‹ AliscansChapitre 1 sur 33 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Librairie A. Franck

KUt DB RICHELIEU, 67

MDCCCLXX

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E jour de la bataille d’Aiiscans, jour de deuil , bataille horrible, le comte Guillaume eut de grands tourments à souffrir. Là combattirent vaillamment et le palatin Bertrand^ et Gaudin le Brun, et Guichard le Guerrier, et Gautier le Toulousain, et Hunaut de Saintes, et P'ouchier de Mellant. Mais par-dessus tous se signala Vivien. En trente endroits furent rompues les mailles de son haubert, et quinzeplaies lui déchirèrent les flancs, dont la moindre eût causé la mort d"un émir. — Il a tué bien des Turcs et des Persans, mais sans y rien ^agner, tant sont nombreux les navires, les chalands, es dromons et les esquifs légers qui ont apporté les mécréants. Jamais homme vivant n’en vit si grand nombre. Le champ de bataille est couvert d’écus et d’armes, et retentit d’un affreux tumulte. P. i .

Le comte Guillaume s’en va, piquant son cheval, à travers la mêlée. Son épée est teinte de sang et de sueur. Il rencontre en son chemin un émir et lui assène un tel coup sur son heaume fleuri qu’il lui pourfend la tête jusqu’aux épaules. Il tue ensuite Pinel, fils de Cador. Il frappe d’une main forte et vaillante; mais si nombreuse est l’armée des païens qu’il n’est personne sous le ciel qui n’en soit épouvanté. Voici Desramé, leur seigneur, sur sa cavale rapide. A côté de lui sont les empereurs de l’Inde, un

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hurler, ce n’est pas merveille s’il s’en effraye. 11 tourne bride; mais il n’a pas fui la longueur d’une lance

3u’il aperçoit devant lui un torrent aux eaux gronantes. Alors le noble comte sent bien qu’il vient de faillir ; il s’arrête, bat sa coulpe, s’accuse d’avoir fui, jure qu'il va faire payer cette faiblesse aux païens, et, piquant son cheval de l’éperon, il le pousse vers eux avec fureur. Aux premiers coups qu’il leur porte il leur fait sentir son épée jusqu’à la cervelle, mais eux le frappent de leurs masses et lui font jaillir le sang par les mailles de son haubert. Que Dieu ait pitié de son âme, car il est près de la mort; mais sa fin sera retardée jusqu’à ce que Guillaume arrive pour l’ensevelir. P. 2-4.

Voici Bertrand, que Dieu le bénisse ! Il a tué cent Turcs qui lui ont troué son écu et brisé son heaume vert. Son épée est toute tordue des coups qu’il a frappés. Il aperçoit ces bandes de vachers noirs et cornus comme le diable. Il hésite et n’ose en approcher. Il va retourner sur ses pas, quand il aperçoit Vivien qui s’escrime au milieu d’eux. Il l’entend qui crie : « Montjoie, chevaliers ! oncle Guillaume, cousin Bertrand, à l’aide! Ah! mortelle épreuve! Dame Guibourc, vous ne me reverrez pas vivant; je suis perdu I » — Bertrand pense en devenir fou ; il s’écrie en homme de cœur : a Vivien, mon neveu, ce serait lâcheté à moi de ne vous point venir en aide. Que je meure plutôt que de vous laisser sans secours. » Il dit et pique son destrier. Qui l’eût vu tailler en pièces les vachers et entasser les morts les uns sur les autres n’eût pu manquer d’estimer sa valeur à bien haut prix. — A force de frapper en tous sens, il éclaircit les rangs pressés des païens. Roland et Olivier n’eussent pas mieux fait. Il arrive près de Vivien et l’embrasse avec tendresse. Mais il le voit ruisselant de sang, et grande est sa douleur : « Vivien, lui dit-il, allez-vous reposer au bord de cet étang, sous l’ombre de cet arbre, je mourrai pour vous protéger. » .Vivien l’entend et ne

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peut relever la tête ; il s’évanouit trois fois, et n’était les étriers qui le maintiennent, il tomberait de son cheval. P. 4-5.

Au même instant voici venir le fort roi Haucebier, suivi de vingt mille païens. A cette vue, le comte Bertrand s’écrie : a Dieu, à qui tout obéit, Seigneur, secourez-nous s’il vous plaît! Cousin Vivien, il faut donc que je vous voie mourir et que moi-même je renonceàlavie! — Plus de repos à espérer, répondVivien frémissant, frappons sur les païens jusqu’à la mort. Défendez-vous. Pour moi, vous ne me verrez pas survivre à cette journée. Ma fin approche ; mais auparavant j’irai encore assaillir ces mécréants. » A ces mots, ils courent à de nouveaux combats, font tomber bras et têtes et bouillir les cervelles sous leurs coups. Nul n’ose lutter contre eux corps à corps ; mais les païens dardent avec furie leurs lances et leurs épieux, et le cheval de Bertrand tombe mort sous lui. Plus de soixante Sarrasins accourent, qui se saisissent de Bertrand; Vivien l’arrache de leurs mains, mais à quel prix ! Le noble comte voit ses entrailles qui lui sortent du corps. On dirait un martyr. Le vaillant guerrier fait reculer les païens, frappe l’un d’eux à mort, s’empare de son cheval et le donne à Bertrand. Puis il lui dit ; a Fuyez, pour Dieu ! ou sinon vous êtes mort. Hélas! que ne vois-je venir mon cher oncle! S’il n’est plus, c’en est fait de nous tous ! Dieu seul pourrait nous sauver! » P. 6-7.

Bertrand pousse un soupir et ne peut retenir ses larmes, tant est grande sa douleur, a Cousin, dit-il à Vivien, si je vous abandonne, si je prends la fuite, ce sera pour moi une honte éternelle. — Non, répond Vivien, allez chercher mon oncle là-bas en Aliscans, dans la mêlée où il combat, et dites-lui, pour Dieu, de venir à mon secours. — Je n’en ferai rien, répond Bertrand, tant que cette épée durera dans ma main, je vous aiderai contre les Sarrasins. » Alors tous deux recommencent encore à frapper sur les mécréants et à

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les tailler en pièces. Il n’est païen oui n’en soit épouvanté. En ce moment, accourent a toute bride cinq comtes du pays des Francs, cousins de Bertrand et de Vivien : c’est le preux Gérard, c’est Gaudin le Brun, c’est Gui de Comarchis et Hues de Mêlant (i). Ils arrivent en poussant leur cri de guerre, et ces nouveaux combattants font perdre la vie à plus d’un Sarrasin. P. 7.

Les comtes sont vaillants ; ils sont parents et amis ; ils s’entr’aideront jusq^u’à la mort. Mais c’est Vivien qui est le plus hardi. Sous les yeux de ses compagnons, il tue l’émir dont il a reçu ce jour même sa blessure la plus cruelle. Vivien ne l’a pas manqué : de son épée d’acier fourbi il a asséné un tel coup sur le heaume doré du païen, qu’il l’a pourfendu jusqu’aux épaules et l’a renversé sans vie. « Dieu ! quel guerrier ! s’écrient les comtes. Viens-lui en aide, Seigneur, dans ta miséricorde 1 — Est-ce donc pour se jouer de nous, disent les Arabes, q^ue les diables l’ont ressuscité, lui qui fut tué à midi ? Que de mal nous a fait la race d’Aimeri ! Guillaume a honni le roi Thibaut en lui enlevant dame Orable, sa femme, et en le dépouillant de sa terre.-Si ces gloutons nous échappent ainsi, nous aurons bien mérité q^ue Mahomet nous couvre de honte. Nous avons trop donné prise à leur orgueil ; mais avant ce soir Guillaume en portera la peine, et force lui sera de s’avouer vaincu. — Vraiment! dit Bertrand, vous en avez menti !» A ces mots, les sept cousins se jettent sur eux, et l’on eût pu voir là bien des écus faussés, bien des heaumes fendus, bien des hauberts troués. Les païens poussent de tels cris que de deux grandes lieues on entend cette tempête. Nos barons sont vainqueurs, mais avant peu ils seront tristes et marris, si le Seigneur Dieu n’y pourvoit. P. 7-9.

1 . Le trouvère en annonce cinq et n’en nomme que quatre. Plus loin (p. Il), il en nomme six, outre Vivien et Bertrand.

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Leurs ennemis sont en déroute. Mais voici Aérofle qui débouche d’une vallée à la tète de vingt mille mécréants. Les fuyards reviennent sur leurs pas et se joignent à lui. La mêlée sera terrible ; jamais les nôtres n’auront vu pire journée, et ils ne sauront tenir contre tant de gens. Les sept comtes sont assaillis par une volée de lances et de faussarts. Il n’en est pas un qui n’ait son écu brisé, son haubert troué et la chair entamée par quinze blessures. Ils se défendent en désespérés, et leurs épées font sortir les entrailles du corps à plus d’un païen. Mais à ouoi bon ? ils ne pourront résister au nombre. Armé a’une hacheacérée, Aérofle se jette sur Guichart et lui coupe son écu de part en part. La hache atteint l’échine du cheval et va s’enfoncer en terre. Guichart tombe et son cheval à côté de lui, bouche béante. Aérofle était grand et fort; il n’en était pas de si fort que lui jusqu’à la mer Bétée excepté Rainouart, qui était le fils de sa sœur aînée, et Haucebier de Tnmolée. Dès qu’il volt Guichart renversé, il le saisit par le haubert et le soulève comme un fétu de paille jusque sur le cou de son destrier. Là il le désarme. «Où es-tu, Bertrand.? s’écrie Guichart. Oncle Guillaume, vous ne me reverrez plus! » Bertrand l’entend, et jamais il ne ressentit pareille douleur. 11 accourt avec ses compagnons; mais c’est en vain qu’ils tentent de délivrer Guichart. Eux-mêmes sont laits prisonniers, excepté Vivien qui est frappé à mort. Toutefois, il ne tombe pas encore. Jésus ne le permet point. Avant de mourir, il vendra cher sa vie. Dieu! quel malheur! il ne fut pas de si vaillant homme depuis le temps de Jérémie. P. 9-10.

Il y a eu en Aliscans une terrible mêlée. Les Sarrasins ont pris Bertrand et le jeune Guichart, Gerart et Guion, Huon le Preux et le vaillant Gaudin. Ils ont lié d’une hart Gautier de Termes. « Bertrand, dit Vivien, ils vous emmènent donc, ces mécréants de race maudite, vous et Guichart, et Gerart, ces deux enfants ! Hélas 1 en ce jour, Guillaume va perdre tout

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son lignage. Dieu', pourquoi suis-je encore vivant ? Pourquoi la mort ne me prend-elle point? Je me sens au corps, sous V’hermine, quinze plaies dont la moindre ferait mourir un cheval de bât. Mais, par l’apôtre qu’invoquent les pèlerins, avant que ces maudits païens emmènent leurs prisonniers, ils sentiront le tranchant de mon épée ! » Vivien n’a plus d’écu, mais seulement un haubert à double maille et son heaume au cercle d’or, que les chiens de Sarrasins lui ont tout fracassé. 11 réclame le baron saint Martin, saint André, saint Paul et saint Quentin, saint Nicolas, saint Pierre, saint Firmin, saint Herbert, saint Michel et saint Domin ; il implore leur assistance contre les Sarrasins pour lui et pour Guillaume, le comte palatin de si noble race. P. 1 1 .

Sa prière achevée, Vivien se sent plus fier que léopard ni lion. Il tire son épée et en frappe les païens à coups redoublés. Il atteint un neveu d’Aérofle et le pourfend jusqu’à l’arçon de sa selle. Après lui, il tue son frère Glorion ; il met à mort Galafre et Murgant, et Rubion, et Fauseberc et Garsion son fils. Mais que lui sert ? Ils sont si nombreux!

Voici Haucebier, d’au delà de Capharnaum. Il n’est pas au au monde de païen si félon. Sa force est si grande qu’il porterait bien une charretée de plomb. On ne vit jamais force pareille, excepté celle de Rainouart, qui le tuera plus tard, comme le raconte cette chanson ; « Abandonnez-moi ce glouton, dit aux siens Haucebier en montrant Vivien. Je ne fais pas plus de cas de lui que d’un bouton, et n’était la crainte d’en être blâme par Mahomet, je l’achèverais rien qu’avec un bâton. » Haucebier tient à la main un tronçon de lance; il en atteint le baron avec une telle fureur qu’il lui brise son haubert, transperce son hoqueton vermeil , et du coup le pénètre jusqu’au poumon. Vivien tombe. « Celui-ci nous laissera en paix, dit Haucebier; allons maintenant chercher Guillaume , emraenons-le prisonnier et

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livrons-le à son ennemi Thibaut, pour qu’il tire de lui vengeance à son gré. » A ces mots ils piauent leurs chevaux et laissent Vivien gisant sur le sable. Le baron, en revenant à lui, aperçoit un destrier, y monte à grand’peine, le conduit sous un arbre, près d’une fontaine , met pied à terre et dit sa prière. Que Dieu reçoive son âme ! P. 11-13.

Vivien est en Aliscans, près de la mer, au bord d’un étang, à côté d’une fontaine aux eaux courantes. Ses yeux se troublent ; il change de couleur et nage dans son sang. Il fait au Seigneur l’aveu de ses fautes et l’implore humblement du fond du cœur : « Seigneur Dieu, dit-il, père tout-puissant, à oui toute créature doit la vie, votre force n’est jamais Défaillante ; secourez mon oncle, si c’est votre volonté 1 »

Que devient cependant le comte Guillaume ? Il combat en Aliscans contre les païens ; il en met à mort un

f;rand nombre. Sa force ne I abandonne pas; mais plus il rappe, plus s’accroît devant lui la foule des mécréants qui adorent Tervagant. S’il eut peur en ce moment, que nul ne s’en étonne.* Il réclame souvent Dieu et ses saints, et les p.ne de le garantir de la mort. P. 1 3.

Grande est la douleur en Aliscans. Le comte Guillaume a tant frappé de son épée sur les païens qu’il est tout couvert ae sang et de sueur. De vingt mille hommes qu’il a amenés sur le champ de bataille, il ne lui reste que quatorze comparons, qui sont sans force et blessés. Le comte Guillaume leur a dit : « Seigneurs, par Dieu notre créateur, soutenons la lutte tant que nous aurons vie. C’est notre dernière journée, je le vois bien, car nos meilleurs chevaliers sont tous morts; je n'entends plus pousser notre cri de guerre. J’ai perdu Bertrand ; )’ai perdu la fleur de mon lignage. Ma défaite est sûre , mais, par saint Sauveur, tant que je vivrai, les païens n’auront point de repos. Je ne ferai pas honte a mes ancêtres, et les jongleurs ne diront pas dans leurs chansons que j’aie jamais reculé. » P. '.4.

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Le comte Guillaume fut un vaillant guerrier, et Dieu lui était en aide. Les quatorze compagnons qui lui restaient étaient blessés et n’avaient plus que peu d’heures à vivre ; mais ils combattirent si bien qu’ils mirent en déroute un bataillon de Turcs. — Ils songent alors à leur sûreté et prennent la route d’Orange, lorsque sur leur gauche débouche une grande troupe de la race maudite. Ils sont dix mille sous la conauite du roi Baufumé. n Sainte Marie ! s’écrie Guillaume, c’en est fait de moi !» Il excite cependant ses compagnons à se frayer passage à travers leurs ennemis, et luiméme, la lance à la main, pousse son cheval en avant.

Il se signale par de terribles coups et fait fuir les païens devant lui ; mais tous ses hommes sont taillés en pièces. Le voilà seul et sans aide. P. 14-15.

Le comte Guillaume prend le chemin d’Orange et se croit sauvé ; mais une nouvelle troupe, débarquée tout à l’heure, débouche encore devant lui. « Le monde est-il donc plein’ de ces Turcs, dit Guillaume, que je ne vois hauteur qui n’en soit couronnée, plaine ni rivage qui n’en soient remplis ? Maudites soient les garces qui les ont mis au monde, et plus maudits encore les gloutons qui les ont engendrés! Beau sire Dieu ! prenez souci de ma vie ! Dame Guibourc, vous ne me reverrez jamais ! — Cheval, ajoute-t-il, vous êtes bien las ; si vous aviez eu quatre jours de repos, je vous aurais encore lancé dans la mêlée ; mais je vois bien que vous ne pouvez plus m’aider, et certes je ne saurais vous en blâmer, car vous m’avez bien servi tout le jour. Peu de moments se sont passés oû je ne vous aie mis au galop et piqué de l’éperon. Je vous sais gré et vous rends grâces de votre service. Si je pouvais vous ramener à Orange, vous ne porteriez pas la selle avant vingt jours, vous ne inangeriez point d’orge qui ne fût vannée et deux ou trois fois passée au crible. Votre fourrage serait de bon foin de choix et fané en saison; vous ne boiriez qu’en vases dores; vous seriez pansé quatre fois le jour et enveloppé

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d’une couverture de prix. Mais quelle douleur pour moi si les païens vous emmènent en Espagne ! » Bausant l’a entendu et fronce les naseaux. Il le comprend comme ferait un homme, secoue la tête, fouille la terre du pied et reprend son souffle et sa vigueur. Le cœur lui revient; il hennit comme s’il- sortait de l’écurie ferré de neuf. Quand Guillaume le voit ainsi remis, il en ressent plus de joie que s’il devenait possesseur de quatorze cités. P. 16-17.

Le comte Guillaume, voyant son cheval frais, l’engage dans une vallée qui conduit à Orange^ ouand sur sa droite s’avancent dix mille Sarrasins qui lui coupent le passage. Bon gré mal gré, il lui faut rebrousser chemin du côté d’Aliscans. Les païens le poursuivent à grand bruit. « Dieu, dit Guillaume, père spirituel, comme il est vrai que vous avez habite au sein de la Vierge, que vous êtes né d’elle le saint jour de Noël, que vous avez souffert la mort pour nous, que vous avez brisé les portes de l’enfer et en avez retiré ceux qui vivent maintenant de la vie éternelle, venez en aide à votre vassal ! Que je revoie encore dame Guibourc au cœur loyal, et l’empereur Louis, et Aimeri mon cher père, et ma noble mère Ermengart et mes frères bien aimés! Si par votre grâce je sors sain et sauf de cette journée, la bataille de Roncevaux ne sera rien auprès de celle que je livrerai avant Noël à la race maudite des mécréants. » P. 17-18.

Le comte Guillaume se détourne pour entrer dans la montagne; mais derrière lui se précipitent un millier de païens qui le menacent de mort. Se jeter sur eux serait folie; mieux vaut tenter de regagner la campagne. Ainsi pense le comte Guillaume. Il revient sur ses pas, mais, en levant la tête, il aperçoit encore des païens derrière comme devant. Alors il dit une fière ' parole ; « Par la foi que je dois à Guibourc qui m’est si chère, mieux vaut mourir que de ne point lutter encore une fois. » En tête des païens arrive Télamon sur son destrier Marchepierre : « Guillaume I s’écrie le

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mécréant, tu ne m’échapperas pas; tu vas mourir sous le fer de ma lance. » Le comte court sur lui. Le Sarrasin, aveuglé par le soleil, manque son coup, et Guillaume le frappe de telle sorte qu’il le pourfend comme une branche d’olivier. Télamon vide les étriers et tombe. Guillaume se saisit de Marchepierre ; mais les païens le lui arrachent. Ils ont soulevé une telle poussière en poursuivant le comte qu’ils le perdent de vue. Guillaume se dérobe par un étroit sentier de la montagne, qu’un lévrier aurait peine à gravir.

Du haut des rochers à travers lesquels il est monté, Guillaume voit de toute part les hordes sans nombre des mécréants. Le pays en était si couvert qu’il n’y avait passage ni gue où ne fussent postés mille chevaliers en armes pour l’empêcher de fuir. Que le Seigneur lui soit en aide! Il est perdu s’il tombe entre leurs mains, a Dieu ! s’écrie Guillaume, vit-on jamais tant d’hommes réunis contre un seul ? Sainte Marie, accordez-moi votre secours ! » Guillaume met pied à terre ; il frotte les flancs de son cheval et lui parle ainsi avec grande amitié : « Bausant, qu’allez-vous faire? Je vois vos flancs tout ensanglantés. Ce n’est pas merveille si vous êtes las après tant de travaux et de peines; mais, si vous succombez à la fatigue, c’est ma mort. » A ces mots Bausant hennit, fronce les naseaux^ dresse l’oreille et s’agite. Quand le comte voit qu'il reprend vigueur, il se remet en selle et redescend vers Aliscans par une petite vallée. Là, au milieu des morts, il reconnaît l’écu de Vivien, et un peu plus loin il aperçoit Vivien lui-même, gisant sous un arbre. Il y court et le trouve, les mains en croix sur sa poitrine, et tout couvert de sang. Il avait couché son épée à côté de lui, battant sa coulpe de temps à autre et invoquant le Seigneur. Il n’avait plus sur lui rien d’entier. « Dieu 1 s’écrie Guillaume, quelle douleur pour moi! La perte 1® jourd’hui, je la pleurerai toute ma vie. Neveu Vivien,

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depuis le jour où Dieu fit Adam, il ne se vit point d’homme de votre vaillance, et voilà que les Sarrasins vous ont tué. Terre, ouvre-toi et m’engloutis! Dame Guibourc, ne m’attendez plus. Je ne retournerai jamais à Orange !» — Le comte Guillaume pleure amèrement et se tord les poings et lamente son malheur. Personne ne saurait rendre sa douleur, tant elle est horrible et accablante. Il n’y peut résister, tombe de son destrier et s’évanouit. P. 19-2^.

Il ne revient à lui que pour déplorer encore la mort de son neveu, oc Vivien! dit-ü, c’est votre courage qui vous a perdu ; jamais vous n’avez reculé d’un pied devant les païens! Hélas! que ne suis-je venu quand i vivait encore. Il eût communié avec le pain bénit que je porte; il eût reçu le vrai corps de Dieu, et c’eût été pour moi une douce consolation. Dieu, daigne recevoir son âme, car il est mort à ton service en Aliscans, le preux chevalier ! » A ces mots sa douleur éclate encore; il pleure tendrement, la tête appuyée sur sa main. « Neveu Vivien, fleur de jeunesse, ce fut pour ton malheur que ta grande prouesse se montra sitôt 1 Jamais homme si hardi ne monta en selle. Ah ! Guibourc, ah ! noble comtesse, quelle peine cuisante pour vous quand vous apprendrez la triste nouvelle ! Si votre cœur ne se déchire pas dans votre sein, ce sera grâce à la Vierge, grâce à sainte Marie, ce refuge des pécheurs. » En parlant ainsi le comte Guillaume chancelle. Il baise la bouche toute sanglante de Vivien, cette bouche à l’haleine fraîche et douce comme canelle. En lui donnant ce baiser, il lui met les deux mains sur la poitrine. Il y sent palpiter un reste de vie. Un profond soupir s’en exhale. « Neveu Vivien, parle-moi! » dit le comte Guillaume, et en même temps il le serre dans ses bras et le couvre de baisers. Il se rappelle l’enfance de Vivien, je jour où il l’arma chevalier, et le serment que le jeune prèux ht alors à Dieu de ne jamais reçu er la longueur d’une lance en face des païens. « Voi à un

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beau jour pour les Sarrasins^ dit-il, et qui leur promet du repos. Les voilà délivrés de vous et de moi, et de mon neveu Bertrand, et de tous ces barons qui m’étaient si chers. Us auront ma cité d’Orange et toute ma terre. Personne ne sera là pour leur disputer cette proie ! » A cette pensée , le comte s’évanouit encore. P. 23-25.

Revenu à lui, il voit l’enfant qui avait un peu levé la tête. Vivien a entendu les paroles de son oncle et

fioussé un soupir de compassion, a Dieul dit Guilaume, mes voeux sont exaucés ! » 11 embrasse l’enfant et lui demande ; a Beau neveu, vis-tu encore? réponds-moi, de grâce. — Oui, mon oncle^maisà peine, et ce n’est pas merveille en l’état où je suis. — Neveu, dit Guillaume, as-tu fait usage dimanche de pain bénit et consacré par un prêtre ? — Je n’en ai pas goûté, répond Vivien; mais je vois bien que Dieu m’a visité puisque vous êtes venu à moi. » Guillaume porte la main à son aumônière, il en tire du pain bénit, et dit à Vivien : a Maintenant confesse-toi à moi de tes péchés. Je suis ton oncle, ton plus proche parent après Dieu, le père tout-puissant. Je serai ici ton cnapelain au nom du Seigneur. A ce baptême, je veux être ton parrain, et ainsi je serai plus pour toi qu’oncle ni frère. — Sire, dit Vivien, appuyez ma tête contre votre sein, donnez-moi de ce pain dont je suis affamé, et puis je n’aurai plus qu^à mourir. Hâtez-vous, mon oncle, car je sens le cœur qui me manque. — Ah! dit Guillaume, douloureuse requête! De mon lignage j’ai perdu tout le grain ; il ne reste plus que la paille et le chaume, car mes barons sont morts. » Guillaume pleure toujours ; il ne peut s’en rassasier.

Il soulève Vivien, le fait mettre sur son séant, et l’entoure doucement de ses bras. Alors l’enfant commence sa confession. H avoue tous ses péchés sans rien oublier. H se rappelle le voeu qu’il fit le jour où il porta les armes pour la première Kis; il raint de

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l’avoir violé dans cette dernière journée en reculant un moment devant une troupe de Sarrasins. Guillaume le rassure et le fait communier. Vivien bat sa coulpe, et ses dernières paroles sont un adieu pour Guibourc. Ses yeux se troublent, il pâlit et son âme s’exhale. Dieu lui donna le paradis pour séjour et le fit habiter avec ses anges. P. 25-27.

Quand Guillaume voit que tout espoir est perdu, ne pouvant emporter le jeune guerrier, il le couche sur son écu , le recouvre d’un autre écu , puis va pour monter à cheval ; mais le cœur lui manque. « Par Dieu. Guillaume, se dit-il à lui-même, on faisait

f;rand cas de vous, on vous louait et l’on vous appeait partout Fierebrace. C’est lâche qu’il faut vous appeler, pour laisser ici celui que vous devriez emporter et faire enterrer à Orange! » A ces mots, il court au corps de son neveu , le charge à grand’peine sur sa selle et remonte sur Bausant. P. 27-28.

Le comte Guillaume pense s’en retourner à Orange ; mais, avant qu’il y arrive, de mortels dangers l’attendent, car il n’est ni voie ni sentier que ne couvre la race maudite. Il est reconnu, entouré par les païens et forcé d’abandonner le corps de Vivien. — Il prend la fuite ; il est poursuivi. La nuit survient et le dérobe à la vue de ses ennemis; mais tous les chemins sont

Tardés : la retraite lui est coupée. Il retourne auprès U corps de Vivien et le veille jusqu’à l’aube du jour. Aux premières lueurs du soleil, il remonte à cheval, dit un dernier adieu à son neveu et part au petit pas

f)Our ne point attirer l’attention. Mais il est bientôt orcé d’enfoncer les éperons dans les flancs de son destrier, et bientôt aussi il se trouve dans une vallée en face de quinze des chefs ennemis.

Combat de Guillaume contre les quinze païens. — Trois d’entr’eux seulement échappent à ses coups. Il reprendle chemin d’Orange. lorsqu’il voit encore devant lui sortir d’une embuscade aeux redoutables Sarrasins : Aérofle et Danebur. — Nouveau combat à livrer. Il

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s’engage. — Défaite et mort de Danebur. — Joute acharnée de Guillaume et d’Aérofle. — A la fin, le comte assène au païen un tel coup d’épée qu’il lui tranche une cuisse et le renverse à bas de son cheval.

Il se saisit du destrier et s’en va laissant son ennemi à terre. Mais Aérotle le rappelle ; il le supplie de lui rendre sa monture. Il la rachètera, dit-il, deux fois son pesant d’or, et promet de plus à Guillaume de lui rendre ses neveux qui sont aux mains des Sarrasins. — Refus de Guillaume. — Plaintes et regrets d’Aérofle : « Ah! Guillaume , s’écrie-t-il, quel cheval vous emmenez 1 Par Mahomet, on n'en vit jamais un meilleur. Son allure est si douce qu’elle ne lasse jamais. Il n’est montagne ni pente si rapide oui l’arrête. Infatigable à la course, il n’a jamais sué d’ahan. Jamais il n’a été ni saigné, ni ferré, et il a l’ongle plus dur qu’acier trempé. Hélas! Folatisse, tu m’as conduit à ma perte, et je ne t’en regrette pas moins. Mais c’est de toi que i’ai souci plus que de moi... Rends-lemoi, Guillaume! J’en passerai par où tu voudras. — Tu railles, je pense, dit Guillaume; mais, si Dieu m’aide, quand je te quitterai tu ne riras plus ni de moi ni de personne. » A ces mots il retourne vers lui, le trouve en pâmoison, lui enlève son épée et s’en sert pour lui couper la tête. Après quoi il le dépouille de son armure et s’en revêt. Ainsi équipé, il ressemble au Sarrasin. Puis il desselle et débride Bausant pour que les païens ne puissent pas le prendre et qu’il coure plus à l’aise, et, monté sur Folatisse, il se remet en route après s’être recommandé à Dieu. P. 28-42.

Guillaume savait toutes les langues; il parlait le grec et l’arabe, et par là ne courait pas le risque de se trahir. Mais Bausant, qui le suit sans frein ni selle, sera reconnu par les païens. Guillaume ne tarde pas à en rencontrer une troupe sous la conduite de deux chefs, Desréé et Baudus, fils d’Aquin. L. un dit à l’autre en apercevant le comte ; a Vois-tu venir là-bas

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ce guerrier à la riche armure, suivi d’un bausant au poil roux. On dirait Aérofle, mon cousin. Sans doute il aura tué Guillaume, car je reconnais bien le grand destrier du comte. — Par Apollon, répond Baudus, à sa façon de chevaucher on ne le prendrait guère

f)Our un Sarrasin. » A ces mots, tous deux piquent eurs chevaux et courent au-devant de Guillaume. Le comte, qui parle leur langage, les informe qu’il vient de quitter non loin de là Te roi Alipantin. a Vous allez trouver Guillaume mort, leur dit-il, c’est moi qui l’ai tué. On le dépouille en ce moment de son haubert. Pour moi, je m’en vais à Orange, où j’emmènerai nombreuse compagnie. Je compte y arriver ce soir et y prendre logis dès demain. » Cela dit, il passe outre ; mais les païens aperçoivent son hermine et ses chausses, et par là reconnaissent qu’il n’est point des leurs. « An ! Guillaume, s’écrient-ils, ah ! traître mâtin! tu ne nous échapperas point ainsi I — Par Dieu, gloutons, répond Guillaume, vous ne valez pas tous une vieille enambrière. Il n’y a pas à vous oemander merci ; mais, s’il plaît à Dieu et au baron saint Pierre, je vais faire en sorte que l’un de vous soit bon à mettre en bière. » Il dit, court sur Desréé, lui enfonce sa lance dans le corps, et s’enfuit plus rapide que l’alouette. Baudus le poursuit, suivi de dix mille païens. Ils atteignent Bausant à une montée, le mettent en pièces et blessent le comte. Mais Guillaume a tant donné de l’éperon qu’il a devancé les païens d’une grande lieue. Alors, il se croit en sûreté, ralentit l’allure de Folatisse et s’arrête bientôt sous un arbre pour lui donner du repos. Mais voici encore les païens. Baudus, qui les a laissés derrière lui, accourt à toute bride et défie Guillaume. Le comte accepte la joute et désarçonne son ennemi; mais, serré de près par les Sarrasins, il en démonte deux et reprend en toute hâte le chemin d’Orange. P. 42-48.

Plus de trente mille païens sont à sa poursuite;

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mais son destrier est si bon, que, s’il ne rient à tomber, il ne les redoute guère. Il les a laissés bientôt deux lieues derrière lui, entre dans une vallée, monte une roche eide là voit la tour et le clocher d'Orange, et Gloriette, son bon palais, et les solides murailles qu’il a fait élever. « Dieu ! s’écrie le comte, avec quelle joie l’autre jour je suis sorti de ces murs, et que de vaillants chevaliers j’ai perdus depuis lors dont les services me manqueront à tout jamais. Ah ! mortelle douleur l Ah! Guibourc, noble femme, quand vous allez savoir où j’ai laissé mes neveux qui m’étaient si chers , n’allez-vous point en perdre la raison .? » A ces mots, le comte tombe évanoui sur le cou de son cheval ; sans les étriers il tomberait à terre.

Revenu à lui, il prend un sentier qui le conduit jusqu’à la porte d’Orange. Là il appelle à haute voix le

fiortier ; « Ouvre-moi, abaisse le pont. Hâte-toi, rère, car il en est grand temps, s A cet appel si pressant le portier paraît sur la tourelle. Il ne reconnaît ni l’écu du chevalier, ni l’enseigne qui flotteau haut de sa lance, ni le heaume vert, ni l’écu de quartier. C’est un ennemi, pense-t-il, qui veut entrer en traître et par surprise. « Arrière! dit-il à Guillaume. Par saint Jacques, si vous faites seulement un pas de plus, vous allez recevoir sur ce heaume un coup qui ne vous laissera pas à cheval. Hors d’ici, traître, car Guillaume va revenir d’Aliscans! M’avez-vous donc cru aussi simple qu’un berger ? — Sois sans crainte, ami, répond le comte, je suis Guillaume. J’étais allé en Aliscans ]^our venger mon deuil et secourir Vivien ; mais j’en ai été cruellement puni : mes hommes sont morts et je suis perdu sans ressource. » P. 48-49.

Le comte Guillaume a grande hâte. Il dit au portier : U Ami, ouvre moi la porte. Je suis Guillaume, n’en doute pas. — Attendez un moment,» répond le portier. Aussitôt il redescend de la tourelle, court à Guibourc et lui dit : « Noble comtesse, il y a là

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dehors un chevalier revêtu d’une armure païenne et qui paraît sortir d’un combat, car ses bras sont tout ensanglantés. Il est d’une haute taille, d’une hère contenance, et dit qu’il est Guillaume au court nez. De grâce, ma dame, hâtez-vous de le venir voir. » Guibourc l’entend et change de couleur. Elle descend de son palais , vient aux créneaux au-dessus des fossés, et dit à Guillaume : « Guerrier, 'que demandez-vous.!*

— Dame, répond le comte, faites-moi ouvrir la porte et abaisser le pont au plus vite. Vingt mille Turcs sont à ma poursuite; s’ils m’atteignent, c’en est fait de moi. Pour Dieu, hâtez-vous, noble comtesse.

— Vous n’entrerez point, répond Guibourc ; je suis toute seule et n’ai d’autre homme avec moi que ce portier, un clerc, des petits enfants qui n’ont pas dix ans, et nos dames, dont le cœur est en tristesse de-

f)uis le départ de leur maris qui sont allés avec Guilaume en Aliscans combattre les mécréants. On n’ouvrira ni porte ni guichet jusqu’au retour du noble comte Guillaume, mon bien-aimé. Que Dieu le protège 1 » Guillaume l’entend , baisse la tête et pleure d’attendrissement. Deux filets de larmes lui courent sur le nez. Il se redresse et dit à Guibourc : « Dame, je suis bien Guillaume. Comment pouvez-vous me méconnaître? Je suis Guillaume, n’en doutez pas. — Païen, répond Guibourc, vous en avez menti ! et, par l’apôtre qu’on invooue aux prés de Néron, vous ôterez votre armure ae tête avant qu’on vous ouvre la porte! » P. 49-50.

Le comte Guillaume a hâte d’entrer. Et pourouoi non ? il a bien sujet de craindre quand il entend aerrière lui trembler la terre sous les pas de la race maudite, a Noble comtesse, s’écrie-t-il, c’est trop me faire attendre. Ne voyez-vous pas toutes ces hauteurs se couronner de païens? — Vraiment! dit Guibourc, à ces paroles )e ne reconnais pas Guillaume. Jamais païen ne lui causa d’effroi. Par saint Pierre! ni porte ni guichet ne s’ouvrira que vous n’ayez de-

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sarmé votre tète et que je puisse vous envisager, car bien des gens ont le même parler. Suis-je blâmable d’agir ainsi quand je suis seule céans ? » Le comte l’entend, laisse tomber sa ventaille et lève son heaume, a Dame, dit-il, vous pouvez regarder maintenant, je suis bien Guillaume; laissez-moi entrer. > P. S<>*5''

Guibourc va le reconnaître lorsqu’elle voit non loin de là passer une troupe de Sarrasins qui conduisent à Desramé deux cepts prisonniers, tous jeunes bacheliers, et avec eux trente dames aux blancs visages. Ils sont chargés de chaînes et accablés de coups par ces païens que Dieu confonde. Dame Guioourc entend leurs cris ; elle les entend implorer l’aide de Dieu ; elle dit au comte : a Voilà bien la preuve que tu n’es pas Guillaume le baron , le fier bras tant vanté. Tu ne laisserais pas les païens emmener ainsi nos gens, les battre et les outrager si honteusement! Tu ne le souffrirais pas si près de toil — * Dieu ! s’écrie le comte, comme elle me veut éprouver! Mais, dussé-je me faire couper la tête ou démembrer tout vivant, j’irai jouter sous scs yeux. Que ne ferais-je pour l’amour a’elle et pour l’amour ae Dieu?»

Il relace son heaume, pique son cheval, court aux païens, transperce de sa lance le premier qu’il rencontre, tire son épée, fait voler la tête à un autre mécréant, en abat un troisième, puis un quatrième. Il répand l’épouvante autour de lui. Les païens

firennent la fuite; les prisonniers sont libres. Guilaume poursuit les fuyards.

Guioourc le voit et commence à pleurer : « Venez, beau sire, s’écrie-t-elle, vous pouvez entrer maintenant. » A sa voix Guillaume revient sur ses pas, court aux prisonniers, les délivre de leurs chaînes, les achemine vers la porté d’Orange, puis il retourne à la poursuite des païens. P. S‘“S.3:

Le comte les a bientôt rejoints ; de quatre coups

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d’épée il en abat six, ordonne aux autres de nreltre pied à terre, les fait lier deux à deux par quatre d’entre eux et les dirige vers Orange. Guibourc, ce* pendant, s’inquiète et s’émeut : a Sainte Marie, dit-elle, soyez en aide à Guillaume! Je vois toutes ces hauteurs couronnées de Sarrasins. Hélas! que faire ? S’il meurt, ce sera par ma faute. Revenez, sire, s’écrie-t-elle, pour l’amour de Dieu ! Laissez là ces Turcs et qu’ils aillent à tous les diables ! »

Guillaume répond à cet appel ; le voici revenu aux fossés. Là il met à mort tous les païens qu’il vient de défaire. En homme sage et avisé, il n’en garde pas un à nourrir. Le pont s’abaisse devant lui, et il entre dans la cité avec les chrétiens qu’il a délivrés, avec le butin qu’il a pris aux mécréants. 11 ne s’est pas encore désarmé que trente rois sarrasins viennent camper sous les murs d’Orange et jurent de n’en point lever le siège avant un an. P. 5 3~S 5*

Dame Guibourc, tout éplorée, a désarmé Guillaume. Sous son haubert elle découvre quinze plaies; elle voit le bras du baron tout ensanglanté et sa face inondée de larmes. Elle le voit, et cependant ne peut en croire ses yeux. Est-ce bien à Guillaume qu^elle a fait ouvrir la porte ? Si c’était lui, n’eût-il pas ramené ses compagnons^ et le comte Bertrand , et le jeune Guichart, et le )eune Gui, et Gaudin de Pierrelée, et Vivien, et tous les barons du pays ? Les jongleurs ne seraient-ils pas à sa suite ? n’entendrait-on pas le son de leurs vielles et n’y aurait-il pas grande joie autour du comte?... « Non ! tu n’es pas Guillaume, dit Guibourc, j’en suis toute effrayée. — Dieu ! Sainte Vierge! dit le comte, c’est la vérité! ma vie s’usera désormais dans la douleur. Noble comtesse, pourquoi vous le celer? tous mes compagnons ont trouvé la mort en Aliscans. Il n’en est pas un oui n’ait la tète coupée, et moi j’ai pris la fuite; je n'ai pu tenir, et voici plus d’une grande journée que les païens sont à ma poursuite, n Guibourc Fentend et tombe pâmée,

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et ne se relève qtie pour se lamenter : « Sainte Marie, reine couronnée, plûtàDieu être aujourd’hui morte et enterrée ! Voici une douleur que je n’oublierai jamais tant que je serai sur terre !» P. 5 5-56.

Grande est la douleur dans la cité d’Orange. Guibourc pleure et bien d’autres avec elle, a Sire, dit la dame, où est Bertrand, et le jeune Gui, et Guichart le vaillant ? Où sont Gerart, Guinemant^ et Gaudin le brun, et le preux Gauceran, el Vivien, le noble

§uerrier, et tous les barons du pays des Francs ? Renez-les-moi vivants et sains et saufs 1 — Dame, répond le comte, ils sont morts en Aliscans. Ils n’ont cédé qu'au nombre : nous n’étions qu’un contre trente. Mes hommes morts, je restais seul, blessé, avec une armure en pièces; ne me blâmez pas si je suis revenu en fugitif. — Non, sire, je ne vous blâme pas, dit la dame honorée; que Jésus nous soit en aide ! » P. $6-57.

Grande est la douleur au palais seigneurial. Les nobles dames pleurent leurs maris. Ce ne sont que cris et gémissements. « Ainsi, dit Guibourc, Bertrand est mort, et avec lui Gaudin le brun et Guichart le hardi, Gautier de Termes, et Gerart, et le preux et noble Guielin ? — Dame, ils vivent encore, répond le comte; ils sont aux mains des Sarrasins; mais Vivien le vaillant est mort. Il est mort dans mes bras^ après s’être confessé. Dieu merci, et avoir comniunie avec de vrai pain bénit. Je vous rapporte ses adieux. — Que Notre Seigneur Jésus-Christ, dit Guibourc, mettel âme du baron dans son saint paradis 1 C’est un grand deuil pour moi que cette mort si prompte. » Elle laisse couler ses larmes : puis elle a parié en impératrice : a Sire Guillaume, dit la noble Guibourc, ne perdez ni le sens ni le courage, et ne vous laissez point abattre ni mater par ces Sarrasins. Vos terres ne sont pas entre Orléans el Paris ; c’est au milieu des Araoes qu’est votre manoir. Vous n’aurez pas quinze jours de paix à Orange tant que Thibaut ne

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s’en sera pas saisi ; mais il n’en sera pas le maître avant le jour du jugement, puisque vos neveux sont encore vivants, me dites-vous, puisque vous avez encore et des parents et des amis. Envoyez en France, à Saint-Denis, demander secours à votre beau-frère, le puissant roi Louis. Votre père Aimeri viendra aussi à votre aide, amenant avec lui tous ses fils et son li> gnage qui est si puissant. Marchez alors au secours de ceux que vous ont ravis les Sarrasins pour qu’ils ne les emmènent point captifs outre-mer. — Dieu! s’écrie Guillaume, fut-il jamais dame plus sage que cette comtesse ! »

s Sire Guillaume, reprend-elle, point de faiblesse. Vous trouverez en France aide et assistance. A la nouvelle de votre détresse, Ennengart de Pavie, votre mère, que Dieu bénisse^ et Aimeri à la barbe blanche auront bientôt réuni et les jeunes bacheliers, et les puissants barons de leur pays, et votre hère race qui compte tant de seigneurs. Ils viendront nous secourir dans cette terre maudite. — Sainte Marie! dit Guillaume, et comment les faire croire, quoi que je dise, à un pareil désastre ? Dame Guibourc, douce amie, cette nouvelle ne parviendra pas en France qu’on n’y tiennne pour fou le messager qui l’y portera. Si je n’y vais moi-même, c’est peine perdue; mais je n’irais point pour tout l or de Pavie. Ne serait-ce pas lâcheté et couardise de vous laisser ainsi à Orange seule et éplorée ? — Sire Guillaume, dit Guibourc en pleurant, allez-y ; je resterai à Orange avec les dames qui sont ici en si grand nombre. Chacune s’armera d’un haubert, portera le heaume en tête, l’épée au côté, l’écu au cou, et au poing l’épieu tranchant. Avec les chevaliers que vous venez de délivrer nous monterons sur ces murailles et nous saurons bien nous défendre, si les païens donnent l’assaut. Par saint Denis, il n'est Sarrasin, si je l’atteins d’une pierre, que je ne fasse choir à bas de son cheval ! j> Guillaume l’entend et la presse dans

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ses bras. Tous deux s’étreignent avec amour et pleurent d'attendrissement l’un pour l’autre. Guibourc a tant prié Guillaume, qu’il ira en France : il le lui promet. P. 56-60.

« Sire Guillaume, dit la sage Guibourc, tu vas aller en France; tu vas me laisser dolente et éplorée au milieu de cette race qui me hait, et toi, dans ce pays où tout abonde, tu verras mainte jeune fille auxfratches couleurs, mainte dame de haut parage ; tu m’auras bientôt oubliée pour fixer là ton amour. Et pourquoi reviendrais-tu dans cette contrée où tu auras tant de fois souffert de la faim et de la soif, où tu auras enduré tant de peines et tant de soucis ?... » Le comte l’entend, la regarde, et les larmes lui montent du cœur aux yeux. Elles coulent si abondamment que le fourreau de son épée en est mouillé. Il presse Guibourc dans ses bras, il la reconforte, il la couvre de baisers :

« Dame, lui dit-il, soyez sans crainte et fiez-vous à ma parole. J’en fais le serment : jusqu’à mon retour je ne changerai ni de chemise, ni de braies, ni de chausses, et ne me laverai point la tête. Je ne mangerai ni chair, ni ragoût ; je ne boirai ni vin ni breuvage épicé. L’eau seule apaisera ma soif, et je n’aurai d’autre nourriture que ce gros pain où l’on trouve la paille. Je ne coucherai point sur la plume et n’aurai pour abri ni draps ni courtines, rien que la couverture de ma selle et la robe que j’aurai emportée. Enfin, ma bouche n’en effleurera nulle autre jusqu’au jour où elle pourra de nouveau savourer les baisers de la vôtre. » Le comte à ces mots l’étreint tendrement, et il y eut alors bien des larmes versées. Folatisse, sellé, harnaché et couvert de fer, attend le comte à la porte du palais. Guillaume s’arme et jpart après avoir reçu les adieux de Guibourc. P. 60-63.

Le comte chevauche sans relâche. Il ne s’arrête qu’une nuit jusqu’à Orléans. Là, il passe la Loire et entre dans la vUle. A sa vue, il n’est bourgeois qui ne s’inquiète de savoir où va ce chevalier en armes

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et sans suite. Le châtelain court après lui et lui demande d’un ton hautain : a Qui êtes-vous, guerrier ? Voleur ou espion peut-être? Je l’ignore: mais par Sainte Croix, si vous n’avez bon répondant, vous n’irez pas plus loin. » A ces mots, il s’approche, saisit la targe du comte et la tire d’un tel effort qu’il la lui arrache presque du cou. Guillaume ne souffrira pas cet outrage; il tire Joyeuse, sa bonne épée au pommeau d’or, en frappe le châtelain et l’étend raide mort. Grand émoi dans la ville; on court aux armes. Guillaume est assailli de toute part, a Si je les ménage, dit-il, ils ne m’épargneront pas, car ces gens de bourgs, une fois ameutés, ne connaissent plus de mesure. » A ces mots il s’élance sur eux et en fait carnage. Les bourgeois fuient et vident la place.

Ils courent vers le pont, où ils rencontrent une grande troupe de chevaliers. A leur tête était Emaut de Gironde, le frère de Guillaume, le fils d'Ermengart de Pavie, la noble comtesse. Ernaut venait d’escorter le roi Louis et rentrait à Orléans. Les gens de ta ville l’entourent. Il apprend d’eux qu’un chevalier qui vient de passer a mis à mort le châtelain et grand nombre de bourgeois, seulement parce qu’on lui demandait pourquoi il passait en armes. « Et quel chemin a-t-il pris ? Le savez-vous ? demande Ernaut. — Oui, beau sire, il se dirige vers Paris. »

Ernaut s’élance à la poursuite du chevalier et a bientôt rejoint Guillaume, qui chevauchait doucement, armé d’une lance arrachée à un bourgeois. « Par Dieu, vassal, lui crie Ernaut, vous êtes en mauvais pas! Il vous faut revenir à la cité pour y être jugé parles gens du roi. — C’est pour vous, répond Guillaume, que les choses tourneront mal. w Puis il pique son cheval et lui lâche les rênes. Les deux frères se rencontrent et brisent leurs lances; mais Ernaut a reçu un tel choc qu’il tombe de son cheval à la renverse. Ce que voyant, le comte lui dit ;

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« Par Dico, vassal, il ne vous aime guère celui qui vous envoya joûter contre Guillaume d’Orange ; mais rassurer-vous, il ne vous touchera plus, ce malheureux Guillaume qui jamais n’aura de repos. » Ernaut l’entend et reconnaît son frère à la taille et au parler. Il se relève, le saisit par l’étrier et lui baise plus de sept fois la jambe. Guillaume attendri lui rend son destrier et l’invite à se remettre en selle sans savoir qui il est. P. 6j-6y.

Jamais Ernaut ne ressentit plus vive joie : « Beau frère, d’où viens-tu ? demande-t-il à Guillaume. C’est Ernaut que tu viens de renverser et qui se réjouit d’avoir reçu ce coup de ta main. Tu as failli me toucher dans le vif; mais, Dieu merci, je n’ai pas de mal. » A son tour, Guillaume est en grande joie; il descend de cheval et reçoit les baisers répétés de son frère; puis il lui fait part du désastre d’Aliscans, et de la détresse où il a laissé dame Guibourc dans la cité d’Orange. Ernaut l'écoute et reste lontemps sans répondre tant est grande sa douleur. P. 67-68.

Quand Guillaume voit que son frère ne lui répond pas, il ne peut s’empêcher de lui demander en pleurant ; « Dites, beau frère, me viendrez-vous en aide ? — Oui certes, sire; je serai à vous tant que j’aurai vie au corps. — Hé bien donc, ne tardez pas : mandez à Ermengart de Pavie, notre mère que Dieu bénisse, et à notre père Aimeri, de venir à mon secours contre les païens. Pour moi, je vais prier le roi Louis de me prêter assistance avec sa grande armée ; mais je crains fort d’être éconduit. — Ne craignez rien, dit Ernaut. A Laon, la forte cité, se prépare une fête royale où viendra nombreuse jeu-nesse ; vous y trouverez notre père et avec lui grande compagnie. Allez-y, sire, avec des sergents, des destriers arabes et des chevaliers à moi qui vous feront escorte. ■» Le comte Guillaume remercie Ernaut, mais sans accepter son offre.

Il prend congé de lui et se remet en route, s’arrête

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une nuit à Étampes, et arrive à Laon un dimanche, à l’heure de manger, au sortir de la messe. Son entrée dans la ville est accueillie par des propos railleurs : (c Quel est ce grand diable si haut perché sur son grand destrier .<* Vit-on jamais rien de pareil ? » Ainsi parle le menu peuple. Guillaume se tait et passe outre. Parvenu devant le palais, il met pied à terre sous un olivier, l’épée au c6té, mais sans heaume ni haubert. On le voit, on s’étonne, mais personne ne va à lui. Le comte n’a ni écuyer, ni garçon pour lui tenir son destrier. Il l’attache à un olivier, et autour de lui chacun s’effraye comme l’alouette devant le faucon. P. 68-71.

On court annoncer sa venue au roi Louis; on lui dépeint cet écuyer, ce chevalier, ce haut baron ; on ne sait qu’en dire, mais il n’a pas son pareil en France. Tout semble étrange et redoutable en lui, sa personne et son équipage. A cette nouvelle, le roi se signe et son visage s’assombrit. Les Français se mettent aux fenêtres pour regarder le comte. « Sanson, dit le roi Louis, allez-moi savoir qui est cet étranger. Enquerez-vous de son nom et de son pays, et revenez m’en informer; mais gardez-vous ae me l’amener céans avant que je sache d’où il est. » Sanson obéit.

A ses demandes Guillaume répond : « Mon nom ne doit pas être celé en France. Je suis Guillaume au court nez, et je viens d’Orange. Je suis épuisé de fatigue; de grâce, tenez-moi mon cheval jusqu’à ce que j’aie parlé au roi Louis. — Sire, dit Sanson, souffrez un moment que j’aille là haut rendre compte au roi de mon message. Sire Guillaume, je reviens aussitôt. Pour Dieu, ne vous fâchez pas; c’est l’ordre du roi Louis. — Hâtez-vous, ami, répond Guillaume, et ne manquez pas de dire au roi que je suis dans la détresse. Je verrai bien à cette heure si jamais je lui fus cher. Qu’il vienne au-devant de moi avec ses puissants barons. Je saurai par là comment je suis aimé ; c’est dans le besoin que l’amitié s’éprouve. S’il ne le

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fait, il n’y a plus à compter sur rien. — Sire, dit Sanson, je vais lui faire part de vos désirs. Il ne tiendra pas à moi qu’ils ne soient satisfaits. »

Sanson remonte près du roi: « Sire, lui dit -il, vous ne savez pas? C’est Guillaume, le redouté Guillaume !

Il désire que vous alliez au-devant de lui. — Jamais! répond Louis, qu’il aille à tous les diables l Ne cessera-t-il pas d’être pour nous un sujet de peines et de soucis ? Malheur à qui se réjouit de sa venue ! »

Le roi s’assied tout pensif. Damoiseaux et chevaliers descendent les degrés. Ils étaient là bon nombre, à qui le comte Guillaume avait donné des armures, des peaux de martres et d’hermines, des hauberts, des neaumes enrichis de pierres précieuses, des épées, des boucliers, de l’or et de l’argent, des palefrois, des destriers. Quand ils le virent dans un tel dénûment, aucun d’eux n’alla le baiser ni lui donner l’accolade. Ils ne le saluèrent que de railleries, de risées, de propos amers. Ainsi va de l’homme qui tombe en pauvreté : il cesse d’être servi, honoré.

a Seigneurs, leur dit Guillaume, il est mal à vous de me traiter ainsi. Je vous ai tous aimés, vous avez tous reçu de moi des services et des présents. Si je ne vous donne pas à cette heure, est-ce ma faute, quand j’ai tout perdu en Aliscans? Mes hommes sont morts; le peu qui m’en reste est aux mains des Sarrasins. Bertrand, mon neveu, est leur prisonnier avec Gerart, avec Gui , avec d’autres encore. Vivien n’est plus, et moi-même je suis couvert de blessures. Je ne sais pas mentir : j’ai pris la fuite. 11 y a autour d’Orange cent mille païens. Desramé l’assiège avec trente des rois mécréants. Dame Guibourc, qui vous a tant aimés, vous fait prier par ma bouche de venir à son secours. Pour Dieu , seigneurs, ayez, pitié d’elle, secoureznous; ce sera une grande charité 1 » Us l’entendent et ne lui répondent pas un mot. Us le laissent là et remontent les degrés de marbre du palais. Guillaume

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au court nez peut savoir maintenant comment le riche traite le pauvre. P. 73-74.

Voilà le comte tout seul sous l’olivier, a Dieu ! s’écrie-t-il , (ju’on est peu de chose quand on en est réduit à la prière! Si j’avais apporté de l’or et de l’argent, je serais honoré et chéri ; mais ils voient que l’ai besoin d’aide, et ne font pas plus de cas de moi que d’un ribaud. lis ne veulent même pas recevoir mon cheval à l’écurie ! » A ces mots, il s’assied tout en courroux , met son épée sur son cheval et songe avec regret à sa femme.

Les chevaliers sont rentrés au palais. « Où est Guillaume? leur demande le roi Louis. — II est resté seul sous l'olivier. » Le roi va à la fenêtre. De là, il voit Guillaume en larmes. Sire Guillaume, lui ditil , allez à quelque auberge, faites bien panser votre cheval, puis revenez à la cour pour manger. Vous êtes venu en bien pauvre équipage que vous n’avez ni garçon ni écuyer pour vous déchausser. » Le comte est cruellement blessé de ce dédain. Il en aura vengeance. P. 74-76.

II est tout entier à cette pensée qui l’agite, lorsqu’un franc bourgeois, nommé Guimara, lui offre l’hospitalité. Guillaume accepte, mais, fidèle au serment qu’il a fait à Guibourc, il refuse les mets délicats qui lui sont offerts, ne mange que de gros pain de seigle, ne boit que ae l’eau et ne veut pour lit que de l’herbe fraîche et des joncs. Le lendemain , au lever, son hôte lui demande où il va. — «Au palais, répond Guillaume, pour prier le roi de me venir en aide, et malheur à qui m éconduira ! — Sire , dit Guimard , que Dieu vous protège! Vous allez voir une grande et pompeuse fête. Le roi doit y couronner Blanchefleur. votre sœur, à qui sans doute vous êtes bien cher, il lui donne en douaire le Vermandois, la meilleure terre qui se puisse voir, mais qui n’a jamais connu la paix. — Eh bien , dit Guillaume, j’assisterai au contrat. On ne peut se passer de moi, car la F'rance est

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sous ma garde, et j’ai le droit d’y porter l’oriflamme en bataille. Et qu’ils s’avisent ae me contredire en rien de façon à me mettre en courroux l J’aurai tôt fait de déposer le roi de France et de lui arracher la couronne de la tête 1 » Quand il l’entend ainsi parler, le bourgeois se prend à trembler de peur. Guillaume le quitte et se dirige vers le palais. P. 76-78.

Sous le bliaut dont il est revêtu, le comte s’est armé de son haubert, et il tient son épée cachée sous son manteau. Les portes s’ouvrent devant lui , et le voici venir dans la salle voûtée. Il y trouve grand nombre de princes, de comtes, de ducs, de chevaliers jeunes et vieux, et de grandes dames richement vêtues de soie et d’or. Il est bien reconnu, mais mal accueilli quand on le voit en si pauvre équipage. Pas un huissier qui le salue, pas même la reine sa sœur. Guillaume, en courroux, va s’asseoir sur un banc sans dire mot. Il tient sous son manteau son épée nue, et peu s’en faut qu’il ne coure sus à ceux qui le reçoivent si mal ; mais, avant qu’il en ait le temps, on annonce l’arrivée de son père Aimeri. P. 78-79.

Le sire de Narbonne est descendu au perron avec Ermengart, la noble comtesse, quatre de ses fils et une suite nombreuse. Le roi Louis et la reine vont au-devant d'eux; chacun leur fait fête et les reçoit avec des cris de joie. Aimeri prend place sur un fauteuil à côté du roi de Saint-Denis, et la comtesse près de la reine. Les chevaliers s’asseoient, même sans tapis, sur le pavé de la salle, où l’on respire le parfum de la rose et du lis, et où l’encens brûle dans les encensoirs. Les jongleurs ont pris leur vielle, et l’allé-

f;resse est grande au palais ; mais avant la fin du jour e plus hardi aura peur. L’empereur lui-même voudrait être à Paris et la reine dans sa chambre de Senlis; car Guillaume, le marquis au court nez, est assis là, seul, courroucé, marri, tout entier à sa colère et à son ressentiment, a C’est trop me tenir à l écart, se dit-il , quand je vois ici mon père, mes amis, la

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noble mère qui m’a donné la vie et que je n’ai pas vue depuis six ans. C’est trop souffrir; c’est trop me laisser avilir et honnir! Si |e ne prends ma revanche, j’en perdrai la raison. »

A ces mots, il se lève, toujours armé de son épée ; il s’avance au milieu de la salle et parle ainsi à haute voix de façon à être entendu de tous : « Que le glorieux Jésus, ce roi de Paradis, sauve celle de qui je suis né, et le père chéri qui m’engendra, et tous mes frères et mes autres amis; mais qu’il confonde et ma sœur, la vilaine garce, et ce mauvais roi sans cœur, qui m’a si honteusement accueilli et m’a laissé en butte aux risées et aux mépris de sa cour! Quand j’ai mis pied à terre sous l’olivier, il ne s’est pas trouvé un de ses hommes, ni grand ni petit, pour me tenir mon destrier arabe. Par les saints que Dieu a bénis, n’était mon père qui est assis là près de lui , je le pourfendrais de cette épée jusqu’à la poitrine 1 » Le roi l’entend et pâlit d’effroi; la reine voudrait être à Paris, à Étampes ou à Senlis. Il n’est Français qui n’enfsoit tout consterné. Ils se disent l’un à l’autre : « Guillaume est en courroux; il va faire quelque coup du diable. » P. 79-81.

Quand Ermengart et Aimeri ont vu leur enfant, ils en ressentent une grande joie. Ils bondissent de leurs fauteuils et pressent Guillaume dans leurs bras. Ses frères aussi se jettent à son cou. Guillaume raconte à son père sa défaite, sa fuite, la mort de Vivien, la détresse où il a laissé Guibourc. « Elle m’envoya en ce pays, dit-il , pour demander secours à Louis, ce mauvais mécréant ; mais à l’accueil qu’il m’a fait je vois bien qu’il est sans cœur. Par saint Pierre, je l’en ferai repentir avant mon départ, et lui, et ma sœur, la vilaine garce! » Le roi l’entend et devient tout soucieux. Les Français restent muets, et nul ne lui offre ses services. Ils se disent tout bas entre eux : « Qui pourrait y suffire.'’ Il n’est chevalier si vaillant qui soit allé à son secours qu’on ait vu jamais revenir

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en France. Qu’il laisse là Orange; qu’il l’envoie à tous les diables, et qu’on lui donne le Vermandois. » Dame Ermengart rompt seule le silence . Elle s’écrie à haute voix : « Par Dieu, Français, vous êtes tous des lâches ! et vous , sire Aimeri , le cœur vous manque en ce moment. Beau fils Guillaume, sois sans crainte. Par saint Pierre, Tai encore un trésor si pesant que trente chars ne suffiraient pas à le porter. Je le donnerai tout entier, sans en garder un besant, à ceux qui se mettront à ta solde. J’irai moimême combattre avec toi au premier rang, armée d’un haubert, le heaume en tête, l’écu au cou, l’épée au côté, la lance au poing. Si j’ai les cheveux blancs, j’ai encore le cœur dispos et allègre, et, s’il plaît à Dieu, M’aiderai mon enfant. Une fois armée, sur un coursier, il n’est païen. Sarrasin ni Persan qui tienne en selle, si je l’atteins de mon épée. » A ces mots, Aimeri sourit et soupire en même temps. Ses fils attendris versent des larmes. P. 81-83.

Guillaume n’en restera pas là. Il est toujours au milieu de la salle; il regarde fièrement sa sœur, qui porte couronne d’or en tête ; il regarde aussi d’un air irrité et la face embrasée de colère le roi Louis, qui est assis près d’elle : « Sire Louis, lui dit-il , voilà donc le salaire de mes peines ! Quand Charlemagne eut perdu la vie et que la cour s’assembla à Paris, où se reunirent tous les barons de la contrée, tu allais * être déshérité, tu allais perdre la couronne de France quand je combattis pour toi, et quand je les forçai à la mettre sur ta tête ; ce fut par crainte de moi qu’ils n’osèrent te la refuser. — Il est vrai , dit Louis, mais je t’en récompenserai aujourd’hui par le don d’un fief. — Oui , s’écria Blanchefleur, et sans doute à mon détriment? Bel accord vraiment, inspiré par les diables! Malheur à qui l’ose conclure! »

Guillaume l’entend , la regarde et lui dit : « Taistoi, chienne sans vergogne, rebut de Thibaut l’arabe.! Ta parole ne vaut plus qu’on l’écoute. Quand tu

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manges rôts et ragoûts ; quand tu bois en une coupe dorée ton vin, ton claret, tes breuvages épicés; quand tu savoures des gâteaux de farine quatre fois blutée; quand, la coupe à la main, auprès delà cheminée, tu réchauffes et te brûles le sang à l’ardeur du feu, les appétits gloutons allument en toi la luxure, et, la face enflammée, tu demandes à Louis d’éteindre les désirs qui t’embrasent. Alors, ivre des plaisirs de la chair et rassasiée de ceux de la table, tu n’as souci ni de neige ni de gelée, ni des combats qu’il nous faut livrer, ni des souffrances qu’il nous faut endurer loin d’ici, sous les murs d’Orange, aux prises avec les mécréants. Il t’importe peu à toi de savoir comment vient le blé, mauvaise chienne, mauvaise ribaude, qui oses t'en prendre à moi devant le roi et trouver à redire dans mon langage . C’est la main des diables qui vient de te couronner ! » A ces mots, il s’approche d’elle, lui enlève sa couronne, et aux yeux de tous la jette â terre. Puis il met la main à 1 epée, prend la reine par les cheveux et va lui couper la tête sans que personne ose l’arrêter, quand Ermengart l’arrache de ses mains. Elle étreint Guillaume, et son bras, et son épée. La reine s’enfuit échevelée et comme folle de terreur. Elle court se réfugierdans sa chambre, oü elle tombe évanouie. P. 83.-85.

Blanchefleur est relevée par sa fille , la belle , la bonne, la sage Alix. Alix interroge sa mère ; elle apprend d’elle la cause de son épouvante, a Prenez soin, * ma hile, que la chambre soit bien fermée et la grande barre bien fixée, car s’il entre^ je suis morte. — Vous avez été trop osée, lui dit Alix, d’avoir mai parlé à mon oncle, au meilleur homme qui jamais ceignit l’épée. C’est par lui que vous êtes reine et dame de toute la France. Si vous lui avez dit quelque parole blessante, ce sont les diables qui vous l’ont inspirée.

— Oui , ma fille, dit la reine. Vous êtes pleine de sens ; bénie soit l’heure où je vous portai dans mes flancs 1 Vous avez dit vrai : c’est lui qui a fait ma

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grandeur, c’est à lui que je dois mes noms de reine et de dame. Que Dieu m’accorde la g^âce de faire la paix avec mon frère. » La reine s’assied tout éplorée. Elle se lamente sur son malheur. Alix demeure toute pensive, puis elle sort de la chambre sans songer à s’ajuster. On dirait une rose par une matinée de mai. Plus blanche que neige, elle a de si fraîches couleurs qu’en toute la France on ne trouverait pas sa pareille. Elle arrive dans la salle pendant que les Français s’entretiennent tout bas de la colère de Guillaume et le chargent de malédictions. P. 85-87.

A la vue de la jeune fille, toute la cour se lève ; chacun la salue. Le comte Aimeri la presse dans ses bras, et elle reçoit les baisers de ses quatre oncles. Grâce à elle le calme renaît. Ermengart se jette aux

Eieds de Guillaume et lui crie merci pour la reine.

.e comte la relève, mais il n’est pas fléchi ; « Avant ce soir, dit-il, j’aurai rabattu l’orgueil du roi. Sachez que je ne l’aime pas. » Il demeure toujours là, son épée nue à la main et la face embrasée de colère. II parle, et personne n’ose le contredire. Au silence qui règne dans la salle, on se croirait à la messe. A son tour la belle jeunefille vient se jeter aux pieds de Guillaume et l'implore en lui embrassant les genoux, a Grâce^ beau sire, au nom du fils de Marie! me voici ; disposez de moi comme il vous plaira, ordonnez à votre gré que j’aie la tête tranchée ou qu’on me brûle sur un bûcner. Condamnez-moi à l’exil si c’est votre volonté. J’y consens; je ne demande rien; j’irai mendier loin de la France, pourvu que vous fassiez votre paix avec mon père et avec ma mère^ qui pleure en ce moment à cause de vous et de sa vie ne retrouvera pins la joie. Si elle vous a offensé, ce fut dans un instant d’égarement. Pardonnez -lui pour cette fois, bel oncle, et, si jamais elle se permettait une nouvelle offense, faites-moi brûler dans une chaudière bouillante. « A la voix d’Alix, Guillaume s’attendrit ; « Ma belle nièce, lui dit-il , que Jésus vous bénisse.

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Relevez-vous; c’est trop de peine. — Non, mon oncle, plutôt être enterrée vive que de me relever avant d’avoir apaisé votre colère et obtenu la grâce que j’implore ! » Ermengart [oint ses prières à celles de sa petite-fille : oc Beau nis Guillaume, laissez votre folie ; vous aurez satisfaction. Voyez, le roi se soumet à vos volontés ; il vous promet secours et assistance. — Oui, dit le roi relevant la tête, à ses ordres. » Guillaume l’entend et se laisse enfin fléchir. Il se baisse, donne un baiser à la jeune fille et se rend à sa prière. La colère du comte est refroidie ; sa parole s’adoucit et il remet son épée au fourreau. Deux chevaliers vont chercher la reine. La paix est faite, la joie se ranime, et le roi, en l’honneur de Guillaume, donne l’ordre de dresser sa table incrustée d’or. Voilà ce que le comte a gagné par son éclat, et c’est ainsi qu’il faut châtier les orgueilleux. On n’en saurait jouir si on ne les dompte de main de maître. P. 87-90.

Ici U jongleur, anticipant sur son récit, l’interrompt un moment pour annoncer les exploits futurs de Rainouart au Tinel , fui va bientôt entrer en seine. Il j comprend la bataille de Loquiferne, sujet de la chanson qui fait suite à celle <f’Aliscans. A compter de ce moment, dit-il, l’intérêt de la chanson redouble. Il n’en fut point de telle depuis le temps de Machabée, comme on en pourra juger, ajoutc-l-il, si l’argent ne manque pas. P. 91-92.

^rès le festin qui suit la réconciliation, la colère de Guillaume est sur le point de se réveiller. Il presse le roi Louis de lui venir en aide : « L’armée, dit-il, devrait déjà être à Châlons. — Nous en reparlerons, répond le roi , et vous saurez demain si j’irai ou non. » A cette réponse, Guillaume devient rouge comme un charbon embrasé. Il fronce la moustache, se baisse, prend un bâton et dit au roi : « Je vous rends votre nef. Je ne veux plus rien tenir de vous, et ne'serai

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désormais ni votre ami ni vôtre homme. — Garde ton fief J lui dit son frère Ernaut, et laisse le roi faire à sa guise. Mes frères et moi, nous t’aiderons, nous. Nous irons avec toi, nous conduirons vingt mille hommes en Aliscans, et mort aux païens si nous les y trouvons ! » Le comte Aimeri ne trouve pas encore ce langage assez ferme. Son fils est sénéchal de France; il en a le gonfanon. On ne peut faillir à lui prêter secours sans qu’il ait le droit d’en tirer vengeance. C’est aussi l’avis d’Alix; c’est celui de la reine. Les paroles d’Aimeri , l’attitude menaçante de Guillaume, ont hâté la décision du roi. « Sire Guillaume, lui dit-il, pour l’amour de vous, je vais réunir mon armée, et vous pourrez emmener cent mille hommes ; mais je ne saurais moi-même vous accompagner cette fois, car j’ai grand besoin de garder ma terre. De grâce, ne le prenez pas en mauvaise part. » Guillaume le remercie et lui dit : « Restez, sire Louis, je suffirai bien seul à conduire l’ost. i> Le roi de France, sans plus tarder, fait mander ses hommes, et bientôt s'assemble sous les murs de Laon une grande et redoutable armée. P. 92-95.

Ce fut alors que Guillaume vit pour la première fois celui qui devait le venger. Un jour que le comte était dans la salle du palais, Rainouart y entre sortant de la cuisine. C’était un grand corps avec un regard de sanglier. Aussi beau qu’aucun bachelier de France, il n’avait pas son pareil pour porteries plus lourds fardeaux , était agile comme personne, et, dans l’occasion, savait se montrer preux et hardi. Le maître queux s’était avisé la nuit de lui raser la tête et de lui charbonner le visage avec la poêle, si bien qu’il était tout défiguré et barbouillé de noir. Ce que voyant, les écuyers se prennent à le bafouer, à le torcher rudement, à le Dousculer en se le renvoyant l’un à l’autre, a Laissezmoi donc en paix, leur ait-il, ou, si vous m’échauffez les oreilles, par la foi que je dois à Dieu, l’un de vous va me le payer. Suis-je un fou pour vous servir de

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risée? C’est un jeu de vilains que votre jeu, et qui n’est pas de mon goût. Laissez-moi ; je ne vous attaque pas. — Tu parles comme un baron, répond l’un des écuyers. Ami Rainouart, apprends-moi donc à muser. » Et en même temps il lui aonne sur la nuque un horion dont toute la salle retentit. « C’en est trop! » s’écrie Rainouart; puis il saisit l’écuyer par les bras, lui fait faire deux tours, le lâche au troisième, et l’envoie si roide contre un pilier qu’il s'y brise les côtes et que les yeux lui sortent de la tète. Il eût fallu voir alors la fureur des écuvers! Plus de cinquante d’entre eux courent s’armer ae massues et se préparent à l’assommer, mais, d’un mot, Aimeri de Narbonne les arrête ; il jure de faire crever les yeux à quiconque oserait s’attaquer à Rainouart. P. 95-96.

Le comte Guillaume s’en va demander au roi : a Quel est donc, sire, ce jeune homme que je viens de voir aux prises avec les écuyers? Il en a jeté un contre un pilier avec une telle violence qu’il lui a fracassé tous les membres. Par saint Denis, quel bras redoutable 1 — Je l’ai acheté sur mer, répond Louis, à des marchands qui me le firent payer cent marcs. Ils me dirent qu’il était fils d’un Sarrasin; mais pour lui, il n’a jamais voulu nommer son père. Il m’a suivi quelque temps; puis je l’ai relégué à la cuisine, s Guillaume l’entend, sourit et lui dit : « Sire Louis, donnez-le-moi ; je vous en saurai gré et vous promets qu’il aura à manger en abondance. — Volontiers, dit le roi , je vous en fais don. » Guillaume, transporté de joie, se jette au cou du roi pour le remercier. P. 36-99.

Rainouart, cependant, regarde son tinel(i). Il le voit tout enfumé, le jette à terre de dépit, et si fort qu’il le brise en deux parts. Alors il se promet de s’en faire

1 . Tinel, ou levier. Les deux mots sont synonymes et employés l’un pour l’autre, soit dans ce poème soit ailleurs. Il s’agit ici du bâton, de la barre de bois avec laquelle Rainouart portait les seilles on seaux d’eau.

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un plus grand et plus massif, qu’il garderaj s’il peut, toute sa vie- 11 y a bien sept ans qu’il désire se faire un tinel très-grand. P. loo.

Le roi Louis a réuni sous les murs de Laon une grande et redoutable armée de deux cent mille hommes. De la cuisine, Rainouart entend sonner les clairons; il entend les chevaliers s’ébattre dans la salle, s’entretenir de la campagne qu’ils vont entreprendre et répéter mainte fois le nom de Guillaume, qui va les conduire en Aliscans. Alors les larmes lui viennent aux yeux et il se lamente ainsi : « Hélas! n’ai- je pas sujet de pleurer ? Je devrais être roi d’Espagne et porter couronne, et il me faut ici garder la cuisine, faire le feu et écumer le pot! Jamais fils de roi fut-il plus avili ? Mais, sur ma tête, si je vis seulement un an, le roi Louis sera puni; je le ferai déposer et lui arracherai de la tête la couronne de France! » A ces mots, il s’assied tout en courroux.

Bientôt il entend que l’armée va se mettre en marche. Il court alors se jeter au cou de Guillaume et l’implore en ces termes : « Sire Guillaume, noble baron, pour l’amour de Dieu laissez-moi vous suivre. J’aiderai à garder les équipages. Je saurai bien aussi apprêter le manger, faire une poivrade et trousser une volaille. Nul en France ne s’en acquitterait mieux que moi. Je ne crains personne pour accommoder une

Îiièce de viande, et, si l’on en vient aux coups, par la oi que je vous dois, vous pourriez bien emmener tel qui ne me vaudrait point. — Ami , lui répond Guillaume, il n’y faut pas songer. Tu ne pourrais supporter les fatigues de la guerre, ni les veilles, ni les jeûnes, habitué que tu es au feu de la cuisine, à manger souvent, à te rôtir les jambes, à humer le brouet dans la poêle, à laper le vin et à dormir tout le jour. Tu regretterais tout cela et périrais à la peine avant un mois ; car dès qu’on s’est mis à faire le truand, on ne peut plus renoncer à cette vie, — Laissez-moi parler, reprend Rainouart. Sire Guillaume, je me veux éprou-

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ver. Trop longtemps je me suis laissé hébéter ; je n’y puis plus tenir. Je ne puis plus vivre en cuisine, et si Dieu le permet, je voudrais me relever de cet abaissement. Au diable le fruit qui ne veut pas mûrir ! Si vous ne m’accordez ma requête, par saint Denis, j’irai seul me battre en Aliscans, sans chausses ni souliers. Je n’y porterai qu’un tinel que je ferai équarir, et vous me verrez tuer tant de Sarrasins que vous n’oserez les regarder. » Guillaume, touché de ses instances, lui permet de l’accompagner. Rainouart le remercie et va préparer l’instrument de mort sous lequel tomberont des milliers de mécréants. P. 100-102.

Il va dans un jardin couper un gros sapin qui couvrirait cent chevaliers de son ombre. Le roi de France ne le laisserait pas abattre pour cent marcs d’argent, car chaque jour il dîne et se repose sous cet arbre. Mais Rainouart veut s’en faire une arme contre les Sarrasins; il veut s’en servir pour affronter toute sa parenté, si elle refuse d’adorer Jésus-Christ. Il fait venir un charpentier. L’arbre est abattu , émondé et dolé à sept pans. Un forestier entend les coups de hache, accourt, menace Rainouart et le frappe. Rainouart saisit le forestier si rudement qu’il lui aémet un bras. Il lui fait faire trois tours, le lâche au quatrième et le lance au haut d’un chêne, où il reste accroché les entrailles pendantes. « Comment te trouves-tu, bachelier ? lui crie-t-il. Va donc me dénoncer au roi ! » Puis il prend son tinel en chantant, le fait planer de bout en tout, le porte chez un forgeron, le fait ferrer par devant et garnir de grandes viroles, puis le rapporte par la ville au grand effroi de tous ceux qui le rencontrent, a Où va ce grand diable? se demande-t-on. On peut bien le nommer Rainouart au tinel. » Et de fait ce nom lui resta. Rainouart les rassure : « Mais point de railleries, leur dit-il, et que personne ne touche à mon tinel. » Il ne le donnerait pas pour quatorze cités, et telle est sa joie de le posséder qu’il le couvre de taisers.

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a Sire Guillaume, dit Rainouart au comte, me voici tout prêt à vous servir. Allons-nous-en sans plus tarder. Par l’apôtre qu’on invoque aux prés de Néron, je vous livrerai les clefs de l’Espagne, malgré Thibault, malgré Desramé. Partons, noble comte, pour l’amour de Dieu. On vous désire fort à Orange. — Oui vraiment, » dit Guillaume. Et il ordonne aux siens de se

pr^arer à partir le lendemain.

Préparatifs du départ. — Grand repas au palais, où Guillaume convie son hôte Guimard, lui , sa femme et son fils. Il les fait asseoir à ses côtés et reconnaît généreusement l’hospitalité qu’il a reçue du franc bourgeois. P. io2-io<.

11 y a grand bruit au palais, et le vin n'y est pas épargné. Rainouart s’enivre et s’endort dans la cuisine d’un profond sommeil. Quatre écuyers en profitent pour lui dérober son tinel. Ils y attellent leurs chevaux de bât, le font traîner dans une écurie, et là le recouvrent de fumier. Mais ils le payeront cher. P. io6.

Le lendemain, avant le jour, l’armée se met en marche. Que de beaux écus à boucles, que de heaumes verts, que de hauberts galonnés, que de pennons flottant au haut des lances, que d’épieux tranchants,

3ue de glaives et d’épées à la lame acérée, que de estriers bausants et pommelés! Trompettes, clairons et cors d’ivoire retentissent de toute part. Grande est la rumeur par les prés sous la ville de Laon. Voilà l’armée en route. Le vieux comte Aimeri , Ermengart, le roi Louis , la reine et Guillaume au court nez chevauchent tous côte à côte. Alix les accompama assez loin. P. io6.

La journée est belle et le soleil s’est levé brillant. Rainouart, qui dort toujours dans la cuisine, entend à la fin le son des cors et se réveille en sursaut. Il court nu-pieds après l’aimée , arrive à un gué et y entre jusqu’au ventre. L’eau était fraîche et lui échauffé; son ivresse se dissipe, et il songe aussitôt qu’il a oublié son tinel. On ne vit jamais deuil pareil au sien.

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Il retourne sur scs pas, et si vite au’un destrier rapide ne l’eût pas atteint. Chemin taisant, il avise un pressoir et en prend l’arbre. Revenu à Laon, il gravit la montagne et ne parvient en haut qu’à midi sonné.

Alors il a une telle faim, qu’il en crève ou peu s’en faut. Il quitte le chemin et tourne à droite vers le moutier Saint-Vincent, une riche abbaye où vivent soixante moines tonsurés. On y célébrait ce jour même la fête de saint Vincent, et l’abbé donnait aux moines une grasse pitance de viandes , de pâtés, de rissoles et de poissons à la poivrade. Le feu flambait dans la cuisine, et le maître cuisinier était en train de piler de l’ail dans un mortier. Rainouart écoute ; il entend les coups de pilon. L’odeur subtile qui se dégage du mortier lui entre au corps, et il se sent tout ragaillardi. a Ah Dieu! s’écrie-t-il, grâces vous soient rendues ; me voici arrivé à bon port. Si vous me permettez de pénétrer dans ces murs, je mangerai quoi q^u’il advienne, de cette cuisine qui s’apprête. » P. 106-108.

Il se dirige vers la porte, où il voit le portier ses clefs à la main. C’était un petit bossu perclus des deux hanches, dont la barbe blanche descendait jusqu’à la ceinture. Rainouart en se montrant à lui avec ses jambes brûlées, avec ses genoux rôtis, avec ses vêtements en lambeaux, lui fait reffet d’un diable échappé de l’enfer. Il se hâte de rentrer dans l’abbaye; mais, avant qu’il ait pu faire retraite, Rainouart est â côté de lui. « Deux mots, l’ami, tu n’y perdras pas. — J’ai peur de vous, répond le portier. Vous m’effrayez plus que la foudre. » Rainouart le rassure. Le portier le remercie et se met à ses ordres. « Bel ami, lui dit Rainouart, je te chérirai si tu peux m’aider dans ma détresse. J’ai grand faim; je n’ai pas mangé depuis hier, fais-moi parler au maître cuisinier, ou au prieur, ou au frère du réfectoire. — J’ai votre affaire, dit le portier ; deux pains, un bon quartier de fromage et plus d’un bichet de vin vieux.

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Je vais vous les chercher pour apaiser votre faim. — A d’autres l répond Rainouart , tu veux m’en conter. Tu ne seras pas plutôt rentré que tu tireras les verroux après toi et me laisseras hucher lonrtemps avant de me répondre. Tu vas venir avec moi faire un tour là dedans ou, par saint Riquier, voilà un levier dont je te brise les os! »

Le portier, effrayé, consent à le laisser entrer. Les voilà dans la cuisine. « Que le Dieu qui nous jugera tous, s’écrie Rainouart, fasse le salut de ce maitre cuisinier et l’ait en sa sainte garde ! Qu’il a bon air à manier ce pilon ! S’il me voulait prenne pour compa- CTon. je le servirais jusqu’à son coucher; car je sais bien écorcher une anguille, faire le feu, fendre du bois, hacher la poirée à deux couteaux, faire des rissoles, dresser des écuelles, et, dans l’occasion, s’il s’agit de donner quelques bons coups, je paie comptant et sais fort bien me venger d’un mauvais homme. — Je n’ai que faire, répond le maître queux, d’un ribaud à la langue si bien pendue. Passez votre chemin. Le portier va me le payer pour avoir si mal barré sa porte. » A ces mots, il se baisse, prend une cuiller et en assène un tel coup sur la nuque du portier que le sang lui en coule jusqu’au talon. « J’ai trop attendu, » dit Rainouart, puis il saisit le cuisinier et le culbute dans le brasier, dont les tisons lui entrent au corps. Le cuisinier ne s’en relève pas, P. 108-1 10.

Rainouart tire deux oies de la broche et, sans prendre la peine de les découper, en arrache tous les membres, les sauce dans le mortier à l’ail et les mange sans l’aide de personne. Puis il avise un panier où il y avait plus d un millier de rissoles, s’en rapproche et n’en laisse pas une à l’abbé seigneur du cloître. Quant Rainouart eut apaisé sa faim, ce fut le tour de la soif. Il en ressent une si ardente qu’il boirait un plein setier de vin. u Où sont les moines? demande-t-il au portier. Ont-ils fini leur office? — Ils sont au réfectoire, répond le portier, où ils pren-

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nent leur repas. Vous avez mal fait de tuer le cuisinier et de manger les rissoles, — Il t’avait si fort blessé 1 dit Rainouart. Quels cent diables l’auraient pu souffrir sans courroux ? Viens et montre-moi le prieur ou l’abbé. »

Le portier obéit. Ils entrent au réfectoire, et Rainouart s’écrie ; « Que le seigneur Dieu qui nous donna la lumière accorde salut à tous les moines ici présents ! s Les moines le regardent sans lui répondre un mot. Rainouart aperçoit un cuvier plein oe vin. Il prend un pot, l’y plonge et le vide d'un seul trait. Il contenait bien un grand setier. Le sommelier, outré, se saisit d’un pain et en assène à Rainouart un tel coup que le pain se brise en quatre morceaux. Mal en prend au sommelier. Rainouart le lance contre un pilier, et du choc lui fait jaillir les yeux de la tête. Les autres moines prennent la fuite, et Rainouart, après avoir bu à son eré, se dispose à quitter l’abbaye ; mais à la porte il trouve les pauvres qui attendent la charité. « Sire portier, s’écrient-ils , vos moines auront-ils bientôt dîné? Faites-nous l’aumône. — Taisez-vous, mes enfants, leur dit Rainouart ému de compassion, vous aurez du pain avec l’aide de Dieu ! » Puis il court au réfectoire, y trouve une grande corbeille qu’il remplit de pain et revient faire une larçe distribution aux pauvres gens, qui appellent les bénédictions du ciel sur ce généreux aumônier. P. I lO-I iz.

Rainouart se remet en route à la recherche de son tinel. Arrivé à Laon, dans la cuisine du palais, il ne l’y trouve pas, à son grand désespoir et au grand contentement des écuyers, qui se rient de lui. Mais Rainouart ne supporte pas longtemps leurs railleries, et leur donne une si rude leçon qu’il les contraint à demander grâce et à lui rendre son tinel. Telle est sa joie de le retrouver, qu’il le remporte en chantant, lorsque le maître queux vient lui barrer le chemin. Il veut le retenir, le malmène, le traite de bâtard, et

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lui ordonne de couper son tinel pour en allumer le feu. Rainouart, hors de lui, heurte le cuisinier du bout du tinel, le fracasse et l’étend roide mort à ses

fûeds. <t Tu te tairas, glouton! lui dit-il. Je n’ai que aire à cette heure de garder la cuisine. Je vais au secours de ma soeur Orable ; je vais aider Guillaume à délivrer son pays. Ce fut grande folie à toi de parler; tu aurais mieux fait de te tenir coi. » Il part à ces mots, suivi des écuyers, qui vont se plaindre de lui à Guillaume et lui dénoncer le meurtre du cuisinier. « Laissez-le tranquille, répond Guillaume. Pourquoi le poursuivre de vos risées et de vos railleries? Je ne le renverrai pas pour cela. » P. i la-i i6.

Le comte met son cheval au galop pour rejoindre Rainouart, qui lui crie : « Sire Guillaume, voulezvous m’essayer ? Voulez-vous jouter avec moi ? — Nenni, beau frère ; mais songez à cheminer. Je crains fort que vous n’alliez pas loin avec pareille charge. — Je la porterai fort tien, répond Kainouart. « Et il se met à trotter, à gambader devant l’armée en embrassant son tinel. 11 le voit tout souillé par le fumier qui le recouvrait, pleure de chagrin, court à une rivière où il le lave, se dépouille de sa cotte pour l’essuyer, et, cela fait, la jette dans l’eau; il s’attire par là les huées de toute l’armée. Guillaume s’en courrouce : a II vous châtiera, s’écrie-t-il, et tant pis pour qui sera frappé. Nul ne fera droit à sa plainte. » Le comte appelle Rainouart, lui fait don d’une grande tunique de biset pour remplacer celle qu’il vient de perdre, et lui recommande, si quelqu’un l’outrage, d’en faire bonne justice. Rainouart promet de n’y pas manquer.

Cependant, la fille du roi Louis a remarqué Rainouart, et en son cœur commence à l’aimer. « Voyez, dit-elle à sa mère, voyez quel beau bachelier l Je ne crois pas qu’il ait son pareil dans cette armée. Comme il porte bien son tinel ! Qu’il me soit permis de lui dire adieu ; je ne le reverrai plus, à mon grand regret.

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Mon père a eu tort de le laisser partir. — Assez, ma fille, lui dit la reine. Je ne tiens pas à ce qu’il revienne jamais en ce pays. » — (Il y revint, pourtant, comme on le verra plus tard et avec une suite sans nombre. Il épousa la fille du roi; ce fut le comte Guillaume qui la lui donna pour épouse, et, certes, il ne la pouvait mieux marier. Rainouart lui fit porter couronne d’or, la fit couronner au palais de Cordoue et proclamer dame de toute l’Espagne.) — Malgré l’avis de sa mère, Alix fait signe à Rainouart de venir à elle, et Rainouart répond à son appel. La damoiselle l’enlace de ses bras et lui dit : a Frère, vous avez été longtemps en notre cour ; vous partez, je le vois bien. Mon oncle vous emmène. Si j ai jamais rien fait qui vous ait peiné, je vous en demande pardon. » Alors elle l’embrasse. Rainouart lui pardonne, puis ils se séparent. P. i i6-i i8.

A une halte de l’armée, Guillaume va pour reprendre son écu dans l’abbaye où il l’a laissé en venant à Paris; mais il ne le retrouve plus. L’abbaye avait été brûlée. Le comte donne cent Vivres pour la relever ; le roi Louis en laisse cinquante, et Aimeri en offre quarante. P. ii8.

L’armée arrive à Orléans et y prend ses logis. Le comte Guillaume fait réparation aux bourgeois des meurtres qu’il a commis dans la ville, et le lendemain, à l’aube du jour, il se remet en route, après avoir

tris congé du roi Louis, qui cesse de l’accompa^er.

.a reine et sa fjlle versent des larmes au moment de cette séparation. Aimeri s’en retourne à Narbonne avec dame Ermengart. Les quatre frères du comte lui promettent de le rejoindre bientôt sous les murs d’Orange avec tout ce qu’ils pourront réunir de gens. Pas un d'eux ne manqua à sa promesse. P. 119.

Annonce du jongleur <jui fait à ses auditeurs le sommaire de la seconde partie de la chanson. — Ils apprendront comment Guillaume vengera Vivien; comment

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Rainouart au tinel délivrera Bertrand ^ Guielin et Guichart. Us entendront le récit du combat de Rainouart et du géant Haucebier : Rainouart brise son tinel dans la lutte., mais ne laisse pas pour cela de fracasser la tête à ce Goliath. Sans l'épée aue sa sœur Guibourc lui avait ceinte au côté, c’en était fait de Rainouart; mais il songe à se servir de cette arme^ d’un seul coup achève son ennemiy et par là frappe de terreur les Sarrasins, qui prennent la fuite. P. 1 19-120.

Le comte Guillaume presse son armée. Rien ne l’arrête, et après de longues journées de marche, arrivée en vue d’Orange, elle aperçoit une grande fumée ; elle voit le pays ravagé et la cité q^ui brûle. Les païens l’ont livrée aux flammes apres l’avoir assaillie le matin même. Guibourc est dans son palais, revêtue d’un haubert, le heaume en tête et l’épée au côté. 11 n’est pas une dame qui ne soit en armes aux fenêtres de la grande tour carrée. De là elles ont jeté des pierres qui ont brisé la tête à plus d’un Sarrasin. La tour d’Orange est si bien assise, qu’elle ne craint pas un assaut. Les païens ont sonne la retraite après avoir mis le feu à la ville, et ont pris le chemin d^Aliscans, où ils vont construire un engin pour battre et ruiner la tour. Desramé a juré par sa barbe que Guibourc sera traînée et jetée à la mer ; mais il pourra bien se parjurer lui et sa barbe. P. 120.

En apercevant la fumée qui s’élève de la ville. Guillaume s’est écrié ; a Orange est en flammes 1 Sainte Marie, reine couronnée, les mécréants emmènent Guibourc! Aux armes, nobles guerriers! » A ces mots, il pique son cheval et le lance vers Orange. Rainouart le suit à grand’peine, chargé de son tinel. L’armée se répand par tout le pays. Dame Guibourc, du haut de sa tour, voit flotter au vent des milliers d’enseignes; elle voit de toute part étinceler des armures et chevaucher des destriers par rangs serrés. Elle entend retentir au loin le son des clai-

SOM MAIRE

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rons. Ce sont les mécréants qui reviennent déjà : elle le croit, et s’effraye, et se lamente en implorant la Sainte Vierge, a Ah! Guillaume, s’écrie-t-elle, comme vous m’avez oubliée! Noble comte, vous tardez trop : vous ne me reverrez plus !» A ces mots, elle tombe évanouie.

Revenue à elle, elle essuie ses larmes, et voit à la porte le comte Guillaume sur son destrier, et derrière lui Rainouart, agitant son grand tinel. « Noble dame, sovez sans crainte, s’écrie le comte, je suis Guillaume, celui que vous attendez. C’est l’armée de France que vous voyez chevaucher. Ouvrez la porte et recevez vos guerriers! » Mais Guibourc n’en croit pas ses oreilles. Elle veut voir les traits du comte. Guillaume délace son heaume, retire sa coiffe, et la comtesse le reconnaît bien à son nez mutilé, à la marque de la blessure qu’il reçut jadis devant Rome de la main d’Isoré de Monbranc. Aussitôt elle descend , court à la porte, l’ouvre et abaisse le pont. Le comte entre en pleurant, et Rainouart en traînant son tinel et en menaçant de mort les Sarrasins. Guillaume met pied à terre, Guibourc et lui s'embrassent tendrement. L’armée prend ses logis dans la cité et aux alentours. P. 120-123.

Rainouart est allé tout droit à la cuisine, où il a déposé son tinel. Dame Guibourc, qui l’a longtemps regardé, dit au comte : « Sire, quel est donc ce bachelier qui porte sur son épaule cette grande pièce de bois dont un cheval serait accablé ? ^el homme est-ce ? Il est bien fait de sa personne. Où l avez-vous trouvé ? — Madame, il m’a été donné en France par le roi. — Sire, ajoute Guibourc, ne manquez pas de le traiter honorablement. Il m’a tout l'air d’être de haute naissance. A-t-il reçu le baptême ? — Non, madame, répond le comte, il n’est pas chrétien ; il a été amené encore enfant d’Espagne à Laon, où on l’a tenu sept ans à la cuisine, ce qui l’a tout hébété. A compter de ce moment je le remets en votre garde et

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vous prie de veiller sur lui. — A vos ordres, » répond Guibourc. P. 1 24.

Le comte monte à son palais. En attendant le re- )as, il se met à la fenêtrCj et Guibourc à côté de lui.

1 voit venir plusieurs milliers de chevaliers en armes,

raîchement équipés et montés. Il les reconnaît à leurs

)annières et s’écrie : « Dame Guibourc , voici Er-

naut de Gironde avec tous ses barons ! Thibaut ni 1

Desramé n’empêcheront pas que demain Bertrand

ne soit délivré! — Sire, dit la dame, nous verrons ce

que vous ferez et comment vous vengerez votre neveu

Vivien. » P. 124-125.

A peine Ernaut et ses gens ont-ils dressé leurs tentes sous les murs d’Orange que Guillaume voit ve- '

nir Beuve de Comarchis avec six mille guerriers bardés de fer. D’autre part vient son père Aimeri, suivi de quatre mille braves chevaliers du Narbonnais.

« Voyez, comtesse , dit Guillaume à Guibourc, voici mon père et voilà Beuve de Comarchis, dont les deux ^

fils sont prisonniers avec Bertrand ; mais s’il plaît à '

Dieu , nous les aurons délivrés avant trois jours. »

Guibourc en rend grâces au ciel et embrasse le comte.

Bientôt après arrive Bernard de Brubant à la tète '

de trois mille chevaliers. « Dame Guibourc , dit le comte, voilà Bernard, voilà le père de Bertrand. Les ’

Sarrasins ont commencé une mauvaise partie. Je leur •

ferai payer cher la mort de Vivien I » — A ces mots,

Guibourc lui dit en pleurant : c Sire, que Jésus vous soit en aide! » P. 126-127.

Les forces de Guillaume vont croissant. Guibert, roi d’Andernas, ne tarde pas à se montrer avec cinq mille chevaliers. A cette vue, le comte presse Guibourc entre »s bras: « Dame, lui dit-il, ce n’est pas ici un semblant d’armée. Malheur aux barons de Bagdad! malheur au roi Desramé, l’oncle de Fierabras! malheur à Haucebier, à Goliath, à Baudus, à Aquin, 'v'

à Butor d’ Averse ! » — Belles paroles ! Mais le

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comte ne sait pas que vaux et montagnes regorgent de mécréants. Il n’est Français qui puisse tenir contre cette race de Judas, n’était le tinel de Rai nouait, qui est en la cuisine. P. 127-128.

Voici venir maintenant Aimer le chétif. Il n’amène avec lui que sept cents chevaliers, mais il n’en a pas moins détruit, chemin faisant, une grande bande de mécréants qui revenait de faire du butin, a Noble comtesse, dit Guillaume, voici venir Aimer le chétif, l’homme du monde oue les Sarrasins redoutent le plus. Il me faut aller au devant de lui, le servir etl’honorer par-dessus tous, car jamais il ne laissa les paiens en repos. » A ces mots. Guillaume monte à cheval , court à la rencontre a Aimer et va le presser dans ses bras. Mais c’est à grand’peine qu’il le décide à venir souper en son palais de Gloriette avec le comte Aimeri. P. 128.

Il est tard quand les barons prennent place à table. Rainouart sort de la cuisine pour les venir voir et, toujours armé de son tinel, va s’adosser à un pilier de la salle, a Sire, dit Aimer à Guillaume, quel est donc cet homme que je vois là avec une pièce de bois sur son épaule, que cinq vilains auraient peine à porter ? Est- ce le diable qui en veut à notre vie ? Est-ce un enchantement q^ue dame Guibourc nous a préparé.^ — Non, répond Guillaume, ce jouvenceau est un don du roi Louis. Il n’a pas son pareil pour la force ; mais, par malheur, il se plaît trop à la cuisine, où les cuisiniers se gaussent de lui et l’ont tout rassoté. » Aimer appelle Rainouart, qui ne se fait

Î as prier, et lui donne place à table à côté de lui. .à, il mange à plaisir et boit à longs traits, et si bien qu’il est ivre quand on relève les nappes. Belle occasion pour les écuyers de se jouer de lui ; mais Rainouart n’entend pas raillerie : il lève son tinel et met en fuite les plus oraves. Le coup dont il les menaçait n’atteint qu’un marbre qu’il orise en deux, a Sire Guillaume, dit Aimer, pareil homme

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^ sft ttouvfc pas partout ; gardez-ie donc, et choyez- \e V\en et faUes-nous*le venir en Aliscans. Si on peut \e mettre aux prises avec les païens, il en fera tomber par milliers sous son tinel. — Oui, dit Rainouart, si ^e les rencontre, les païens sont morts, vous verrez ! » Aimeri et Guillaume ne se tiennent point de rire en l’entendant; mais avant quatre ionrs ils le priseront â sa valeur et l’honoreront par-dessus tous. P. 129-

La cour se sépare. Les Français s’en vont à leurs tentes et Rainouart à la cuisine. Là, il se couche

f>rès du foyer, la tête sur son tinel, et, ivre comme il 'est, il ne tarde pas à s’endormir. Pendant son sommeil, le maître queux s’avise de lui allumer la moustache avec un tison. Réveillé en sursaut par la douleur, Rainouart bondit de rage, saisit le cuisinier par les flancs, le soulève comme un nouveau-né et le jette dans le brasier ardent. « Assieds-toi là, lui dit-il; ce fut pour ton malheur que tn m’allumas la moustache. Fils de putain, mauvais garçon, pensais-tu donc que je n’oserais te toucher par crainte de Guillaume au court nez? Ah! vraiment si, fûsses-tu un émir, car mon père en est un aussi; c’est le puissant Desramé qui a sous lui vingt chefs portant couronne et cent milliers de Persans et d’Esclers. J’ai pour neveu Thibaut, le beau guerrier, le plus brave Turc qui soit au monde. J’ai pour frères lembus et Persaugué, et Ciariau et Quarriau, et Outré et Malatrous, et Malart et Mauré, et Miraidiau et Morgant le féé, qui est plus noir que l’encre. Mes quinze frères sont tous couronnés ; il n’en est pas nn qui n’ait quatre royaumes. Moi seul, qui suis (e dernier-né, je suis sans royauté. Mais je me lasse à la 6n d’être ainsi bafoué ; on me tient pour une brute ; en brute j’agirai. Par saint Denis, c’est trop de hardiesse aussi d’avoir touché à ma barbe 1 » Il dit et se chauffe au bon feu, et y ràtit ses grandes jambes. P. 131-133.

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Au point du jour, les autres cuisiniers, saisis d’épouvante, s’en vont droit à Guillaume dénoncer la mort de leur chef. Ils crient vengeance ; ils chargent Rainouart de malédictions. Si le comte ne l’éloigne, iis refuseront de lui préparer son manger. Guillaume n’en fait que rire et dit aux cuisiniers : a Gardezvous bien désormais de poursuivre Rainouart de vos railleries, ou vous le payerez cher. Comment diable I je ne me permets pas de le contrarier, et vous vous attaquez à luil Dame, dit-il à Guibourc, allez près de Rainouart et amenez-le dans cette chambre, s La comtesse obéit.

Elle le trouve étendu dans la cuisine, la barbe en l’air, la tête appuyée sur son tinel. Elle s’assied près de lui et lui dit gracieusement : « Frère, venez-vousen avec moi; je vous donnerai ma pelisse d’hermine et un manteau de martre, et nous nous entretiendrons de vous. — Volontiers, comtesse, répond Rainouart, car ces truands sont ae la pire race, et l’envie me prend à chaoue instant de les châtier. »

Il suit Guioourc dans sa chambre, et là, pendant que le comte et son armée s’apprêtent à retourner en Aliscans, elle le fait asseoir près d’elle et l’interroge avec bonté, a Rainouart, lui dit-elle, avez-vous frère ou sœur ? Oui, répond-il, j’ai, par devers la mer, tel frère qui est roi et une sœur plus belle que fée ou sirène. » Il dit et tient la tête baissée. Et Guibourc déploie son manteau pour l’en revêtir, car le cœur lui dit que c’est son frère, a D’où êtes-vous, ami ? lui demande-t-elle encore. — Dame, dit-il, je ne vous répondrai que le jour où je serai revenu de la bataille après avoir grandement aidé Guillaume, s’il plaît à Dieu, le vrai justicier. »

Guibourc ne le presse pas davantage ; mais elle va ouvrir un coffre d’où elle tire un blanc haubert oui appartint à l’émir Tournefier son oncle, et dont les mailles furent si bien serrées à la forge que nulle arme ne peut l’entamer. Qui le revêt n’a pas à craindre d’être

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blessé. Du même coffre, Guibourc tire encore un chameau d’acier si dur qu’il ne craint aucun coup, et une epée lon^e d’une toise, large comme la paume de la main, qui tranche le fer mieux q^ue la faux ne coupe l’herbe. Guibourc la reçut en présent de Corsuble, le neveu de Haucebier. Elle la aonne à son tour à Rainouart, au courageux Rainouartqui lui est cher. « Ami, lui dit-elle, ceignez cette épée à votre flanc gauche ; elle vous sera utile, si vous savez vous en aider. » Rainouart prend l’épée fourbie^ la tire du fourreau, mais la trouve si légère qu’il la )ette à terre. « Dame, dit-il, à quoi peut me servir pareille arme.** M’en offrirait-on quarante de la sorte, je n’en donnerais pas un denier; mais, tant que je tiendrai mon levier à deux mains, il n’est païen que je ne renverse d’un coup si je l’atteins sur son heaume; et, si je ne l’écrase lui et son destrier, je consens que Guillaume ne me donne plus à manger. »

Guibourc l’entend et court l’embrasser. Sa joie est extrême. Elle reprde Rainouart ; elle le voit grand et beau, et se prend à penser qu’il esyieut-être son frère ; mais elle n'ose le lui demander. Elle se sent émue et commence à pleurer. « Dame, dit Rainouart, soyez sans crainte. Ne redoutez rien pour Guillaume tant que mon tinel sera entier. — Ami, dit-elle, que Jésus vous soit en aide ! mais un homme sans armure ne peut tenir longtemps dans une mêlée, et il ne faut qu’un coup pour lui donner la mort. Laissez-moi donc vous armer, je vous en aimerai davantage. » Rainouart y consent. Guiburc lui fait endosser le haubert^ lui lace la coiffe, et par-dessus le chapeau d’acier, qui lui enveloppe la tête comme un chapeau de feutre; mais elle ne lui attache pas la ventaille pour qu’il puisse respirer plus librement et qu’il aille plus à l’aise. Elle lui ceint l’épée, dont le fourreau est suspendu à un lacs de soie. « Il pourra, dit-elle, avoir recours à cette arme, si son tinel venait à se briser. » P. • 33:^

Quand Rainouart se voit en cet équipage, il de-

vient plus fier que lion ni sanglier. Il prend congé de la comtesse, mais pour retourner encore à la cuisine. Il y trouve foison de victuaille dont il prend largement sa part, et s’cn va fièrement, en se léchant la barbe comme un chat, s’asseoir à la table de Guillaume. C’est à qui des chevaliers lui versera rasade, et après le dîner chacun d’eux s’essaye à lever son linel. Mais nul n’y peut réussir. Guillaume lui-même parvient à peine à le soulever d’un pied au-dessus de terre, et encore n’est-ce pas sans mouiller son front. '«Je vais vous aider, » dit Rainouart; et il s’avance l’épée au côté. 11 eût fait beau le voir alors enlever le tinel, le faire tourner autour de sa tête, le faire passer d’une main dans l’autre et de haut en bas. L’épervier n’est pas plus maître de l’alouette. « Honneur au bras qui porte un tel levier!» s’écrie Guillaume. — ««C’est trop tarder, dit Rainouart; il est temps de monter à cheval. J’ai peur q^ue les païens ne s enfuient etc^ue je ne les puisse re)oindre. Si je réussis à leur faire sentir le poids de mon tinel, ils ne vaudront pas cher, et j’en^ aurai bientôt nettoyé le champ de bataille. » Guillaume l’entend et court l’embrasser, puis il fait sonner ses cors et ses clairons. L’armée s’apprête au départ. Elle se met aux champs. P. 158-141.

Guibourc, restée seule en son palais de Gloriette, voit se déployer au loin les rangs des chevaliers ; elle voit flotter au vent leurs bannières, flamboyer aux rayons du soleil leurs heaumes verts, leurs targes, leurs écus brillants d’or. Elle entend les hennissements de leurs coursiers, et appelle sur tous ces guerriers les bénédictions du Dieu de gloire. P. 141.

Quand Guillaume est monté à cheval, c’est Rainouart qui lui a tenu l’étrier. Dans son empressement à suivre le comte, il a encore une fois oublie son tinel. a Rainouart, lui dit Guillaume à la montée d’un coteau, où est votre pièce de sapin.? La voulez-vous donc laisser .? » A ces mots. Rainouart s’arrache les cheveux, se lamente, se tora les poings. « 11 faut que

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vous ne m’aimiez guère, dit-il à Guillaume, pour me laisser oublier mon linel. Par saint Denis, s’il reste où il est, vos épées ne vous serviront guère, non plus que vos lancettes et vos épieux d’acier! — Ne pleurez pas, lui dit Guillaume, je vais dépêcher un de mes écuyers, qui vous le fera apporter sans qu’il vous faille retourner sur vos pas. » C’est Gui, fils de Fouchier, qui est chargé de ce message. Il ne s’en acquitte pas sans peine. Il lui faut l’aide de sept ser-

f;ents pour charger le tinel sur une charrette qu’il ait atteler de quatre chevaux afin de rejoindre plus vite l’armée. — Du plus loin qu’il aperçoit son levier, Rainouarl court le reprendre. Il s’en saisit si vivement qu’il renverse la cnarrette et fait rompre le cou au limonier; puis, toujours courant comme s’il ne portait qu’une branche d’olivier, il s’en retourne près de Guillaume. P. 141-14J.

Après deux jours de marche, l’armée arrive sur une hauteur d’où l’on aperçoit Aliscans et toute la contrée, et une armée de païens si grande que le pays en est peuplé à cinq lieues à la ronde. A -ce moment, nombre de couards sont saisis d’effroi. Guillaume voit leur épouvante et leur parle un fier langage : « Seigneurs, une bataille redoutable s’apprête, et telle qu’on n’en vit jamais de plus horrible. Il s’agit de tenir bon. Que quiconque se sent de la couardise au cœur s’en retourne à l’instant dans son pays : je lui en donne le congé. » Les couards le prennent au mot avec joie, et, au nombre de plus de dix mille, ils abandonnent les vaillants. Maudite soit l’heure où

fiareilles gens naquirent ! Ils s’en vont en pressant eurs chevaux de l'éperon; mais ils ne vont pas tarder à recevoir une mauvaise solde.

Rainouart les rencontre dans une vallée, au passage d’un pont. Il les prend d’abord pour des païens en fuite, et l’on eût dit qu’il avait trouvé un trésor, tant il en ressent de joie au cœur. Mais il regarde leurs armes et reconnaît bien alors que ce sont des chrétiens qui

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lâchent pied. Il lève son tinel et va se camper devant eux. Mieux leur eût valu rencontrer le diable. « Où allez-vous? leur demande-t-il. — En France, prendre du repos, répondent les couards. Lecomte nous a congédiés. Si nous pouvons retourner dans notre pays, nous nous y ferons baigner et ventouser. Nous y avons de bon vin, de bon poisson de mer et de bons châteaux pour nous y refaire. Avec Guillaume il n’y eut jamais que peines à endurer, et plus d’un a trouvé là une fin douloureuse. Viens-t’en avec nous ; tu feras sagement. On te portera ton grand tinel. — A d’autres! dit Rainouart. Le comte Guillaume m’a donné le commandement de l’armée, et je lui en dois compte. Pensez-vous m’échapper comme des lièvres? Par saint Denis, vous ne vous en irez pas 1 » A ces mots, il lève son tinel et en abat cinq du premier coup, puis six, puis jusqu’à cinquante. Nul ne peut, nul n’ose lui résister. Un lion, un sanglier ne leur paraîtrait pas plus redoutable. Frappes de terreur, lis s’écrient : « Sire Rainouart, nous irons combattre avec toi en Aliscans. Si nous te faisons défaut, qu’on nous coupe les membres. Tu peux nous mener partout à ton gré. — Voilà parler, ait Rainouart. Je suis fils de roi ; )’ai bien le droit de commander et de montrer orgueil et fierté ! » Puis il commence à branler son tinel, et fait rebrousser chemin à cette mauvaise engeance. Il ne leur donne pas de répit qu’ils n’aient rejoint l’armée ; puis il va trouver Guillaume et lui demande en grâce le commandement des couards. R Qu’ils le veuillent ou non, dit-il , je les rendrai hardis comme des sangliers. »

La troupe de Rainouart est accueillie par des huées. Mais il y a bientôt mis fin. « Laissez mes gens en repos, s’écrie-t-il. car par la foi que je dois à Guibourc, la femme au monde la plus digne d’être aimée, celle qui hier me ceignit cette épée au côté, si vous allumez ma colère, je vous ferai tâter de mon tinel. Il n’est si haut parmi vous à qui je ne fasse passer

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\’cT\v\e de chanter. Je suis fils de roi, et en droit d’être fier. L’heure est venue démontrer ma force après ' m’être trop longtemps laissé rassoter. Foin du fruit qui ne mûrit pas, et honni soit qui ne s’amende. Je suis de sang royal, il m’en faut souvenir, car j’ai souvent ouï dire que bon sang ne peut mentir. — Comme il sait parler, ce diable-là ! » se disent tout bas les Français, qui n’osent plus élever la voix. P. 143-147.

Païens et chrétiens sont en présence ; ils se disposent à en venir aux mains. Guillaume divise son armée en sept corps de bataille. Rainouart est à la tête des couards, au nombre de dix mille. C’est Guillaume qui commande le second corps; avec lui est son père Aimeri. Dix mille guerriers les suivent, ^pt mille autres obéissent à ^uve de Comarchis ; ils forment le troisième corps. Le quatrième a pour chef Aimer le chétif; le cinquième, Bernard de Brubant. (C’est le père de Bertrand, qui est à cette heure prisonnier des Sarrasins. Mais, si Dieu garde Rainouart et son tinel, il sera délivré, lui et les autres avant la fin du jour.) Guillaume a confié le sixième corps à Ernaut de Gironde et le septième à Guibert. Dieu ! quels frères il avait là et comme chacun d’eux fit bien ses preuves ! P. 147-149.

Le jour est beau et le temps est clair. Desramé est sorti de sa tente en compagnie de quinze rois couronnés. Il regarde du côte d’Orange et voit les Français en bataille. Il voit briller leurs armures et leurs enseignes de soie, et s’étonne, et se demande quelles peuvent être ces gens qu’il ne reconnaît pas. un messager vient à lui, courant à toute bride et en grand émoi : p Sire Desramé, s’écrie-t-il, que tardez-vous à prendre les armes ? Par Mahomet, c’est trop de confiance! Voilà Guillaume, le marquis au court nez, avec son père, toute sa puissante parenté et je ne sais combien de milliers de Français l » Desramé l’entend et entre en courroux. Son visage s’allume; il roule les yeux , lève les sourcils, grince des

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dents et s’agite avec fureur. Nul ne le vdt qui n'en soit épouvanté. Aussitôt les cors retentissent et sonnent à l’étendard. Les païens s’émeuvent, et peu d’instants après il y en a tant d’armés que le clerc le plus lettré ne le saurait dire. La vérité est qu'aucun homme au monde n’en vit jamais pareil nombre. C’est de cette race ou’est sorti Rainouart au tinel, et c’est à elle qu’il va se montrer si redoutable. P. 149-1 50.

Desramé s’est revêtu de son armure : « A cheval, s'écrie-t-il, et en avant ! Si je rencontre Guillaume, il n’en sera pas quitte à bon marché. » Comme les païens s’arment, un Turc arrive tout effrayé qui s’écrie : « Sire Desraroé, mauvaise nouvelle l Voici venir les Français en armes. Guillaume a amené avec lui un guerrier, l’homme le plus fort de la chrétienté, qui porte sur son épaule un grand merrain dont le ^ias accablerait deux chevaux de bât. Il se nomme Rainouart, à ce que j’ai ouï dire. Far Mahomet^ il a l’air d’un fou furieux. 11 n’a pas encore vingt-cii^ ans ; mais je ne laisse pas de croire que nous périrons et que nous serons défaits de sa main. — - Arrière, ribaud! dit Desramé. Quand ils seraient cinq cents comme lui, je n’en donnerais pas un denier. Qu’on fasse sonner mes corsl » Vous auriez pu alors, de plus de cinq lieues, entendre le son des olifants. Les émirs se séparent pour aller prendre leur place de bataille. L’armée païenne est divisée en neuf corps. Elle a pour cnefs principaux Haucebier, Hector de Salorie, Sinagon, Maudus de Rames, Baudus d’Almerie, Aquin, père de Baudus. P. IJO-I^J.

Les cors sonnent la menée. L’armée païenne court sur la nôtre, la rencontre et la bataille commencent. Le comte Aimeri et ses fils poussent leurs cris de

Suerre, et à ce moment il y eut mainte âme séparée e son corps.

Tableau de la bataille. (P. 154 à 221.)

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Aqu\n et les siens sont refoulés à plus d’une portée d’arbalète. C’en serait fait d’eux si Baudus, fils d’A- <^uin, ne leur venait en aide. — Joute d'Aïmer, le chétif, contre Baudus. Défaite et mort de Baudus. Mais dix mille Arabes entourent le vainqueur. 11 est perdu, ou peu s’en faut. Au cri de Narbonne! qu’il pousse en désespéré, ceux de son lignage accourent et le délivrent. Le comte Guillaume y fait merveilles. Les mécréants reculent si loin devant lui que Rainouart croit la bataille finie. Il a honte d’avoir tant tardé à se montrer : « Sainte Marie, s’écrie-t-il, faites que la lutte se maintienne jusqu’à ce que les Sarrasins aient senti le poids de mon tinel. » Il dit et court à eux, son tinel en arrêt. Qu’ils se gardent bien de lui ; car, s’il les atteint^ c’estîéur mort, quand ils seraient tous de fer massif. P. 1 54-1 c8.

A la tête de sa troupe de couaras dont il fait des braves, Rainouart se lance au travers des ennemis. D’un premier coup de tinel il en abat dix ; d’un second il en écrase autant. Ils tombent devant lui comme le pré devant la faux. « Frappez, baronsi s'écrie-t-il ; aujourd’hui sera vengé le noble Vivien, et malheur au roi Desramé ! Si je le liens, c’est son dernier jour. » Comme il parle ainsi, un messager s’en vient près de Desramé ; « C^e faites-vous } s’écriet-il. Guillaume a amené avecTui un homme le plus fort du monde ; c’est Rainouart au tinel, qui a déjà fait périr vingt mille des nôtres. Par Mahomet, sire, gardez-vous de lui! — Tais-toi, vilain sans foi, s’écrie Baudus: si je le tiens, lui et Guillaume au court nez, je les rendrai à Desramé ou morts ou prisonniers. » Ainsi parle Baudus à son gré; mais avant la nuit il aura affaire à Rainouart et apprendra à le connaître. P. i ^8-160.

Après ses premiers exploits, Rainouart se tire de la presse et pousse jusqu’aux navires des Sarrasins. Il les fracasse , et brise les mâts, et, appuyé sur son tinel, qu’il plonge dans la mer, d’uu bond léger, d’un

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saut de vingt-cinq pieds il s’élance à bord d’un chaland, de celui-là meme où sont emprisonnés les neveux de Guillaume : le comte Bertrand et le jeune Gui, et le brave Guichart et Gaudin le brun, et Hunaut le rude jouteur et le preux Gautier de Termes, et Gerart de Comarchis, le oeau chevalier. Rainouart trouve là dedans cinquante Turcs qu’il a bientôt confessés avec son tinel, et de façon que le mieux portant a tout le corps et les membres rompus. Il y trouve encore un prisonnier pieds et poings liés et les yeux bandés. C’est Bertrand. «Ami, lui dit-il, d’où êtes-vous? — De France, répond Bertrand. Je suis neveu de Guillaume au court nez. Il y a quatre mois que les païens m’ont pris. S’ils m’emmènent en Arabie, comme je m’y attends, je n’en sortirai jamais. Que Dieu prenne pitié de mon âme, car c’en est fait du corps! — Sire gentilhomme, dit Rainouart, vous allez être délivré pour l’amour de Guillaume. »

Bertrand est libre. Il prie Rainouart de délivrer aussi ses compagnons. Les voilà tous hors du chaland. Le rivage est couvert de Sarrasins ; mais le tinel de Rainouart en abat tant et tant qu’aucun jongleur n’en saurait dire le nombre. « Armez-vous, oeaux enfants, s’écrie-t-il; voici des armes. Prenez-en à votre gré. — Oui, dit Bertrand; mais il me faudrait encore un destrier pour aller au secours de mon oncle. — Patience, reprend Rainouart, vous en allez avoir un, vous et les autres. » Comme il parle ainsi, un païen s’en vient jouter près de lui. Rainouart lève son tinel, mais du même coup il écrase l’homme et le cheval. D’un second coup il met en pièces quatre mécréants et leurs destriers tout à la fois. — ft Voire, dit Bertrand, si vous y allez ainsi, nous ne serons remontés de notre vie ! — Je n’en puis mais, sire Bertrand. Ce tinel est pesant et les coups en sont d’autant plus forts. Mais attendez un moment, voici venir un païen sur un cheval noir et bon cou-

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reur ; jugez-en à son train. » L’instant d’après et le païen et son coursier sont meurtris en un monceau.

« Dieu! dit Bertrand, faut-il ainsi attendre? — Ce n’est pas merveille, sire Bertrand; quand j’ai une fois levé cette pièce de bois, elle retombe d’un tel

f)oids que je ne saurajs la retenir. — Eh bien, sire, rappez du bout, dit Bertrand, vous amoindrirez ainsi la force de vos coups. — Oui da ! reprend Raincuart, c’est une leçon. Me voici à l’école à cette heure ! — Sire, fait Bertrand, vous nous avez délivrés ; aidez-nous encore jusqu’à ce que nous soyons à cheval. Le comte Guillaume vous en saura bon gré. »

Ce n’est pas sans peine que Rainouart parvient à manœuvrer son tinel au gré de Bertrand. A la fin pourtant il y réussit, et, grâce à lui, chacun des sept cousins monte à cheval prêt à bien faire. Pour Rainouart, il s’en va frapper parmi les rangs pressés des Sarrasins et en fait une telle occision que le sang des corps lui monte au talon. Â chaque coup il en abat sept ou huit. « Voilà de bons coups, se dit-il; ce n’est pas en heurtant du bout de mon tinel qu’il y aurait pareille foison. S’il ne tuait qu’un Turc à la fois, je ne l’estimerais pas cher. » P. 165-168.

Cependant les neveux de Guillaume ont tant cherché leur oncle qu’ils finissent par le trouver. Ils l’ont reconnu aux rudes coups qu’il donne, à son grand corps, à son épée, à laquelle nulle arme ne résiste. Mais iis n’ont pas le loisir de se parler ni de s’embrasser. Ce n’est pas l’heure du repos. Vallées et montagnes sont peuplées de Sarrasins. Le comte et ses neveux vont ensemble aux combats. P. 168-171.

Voici le roi Margot de Bocident, monté sur une jument aussi noire que lui et recouverte d’un filet de soie blanche. 11 porte un fléau dont la masse est entourée d’une peau de serpent si dure qu’elle ne craint arme de fer ni d’acier. Margot cherche Rainouart et se dépite de ne le point trouver. U se rue sur les

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Français et en tue tant qu’il veut. Le comte Guillaume court à lui, décharge sur son heaume un terrible coup d’épée, mais sans plus l’entamer que ne ferait un coup de vent. « Voici l’heure de ta mort, dit Margot, et ton Dieu ne te défendra pas. » A ces mots, il lève son fléau. Le comte fuit, et ce n’est pas merveille, car le fléau pèse autant qu’un muid de fro* ment. Mais Rainouart survient à temps pour délivrer Guillaume. Il écrase Margot et sa jument, a Beau coup! dit le comte. Sire Rainouart, je vous en rends mille grâces, car j’étais perdu sans l’aide de Dieu et la vôtre. — Soyez sans crainte, répond Rainouart, les païens seront défaits. Pour moi, je n’épargnerai ni frère ni parent. Margot de Bocident «ait mon cousin. » P. 171-17J.

Quand les Sarrasins voient mourir Margot, ils accourent pour le venger, au nombre de plus de dix mille. Le comte Guillaume est entouré, assailli ; mais Rainouart le dégage. A voir les grands coups qu’il donne on ne dirait guère qu’il a lavé la vaisselle. Après avoir tué plus de huit cents païens, il sort de la presse, fatigué, harassé, fiche son tinel en terre et s’y appuie pour prendre un moment de repos. Les païens le voient, le croient à bout de force, l’environnent et lui lancent de loin des javelots. Il est blessé ; il serait tué sans son haubert et son heaume qui le protègent. Bénie soit l’âme qui l’a revêtu de ces armes. P. lyj-iys-

Le païen Aenré, armé d’un mail d’acier, fait un grand carnage parmi les nôtres. Rainouart le voit, court à lui et ne le salue pas ; mais il l’abat à ses pieds. C’était encore un de ses cousins. P. 175-176.

Voici maintenant Desramé en compagnie de quatre rois mécréants. Il cherche Guillaume et le trouve. Les deux guerriers se défient et joutent à l’épée. Desramé est blessé et désarçonné ; mais les païens accourent par milliers, l’arrachent aux mains du comte et le remettent en selle. P. 177-180.

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Borelel ses quatorze fils n’ont pas pareille fortune. Rainouart tue le père, tue les fils jusqu’au dernier, prend les fléaux dont ils étaient armés, en essaye un, et rejette avec mépris ces engins qui ne sont bons, dit-il, qu’à chasser les mouches. P. 180-182.

Pendant qu’il prend du- repos sous un arbre à l’épais feuillage, survient une bande de Sarrasins conduite par le hideux Agrapart, sorte de bête sauvage qui a les yeux rouges comme charbon enflammé et les ong,les d’un griffon. — Étrange combat d’Agrapart et de Rainouart. — Mort du païen. P. 182-18.^.

Rainouart tue encore le mécréant Crucados, qui, armé d’une masse pesante, semait la mort dans les rangs des chrétiens. Il le tue, mais par aventure épargne son cheval, un grand destrier d’Afrique, dont il se saisit pour le monter. Il est las, dit-il, de s’entendre appeler garçon et ribaud trottant à pied. Mais il ne tarde pas à s’en repentir. Emporté par sa monture, il perd son tinel, tombe, est traîné dans la poussière, mais s’en venge bien en assommant d’un coup de poing le malencontreux destrier. P. 184-186.

C’est le Sarrasin Valegrape qui trouve le tinel de Rainouart. Il ne peut le porter; il le traîne jusque sous un olivier, s’assied pour se rafraîchir et regarde beaucoup cette perche. Rainouart l’a vu, court à lui comme un loup et se ressaisit de son arme. — Longue et terrible lutte entre Rainouart et Valegrape. Ils se reconnaissent pour frères et font de vains efforts pour s’accorder, l’un au nom de Jésus, l’autre au nom de Mahomet. A la fin Rainouart tue Valegrape, mais il en a regret. P. 186-194.

Sous son redoutable tinel tombe aussi Grishart, d’outre l’ile perdue. Le païen a une sœur, Flohart la jéante, qui, armée d’une faux, tente de venger son rère. C’est à grand’peine que Rainouart s en déivre. Elle lui arrache sa ventaille avec les dents et ’engloutit comme elle ferait d’un fromage. Rainouart,

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effrayé par cette vieille fille d’enfer, voue son tinel à saint Léonard et à saint Julien, a Sire tinel, lui dit-il quand Flohart est étendue à ses pieds, je ne vous donnerais pas pour la cité de Troie, et toutefois les bons saints vous aurontl » P. 194-198.

Desramé, en chevauchant par la mêlée, arrive près de Rainouart. Il ne le reconnaît pas; car Rainouart, accoutré comme il l’est, ne ressemble guère à un hls de roi. Mais il lui demande : a Qui es-tu? — Je suis Rainouart, l’homme de Guillaume, que j’aime en bonne foi. Si tu lui fais du mal, je t’en ferai aussi. — Rainouart. bel ami, je suis ton père, » s’écrie Desramé. II l’adjure d’abandonner les chrétiens, de revenir à Mahomet. Mais Rainouart ne se laisse pas fléchir. Le père et le fils en viennent aux mains, et Rainouart, en frappant Desramé du bout de son tinel, lui brise trois côtes. L’instant d’après il s’en repent amèrement. Assis à l’écart sous un arbre, il regarde son tinel et le voit tout sanglant : « Hélas! dit-il, suis-je assez malheureux? J’ai tué mes proches parents ; j’ai brisé les côtes de mon père. Autant de péchés qui ne me seront jamYis pardonnés. Mais oue dis-je ? C’est mon tinel qui a fait le mal. Mauaite soit l’heure où il fut charpenté 1 » A ces mots, il le rejette loin de lui : « Va, dit-il, arme de malheur, je t’ai bien choyée, mais à cette heure je t’abandonne. Je m’en vais et te laisse ici. Jamais je ne te reporterai. » P. 198-201.

Il dit, et dans le même temps voit déboucher une des hordes sorties des navires. Elle a pour chef le fort roi Haucebier, un géant de (minze pieds de haut, revêtu de trois bons hauberts. Trois écus lui pendent au cou, et trois épées au côté. II a en main un épieu au fer carré, trempé dans le venin d’un serpent de la pire espèce. A cette vue Rainouart court à son tinel : k Ami, dit-il, faisons la paix. Voici un homme qui n’est point des miens. Il me faut jouter avec lui ; nous allons voir comment vous m’y aiderez, s Puis,

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s’adressant à Haucebier : a Sarrasin, d’où viens-tu ? Veux-tu combattre avec moi dans ces prés ? — Moi, répond Haucebier, me battre avec un homme à pied et dont la défroque ne vaut pas deux deniers ! Quelle folie! — Et qu’importent mes guenilles? reprend Rainouart. Le cœur n’est pas dans l’hermine ; il est au ventre, où Dieu l’a mis. D’ailleurs, si *je suis

Jjauvre à cette heure,' je ne le serai pas toujours, et e temps viendra où je porterai couronne de roi. Je te défie ; garde toi de mon tinel !» A ces mots, il le fraise; mais le païen n’en est qu’étonné, et le tinel de Kainouart se brise par le bout et perd une de ses viroles. Un second coup l’entame davantage, un troisième l’achève ; mais le coup est mortel pour Haucebier. a Je n’ai rien gagné, dit Rainouart, puisque j’ai perdu mon tinel. » P. 201-204.

Assailli de toute part, Rainouart en est réduit à frapper du poing, et celui qu’il atteint a bientôt trouvé gîte. En s’escrimant ainsi, il se heurte à l’épée que Guibourc lui a ceinte au côté. Il la tire du fourreau, en frappe Goliath de Balesguer et le pourfend, frappe encore et abat deux autres mécréants : « Que cette arme entre bien ! dit-il. Bénie soit la dame qui me la ceignit au côté! » II continue et tant et si bienc^ue les païens prennent l’épouvante et fuient en déroute jusqu’à leurs navires. Mais Rainouart a passé par là et tout est effondré. Une seule nef lui a échappé ; Desramé s’y réfugie, met à la voile et part, conduit par le diable. « Beau père, lui crie Rainouart, revenez quand il vous plairai » P. 204-20$.

Les Sarrasins qui restèrent eurent mauvais logis. Ils s’en vont errant par le champ de bataille, saisis d’effroi, traqués, blessés par les nôtres. Ils rencontrent Baudus, un neveu de Desramé, un cousin de Rainouart. « Ah ! sire Baudus, lui disent-ils, prenez pitié de nous. Le comte Guillaume est vainqueur; Desramé s’enfuit par mer. Il est en sûreté a cette heure, et nous, nous serons tous morts avant ce

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soir. » Baudus les rassure, leur promet de les venger, et s’en va cherchant partout le marquis au court nez et le vassal au tinel dont on lui a tant parlé. P. 205-

il ne tarde pas à se trouver face à face avec Rainouart. « Qui es tu, vassal? lui demande-t-iL Si tu crois à Mahomet, tu n’as rien à craindre ; mais si tu crois à Jésus, tout l’or du monde ne te sauverait pas de la mort. — Je n’ai pas peur de me nommer : les Français m’appellent Rainouart ; je suis fils du fort roi Desramé et beau-frère de Guillaume au court nez.

— En ce cas, dit Baudus, tu es mon cousin. Crois à Mahomet et il y aura paix entre nous. — Jamais! répond Rainouart. — Es-tu donc celui qui nous a foit tant de mal aujourd’hui, celui que j’ai tant cherché et qui porte un tinel si redoutable? — Celui-là même, dit Rainouart. — Tant mieux, répond Baudus. Mais, frère, qu’as-tu donc fait ae ton tinel , et comment le comte Guillaume te laisse-t-il aller ainsi nu-pieds comme un ribaud? Viens avec moi : tu partageras mes domaines, je tuerai Guillaume et les Français que tu as amenés ici; Mahomet sera glorifié et .votre Dieu honni. — Assez l dit Rainouart, je n’en ferai rien, dût-on m’arracher les membres. Je crois en Dieu et en ses saintes bontés ; je crois en la Vierge qui le porta dans ses flancs, et de ma vie je n’aurai autre croyance, car Mahomet ne vaut pas cher si ce n’est comme amas d’or. — En garde^ donc! dit Baudus.' — Que Dieu me protège, dit Rainouard », et les deux cousins en appellent aux armes.

— Long combat de Baudus et de Rainouart. — Défaite de Baudus. P. 207-218.

Mais Dieu sauva la vie au païen ; il ne voulut pas qu’il mourût sans avoir reçu le baptême. Cruellement blessé par Rainouart, Baudus lui crie merci et lui promet de se faire chrétien. Rainouart, transporté de joie et attendri jusqu’aux larmes, se jette au cou de baudus. U l’étreint dans ses bras et lui demande :

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« Cousin, vous ai-je fort bléssé ? — Oui vraiment, sire, je saigne beaucoup, hâtez-vous de m’ôter mon heaume. Mais, dussé-je en mourir, je vous pardonne, r Rainouart pousse un long soupir et désarme Baudus, puis tous d’eux s’asseoient sur l’herbe et se regardent doucement.

Portrait de Baudus : il n’y a pas de plus beau diable en enfer. Il se pâme dans les bras de Rainouart. Guillaume survient, apprend de Rainouart que Baudus est vaincu et veut être baptisé. Il en rend grâces à Dieu. Baudus demande à retourner dans son pays pour guérir ses blessures, et promet de revenir à Orange se mettre aux ordres de son vainqueur. Rainouart le lui accorde. Baudus tint sa promesse. P. 218-221.

Après avoir recueilli un immense butin dans les navires ennemis, les Français se livrent au repos ; mais Rainouart est debout et crie aux arme» avant minuit. Guillaume fait donner la sépulture à Vivien et reprend avec son armée le chemin d’Orange. Rainouart est en tête, l’épée au poing, plus fier qu’un sanglier.

Incident. — Un 'vilain avait un champ de fèves, son seul espoir pour nourrir sa famille. Des mécréants l’ont envahi et ravagé; ils y campent encore. Le pauvre homme s’en vient à Rainouart et lui conte son malheur. Rainouart lui promet vengeance et réparation, et tient grandement sa parole. Il met â mort les envahisseurs du champ, et donne au vilain, pour prix de ses fèves, leurs chevaux et leurs armures. « Bon marché l dit le vilain. Les fèves sont bien payées. Bénie soit l’heure où elles furent semées. » P. 222-

Retour à Orange. — Guillaume est rentré dans son palais, où un grand festin réunit les vainqueurs. Un seul est resté nors des murs : c’est Rainouart. Le comte ne s’avisera de songer à lui qu’après souper Oubli injuste et bien digne de blâme. Rainouart en est cruellement blessé. Qui donc a mis fin à la bataille

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Qui a délivré les neveux de Guillaume prisonniers? Qui a tué tant de Sarrasins^ tant de parents? N’est<e pas lui qu’on délaisse maintenant si honteusement? F. 227.

Rainouart, courroucé et le cœur marri, s’en retourne en pleurant vers Aliscans. Des chevaliers le rencontrent qui lui demandent d’où il vient et ce qu'il a pour paraître si triste. A cette demande il laisse éclater sa douleur et sa colère, son regret d’avoir aidé Guillaume, d’avoir renoncé à Mahomet. Il va retourner dans son pays ; il en reviendra à la tète de cent mille Sarrasins, et alors malheur au comte d’0>

range, malheur à la France et à son roi! Outragé comme il l’est, Rainouart sera sans pitié. Il ne garde de doux sentiments que pour la belle Aélis et pour la comtesse d 'Orange. — Un des chevaliers tente de l’apaiser et de le détourner de son dessein. Peine perdue, et qui tournerait mai pour le chevalier et pour ses compagnons, s’ils ne prenaient la fuite. Ils arrivent à Orange de toute la vitesse de leurs chevaux et courent au P alais informer Guillaume de leur rencontre, c C’est Rainouart qui a raison, dit le comte, et moi qui ai fait une sottise. > P. 227-230.

Il se repent amèrement. Il envoie après lui vingt chevaliers pour le ramener; mais ils n’en tirent qu’injures et menaces, et, pour avoir voulu user de la force, ils rentrent i Orange plus vite encore qu’ils n’en sont sortis, croyant toujours Rainouart i leurs talons. P. 230-232.

Quand Guillaume apprend l’acoieil fait i ses 1^sagers, il sourit, demande son cheval et part, suivi de cent chevaliers. Guibourc aussi l’accompagne; il n’oserait sans elle aller affronter le courroux de Rai-

nouart. Ils le rejoignent au bord de la mer, où il est monté dans une emoarcation qu'il n’a su gouverner et qu’il a fait chavirer en s’aidant d’une perche pour

f «rendre le large. Comme il maugrée en sortant de 'eau, sa perche k la main, Guillaume survient, l’ap-

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pelle et essaye de fléchir son courroux. Il ne réussit (^u’à l’irriter davantage. C’est Guibourc seule qui obtient la grâce du comte, a Dame, lui dit Rainouart en se jetant à son cou, je suis votre frère, je ne veux plus vous le céler. Je suis ce Rainouart qui fut enlevé au roi notre père. Je n’ai rien à vous refuser. J’oublie les torts de Guillaume, et de ma vie vous ne m’en entendrez reparler. » *

Rainouart est réconcilié avec le comte. Il eût fallu voir comme on l’embrassait 1 On lui fera honneur dorénavant; mais lui. cependant, ne pourra jamais perdre l’habitude de s^aller chauffer à la cuisine P. 232-234.

Annonce du jongleur, qui comprend le reste de la vie de Rainouart : son baptême, — son mariage avec Ailis, — son adoubement comme chevalier, — sa lutte contre le géant Loquifer, — son moniagt (i). P. 235-236.

Il y a grande joie à Orange et grand souper lorsque Guillaume y ramène Rainouart, qui prend place à table à côté du comte. On veut le servir le premier, mais il refuse cet honneur. Sa sœur se réjouit de le voir près d’elle et lui dit à ce propos d’aimables paroles. Mais lui ne se plaît guère en si haut lieu; il se sentirait mieux et plus à l’aise à la cuisine ou à l’étable. P. 236-237.

Après le souper, Guillaume demande à Rainouart s’il veut recevoir le baptême et croire en Dieu. — Plaisante réponse de Rainouart, qui n’en consent pas moins à se faire baptiser. P. 237-238.

Baptême de Rainouart. — Scène comique. Ses

I . Ces deux derniers et grands événements de la vie de Rainouart forment chacun le sujet d’une chanson qui a pour titre : l’une, Loquiferne, ou la Bataille Loquifer; l’autre, U Moniage Rainouart. Notre poème se borne à les annoncer , tandis qu’il va raconter le baptême, le mariage et l’adoubement du frère de Guibourc.

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parrains ne peuvent réussir à le tenir sur les fonts et l’y laissent tomber. — Après la cérémonie, le nouveau chrétien est revêtu des plus riches habits, a Sire Rainouart, lui dit Guillaume, vous serez, s’il vous plaît, mon sénéchal, et distribuerez aux Français que j’ai amenés ici le butin conquis en Âliscans. i> — Distribution du butin, qui formerait la charge de quatre navires. Rainouart s’acquitte si largement de cette tâche qu’il est comblé de louanges et de bénédictions. P. 238-240.

Guillaume veut que Rainouart soit armé chevalier avant le départ des Français, pour qu’ils en puissent reporter la nouvelle au roi Louis. — Récit de l’adoubement. — Description de l’armure et du destrier du nouveau chevalier. P. 240-242.

Une quintainea été dressée par les soins de Guibourc pour éprouver l’adresse de Rainouart. Guillaume le prie de montrer, par un semblant de joute, comment il manie ses armes et son coursier. Rainouart s’en défend, a Attendons les Sarrasins, dit-il ; c’est alors que vous me verrez jouter sans perdre mes coups. » Mais Guibourc l’en prie aussi. Il se rend à son désir, et, aux applaudissements de tous, atteint le but, le fracasse et le met à bas. P. 242-244.

Comme chacun fait fête à Rainouart, on annonce l’arrivée de Baudus. Il revient se mettre à la merci de son vainqueur, qui l’accueille à bras ouverts. Baudus et les siens reçoivent le baptême. P. 244-245.

Guillaume a le dessein de donner pour femme à Rainouart sa belle nièce Aélis. 11 charge Ernaut et Bernart de Brubant d’aller en France la demander au roi Louis pour l’homme le plus vaillant du monde, pour le guerrier à qui est due la victoire d’AIiscans et qui régnera un jour sur toute l’Espagne. — Succès du message. — Aélis à Orange. — Noces de Rainouart et d’Aélis. P. 245-250.

Annonce du retour de Desramé et des exploits futurs de Rainouart. P. 251.

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Départ d’Aimeri et de scs fils. — Départ des Français. — Il ne reste plus à Orange que cent hommes de valeur. Guillaume, dans cette solitude, devient muet et pensif; il pleure encore Vivien. La noble Guibourc le console tout de son mieux, a Qui a bonne femme, dit-elle, doit être en joie, et, s^ est bon, l’aimer du meilleur de son cœur, et croire ses sages conseils. Or, voici le sage conseil que je te donne. Il faut refaire Orange avec les trésors pris aux Sarrasins. Il y faut mander des ouvriers qui y viendront en foule. Tu referas la ville de telle sorte qu’elle sera à l’abri de toute atteinte, et, pour moi, |e n’y épargnerai pas ma peine. — Dieu 1 dit Guillaume, quelle comtesse ! Jamais au monde ne naîtra sa pareille. » Le comte suivit le conseil de Guibourc. Il restaura Orange du mieux qu’il put. et s’y fortifia derrière des murailles et de grands fossés. P. ap-

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ES trois premiers vers de ce poëme, I dont le brusque début rappelle celui de la chanson de Roland, nous indiquent, mais sans les faire connaître autrement que par leurs noms, et le théâtre de l’action et le personnage qui y joue le principal rôle.

« Le jour de la bataille d’Aliscans, dit le trouvère, jour de deuil, bataille horrible, le comte Guillaume souffrit grande peine. »

Çu’est-ce qu’Aliscans, et quel est ce comte GuiïTaume ? Les auditeurs de notre poète le savaient apparemment pour qu’il se crût dispensé de le leur apprendre ; mais ses lecteurs d’aujourd’hui n’en seront peut-être pas si bien informés. Prenons donc soin d’abord de répondre, autant qu’il est en nous, à ces deux premières questions.

Aliscans ou Aleschans, qui ne sont que deux formes d’un seul et même nom, désignent, dans cette chanson, le lieu où le héros, d’abord vaincu, revient à la fin prendre de sa défaite une éclatante revanche. Ce lieu est sur la mer ou en est

Aliscans a

P RÉFAC E,

nom, employé tantôt au singulier, tantôt au pluriel ; l’Ar chant ou les Archans. Ainsi, par exem pie, dans la même page de notre édition (p. 155), on lit ces vers :

Li quens G aillâmes fait haster son mangier.

Car en /’Archant se vaurra repairier.

et un peu plus bas :

En Alischans s’en vaurra repairier.

Donc Alischans et VArchant sont équivalents et désignent le même lieu. C’est la conclusion qu’avait tirée avant nous de cette substitution M. le docteur Jonckbloet, le savant hollandais auquel on doit Guillaume d’ Orange Q). Mais la conclusion ne demeure pas aussi simple lorsqu’on voit les deux noms, au lieu de se remplacer, s’ajouter l’un à l’autre comme dans ce passage ;

« Dame, dist il, mort sont en Alischans,

« Devers la mer, par devers les Archans (2). »

Il résulte de là, selon M. Jonckbloet, qu’A//s-

1, M. Jonckbloet a constaté que la substitution avait lieu non-seulement dans le même texte, mais encore de manuscrit à manuscrit. Il serait au moins superflu de répéter ici toutes les preuves qu’il en a données.

2. V. ci-après, p. 56, J7. M. Jonckbloet ajoute ici ce vers qui ne se retrouve pas dans notre texte, au moins sous la même forme ;

Toz font /’Archant et Aleschans trenbler.

Préface.

chans et l’Archant n’étaient pas entièrement identiaues et <^ue le premier était une partie du second, au moins dans l’opinion des trouvères. Opinion juste, si VArchanî ou lesArchans sont les champs d’Arles, comme l’a pensé M. Paulin Paris (') ; opinion fausse, si l’Archant, comme le veut M. Jonckbloet, est le territoire d’Arles situé sur la rive droite du Rhône et connu sous le nom d^Argence ou terre d’Argence {Ager argenteus) (2). Dans ce cas, en effet, Aliscans ne saurait être une partie de VArchant puisqu’en réalité les deux lieux ne sont pas sur la même rive du Rhône. M. Jonckbloet, qui a fait cette remarque, et qui ajoute que dans la chanson il n’est aucunement parlé ni du fleuve ni des moyens de le traverser, estime « ou que deux événements dif- <( férents ont été confondus dans la tradition, « ou, ce qui est plus probable, que les auteurs « du poème montrent, par cette confusion, leur « ignorance du théâtre des événements qu’ils a chantaient. »

Ni l’explication de M. Paulin Paris ni celle de M. Jonckbloet ne nous paraissent de nature à s’imposer ; aussi nous bornons-nous à les exposer avec le regret de n’en pouvoir produire une qui nous paraisse plus satisfaisante (î) , regret

1. Les Manuscrits français, t. III, p. 14}, et Hist. littéraire de la France, t. XXII, p. }o8.

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