doutez qu'il faille un tabellion pour un contrat de trente-cinq mille livres, avec hypothèque, saisie, arrêt, stipulation de mariage, etc.? Il nous en faut tellement un, monseigneur, que tout est rompu si nous ne le trouvons pas I

— Rompu ! s'écrièrent tous les assistants avec des sentiments divers, dominés par un nouvel emportement du baron. — Si tu répètes ce mot, maître fourbe, dit-il au Pillaouer, je te déclare, Corps-de-Christ! qu'il n'y aura de rompu ici que ton échine !

— Quand vous me rompriez le cou, cela fera-t-il venir un tabellion ? repartit Merlin, qui jeta un coup d'œil vers la campagne. Je ne suis point ici pour perdre vingt-cinq mille livres, être battu comme vos chiens, et payer l'amende par-dessus le marché. Je veux un tabellion et son âne ! — 11 regarda encore par la fenêtre. — Envoyez-les donc quérir, monseigneur, et nous dresserons notre contrat. Point de tabellion, point d'argent.

Ce sang-froid, joint aux observations de La Noue et surtout à la nécessité, désarma encore une fois le châtelain.

— Allons ! s'écria-t-il, tous mes écuyers à cheval ! que Tun coure à Challan, l'autre à Bouin, le troisième à la Garnache, et le quatrième à Machecoul ! Un écu d'or à celui qui ramènera un tabellion ; vingt coups de bâton à ceux qui n'en trouveront pas !

— Vous allez en avoir quatre au lieu d'un, et cela vous coûtera vingt écus sans les vacations, dit malicieusement Merlin.

Puis, comme le baron continuait d'appeler les écuyers :

— Voilà votre affaire, monseigneur, dit Favare, regardant pour la troisième fois à l'horizon, et respirant comme un homme délivré d'un grand poids.

Il montra, en effet, à travers le brouillard, un point noir et presque imperceptible, qui semblait sautiller en glissant le long des haies .

— Eh bien, qu'est-ce que cela? dirent Liskoët et La Noue, qui distinguaient à peine et ne comprenaient guère mieux.

— C'est le hasard qui vous sert, messires. Ne reconnaissez-vous pas le tabellion de Bouin et le petit trot de son âne?

— Je ne reconnais rien du tout, répliqua le châtelain ; et il faut que tu aies des yeux

de Tautre monde! Au reste, nous allons nous en assurer.

Un écuyer partit dans la direction indiquée par Merlin ; et un quart d'heure après le tabellion était dans la salle.

C'était un petit bonhomme taillé à angles aigus, depuis les pieds jusqu'à la tête, et qui jouissait d'un nez si long, qu'il dépassait la plume d'oie posée sur son oreille.

La Noue et le Roi furent d'autant moins dupes du hasard de son apparition, qu'ils surprirent entre lui et Merlin deux regards qui pouvaient se traduire ainsi :

— Compère tabellion, vous vous êtes fait un peu attendre.

— C'est que vous m'aviez recommandé de vous suivre de loin, compère usurier.

L'acte, préparé d'avance, fut bientôt dressé et clos par la formule ordinaire : Fait et ré-

digé sur le dos de notre âne; après quoi le Roi, le baron, la baronne, La Noue, son fils et Merlin y apposèrent leurs signatures.

Celles du baron et duPillaouer furent deux simples croix , le premier déclarant , en sa qualité de seigneur, ne savoir écrire, et le second évitant de montrer qu'il le savait ; — car rignorance ressemble toujours à la bonne foi, et c'était le bouclier des manants contre l'épée des gentilshommes.

Au reste, avant de s'engager par un trait de plume , Merlin se signa encore plusieurs fois, et jeta un dernier regard vers la fenêtre. N'ayant rencontré ni le vol sinistre d'un épervier ou d'un corbeau, ni le regard mourant d'une belette, ni le rouet d'une vieille filant au bord de la route ; n'ayant surtout entendu ni le cri aigu de la fresaie, ni le gémissement du hibou, ni les sons miraculeux de la musette aérienne, il

se décida à prendre la plume, et fit sa croix en invoquant saint Philibert (1).

Alors il se prépara avec un gros soupir à verser quinze mille livres, car il ne devait compter les dix autres mille que le surlendemain.

Il fit signe au sourd-muet d'amener sa bête près du perron, et sortit de la salle pour aller au-devant de lui. Là il déchargeale bidet, non point du bissac mystérieux qui n'était qu'un leurre adroit, mais des deux sacs de blé noir gisant au fond des paniers ; et il revint avec ces sacs sur le dos devant la compagnie stupéfaite.

Il les ouvrit, en souriant et en soupirant tour à tour, en tira deux autres sacs plus petits, qui étaient enfouis dans la graine de sarrasin, versa sur la table un flot de pièces d'argent de toute valeur, et compta d'une

(1) Saint Philibert de Moêlan fait réussir les mariages. 4. S

sV

main exercée soixante piles de cent livres» Le métal brillant glissait entre ses doigts avec une telle rapidité, qu'on avait à peine le temps d'en voir l'éclat se refléter dans la prunelle étincelante de ses yeux.

— Voilà six mille livres, dit-il après avoir secoué les sacs vides ; restent trois mille écus que je dois avoir sur moi.

Un nouveau soupir accompagna ces paroles, qui furent suivies d'un nouveau signe de croix. Avant d'ouvrir le cadenas de sa ceinture , Merlin en détacha un louzou (talisman), composé de quelques brins d'herbe flétris. Il les serra précieusement dans la poche de son bragow-braz, et défit un tour de son vêtement de cuir.

Trois mille livres en or y étaient disposées sur une seule couche , par rangées de cent livres ; le second tour en contenait trois mille autres^ le troisième trois mille encore, -- et

LE SIÈGE bE BEAUVOIR. 445

la moitié de la ceinture restait à déployer ! . . .

— Hélas ! dit le Pillaouer en remettant chaque chose en place, sans oublier le louzou protecteur, que de pauvres manants il faudra saisir et exécuter pour rembourser une pareille somme !

Les témoins de cette scène se regardaient avec un étonnement silencieux, et le Béarnais murmurait dans sa moustache :

— Où diable le génie des finances và-t-il se nicher!

Quand les quinze mille livres furent étalées sur la table, Merlin leur dit adieu du regard, ou plutôt au revoir, et demanda au baron s41 était satisfait.

Liskoêt lui répondit par un signe affîrmatif, et lui recommanda d'aller dîner à la cuisine avec Piarik et le tabellion.

Alors l'usurier prit son contrat, son bâton et son chapeau , fit un salut à chacun des

ut ALIÉNOR.

assistants, et s'arrêta devant les fiancés.

— Messire et madame, leur dit-il avec son malin sourire, nous nous reverrons le jour de vos noces. Prenez garde de rencontrer d'ici là la biche blanche de Sainte-Ninnoc'h (1) ! Voici de quoi vous en préserver, ainsi que de mort violente, ajouta-t-il tout bas en remettant aux fiancés la moitié de son louzou ; c'est le véritable trèfle à quatre feuilles, «r MELCHEN PÉDER, cucilli à miuuit, avec les dents, au clair de la pleine lune!...

Ayant achevé ces mots, il fit encore une salutation, posa son bonnet sur sa tête, son chapeau sur son bonnet, et sortit de la salle.

— Enfin, s'écria le baron, ce n'est pas sans peine !

Puis, mettant à la disposition du Roi l'argent étalé sur la table :

{\) Les fiancés qui ont vu la bicbe blanche deSaiute-Ninnoc'h, sont menacés de mourir le jour de leur mariage.

— Sire, vous étiez prophète ce matin, ditil ; voilà vos soldats payés !

— Et voilà vos enfants unis, mes compagnons ! répondit le Béarnais, qui les prit par la main. Ils sont à moi dès ce moment; et Ventre-saint-gris, je serai bon père. En attendant, ils meurent de faim et nous aussi , ajouta-t-il gaiement ; allons donc célébrer à table ces heureuses fiançailles ; et vivent les bons mariages !

— Vivent les bons mariages ! répétèrent à Tenvi tous les gens du manoir, et jusqu'au timide kloarek, qui lança un regard furtif à la gouvernante.

Mais à ce cri joyeux succéda bientôt une exclamation de surprise et de terreur; car, en se retournant pour donner la main à la baronne, le Roi la trouva évanouie dans son fauteuil...

Après toutes les tortures qu'elle endurait

i\^ ALIÉNOR.

en souriant depuis une heure, l'allégresse générale avait consommé le martyre de la pauvre mère ; et il fallut la porter sur les bras jusque dans son lit, d'où elle sentit en s'éveillant qu'elle ne se relèverait plus. .

Le premier visage qui lui apparut alors fut celui de la petite Blanche , pleurant encore « son mari, » et, malgré l'abîme qui les séparait, ces deux douleurs se donnèrent la main...

Quelque temps après, la baronne tressaillit au bruit d'un sifflement poussé sous ses fenêtres. C'était l'homme qui emportait sa vie, avec sa dernière espérance ; c'était Merlin le Pillaouer, appelé par son muet compagnon.

Tous deux partirent comme ils étaient arrivés, jambes de ci, jambes de là, sur leur monture étique ; mais au lieu de reprendre la route de Bouin, ils disparurent à l'est, dans la direction de Machecoul...

Or, quand ils furent à un quart de lieue de la Bonnetière, un miracle s'opéra sur le dos de Mamm, en la personne de Piarik.

— Tu vois bien ce manoir, avec sa métairie et ses deux cents arpents de terre ? dit Tusurier au sourd, qui Tentendit parfaitement; eh bien, dans quelques années d'ici ce sera mon domaine, et au lieu de dîner à la cuisine, nous dînerons dans la grande salle.

— Que le bon Dieu vous écoute, sire Merlin, répondit le muet, le plus distinctement du monde ; car lorsque vous serez seigneur de la Bonnetière, j'espère que vous me donnerez une paire de galoches (souliers.)

Dè§ le lendemain ipatin, Henri paya ses

troupes , et rétablit la discipline dans son camp.

La prise d'un navire chargé de provisions, et indiqué par Iwen-Vraz, acheva de rendre aux soldats le courage et Ténergie. Le travail des tranchées fut poussé si ardemment, que Beauvoir se trouva investi en trois jours.

Alors parurent sur la côte les pataches du Roi avec son artillerie et ses munitions ; si bien que, tenant la place entre deux feux, il disposa tout pour un assaut général.

Or, comme il se faisait armer par ses écuyers dans la grande salle du manoir, à ce moment solennel où les trompettes et les tambours, en annonçant la bataille, lui eausaient une émotion dont lui-même est convenu si plaisamment (1), il vit un Lansquenet

(<) Mémoires de Bassompierre et Historiettes de Tallemand.

blessé qu'on apportait du camp sous la surveillance de Liskoët, et il demanda au baron ce que cela voulait dire.

— Cela veut dire que j'ai commis une faute et que je la répare, répondit le baron. C'est ce malheureux que j'ai frappé le jour de la révolte, dans un moment d'aveugle fureur ; je lui avais cassé un bras sans m'en apercevoir, et sa blessure est devenue si dangereuse , qu'elle exige les plus grands soins ; je veux que ces soins lui soient donnés sous mes yeux par mes propres gens, et si je le sauve, je le garderai près de moi comme une vivante leçon !

Cette action et ces paroles émurent d'autant plus le Roi^ qu'il pouvait attribuer à ses conseils la résipiscence du fougueux châtelain.

Mais il se souvint alors que lui-même l'avait offensé par un mot cruel, au sujet de la

prieure de TIle-Marie, et qu'il avait négligé de lui en faire réparation.

S'adressant aussitôt à Liskoët, devant tous ses officiers prêts à partir comme lui pour l'assaut :

— Monsieur le baron de Rustéfan, dit-il, « nous voici dans l'occasion, et il peut se faire que j'y meure. Or je ne veux ni ne dois emporter quoi que ce soit de l'honneur d'un brave gentilhomme comme vous. Je retire donc, devant tous ces messieurs, la parole que je vous ai dite il y a quatre jours devant quelques-uns d'entre eux ; et je déclare que je n'ai pas un serviteur plus estimable et mieux intentionné, un ami plus parfait et plus dévoué que vous. » Embrassez-moi, mon cher baron.

— «Ah ! sire, s'écria Liskoët au comble de la surprise et de la joie, en laissant tomber sur le cœur du Béarnais la première

larme qu'il eût jamais versée, Votre Majesté m'avait blessé ce jour-là, mais elle me tue aujourd'hui, car elle m'impose l'obligation de mourir pour elle ! ... »

Le Roi trouva sa petite armée prête à sonner la charge, et promena dans les rangs cette mâle et cordiale figure dont la victoire était amoureuse.

— « Mes compagnons ! dit-il, il n'est pas besoin ici de longues paroles. Si vous courez aujourd'hui ma fortune, je cours aussi la vôtre. Voici la place qu'il s'agit d'enlever! Souvenezvous que vous êtes mes soldats, et, Vive-Dieu je montrerai que je suis votre capitaine. Je veux vaincre ou mourir avec vous ! Gardez bien vos rangs, je vous en prie ; si la chaleur de l'action vous les fait quitter, songez au ralliement, c'est le gain de la bataille : vous le ferez entre ces trois châtaigniers, là-haut

124 AUÉNOR.

à main droite. Et si vous perdez vos enseignes, cornettes et guidons, ne perdez pas des yeux mon panache blanc, vous le verrez toujours au chemin de l'honneur ! »

Prenant alors cette physionomie sereine et imposante du juste qui va marcher à la mort, ôtant d'une main son casque et de l'autre baissant la pointe de son épée , imposant silence aux acclamations, aux trompettes et aux tambours, il ordonna à chaque soldat de se mettre à genoux, et à Claudius, ministre du camp, de réciter la prière de l'armée.

Lui-même s'inclina pieusement sur Farçon de sa selle, les yeux levés vers le rayon de soleil qui éclairait son front comme un heureux augure, et prononça à haute voix ces paroles que l'histoire a gravées en lettres d'or :

— <( Si c'est aujourd'hui. Seigneur, que vous devez me punir comme mes péchés le

méritent, j'offre ma tête à votre justice; n'épargnez point le coupable. Mais épargnez, Seigneur, le sang de ces soldats et les habitants de cette ville, et ne frappez pas le troupeau pour les fautes du pasteur. Vous savez ce qu'il m'en coûte de ne pouvoir sauver la France autrement que par le glaive; et que, semblable à la vraie mère de Salomon, j'aimerais mieux renoncer à mon royaume que de l'avoir déchiré en lambeaux. Prenez donc ma vie, Seigneur, si elle doit racheter mon peuple ; ou détournez de moi, si vous me laissez vivre, la douleur de régner sur des morts! » •

L'assaut dura deux heures et demie, et chacun s'y montra digne du Béarnais.

La Noue déploya cette savante habileté du stratégiste qui, faisant ressource de tout, profite des fautes de ses ennemis autant que de ses propres avantages.

A ses côtés, son fils déploya une ardeur que la main paternelle empêcha plus d'une fois de tourner à l'imprudence ; et leur nouveau soldat, Iwen-Yraz, justifia vaillamment la générosité du Roi.

Quant à Liskoët, il se battit en homme qui avait promis de mourir, et voici comment il tint parole.

S' étant trouvé enveloppé avec Henri par un gros d'assiégés sortis à l'improviste, il aperçut trois arquebuses braquées contre le Roi, si bien qu'il n'eut que le temps de se placer devant lui, et de recevoir ♦toute la décharge à sa place. Comme il était beaucoup plus grand et plus gros que le Béarnais, celui-ci n'essuya pas une égratignure, et le baron tomba frappé par les trois balles : la première s'amortit sur son corselet, la seconde se logea dans ses cuissards, et la troisième lui traversa la joue. Ce fut l'étourdisse-

LE SIÈGE DE BEAUVOIR. iW

ment causé par celle-ci qui le renversa. Mais le Roi vit qu'aucune de ses blessures n'était mortelle, et, lui rendant dévouement pour dévouement, il le fit enlever en essuyant une nouvelle arquebusade. Heureusement, elle n'atteignit que son casque, dont elle enleva le panache; — et pourtant cet accident faillit avoir les suites les plus graves.

Ne voyant plus flotter dans l'air ces plumes blanches qui leur servaient de ralliement, les Lansquenets crurent le Béarnais mort, et cette pensée fit tourner le dos aux plus intrépides. Henri s'en aperçut à temps, et courut arrêter la déroute,

— Me voilà! me voilà, compagnons! retournez la tête ! cria-t-il dans les rangs, l'épée nue à la main ; je suis plein de vie, jarni- Dieu ! soyez pleins de courage !

Et tous revinrent si bien à la charge, que les assiégés prirent la fuite.

Ce fut alors que le Béarnais, sûr de la victoire, poussa le noble cri qui terminait toutes ses batailles :

— « Plus de sang! épargnez les Français! tous les Français à merci! »

Au même instant, Tartillerie des pataches ayant répondu à celle des assiégeants, les habitants de Beauvoir demandèrent à capituler, et les deux partis mirent bas les armes.

Henri reçut en pleine tranchée les chefs de la garnison et les magistrats de la ville. Dans leur empressement à se rendre , ceux-ci n'avaient pas même apporté ce qu'il fallait pour rédiger les articles ; le Béarnais leur en fît courtoisement l'observation.

— c( A quoi bon écrire ? repartit le sénéchal ; la parole du roi de Navarre nous suffit! »

Cette confiance leur valut des conditions favorables. Le Roi ne changea dans Beauvoir

que la garnison, et celle de Mercœur sortit, vies et bagues sauves, laissant seulement son enseigne au Béarnais.

La première pensée de Henri, dans sa nouvelle conquête, fut de recueillir tous les blessés, amis ou ennemis, et de leur faire donner sous ses yeux les premiers soins.

Entendant alors quelques jeunes officiers plaisanter sur le malheur de leurs adversaires :

— a Silence et respect, messieurs ! leur dit-il avec sévérité ; ce moment est celui des larmes, surtout pour les vainqueurs! »

En effet, les railleurs en virent une briller dans ses yeux, et l'exemple les frappa plus encore que la leçon.

Dans la grande salle du château, abandonnée précipitamment par les Ligueurs, le Roi trouva la copie d'une bulle du pape Sixte- Quint, qu'il ne connaissait pas encore, et qui contenait son excommunication.

150 ÀLIÉNOR.

Dégainant le glaive de vengeance, suivant le droit de sa charge, cûHitre un enfant de colère, race bâtarde et détestable de l'illustre famille des Bourbons, le Saint-Père déclarait Henri, jadis roi de Navarre, hérétiijueet relaps en hérésie^ coupable de ièse*majesté divine, et, comme tel, déchu, lui et ses héritiers, de toutes royautés^ principautés, duchés, domaines, seigneuries, dignités et honneurs, et incapable de succéder à quelque duché, principauté, seigneurie ou royaume que ce fût, spécialement au royaume de France, dans lequel il avait commis de si énormes forfaits et crimesy etc., etc., etc.

Le Saint-Père terminait en exhortant son fils en Jésus-Christ, Henri, troisième du nom, roi de France Très-Chrétien, à travailler à l'exécution de cette si juste sentence, afin de se rendre agréable au Dieu tout-puissant.

— Ainsi soit-il! dit le Béarnais, à qui cette lecture avait rendu sa bonne humeur.

LE SIÉÔË DE bEALVOlR. Hi

Malheureusement pour Sixte-Quint, ajoutat-il en déchirant la bulle, il a compté sans son hôte quand il a compté sur Henri III ; mon cher beau-frère dépense plus de temps et d'argent à élever ses singes, ses perroquets et ses épagneuls de Lyon, que je n'en emploie à lui prendre ses châteaux et ses villes... Cependant la lettre de Sa Sainteté vaut une réponse, et la voici»

Aussitôt il saisit une plume^ et traça lés lignes suivantes :

Henri, par la grâce de Dieu, roi de JSavarre, prince souverain de Béarn, premier pair et prince de France, i, s^ oppose à la déclaration et excommunication de Sixte V, soi-disant pape de Rome, la maintient fausse, et en appelle comme d'abus à la cour des pairs de France ; dit et soutient que M. Sixte, soi-disant pape (sauf sa sainteté), en a faussement et malicieusement menti, et que lui^-même est hérétique, ce que Henri de

iSl ÂLIÉNOR.

Navarre fera prouver en 'plein concile libre et

légitimement assemblé Proteste cependant de

nullité, et de recourir contre ce prétendu pape Sixte et ses successeurs, pour réparation de l'in» jure à lui faite et à la maison de France, espérant que Dieu lui fera la grâce de venger ladite injure, implorant à cet effet l'aide et secours de tous les rois, princes, villes et communautés, vraiment chrétiens et alliés à la couronne de France, contre la tyrannie et usurpation du pape et des Ligueurs, ennemis de Dieu, de l'Etat, de leur loi, et du repos général de toute la chrétienté. Signé Henri de Bourbon , Roi de Navarre.

Le Béarnais chargea La Noue de faire parvenir cette pièce à Rome; et quelques semaines après, elle y fut affichée par une main inconnue sur les célèbres statues de Pasquin et de Marforio, sur les murs de toutes

les églises et jusque sur la porte du Vatican.

Les grands génies et les grands ennemis sont faits pour se comprendre. Pendant que Taudace du roi de Navarre plongeait toute la ville et tout le conclave dans la stupeur, Sixte-Quint, plus profond politique que pieux apôtre, conçut dès ce jour-là pour son digne adversaire l'admiration et la sympathie secrètes qu'il laissa plus d'une fois éclater depuis, tout en continuant de le persécuter.

Un tel résultat valait bien la prise de Beauvoir,

Vers la fin du mois suivant, le Béarnais marchait sur Paris, Liskoêt relevait de ses blessures, et la baronne mourait avec les dernières feuilles...

m AUÉNOR.

Avant de rendre Fâme, elle fit venir la kloarek, et, seule avec lui et Aliéner, elle lui parla ainsi :

— Je vais bientôt retourner à Dieu, Mikel, et vous allez reprendre le chemin de Kemper. En passant à Rustéfan, vous annoncerez ma mort à M. le recteur de Pont- Avenn, et vous lui remettrez ce message.

Elle tira de son sein une lettre cachetée de noir, qu'elle ordonna au kloarek de serrer avec le plus grand soin.

— Songe» bien, reprit-elle, ranimant sa voix éteinte, que jamais dépôt plus important et plus sacré n'aura été confié à votre discrétion... Mes suprêmes volontés, les volontés du Seigneur, sont là dedans!... Vous avez dans les mains Tavenir de ma fille en ce monde et le repos de mon âme dans l'autre. . . Jurez-moi que d'ici à quinze jours vous aurez remis cela au recteur de Pont- A venu!...

Le kloarek fit le serment qui lui était demandé. Un mystérieux espoir illumina le dernier regard de la baronne... Elle se fit donner sa fille, qu'elle serra convulsivement dans ses bras. Puis, un rayon du soleil de novembre étant venu au-devant de son âme, elle la laissa doucement remonter au ciel...

Quelques semaines après, ses restes furent transportés à Pont- Avenu, où ils furent inhumés dans Téglise de la paroisse.

^première )j)artie.

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