‹ AliscansChapitre 28 sur 33 · Les Épopées françaises, T. iu, p · texte numérisé non relu

Les Épopées françaises, T. iu, p

Préface.

S’il s’agissait de l’œuvre de quelaue bel esprit moderne, on se sentirait assez enclin à pencher du même côté que le savant critique allemand ; mais ne faudrait-il pas une excessive bonne volonté pour se laisser persuader qu’un Bavarois, né au XI P siècle, « qui ne savait ni lire ni écrire, » dit M. Jonckbloet, avait le goût assez délicat et assez raffiné pour rejeter si dédaigneusement le rôle trop comique de Rainouart ? C’est là, à nos yeux, une hypothèse purement gratuite. Rainouart n’a pas de belles manières, on en convient, et n’est point plaisant à la façon des personnages de Térence ; mais en cela quoi d’étrange et qui ne s’explique aisément par les mœurs du temps ? Le contraire seul aurait droit de surprendre, et ce serait le cas de se récrier. « Wolfram, dit-on, était trop poète pour tomber dans la faute des remanieurs français (comme si cette faute était démontrée 1) et pour diviser l’attention entre Guillaume, qui la mérite si bien, et Rainouart, qui en est si indigne. » Que Guillaume mérite l’attention, on en demeure d’accord ; mais il a été battu, et, s’il prend sa revanche, grâce à qui ? Grâce à ce prétendu troublefête, qui est, après tout, le vengeur du comte, lequel se trouve fort bien de se l’être attaché. Et, dès lors, pourquoi le renvoyer aux calendes grecq^ues, et pourquoi ne pas lui accorder la part d’intérêt qui lui revient si légitimement? Le beau trait de génie vraiment, l’admirable habileté, de l’égarer; de le perdre ou, si l’on veut, de l’escamoter, quand on n’en a plus que faire? Il fallait prendre un parti plus décidé et se passer entièrement de lui, puisqu’il était si déplaisant,

si importun. Trop de dédain pour Rainouart, trop d’admiration pour Wolfram, voilà par où pèche, selon nous, le jugement de L. Clams, et, s’il faut dire pourquoi nous pensons cependant avec lui que le Willehalm n’est point inachevé, c’est que Wolfram, déjà fort en peine, comme on l’a établi, pour comprendre la partie sérieuse du poème, l’était bien plus encore pour en saisir et pour en reproduire la partie comique. De là le sacrihce qu’il en a fait et la disparition inexpliquée de Rainouart. Le minnesinger en a usé ici, mais plus en grand, comme en usaient les jongleurs italiens à l’endroit de ceux de nos poèmes qu’ils ont popularisés dans leur pays. Quand ils ne comprenaient pas un terme, une expression, un vers, ils les remplaçaient par d’autres ou les supprimaient purement ou simplement. Il n’était pas aisé à Wolfram de sup-

{)rimer complètement Rainouart. Ç’eût été boueverser tout le poème et réduire la seconde moitié, comme nous l’avons dit déjà, à n’être plus que la contre-partie de la première. Mais il s’en est débarrassé dès qu’il l’a pu, et cela, il faut le dire, avec une rare maladresse, par pure impuissance et non autrement. Telle est du moins la seule solution qui nous paraisse vraisemblable de ce petit problème d’histoire littéraire.

Pour terminer notre tâche, telle que nous l’avons bornée, nous n’avons plus qu’à indiquer les manuscrits qui renferment la chanson

Préface,

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d*Aliscans, Il nous en reste au moins douze, nous l’avons dit déjà, qui sont conservés, savoir : huit en France, deux en Angleterre, un en Suisse et un en Italie.

Des huit manuscrits de France sept sont à Paris, le huitième est à Boulogne-sur-Mer. Six des manuscrits de Paris appartiennent à la Bibliothèque impériale, le septième à celle de l’Arsenal.

C’est ce dernier manuscrit que nous avons pris pour base de notre publication. Nous pensons avec M. Jonckbloet que c’est le plus ancien ; mais ne le fût-il point, nous lui aurions encore donné la préférence, à cause de l’ancienneté de la rédaction qu’il renferme. C’est le seul où chaque tirade monorime soit terminée par le petit vers de six syllabes que connaissent bien tous ceux qui ont lu la chanson de Roland, texte d’Oxford, ou le poème d’Amis et Amiles. Ce vers final, qui ne rime point, comme on sait, avec les autres, et qui se termine d’ordinaire par une syllabe muette, s’il n’est pas toujours une marque d’antiquité, l’est ici en particulier. On peut s’en convaincre , en comparant, à ce point de vue, le manuscrit de l’Arsenal avec les autres. De deux choses l’une : ou le petit vers a été ajouté à notre texte, ou il existait primitivement, et les autres textes l’ont retranché. C’est cette dernière supposition qui est la vraie. Si la suppression eût été constante, le problème serait presque insoluble ; mais les réviseurs en ont usé à cet égard suivant leur caprice, ou plutôt suivant leur commodité. Le petit vers n’étant plus de mode, selon toute apparence, ils

Préface.

l’ont allongé quand ils l’ont pu, et on en retrouve le sens délayé à cet effet. Ainsi étendu, il prend la rime de la tirade, fait corps avec elle et ne se trouve plus dans cette espèce d’isolement qui lui a fait donner le nom de vers orphelin. Lorsque, au contraire, il n’a pu s’incorporer à la tirade, il a disparu entièrement. Il est donc sûr que de deux textes dont l’un renferme le

[letit vers et l’autre non, c’est le premier qui est e plus ancien.

M. Jonckbloet, qui a reconnu avant nous cette vérité, n’a cependant pas jugé à propos de publier le texte de l’Arsenal. Comme il associait dans sa publication la chanson d’Aliscans à d’autres poèmes du même cycle qui n’ont pas ou qui n’ont plus le petit vers final, il a craint une disparate. Nous n’avons point partagé ce scrupule. Tous les poèmes de la geste de Guillaume ne datent pas évidemment du même temps. Il importe donc peu qu’ils paraissent différer de forme ; il serait même à désirer qu’il y eût entre eux des différences assez sensibles pour permettre de les classer par là dans l’ordre où ils furent successivement composés.

Le manuscrit de l’Arsenal, malgré ses lacunes, nous a donc semblé le meilleur, à cause de son âge. Ce manuscrit, n® 185 des Belles-lettres françaises, est un petit volume en parchemin de la grandeur d’un in-12. Dans son état actuel, il renferme 273 feuillets écrits dont plusieurs sont fort endommagés. Incomplet par la fin, il l’est aussi çà et là dans l’intérieur. On y trouve ;

I® Du fol. I au fol. 118 V®, notre chanson d’Aliscans;

Préface'.

offre des particularités très-dignes d’étude. Quelques-unes s’accusent dès les premiers vers :

A ice jor qut la delor fu granz.

Et la bataille orriblt en Alachanz,

Li cuens Guillames i sosfri grant aanz.

Bien i feri U paulazin Betran (i).

Ice pour icelf comme plus loin ne pour ne/, de pour del.

Alachanz pour Alesckanz, De même acrier pour escrier^ aploiter pour esploitery atrangler pour estrangleff atoper pour estoper^ estouper; acharnir pour escharnicy atoner pour estonery achaper pour eschaper.

Paulazin pour palazin. De même mauléir pour maléiTy chevaul pour chevaly avaul pour aval.

Betran pour Bertran. De même cevelles pour cervelleSy maci pour merci.

Ce n’est pas ici le lieu d’examiner ces accidents de langage. Nous ne faisons que les signaler en passant.

e, ms. de la Bibl. imp.,fr. 1448 (o//m 75^5). — XIII* siècle. — Du fol. 216 r® au fol. 272 1®

fy manuscrit provenant de l’abbaye de Saint- Bertin et appartenant à la ville de Boulognesur-Mer. Il est conservé dans la bibliothèque de cette ville sous la cote : Sancti Bertiniy 192. Au verso du feuillet JJ4 et dernier on lit cette mention finale :

I. Voyez encore un passage de ce ms., cité aux Notes, p. 297-398.

xc Préface.

Chil livres fa fais Van de grasse M.CC. et .XX. fies (t) .un.

Et .XV, ans tout droit sans mentir, Le tierch samedi en avril.

C’est-à-dire que le manuscrit fut terminé au mois d’avril 1295. (1200, vingt fois 4 et 15.)

Ce manuscrit contient :

I» (du fol. I au fol. 20) les Enfances Guillaume ;

2® (du fol. 21 au fol. 58 r®) le Couronnement Loéys ;

3° (du fol. 38 au fol. 47 V®) le Charroi de Nismes ;

4® (du fol. 47 V® au fol. 62 r®) la Prise d’Orange ;

5® (du fol. 61 au fol. 81 V®) les Enfances Vivien ;

6® (du fol. 81 v® au fol. 93 r®) le Covenans Vivien ;

7® (du fol. 93 r® au fol. 140) Aliscans, incomplet par la fin ;

8® (du fol. 142 au fol. 158 v®) Loquifeme ou la Bataille Loquifer ;

9® (du fol. 158 v® au fol. 207) le Moniage Renoart ;

I . File ou fie, fois. Ne pas lire fii comme on l’a fait dans leT.VIldu Glossairede Du Gange, éd. Didot. A la fie, à une fit, à la fois, une fois. Fit,fiit et Jeiie ou/^/e sont des formes féminines du mot fois. On trouve de même en provençal vegada à côté de vetz. Una vetz et una vt^ada signifient également une fois. Le redoublement de Vi dans fie est ici un accident d’orthopaphe qui se retrouve dans tous les manuscrits artésiens, (juliien pour Julien, par exemple.)

Préface.

xcj

10“ (du fol. 207 au fol. 301) Foulques de Candie;

II® (du fol. 301 au fol. 330) le Moniage Guillaume.

Il s^en faut bien que le manuscrit de Boulogne soit excellent. On y trouve beaucoup de fautes, mais aussi beaucoup de bonnes leçons à glaner!

Voici, d’après ce manuscrit, lé commencement du Charroi de Nismes et de la Prise d’Orangey qui, sans doute, ont été composés en même temps et ne formaient originairement qu’une branche :

Oiés, seignor, Diex vos croisse bonté,

Li glorioz, li rois de majesté 1 Plaist vos oïr del mellor baceler Qui onques fust en la crestientés ; '

C’est de Guillaume, qui tant ot de bonté,

L’qrame del mont, cen est la vérité,

Qui plus fu onques travelliés et pené Por essauchier sainte crestienté.

Plusor vos ont de Guillaume canté.

De Renouart et de sa grant fierté;

Mais chi endroit en ont il oublié De ses enfances et de son grant barné,

Com il conquist Orenge la chité,

Et prist Guiborc au gent cors honoré,

Et baptisier lefist à .1. abé,

Et respousa en Vonor Damedé.

Et si orrés, se il vos vient en gré.

Comment prist Nimes par le charoi mené, .

Par grant engien entra en la chité,

Que autrement n’i fust jamais entrés.

(Fol. }8 r<», col. 2.)

Le Charroi et la Prise d’Orange se font suite

xcij

dans le manuscrit. Il y a seulement une annonce du Jongleur en tête de la seconde partie. Il dit en parlant de Guillaume :

E DUxI Onngt n'a il encore mie,

Poi est de cent qui la canchon en die ; Mais vos lorrls ains l'eure de compile.

(Fol. 47 v«, col. 2.)

De ces deux débuts il est facile d’induire que le Charroi et la Prise d’Orange sont postérieurs au poëme d'Aliscans. C’est un argument à ajouter à ceux que déjà nous avons essayé de faire valoir (').

Ainsi nous avons fait servir à notre édition six des douze manuscrits de la chanson à'Aliscans. Voici l’indication de ceux que nous avons cru pouvoir négliger, ou qu’il nous était impossible d’utiliser :

I. Ms. de la Bibl. imp., fr. 368 {OHm6^%^), XIV® siècle. — Aliscans, du fol. 189 v®, col. 3, au fol. 218 r°, col. 3.

II. Ms. de la Bibl. imp. fr., 24360 (O/im, La Vallière, 23), XIV® siècle. — Du fol. 195 au fol. 240 V».

III et IV. Manuscrits d’Angleterre.

L'un de ces manuscrits, du XIII® siècle, conservé au British Muséum, Bibl. du Roi, 20, D. XI, renferme la chanson d’Aliscans, du fol. 1 34 au fol. 184. En voici les premiers vers ;

1. Voyez encore aux notes, p. 299-300, un passage tiré du ms /.

Préface.

xciij

A ice jor que la dolors fu gratis E la bataille orrible en ÂleschanZj Li qaens Guillames i souffri granz ahanz.

Bien i feri U palazins Bertrans,

Gaudins li bruns et Guichars U vaillans.

Et Guielins li preuz et Guinemans,

Girars de Blaives, Gautiers H Toulousans,

Hunauz de Saintes et Fouchiers de Melans.

Sus touz les autres s' i aida Vivians;

En .XXX. liens f U rous sesjazerans,

Ses escus frais, et ses elmes luisans Encontre terre H est aval pendans.

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