II
qu'il portait toujours avec lui (1). Il le posa, ouvert à cette page, sur la table en face de son fauteuil, et, appelant un de ses écuyers, il lui dit d'ouvrir les portes de la salle.
Mais auparavant, Marie de Bretagne, ayant remarqué la négligence de son costume, commanda à l'écuyer d'apporter le chaperon de velours, le manteau et le collier de monseigneur ; elle lui attacha elle-même le collier sur la poitrine, rajusta les tuyaux de sa
(1) Le duc de Mercœur, pour réparer ce manque de mémoire et de présence d'esprit dans le conseil, avait fait les efforts les plus héroïques et les plus infructueux. I! avait fortifié son esprit, vaste et solide d'ailleurs, de l'étude de plusieurs langues et des sciences les plus abstraites, notamment des mathématiques, sur lesquelles il était, la plume à la main, d'une force à défier son professeur, le célèbre Broscius. Il s'enfermait souvent des semaines entières pour apprendre par cœur les livres de Ronsard, qui était son poète ; de Guichardin, son historien j de Sénèque, son philosophe, et de Plutarque, son politique. [Hist. du duc de Mercœur, p. 259.) Mais toutes ces tentatives, en restant inutiles, n'avaient fait qu'augmenter encore sa méûance de lui-même.
fraise, remit son nœud d'épée à sa place, et lui donna la main jusqu'à l'estrade qui devait l'élever au-dessus des autres.
Toutefois le duc n'y fut pas plutôt installé, qu'au lieu de profiter de la supériorité de cette position, il se mita deux genoux devant la table ; il tira de sa ceinture quelques reliques ornées de sa devise : Plus de foi que de vie, une image de saint Philippe en or ciselé, un médaillon représentant son cousin de Guise assassiné par Henri III ; et, s'inclinant sur ces objets sacrés, il récita à voix basse une courte prière. La duchesse fit signe à l'écuyer d'attendre, et la porte s'ouvritquand le prince fut relevé sur l'estrade.
Douze à quinze personnages entrèrent aussitôt dans la salle. C'étaient, outre Mor- Vaniel et Tré-Maria, le coronal don Juan d'Aquila, le seigneur de Talhouet Kérédern,
gouverneur de Redon , le marquis de Belle- Isle (1) , le comte de la Maignane , les sieurs de Rosampoul, de Rostaing, quelques gentilshommes de moindre importance, un sénéchal de Kemper , plusieurs hommes de loi, et deux ou trois prêtres du pays.
La plupart étaient vêtus avec le plus grand luxe, portaient des chaînes d'or, des bagues de diamant, des broderies merveilleuses, avec l'écharpe rouge et la croix de la Ligue brochant sur le tout.
Don Juan d'Aquila était noir des pieds à la tête; ses chausses étaient en satin noir, sa trousse en drap noir, sa fraise en dentelle
(1) Tous ces personnages sont bistoriqu.es. Ce marquis de Belle-Isle est Charles de Gondy, qui épousa Antoinette d'Orléans- Longueviile. Charles de Gondy mourut avant son père à l'affaire du Mont-Saint-Michel, en Normandie, et ce fut son fils qui succéda à son aïeul dans le duché de Retz. « Charles de Gondy, mar- « quis de Belle-Isle, était une des belles ainïliés du duc de Mer- « cœur, » dit l'auteur déjà cité de l'histoire de ce prince.
noire, son justaucorps et son manteau en velours noir, son chaperon en feutre noir ; ses cheveux, sa barbe et ses yeux n'étaient pas moins noirs que le reste, et son teint seul était d'un jaune olivâtre.
À la tête de tous marchait , en robe violette, la croix d'or au cou, le frère du baron de Rustéfan , monseigneur Charles du Liskoët, nouvellement nommé à Tévêché de Kemper, dont il allait prendre possession.
A sa figure noble et austère, solennelle et recueillie, on reconnaissait le prélat qui mettait les intérêts du ciel au-dessus des intérêts de la terre, et lançait parfois les foudres de l'Église contre les Ligueurs aussi bien que contre les protestants.
Il montra que cette sévérité allait jusqu'à l'intolérance, en s'écartant avec dédain de Mor-Vanielj. qu'il venait d'apercevoir auprès de lui. Don Juan d'Aquila ne manqua pas
d'imiter cet exemple, et d'entraîner à l'autre bout de la salle tous les gentilshommes qui l'entouraient.
De cette façon, le Ligueur resta seul de son côté avec Tré-Maria. Mais au lieu de s'en offenser, il sourit d'un air ironique ; car il se trouvait isolé avec la duchesse, et la place d'honneur lui demeurait par le fait.
Cependant Marie de Bretagne rougit de colère et d'indignation ; elle voulut dédommager Mor-Vaniel par une marque d'estime particulière, et elle s'entretint familièrement avec lui, tandis qu'elle rendait à peine une inclination de tête aux profonds saluts de tous les autres.
— Chacun s'éloigne ici du brigand , madame, dit le Ligueur assez haut pour être entendu de quelques-uns.
— Ils feraient mieux de se rapprocher de lui , en l'imitant, répondit la princesse sur
le même ton; je préfère les brigands qui prennent les villes , aux capitaines qui les laissent prendre.
Plus d'un lieutenant du duc se mordit la moustache à ces paroles.
— Messieurs, dit Mercœur, après avoir invité tout le conseil à s'asseoir; (et le tremblement imperceptible de sa voix , la légère pâleur de son visage , le geste par lequel il ouvrait et fermait son Évangile, indiquaient toute la peine qu'il avait à se posséder et à s'exprimer dignement;) — Messieurs , nous devons d'abord grâces et honneur à monsieur de Portzampark, pour le signalé service qu'il vient de rendre à notre sainte cause en remettant dans nos mains la forteresse de Concarneau. La manière dont il a fait cette conquête n'est pas moins heureuse que la conquête elle-même. Nous étions résignés aux plus grands sacrifices pour rentrer en
possession de Konk, et grâce à M. de Portzampark nous n'avons pas dépensé un écu au soleil, nous n'avons pas brûlé une amorce, et nous n'avons eu que la peine d'entrer triomphant dans ce château.
Deux ou trois seigneurs bretons joignirent seuls un mot au sourire de la duchesse pour féliciter Mor-Vaniel, et le duc poursuivit après quelques minutes de silence :
— Il s'agit maintenant de mettre à profit notre victoire, et de pousser à bout la grave enl reprise où nous nous sommes hasardés ; en un mol, il faut reprendre Kemper au maréchal d'Aumont, et chasser les troupes royales de la basse Cornouaille. Plusieurs chemins sont ouverts pour arriver à ce but : nous pouvons assiéger directement et simplement le maréchal dans Kemper; nous pouvons le placer entre deux feux en demandant aux Espagnols de Krozon de venir l'attaquer par l'Odet ;
enfin , nous pouvons attendre qu'il nous attaque lui-même ou qu'il se tourne vers Krozon , pour surprendre Remper lorsqu'il en aura délaissé la défense. Je vous ai réunis , messires, afin d'avoir vos lumières sur ces différents moyens et de choisir celui qui vous paraîtra le meilleur.
Le conseil se trouva divisé entre les trois avis, et une discussion vive et longue s'engagea sur chaque point.
Plus d'une fois, la duchesse jeta la lumière dans les esprits par une observation spirituelle ou profonde. Plus d'une fois, surtout, elle trouva, pour son mari, la réplique aux raisonnements spécieux qui l'embarrassaient.
Mor-Vaniel garda le silence jusqu'à l'opinion exprimée par don Juan d'Aquila; mais lorsque celui-ci proposa d'attendre l'attaque du maréchal sur Concarneau, et de laisser les Espagnols de Krozon surprendre Kemper,
26 ÀLIÉNOR.
le Ligueur, alarmé de la faible résistance du duc à cet avis, s'écria d'une voix solennelle, en s'avançant jusqu'au milieu de la salle :
— Le jour où les Espagnols, quiontdéjàen Bretagne Blavet et Krozon, y auront encore Kemper ou toute autre place de l'intérieur , ce jour-là, je vous le prédis ! les Bretons briseront le pacte catholique en se levant comme un seul homme, et se réuniront au premier parti qui voudra les aider à sauver leur pays du joug étranger.
— Qui parle ici de joug étranger? s'écria le coronal avec hauteur. Il s'agit des intérêts de la Sainte-Union, et non pas des ambitions particulières.
— Voilà, en effet, le mot d'ordre du roi votre maître, seigneur d'Aquila ! Vous l'avez appris par cœur, et vous ne manquez jamais de le proclamer. Mais il est temps que la voix d'un Breton s'élève devant monsieur le
duc, contre les intentions véritables de Sa Majesté Philippe II. Ce prince veut jouer chez nous, derrière la Ligue, le rôle que jouait, il y a deux cents ans, le roi Edouard d'Angleterre , derrière l'illustre Jeanne de Montfort , contre l'aïeule non moins illustre de madame la duchesse. Il prétend mettre l'infante Isabelle sur le trône vide des Valois, et pénétrer en France par les portes de la Bretagne. Quant à moi, je déclare que jamais mon épée ne sortira du fourreau pour ouvrir aux étrangers la route des places fortes de mon pays. J'aimerais mieux courber la tète sous le joug français le plus pesant, que de céder un seul pied de terre bretonne aux Espagnols ; et je me joindrais plutôt, pouf les renvoyer chez eux, aux troupes hérétiques du maréchal d'Aumont ! Je parle ici , Messieurs , au nom de tout ce qui porte encore un cœur libre en Bretagne ;
28 ÀLIENOR.
et à ceux qui se permettraient d'en douter, je suis en mesure d'en donner la preuve à la première occasion !
Malgré les préventions du plus grand nombre des assistants contre Mor-Vaniel, ces nobles paroles trouvèrent des échos nombreux dans la salle , et don Juan d'Aquila devint pâle de colère.
— Messire, qui parlez si haut, dit-il au Ligueur, et qui prétendez parler au nom de tant de monde , savez-vous bien que vous avez une étrange façon de servir ici monsieur le duc de Mercœur?...
— Je sers la Bretagne ! interrompit fièrement Mor-Vaniel.
— Savez-vous que si je rapportais au roi mon maître les paroles que vous venez de prononcer dans ce conseil, toute alliance serait rompue entre lui et les Ligueurs de France, et qu'il abandonnerait à l'hérésie
cette terre de Bretagne, que sans lui vous seriez fort empêchés de défendre.
— Que Sa Majesté Catholique en essaye ! . . . repartit le Ligueur, et que monsieur le duc ait le courage de la laisser faire !
La querelle n'aurait pas manqué de s'envenimer, si le prince, alarmé du tour qu'elle prenait , n'eût imposé silence aux deux adversaires.
Bailleurs , Mor-Vaniel en avait dit assez pour les intérêts de Mercœur, sans les compromettre. Les Espagnols sauraient désormais que leur ambition ne faisait plus de dupes en Bretagne , et que leur séjour sur les côtes ne deviendrait jamais définitif. Ce point essentiel suffisait pour le moment.
Quant à la marche à suivre à l'égard de Kemper, Mor-Vaniel demanda au duc d'attendre huit jours encore avant d'agir.
—Vous aurez le temps, dit-il, de voir venir
le maréchal, d'étudier sa situation et ses forces, de reconnaître les vôtres, et de prendre toutes vos mesures pour un coup décisif. D'ici là, je m'engage à mettre à votre disposition tout homme qui peut porter une arme à dix lieues à la ronde ; alors, vous aurez le choix entre trois partis également sûrs : ou bien vous assiégerez le maréchal dans Kemper, avec dix mille hommes, s'il se tient sur la défensive; ou bien, s'il marche sur Krozon, vous surprendrez d'autant plus facilement la place ; ou enfin , s'il se tourne contre Concarneau, c'est moi qui, tandis que vous lui résisterez , enlèverai Kemper avec les paroisses. Mais, dans aucun cas, nous n'aurons besoin des Espagnols de Krozon , c'est déjà bien assez de ceux qui nous sont arrivés de Blavet !
Ce conseil, vivement appuyé par la duchesse, par quelques seigneurs bretons, et
surtout par l'indécision du prince, toujours porté au délai, fut adopté malgré les réclamations de don J uan d'Àquila et la résistance belliqueuse de quelques gentilshommes.
— En retardant l'exécution de nos projets, dit le duc, nous courous peut-être le risque de laisser nos ennemis se fortifier contre nous ; mais en avançant cette exécution , nous courons sûrement le risque plus grave d'être trop faibles nous-mêmes. La sagesse nous ordonne d'attendre, Messieurs ; voilà qui est décidé. — Et quoi qu'il advienne au grand jour, ajouta-t-il en se levant de son fauteuil et en se tournant vers les seigneurs impatients de tirer l'épée, nous saurons tous vaincre ou mourir en dignes champions de la foi catholique !
L'illustre capitaine et le vaillant soldat reparurent tout entiers dans la façon dont Mercœur prononça ce paroles. Mais au même
instant, l'homme distrait reparut aussi ; car il allait lever la séance, si la duchesse ne lui eût parlé à l'oreille.
— Vous oubliez le plus pressé ! lui dit-elle vivement. Et le commandement de Concarneau?...
— C'est vrai! s'écria le duc en rouvrant son Évangile.
Et, tout le monde s'étant assis de nouveau, il reprit lentement la parole.
Après avoir exposé derechef l'importance de la forteresse, la nécessité de lui donner un gouverneur, celle où il pouvait se trouver de la quitter au premier jour, celle enfin de la mettre sous la défense du pays , il déclara qu'il avait jeté les yeux pour ce gouvernement sur M. de Portzampark.
Ce nom ne fut pas plutôt entendu qu'un murmure d'improbation remplit la salle, et que plusieurs exclamations partirent du
groupe des Espagnols et de celui de l'évêque.
Ce qu'il y eut de singulier, c'est que Mor- Vaniel lui-même parut moins satisfait que surpris de l'offre du prince ; et à voir la contrariété qui se peignit sur sa figure, il allait répondre par un refus poli, quand il remarqua l'orgueilleux étonnement de ses rivaux.
Alors, un sourire d'ironie, plus orgueilleux encore, effleura ses lèvres. Et, après s'être incliné courtoisement devant le duc, il promena un regard intrépide tout autour de lui, attendant et défiant les réclamations de qui que ce fût.
La voix la plus révérée du conseil s'éleva la première. Monseigneur Charles du Liskoët demanda à présenter au duc quelques observations en particulier....
— Et pourquoi pas en public? repartit Mercœur, avec un mouvement que la duchesse applaudit du regard. Craignez-vous
donc d'attaquer en face M. dePortzampark, ou voulez- vous me prévenir contre un gentilhomme qui a ma confiance ?
— Parlez, monseigneur, dit froidement Mor-Vaniel, mon respect ne vous protégera pas moins que la couleur de votre habit.
— Mon habit me fait un devoir de proclamer la vérité ! reprit l'évêque en jetant un regard sévère au Ligueur et à Tré-Maria. M. de Portzampark a brisé son épée de gentilhomme, comme son chapelain et son lieutenant a déchiré sa robe de prêtre, le jour où tous deux ont jeté, du haut des tourelles de nos manoirs, les brandons de la guerre civile jusque sous l'humble toit de nos chaumières. Trop de sang a déjà coulé sur les champs de bataille, entre les guerriers armés pour et contre la sainte cause; celui des paysans n'était pas fait pour arroser les campagnes que leurs sueurs doivent seules féconder!
— Avec la grâce et la bénédiction de Dieu, monseigneur, dit Tré-Maria en faisant un signe de croix pour se disposera répondre...
Mais le Ligueur, lui imposant silence, s'écria lui-même avec vivacité :
— Ce sont les chaumières brûlées par les Français et les Espagnols qui ont allumé la guerre dans nos campagnes, monsieur du Liskoët! Je n'ai soulevé les paroisses que pour leur défense, et armé les Bretons que pour sauver la Bretagne. N'étant ni un lieutenant du roi ou de la Ligue, ni un capitaine, ni un prélat, ni un coronal de Sa Majesté Catholique, j'ai eu l'air d'un brigand ; sans doute 1 Mes paysans même ont souvent mérité ce titre; je le sais. Ils n'ont pas plus épargné le sang des ennemis que leur propre sang ; je l'avoue. Enfin, malgré tous mes efforts pour les contenir, je n'ai pu en faire une armée régulière, les empêcher de battre l'estrade sur les
fiefs des seigneurs, comme les seigneurs l'avaient battue sur leurs fermes ; je conviens de tout cela. Mais, si mon pays ne peut se guérir que par un remède héroïque, le crime en est à ceux qui le dépouillent et le déchirent jusque sur son lit de souffrance, et non pas à ceux qui l'aident à se relever une dernière fois, en lui remettant à la main celte épée de François II, rouillée depuis cent ans sous son chevet !
Le Ligueur prononça ces paroles avec tant de feu, et les accompagna d'un geste si énergique, que la blessure fermée par le Pillaouer se rouvrit à sa tempe ; et un filet de sang vermeil, jaillissant sous ses cheveux blonds, descendit le long de ses joues jusqu'à la dentelle de sa fraise.
En même temps, on le vit pâlir et s'appuyer sur le dossier d'un fauteuil... de sorte qu'une partie des gentilshommes, exaltés par sa voix, et le duc lui-même, firent un
mouvement pour aller le soutenir. Mais,s'appuyant sur la main de Tré-Maria, Mor-Vaniel les remercia par un sourire, et leur dit poliment que cela n'était rien...
Il ajouta qu'il avait reçu cette égratignure le jour de l'assaut, sur la route de Kemper. ..
Et, Tré-Maria ayant complété son récit par l'aventure des deux assassins, le visage du coronal devint si rouge qu'il fut obligé de détourner la tête....
Cependant le Ligueur cherchait dans son justaucorps de quoi étancher le sang qui coulait toujours...
La duchesse, devenue plus pâle que luimême, remarqua ce mouvement la première. Aussitôt, elle arrache l'écharpe qu'elle portait au cou, s'élance vers le blessé comme pour le panser elle-même; puis, s'arrêtant brusquement et baissant les yeux, jette d'une main émue l'écharpe au chapelain.
Tré-Maria la recueille du plus grand sangfroid, en déchire une moitié, dont il enveloppe le front de Mor-Vaniel, et remet l'autre moitié à la duchesse, qui la ressaisit par un geste involontaire.
Ce fut à ce moment que le coronal se retourna,— et après avoir été rouge de honte, il devint pourpre de fureur.
Aussi, voyant le Ligueur remercier la duchesse par un profond salut et reprendre son impassible attitude en s'excusant d'avoir interrompu le conseil :
— Tout ce que vient de dire M. de Portzampark, s'écria l'Espagnol, eût été fort beau du temps de Jeanne de Montfort ou d'Anne de Bretagne; mais il ne s'agit point ici de détacher l'Armorique de la France et de reforger la vieille couronne ducale ! . .
La princesse tressaillit à ces mots, et faillit y répondre par des paroles imprudentes. Il
ne fallut rien moins pour l'en empêcher qu'un geste impératif de son mari.
— Il s'agit, poursuivit don Juan, de repousser les hérétiques de cette province, comme de tout le royaume, et de mettre, pour le moment, Concarneau sous la garde d'un officier de M. le duc. Or, M. de Mor- Vaniel ou de Portzampark est ce qu'on appelle un officier sans brevet... Partisan fort utile et fort dévoué peut-être, quoique bien indépendant, à mon avis, qu'il butine et guerroie à sa guise avec son armée de paysans ; à la bonne heure ! Mais je pense qu'on ne saurait lui confier la garde d'une forteresse comme celle-ci, sans offenser tous les capitaines, ici présents, qui portent le brevet de lieutenants de la Sainte-Union.
A cette insolente objection, Mor-Vaniel répondit par une réfutation péremptoire ; le coronal, exaspéré, reprit sur un ton me-
naçant; le Ligueur, quoique plus contenu, ne resta pas en arrière ; bref, le différend allait se terminer par une provocation, — lorsque le duc de Mercœur, dont l'Espagnol réveillait l'humeur belliqueuse en laissant deviner ses vues particulières sur Goncarneau, termina la querelle par se lever de l'estrade et par remettre à Mor-Vaniel le brevet de gouverneur.
— Je vous rends ce que vous m'avez donné, messire, lui dit-il en lui serrant la main ; et, n'en déplaise à M. le coronal, ceci ne m'acquitte pas encore envers vous. — Telle est notre volonté, Messieurs, reprit-il à haute voix. A notre défaut, et pour tout ce qui concerne la forteresse, chacun prendra les instructions de M. de Portzampark.
Et, comme redoutant de revenir sur cette résolution, il allait définitivement lever la séance, — si Mor-Vaniel, le retenant par un
salut, ne l'eût prié de l'entendre encore.... Malgré le nouveau lien dont la duchesse venait de le rattacher à elle, par la main de son mari, le Ligueur était plus décidé que jamais à partir pour Rustéfan.
— Monseigneur, dit-il au duc, avec la soumission la plus respectueuse, j'aurais décliné d'avance le grand honneur que vous daignez me faire, si les paroles de MM. du Liskoët et d'Aquila ne m'eussent rendu cette satisfaction indispensable. Je l'accepte donc devant eux, devant tous, pour qu'ils sachent que je m'en crois digne, comme vous m'en avez cru vous-même !
Il jeta sur l'évêque et sur don Juan un regard plein de dignité.
— Mais, monseigneur, reprit-il en se retournant vers le duc, je désire garder cette indépendance qui inquiète tant M. le coronal, et votre propre intérêt exige que je reste
encore inconnu dans ce pays. Permettezmoi donc de remettre à un autre la faveur que vous m'avez accordée.
— A un autre ! que voulez-vous dire? s'écria le duc étonné.
Et deux mouvements opposés se firent remarquer dans le conseil. Ceux qui désapprouvaient Mercœur ne déguisèrent point leur satisfaction, et ceux qui s'étaient ralliés à Mor-Vaniel ne purent dissimuler leurs regrets. — Le comte de la Maignane surtout s'exprima d'une manière si flatteuse pour le Ligueur, que celui-ci lui serra cordialement la main.
— Monsieur le duc, reprit-il aussitôt, en jetant un coup d'ceil sur son brevet , ma nomination n'est pas accomplie, car le nom du gouverneur de Concarneau est encore en blanc sur ce papier.
— C'est juste! interrompit le prince, im-
patienté de sa distraction , j'avais oublié , messire!.. donnez, que je remplisse...
— Souffrez , monseigneur, que je vous épargne ce soin, dit Mor-Vaniel, en inscrivant, sous votre bon plaisir, le nom de M. le comte de la Maignane.
Ce fut le tour du comte de presser la main du Ligueur. Le coronal retomba lourdement du haut de ses prétentions, et le duc ne put s'empêcher de sourire, en se voyant ainsi tiré d'embarras.
Cependant, il voulut avoir une explication plus claire du refus de Mor-Vaniel ; et la duchesse, qui lançait à celui-ci des regards sévères et troublés, joignit ses questions pressantes à celles de son mari.
— Certes, M. de la Maignane est digne de commander à Concarneau , dit-elle, tandis que l'Espagnol s'agitait dans son harnais; mais M. de Portzampark daignera nous prou-
ver plus sérieusement qu'il n'y peut commander lui-même.
Le Ligueur embarrassé chercha quelque temps sa réponse. Il repartit enfin, non sans hésitation, en s'adressant au duc :
— Non-seulement je ne puis commander ici, mais je n'y puis rester, monseigneur.
— Vous n'y pouvez rester ! Pourquoi cela ?
— Parce que je ne suis pas libre encore vis-à-vis de M. du Liskoët.
— 11 se pourrait ! Je vous croyais dégagé à cet égard, messire...
— Je suis toujours prisonnier sur parole.
— Mais alors, comment êtes -vous ici?
Comment avez-vous pris cette forteresse?
— Le baron, que j'avais délivré à Kemper, m'a rendu courtoisement mon épée, avec le congé de m'en servir; mais il lie m'a pas rendu ma parole, Monseigneur, et j'ai juré d'être demain matin chez lui.
— Demain!... Eh ! quand réunirez-vous cette armée que vous venez de me promettre?
— Soyez tranquille, monsieur le duc! Je tiendrai ma promesse envers vous, comme envers le seigneur de Pont-Aven. Cela me sera d'autant plus facile que mes bandes doivent se réunir dimanche au grand pardon de cette paroisse.
Le prince ne savait trop quelle nouvelle objection trouver ; et cependant le départ de Mor-Vaniel lui inspirait de l'inquiétude.
La duchesse vint à son secours avec sa résolution ordinaire.
— Il faut payer la rançon de M. de Portzampark! dit-elle. Quelle somme réclame M. du Liskoët?
Le Ligueur embarrassé se mordit la lèvre, et il exprima la plus vive reconnaissance à la princesse.
— M. le duc ne saurait racheter à trop
grand prix les capitaines qui lui donnent des villes pour rien ! reprit Marie de Bretagne. Et elle répéta avec instance :
— Combien demande M. du Liskoët?
— Il se croit lui-même mon débiteur , et refuse toute rançon ; mais je ne veux point accepter cette grâce d'un ennemi, et je tiens d'autant plus à me rendre à Rustéfan ! . .
— Ainsi, rien ne peut vous retenir, monsieur?... lui demanda enfin la duchesse, avec un regard que tous ses rivaux eussent payé de leur vie.
— Rien ne peut empêcher un gentilhomme de faire honneur à sa parole , madame ! répondit gravement Mor-Vaniel.
Mais il prononça ces paroles sans oser lever les yeux, car il lui eût été impossible de soutenir ceux de la princesse.
Marie de Bretagne avait employé en vain sa dernière raison. — Elle n'insista plus.
Un double éclair jaillit de ses prunelles ; un nuage de rougeur lui monta au front, et ses doigts froissèrent convulsivement le bout de son écharpe...
Il va sans dire que ces mouvements furent assez imperceptibles pour n'être remarqués que par le Ligueur.
— Allez donc , monsieur ! lui dit-elle, et que Dieu vous garde en ce voyage ! . . .
Puis, reprenant son sourire et son aplomb gracieux, elle précéda tout le monde hors de la salle , — après avoir accepté la première main qui s'offrit à elle.
Cette main était celle de don Juan d'Aquila, qui reprenait fièrement son poste.
Le coronal fixa sur la princesse un regard dévorant , qui devint formidable en se tournant vers le Ligueur... Puis il prononça à demi-voix quelques paroles, auxquelles Marie de Bretagne répondit par un rire nerveux...
Ce rire était tout ce que le grave Espagnol obtenait d'elle, en retour de ses protestations les plus passionnées.
Ne pouvant ou ne voulant pas refuser de l'entendre, la terrible enchanteresse avait imaginé ce joyeux supplice, — avant-goùt de l'enfer pour le plus sombre des mortels!
Avant de quitter le château, Mor-Vaniel donna de nouvelles instructions à Tré-Maria, avec le moyen de lui faire parvenir des messages, s'il en était besoin. Puis, montant aussitôt à cheval, de peur de se retrouver avec la duchesse, et , appelant son fidèle Pen-Ru (Tête-Noire; on sait que son chien méritait ce nom), il se rendit à l'extrémité de la ville, à l'endroit où le bac passe les voyageurs.
Là, le cavalier, le cheval et le chien s'embarquèrent dans une chaloupe qui semblait les attendre, et Mor-Vaniel trouva Piarik sur
la rive opposée, devant la porte d'une petite auberge.
Le sourd-muet ( tel était toujours son rôle ) dévorait un morceau de pain noir, frotté de quelques têtes de sardines jetées par l'aubergiste à sa porte. Il reconnut le cavalier du plus loin qu'il put l'apercevoir ; se hâta d'avaler les restes de son misérable repas, et se trouva prêt à partir lorsque Mor-Yaniel arriva près de lui.
Le Ligueur lui fit donner un pot de cidre, qui disparut dans son gosier comme une pluie dans une terre aride; puis, le guide à pied, le seigneur à cheval, s'élancèrent sur la route de Pont-Aven.
Il était alors cinq heures après midi, et le soleil s'abaissait au-dessus des tours de Concarneau. Avant de les perdre de vue, Mor-Vaniel y jeta un long regard, et aperçut urt point blanc sur la tour du gouverneur...