Aliénor, prieure de Lok-Maria
La grande salle était située au premier étage du château, dans la tour du Gouverneur. À en juger par les traces qu'on en démêlait encore l'an dernier, à travers la démolition officielle de cette tour, on y arrivait par un escalier pratiqué dans un mur de dix pieds
d'épaisseur, après avoir traversé l'étroit espace où se voit encore la citerne, et où s'élevait l'ancienne chapelle du château. Les fenêtres de la salle devaient regarder, au midi, sur le port, et de là sur toute la baie de la Forêt; à l'ouest, surlepont-levisde la citadelle, et de là sur la route de Kemper. L'ameublement de la pièce n'était pas aussi simple qu'on eût pu le présumer d'un château-fort, habité assez rarement. Quelques visites des ducs de Bretagne et en dernier lieu de la duchesse Anne, la richesse d'ailleurs et l'amour -propre des habitants de Concarneau, avaient fait de cette demeure un séjour digne d'un personnage comme le duc de Mercœur. Seulement, chaque époque ayant apporté son luxe et son goût, les modernes chefs-d'œuvre de Bernard de Palissy brillaient sur des bahuts gothiques, auprès des hanaps massifs du quatorzième siècle.
Les portières du moyen âge pendaient aux cintres sculptés par la Renaissance, et les vieux fauteuils en bois ciselé avaient été couverts de satin rayé d'or, venu de Tours.
Avant que la porte de la salle s'ouvrît aux officiers du duc , il y était enfermé depuis une heure avec sa femme ; et tous deux tenaient un conseil particulier dans lequel ils n'étaient pas d'accord.
Debout, avec une sorte de respect et dans un costume très-simple, quoique fort riche, devant la duchesse qui était vêtue de blanc avec une recherche extraordinaire, le prince lui parlait d'un air de déférence et presque de soumission, qui contrastait singulièrement avec sa taille altière et sa mâle figure (1).
(i) Au moment de corriger les épreuves de ce chapitre, et tout en poursuivant nos redierches, nous devons à rol>li»eanre de MM. les conservateurs du cabinet des estampes, à la ftiblio-
C'estque l'orgueilleuse et séduisante Marie de Bretagne avait dompté son époux comme ses lieutenants, et toute l'autorité qu'elle
thèque royale, la découverte de plusieurs portraits fort remarquables du duc et de la duchesse de Mercœur, dont les recueils de Montcornet, d'Odieuvre et de Caignières ne nous avaient donné que de grossières images. Ces deux personnages étant historiquement les plus importants de notre livre après Henri IV, et n'étant pas d'ailleurs généralement connus, les détails qui suivent ne sauraient manquer d'à-propos. Les quatre portraits du duc, dont un le représente à cheval, se ressemblent si parfaitement, qu'ils doivent inspirer la plus grande confiance. Le premier est signé Thomassin, le second Jérôme Wierx, le troisième Antoine Wierx, et le quatrième Tho. de Leufo. Les uns et les autres sont entourés d'inscriptions telles que celles-ci :
Tu vois dépeint Philippe de Lorraine En deux tableaux pleins de diversité.
En ce portrait gist sa face hautaine, Et en ces vers son courage indompté.
Mereurii ducis ora vides, quo prxside tellu» Armorica innumerit fulget decorata trophxit. O deciu Austrasiœ, pietas tutaU, fidesque, fternas statuunt tua circuni tempora lauros.
Une autre inscription compare Philippe de Lorraine à son
avait prise sur lui suffisait à peine à raffermissement de ses irrésolutions.
En ce moment-là même , cet homme , si
aïeul Godefroy de Bouillon, et lui promet une gloire pour le moins égale à celle du conquérant de Jérusalem. Mais si les poètes ont exagéré le mérite du duc de Mercuur, les peintres n'ont point flatté sa ('pure, et leur sévérité nous est un nouveau garant de leur franchise. La première chose qui frappe dans ces portraits, c'e>t une double ressemblance avec deux types moins opposés qu'on ne croit, celui de Henri IV et celui de Rabelais. Otte ressemblance, quant à Rabelais, réside plutôt dans l'ensemble des traits que dans aucun trait particulier, mais elle n'eu est peut être que plus frappante. Le tour du visage est presque rond. Le nez, assez court verticalement, se prolonge horizontalement et s'élargit vers le bout. Le front, large et développé, est la plus belle partie de la ligure. Les cheveux, épais et courts, se hérissent en petitps boucles naturelles, tout à fait comme ceux de Henri IV. Le même rapport est saisissant dans la bouche aux lèvres épaisses, dans la barbe entière, allongée en pointe sur une petite fraise, et dans les moustaches retroussées en croc sur les joues, jusqu'à la hauteur des pommettes. Le sourire rappelle complètement celui de l'auteur de Gargantua. Quant au caractère du prince de Lorraine, il est tout entier dans le port de la tète, dans le front et dans le regard. Le port de la tète exprime
énergique et si puissant l'épée à la main , si versé dans les sciences exactes et dans les langues mortes ou vivantes, doué pour l'exé-
bien l'intrépidité militaire. Le front est assez spacieux pour contenir de grandes pensées; mais le regard, malgré son éclat et sa vivacité hardie , a une inconsistance et une inquiétude qui ne peuvent l'assimiler qu'à celui du lièvre. Du reste, ces portraits sont d'accord avec un autre portrait, non moins curieux, que nous trouvons dans un in-12 imprimé à Cologne, en 1689, sous ce titre : L'Histoire de Filippe-Emanuel de Loraine. duc de Mercœur, dédiée à Sa Majesté Apostolique. Nous reviendrons sur cet ouvrage, qui est excessivement précieux, et auquel nous avons beaucoup emprunté. 11 ne porte pas de nom d'auteur, mais on l'attribue généralement à Brûlé de Montpleinchamp. Voici comment il peint son béros, qu'il a nécessairement flatté autant que possible ( nous maintenons l'orthographe de l'original ) : « La « Maréchale de Retz avoit coutume de dire en général que les c Princes de la Maison de Loraine étoient parmi les autres Prin- « ces, ce que les princes sont parmi les peuples; mais il est « certain que cette distinxion convenoit singulièrement à nostre
* Duc de Mercœur... Tous ceux qui l'ont vu, rendent té-
• moignape qu'on l'auroit pris pour ce qu'il estoit, quand bien il « se seroit déguisé. Tout parloit dant lui. Sa mine estoit de ces « impérieuses à qui les ancien* destinoient la rotauté. Dans un
cution de facultés si brillantes et si solides, cet homme était plus faible, plus indécis et plus absorbé que jamais, devant la grandeur
siècle pareil au nostre , où les perruques sont de si grand usage, il auroit paru d'une beauté à charmer, puisqu estant sans cheveux, selon la coutume du temps, il ne manquoit d'aucun atrait. Il avoit la tète assez grosse, niais elle étoit proportionnée à sou corps. Sa charnure étoit blanche, et son teint coloré. Il ne faloit que voir son front pour i contempler le siège de la prudence, de la pudeur, de la franchise et de la sérénité. On ni voioit ni ride, ni uuag»; et, comme il portoit les cheveu* bien courts, on lui voioit le front dans toute sa hauteur et dans toute sa largeur. Les sourcils lui estoient majestueusement et égallement voulez ; le nez lui étoit héréditaire, car on remarque que les Preux de la Maison de Loraine l'ont assez long. Mais il n'étoitpas fort aquilin, ee qui découvroit ta grande douceur! ... Le plus brillant de son visage estoit son œil. 11 estoit grand, vif, bien ouvert, étiucellant, mais chaste et nullement menaçant. Il avoit les joues honnêtement remplies, la bouche petite, le menton un peu long.... Sa mine n'estoit pas pour inspirer de la terreur, si pour s'accommoder à l'humeur du siècle, et pour conformer son extérieur à sa destinée, il n'avoit rabatu de sa douceur. Il portoit la moustache retroussée à l'espagnolle, et la barbe pleine et un peu au dessous du
de son entreprise. Comme l'éminent philosophe qui devait illustrer la France un siècle plus tard, le duc de Mercœur était frappé d'une sorte de folie ; c'était de voir toujours
« menton, à la françoise ; car les François d'alors la nourris- « soient, ainsi qu'il paroit au portrait de Henri IV; avec cette « différence néanmoins qu'il ne la portoit pas large, ma's plutôt « en poiule. Il avoit le reste du corps très-bien proportionné et » robuste, et à le voir, on lui anroit auguré cent ans de vie et « de vie vigoureuse. C'ettoit un César à cheval, cl un Alexandre t à pic ! La nature lui avoit donné de l'aptitude à ces exercices, • et l'art l'i avoit rendu tout à fait accompli. »
Quant à la duchesse de Mercœur, à In juger par ses portraits, malgré la grossièreté du burin, ce devait être une des plus belles personnes de son temps. Jamais, dans le blanc ovale d'un visage encadré de cheveux châtains, des traits formés et assemblés à plaisir n'exprimèrent plus de grâce et plus de majesté, plus de finesse et plus de profondeur, plus de fermeté et plus de coquetterie. Il y a un certain pli du front, près de l'arc du sourcil gauche, qui dénote une ténacité de caractère à toute épreuve, et qui parait incroyable à côté d'un regard plein de mollesse et de langueur, et d'un sourire où semblent nicher toutes les naïvetés de l'innocence avec toutes les ardeurs de la passion. La princesse d'ailleurs est forte et grande ; elle a la taille, le port et la tour-
et partout un abîme ouvert sous ses pas (1).
Cette fatale disposition, jointe à une dévotion exagérée, compromettait ses plus grandes pensées et ses plus heureuses tentatives; elle le jetait dans un dédale de précautions et de superstitions mesquines, et elle lui était non-seulement son assurance, mais jusqu'à sa dignité , toutes les fois qu'il fallait payer de sa personne et de sa parole ailleurs que sur un champ de bataille.
— Je vous le répète, madame, disait-il en tordant sa longue moustache , nous nous sommes embarqués, je le crains, dans un projet impossible.
— Si ce mot-là est encoro français, il n'est plus breton, monsieur! répondit l'audacieuse
nure d'une reine ; — si bien que l'on conçoit, rien qu'à la regarder, l'ambition qui la faisait tendre à monter à sa place.
(1) Tout le monde sait, en effet, que telle était la petitesse attribuée au grand Pascal, sur ses dernières années.
héritière des Penthièvres. Avant un mois, le maréchal d'Aumont aura quitté la Cornouaille, et vous serez rentré dans Kemper, dont la clef nous est rendue !
— La clef!... C'est vrai... Mais cette clef peut devenir celle de notre prison ! Car, madame, savez-vous bien que j'ai plutôt l'air, avec ma petite troupe , de me réfugier dans cette forteresse que de l'occuper en conquérant?
— Tant mieux ! Plus le maréchal vous croira faible, plus vous serez fort en effet ! Dans quelques jours, Mor-Vaniel vous donnera cinq mille hommes.
— Cinq mille paysans.
— Cinq mille Bretons, monsieur! Nous sommes payés pour savoir ce qu'ils valent. Et puis vous avez les Espagnols de Krozon.
— Les Espagnols ! répéta le duc en hochant la tête ; ils deviennent bien fiers et
bien puissants chez nous, madame !... Et je crains que nous n'ayons bientôt besoin de secours contre de tels auxiliaires.
— Je pense comme vous , monsieur ; en attendant, il faut nous en servir. — Mais cette question n'est pas la plus pressante. A qui donnerez-vous le commandement de Concarneau ?
— A qui ? à qui ? dit le prince, je vous avoue que je n'en sais rien.
Et il se mit à marcher à grands pas dans la salle.
— Je ne puis offrir ce fort à don Juan d'Aquila devant Mor-Vaniel qui l'a pris, et je ne puis l'offrir à Mor-Vaniel devant don Juan d'Aquila qui veut l'avoir.
— Qui veut lavoir ! dit la princesse, estce que la volonté de messire d'Aquila est votre loi ?
— Jamais! s'écria le duc de Mercœur,
qui porta la main sur la garde de son épée. Et, retrouvant dans ce geste l'intrépide capitaine, Marie profita du moment pour lui dire : — Vous ne pouvez refuser le commandement de Konk au Ligueur; ce serait lui enlever son bien !
— C'est vrai, repartit le duc, qui sembla résolu ; mais une nouvelle réflexion le jeta dans une perplexité nouvelle.
— Mor-Vaniel n'est pas un de mes lieutenants ; je lui ai donné une tolérance, et il a soulevé les paroisses , voilà tout; mais je ne l'ai jamais reconnu en public, beaucoup de mes officiers enfin ne voient en lui qu'un batteur d'estrade.
— Un batteur d'estrade ! s'écria la duchesse avec indignation ; Mor-Vaniel est notre plus ferme appui, monsieur le duc; et plus ses rivaux l'abaissent, plus vous devez le relever aux yeux de tous ! D'ailleurs,
l'indépendance où vous l'avez laissé ne saurait durer sans danger pour nous-mêmes. A force de n'être attaché à aucun parti, il peut un jour se détacher du nôtre , s'il n'y voit plus l'intérêt de la Bretagne; je ne vous prie plus, je vous conjure de lui remettre le commandemeilt de Concarneau.
Mercœur, appréciant les raisons de la duchesse, lui baisa galamment la main, prît la plume qu'elle lui présentait et se mit à écrire :
« De par le Roi....
— Quel roi? demanda fièrement Marie.
— C'est juste, reprit le duc; et il substitua ces mots :
« En l'absence d'un roi. »
— Mon Dieu ! pourquoi ne pas le retrancher de vos actes, quand il est retranché du royaume? interrompit la princesse, en effaçant la ligne d'un trait de plume.
1« ÀLIENOR.
Mais le duc prit une autre feuille de papier, et recommença tranquillement :
« En l'absence d'un roi, de par la Sainte- Union, nous, Philippe-Emmanuel, prince de Lorraine, duc de Mercœur, comte de Martigues...
— Et de Penthièvre, dit la duchesse.
« Et de Penthièvre, gouverneur de la province de Bretagne....
— Du duché de Bretagne, monsieur le duc !
Mercœur poussa un soupir, et poursuivit dune main agitée... Quand il arriva au nom de Mor-Vaniel , il s'arrêta court , et roula la plume entre ses doigts.
— Eh bien, vous hésitez encore ?
— Je ne sais si je dois écrire Mor-Vaniel ou Portzampark.
— Ce sont deux nobles noms, messire ! — et vous n'avez que l'embarras du choix.
Le prince commença une Si, continua un Pj et allait finir par un D, lorsqu'il dit tout à coup :
— Il vaut mieux laisser le nom en blanc, nous le remplirons pendant le conseil.
Et délivré ainsi de son indécision , il acheva rapidement l'acte, et y mit le cachet de ses armes.
— Toujours le même ! soupira Marie.
Parles hermines ducales! pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas fait homme ?
— Maintenant, reprit Mercœur en se levant, on peut introduire nos officiers.
— Un instant ! interrompit la duchesse. Tout ce que vous avez à dire est-il bien fixé dans votre tête?
— C'est fixé plus sûrement sur ceci , répondit le prince.
Et iï montra en souriant des notes écrites sur les marges d'un petit livre des Évangiles