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Alise

Au moment précis où sonnaient cinq heures, un matin du mois d'avril 1825, un petit vieillard, d'apparence falote, enveloppé d'une redingote puce à collet, coiffé d'un chapeau à larges bords d'où s'échappait une maigre queue roussâtre, sortit de la rue de Valois, leva le nez en l'air pour prendre le vent, puis, à pas courts, mais hâtifs, en homme qui a besogne faite, s'engagea dans le dédale de rues qui, à cette époque, faisait de la place du Carrousel un véritable labyrinthe, puis sur le pont Royal, sans même jeter un regard sur le magnifique panorama de la Seine, estompée, sous le soleil matinal, d'un brouillard blanchâtre, et, ayant

franchi le fleuve, tourna à gauche sur le quai

Voltaire.

Comme il approchait de la rue de Beaune, il ralentit sa marche, se glissa le long du mur et avança la tête, regardant la rue dans toute sa longueur avant d'y pénétrer, affaire d'habitude ou d'instinct.

Tout était parfaitement calme. Avant-garde du faubourg Saint-Germain, les rues qui touchaient au quai n'étaient guère plus animées le jour que la nuit. En tout temps, ce fut un coin de province : cette rue de Beaune, qui portait au xvne siècle le nom de rue du Pont- Rouge, compte plus d'une maison séculaire; on y voyait encore, il y a quelque soixante ans, une des façades de la caserne des mousquetaires, et la maison à laquelle s'adossait en ce moment notre personnage — M. David Davidot, nom banal d'un être d'apparence banale — était celle-là même où, le 30 mai 1778, était mort l'immortel Voltaire. Les fenêtres en étaient restées fermées pendant trente ans et ne s'étaient rouvertes que pour montrer le minois de la célèbre baronne de Champi, dont la beauté fit fureur au commencement du siècle.

Entre ces hôtels grands-seigneurs, une maison se blottissait, portant le numéro 6, haute et étroite, avec sa porte cochère au cintre bas, sculpté de coquilles, ses fenêtres garnies de carreaux verdâtres encadrés de blanc, demeure calme, d'allures plus que modestes, pareille à ces enfants de simple mise auxquels on a permis de s'asseoir entre d'autres enfants plus riches et qui se font tout petits pour n'êlre pas remarqués. A droite, un haut mur la séparait d'un jardin voisin, aux arbres peut-être séculaires et dont les premières feuilles caressaient ses angles avec une sorte de pitié commisératrice.

Sans doute occupée par quelques locataires besogneux, satisfaits de ses boiseries vieillottes et de ses carrelages rouges, c'était cette maison que M. Davidot regardait, comme si, au moment de s'aventurer jusqu'à son domicile, il eût tenu à s'assurer que tout y était en bon ordre. Beaucoup ont cette curiosité, qui n'est au fond que la peur de l'inconnu.

Justement, cette façade, d'ordinaire semblable à cette heure matinale, à un visage aux yeux clos, était éclairée : au premier étage,

juste au-dessus de la porte, une des fenêtres était ouverte, et une silhouette se découpait sur le fond de la chambre, au douteux reflet jaune, silhouette de femme, sinon d'enfant, tant, sous la lueur vague du matin, elle apparaissait fine et mince.

Elle se penchait en dehors, offrant à la bise un peu fraîche ses cheveux noirs, dont les boucles voletaient, et justement elle regardait attentivement du côté du quai, sans doute attendant quelqu'un.

— Hum ! murmura Davidot, le joli mari fait encore des siennes. Il me peine de causer, en apparaissant, une fausse joie à la pauvrette, et pourtant il faut bien que je rentre.

De fait, dès que M. Davidot se fut décidé à franchir le trottoir, la jeune femme eut un brusque mouvement comme pour s'élancer audevant de l'arrivant, puis, reconnaissant son voisin — car des trois fenêtres du premier étage l'une, la plus proche du quai, appartenait au logis de M. Davidot — elle eut un geste de déconvenue qui pourtant se fondit en un salut amical, compliqué d'une sorte d'appel.

La maison n'avait pas de portier : chaque

locataire avait son passe-partout, si bien que nul ne remarquait le plus souvent les allées et venues des retardataires.

Davidot se hâta d'ouvrir la petite porte bâtarde percée dans la cochère, franchit un vestibule peint d'ocre jaune, sur lequel s'échancrait la baie de l'escalier, large, à rampe de fer.

Il avait remarqué le geste de la jeune femme et avait compris que, tout en désirant un autre absent, elle n'était pas indifférente à sa propre arrivée.

Il franchit lestement les marches. Sur le carré, deux portes. Devant l'une d'elles, ouverte, il trouva la jeune femme, qui lui dit vivement :

— Je vous demande pardon, mais j'ai dû entrer chez vous cette nuit : votre mère se plaignait beaucoup...

— , Elle a beaucoup souffert? demanda M. Davidot, dont le visage eut une contraction douloureuse.

— Elle dormait mal... on eût dit qu'elle faisait de mauvais rêves... J'ai essayé de la calmer... Elle parlait, elle parlait!... Elle est beaucoup plus paisible maintenant.

Disant cela, elle tendait à M. Davidot la clef que celui-ci lui remettait tous les soirs, quand il partait pour ne plus revenir qu'au matin.

En ce temps-là, il existait entre les divers locataires d'une même maison une sorte d'intimité, qui a disparu dans nos immenses caravansérails, mais dont on retrouve encore la trace dans les quartiers populaires. Rien ne semblait plus naturel, si on avait chez soi quelque malade, que de prier le voisin de lui rendre au besoin les menus services réclamés par son état.

M. Davidot, obligé par ses occupations — lesquelles? nul ne le savait ni n'avait songé à le lui demander — de s'absenter toutes les nuits, n'était pas sans inquiétude sur le sort de sa mère, septuagénaire impotente, qui somnolait toule la journée, mais parfois était tirée de sa torpeur par des crises nerveuses, se traduisant par une loquacité incohérente et des accès de larmes.

— Je vous remercie de tout mon cœur, dit M. Davidot d'un accent de sincère reconnaissance. Est-ce que la crise a été longue?

— Dix minutes, un quart d'heure...

— Et, fit Davidot avec une certaine hésitation, elle a beaucoup parlé?... Vous avez entendu?...

— Rien que des mots sans suite, interrompit la jeune femme. C'était comme un délire... Elle ne savait pas elle-même ce qu'elle disait...

Davidot se mordit les lèvres; malgré l'affirmation précise de sa voisine — que démentait d'ailleurs la fin de sa phrase — il devinait que sa mère avait fait allusion à d'anciens souvenirs, qui toujours la hantaient, souvenirs terribles et navrants que le fils eût désiré effacer à jamais.

Il hésita, comme s'il eût voulu continuer k interroger la jeune femme. Puis, se ravisant, il' plia les épaules et ouvrit sa porte.

Dans la chambre, qu'éclairait une veilleuse, la mère dormait maintenant dans le grand lit qui occupait plus de la moitié de la pièce ; son visage, au ton ivoirin, était calme, la respiration régulière; les yeux, normalement clos, témoignaient de la quiétude reconquise. Sur les traits longs, assez forts, les rides, fortement creusées, semblaient sculptées dans la pierre. Cette femme n'avait jamais dû être belle; mais

on devinait que, sous cette enveloppe, usée par les années et la souffrance, subsistaient encore des énergies contenues.

Son fils se tint debout devant elle ; il la regarda longuement, puis il se pencha et doucement l'embrassa au front. Était-ce une illusion? Mais il sembla qu'au contact de ses lèvres — à peine posées — la vieille femme endormie eut un mouvement de recul.

Il se redressa un peu pâle. Il passa vivement ses deux mains sur son visage et revint sur le carré.

La jeune femme était rentrée chez elle; mais sa porte était restée ouverte. Peut-être se doutait-elle que son voisin reviendrait.

En effet, M. Davidot heurta du doigt, et, sur l'autorisation donnée, il entra, restant d'ailleurs sur le seuil.

— Encore une fois, madame Alise, je viens vous remercier. Du reste, c'est la dernière nuit que je passe hors du logis, du moins de façon régulière, et, désormais, ma mère ne sera plus seule.

Celle qu'il venait d'appeler madame Alise était une femme d'une vingtaine d'années, très

brune, les cheveux courts et frisés, presque à la mode des garçons. Jolie? Non peut-être, mais intéressante par une vivacité de physionomie due spécialement à de petits yeux noirs d'un rare éclat. La bouche était grande; les lèvres, un peu trop fortes et très rouges, semblaient faites pour le rire qu'autorisaient des dents d'une blancheur éclatante, et pourtant elles avaient, aux commissures, le pli des larmes. L'ensemble était gracieux, presque enfantin; taille et corsage d'éphèbe.

Comme, aux derniers mots de son voisin, Alise répondait par de vagues félicitations, M. Davidot reprit, adoucissant sa voix, naturellement un peu rauque :

— Mon Dieu, madame, je vais sans doute vous paraître bien indiscret; mais vous vous êtes toujours montrée si bonne pour moi, pour ma mère, qu'il me peine, oui, il me peine beaucoup de vous voir du chagrin...

Alise se redressa d'un mouvement sec :

— Qui vous dit que j'aie du chagrin, fit-elle avec une sorte de colère.

— Voyons, madame, j'ai presque soixante ans : je pourrais être votre grand-père. Il ne

faut pas m'en vouloir. Sincèrement, je voudrais pouvoir vous rendre service à mon tour. Je sais que vous souffrez... Et tenez, en ce moment même, vous vous tenez à quatre pour ne pas pleurer...

Alise se mit à sangloter, cachant son visage dans ses deux mains.

Davidot se rapprocha, et, paternisant encore sa voix :

— C'est votre mari... M. Clairac... Ne vous fâchez pas!... Je vois bien qu'il passe toutes ses nuits dehors, et vous restez là toute seule à l'attendre... Voyons, est-ce que vous ne connaissez personne qui puisse le raisonner? Il est jeune, lui aussi, il est ardent... Mais, avec de bons conseils, on l'amènerait, j'en suis sur, à renoncer à cette fatale passion. Ah! le jeu... le misérable jeu!...

A ce mot, deux fois répété, Alise avait brusquement relevé la tête, dardant ses yeux noirs sur les yeux du vieillard avec une expression d'ineffable angoisse :

— Je vous demande encore pardon, balbutia-t-il.

— Mais non, parlez... je vous en prie, je

vous le demande très sérieusement... Vous disiez que la passion... du jeu...

— La pire de toutes, certes... Cependant j'ai vu qu'on s'en pouvait guérir... surtout quand, comme votre mari, on n'est guère heureux...

La jeune femme lui posa la main sur le bras :

— Voyons... regardez-moi bien en face... Vous dites que mon mari joue !

— Ne le saviez-vous pas?...

— Il me le disait bien, fit Alise avec un énigmatique sourire... Mais est-ce bien vrai?...

— Certes...

— Comment le savez-vous?

M. Davidot hésita.

— C'est mon secret que vous me demandez là; mais je suis votre débiteur : je dois rn'exécuter. Seulement, je vous en prie, ne me trahissez pas. Je sais que votre mari joue, parce que, presque toutes les nuits, je le vois... Oui, je le vois risquer tout ce qu'il possède, tantôt beaucoup, tantôt des sommes insignifiantes, dans une maison de jeu... où je suis moi-même employé.

— Vous ne mentez pas... vous me jurez...

M. Davidot regardait la jeune femme, dont la physionomie s'était subitement éclairée. Il ne comprenait pas. Il s'expliquait donc bien mal pour qu'elle parût ainsi presque joyeuse?

— Mais vous ne savez donc pas ce qu'est le jeu? reprit-il vivement. Cela mène à toutes les dégradations... Tenez, je vous le dis, il est temps, grand temps que quelqu'un — qui ait autorité sur votre mari — se préoccupe de le sauver... Si vous saviez, en dehors de la misère qui vous attendrait — car, je le sais, vous n'êtes pas riches — si vous saviez quels dangers présentent les fréquentations auxquelles on est exposé en ces enfers...

— De mauvaises femmes? demanda Alise, redevenue inquiète.

— Il s'agit bien des femmes!... Celles qu'on trouve en ces endroits-là sont de celles qu'une jolie et honnête personne comme vous n'a pas à redouter... On s'occupe bien de ces créatures ! Ce sont les hommes qu'il faut craindre, cette tourbe de bandits bons à tout faire, de dévoyés, en quête de hasards ou de crimes... Et, cette nuit même, je le voyais causer presque intimement avec certain malandrin...

— Cette nuit, s'écria Alise... Alors, cette nuit, Gaston a joué...

— Depuis onze heures jusqu'à la fermeture de la maison.

— Ah! mon Dieu!... que je suis heureuse! Dites, dites-le encore! C'est bien vrai?... vous l'avez vu... vu!

Elle avait saisi les deux mains du vieillard et les pressait dans les siennes, toutesfrissonnantes.

Quant à M. Davidot, il passait par toutes les phases de l'ahurissement et ne pouvait plus articuler un mot.

Mais la jeune femme avait repris :

— Vous ne me comprenez pas... vous croyez que je deviens folle... Eh bien! non. Je suis heureuse, oui, vous me donnez une joie qui me paie au centuple des services que j'ai pu vous rendre... Pourquoi?... Eh bien, parce que je suis jalouse... et que je meurs, entendez-vous bien? je meurs de ma jalousie...

Et, avec une volubilité passionnée, impatiente de toute contradiction, elle continuait :

— Vous me dites qu'il joue... Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse? Il est jeune, il est fier, il ne veut demander à personne les res-

sources qui lui manquent et que sa famille — car il est de grande famille — lui refuse injustement. Je comprends, j'excuse son entraînement : il est né pour la richesse, pour le luxe... S'il ne s'agissait que de moi, je ne crains pas les privations, allez I Mais lui, vous ne le connaissez pas! M. de Clairac est né pour être prince... et que puis-je lui demander, moi, sinon de m'aimer... de m'aimer fidèlement?... Chaque nuit, alors que je l'attendais, je subissais d'affreuses tortures... je me sentais devenir méchante, cruelle... S'il me trompait, s'il en aimait une autre!...

Les yeux d'Alise étincelaient, et Davidot contemplait avec une sorte de stupeur cette subite métamorphose qui de l'enfant apparent avait fait jaillir celte femme, vibrante de passion, cette possédée d'adoration égoïste qui ne voyait rien au delà de son amour.

Il avait dit la vérité : au Palais-Royal, à la table de passe-dix, où l'enchaînait son métier provisoire de tailleur — de coupeur de bourse — eût-on dit quelque cinquante ans auparavant, il voyait défiler, en une fantasmagorie macabre r toutes les variétés de la folie humaine. Il y eut.

après l'Empire, une étrange explosion de la pensée ou plutôt de l'initiative comprimées qui se traduisit en une véritable névrose. Celle de la fin du xvmc siècle, toute cérébrale, toute de logique et se ruant à l'excès, ne saurait être comparée à celle-ci, dont la cause première résidait dans l'abaissement des âmes sous le niveau du despotisme et de la persécution intellectuelle. Les révoltes intimes se révélèrent par une exacerbation des passions brutales, des amours violentes, emportées jusqu'au crime, des rages d'enrichissement subit; jamais les luttes corps à corps avec le hasard — il semblait que ce fût le seul moyen de parvenir — ne se déchaînèrent avec plus d'intensité. Les officiers arrachés à l'armée, subitement sevrés de l'excitation des guerres à outrance, les gentilshommes ruinés que repoussait la coalition des bénéficiaires de cour, les petits bourgeois que travaillait l'ambition politique, tous cherchaient une issue à des énergies inactives. Les maisons de jeu racolaient les pires de ces dévoyés, qui demandaient au tapis vert et à ses capiteuses émotions un aliment à des appétits irraisonnés que nulle jouissance normale n'assouvissait.

Le 113 du Palais-Royal a laissé dans l'histoire l'écho d'un chiffre qui résume une époque; mais combien d'autres repaires ! Les uns, désignés par des numéros, le 129, le lo4, puis le 9, dite maison des Arcades, où les femmes n'entraient qu'à minuit et où les brûleurs — c'était le mot consacré — jouaient, au creps ou au trente-et-un, des parties de deux cents louis et plus.

A côté, le bal dit du Prix-Fixe, dénommé en outre d'une qualification argotique difficile à transcrire, le Pince... moral et sentimental, où courtisanes de toutes les catégories — de la pire, surtout — battaient l'estrade autour des tables, quêtant un louis ou un écu. De ces divers endroits les portes étaient assiégées par des femmes en quête d'aventures, habiles à deviner les gagnants et à les entraîner au café Borel ou aux Aveugles, où le punch avait bientôt raison de toute velléité d'avarice. Souvenirs perdus, comme celui de la chambre des blessés, attenante à la plupart des maisons de jeu et où les décavés avaient le droit de dormir sur un canapé jusqu'au matin.

Le jeu, tout-puissant, ne se contentait pas du

quartier général du palais : il envahissait, comme une peste, Paris tout entier.

De la place Vendôme, il s'étendait, ramifiant ses tentacules, aux rues Grange -Batelière, Quincampoix, Dauphine. Sur le boulevard du Temple, on connaissait la maison dite de Paphos, et ce n'était pas assez que le gentilhomme avarié, que l'employé infidèle, que le tripoteur véreux fussent, chaque soir, attirés, fascinés par le monstre aux yeux d'or : on ouvrait toutes larges aux ouvriers les portes du Saint-Paul, au faubourg Saint-Antoine. L'honnête Restauration espérait étouffer dans cette boue toutes les oppositions, toutes les revendications.

Il y eut en effet une épouvantable décadence de consciences, une chute dans le vice dont l'âme française subit longtemps le contre-coup. M. Davidot ne philosophait pas si profondément; mais, quand cette femme inconsciente s'écriait : « Que m'importe que mon mari joue! » le croupier se rappelait les faces hâves et désespérées, les poings contractés, les yeux injectés de sang; il entendait les détonations sourdes, qui révélaient un décavage complet et déshonorant, et, avec un frisson, il se souve-

naît de ce jeune homme, aux longs cheveux noirs, au regard ardent, aux lèvres méchantes qu'il avait vu, presque toutes les nuits, se battre rageusement contre la fortune, associer à ses intérêts les pires exploiteurs, tricheurs ou moins encore. Il avait noté un à un, par curiosité, et puis aussi par sympathie pour cette jeune femme qui lui avait promis de veiller sur sa mère, les stigmates de honte qu'il voyait un à un se creuser sur ce front jeun e et déjà flétri.

Il avait poussé un cri d'alarme sincère, désintéressé, et voici que cette pauvre petite femme, loin de s'émouvoir du danger brutal, imminent auquel son mari était exposé, se déclarait heureuse, rassérénée...

Maintenant, elle se calmait, ou du moins cherchait à se donner l'apparence du sang-froid.

— Mon mari est un honnête homme : je ne crains rien de lui. Je comprends vos inquiétudes, mais je ne les partage pas. Il n'est pas, je suppose, le seul gentilhomme qui joue. Je ne vous remercie pas moins de vos bons avis; j'en profiterai... D'ailleurs, mon mari m'aime, et il suffira d'un mot...

A ce moment, on entendit la porte cochère qui tournait sur ses gonds.

Alise s'écria :

— C'est lui... Allez, allez vite! Merci, merci encore !

Et Davidot se hâta de traverser le palier et de rentrer chez lui. Sa mère dormait toujours. Il s'étendit sur un fauteuil, ainsi qu'il faisait tous les matins, hocha la tête plusieurs fois, répondant à des pensées vaguement formulées dans son esprit et finalement s'endormit.

La jeune femme avait couru vers l'escalier, se penchant sur la rampe pour voir plus vite si elle ne s'était pas trompée.

Elle entendit un double pas, puis des voix qui chuchotaient :

— Ah ! fît-elle avec désappointement, il n'est pas seul.

— Comment! tu es debout, à cette heure-ci? fit une voix brusque, un peu fatiguée, jeune pourtant.

— Mais... mon ami... j'avais entendu la porte et je venais...

— N'importe... entrons. Monsieur, un de mes amis, a bien voulu m'accompagner. Nous

avons à causer. Va dans ta chambre; nous nous tiendrons dans le petit salon.

Le mari, car c'était bien le jeune vicomte Gaston de Clairac, ne songeait même pas à. l'embrasser.

L'autre , l'intrus , se tenait derrière lui, assez embarrassé de son personnage; mais Clairac se hâta de l'introduire, tandis qu'Alise , un peu choquée d'abord, mais tout heureuse du retour de son mari, se hâtait d'avancer un siège, non sans jeter à la dérobée un regard sur le visiteur intempestif qui lui volait une de ses plus chères joies.

Peu sympathique d'ailleurs. Très grand, d'une maigreur problématique, le visage creux, d'ossature saillante, avec, en plein front, une cicatrice qui coupait ses sourcils grisonnants et touffus.

Le costume n'ajoutait aucune séduction à cette physionomie. L'homme était sanglé dans une longue redingote serrée à la taille et retombant en jupe plissée sur le pantalon à la houzarde, que terminaient d'énormes souliers aux talons hésitants. Le cou, noueux, disparaissait dans une cravate dure comme un

carcan. L'homme s'était découvert, et, dans ce mouvement, Alise avait vu deux choses : les mains noirâtres, velues, cordées de muscles, et le chapeau, épave douloureuse de naufrages sociaux, le poil rouge et hérissé, comme d'un félin irrité. Les mains l'effrayaient un peu; le chapeau lui fit pitié, d'autant qu'elle distinguait maintenant les plis luisants et les avaries des bottes.

Clairac était, lui, vêtu avec une recherche qui ne témoignait pas d'un goût parfait. La redingote de drap puce, surmontée d'un formidable collet arrondi, laissait entrevoir le liseré d'un gilet jaune et la tache fâcheuse d'une cravate andrinople — car c'est là une antique dénomination récemment renouvelée — sur laquelle tranchait un bout imperceptible de linge blanc. Le pantalon, s'étrécissant vers le pied, était de Casimir verdâtre, à côtes. La botte, assez fine, était garnie de faux éperons.

Cependant le visage était particulièrement intéressant : front plat, poli, bien découvert sous les cheveux, d'un châtain foncé, rejetés en arrière et tombant bouclés au bas de la nuque, les yeux assez grands, légèrement bridés aux

tempes, avec — toujours hésitant — un regard de myope; ni barbe ni moustaches, les lèvres minces et rageuses , le menton fuyant, les maxillaires trop larges.

Ensemble bizarre qui appelait à première impression le qualificatif de joli garçon, mais qui, à plus lent examen, troublait de je ne sais quelle indéfinissable inquiétude. Etait-ce manque de quelque caractère spécial, excès de tel autre? L'intelligence faisait-elle défaut ou bien le sens moral? Un chiromancien eût remarqué la phalangette du pouce, large, en fer de hache, arrivant à la phalangine de l'index.

Presque gai d'ailleurs, comme se souvenant d'un devoir inaccompli, il toucha Alise à la taille, gentiment :

— Ma chère, je te présente un de mes amis, M. de Yaucroix, un ancien émigré, comme était mon père, et qui, comme moi, ne peut obtenir justice de cette cour d'intrigants et d'égoïstes.

Yaucroix eut un signe de tête protecteur pour confirmer l'appréciation :

— Mille pardons, madame, fit-il d'une voix de basse qui sentait quelque peu le gargarisme

alcoolique, de me présenter à pareille heure; mais je demeure fort loin d'ici, et mon cher ami Glairac a bien voulu m'ofïrir une hospitalité de quelques heures... Cependant, si je vous dérange...

Cette voix ronflait d'une préciosité singulière ; il vibrait en comédien et modulait ses paroles en un chant enroué.

Alise éprouvait à l'entendre une impression bizarre, inexpliquée; les sens se confondant parfois en des analogies fatales, elle éprouvait un sentiment de retrait, presque de répulsion, comme si elle se fût trouvée en face d'un animal répugnant.

Pourtant elle fit un effort pour vaincre cette antipathie instinctive — que justifiait à tout dire l'apparence de l'individu — et, se contraignant au sourire :

— Mon mari sait que j'aime qui il aimer reprit-elle vaillamment. Vous êtes chez vous... Gaston, ne prendrais-tu pas quelque chose..du café?

Gaston consulta l'émigré du regard; il n'y ^eut pas d'opposition.

— C'est cela : dispose deux tasses sur ce

guéridon, puis va prendre du repos... dans ta chambre.

Alise sentit des larmes monter à ses yeux. D'ordinaire quand son mari rentrait, quelque heure qu'il fût, ces premières minutes étaient toutes d'effusion ; elle les attendait comme payement des angoisses subies. Cet étranger lui volait une de ses plus chères joies.

— Mon ami, dit-elle doucement, je te jure que je n'ai pas sommeil.

Clairac eut un geste d'impatience :

— Faut-il que je m'explique plus clairement, dit-il presque brutalement.

— Non , non , dans un instant , je vous laisse...

— Charmante femme, dit Vaucroix quand elle fut sortie.

— Oui, fit Clairac avec désinvolture, mais née de petites gens... Une erreur de jeunesse, mon cher... presque une mésalliance!

Il disait cela, les mains dans ses poches, debout devant la cheminée , à laquelle il s'adossait.

Le petit salon, comme on appelait la pièce où se trouvaient les deux hommes, justifiait

médiocrement son titre par un mobilier d'une simplicité presque sévère. Au fond, auprès de la fenêtre, un grand bureau, de forme dite à cylindre, acajou à ferrures de cuivre doré, des fauteuils et des chaises de crin noir, tressé en dessins plus brillants que le fond, représentant un vase plein de fleurs; les dossiers et les bras, en acajou plein, courbé au feu. Sur la cheminée, un buste vague, aux yeux morts, Homère ou Hippocrate au choix du vendeur , entre deux vases de bronze adornés de lètes de sphynx. Dans le cadre haut et blanc de la glace en deux morceaux, une carte glissée de biais et représentant une de ces charades royalistes dans lesquelles on retrouvait, dans les contours d'un bouquet , les profils du roi Louis XVI , de la reine et du fils mort au Temple. En un coin, un secrétaire, dont la planche abaissée montrait les tiroirs aussi incommodes que multiples.

Sur le plancher, un tapis aux teintes usées.

Vaucroix avait examiné tout cela du coin de l'œil, en homme d'expérience pour qui rien n'est indifférent.

— Il y a longtemps que vous êtes marié? demanda-t-il.

— Cinq ou six ans... quelque temps après la conspiration Berton.

— Oui, je me souviens... il y avait du Bonaparte là-dessous. Ces gens ne doutaient de rien... Heureusement qu'on a mis bon ordre à leurs fantaisies. Gens peu estimables en somme...

Clairac eut une grimace qui pouvait passer pour un sourire approbatif.

— Vous me paraissez sévère, cher ami : la Restauration n'a point si bien tenu ses promesses...

— Possible ! prononça l'ultra, mais on ne conspire pas contre le roi !

Il disait cela majestueusement, le torse rejeté en arrière, en grand seigneur qui n'admet pas la discussion sur certains articles de foi.

Alise rentra; elle disposa un plateau sur le petit guéridon à galerie de cuivre, puis fureta un instant, comme si elle eût attendu un mot amical qui la retînt. Mais, impassible, Clairac tapotait du bout des doigts le marbre de la cheminée.

— Je suis là, dit alors Alise en montrant la chambre voisine. Si tu as besoin de moi!...

— C'est peu probable, riposta Clairac. Le mieux que vous ayez à faire est de dormir... L'insomnie ne vous sied pas, ma chère. Vous avez le teint d'une malade.

— Méchant, fit-elle en souriant et en le menaçant gentiment du doigt; tu n'entendras parler de moi que quand tu m'appelleras...

Elle adressa un demi-salut à l'étranger, à qui elle en voulait un peu de lui voler ainsi une heure d'intimité, mais elle comprenait que Gaston avait des soucis — d'argent sans doute — et devait traiter d'affaires sérieuses avec cet inconnu, qui pourtant avait si peu l'air d'un capitaliste.

Mais elle aimait trop son mari, elle avait en lui une confiance trop absolue pour discuter ses actes, même dans le for de sa conscience.

Tout ce qu'il faisait était bien fait.

Dès qu'elle fut rentrée dans sa chambre, Gaston quitta sa pose indolente et, se tournant vers Vajcroix, qui, très calme, regardait fixement le bout de ses bottes malades :

— Causons, dit-il brusquement. Nous voici

l'un en face de l'autre, et il convient de nous expliquer nettement. Yoici assez longtemps que vous... rôdez autour de moi. Je ne voudrais pas vous blesser, mais j'appelle les choses par leur nom. Au jeu, sous les galeries du Palais- Royal, j'ai maintes fois surpris vos yeux posés sur moi. Vous m'épiez ou bien... je ne sais pas... Toujours est-il que, cette nuit, je vous ai nettement abordé. J'étais, je l'avoue, en disposition fâcheuse... la mauvaise fortune semble s'acharner après moi... et peu s'en est fallu que je ne vous cherchasse querelle...

— Ce qui eût été une double sottise, interrompit l'autre, d'abord parce que j'ai eu quelques duels qui n'ont pas été positivement favorables à mes adversaires...

— Cette raison me touche peu... je ne suis pas un novice...

— Je le crois... aussi veux-je insister particulièrement sur le second point... Vous eussiez eu grand tort de me traiter en ennemi... car je vous veux beaucoup de bien.

— C'est ce que vous répondîtes au premier mot que je vous adressai.

— Je vous dis : J'attendais que vous vinssiez

à moi... Je cherche un homme d'énergie... je vous supposais tel... et j'ai quelque idée que je ne me suis pas trompé. Vous avez paru comprendre que nous étions faits pour nous entendre... notre causerie nous a amenés jusqu'à votre porte, et me voici chez vous, tout prêt à vous être utile... à charge de revanche. Tout cela était dit d'un ton de père noble, un peu matamore, un peu gouailleur aussi, mais en somme conscient de sa valeur et des services qu'il se sent en mesure de rendre, le cas échéant.

— M'être utile? fit Glairac en parcourant du regard l'accoutrement de son interlocuteur. M'est avis que vous ne semblez guère en situation de me tirer des embarras où je me débats...

Vaucroix haussa les épaules :

— Quand un loup a faim, la meilleure rencontre qu'il puisse faire est celle d'un autre loup non moins affamé que lui... l'instinct de l'un complète l'instinct de l'autre... Tenez, ne philosophons pas. Venons aux faits. Je vous ai dit qui j'étais : Hubert de Vaucroix, de noble famille bourguignonne... ayant fait de tout, ayant aimé, bataillé, chouanné même, ayant

tout désiré, peu possédé, encore moins conservé, main ouverte et conscience large... s'étant sacrifié pour son roi, qu'il révère jusque dans son ingratitude... peu fait d'ailleurs pour les mièvreries de cour, bras solide et alerte... cherchant fortune... Voilà... Et vous?

— Je n'ai pas dix écus dans ma poche.

— Peste, dix écus... c'est une somme! Mais, quand je dis : Et vous?... cela signifie : Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Où allez-vous? Je cherche un homme... Etes-vous cet homme?... J'attends !

— Bah! un interrogatoire en règle... Soit! Qui je suis?... Un niais, un fou, qui peut-être dix fois déjà a tenu la fortune dans sa main et n'a pas su la retenir... un énergique qui s'irrite de ne point rencontrer l'obstacle brutal contre lequel il pourra s'escrimer des poings et des dents... qui s'épuise en luttes stériles et n'amasse que de la haine contre tous et contre lui-même. Ah! si je n'avais pas commis une première sottise...

— Votre mariage, fit Vaucroix en baissant la voix.

— Eh! oui, une histoire romanesque, stu-

pide... On m'avait sauvé la vie... je me suis montré reconnaissant... on m'adore... et moi, je sens que je glisse toujours plus bas, toujours plus profondément dans l'ornière misérable... Et dire qu'il suffirait d'un hasard, d'un coup de fortune pour que je remontasse au rang qui m'appartient!... Que me faudrait-il? Quelques centaines de louis, et je jure Dieu que j'irais loin. Mais je me heurte à la malchance persistante, odieuse... Chaque jour ce sont nouvelles désillusions, nouvelles humiliations... Ah! qu'elle vienne donc, cette chance... par n'importe quels moyens.., et comme je me vengerai! En attendant, je suis seul, rivé à cette médiocrité qui me tue, embourgeoisé dans cette vie plate et idiote qui m'étouffe... Ah! si vous saviez...

Vaucroix écoutait attentivement, comme un dilettante qui étudie chaque note d'une mélodie déjà entendue.

En fait, il trouvait Glairac bavard et déclamateur; pour son compte, il était beaucoup plus pratique et ne se payait guère de phrases.

— En un mot, dit-il simplement, pour sortir d'embarras vous êtes prêt à tout...

Il avait accentué brièvement, nettement les deux dernières syllabes.

Clairac le regarda; sans doute, dans les yeux de Vaucroix, il trouva le sens des mots prononcés, car il eut un léger frisson et répéta :

— A tout...

Les deux hommes se turent : ils venaient de beaucoup parler...

Mais Vaucroix n'entendait pas laisser tomber la conversation : la comparaison des loups était exacte, et il avait longues dents.

— Vous êtes orphelin, dit-il, mais non sans parents.

Clairac eut un geste d'insouciance, presque de mépris.

— Oui, oui, reprit Vaucroix. Votre famille ne prend guère souci de vous ; certains cousins fort riches ne daigneraient pas vous venir en aide... Quant à l'héritage de votre tante î...

— Gomment! vous savez?...

Sans paraître avoir entendu la question, Vaucroix continua :

— Vous n'y pouvez guère compter... on vous tient rigueur de je ne sais trop quelles peccadilles... Bref, c'est là quelque chose comme un

et peut-être deux millions qui vous couleront

entre les doigts...

Clairac serra les poings :

— Deux millions, répéta-t-il... La vieille folle me hait!

— Eh, eh! point si folle, puisqu'elle a su des débris de sa fortune compromise par l'infâme Révolution reconstituer un fort beau gâteau...

— Et elle ne dépense pas le dixième... le centième peut-être de son revenu...

— Que voulez-vous?... les vieillards sont gens bizarres... Cette comtesse de... de?... aidez-moi donc : je n'ai pas la mémoire des noms...

— Comtesse de Versannes, la propre sœur de mon père...

— Oui, c'est cela! Eh bien, elle thésaurise... elle enfouit dans ses meubles, dans ses caves... qui sait? dans les murs, dans la terre de son château de Neuilly des milliers de louis... A chacun sa passion... l'avare est un artiste à sa façon...

— Et, tandis que la misérable végète au milieu de cette richesse, moi, je meurs de misère... et de rage.

— De rage surtout... par exemple de ne pouvoir acheter certain bijou, que vous examiniez fort attentivement l'autre soir, galerie de Yalois !

Clairac, stupéfait, s'écria :

— Mais vous m'espionnez donc à toute heure!

— Vilain mot... Je m'intéresse à vous, voilà tout... Oui, je vous voyais devant la vitrine de Froment, les yeux brillants, les lèvres pâles... et je me disais : En vérité, il est grand dommage que ce beau garçon ne puisse pas offrir cette parure à sa maîtresse...

— Chut! fît brusquement Clnirac en posant son doigt sur ses lèvres et en jetant un regard inquiet sur la porte par laquelle Alise avait disparu.

Vau croix le rassura d'un geste discret; puis, se penchant vers lui, il ajouta tout bas :

— C'est grand dommage, surtout quand la maîtresse est une grande dame qui pourrait, si elle le voulait, réparer d'un mot toutes les injustices du sort :

Clairac eut un soubresaut violent.

— Assez ! fit-il. Vous en savez sur mon compte trop ou trop peu... Je vous défends...

— Là, là, ne vous fâchez pas... De quoi vous plaignez-vous d'ailleurs? Je ne suis pas un sot — en ce temps-là, on prononçait sott — et j'ai besoin de bien connaître ceux à qui je veux du bien.

— Mais, encore une fois... vous ne pouvez rien pour moi.

Vaucroix se leva; d'un geste théâtralement paternel, il posa ses deux mains sur les épaules de Clairac et, le regardant au fond des yeux :

— Ecoutez, dit-il. Vous êtes misérable, plus misérable que moi... car vous avez des ambitions, des désirs que je n'ai plus; plus misérable surtout parce que vous êtes plus jeune... Moi, je n'ai à jouer que quelques années de vie... Mais vous, vous avez devant vous, faute de quelques centaines de louis, toute une existence de colères et de rancœurs... Et tenez, dites-moi donc si vous n'éprouvez pas d'épouvantables rages alors que les laquais de votre maîtresse ricanent derrière votre dos...

— Taisez-vous !

— Quand elle se cache de vous aimer, jusqu'au jour où elle se fatiguera de votre obscurité...

— Oh! assez, par grâce... Pourquoi me torturer? Au lieu de déchirer la blessure élargie, aidez-moi à la guérir...

— Il y a deux jours, reprit Yaucroix, dont la voix rogommeuse avait des raucités sinistres, comme un vieux gentilhomme sortait allègrement du jeu, emportant une lourde sacoche que vous aviez contribué à remplir, il vous est venu soudain la pensée de... le contraindre à restitution.il se dirigeait vers le Marais... Vous l'avez suivi pendant un grand quart d'heure... vous vous êtes trouvé deux fois sur ses talons, à le toucher.

Clairac était devenu horriblement pâle; il ne cherchait plus à nier, à discuter. Cet homme, cet inconnu qui le connaissait si bien, l'épouvantait. Il s'était penché vers lui, désireux et craintif d'entendre la suite.

— Et?... fît- il involontairement, pour hâter le récit.

— L'homme s'est retourné tout à coup, défiant. Il paraît que vous n'aviez rien à lui dire... car vous vous êtes sauvé à toutes jambes... un accès de faiblesse...

— De faiblesse... parce que je n'ai pas...

— Ghut! c'eût été une sottise. La rue n'est pas bonne à des hommes tels que nous... De plus, s'il est bon de saisir les occasions, mieux vaut encore les préparer. Celte circonstance... insignifiante m'a seulement aidé à vous mieux connaître... En somme, vous êtes homme d'énergie : c'est ce qu'il me faut, quoique, par nature, je ne sois pas violent, bien entendu. Laissons cela d'ailleurs. Donc, nous parlions de madame votre tante, la comtesse de Yersannes... Elle vit seule, je crois...

Ce diable d'homme avait d'étonnantes sautes de pensée. Clairac le regarda, surpris :

— Madame de Versannes... en effet... avec un vieux jardinier, je crois.

— C'est une imprudence... Êtes-vous allé jamais chez elle?

— Une seule fois... il y a plus de cinq ou six ans...

— Que vous a-t-elle dit?

— Elle a refusé de me recevoir...

— Et vous n'avez tenté aucune démarche nouvelle?

— Aucune... A quoi bon?

— Qui sait? les vieilles gens sont capricieux.

Votre tante ne connaît pas exactement votre situation... peut-être, si vous la lui expliquiez bien nettement... elle est fort riche... elle n'a qu'un tiroir à ouvrir pour combler tous vos vœux...

— Encore une fois, elle ne me recevrait pas plus aujourd'hui qu'elle ne m'a reçu naguère... Elle me ferait chasser...

— Par le vieux jardinier... hum! Et puis on pourrait faire une démarche... à deux...

Les deux hommes se regardèrent. Le dialogue devenait d'une délicatesse excessive, et encore, involontairement, Clairac jeta les yeux du côté de la chambre d'Alise.

Vaucroix parut comprendre que l'entretien avait assez duré : il prit son chapeau, qu'il ayait déposé sur une chaise :

— Tout cela demande à être étudié, lit-il. Que veux-je, moi? Vous tirer d'embarras... Il me déplaît de voir une nature comme la vôtre dépérir niaisement quand elle ne demande qu'à s'épanouir... Tenez, venez donc dîner ce soir avec moi au Palais-Royal... Nous causerons en]dégustant certain cru dont vous me direz des nouvelles... Là, c'est dit! madame de Clairac

ne m'en voudra pas trop... hein? de vous enlever à elle...

— J'irai... Mais, si c'est là tout ce que vous imaginez...

Vaucroix donna une pichenette sur un jabot imaginaire :

— Qui sait? Il a fallu deux jours au moins pour bâtir Paris... Vous m'accorderez bien quarante-huit heures pour édifier l'échafaudage de votre avenir.

— A votre aise : je me confie à vous... Et maintenant, au revoir. Je commence à me sentir brisé et vais tâcher de dormir une couple d'heures...

Les deux hommes se serrèrent la main. Vaucroix prit deux morceaux de sucre sur le plateau et les glissa dans sa poche. Puis, s'étant recoiffé d'un geste rond, il sortit.

Seulement, sur le palier, il se retourna et dit à l'oreille de Clairac :

— Vous avez une femme charmante... et qui tient à vous. Prenez garde!

Clairac eut le beau geste insouciant — insolent — de ceux qui se savent l'objet d'une confiance inattaquable.

Puis il rentra ; un instant, il resta immobile dans la petite pièce où venait d'avoir lieu cette étrange conversation. Il regardait autour de lui, éprouvant un écœurement, presque un dégoût à l'aspect de ces meubles démodés, de ces étoffes fanées, élimées. Son visage blanc s'éclaira d'une rougeur brusque, et dardant le poing, il murmura :

— S'il ne faut que de l'énergie!...

— Gaston, tu es seul, cria Alise du fond de l'autre pièce. Viens donc te reposer un peu...

11 se tourna vers la glace, passa ses mains dans ses cheveux, contraignit ses lèvres séchées à sourire et pénétra dans la chambre, où les rideaux baissés tamisaient la lumière du matin...

Les Clairac de Chantefosse appartenaient à une ancienne famille de l'Anjou, ruinée avant la Révolution par les prodigalités d'un aïeul auquel la chronique attribue un rôle peu délicat dans les aventures galantes du roi Louis XV. Même la cour, souvent moins scrupuleuse, s'était montrée plus sévère que de coutume pour le complaisant pourvoyeur, et celui-ci avait en vain tenté de reconquérir à coups d'audace financière la considération qui lui échappait.

Marié à une évadée du Parc-aux-Cerfs, après fortune faite, il avait prétendu imposer sa femme à la haute société, qui lui avait tenu rigueur, si bien qu'à la veille de 89, la royauté n'avait pas

de plus implacable ennemi que le comte de Chantefosse, en qui le duc d'Orléans, moins délicat en matière de relations, trouvait un ardent chevalier du cadettisme.

Impliqué dans la navrante équipée du marquis de Favras, M. de Chantefosse avait habilement tiré son épingle du jeu, et il se préparait à de nouvelles entreprises, très décidé à sacrifier tous les Favras du monde pour arriver à son but, qui n'était rien moins que de se constituer le Warwick d'un nouveau régime.

La Terreur le surprit au milieu de ces combinaisons malencontreuses, et l'échafaud coupa court à ses ambitions. Son fils, mieux avisé, avait quitté la France dès 91 , laissant au père le soin de rétablir la finance de la maison. La mort de Chantefosse lui fut une véritable banqueroute. Il retomba de toule la hauteur de ses rêves dans la plus basse réalité et courut le monde sous le nom de marquis de Clairac, plus connu dans les tripots qu'à Coblentz ou à Hartwell. Il s'était offert à Bonaparte, qui avait longtemps refusé sa radiation de la liste des émigrés, se souciant peu de rendre à sa patrie ce chevalier du lansquenet.

Chemin faisant, M. de Clairac avait épousé une sorte de bohémienne, très belle et grâce à laquelle — commerçant atavique — l'honnête descendant des Chantefosse comptait rétablir sa fortune.

Quoique fort choyée par lui, comme objet de luxe, elle eut l'ingratitude de l'abandonner un beau matin, en une principauté d'Allemagne. Elle s'était fatiguée de parader pour attirer le gibier que plumait consciencieusement son mari, et, désireuse de chasser pour son propre compte, elle ne lui avait laissé d'autre souvenir qu'un petit garçon de quatre à cinq ans, qui était déjà le plus abominable garnement du monde.

Que pouvait faire M. de Clairac en cette fâcheuse occurrence? Sa conscience, aidée de sa raison, ne lui fournit d'autre expédient que de s'accoupler à une autre aventurière, courtisane et joueuse acharnée, qui appréciait fort ses vices, et ce fut à eux deux une course effrénée à travers l'Europe, existence ponctuée d'aventures bizarres, émaillée de scandales, oscillant entre les deux pôles de l'escroquerie et du proxénétisme.

En 1814, au moment même où refleurissaient les lis, M. de Clairac fut assommé, en un trou bavarois, par une de ses dupes, et la marchesina, comme s'intitulait la compagne anonyme, s'en vint échouer à Paris toujours adornée de Gaston , qui grandissait , parfaitement mal élevé, bon à toute besogne, mais à aucun travail.

Elle avait, d'ailleurs, survécu peu de temps à son partenaire, tant il était vrai que ces deux êtres s'étaient tout à fait complétés de leur vivant et que, l'un parti — dimidium animse — l'autre le devait suivre à courte échéance.

Elle avait eu cependant le temps d'ébaucher une liaison avec un vieux duc, à qui elle avait légué Gaston, dit vicomte de Clairac.

Mais il semble constant que la tutelle du dernier des Chantefosse portait malheur. En 1820, Gaston ayant vingt ans, le duc était mort subitement dans le boudoir d'une déité de l'Opéra, presque ruiné d'ailleurs, mais, de plus, intestat, ce qui avait donné le droit à des héritiers fort éloignés de jeter purement et simplement sur le pavé l'intrus, dont nul ne se souciait.

Sans un louis dans sa poche, Gaston de Clai-

rac se vit, un vilain soir, tout seul dans ce Paris

qui paraît si grand aux petits.

Il ne savait rien, n'était utile à rien. Très joli, avec une pointe d'exotisme dans le teint et clans

les veux — ressouvenir de la bohème mater-

nelle — paresseux et vaniteux, violent par boutades, lâche à l'occasion, Gaston avait, en ces dernières années, servi de bâton de vieillesse au duc, qui le traitait en demi-laquais, lui faisait porter ses billets doux ou ses bouquets, l'admettait à partie de ses fredaines et lui permettait de ramasser les bribes de sa table de viveur.

Fluet et paraissant moins que son âge, le petit vicomte était fort choyé par les dames aimables qui s'imaginaient voir en lui le futur héritier du duc, alors réputé riche.

Il se laissait cajoler, bellâtre et bête, plat avec son protecteur, arrogant aux autres, insouciant de l'avenir, qui devait toujours, à son estime, se dérouler ainsi, sur une route égayée de plaisirs faciles.

Le réveil fut dur. Il eut lieu quinze jours après l'expulsion douloureuse, au coin d'une borne, dans un quartier perdu. Trop orgueilleux pour mendier, trop paresseux, et aussi peut-être

trop timide et trop ignorant de la vie réelle, pour solliciter du travail, le petit vicomte avait vécu ces deux semaines dans un cauchemar de fatigue et de misère.

Il avait peur des riches, horreur des pauvres. Il avait mangé au hasard des trouvailles malpropres, dormi dans des angles obscurs, impuissant à concevoir un plan, à comparer deux idées, étourdi, engourdi, pleurard et rageur à la fois.

Aux premiers jours, ses vêtements conservant encore l'empreinte du monde où il avait vécu naguère, il s'était mêlé par curiosité au public des Tuileries, des Champs-Elysées, du Palais-Royal. Inconnu à tous, il n'avait reconnu personne ; mais de tout ce mouvement, de toute cette activité, de tout ce luxe, il lui était monté au cerveau comme une ivresse de fureur envieuse; puis les bijoux l'attiraient par une sorte de fascination : il eût voulu avancer la main, les palper, les arracher peut-être. Et il éprouvait une haine enfiévrée contre ces gens qui avaient ce qu'il n'avait pas. Ce n'avait pas été la faim qui lui avait été la pire souffrance, mais l'obscurité humiliante dont il se sentait enveloppé. Son rêve eût été de pouvoir être insolent, de marcher

tête haule, comme ces élégants dont il entendait

claquer les talons.

Un accident banal à son habit lui avait été une blessure plus douloureuse que s'il l'avait reçue en plein cœur. Il s'était enfui, les dents serrées, les yeux brûlants de larmes, et, de ce moment-là, emportant sa jalousie et sa haine comme le seul trésor dont il se sentît véritablement le maître, il se mit à errer, épiant tout sournoisement, heureux de la chute d'un passant, jouissant d'une misère encore plus dure que la sienne, aussi cherchant instinctivement — et sans l'énergie de l'action — le larcin, sinon le crime à commettre.

Ayant faim, il calculait les moyens de se précipiter dans telle boutique, de saisir l'objet convoité, puis de s'évader à temps. Ou bien, marchant derrière un homme ou un enfant qui lui semblaient plus faibles que lui, il se demandait s'il ne pourrait pas les dépouiller sans être vu.

La lâcheté, non l'horreur de l'infamie, le retint.

Il était brisé, fiévreux ; il se traîna encore quelques jours, puis tomba.

Il ne sut que plus tard ce qui s'était passé alors.

Autour de cet enfant livide et qui semblait un cadavre, la foule s'était rassemblée, railleuse d'abord parce qu'elle le croyait ivre , puis pitoyable parce qu'elle l'avait deviné famélique.

C'était dans un quartier populeux, rue du Temple. On l'avait relevé, appuyé contre le mur; la femme d'un marchand de vin voisin lui avait apporté un bol de bouillon. Mais il était fort à craindre qu'un agent de police le ramassât comme vagabond, si un médecin qui passait, le docteur Berthomieu, ne se fût approché, et, saisi de pitié pour la jeunesse de cet abandonné, ne l'eût mis en voiture et emmené chez lui.

Ayant dépassé la cinquantaine, veuf, vivant avec sa fille et une vieille gouvernante, le docteur Berthomieu était connu dans son quartier — rue Saint-Paul — sous le surnom peu sympathique à première audition de « docteur l'Ours ». Mais cette appellation, d'apparence critique, cachait les sympathies très réelles qu'il avait su inspirer à tous. Vrai type de bourru bienfai-

sant, il était brusque et semblait toujours gronder. Au demeurant, le meilleur homme du monde, bienfaisant et paternel. Il avait une façon de refuser ses honoraires qui eût donné envie de les lui jeter à la tète, mais, lui parti, on s'apercevait qu'on eût été fort gêné de le payer et qu'il avait eu raison de deviner la gêne, cachée sous des protestations vaniteuses.

Grand, très maigre, la face plate, le nez gros, la bouche énorme, Berlhomieu n'avait jamais dû être un Adonis ; mais à qui le connaissait les yeux parlaient si franchement, si humainement qu'on le trouvait beau, et certes mal venu eût été celui qui eût contredit sa fille quand elle affirmait que nul homme au monde ne pouvait lui être comparé.

Il avait dans son passé une grosse douleur, sa femme étant morte folle, et, dans son avenir, une lancinante inquiétude, car il distinguait en sa fille, qu'il adorait dans toute la sainteté paternelle du mot, des symptômes de sensibilité — le mot moderne est « nervosité » — qui l'effrayaient. Envers son enfant, sa douceur, sa complaisance étaient à la fois d'un père et d'un médecin. Il avait tempéré les excès de cette ima-

gination par la satisfaction prompte et ingénieuse des désirs non exprimés, mais devinés, dans un cercle fort modeste d'ailleurs.

Ses gâteries étaient de l'hygiène bien entendue, et, de fait, la petite fille avait grandi sans accident, calmée peu à peu par le calme ambiant, rassérénée par cette sérénité que rien ne troublait.

Bertliomieu — qui était l'exubérance faite homme — contraint à l'extrême placidité familiale, prenait sa revanche au dehors, en boutades.

D'où son surnom, que sa fille pouvait comprendre moins que personne. Pour un peu, elle l'eût appelé le « docteur Mouton ».

Ours ou mouton, il était fort suspect à l'autorité : il paraît qu'aux premières années de la Restauration il avait fait montre d'opinions subversives. On n'admettait pas qu'il se fût amendé, et on avait l'œil sur lui.

11 semblait d'ailleurs fort peu s'en soucier, soignant ses malades et aimant sa fille, en apparence tout à fait étranger aux choses de la politique.

Pourtant, il allait, de temps à autre, chez le

général Foy et n'était pas, à ce qu'on affirmait

en lieux de police, indifférent à La Fayette.

Tel était l'homme qui, en son logis de la rue Saint-Paul, tout près du quai, avait installé l'inconnu, ramassé non loin d'un ruisseau et dont il n'avait même pas cherché à savoir le nom.

Pour le moment, il s'appelait « le Mourant », victime de la faim, que le docteur considérait comme une ennemie personnelle : il s'installa donc à son chevet, et, pendant plus d'un mois, lutta contre la fièvre et le délire.

Il en eut raison.

La gouvernante, madame Benoît, lui avait bien fait remarquer la finesse du linge, la délicatesse des membres, la petitesse des pieds et des mains.

— Quand ce serait le fils d'un roi, avait grondé Berthomieu, serait-ce une raison pour ne le pas soigner?

Preuve évidente d'opinions dangereuses.

La convalescence fut longue, coupée de rechutes; mais, enfin, un jour vint où le docteur put dire à son malade :

— Maintenant que vous êtes sauvé, dites-

moi qui vous êtes et, s'il vous plaît, racontezmoi votre histoire.

Gaston déjà était préparé à cette enquête. Depuis que la fièvre l'avait quitté et que les idées avaient fini de danser dans sa tête l'infernale sarabande, le jeune homme, peu à peu, s'était rendu compte de deux faits : le premier, c'est qu'il avait trouvé un asile ; le second, c'est qu'on ne lui ouvrirait la porte que quand il l'exigerait.

Le docteur, avec sa grande taille, ses joues creuses et ses gros yeux, lui avait bien paru quelque peu ridicule; il n'était pas de parfait bon ton et sentait terriblement le bourgeois. Mais, en somme, il avait du bon vouloir, et, pour l'instant, il était sage d'en profiter.

Interrogé, Gaston, vicomte de Clairac, se posa en orphelin très simple, très doux et prêt

à une gratitude éternelle.

Il était seul sur terre, sans appui, sans protecteur.

Il n'attachait aucune importance aux distinctions sociales de classe ni de noblesse; il se donnait pour un pauvre petit garçon, d'un nom quelconque, vicomte sans vicomte, très peu

5i ALISE

Clairac et à peine Chantefosse, attendant, au

fond d'un trou, qu'on lui tendît la main pour le

remettre sur pied et lui montrer la route à

suivre.

S'il était disposé à travailler? Certes. Mais quel travail? Il s'avouait bon à peu de chose, d'un savoir des plus discutables. Quant à la bonne volonté, au courage, à la modestie, il était sans pareil.

Le docteur Berthomieu avait la prétention de se connaître en hommes; même il faisait un peu de physiognomonie et n'était pas sans quelques théories chiromanciennes : il oubliait qu'il regardait les autres à travers sa propre nature. Au fond, il ne croyait pas au mal : un accident, pensait-il, comme la fièvre.

Aussi, ayant examiné son client de hasard avec un soin qu'il qualifia de minutieux et d'impartial, voire de sévère, s'accusant de trop de défiance, l'ayant palpé, ausculté physiquement et moralement, il conclut en toute sincérité qu'il se trouvait en face d'une excellente nature. Il entendait réparer l'injustice du sort et se charger de son avenir.

Du vicomte de Clairac il ne ferait pas un

médecin, mais un chimiste. Justement, il avait en tête quelques inventions importantes, véritables sources de fortune qu'ils exploiteraient en justes associés... Affaire de temps et de patience.

Gaston acceptait tout, affirmant qu'on allait au-clevant de ses plus secrets désirs. La chimie — dont le nom même lui apparaissait gros de mystères inquiétants — avait toujours été son rêve. Et, ainsi, le jeune vicomte se vit promu à la dignité d'élève du docteur Berthomieu, qui, au bout de deux mois, se déclarait parfaitement satisfait. Il avait mis la main sur un véritable phénix.

En vérité, Gaston ne manquait pas d'intelligence. Il était surtout prime-sautier : sa faculté maîtresse était l'assimilation superficielle, dont la marque extérieure est une mémoire à toute épreuve. Les éléments de la science à laquelle on l'initiait, si arides qu'ils fussent, lui semblèrent promptement familiers : il récitait les nomenclatures sans omettre un 0 ni un H, et c'était un jeu pour lui que de dire d'une seule haleine la table des équivalents.

Au fond, rien. Il ne cherchait même pas à

comprendre, estimant que c'eût été là perdre son temps, puisqu'il n'attendait qu'une occasion pour jeter sa blouse de laboratoire aux orties.

Blotti dans cette maison, Gaston guettait la chance, comme derrière un buisson le bandit attend le passant.

Il reprenait des forces, se remplumait — disait madame Benoît, la gouvernante — avec l'intention formelle de prendre son vol vers le premier butin qui lui semblerait de pillage facile.

Hypocrite jusqu'aux moelles... mais hypocrite de vingt ans. Il avait compté sans la jeunesse.

Il devint amoureux fou de la fille du docteur, de la petite Alise qu'on traitait encore en enfant gâtée, mais qui avait dix-huit ans.

Ce fut un acte de sa vie nouvelle que Clairac négligea de raisonner. Il vit tout à coup, un soir, à la lueur de la lampe qui éclairait son Lavoisier , cette petite tête charmante, ces cheveux noirs, ces yeux pétillants de vitalité et découvrit en cette gamine — jusque-là dédaigneusement regardée — l'adorable statuette

qui s'était animée avant que Pygmalion songeât à elle.

Car, du jour où son père lui avait présenté Gaston, lui demandant s'il ne lui déplairait pas qu'il habitât la maison, Alise, — encore un nom d'origine subversive, emprunté au calendrier révolutionnaire : 9 brumaire, date de sa naissance — Alise avait reçu comme un coup au cœur. L'expression est banale; mais pourquoi en chercher une autre, puisqu'elle peint au mieux ce heurt que la vue d'un inconnu fait retentir en la poitrine des jeunes filles sans qu'elles sachent qui les a frappées.

Romanesque sans avoir lu de romans, il y avait en elle une exaltation latente, servie par une honnêteté profonde et native, qui lui montra, dans ce jeune homme échappé comme par miracle à une mort douloureuse, dans cet orphelin abandonné de tous et que sa physionomie rendait doublement intéressant, le héros qui se cache en des rêves virginaux.

Sa, gouvernante, entichée de noblesse parce qu'elle avait servi naguère en des familles aristocratiques, ne tarissait pas en éloges sur ce vicomte si délicat, appartenant à une race

supérieure et qui, frappé par le sort, avait le courage de se mettre au travail comme un simple mortel.

Bercé par ces admirations muettes, Gaston les savoura d'abord sans les analyser; tandis que Berthomieu le traitait simplement en égal, il éprouvait d'infinies jouissances à se sentir admiré, presque envié dans son abaissement. Ses sympathies pour Alise naquirent de ses vanités satisfaites; mais il n'était pas encore assez maître de lui-même — assez pervers, pourrait-on dire — pour dominer et dompter la fougue de ses vingt ans. L'amour irraisonné, enfantin, eut raison de toutes ses roueries intimes, et bientôt l'entente se fit entre ces deux natures, pourtant si antithétiques l'une à l'autre.

Gaston devint poète, mièvrement sentimental, et, timide malgré lui, il n'eut ni pensées ni tentations mauvaises.

En cette période de sa vie, il avait été presque bon; il avait même rêvé — tant l'amour évoque de mirages idylliques! — de se créer dans cette atmosphère paisible une existence douce et normale. La vie s'arrêtait

pour lui au sourire d'Alise, à un frôlement de main, à une caresse de ses cheveux.

Le docteur surprit des vers adressés à sa fille; il ouvrit les yeux et s'aperçut qu'Alise aimait profondément, en une extase douce que toute résistance eût peut-être rendue dangereuse. Cet homme de sens, un peu ivre de paternité, crut d'autant plus en Clairac que sa fille croyait en lui. Il ne devina pas l'âme complexe de son élève : ses naïvetés d'amour lui parurent la plus sûre garantie de sa sincérité totale. Aussi, l'homme qui aimait sa fille donnait une preuve de sa sûreté de goût et de confiance. Les pères ont de ces aveuglements nés de leur passion admirative pour leurs enfants. Et si excusables !

Quoi qu'il en soit, ce fut une véritable fête familiale dans la maison le jour où, deux ans s'étant écoulés depuis le début de cette intimité patriarcale, le docteur fiança les deux enfants. Clairac se jeta dans ses bras, en l'appelant : « Mon père! » Alise faillit s'évanouir.

Le mariage, bien entendu, ne pouvait pas être immédiat : le docteur exigeait — dernière lueur de bon sens — que Clairac fût en mesure

de gagner sa vie. Un ami de Berthomieu, grand usinier du département de l'Oise, lui ouvrait ses ateliers, et deux ans suffiraient pour qu'il pût subvenir aux besoins du ménage. De son côté le docteur possédait quelques économies qui serviraient à l'installation.

Clairac, à tout ceci, ne faisait aucune objection. Il ne voyait qu'Alise et ne s'inquiétait point des détails pratiques, qu'il jugeait indignes de lui et de son amour. Son exaltation juvénile — s'étayant sur ses vanités intimes — lui donnait une sorte d'éloquence, alors qu'il répondait de tout, de lui-même et de l'avenir, se déclarant de force à soulever le monde, se perdant en déclamations dont s'enivrait le docteur, en voyant l'ivresse énamourée de sa fille.

Un matin , c'était quelques jours après l'échauffourée du général Berton à Saumur, Berthomieu fut arrêté chez lui : on l'accusait d'avoir été un des truchements des conspirateurs avec les libéraux de Paris, La Fayette et le général Foy.

Si la justice doit connaître seulement des actes et non des intentions, il était parfaite-

ment innocent. Il le cria bien haut, si haut que, dans un colloque avec un juge d'instruction sévère et goguenard, il s'exaspéra au point d'être frappé d'apoplexie. On ne voulut pas qu'il mourût en prison et on se hâta de le rendre à la liberté, juste à temps d'ailleurs pour qu'il expirât dans son lit, en unissant dans sa main les mains de ses deux enfants.

C'était une terrible catastrophe pour Alise. Que fût-elle devenue si Clairac ne s'était trouvé là? Mais le jeune homme était encore sous l'empire de sa passion juvénile, et il se déclara prêt à tenir la parole donnée. A quoi bon attendre d'ailleurs? Qu'avait-il besoin de s'aller enterrer hors Paris? Est-ce que son intelligence, est-ce que son activité, est-ce que son nom même n'étaient point de suffisantes garanties d'avenir? Toutes les carrières s'ouvraient devant lui; il était assez fort pour prendre le temps de choisir.

Le docteur laissait en économies quelque trois mille écus. Alise était indifférente à l'argent. Gaston, qui n'en connaissait pas la valeur, fut ébloui par ce chiffre. Avec pareille somme, l'avenir lui appartenait. Pour toutes

les circonstances, il se payait et grisait Alise de phrases toutes faites.

Le mariage eut lieu, Alise étant en grand deuil, six mois après la mort du docteur.

Gaston se mit à l'œuvre. Il avait meublé tant bien que mal, des bribes vieillottes de l'héritage paternel, le petit appartement de la rue de Beaune, un simple pied-à-terre, pensait-il, juste l'espace suffisant pour poser le bout de sa botte, prendre son élan et planer sur Paris.

La suite est normale : au bout de deux ans, Clairac voyait le fond du dernier sac. Où était passé l'argent? Il lui eût été difficile de le dire : les imprévoyants ont de ces fâcheuses surprises. Le plus clair de son acquis, c'étaient de mauvaises fréquentations et des relations de dangereux aloi.

Dès qu'il avait pu reprendre ses habitudes d'élégance, il n'y avait pas failli et, hardiment, il avait voulu rentrer dans le monde qui, selon lui, devait bon accueil à son nom et à son titre. Mais le temps n'était plus où les revenants étaient bien reçus. L'aristocratie avait son siège fait et défendait ses approches. D'ailleurs, qu'était-ce que ce vicomte qui cherchait

fortune! Bon tout au plus à faire un chérubin de boudoir. Et encore ne s'avisait-il pas d'être marié?

Se voyant rebuté, dédaigné, il retrouva toutes ses haines d'antan. Ses ambitions sans but se diluaient en rageuses envies. Libéré de toute contrainte, évadé du travail comme d'une prison qui lui faisait horreur, tenant à humiliation tout ce qui ne s'offrait pas comme dû à sa valeur propre, Gaston de Clairac glissa avec une terrible rapidité la pente déclive qui mène à l'infamie. Le jeu achevait l'œuvre.

Et d'Alise qu'advenait-il?

Elle ne savait rien, ne devinait rien, avait confiance et aimait.

L'homme, même le plus criminel, rougirait d'initier sa femme à ses coupables pensées. Pour Alise, Gaston, alors même qu'il s'emportait en diatribes furieuses contre la société marâtre, restait le héros impeccable, infaillible que la fatalité poursuivait.

Pour qualifier l'affection d'Alise, le mot d'adoration n'est pas excessif. Elle le voyait plus noble, plus digne, plus intelligent que tous les autres. A sa parole, elle croyait comme

au verbe sacré. Obéissant à ce besoin de loquacité qui est le propre des âmes turbulentes, il l'avait étourdie, enivrée plutôt de ses projets, de ses plans qui lui apparaissaient, à travers cette faconde, magnifiques, éblouissants.

S'il la laissait seule, c'était pour combattre la destinée; elle avait la joie de l'armer d'un baiser, et, s'il revenait brisé, parfois surexcité plus que de raison, elle le consolait, le réconfortait, s'associant à ses colères contre le monde, qui le méconnaissait. Jamais une plainte. Elle n'avait pas de caprices, pas un désir qui ne convergeât à lui, se préservant même des coquetteries de jeune femme qui auraient pu entamer ses ressources, toujours satisfaite, toujours souriante, gaiement résignée aux misères menaçantes dont elle ne souffrirait que parce qu'il devrait les partager.

Si, depuis longtemps, à l'insu d'Alise, il n'existait plus entre eux aucune communauté de conscience, du moins l'amour du jeune homme pour sa très jolie femme résista plus longtemps : se plaisant à être aimé, il provoquait l'amour en exagérant la passion.

Et Alise était heureuse, ne demandant rien de plus, oubliant en ces heures juvéniles les soucis et les pressentiments.

Cependant, peu à peu, l'étonnante divination féminine lui avait soufflé des doutes : Gaston, absent pendant de longues heures, ne donnait aucune explication sur l'emploi de son temps, quelquefois embarrassé, souvent las, avec des indifférences qui étonnaient Alise et lui causaient un réel chagrin. Aussi des boutades sans cause, de ces querelles dont la violence s'exalle de la soumission du plus calme.

Que se passait-il? Et, tout à coup, cette idée avait jailli en elle, comme une poussée d'intuition. Il ne m'aime plus, il en aime une autre !

Et Alise, si douce, si dévouée, s'était sentie pâlir non seulement de douleur, mais d'une colère folle, incoercible. Il restait hors de la maison jusqu'à trois, quatre heures du matin; même il ne rentrait plus qu'aux premières lueurs du jour...

Ce fut pour la pauvre femme, qui aimait de toute la puissance de sa nature nerveusement affinée, une torture aiguë, atroce. Cette idée

qu'il était auprès d'une autre la lancinait comme la pointe d'un poignard : elle se sentait brûlée de tous les baisers qu'elle l'accusait de donner à une autre... Elle pensait à courir à travers la ville jusqu'à ce qu'elle les eût surpris et à les tuer tous les deux...

Et voici que — révélation de grande importance, en vérité — on lui apprenait qu'il jouait, qu'il perdait! Ses préoccupations, ses absences étaient choses d'argent... Cela valait bien la peine! Et, justement, ce jour-là, Gaston, qui avait besoin de s'étourdir, qui ne voulait pas entendre une pensée maudite qui naissait, qui grandissait en lui, envahissante et tenace, répétait à Alise qu'il l'aimait, qu'il l'adorait!... Comme tout s'oubliait? Comme passionnément, elle le remerciait de sa sécurité, de son paradis retrouvés! Il se faisait en elle une

détente; elle respirait largement, joyeuse de vivre.

Ils firent un petit déjeuner d'amoureux, délicat, presque luxueux. Gaston ne questionna pas. Alise avait vendu ses derniers bijoux, reliques de l'ordre paternel. Que lui importait tout cela, à cette femme qui se fût estimée heu-

reuse qu'il lui demandât un lambeau de sa chair?

Elle se sentait récompensée par la verve de Gaston, qui jamais n'avait témoigné autant de confiance dans l'avenir. Cette situation, d'ailleurs, pouvait-elle durer? Un homme comme lui n'avait déjà que trop végété. Cette fois il touchait au succès.

— Et tu ne joueras plus...?

Gaston eut un froncement de sourcils :

— Crois-tu, d'aventure, que je joue par amour de l'argent?...

— Non, non!

— Ces maisons, d'ailleurs, sont très calomniées... On y rencontre des hommes au-dessus de tout soupçon... ce M. de Yaucroix, par exemple...

— Le connais-tu bien, demanda vivement Alise. J'avoue qu'il ne m'a pas beaucoup plu...

Gaston éclata de rire. C'était bien là propos de femme. Les plus beaux sont-ils donc les meilleurs?...

— Oui, fit-elle en le regardant.

Mais elle ne discutait pas : il savait mieux qu'elle apprécier les hommes. Qu'il agît d'après

ses propres inspirations : elle était certaine

qu'elles ne le tromperaient pas...

Quand Gaston la quitta, Alise, blottie derrière le rideau de la fenêtre, lui envoya son meilleur baiser.

Dès qu'il eut disparu, la jeune femme, s'étant regardée dans la glace, se sourit à elle-même : jamais elle ne s'était vu les yeux plus brillants, le front plus clair.

Depuis que s'était allégé le gros poids qui pesait sur son cœur, elle ressuscitait, revivifiée d'une énergie nouvelle. Pendant ces quelques heures, elle avait bien regardé son mari. Sous sa gaieté, il y avait une contrainte : ses forces s'usaient en cette lutte de tous les jours. Il l'avait laissé échapper : pour qu'il triomphât définitivement des obstacles que la malechance accumulait devant lui, il ne lui manquait qu'un peu d'aide. On la lui refusait : il en était réduit

à chercher le concours d'inconnus, tels que ce

M. de Vaucroix.

N'était-ce pas à elle, à sa femme, qu'il appartenait de lui épargner des démarches pénibles, humiliantes même, et dont son juste orgueil devait lamentablement souffrir?

Devinant des douleurs sous son sourire, elle avait pris soudain une résolution bien des fois ajournée et qu'elle avait eu tort — elle s'en accusait nettement — de ne point avoir déjà mise à exécution. Certes, Gaston était homme à se tirer d'affaire par lui-même; mais il souffrait.

Par faiblesse, par lâcheté, elle avait trop tardé à agir : était-ce donc ainsi qu'elle lui était reconnaissante de sa bonté, de son amour?

Or une circonstance — due au hasard — lui permettait de se racheter à ses propres yeux.

Que fallait-il à Gaston de Glairac pour qu'il sortît de l'impasse où le bloquait la fatalité?... Qu'une bonne volonté lui entr'ouvrît la porte. Qui devait se résigner à une démarche dont son amour-propre de gentilhomme eût été trop cruellement blessé, sinon celle qui portait son

nom et qui, auprès de sa famille orgueilleuse, était la cause directe de sa disgrâce?

Tout en raisonnant, s'affermissant dans sa volonté, décidément bien arrêtée, Alise s'étant assurée que son mari était réellement parti, s'habillait maintenant, hâtivement, impatiente d'agir.

Les femmes d'alors — on s'en souvient peutêtre — portaient, jeunes, des vêtements dont l'ampleur révolterait nos grand-mères d'aujourd'hui; le chapeau à coiffe énorme, à calotte surélevée, garni de larges nœuds de rubans, diminuait le petit visage d'Alise, à ne lui en laisser que gros comme le poing. Les coques, nouées sous le cou, se perdaient dans le vaste col, étalé lui-même sur une pèlerine qui s'élargissait des manches à gigot d'un spencer en cachemire gris, serré à la taille par une ceinture et que terminait une jupe à fond blanc, parsemée de fleurettes grises, arrondie au bas d'un volant tuyauté.

Est-ce à dire que les femmes d'il y a soixante ans fussent moins jolies que celles d'aujourd'hui? Il se peut que nous soyons injustes parce que nous ne voyons que des gravures inani-

mées. Sous le grand chapeau, les yeux s'ombraient d'un mystère qui les faisait plus doux; le pied, mieux caché par la jupe, était plus éloquent, hasardant sa pointe sans s'annoncer pas le choc du talon. Le costume montrait moins, invitant mieux à deviner.

Détails auxquels, d'ailleurs, ne pensait guère Alise, tout au coup de tête qu'elle allait risquer.

Si Gaston se fâchait! Gomment saurait-il, d'ailleurs, puisqu'Alise n'avouerait qu'en cas de succès? Et alors elle serait vite pardonnée.

Certes, la jeune femme se décidait elle-même à un grand sacrifice, car elle courait peut-être au-devant d'une douloureuse torture d'amourpropre; mais, pour lui, elle fut entrée joyeusement dans le cirque, comme les martyres.

Elle sortit. Juste au même instant, Davidot paraissait sur le palier :

— Comment va votre mère? demanda Alise.

— Mieux, beaucoup mieux... je lui ai annoncé que je ne passerais plus les nuits au dehors, et cela lui a rendu quelque calme. Et vous, ajoutat-il en regardant la jeune femme, vous semblez tout heureuse. Vous avez sans doute obtenu une promesse...

— Oh ! mieux qu'une promesse, fit-elle en souriant. Je suis sûre de lui maintenant.

Davidotne répondit pas. A quoi bon troubler par ses doutes de vieux sceptique la sérénité de cette enfant si joyeuse d'être confiante?

— Enfin, vous savez, voisine, dit-il en manière de conclusion, que si jamais je puis vous être utile à quelque chose...

— Merci... Au revoir, monsieur Davidot.

Il lui tardait de s'enfuir, tant elle craignait que le hasard ramenât Gaston et mît ses projets à néant.

Davidot comprit et s'effaça pour la laisser passer. 11 descendit derrière elle et la vit se diriger vers le Pont Royal. Il allait dans la direction opposée, vers les Quatre-Nations. Il se retourna plusieurs fois pour la suivre du regard, intéressé malgré lui à cette charmante créature, dont le mari — pensait-il — se liait avec de bien étranges gens.

C'était l'émigré Vaucroix qui provoquait ce qualificatif, très atténué.

Alise, de son pas trottinant de petite femme, traversa les Tuileries, si peu fréquentées à cet instant de la journée — il était une heure —

puis, ayant franchi la grille de la rue de Rivoli, s'engagea dans le dédale de rues qui, à cette époque, couvrait la butte des Moulins, dont le nom, six fois séculaire, a disparu de nos plans de Paris, à la grande joie des hygiénistes. A peine trouverait-on encore, entre les grandes voies nouvellement percées, quelque vestige de ces rues étroites, malpropres, qui servaient de refuge à de pauvres petits bourgeois ou à des filles galantes, singulier assemblage qu'expliquait la situation centrale de ce cloaque et la modicité des loyers.

Au carrefour formé par les rues de l'Evêque, des Orties, des Moulins et des Moineaux, le pavé disparaissait sous une couche de boue, toujours liquéfiée par les éclaboussements d'une fontaine qui portait le nom significatif de Fontaine d'Amour, rendez-vous des porteurs et porteuses d'eau du quartier, qui, le soir, se livraient à de véritables bourrées nationales, mais aussi centre d'intrigues beaucoup moins pittoresques.

La maison qui faisait l'angle de la rue des Orties, écrasée entre ses deux noires voisines comme dans un laminoir, s'était étirée en hauteur sur cinq étages d'une fenêtre.

Arrivée là, Alise s'adressa à la concierge,

qui, devant la porte, jetait du grain à ses

poules picorant dans le ruisseau limoneux, et

lui demanda si madame Benoît était chez elle.

— Oh! à cette heure-ci, toujours, vous savez, au cintième!

Inutile de désigner l'orientation de la porte, car chaque étage se composait d'une chambre unique. L'escalier était si étroit qu'en cas de rencontre il fallait se livrer à de véritables torsions d'hélice pour se glisser d'une marche à l'autre.

L'odeur y était indéfinissable, écœurante. Alise, malgré toutes ses délicatesses de ménagère proprette, n'eut même pas une grimace de dégoût. Elle se hâta de gravir ce calvaire gluant et, parvenue au but, tira le ruban rouge à bordures jaunes qui servait de cordon de sonnette.

De l'intérieur, une voix assez ferme demanda :

— Qui est là?

Alise se nomma : il y eut un remue-ménage dans la pièce, des « Va-t'en donc! »... « Allez coucher! » puis la porte s'ouvrit, et Alise faillit trébucher sous l'attaque, sans doute amicale,

mais vigoureuse, d'une demi-douzaine de chiens qui jappaient activement, faisant fête à la visiteuse.

Madame Benoît était une grande femme longue et maigre, d'un âge infixable, à la face si ridée, si grise, si ratatinée qu'on l'eût volontiers comparée à un fruit séché au four. Pourtant vivace, remuante, guillerette. Elle enjamba — presque sauta — par-dessus ses chiens et, prenant Alise par le cou, l'embrassa, l'entraîna vers l'unique fauteuil qui décorait sa chambre caninement odorante, l'y poussa et, se posant devant elle, s'écria, demandant comment il était Dieu possible que la dame se fût donné la peine de monter chez elle.

— Ne m'y avez-vous pas invitée, dit Alise, la dernière fois que nous nous sommes vues?...

— Ma foi, si. Mais il y a combien de temps de cela? Deux grandes années au moins... Mais comme vous êtes coquette et gentille ! Heureuse alors, toujours?... je savais bien, moi, que M. le vicomte de Clairac ferait votre bonheur... et j'y ai contribué, je m'en flatte. Car c'est moi qui, voyant qu'il vous mangeait des

yeux, lui ai conseillé de vous parler franchement... C'est-y pas vrai, hein?

La conversation s'engagea, ponctuée par les objurgations de madame Benoît à ses chiens, désagréablement familiers.

Alise, diplomatiquement, tenait à savoir tout d'abord si elle pouvait toujours compter sur les sympathies actives de la brave femme, ancienne gouvernante de son père, qui l'avait vue... pas plus haute que ça.

A ce point de vue, elle eut bien vite lieu d'être rassurée : madame Benoît était toute prête à se jeter dans le feu pour elle, et aussi pour son mari, si joli garçon, si intelligent et qui méritait bien d'avoir épousé une petite merveille comme elle.

Ces premiers travaux d'approche ayant réussi, Alise se décida à l'assaut.

— Et les affaires, madame Benoît, cela vat-il toujours bien?

— Je ne me plains pas...

— Toujours chez madame de...

— Toujours... je la veille toutes les nuits. Elle ne peut pas dormir, la pauvre... et puis elle a peur, mais sigrand'peur, si vous saviez...

Elle pourrait avoir des domestiques tant qu'elle voudrait. . . mais c'est sa marotte. . . tous voleurs ! Si bien que, dans sa grande maison, elle est seule toute la journée et avec moi la nuit... Je ne parle pas de Péchard, le jardinier, qui a défense de jamais entrer dans la maison !...

— Pourtant, reprit timidement Alice, elle est riche, très riche...

— A ne pouvoir compter ce qu'elle a.

Alise se tut un moment, poussa un soupir,

puis :

— Ah! ma bonne madame Benoît, si vous vouliez...

— Quoi donc?... parlez donc, ma petite chatte du bon Dieu!...

— Eh bien! vous êtes si bonne que je vais tout vous dire... Mon mari — et vous comprenez bien qu'il n'y a pas de sa faute — n'a pas encore réussi. Il est gêné, très gêné... Mais cela finirait tout de suite s'il avait à sa disposition une somme... oh! pas bien importante!...

Madame Benoît l'interrompit :

— Dame, j'ai là une vingtaine d'écus... Si ça peut faire l'affaire, je suis joliment contente que vous ayez pensé à moi...

Alise lui prit la main.

— Merci... vous êtes bonne. Je le savais bien. Mais... il faut plus que cela...

— Quelle désolation?... C'est que je ne connais personne, moi...

La jeune femme eut un léger frisson. Il fallait en finir :

— Si fait, vous connaissez quelqu'un...

— Moi... qui donc? fit sincèrement madame Benoît.

— Vous connaissez la propre tante de mon mari.

— Madame de Versannes, cria la vieille en sursautant. Ça n'est pas d'elle que vous voulez parler?

— Si, vraiment. Aussi bien je ne veux plus faire de finesses avec vous. Je sais que madame de Versannes n'a jamais voulu voir mon mari, qu'elle n'a pas répondu à ses lettres, qu'une fois il s'est présenté chez elle et qu'elle s'est mise dans une colère telle qu'elle a failli en mourir. Je sais tout cela. Mais, voyez-vous, ma bonne madame Benoît, je n'ai pas le choix des moyens. Mon mari est malheureux. Personne autour de lui ne peut lui venir en aide.

Madame de Versannes est sa tante. Pourquoi le haïrait-elle? Elle n'a pas d'enfants, elle est riche. Je suis sûre qu'elle n'est pas méchante. Il ne s'agirait que de savoir la prendre. D'abord, c'est l'affaire des femmes, cela. Vous aimez Gaston, vous aussi : faites quelque chose pour lui.

Madame Benoît n'interrompait pas; seulement, elle semblait absolument médusée. Auprès de madame de Versannes, elle remplissait les fonctions de veilleuse, de garde-malade. Rapports d'une banalité absolue, de maîtresse à servante, rien de plus. Et, depuis trois ans qu'elle occupait ce poste, dont le salaire — quinze écus par mois — la faisait vivre, elle n'avait pas entendu madame de Versannes prononcer dix paroles qui témoignassent d'un intérêt quelconque pour qui que ce fût.

— Mais vous ne savez donc pas? cria-t-elle tout à coup. Vous dites qu'elle n'est pas méchante. Lui parler d'argent, lui en demander, c'est comme si vous prêchiez au pape de se faire Turc...

— C'est possible... Pourtant, l'avez-vous jamais entendue mal parler de son neveu?

— C'est pire... elle ne parle de personne. Paris brûlerait autour d'elle qu'elle ne demanderait même pas pourquoi il fait chaud. Je sais bien que moi, je n'ai pas à me plaindre d'elle. Elle n'est pas taquine, pas querelleuse. Elle a ses habitudes. Il ne faut parler que tout juste pour lui répondre. Quand elle souffre, je sais la prendre et la retourner dans son lit. Il lui est même arrivé de me dire merci...

— Vous voyez bien, ma chère madame Benoît, il n'y a personne de tout à fait méchant... et je suis sûre que, si je pouvais la voir, lui parler...

— La voir, lui parler... Mais est-ce qu'on entre chez madame de Versannes?

— Mais oui... puisque vous y entrez...

— Mais je ne suis personne.

— Si fait : vous êtes une bonne et excellente femme qui voit que j'ai de gros chagrins et qui m'aidera à en sortir.

Et, câline, elle avait pris la vieille femme par le cou et lui souriait de tout près, les lèvres sur sa peau sèche et ridée.

Mais la garde-malade ne voulait rien entendre : « Ça n'est pas possible! » était l'alpha

et l'oméga de sa résistance. Et puis à quoi bon? En admettant qu'elle consentît à risquer sa place, à tenter une démarche, bien inutile, d'ailleurs, à supposer même que madame de Versannes — pour comble d'invraisemblance — acceptât de recevoir Alise, en tout cas on n'obtiendrait rien d'elle... pas ça!

— Du moins, j'aurai la conscience d'avoir tout tenté pour le bonheur de Gaston, insistait la jeune femme. Mais j'ai la conviction, la confiance que vous vous trompez. Dites, est-ce que je ne suis pas gentille?... Est-ce qu'on peut me résister? Tenez, vous-même, est-ce que vous ne faisiez pas toujours mes quatre volontés quand j'étais petite?...

— Mais je ne suis pas madame de Versannes, moi!

— Madame de Versannes est une femme comme les autres. Je n'irai pas de but en blanc lui demander une grosse somme. Mais non, je saurai bien m'y prendre, allez. Je veux réussir pour mon mari, pour mon Gaston, que j'aime, et je serai inspirée. Je la prierai tant et si bien...

— Qu'elle vous mettra à laporte. . et moi avec 1

— Ma bonne Benoît, je vous supplie... au nom de mon père!

Il est certain qu'Alise avait d'admirables façons de plaider sa cause.

Certes, elle n'était rien moins que comédienne et ne ménageait pas ses effets ; mais le souvenir du docteur Berthomieu était invoqué à propos. Pour madame Benoît, le vieux docteur avait été un dieu, qu'elle avait adoré silencieusement, en extase devant sa bonté et ce qu'elle appelait son génie. H y a de ces passions silencieuses dans les cœurs sexagénaires. Alise n'avait pas analysé cette affection; mais elle l'avait comprise quand, à la mort de son père, elle avait vu la vieille femme sangloter comme un enfant.

Insistant sur cette fibre, plus douloureuse qu'elle ne le croyait — qui eût deviné ce reste de vitalité sous cette enveloppe falote? — elle répétait à madame Benoît qu'elle ne devait rien refuser à la fille de son ancien maître. Que risquait-elle? Alise ne voulait pas qu'elle compromît sa place ; mais il était impossible qu'il n'existât pas un moyen de pénétrer jusqu'à madame de Versannes. Elle ne demandait rien

de plus. Qu'elle put lui parler. Elle répondait

du reste.

La vieille, tout émue, ne résistait plus que pour la forme. Elle ne croyait pas au succès possible ; certes, non. Mais qui ne risque rien n'a rien. Pour ces deux beaux enfants, elle risquerait tout.

— Ecoutez, fît-elle tout à coup avec un élan de décision qui prouvait la force des scrupules vaincus, je sais que c'est une folie. Mais, enfin, je la ferai. Si vous croyez que c'est commode! Ma maîtresse n'est pas la même deux beures de suite. Voyons, est-ce que vous pourriez être libre vers dix ou onze heures du soir?

— Si tard!... Pourquoi?

— Parce qu'à cette heure-là elle est toujours plus calme. Je lui fais sa tisane, qu'elle aime beaucoup, et, quelquefois, elle est presque aimable; ça ne tient qu'à un fil, mais il faut s'y raccrocher. Si je sais comment j'entamerai la chose, ajouta-t-elle avec un grand geste de découragement, je veux que la crique me croque.

Elle discutait tout haut maintenant, marchant par la chambre, trébuchant dans les

pattes de ses chiens, mimant la scène possible, Autant sa voix pour dire : « Ma bonne maîtresse l » esquissant des bouts de plaidoyers.

— Tenez, dit-elle enfin, il vaut mieux me laisser vingt-quatre heures. Je tâterai le terrain ce soir, et, si je vois que ça prend, je vous avertirai.

— Surtout ne tardez pas : c'est si urgent!

— Ah! jeunesse, ça voudrait toujours aller plus vite que les violons. Vous êtes donc bien pressée de perdre vos illusions? Enfin ! attendez demain chez vous. Si c'est fait, je vous donnerai un rendez-vous; mais je vous engage à ne pas y compter.

— Et moi, je dis que c'est fait! s'écria Alise en battant des mains.

Si joyeuse, si enfant en même temps, elle prit la vieille par les deux mains et lui fît faire un tour de ronde. Puis elle lui saisit la tête à poignée et l'embrassa sur les deux joues.

Comme l'autre se débattait, moitié riant, moitié protestant :

— Je vous aime, je vous adore, maman Benoît. Vous voyez bien que je sais enjôler mon

monde... et je sauverai mon Gaston, mon mari,

mon aimé !

Elle jeta un baiser dans le vide à l'adresse de l'absent.

Elle laissa la vieille femme plus anxieuse qu'elle ne l'eût voulu; mais elle avait une robuste confiance dans sa sincérité, qui lui tiendrait lieu d'éloquence, et quelle joie profonde quand elle dirait à son Gaston :

— Tu es sauvé, et par moi... C'est que, voistu, je suis prête à tout, pourvu que tu m'aimes.

Il était écrit que ce serait journée de joie pour Alise. Gaston rentra de bonne heure, et, pour la première fois depuis bien longtemps, proposa à sa femme d'aller faire ce soir-là une promenade sur les boulevards.

Peut-être eût-elle préféré passer la soirée intimement en leur étroit logis. Mais elle se sentait toute troublée, préoccupée du lendemain, et elle aurait eu peur de parler peutêtre plus qu'elle ne l'aurait voulu. Un mot lui serait échappé qui aurait donné des soupçons à Gaston; il l'aurait interrogée; elle n'aurait pas su mentir, et il lui eût défendu de donner suite à son projet, ce qui l'eût désespérée.

ALTSE 87

C'était son premier secret, et elle ne se sentait pas assez forte pour ne le point trahir, ne fût-ce que par une allusion.

Gaston déclarait avoir besoin de mouvement. En vérité, depuis de longs mois, elle ne l'avait pas vu si animé, si loquace. D'ordinaire, une tristesse revêche figeait les mots sur ses lèvres : ne voulant pas dire ce qu'il pensait, il préférait se taire, et Alise, attribuant son silence à l'enfantement de hautes combinaisons, à des ennuis généreusement dissimulés, ne tentait point de l'en faire sortir.

Cette soirée-là, Gaston était tout autre : c'était comme un besoin d'expansion trop longtemps contenue. Moins inexpérimentée, Alise eût deviné une fièvre latente, une surexcitation anormale. Mais elle ne cherchait à rien analyser : elle jouissait de cet entrain, de cette vivacité comme d'une victoire remportée sur de fâcheux soucis. 11 se répandait en projets : on lui avait promis de le présenter à un ministre, et, grâce à son nom, toutes les portes allaient enfin s'ouvrir devant lui.

— Et il en sera fini de l'obscurité, de la misère ! s'écriait-il.

Elle se demandait si sa décision n'avait pas été trop tardive et si, maintenant, la démarche rêvée ne serait pas inutile. Ce lui eût été un crève-cœur. Mais elle s'accusa bien vite d'égoïsme.

— Alors, dit-elle, tu as réussi...

— Je réussirai,., je le sens... Ah! si tu savais, tu ne m'accuserais plus de manquer d'énergie. Vois-tu, Alise, jusqu'ici, j'ai été trop timide, trop lâche!

— Oh! lâche... toi!

— Eh! oui, la société ne se soumet qu'à ceux qui ont l'audace de s'imposer. On verra bien si je suis de ceux qui reculent.

Devant quel obstacle? Il ne le disait pas. Alise n'osait l'interroger. Elle devinait maintenant, dans sa voix qui parfois tremblait, des colères prêtes à éclater, mais qui soudain — comme par un effort violent — se dissolvaient en railleries.

— Parbleu! s'écria-t-il, le vieux proverbe a raison : qui ne risque rien...

C'était le mot de madame Benoît; mais prononcé d'une voix métallique, brutale, il fit frissonner Alise.

— Ne risque pas trop, au moins.

Il se mordait les lèvres, se taisant, pour, un instant après, reprendre ses déclamations, qu'elle ne comprenait pas bien.

— A quoi sert la force si elle n'est pas mise au service de la volonté?... Si on voulait, estce que tous ceux qui traînent la misère ne feraient pas rendre gorge aux accapareurs... aux voleurs? Car c'est voler que d'entasser des milliers de louis alors que la moindre portion de ces richesses sauverait de la ruine et du désespoir tant de malheureux. Mais un jour viendra où on comprendra que, pour rétablir l'équilibre, il ne faut qu'un peu d'énergie.

Et, s'interrompant, il ajouta, en un bizarre éclat de voix :

— Et j'en aurai!

Il parlait très haut. Ils se trouvaient alors sur le boulevard du Panorama — aujourd'hui Montmartre — au milieu de la foule qui sortait des Variétés, où Brunet faisait fureur.

Gaston s'aperçut qu'on le regardait, et, brusquement, il entraîna sa femme dans le passage, qu'ils traversèrent rapidement comme si le jeune homme avait eu hâte de fuir les

lumières. Sur la place de la Bourse, il ralentit

le pas.

Soudain, Alise sentit qu'il tremblait.

— Qu'as-tu donc? s'écria-t-elle ; on dirait que tu souffres.

— Non, non, tu te trompes, fît-il d'une voix toute changée. Il fait une chaleur intolérable, voilà tout.

C'était une première soirée de printemps, d'une température très modérée.

Une inquiétude vague montait au cerveau d'Alise, qui se serra contre son mari, comme si elle le devinait menacé de quelque vague péril.

Il ne parlait plus, allant d'un pas saccadé, la tête baissée.

Elle répéta encore :

— Tu as quelque chose, mon ami.

Il répondit d'un « Non! » sec et dur qui lui imposa silence. Elle n'osait plus l'interroger, de peur de lui déplaire. Pourquoi ce brusque changement? Si gai, si vivace tout à l'heure, maintenant il semblait plongé dans les méditations les plus sombres.

Ils rentrèrent; elle le vit si pâle qu'elle ne

put s'empêcher de se jeter à son cou, les larmes aux yeux. Mais Gaston la repoussa presque brutalement.

— Laisse-moi, te dis-je. Que sont ces manières-ci? Suis-je un enfant? Je n'ai rien... que puis-je avoir?... Je te défends de me regarder ainsi. On dirait que je te fais peur...

C'étaient des propos incohérents, coupés d'exclamations inexpliquées, de reproches que rien ne justifiait. Puis, encore une fois, il se calma et s'assit, immobile, les yeux à demi fermés.

Onze heures sonnèrent. Il se leva brusquement et se dirigea vers la porte.

Elle crut qu'il allait sortir et eut la force de se contraindre pour ne pas chercher à le retenir. Il avait mis la main sur la serrure, puis, après quelques secondes d'hésitation, avec un geste violent et résolu, il revint vers sa femme :

— Je reste, fit-il : je suis las.

Elle eut un soupir de soulagement. Décidément il était temps qu'elle intervînt, dans cette existence troublée, où elle soupçonnait des mystères périlleux. Ah! si elle pouvait réussir! si, comme il le disait, la volonté suffisait !

Cette nuit-là, elle dormit peu ; à la lueur de la veilleuse, elle le regardait : il lui paraissait plus beau encore que de coutume, avec son teint pâle — trop pâle — sur lequel tranchait le noir mat de sa chevelure bouclée. Il lui semblait surprendre au coin de sa lèvre un pli de douleur, de rage peut-être, qu'elle n'avait pas encore remarqué.

Un instant, il se dressa à demi, les yeux ouverts, hagards, les poings serrés. Elle le prit dans ses bras, doucement, murmurant des mots d'apaisement. Gomme un enfant — sans l'entendre, car il dormait — il se calma et retomba en arrière.

Au matin, il partit de bonne heure, annonçant qu'il rentrerait tard, qu'on n'eût pas à s'inquiéter. C'était la première fois qu'il prenait cette précaution de mari obligeant. Elle lui en sut gré, en même temps qu'elle se sentait rassurée pour sa propre absence, si elle était nécessaire.

Du reste, Clairac avait recouvré tout son calme.

— J'ai dû te paraître bien singulier hier, lui avait-il dit; c'était un malaise passager... Tu

ne m'en veux pas de t'avoir un peu brusquée?

Puis il l'avait embrassée et, avec le plus grand sang-froid, évidemment voulu (mais elle ne s'en apercevait pas) il était sorti.

Comme toujours, elle l'avait regardé de la fenêtre; mais il marchait rapidement et ne s'était pas retourné.

Elle resta quelques instants les yeux fixés sur le coin où il venait de disparaître, le suivant de tout l'élan de son cœur.

— Madame, dit une voix derrière elle.

Elle se retourna brusquement : Davidot était sur le seuil de la porte, tenant une lettre à la main.

— Je vous demande pardon, mais on a apporté ceci pour vous, il y a un quart d'heure, avec recommandation de le remettre à vous seule.

— Merci, dit Alise en prenant le billet, je sais ce que c'est.

Elle avait reconnu l'écriture de madame Benoit, qu'elle avait vue tant de fois, naguère, sur les livres de comptes de la maison paternelle.

Davidot s'était retiré discrètement. Elle brisa le cachet.

« J'ai à demi réussi. Trouvez-vous ce soir, à dix heures, à la petite porte du jardin. Vous savez l'adresse: avenue du Roi. Et bon espoir. .. quoique j'aie bien peur. »

Ainsi, le plus difficile était accompli : Madame de Versannes consentait à la recevoir, et, relisant le billet, Alise s'imaginait que madame Benoît avait déjà parlé, expliqué ce dont il s'agissait, qui sait? obtenu une demi-promesse !

Comme le temps allait lui paraître long!

Pour être moins seule, elle alla s'installer auprès de madame Davidot, qui passait ses journées dans son fauteuil, à tricoter, bavardant toute seule quand elle n'avait personne auprès d'elle.

Elle ne se taisait que lorsque son fils entrait. Chose étrange, alors que Davidot la comblait de soins, se montrait aimant et dévoué, comme le meilleur et le plus tendre des fils, la malade opposait à tous ses témoignages d'affection une indifférence glaciale.

Quand il ne la regardait pas, elle tenait attachés sur lui ses yeux froids, sévères, dans lesquels Alise croyait voir passer un éclair de colère, presque de haine.

Jamais entre madame Davidot et elle il n'était question du fils absent. La jeune femme avait remarqué que toute allusion à son sujet était désagréable à la septuagénaire, qui, une fois, alors qu'Alise avait parlé de lui, l'avait brusquement interrompue par cette phrase énigmatique :

— Mon fils est mort !

Alise, tout entière à ses préoccupations, parla beaucoup, ce jour-là, de Gaston et de ses espérances. Elle était heureuse de se voir complaisamment écoutée quand elle détaillait les qualités de son mari, racontait ses bonheurs passés et ses joies à venir.

Davidot étant rentré pendant qu'elle parlait, la vieille lui adressa un signe brusque en murmurant :

— Ne parlez jamais de rien... devant celui-là!

Alise la regarda, surprise ; mais madame Davidot avait repris sa physionomie impénétrable.

Enfin, les heures s'écoulèrent. A huit heures et demie, Alise sortit de chez elle, le cœur bien fort battant.

C'était la première bataille qu'elle eût à livrer, et elle avait si grand'peur d'une défaite !

Mais aussi, si elle triomphait, si elle obtenait de madame de Versannes l'aide, la protection désirées, oh! avec quelle joie elle avouerait tout à son mari! Elle escomptait ses remerciements, ses baisers...

Il y a loin de la rue de Beaune à Neuilly. En 1825, le service des transports parisiens était plus qu'incomplet. Alise n'eût pas osé prendre un cabriolet, à cette heure déjà tardive. Elle alla jusqu'à l'extrémité du quai des Tuileries, d'où partaient des véhicules à prix fixe pour les environs.

Une gondole conduisait à Saint- Germain , passant par Neuilly et Courbevoie. Justement, la maison de madame de Versannes, une sorte de château presque ruiné, touchait à la Seine, à la tête du pont. La voiture partait à neuf heures. Tout allait au mieux. Pour s'assurer une place, elle dut payer le parcours entier, tour habile des conducteurs, qui prétendaient

toujours que leur véhicule allait être plein à briser les ressorts.

En fait, Alise se trouva troisième dans la gondole, qui partit bravement quinze minutes après Tlieure fixée et s'arrêta tous les cent mètres pour attendre aux Champs-Elysées des voyageurs qui n'apparurent pas.

Le pont... enfin, Alise descendit. Il faisait nuit noire, et, malgré elle, elle eut un mouvement de recul devant cette obscurité qui semblait s'opposer à sa marche en avant. Mais ce n'était pas le moment de manquer de courage. Il est vrai qu'à ces extrémités de la zone parisienne la solitude était quelque peu effrayante. Mais pourquoi des rôdeurs s'y fussent-ils embusqués, puisqu'il n'y passait personne?

Vaillamment, se contraignant à ne pas réfléchir, Alise prit une sorte de sentier bordé de terrains vagues et qui conduisait au chemin pompeusement décoré du titre d'avenue du Roi. Elle avait bonne mémoire, ayant conduit deux fois madame Benoît jusqu'à la porte.

Elle s'orienta, reconnut les murs du petit parc qui, par une pente, aboutissait à la berge.

Ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité : elle

trouva la porte indiquée et frappa.

Point de réponse d'abord. Elle réfléchit que, sans doute, elle était en avance. Elle se blottit dans l'angle, patiente, enveloppée de nuit.

Elle entendit au loin sonner dix heures. Il était préférable qu'on lui eût laissé ainsi quelques minutes de répit. Elle les avait employées à bien répéter sa leçon.

Enfin, elle entendit un pas qui criait sur le sable de l'allée, à l'intérieur. Elle frappa de nouveau :

— Est-ce vous, madame Clairac?

— Oui, c'est moi, Alise.

— Bien, j'ouvre.

Maman Benoît eut quelque peine à trouver le trou de la serrure ; mais, enfin, le pêne claqua. Alise entra. La clef resta sur la serrure, fermée d'un tour.

— Voyez-vous, ma petite, dit madame Benoît, on ne peut plus passer par la grille : elle est trop rouillée.

— Mais, je vous en prie, dites-moi vite... madame de Versannes a consenti?...

— Ta, ta, pas si vite... Ne vous montez pas la tête...

— Puisque vous m'avez dit de venir...

— Voici. Par des moyens à moi, j'ai amené madame de Yersannes à parler de sa famille. Elle n'en a plus : c'est sa première déclaration. Ce serait trop long à raconter, mais j'ai pu prononcer le nom de son neveu. Ah! quelle scène! Un vaurien, un fainéant, capable de tout! Je vous fais grâce du reste. Je l'ai adoucie peu à peu en lui parlant de sa petite femme. Dame! j'ai fait de vous un ange : il ne faudra pas me faire mentir. Bref, madame de Versannes n'a pas dit qu'elle vous recevrait bien... Mais elle accepte votre visite, et, entre nous, cela est si surprenant que ça veut dire beaucoup de choses. Vous aviez peut-être raison : il n'y a pas de gens tout à fait méchants.

Tout en parlant à voix basse, glissant silencieusement dans la nuit, madame Benoît guidant par la main Alise, qui n'y voyait goutte, elles avaient traversé un long jardin, mal entretenu , mais beau de futaies hautes et touffues.

— Voilà, conclut la gouvernante. Montez le

perron, là... Pas trop de bruit. Venez par ici... encore deux marches. La chambre de madame est là, sa fenêtre donne sur l'eau. C'est peutêtre ça qui lui fait venir des idées tristes. Vous, entrez ici, et attendez. Je vais parler à madame de Yersannes. Ne bougez pas jusqu'à ce que je vienne vous chercher. Il n'y a pas de lumière, mais vous n'avez pas peur, n'est-ce pas? La porte est fermée, mais on peut regarder par le trou de la serrure. Ça, je vous le permets... Hein! suis-je gentille?

Alise était toute tremblante, mais cherchait à se raidir contre son émotion. Ce qu'elle ressentait était d'un caractère tout particulier : c'était comme une paralysie qui l'envahissait, à ce point qu'à peine elle avait la force de se tenir debout.

Les mots que prononçait madame Benoît n'arrivaient à son oreille que comme un écho éloigné.

Elle connaissait cette impression bizarre, qui déjà s'était, trois ou quatre fois dans sa vie, produite dans son organisme, en des heures de grande émotion, à la mort de son père notamment, puis encore une nuit où elle s'était crue

certaine que Gaston la trompait. Une griffe de fer lui serrait la nuque, douloureusement. Effet nerveux qui parfois l'inquiétait, car, en ces courts instants , il lui semblait qu'elle ne s'appartînt plus, qu'elle ne fut plus maîtresse de sa raison ni de sa volonté.

Mais était-elle donc si faible que l'angoisse de l'entrevue prochaine la troublât à ce point? Elle s'efforçait de réagir, tandis que la bonne femme lui serrait les mains, disant :

— Du courage, petite, et bon espoir.

Alise sentit qu'elle la quittait et tendit la main dans l'obscurité pour la retenir. Elle était seule.

Elle se tenait debout contre la porte qui la séparait de la chambre de madame de Yersannes, immobile, sans souffle, en des affres d'accusé qui attend son arrêt.

Soudain, elle vit le point de lumière qui marquait la place de la serrure, et, instinctivement, se souvenant de l'autorisation donnée, elle se baissa, obéissant à une attraction de curiosité, et regarda.

Dans le cercle éclairé par la lampe, comme

en un tableau de maître hollandais, deux figures

se détachaient : madame de Versannes, dans son fauteuil large, une bergère dont le dossier de velours d'Utrecht soutenait sa tête blanche, encadrée d'un bonnet à coques, vrai type de grande dame, mince, fine et ivoirine ; puis, penchée au-dessus , madame Benoît , longue , osseuse, la face rougie par l'émotion, les lèvres agitées, bavarde.

Que se disaient-elles? Alise n'entendait pas; pourtant il lui semblait qu'elle comprît. Le visage de madame de Versannes — en sa rigidité — peu à peu s'amollissait. Un pli vague de sourire bridait le coin de sa lèvre. Elle tapa d'un geste amical sur la main de sa gouvernante.

Madame Benoît se redressa, toute radieuse, et elle fit un pas, sans doute pour venir chercher celle qu'on lui avait permis d'introduire.

Mais elle s'arrêta brusquement, la bouche entr'ouverte, les traits contractés, comme paralysée par une horreur subite... et, dans une épouvante de cauchemar, Alise vit des mains fortes, cordées, qui saisissaient madame de Versannes à la gorge... Elle tomba sous la bergère renversée...

En même temps, madame Benoît disparaissait, cachée par une ombre noire. Alise entendit un râle sinistre, odieux... et l'homme, le second apparu, se tourna à demi. Dans ce mouvement, son visage fut en plein éclairé par la lampe...

Alise, muette, foudroyée, morte, reconnut en cet homme Gaston de Clairac, son mari!

La petite rue Sainte-Anne a occupé dans la topographie parisienne une place si étroite qu'on ne la trouve signalée dans aucun des guides ni des plans du commencement du siècle ; par contre, si on feuillette les journaux, les physiologies, les chroniques, ce nom revient fréquemment sous la plume de l'écrivain, comme celui d'un des points de Paris dont on s'est le plus occupé à l'époque de la Restauration.

A vrai dire, c'était une ruelle qui aboutissait à la rue des Orties, se repliant sur elle-même en un angle presque aigu, impraticable aux voitures et dont les côtés étaient formés par les

pignons postérieurs des maisons voisines, si bien que sur l'étroite et sale voie, qu'un ruisseau défoncé transformait en cloaque, s'ouvraient seulement des lucarnes d'un pied carré, garnies de barreaux ou de grillages de fer.

Une seule maison y portait numéro, et, par une singulière anomalie d'arithmétique, puisque manquaient les éléments premiers d'une série, ce numéro était le 17.

Un rez-de-chaussée garni de volets toujours fermés; une porte bâtarde au coin. Un premier étage , avec deux fenêtres sombres sur lesquelles, comme un abat-jour sur les yeux d'un aveugle, se surbaissait un toit d'ardoise ourlé de sa gouttière.

Qui, s'égarant dans cette ruelle, eût jeté sur la maison un œil distrait l'aurait certainement crue inhabitée, et pourtant il en était peu dans Paris dont la porte s'ouvrît et se refermât aussi souvent, de jour comme de nuit.

Point d'enseigne, pas de commerce ostensible, et cependant il semblait que toutes les classes de la société s'y donnassent rendezvous, depuis le gentilhomme à ailes de pigeon et à culotte de soie, jusqu'au paysan, en blouse

et large chapeau. Le maître de la maison, quel qu'il fût, devait témoigner d'un esprit bien éclectique, car l'officier en demi-solde se rencontrait à la porte avec le coquet lieutenant aux gardes, le libéral à longue redingote et à chapeau grave avec le freluquet de boulevard, voire avec les jésuites de robe courte, reconnaissantes à leur menton rasé et à leur démarche cotonneuse.

C'était par centaines qu'on eût calculé les familiers de ce singulier domicile. On se serait trompé. Le nombre porté à trente ou quarante eût été excessif.

Ce matin-là, c'est-à-dire deux semaines après les faits racontés plus haut, un homme, grand , aux épaules carrées , aux cheveux blonds réunis sous le chapeau en une queue serrée d'un ruban noir, le visage rougeaud, l'allure cassante, poussa violemment la porte de l'immeuble et, gravissant quatre à quatre les marches de l'escalier branlant qui menait au premier étage, entra sans frapper, en personnage sûr de son fait, dans une pièce assez vaste, garnie de deux bureaux de bois noirci, dont l'un seulement était occupé par un per-

sonnage hâve et maigre, qui, à son apparition, s'était levé d'un seul bond.

— Eh! ce n'est que moi! fit l'arrivant, riant d'un gros rire. M'as-tu pris pour un gendarme?

— Monsieur Vidocq!... balbutia l'autre.

— Mon cher Grombier , reprit l'homme qu'on venait de saluer d'un nom qui fut célèbre et qui n'est pas encore oublié, il faut te défaire de ces façons de gibier traqué, frissonnant au moindre bruit.

— Qu'est-ce que vous voulez? monsieur Vidocq, on a tant de peine à se croire tranquille.

— Bah! fit Vidocq en lui passant la main sur la tête et en la lui abaissant sous une pression vigoureuse, je t'ai pris sous ma protection : sois tranquille. Çà, parlons peu, mais parlons bien. Quoi de nouveau, ce matin?

— Mais rien... rien que je sache du moins...

Grombier était un être sec, étique, avec un nez en pic et des yeux en trous de vrille, cheveux d'un jaune sale, pas de front et pas de lèvres. Un type répulsif en somme.

— Mon petit, dit sèchement Vidocq, si tu ne

veux pas retourner au pré, et plus vite que

ça... il ne faut pas mentir.

— Mentir, mais je vous assure...

— Coco est venu il n'y a pas une demiheure.

— C'est vrai... mais...

— Cela te paraît insignifiant. Mon petit (c'était le mot favori du grand Vidocq) la première fois que tu répéteras « rien! » quand il y a quelque chose, tu auras affaire à moi. Donc, Coco est venu demander si j'étais arrivé...

— Oui, monsieur Vidocq.

— Tu as répondu : « Non » !

— Dame, monsieur Vidocq.

— Ceci n'est qu'une bêtise, je te la pardonne.

— Comment, une bêtise?... Mais puisque je ne vous avais pas vu...

— Cela ne prouvait pas que je ne fusse pas venu... Oui, baisse la tête, triple idiot; j'aurai bien de la peine à faire quelque chose de toi. Voyons, sois franc, si tu peux. Est-ce tout ce qu'a demandé Coco?

— Il a demandé si M. Henry ne vous avait pas envoyé chercher.

Vidocq lâcha un vigoureux juron qu'il accentua d'un coup de poing sur le bureau :

— C'est cela... pour savoir si on pouvait me couper l'herbe sous le pied. Oh! monsieur Coco Lacour, vous avez tort de jouer avec Bibi : ça vous portera malheur!

Le fait est que Vidocq, qui, depuis plus de quinze ans, régnait en maître incontesté sur la brigade de sûreté, ayant gagné son bâton de maréchal — son titre officiel — par son audace, une absence totale de scrupules et une chance exceptionnelle, commençait à s'inquiéter de l'importance que prenait dans son service l'ancien voleur Barthélémy Lacour, dit Coco, introduit par lui dans la brigade et qui, il en avait la quasi-certitude, rêvait de le supplanter.

Vidocq, qui fut un spécialiste de valeur très réelle, avait pour péché capital une vanité féroce, à laquelle d'ailleurs il a donné plus tard libre essor dans ses Mémoires. Comme Vestris se qualifiait de « dieu de la danse », il se nommait complaisamment le « Napoléon de la police »; mais il n'entendait pas finir comme l'usurpateur à Sainte-Hélène.

Autoritaire jusqu'au despotisme, sous des formes cordiales et joyeuses, haineux et parfaitement hypocrite, Yidocq fut un témoignage vivant de la justesse de cette thèse soutenue plus tard par Eugène Sue dans ses Péchés cci]ritaux, que tout vice, utilisé en des conditions adéquates à son intensité, se transforme presque en vertu. Vidocq avait un perpétuel besoin de succès, une fringale d'éloges, et il n'était pas d'actes périlleux qu'il ne fût prêt h accomplir pour s'assurer sa pitance quotidienne de compliments.

Malheur à qui faisait mine de toucher à l'os : le dogue grondait et montrait les dents. Coco Lacour rôdait trop hardiment autour de l'écuelle. Gare aux coups de crocs!

Yidocq, vigoureux, alerte, beau parleur, rieur excessif, aimant la bagarre, qui lui permettait de prouver la supériorité de ses muscles, avait horreur de ce rival glabre, chauve, à l'œil terne, de petite taille et qui, depuis sa sortie de prison, exagérait la vertu, fréquentant les églises et ne s'offrant d'autre distraction que la pêche à la ligne, certain ainsi de s'attirer les bonnes grâces de la congrégation, alors

ALISE lil

toute-puissante sur l'esprit de M. Delavau, que satisfaisaient médiocrement l'indépendance d'allures et la facilité de mœurs de Vidocq.

C'était jusqu'ici entre ces deux hommes une lutte sourde, mais dans laquelle les feintes se multipliaient trop pour ne pas présager un mauvais coup.

Il est bien entendu que jamais leurs relations n'avaient paru plus amicales, que jamais Lacour n'avait exalté plus haut les mérites de Vidocq, que jamais Yidocq n'avait rendu plus nettement justice au sang-froid et à l'énergie de Lacour.

— Qui est en bas? demanda brusquement Vidocq.

— Santerre, Moulier et Davidot.

— Ah! Davidot... bon! Dis-lui de monter et reste en bas à m'attendre.

Grombier se dirigea vers la porte; mais, avant de l'ouvrir, il s'arrêta.

— Monsieur Vidocq...

— Eh bien, quoi?

— Vous n'êtes pas fâché contre moi?

— Imbécile, obéis-moi d'abord; nous verrons après.

Le ton et le rire qui accompagnaient cette riposte rassérénèrent le pauvre Grombier, qui, en vérité, était dévoué à Vidocq comme un chien et ne demandait qu'à faire son devoir, tant il avait peur de retourner... là bas. Il possédait d'ailleurs des qualités que Yidocq appréciait fort, surtout un art de dislocation fort utile en circonstances spéciales.

Yidocq, un instant seul, tira de sa poche une note que venait de lui remettre M. Henry, le chef de la deuxième division , le véritable ouvrier de sa fortune présente, et il la lut, les sourcils froncés, en homme qui cherche. On frappa à la porte. Davidot entra, propret comme d'ordinaire, avec son apparence de petit employé retraité, doux et inoffensif.

— Bonjour, Davidot, fit le policier de sa voix de bon vivant. Sommes-nous en train de travailler?

— Je suis tout à vos ordres.

— Hum! n'empêche que tu nous avais bien singulièrement lâchés.

Davidot eut un léger tressaillement.

— C'était bien contre ma volonté, monsieur

Vidocq. J'avais été forcé... oui, forcé... vous savez bien pourquoi...

— Qu'est-ce que tu veux, mon petit? il arrive des accidents tous les jours. Ça ne fait rien : tu as eu raison de revenir me trouver, et m'est avis que nous ferons encore de bonne besogne. Cela me rajeunit de te voir ici... Te rappellestu notre affaire Lambrun... c'était en... en 1819...

— En 1817, monsieur Vidocq. Si je m'en souviens!... Quelle chasse à l'homme, et contre un malin! J'ai passé trois nuits dans la neige à le guetter... Quand je pense qu'il n'y avait pas — je ne dirai pas une preuve — mais un indice sérieux, et pourtant je me disais : « C'est l'assassin ! » C'était vraiment comme une vision intérieure, et, quand je l'ai pincé enterrant le marteau qui avait servi au crime, j'ai cru que j'allais devenir fou.

A mesure que Davidot parlait, son visage blanc et mat s'éclairait d'une lueur, ses yeux brillaient, et le petit homme, s'élevant sur ses talons, semblait grandir. On devinait la passion maîtresse, dominatrice qui, tout à coup, le transfigurait.

Les deux policiers remontaient dans leurs souvenirs. En 1810, il y avait plus de quinze ans, ils s'étaient rencontrés pour la première fois, Vidocq sortant du bagne et rachetant sa liberté par les services rendus, Davidot, ancien employé du dernier lieutenant général de la police, Louis Thiroux de Crosnes, qui tomba au lendemain de la prise de la Bastille, ce qui lui donnait aujourd'hui près de quarante années de service.

Davidot le déclarait franchement , avant Yidocq, la police secrète n'existait pas; c'était à lui, à lui seul qu'on devait cette organisation originale, faite de quelques éléments médiocres et qui tenait en respect la tourbe des malfaiteurs.

— Vous êtes mon maître, disait-il nettement. C'est à votre école que j'ai tout appris.

— Mais tu avais le don, l'entrain, je dirai presque le génie... N'est-ce pas que tu aimes la police comme une maîtresse?...

— C'est vrai...

— Tu as bien voulu lui faire des infidélités. Mais elle te tient à la peau, à la chair, et, quand il y a six mois, tu as déclaré que tu prenais ta

retraite, moi qui te connais depuis A jusqu'à Z, j'ai dit : Il nous reviendra... Et tu nous es revenu, ce dont je suis fort aise.

— Vous êtes bien bon, monsieur Yidocq.

— Eh! non, je suis juste. Vois-tu, j'ai de bons agents, mais ce sont des machines. Pas d'initiative pour un sou. Toi, tu flaires, tu devines. Ils attendent que l'affaire leur tombe toute rôtie, toute mâchée; toi, tu uses tes dents jusqu'à ce que tu mordes. Et il faut cela, mon vieux Davidot, car on nous taille des croupières.

— Oui, oui, je sais, fit Davidot en secouant la tête.

— Et il n'y a pas deux heures que M. Henry m'a dit : « Vidocq, on prétend que tu baisses... »

— Ça n'est pas vrai...

— Qu'importe, si ceux qui ont intérêt à me démolir le font croire aux autres? Ah! si nous étions encore les hommes d'autrefois...

— Eh bien!

Vidocq, depuis le commencement de cet entretien, prenait évidemment à tâche de surexciter l'amour-propre de Davidot, de réveiller en lui la passion de police, une des plus puissantes qui aient empire sur l'homme.

Il prit un temps et dit :

— Cette affaire de Neuilly me fait grand tort. Voilà quinze jours de passés, et je suis forcé d'avouer que je ne sais rien.

— L'affaire de Neuilly, fit Davidot, en relevant la tête comme un limier qui entend le coup de sifflet. Mais une des victimes n'est pas morte...

— Ah ! te voilà comme les autres. Pas morte ! Mais, puisqu'elle est à demi folle, moribonde, à quoi nous sert-il de l'avoir sous la main? Si encore on pouvait prononcer à son oreille quelque mot qui réveillât sa mémoire, que sais-je? Bref, voici le fait. Madame de Yersannes était une des plus fidèles servantes de la Congrégation... et, par testament — spontané, je veux bien le croire — elle a laissé toute sa fortune à Saint-Acheul. Or les passions politiques se mêlent de l'affaire. On accuse les jésuites d'avoir été en hâte de l'héritage... Calomnie, soit; mais l'opposition s'en empare. C'est un scandale public... Pour l'étouffer, il faut mettre la main sur l'assassin — ou les assassins — car je crois qu'ils étaient plusieurs, sinon, M. Delavau me cassera aux gages... Voilà la vraie vérité... Qu'en dis-tu?

Davidot réfléchissait :

— On n'a rien découvert, pas un indice?

— Rien... Je me suis pourtant rudement occupé de l'affaire. Mais j'ai toujours trouvé Coco dans mes jambes. Il a des instructions directes du préfet, et je te laisse à juger s'il cherche à me damer le pion. J'aurais pourtant si bon plaisir à lui river son clou!

Il y eut un silence. Davidot était presque rouge. Il sentait sur ses lèvres des mots prêts à s'en échapper et n'osait les prononcer.

— Veux-tu te charger de ça? dit brusquement Vidocq.

— Moi, quand vous n'avez pas réussi...

— Ne dis donc pas de sottises... Je t'ai mis l'eau à la bouche, et tu grilles d'envie de rôder sur la piste... Mon vieux Davidot, écoute-moi bien!

Il attira le policier vers lui et, lui passant familièrement les bras autour du cou :

— Tu n'es pas un imbécile, murmura-t-il. Or tu comprends que, tant que moi-même je suivrai l'affaire en question, Coco me barrera le chemin. Il ne trouvera rien, mais il m'empêchera de trouver. Si, au contraire, j'ai l'air de

traiter l'aventure par-dessous la jambe, si je m'en désintéresse ostensiblement, alors il perdra le nord. Il n'est pas de force, te dis-je. Il m'a emprunté mon système d'indicateurs forçats; mais ils n'ont rien à voir là dedans. Ce n'est pas un crime de cheval de retour : il y a autre chose... Il se fatiguera. Toi, tu suivras la piste sans en avoir l'air, et je te connais assez pour être sûr qu'avant huit jours tu auras mis le doigt sur le bout de la ficelle. Alors tu m'appelleras, et nous déviderons l'écheveau à nous deux. Cela te va-t-il? Coco est enfoncé, et je te donne sa place...

Davidot l'interrompit vivement :

— Non! non! je veux rester ce que je suis... un petit agent, pas plus important que les autres. J'ai une raison, n'insistez pas.

— Alors tu refuses...

— De m'occuper de l'affaire. . . loin de là ! Elle est trop belle. J'ai déjà des idées...

— Je ne te les demande pas. Je veux que tu sois absolument libre. Tiens, voici dix louis. Dépense sans compter. Seulement, souviens-toi que nul ne doit savoir que nous sommes d'accord. Au contraire, je suis très mécontent de

toi et je te tiens au rancart. Si Coco rôde autour de toi, dis-lui pis que pendre de Vidocq. Ah! mon vieux, rouler un adversaire, en voilà un régal!... Est-ce convenu?

— Oui, fît résolument Davidot, dont les yeux devenaient fixes sous la première contention du cerveau. Avez-vous quelques renseignements à me donner?

Vidocq ouvrit un tiroir et y prit une liasse de papiers.

— Voici les notes que j'ai recueillies : il n'y a pas grand'chose. Il fait noir là dedans ; trouve, si tu peux, un rayon de lumière. Et, maintenant, comme il est important que nous n'ayons pas l'air d'être les deux doigts de la main, je vais te secouer d'importance...

— Faites, patron, dit Davidot, puisque je sais ce qu'en vaut l'aune.

Il avait glissé les papiers dans ses poches. Les deux hommes échangèrent un dernier regard d'intelligence. Vidocq, d'un geste gamin, enfonça son chapeau sur sa tête, et, ouvrant la porte, il dit très haut :

— Quand on travaille comme ça, on se fait infirmier ou ramoneur, mais on ne se mêle pas

de police. Au revoir, monsieur Davidot, je ne vous retiens pas.

Aux éclats de la voix du chef, la porte de la pièce d'en bas s'était entr'ouverte, et les agents, curieux, passaient la tête, en échangeant des mots tout bas.

— Il est salé, hein! le Davidot... lui qui se croit si malin!

Davidot, la tête basse, se raccourcissant en quelque sorte sous l'avalanche qui tombait sur ses épaules, passa dans l'étroit couloir, cherchant à se perdre dans l'ombre ; il atteignit la porte extérieure et se glissa dehors, sans une protestation, comme un coupable.

Les autres riaient beaucoup. Vidocq, les mains dans ses poches, descendit à son tour et, mêlant son gros rire à celui de ses hommes :

— Ça vieillit, prononça-t-il, ça n'est plus bon à rien!

Les notes remises par Vidocq à Davidot pouvaient se résumer ainsi :

Dans la matinée du 30 avril dernier, le jardinier attaché au service de madame de Versannes, qui occupe un pavillon situé à l'extrémité du parc, s'étant levé à six heures, se mit en devoir de commencer son travail. C'est un vieillard boiteux, du nom de Péchard. Il sert madame de Yersannes depuis plus de trente ans et habitait avec elle sa propriété du Poitou avant qu'elle se décidât à venir se fixer à Neuilly.

Péchard est paresseux, égoïste, mais incapable de commettre une mauvaise action; il se

couche régulièrement à huit heures du soir, et jamais sa maîtresse ne le dérange; c'est même pour lui assurer le plein repos de la nuit qu'elle a engagé une gouvernante garde-malade, madame Benoît, qui vient tous les jours à six heures du soir et reste auprès de madame de Versannes jusqu'à six heures du matin.

Donc, ce matin-là, comme Péchard faisait nonchalamment le tour du jardin, il remarqua, en approchant du pavillon, que des massifs de lauriers et de fusains qui forment une allée verte semblaient avoir été brisés comme à plaisir; des branches jonchaient le sol. L'un des arbustes était presque complètement écrasé, comme si on eût jeté dessus un corps lourd.

Très intrigué, Péchard gravit le perron et, à sa grande surprise, trouva la porte toute grande ouverte; dans le vestibule, deux chaises étaient renversées, et, auprès de l'escalier, une portière avait été violemment arrachée.

Devinant un malheur, Péchard se hâta d'aller à la chambre de sa maîtresse, par le plus court, en traversant un salon d'ordinaire inoccupé. La porte communiquant de ce salon à la chambre à coucher étant fermée, il dut courir à une

autre porte donnant sur le vestibule. Celle-ci n'était fermée qu'au pêne. Il l'ouvrit et vit alors au milieu de la chambre à coucher deux corps étendus, méconnaissables au premier coup d'œil, car leurs têtes disparaissaient sous des morceaux d'étoffe avec lesquels le cou avait été serré. Les meubles étaient renversés ou brisés; la fenêtre était ouverte.

Péchard, tout tremblant, dégagea ces deux corps de leurs liens, et il reconnut madame de Versannes et madame Benoît, la première paraissant morte, l'autre semblant respirer encore.

Pris d'une peur folle, cet homme, au lieu de chercher à ranimer les deux malheureuses, s'enfuit en poussant des cris. Il affirme être sorti par la petite porte du parc qui donne sur l'avenue du Roi et qu'il dit avoir trouvée ouverte, la clef étant à terre, à l'intérieur.

Il eut grand'peine à réveiller les voisins, dont la demeure est éloignée de plus de cent mètres, les époux Yoisinot, petits débitants, qui se levèrent enfin à ses appels désespérés. Ils envoyèrent leur garçon annoncer dans les environs qu'un malheur était arrivé à la Bergerade

(c'est le nom de la propriété de madame de Versannes). Puis ils suivirent Péchard. Mais celui-ci ne put les décider à entrer dans la chambre. Ils se contentaient de regarder de la porte du salon, disant qu'ils n'avaient le droit de toucher à rien avant que l'autorité fût arrivée sur les lieux. Péchard lui-même ne se décida que difficilement à relever le corps de madame Benoît, qui respirait visiblement, et à l'étendre sur un fauteuil. Quant à celui de madame de Versannes, on le laissa à terre, et quand le commissaire de police arriva, une heure après, il était toujours dans la même situation.

Entre temps, la maison avait été envahie par des voisins qui, maladroitement, piétinaient les allées et les plates-bandes, si bien que les constatations étaient devenues de plus en plus difficiles.

Résumé des constatations : dans la chambre, un secrétaire de marqueterie, de construction solide, était brisé, et la tablette à bascule avait été arrachée. Les tiroirs qui le garnissaient gisaient, vides, sur le tapis. Sous l'un d'eux, on a retrouvé un double louis. Deux sacs de soie, déchirés, étaient sur le garde-feu.

Une table à ouvrage, formant bureau, avait été défoncée, et les papiers qu'elle renfermait étaient à terre. C'étaient des documents de famille, des actes notariés que le commissaire de police a mis sous scellés et qui ont été déposés depuis entre les mains de M. le juge d'instruction.

La garniture de cheminée d'un modèle rocaille était intacte, ainsi qu'une coupe contenant quelques bijoux. On a également trouvé ouverte, mais pleine, une cassette contenant des bracelets, des colliers et des bagues.

Un bonheur-du-jour avait été effondré; mais il semble n'avoir contenu que des rubans et des parures de femme. Pourtant, au dire de Péchard, madame de Yersannes avait l'habitude de cacher de l'argent un peu partout, ce qui explique les recherches de l'assassin ou des assassins, qui ont crevé les armoires et arraché en beaucoup de places les tentures des murailles. Aussi le lit avait été remué de fond en comble, les matelas retournés et lacérés à coups de couteau. Le lit de plumes notamment avait été vidé dans la ruelle, et on a dû y trouver de l'argent caché, ce qu'indique la présence de débris de

papier paraissant avoir servi à faire des rouleaux.

La lampe — du système dit Argand — semble n'avoir pas été éteinte, car la mèche est complètement carbonisée, et le récipient d'huile absolument vide.

La fenêtre était ouverte ; au pied, à l'intérieur, on ne remarquait aucune trace de pas sur le tapis.

Mais, à l'extérieur, cette fenêtre est élevée de cinq pieds au-dessus du sol. Là, une plate-bande récemment remuée et dans laquelle on se préparait à planter des fleurs printanières portait des traces nombreuses et profondes de pas. Un espalier de vignes vierges régnait le long du mur; il avait dû servir à l'escalade, car il était brisé en plusieurs endroits.

Par malheur, la foule qui avait rôdé à travers le parc avait détruit les vestiges mesurables, On dut s'en tenir aux témoignages, d'où il ressort que l'on avait escaladé par la fenêtre et qu'on était ressorti par le même chemin. Il ne paraît pas qu'on soit monté à l'étage supérieur ni qu'on ait pénétré dans une salle à manger située de l'autre côté du vestibule et où une

caisse d'argenterie a été retrouvée intacte. Elle était cependant d'une grande valeur.

Il est étonnant qu'elle ait échappé aux recherches des criminels, car il est certain qu'ils ont pénétré dans le petit salon qui précède la chambre à coucher. Ce fait pourtant — quoique évident, comme on va le voir — est difficile à expliquer, puisque — nous l'avons dit — la porte de ce petit salon était fermée à clef du côté de la chambre à coucher.

Dans ce salon, dont le parquet est ciré et luisant, on a relevé des traces de pas sablonneuses, comme d'une personne qui serait venue du perron, et non de la fenêtre, puisqu'au bas de cette dernière ne se trouve que de la terre meuble. Ces traces de pieds semblent très petites et pourraient appartenir à un enfant. Il est fâcheux que, toujours par les mêmes raisons, il ait été impossible de les suivre jusqu'au jardin.

On pourrait admettre pourtant que ces traces provinssent de madame Benoît, qui — affirme Péchard — entrait souvent par la porte de l'avenue du Roi. Ce qui reste inexplicable, ce sont les bris de branches et l'écrasement des

massifs; impossible de s'expliquer davantage le désordre qui règne dans le vestibule. Les deux femmes ont été attaquées sur place et n'ont pas cherché à s'enfuir.

Sur madame de Versannes : La malheureuse a été étouffée sous une sorte de sac jeté sur sa tête. Le cou porte des traces de strangulation.

Sur madame Benoît : Une déchirure au cou, produite par le rebord de l'étoffe que l'on a fortement serrée sur sa gorge.

Ces sacs — préparés évidemment en vue du meurtre — sont de toile noirâtre, neufs, cousus à grands points avec du til très solide. Ce travail n'a pas été fait par une personne experte en couture. L'ouverture est large, sans coulisse. Le sac devait se fermer par une torsion de l'étoffe. Ces instruments de crime, quoique très simples, sont ingénieux : il paraît que jadis les chauffeurs se sont servis d'appareils semblables.

La porte de l'avenue du Roi était ouverte; mais il ne paraît pas que les assassins soient sortis par cette voie. En face de la fenêtre de la chambre où le crime a été commis, un mur règne le long de la berge, et, par une

incroyable négligence, on avait laissé, appuyé au côté extérieur de ce mur, un monceau de déblais qui permet de s'élever jusqu'à la crête : le saut à l'intérieur était donc très facile, d'autant que le terrain se trouve en remblai. La sortie par la même voie n'offre aucune difficulté.

Sur le tas extérieur, les traces du passage des criminels sont évidentes. Les terres et les pierres qui le composent se sont écroulées sous le choc des pieds, mais elles n'ont retenu aucune empreinte. Sur la berge, rien. Les tireurs de sable creusent des ornières qui enlèvent au sol toute sa netteté.

On n'a trouvé ni dans la chambre ni dans le parc aucun objet qui ait pu fournir un indice quelconque sur la qualité des criminels. Il paraît certain, cependant, que les bandits étaient au moins au nombre de deux, peut-être de trois. Cette dernière hypothèse n'est basée que sur les traces de pieds de femme ou de jeune garçon, et aussi sur la presque certitude que quelqu'un s'est enfui par le vestibule et le perron.

Péchard affirme que rien d'anormal ne s'est

passé pendant la journée qui a précédé le crime : madame de Yersannes n'a reçu aucune lettre, ce qu'il aurait nécessairement remarqué, en raison de la rareté du fait. Elle n'a non plus reçu aucune visite. Madame Benoît était partie le matin et est revenue le soir aux heures ordinaires.

Quant à madame Benoît, depuis la terrible nuit, elle est en proie à une surexcitation nerveuse qui fait craindre pour sa raison. Agitée d'un perpétuel tremblement, d'une sorte de danse de Saint-Guy, elle n'a pu répondre à aucune question. On est parvenu, par les narcotiques, à atténuer son état spasmodique; mais elle est incapable de prononcer une seule parole, comme de fournir aucune indication. Il est à craindre qu'elle ne résiste pas à la secousse qu'elle a subie.

Conclusions : Le crime a eu le vol pour mobile. Madame de Versannes passait pour très avare, et on disait qu'elle conservait chez elle des sommes considérables. Seulement, comme personne ne pénétrait auprès d'elle, on comprendrait difficilement que ces bruits fussent arrivés aux oreilles des malfaiteurs de profession.

Quant à supposer que cette affaire ait été engagée au hasard, c'est inadmissible. Evidemment, les criminels élaient au courant des habitudes de madame de Versannes et de sa vie solitaire.

Un point important, c'est le soin qu'ils ont pris très probablement de n'emporter que des valeurs monnayées, d'un transport et d'une défaite faciles, s'abstenant de s'emparer des bijoux ou de l'argenterie, qui auraient pu être reconnus. Si bien que, si, d'une part, certaines circonstances écartent l'hypothèse que le crime ait été commis par des malfaiteurs ordinaires, d'autres dénotent l'expérience de gens qui n'en étaient pas à leur coup d'essai.

Parmi les pièces qui se trouvent entre les mains du juge d'instruction est la copie d'un testament dont l'original est déposé chez Mc Dugommier, notaire, rue Saint-Florentin. La fortune de madame de Versannes, tant en terres qu'en immeubles et valeurs de toutes sortes, évaluée à six cent mille francs, est dévolue à l'institution de Saint-Acheul.

Des recherches ultérieures, des sondages dans les planchers, dans les caves ont amené

la découverte de sacs d'or et d'argent dont la somme paraît se monter à plus de cent mille francs.

Quant au montant des vols commis par les assassins, aucune évaluation n'est .possible, aucun compte ni état n'ayant été retrouvés.

Note sur la famille de madame de Versannes. — Veuve du marquis Albert de Versannes, officier aux mousquetaires du roi Louis XVI, émigré en 1790, colonel à l'armée de Condé, madame de Versannes n'a jamais eu d'enfant. Elle a eu un frère, comte de Chantefosse, qui, dit-on, aurait laissé un fils, propre neveu de la marquise, mais dont la résidence est inconnue. On ne sait même pas s'il est vivant. En tout cas, il n'a pas paru chez sa tante depuis cinq ou six ans au moins, au dire de Péchard.

Aucun intérêt de famille n'a donc armé le bras des assassins, et, de ce côté, toute recherche serait inutile.

Madame Benoît pourrait seule fournir des indications; mais en possède-t-elle? Rien ne le prouve. Elle n'était qu'une servante salariée. On ignore son adresse et elle a dû être Irans-

portée à l'hôpital de l'Hôtel-Dieu, où, jusqu'ici, personne ne s'est présenté pour la rechercher. On a dit qu'elle devait demeurer du côté de la butte des Moulins; mais ce détail n'a aucune importance, puisqu'elle est victime et non complice du crime. A peine pourrait-elle, si elle revenait à la raison, fournir le signalement des coupables, que, selon toute apparence elle ne devait pas connaître.

Les jours se passent sans apporter aucun éclaircissement; une surveillance établie à Neuilly n'a amené aucun résultat.

Cependant M. Delavau tient essentiellement à ce que les coupables soient découverts : il a promis une prime importante aux agents qui fourniraient les premiers indices de nature à mettre la justice sur la voie des criminels.

Annexes : un plan de la propriété de Neuilly.

Dans la chambre de la rue de Beaune, Davidot étudiait ces pièces.

C'était la nuit; sa mère dormait.

Maintenant, il couchait lui-même dans un petit cabinet, long et étroit, où un matelas, sur un lit de sangle, trouvait à peine place.

Il était resté levé et s'était installé près de la cheminée, que surmontait une de ces pendules d'albâtre à cadran guilloché qu'on chercherait en vain aujourd'hui aux étalages des brocanteurs. La garniture se composait de deux vases à fleurs, faïences aux formes prétentieuses, de couleurs criardes, dans lesquels se pavanaient des roses de papier peint.

A côté de la glace, dont le tain avait coulé en zébrures noirâtres et qui était enchâssée dans un cadre blanc, sculpté de lyres, était appendue une miniature ovale, dans un cadre de perles d'acier. Bien que les couleurs fussent presque effacées, on distinguait le portrait d'un homme jeune, à la perruque poudrée, vêtu d'un uniforme grisâtre à boutons d'or, brodé au collet d'abeilles et d'N dont l'artiste avait exagéré les proportions pour les rendre plus visibles, comme une affirmation d'opinions chères à l'original.

Craignant que le sommeil de sa mère fût troublé par la lumière de la chandelle, posée sur un petit guéridon et dont la lueur trouble éclairait sa lecture, Davidot -s'était entouré d'un paravent à trois feuilles, tendues d'un papier pompadour. Il s'était absorbé dans son étude, sans souci de l'heure qui passait.

Yidocq avait dit vrai : Fils d'un ancien commis aux gabelles que la chute de l'ancien régime avait ruiné, placé tout jeune dans les bureaux de la prévôté, puis commis au Châtelet, et enfin attaché aux bureaux de police, David Davidot, sobre, sans exaltation politique,

indifférent aux femmes — auprès desquelles sa taille exiguë, son aspect minable ne lui eussent jamais, d'ailleurs, attiré de grands succès — s'était, tout jeune, pris de passion pour cette chasse spéciale où le gibier est humain, où la ruse doit combattre la ruse, où l'espion joue sa vie, marchant le plus souvent à l'aveuglette sur un terrain semé de chaussetrapes. Agent obscur d'abord, destiné aux besognes faciles, aux interminables factions dont on ignore même la raison d'être, courbé sous des consignes muettes dont, le plus souvent, l'inutilité double l'énervement, Davidot, peu à peu, s'était fait à lui-même son éducation de limier, d'espion, dans le sens pratique et utile du mot.

L'ancienne police était surtout un corps militaire : il y avait du soldat dans l'exempt. \jidtima ratio était la force. Les moyens d'action étaient brutaux, en raison de l'autorité absolue et sans limite dont la police était l'instrument. Les malfaiteurs étaient des révoltés, et, de part et d'autre, on combattait à main armée. Il n'était pas de poursuites, pas d'arrestations qui n'amenassent des scènes de violence,

blessures graves ou mort d'homme. La torture était, croyait-on, le plus sûr auxiliaire de la justice sociale. La meilleure enquête se faisait aux brodequins ou à l'estrapade. On n'hésitait pas à promettre, pour obtenir des aveux, une grâce que le misérable, trompé, réclamait en des râles, sur l'échafaud. Le juge avait de profondes immoralités qui, souvent, l'identifiaient au criminel. Guerre sauvage où, des deux parts, la brutalité, la cruauté étaient admises.

La Révolution, en supprimant la question, en moralisant, en humanisant la justice, avait changé Taxe de la police. Jadis arrogant, le policier s'était fait hypocrite : privé de la collaboration du tortionnaire, il avait dû aux coins de bois enfoncés à coups de maillet entre les genoux serrés, aux étirements des muscles sur le chevalet substituer les moyens moraux. Ces révélations qui, jadis, jaillissaient avec des jets de sang, il fallait non plus les arracher, mais les obtenir. Tout un art nouveau était à créer.

Davidot s'était épris, ardemment, de cette lutte à coups de finesses, de tromperies mutuelles. C'était cependant un esprit très froid, défiant, point mauvais au fond, capable même

de générosités — dans l'humble sphère où il se mouvait — avant tout raisonneur, méticuleux, avec une acuité d'intuition que la volonté — l'entêtement plutôt — avait développée jusqu'à une sorte de divination.

Il avait encore cette faculté précieuse — ou dangereuse — d'aller droit devant lui, sans se laisser détourner par aucune considération accessoire. Quand il était sur une piste, il semblait qu'il marchât dans un sentier bordé de deux murailles qui lui dérobaient la vue de tout horizon. Il tenait les yeux fixés sur le but et allait à pas comptés.

Sa mère, restée veuve en 1801, avait quitté Paris pour rejoindre son autre fils, qui — antithèse vivante de David — cerveau brûlé, soldat dans l'âme, avait servi Napoléon comme il avait servi la République, avait vaillamment conquis son grade de capitaine sur le champ de bataille et qui paraissait appelé à de belles destinées, quand, à la prise de Hanovre, un boulet lui avait emporté une jambe. Largement pensionné, d'ailleurs, il s'était installé avec sa mère dans une petite propriété aux environs de Laon, menant la vie du soldat laboureur, estimé et

heureux. La chute de l'Empire avait interrompu ce beau rêve : Victor Davidot, fidèle à l'empereur, s'était mêlé activement aux conspirations des premières années de la Restauration, et, en 4820, impliqué dans le complot militaire du 20 avril, dénoncé par un traître, il s'était réfugié dans une maison de Bercy, où il avait soutenu un véritable siège. Un coup de fusil l'avait abattu.

Dans les dernières années, David n'avait eu que de rares relations avec sa mère et son frère : pour tout dire, Victor lui avait voué le mépris et la haine qu'un conspirateur peut porter à un mouchard. Et madame Davidot, épousant les préventions de son fils préféré, accueillait son aîné avec une telle froideur qu'il avait dû espacer de plus en plus ses visites.

Mais, à la mort de Victor, la pauvre femme avait été frappée de congestion et avait failli mourir. David était accouru. Elle restait sans ressources, car Victor avait dépensé tout ce qu'il possédait à subventionner ses affiliés. Impotente, pendant longtemps à demi folle, madame Davidot fut recueillie par le policier, dont les maigres appointements suffisaient à

peine à sa propre subsistance. Lui seul sut alors quels sacrifices il s'imposa; mais, depuis cinq ans, la vieille femme n'avait jamais connu le besoin.

Seulement, à mesure que la raison lui revenait, il semblait qu'une antipathie plus profonde, une sorte d'inimitié haineuse la séparassent de son fils. A certains indices, à des mots à demi prononcés, David avait compris que c'était son métier d'agent qui motivait cette répugnance, et plusieurs fois il avait tenté — dans l'espoir de reconquérir l'affection de sa mère — de se créer une autre situation. Mais, outre que tous ses instincts, que sa passion latente le ramenaient toujours vers la Préfecture, vers Yidocq surtout, en qui, très sincèrement, il admirait un génie exceptionnel, la vieille femme, loin de lui tenir compte de son renoncement, lui parlait avec plus de dureté, avec plus de mépris. En ces derniers temps, il avait accepté une place dans une maison de jeu; mais il répugnait à ce policier d'être devenu le serviteur, presque le complice de gens auxquels il lui aurait plu de mettre la main au collet, et il était retourné à Vidocq.

C'était donc avec l'ardeur d'un néophyte que

Davidot s'était plongé dans le nouveau dossier

qu'on lui avait confié. Les heures passaient en

celte lecture dix fois renouvelée, ponctuée de

crayonnages sur le carnet de poche, interrompue

seulement par un gémissement de la malade,

qui demandait à boire, ou par le froid du matin,

qui le faisait se lever pour aller étendre sur les

jambes de sa mère une couverture plus chaude.

Quand sonnèrent six heures, Davidot, qui

s'était dessiné tout un plan de recherches,

reprit ses papiers et alla les cacher sous ses

matelas.

Puis il disposa sur une table le petit pain — acheté la veille au soir — le lait que la marchande avait déposé, dans une boîte en ferblanc, sur le paillasson, le sucre, le réchaud que sa mère pouvait allumer de son lit. Il faisait ces choses silencieusement, glissant de son pas muet, couvant pour ainsi dire du regard cette tête immobile qui, même dans son sommeil, gardait des plis durs.

Pourquoi ne l'aimait-elle pas? Il éprouvait tant de joie à se dévouer pour elle! Son métier? Mais il l'estimait à la hauteur des plus honora-

bles. Cette lutte contre les bandits n'était-elle pas socialement utile, et les dangers courus ne le relevaient-ils pas à l'égal des professions les plus périlleuses?

De ses deux fils l'un avait été soldat. Mais lui-même n'était-il pas un soldat, de cette grande armée de l'intérieur qui défend la vie et la propriété de tous? Et, quand, cette fois encore, il allait tout tenter pour découvrir les assassins de Neuilly, n'était-ce pas défendre sa mère que de traquer les misérables qui s'attaquaient aux vieilles femmes?

Il était resté immobile, au pied du lit, se demandant quel mystère de colère se cachait sous ce masque impassible. La demie tinta. Il se baissa pour embrasser sa mère; endormie, elle eut un mouvement de recul, involontaire sans doute. Il baisa le bord du drap et, sans bruit, il alla vers la porte, l'ouvrit et se glissa dehors, descendant à pas de loup pour n'éveiller personne.

A peine quelques minutes s'étaient écoulées que madame Davidot, brusquement, ouvrit les yeux. Sous ses sourcils épais et gris, son regard était plus méchant, plus haineux que de cou-

tume, et elle le tenait obstinément fixé sur la porte par laquelle son fils avait disparu. Elle écouta, entendit la porte cochère qui se refermait avec un bruit étouffé.

Alors elle se souleva sur ses poignets et, d'un effort se redressa. Ses cheveux blancs sortaient en mèches dures du mouchoir qui enveloppait sa tête : elle avait je ne sais quelle apparence d'une Némésis.

— Je me lèverai, murmura-t-elle. Je le veux.

Jamais elle ne sortait de son lit seule. A sept heures et demie, une femme du voisinage venait lui donner les soins nécessaires, l'installait dans son fauteuil, puis, dans la journée, lui préparait ses repas. Dès que Davidot avait une heure de loisir, il rentrait s'assurer que rien ne lui manquait.

Mais, cette fois, obéissant à une pensée intime, elle voulait profiter de ce qu'elle était seule pour agir. Ses jambes, dont l'une était tout à fait impotente, refusaient d'obéir, et elle se cramponnait au matelas, voulant tourner sur ellemême pour poser ses pieds à terre.

Elle perdit l'équilibre et retomba; dans ce mouvement, son bras rencontra le guéridon que

son fils avait disposé auprès de son lit et qui se

renversa avec un bruit de faïence brisée.

On entendit du bruit dans l'appartement d'à côté, et, promptement, Alise parut, ouvrant la porte de la malade et demandant :

— Que vous arrive-t-il donc, madame Davidot?

Comment Alise s'était-elle échappée de la maison de Neuilly? Elle ne le savait pas.

La secousse avait été si terrible, si brutale — pareille à un coup de marteau asséné en plein crâne — qu'elle n'avait rien su, rien compris.

Elle s'était ruée en arrière, dans l'affolement de son horreur, ne songeant qu'à fuir, qu'à s'évader de ce hideux cauchemar. Elle s'était retrouvée dans le vestibule, s'accrochant aux meubles, aux tentures, ensanglantant ses ongles à la serrure pour ouvrir plus vite, chancelant sur les marches du perron, tournoyant dans le jardin, ne retrouvant pas son chemin, se jetant dans les massifs où elle se déchirait les mains,

tombant, se relevant, toujours plus hâtive d'être loin, bien loin, comme si la distance eût effacé la réalité des choses... Et, quand elle s'était sentie sur la route, dans le noir, dans la solitude lourde et effrayante, elle s'était mise à courir, tout droit, sachant à peine par instinct où se trouvait Paris.

A cette époque, les barrières étaient très surveillées la nuit : la Restauration soupçonnait toujours des passages d'armes à l'usage des émeutiers. Les voitures étaient soigneusement visitées, sondées même, et les coffres ouverts. Les piétons étaient souvent inquiétés.

Alise, qui ne réfléchissait pas, ayant au cerveau des étourdissements d'aliénée, voulut franchir la porte en courant; brusquement interpellée, sachant à peine ce qu'on lui demandait, répondant par des mots sans suite, elle eût couru grand risque d'être arrêtée, si l'arrivée d'une chaise de poste n'eût détourné l'attention des employés, dont l'un lui donna une bourrade, corsée d'un mot cru, mais en la laissant libre.

Il était près de trois heures quand elle se retrouva au coin de la rue de Beaune. Elle

avait erré longtemps autour de sa maison sans la reconnaître. Et puis... et puis elle avait peur, peur de se trouver seule, peur de revoir son mari, peur de tout, de cet inconnu qui, tout à l'heure, titubant, avait rasé le mur auprès d'elle, peur du ciel immobile et de la ville endormie, peur du rêve et de la réalité... Elle avait peur!

A ses fenêtres, pas de lumière. A celle de ses voisins, la lueur à peine perceptible d'une veilleuse. Gomme c'était calme! Comme il ferait bon de se blottir là-haut, comme autrefois, comme hier! Mais c'était aujourd'hui, maintenant; cette heure qui sonnait, c'était la fin du passé, le commencement d'un avenir sinistre, épouvantable!

Il fallait rentrer cependant. Elle s'y décida.

Dans l'escalier plein de nuit, amollissant ses pas pour en étouffer l'écho, Alise, un instant, s'arrêta. Si elle s'était trompée, si elle allait retrouver là, à quelques pas, son mari inquiet, éveillé, jaloux; si elle était accueillie par des reproches, des soupçons injustes, insultants... quelle joie!

Le logement était vide.

Incapable de raisonner, accomplissant machi-

nalement les actes les plus simples, Alise se déshabilla, puis, au lieu de se coucher, elle alla se poser, toute droite — brisée elle ne sentait pas la fatigue — derrière la fenêtre, regardant par l'interstice des rideaux, les yeux fixés sur la tranche angulaire de lumière jaunâtre qu'un réverbère dessinait là-bas au coin de la rue. Et toute sa force et toute sa vie se concentraient dans le désir — la terreur! — de le voir apparaître.

A cinq heures, elle aperçut sa silhouette. Il allait rapidement, si vite qu'elle le devina plutôt qu'elle ne le reconnut et qu'elle eut peur de n'avoir pas le temps de se coucher, comme elle le voulait, pour n'être pas là quand il entrerait.

Elle se blottit dans son lit, ayant laissé ouverte la porte qui communiquait avec la première pièce; elle nota un à un tous les bruits d'en bas : la lourde porte cochère repoussée brusquement, puis le pas sur l'escalier, saccadé. Au palier, il y eut un temps d'arrêt qui lui parut interminable. Enfin, il entra et, derrière lui, repoussa le verrou d'un coup sec. Mais il n'avançait pas. Que faisait-il? Elle ne

pouvait le voir, adossé à la porte de tout son poids, haletant, les traits convulsés, écoutant, lui aussi, dans l'angoisse d'avoir été suivi.

Le calme ambiant le rassura. Il marcha doucement, sur la pointe des pieds, n'allumant pas, et Alise l'entendit venir, elle le sentit se glisser auprès d'elle. Elle ne bougeait pas, elle écoutait son souffle, qui, intermittent d'abord, peu à peu reprenait sa régularité. Il s'endormit vite, accablé de fatigue, et, bientôt, elle aussi ferma les yeux, ayant, dans les vagues impressions du premier sommeil, l'illusion qu'il était là depuis le soir et qu'il ne l'avait pas quittée.

Quand elle s'éveilla, il était debout, allant et venant dans le petit appartement, et, comme il l'avait entendue, il vint à elle, souriant, et la prit dans ses bras. Elle n'eut pas un frisson et, s'appuyant sur lui, elle le regardait sans parler.

Il causait librement, sans une hésitation, sans un tremblement dans la voix, d'allures plus franches qu'à l'ordinaire, et, quand il s'habilla pour sortir, gentiment il promit de rentrer de bonne heure. D'ailleurs, leur situation allait changer : il avait grand espoir...

150 ALTSE

une affaire qui se présentait bien et qui promettait un succès presque certain.

Alise le vit partir comme dans un rêve. Tant qu'il avait été auprès d'elle, elle n'avait pas raisonné, elle ne s'était souvenue de rien sinon qu'il la regardait, qu'il lui parlait, qu'il lui souriait, et elle subissait, sans y résister, l'enveloppement de cet amour qu'il lui semblait retrouver plus berçant que jamais.

Seule, elle s'étonna. Qu'était donc devenue Fliorreur éprouvée cette nuit? Comment s'était effacée l'effroyable angoisse qui l'avait torturée? Elle cherchait à revivre la minute atroce et n'y parvenait plus. L'homme qu'elle avait vu, livide, la bouche contractée, les mains dressées pour le crime, disparaissait, engrisaillé, dilué pour ainsi dire en un lointain qu'elle percevait mal, et il ne lui restait, présente, actuelle, que l'image de son mari, qu'elle aimait et qui l'aimait.

L'amour profond a des inconsciences criminelles. Alise, chez qui l'idée seule d'une injustice commise provoquait naguère d'insurmontables révoltes, n'éprouvait pas un mouvement de répulsion contre cet homme qu'elle savait

criminel... elle ne doutait pas que ce fût bien lui qu'elle eût vu; mais, parce que c'était lui, l'acte, en cette conscience déséquilibrée par l'amour, s'atténuait et disparaissait.

Elle ne cherchait même pas à évoquer des excuses, à imaginer des arguties pour pallier la réalité à ses propres yeux : elle finissait par s'avouer à elle-même que Gaston était un coupable, mais qu'elle l'aimait quand même de toutes les forces de son être. A toutes les révoltes de sa raison, de sa probité native ce mot : « C'est mon mari, et je l'aime », répondait insolemment. N'étaient-ils pas unis à jamais, n'étaient-ils pas à eux deux un être unique en qui nulle scission ne se pouvait produire? -

L'accuser, le mépriser, le haïr, elle ne le pourrait jamais, elle ne s'en reconnaissait pas le droit. Elle faisait partie de lui-même, inséparable, solidaire, presque complice.

Et puis.., et puis elle l'aimait... peut-être plus encore, maintenant qu'il était coupable, tombé. Sa passion se doublait d'une inexprimable pitié pour cet homme qu'elle avait estimé si bon, si grand et que l'injustice hu-

Iô2 ALISE

maine avait jeté hors du droit humain, hors la loi!

Ce lui était maintenant un exquis soulagement que de l'expliquer, de se rappeler une à une ses souffrances d'amour-propre, les dénis de protection, les refus d'aide dont il avait été victime. Les hommes de cœur ont des violences soudaines qui sont comme des coups de folie. Elle savait bien, elle, qu'il n'était pas méchant, pas cruel...

Aussi un sentiment singulier, écho de ses anciennes et douloureuses jalousies : il lui semblait qu'il fût plus, qu'il fût mieux à elle parce qu'elle connaissait son secret, son crime. Il lui appartenait davantage de par cette complicité tacite, et, à mesure que passaient les jours, les nuits, elle se croyait, elle se sentait mieux maîtresse de lui, en possession plus exclusive de cette conscience où rôdaient des pensées qu'elle connaissait seule.

Il semblait d'ailleurs que nul changement n'eût altéré l'esprit de Clairac : sauf des pâleurs rapides que nul, sauf Alise, n'eût remarquées, sauf de brusques contractions de visage, quand, dans le silence, un bruit résonnait tout à coup,

sauf une certaine asymétrie dans les yeux, qui, parfois, n'avaient plus le regard recte, rien dans l'attitude générale du jeune homme ne s'était modifié. Même il n'avait plus de ces boutades rageuses qui, naguère, éclataient, trop longtemps contenues. Pour Alise, il était devenu plus tendre, plus empressé. A lui rendre compte de l'emploi de son temps, à lui consacrer plusieurs heures dans sa journée, à rentrer en temps normal il mettait une certaine affectation qu'elle ne remarquait pas, toute heureuse de cette métamorphose, qui lui rendait son mari d'autrefois, moins passionné peut-être, mais d'humeur plus égale, plus pondérée.

Il lui confiait ses projets. Il avait enfin rencontré un protecteur dont l'appui assuré lui devait, à bref délai, procurer une situation de grand avenir. Il s'agissait d'un poste diplomatique, modeste au début; il remplirait d'abord auprès de lui les fonctions de secrétaire particulier. Mais ce n'était qu'un stage.

D'abord, elle l'écoutait avec une défiance

intime, s'étonnant que, justement, le sort se

lassât de le persécuter alors qu'il avait failli.

Cela heurtait ses sentiments d'équité, sommeil-

lant au plus profond d'elle-même, mais toujours vivaces, en dépit de son aveuglement volontaire; peu à peu, elle se laissait bercer à cette musique d'espérance, en arrivait à se demander si, réellement, elle n'avait pas été le jouet d'un cauchemar, ou plutôt se contraignait à se poser celte question comme une excuse à ses lâchetés de conscience.

Et, pourtant, une semaine s'était à peine écoulée que de pénibles constatations la rappelaient à cette vérité qu'elle voulait nier : elle ne pouvait plus douter que Clairac eût de l'argent, beaucoup d'argent sans qu'il eût même tenté de lui expliquer d'où il le tenait. Il avait renouvelé toute sa garde-robe, déclarant que, pour la réussite du plan suivi, une mise élégante lui était nécessaire. De fait, il semblait un autre homme, ayant le verbe haut, le geste assuré. Il montrait à l'annulaire une bague de prix.

Aucun symptôme de fièvre; dans sa voix, dans tous ses actes, une joie latente, la satisfaction du résultat obtenu, du succès prochain.

Elle se sentit glacée; jusque-là, elle n'avait dans la mémoire que la violence odieuse, féroce,

exercée dans un moment de folie; maintenant, c'était le vol qui s'affirmait, cynique, répugnant.

On avait parlé par la ville du crime de Neuilly, et bien qu'il fat par lui-même assez révoltant, on en avait encore exagéré les détails en attribuant aux assassins des cruautés sauvages. Mais ce qui avait surtout passionné la curiosité publique, c'était l'énormité des sommes qu'on disait avoir été volées. La vieille marquise avait entassé chez elle — disait-on — des centaines et des centaines de mille francs. Les brigands avaient peut-être fait main basse sur un million.

Voici que, pour Alise, la légende prenait corps; cet argent transparaissait à travers le crime, le vol se juxtaposait à l'assassinat, et elle éprouvait les affres d'une épouvantable honte à regarder les quelques écus que son mari lui donnait pour les dépenses journalières. Elle n'y voulait pas toucher; déjà elle avait, avant la catastrophe, vendu les modestes bijoux qui lui restaient; bien plus : habile brodeuse, elle employait ses heures de solitude à un travail acharné. Elle payait tout maintenant, ca-

chant l'argent de son mari, avec une honnêteté

instinctive mêlée d'un dégoût inavoué.

Mais, par ces souffrances même, que chaque jour aggravait, elle se sentait plus liée encore à celui qu'elle ne pouvait ni mépriser ni haïr. Elle comprenait sa propre indignité de ne point ressentir pour lui l'horreur qu'il méritait; elle avait le remords, mais elle avait l'amour.

Quand, chez les marchands, en sa course matinale, elle entendait parler de quelque attentat, elle frissonnait, pâlissait, baissait la tête. Un matin, une bonne cria devant elle :

— Mais on ne les guillotinera donc pas tous ces bandits-là?.. Alors il n'y a pas de justice...

Elle s'enfuit et, rentrée chez elle, elle fut étouffée de sanglots.

En même temps et pour la première fois s'affirmait en elle une lugubre épouvante.

C'était vrai pourtant que la police recherchait les assassins et les voleurs; elle avait, elle aussi, autrefois, cette conviction que jamais le crime ne restait impuni. Il existait des gens qui avaient pour métier de poursuivre les criminels, de les traquer, de les livrer au bourreau!

Et maintenant, de sa coupable insouciance,

Alise se sentait précipitée dans un enfer d'angoisses.

A chaque heure, la nuit surtout, elle se surprenait le cœur battant, l'oreille au guet, torturée par une inquiétude dévorante.

Tous ses nerfs se tendaient, prêts à se rompre; c'était à ses tempes un serrement perpétuel et, sous son crâne, le lancinement de la migraine persistante. Elle était saisie parfois d'un tremblement qui la secouait pendant de longues minutes sans qu'elle parvînt à le dominer.

C'était surtout pendant l'absence de Clairac que ces phénomènes s'accentuaient avec plus d'intensité : elle restait des heures entières collée contre la porte, écoutant, attendant. Une voix éclatant dans la rue, un pas résonnant lourdement dans l'escalier, tout bruit anormal secouait son organisme en un ébranlement si douloureux que, le danger passé, elle était brisée comme si on l'eût rouée de coups.

S'il était là, elle avait quelques heures de répit, ressaisie par son illusion de sécurité, d'impunité. Mais, dès qu'il s'était endormi, Alise, en des visions si nettes que la réalité

n'eût pas été plus poignante, imaginait toute

une tragédie de poursuite, d'arrestation, de

mort!...

Elle se pressait contre lui en des terreurs qu'il ne comprenait pas, témoignant même de quelque impatience à ces témoignages d'un état nerveux qui troublait son sommeil.

Mais n'éprouvait-il donc, lui, aucune de ces lancinantes misères? Etait-il possible qu'il eût tout oublié, tout jusqu'au péril suspendu sur sa

tête? Etait-il donc si criminel qu'il eût jusqu'à l'insouciance du passé, le dédain du forfait, et pas même la nausée de l'inquiétude?

Elle passait des nuits accoudée, les yeux fixes, suppliciée d'effroi, et aussi du désir fou qui l'envahissait d'éveiller Clairac et de lui crier :

— Mais parle-moi donc! Avoue donc! Pleure et repens-toi!... Dis que tu as peur... Mais mens-moi donc au moins, nie-moi donc ton crime !

Il dormait, calme, le visage blanc, les yeux cerclés de bistre, le front poli sous les touffes de ses cheveux noirs. Une attraction invincible l'attirait vers lui, et elle l'embrassait sans l'éveiller.

ALISE lô9

Ce matin-là, il s'était levé de bonne heure, alléguant des rendez-vous importants, une audience où la ponctualité était de devoir absolu. A sept heures, il était sorti, et Alise était restée seule, en sa lassitude de l'insomnie irritante, et, dans son lit, elle était retombée en arrière, engourdie.

Mais des coups frappés à la muraille tout à coup l'avaient fait bondir. L'horrible pensée de l'arrestation surgit dans son cerveau. Il était parti, il était sauvé! Soudain elle comprit.

C'était madame Davidot qui appelait. iUise sauta sur le tapis. Depuis quelque temps, dans l'angoisse de la solitude, elle s'était davantage rapprochée de la vieille femme. Elle allait travailler auprès d'elle, heureuse de lui rendre mille petits soins qui distrayaient sa pensée.

Elle se hâta, craignant un accident grave.

Ouvrant la porte, elle eut un cri d'effroi. La septuagénaire,, accrochée à son matelas par ses deux poignets, ses cheveux gris hors du foulard, en mèches affolées, le masque creusé, les yeux étincelants, semblait en proie à une crise furieuse.

lbO ALISE

Alise courut à elle et, la saisissant dans ses bras :

— Qu'avez-vous donc? Vous souffrez?...

N'ayez pas peur ; c'est moi, Alise.

Elle s'efforçait de maintenir la pauvre femme qui faisait des efforts surhumains pour sortir de son lit.

— Voulez-vous quelque chose?... Demandezle-moi : je vous le donnerai...

Vaincue, madame Davidot était retombée sur ses oreillers. Elle parut alors reconnaître la jeune femme.

— Ah! c'est vous... Tant mieux! Il faut que vous sachiez... je veux que tout le monde sache...

— Mais quoi donc?... Calmez-vous, je vous en prie...

Mais madame Davidot la repoussait, criant plus fort.

— Je le dénoncerai, je le vendrai... à mon tour, comme il a vendu son frère!...

Elle étendit ses bras décharnés vers le cabinet où se trouvait le lit, qu'on apercevait par la porte entr'ouverte.

— Là, dans le lit, sous te matelas ou le tra-

versin, à la tête, des papiers... Je les veux... Allez, allez, donnez-les-moi!

Et, comme Alise, comprenant mal, hésitait :

— Je vous dis qu'il a repris son métier infâme... La preuve en est là! Quand je vous dis que je veux ces papiers...

Elle tentait encore de se soulever : un peu plus et elle se précipitait à terre.

Alors, pour éviter un accident, Alise se hâta vers Je cabinet :

— C'est cela... fouillez, fouillez... Faut-il que j'y aille moi-même?

Prise de peur, Alise plongeait ses mains à l'endroit indiqué. Elle sentit sous ses doigts un rouleau de papiers. La vieille les vit... Qu'on les lui apportât, vite, vite !

» Alise n'avait aucun motif pour refuser d'obéir. Sans même regarder ce qu'elle tenait, elle revint vers la malade.

— Là, fit-elle. Maintenant, j'espère que vous allez vous calmer... Si vous saviez comme vous vous faites du mal...

L'autre ne l'écoutait pas : entre ses doigts osseux, serrés comme des griffes, elle avait saisi le rouleau et, d'un seul effort, arraché la

ficelle qui le serrait. Elle étala les papiers,

nerveusement, puis cria :

— Je le savais bien... Mouchard! toujours mouchard... aujourd'hui comme autrefois... Et il en trahira encore, il en vendra encore, il en tuera encore, comme il a trahi, comme il a vendu, comme il a tué son frère... tué mon fils!

— Yotre fils !

— Ah! vous ne saviez pas cela!... Ce bandit est de la police... et c'est lui qui, il y a cinq ans, a livré son frère... oui, mon Victor, celui dont le portrait est là... Donnez-le-moi... auprès de la glace !

Troublée, saisie d'un malaise qu'elle ne s'expliquait pas, Alise détacha le petit cadre et le remit à madame Davidot, qui, en un paroxysme de douleur et de colère, couvrait la miniature de baisers, tout en répétant :

— Mouchard !... assassin!...

— Mais, enfin, s'écria Alise, de qui parlezvous donc?...

— C'est vrai... vous ne comprenez pas, vous ne savez pas qui est le mouchard... Eh bien! c'est David!

— M. David, votre fils!

— Mon fils! ne dites pas cela... Je le renie... je le hais: Est-ce que j'ai un fils dans la police, moi?

De sa voix saccadée, qui râlait dans sa gorge, elle racontait la conspiration de 1820, l'héroïsme de Victor, le soldat, l'ami de l'empereur. Eh hien, oui! Son frère, ce David maudit, l'avait espionné, dénoncé, et il avait envoyé des gendarmes qui l'avaient assassiné !

— Ne dites pas cela. C'est impossible, s'écriait Alise. M. David a l'air si bon! il est si dévoué...

. — Oui, bon et dévoué comme Judas... qui vendrait sa mère pour dix écus, qui nous enverrait tous à Féchafaud, vous, moi, votre mari...

Alise avait poussé un cri d'angoisse :

— Non, non, ce n'est pas vrai!... Davidot.

— Mais ne l'appelez donc pas de ce nom-là, qui est le mien,., qui est celui de son frère assassiné!... Appelez-le Judas! Vous ne voulez pas me croire? Eh bien! regardez ces papierslà, que, pendant toute la nuit, il a lus et relus... Quand je vous le dis! Là, au coin, ce cachet...

« Direction de la police »... Mouchard ! Mouchard !

Elle griffait les papiers, les égratignait de ses ongles. Alise, atterrée, s'était reculée, prise d'épouvante à ce mot de « police » qui la hantait comme un cauchemar.

— Qu'est-ce encore que cela? maugréait la vieille femme. Mes lunettes! Je vais en voir de belles! des dénonciations, des mensonges, les histoires qu'ils inventent pour se faire valoir. Et il m'avait dit qu'il n'en était plus. Menteur, toujours menteur! Avec cela que c'est vrai!... — elle parcourait rapidement les feuillets — cette histoire d'une comtesse de Versannes... à Neuilly...

Sans un mot, par une détente nerveuse, Alise s'était jetée sur les papiers et les lui avait arrachés des mains, et, tandis que madame Davidot, épuisée par la colère, s'affaissait en mâchant des malédictions, elle lisait, elle dévorait de ses yeux fous ces pages où le crime de Glairac était analysé, étalé dans toute sa hideur.

Elle était tombée à genoux auprès du lit, lisant toujours, mêlant les feuillets, les clas-

sant, recommençant, ne s'entendant pas gémir, ne se sentant pas pleurer.

Epouvantable calvaire qu'elle montait pas à pas, meurtrie, déchirée!

Comme elle arrivait aux dernières lignes, elle reçut un coup en plein cœur. Elle venait de lire ceci :

« Elle (Madame de Yersannes) a eu un frère, comte de Chantefosse, qui, dit-on, aurait laissé un fils, propre neveu de la marquise, mais dont la résidence est inconnue. On ne sait même pas s'il est vivant. »

Ainsi, dans ce document effrayant, le nom de son mari était prononcé. Mais alors il était perdu!

Alise — qui n'était rien moins que sceptique, — était imbue de cette idée populaire que la police est toute-puissante, qu'elle dispose pour la recherche des criminels de moyens mystérieux, presque magiques.

Tandis que madame Davidot semblait dormir, elle restait à genoux, en un tel écœurement de chagrin qu'elle se sentait mourir. A cette heure, Gaston devait déjà être tombé aux mains des agents de police. Et c'était ce Davi-

dot!... Comme sa mère avait raison de le haïr! Tout à coup, madame Davidot s'écria :

— Il faut le désarmer, ce mouchard ! Brûlez ces papiers, comme cela, il ne saura plus ce qu'il avait inventé... Brûlez vite :

Alise avait relevé la tête. Brûler ces notes? Est-ce que , vraiment , cela sauverait celui qu'elles menaçaient? Si, au contraire, on les gardait, on les étudiait, peut-être trouverait-on un moyen de lutter, d'égarer les recherches.

Une pensée de combat, de sauvetage possible avait traversé le cerveau de la jeune femme.

L'autre répétait avec impatience :

— Brûlez ! brûlez !

— Mais si M. Davidot sait que c'est moi?

— Est-ce que je le lui dirai? Est-ce que je moucharde, moi? D'abord ce n'est pas vous : c'est moi. Allumez la lampe à esprit; ça sera bientôt fait... et il sera furieux, le misérable!...

Alise s'était relevée, tenant toujours les feuillets.

— La lampe a été renversée, dit-elle. Mais j'ai mon fourneau : je vais l'aller chercher.

— Dépêchez-vous. . . il est capable de revenir. . .

Alise rentra chez elle. Promptement, elle ouvrit un tiroir où étaient entassés des papiers inutiles et, prestement, elle en fit un rouleau qui ressemblait à celui de Davidot.

En quelques minutes, elle eut allumé de la braise dans un de ces fourneaux bas, en tôle noire, des petites ménagères d'autrefois, et, le saisissant par les anses, elle l'apporta dans la chambre de madame Davidot et le plaça dans la cheminée.

Les papiers flambèrent. Madame Davidot éclata de rire, en battant des mains :

— Le mouchard! disait-elle. Cette fois, il ne vendra personne !

Enfermée chez elle, prémunie contre toute surprise, Alise passa sa journée à lire et à relire les papiers que le hasard avait fait tomber entre ses mains, étude à la fois douloureuse et fatigante qui l'énervait et l'enfiévrait.

Si de son père elle avait l'esprit d'ordre, de méthode — en théorie plus encore qu'en action — elle avait de sa mère l'exaltation cérébrale, la chaleur d'imagination, qui, le plus souvent, troublaient ses qualités d'atavisme paternel. Le bonheur qu'elle s'était créé à elle-même en s'enveloppant de son amour pour son mari avait pendant quelque temps atténué, endormi en elle ces nervosités, qui naguère avaient effrayé

la perspicacité professionnelle de son père. Elle les dépensait en sa passion, toujours active, en dévouement, en espérances.

Jalouse, elle l'avait été horriblement, à crier de douleur. En ces quelques jours où la pensée d'une trahison s'était imposée à elle, Alise avait senti que sa volonté, sa conscience, sa raison lui échappaient.

L'effet physique était singulier : en tout son être, une sensation se produisait pareille à celle qu'elle eût éprouvée si elle était entrée, par une pente, dans de l'eau glacée, et cette morsure du froid montait, montait de ses flancs à sa poitrine, à ses épaules, à son visage; la respiration coupée, en un halètement, elle attendait que cette vague de gel atteignît son cerveau, la submergeât, la noyât dans l'engourdissement mortel. Puis, tout à coup, une détente, un éclat de chaleur à ses tempes, à sa gorge... et elle se retrouvait brisée, stupéfiée...

Cette angoisse s'était ainsi subitement dissipée, en cette nuit où Davidot lui avait révélé la cause des absences nocturnes de son mari ; mais, depuis la catastrophe de Neuilly, le supplice recommençait, non plus brusque, brutal,

mais lent, intermittent. Ce n'était plus un envahissement, mais une pénétration de froid se résolvant après la crise en une poussée plus brûlante, plus durable : quelque chose comme les affres d'une ivresse profonde. En ces moments, où sa tête brûlait comme si elle eût exposé son front à un foyer incandescent, elle avait la perception nette qu'elle n'était plus maîtresse de ses paroles ni de ses actes.

Pourtant, elle voulait nettement, posément, se rendre compte de ce que savait la police : elle se contraignait à l'attention minutieuse, notant d'un crayon sur une feuille les détails qui la frappaient. Elle se disait bien qu'en vérité on n'avait rien découvert, que les indices recueillis étaient d'une banalité absolue.

Les assassins étaient-ils deux, trois? On l'ignorait, et il arrivait que sa présence, à elle, en divisant l'attention, augmentait les hésitations de l'enquête. Les traces relevées étaientelles celles d'un jeune garçon ou même de madame Benoît?

Madame Benoît! Elle n'était pas morte. 11 était impossible qu'elle n'eût pas reconnu l'assassin. Elle parlerait de la visite de sa femme.

Elle croirait à on ne sait quel infâme guetapens...

Voyons, il fallait raisonner, bien froidement. Si madame Benoît accusait Gaston, elle-même? Si elle, Alise, avait à comparaître devant un juge, que répondrait-elle? Et Gaston, saurait-il nier, se défendre?

Si elle allait à l'Hôtel-Dieu, si elle épiait le réveil de la pensée chez madame Benoît, si, au nom de son père, elle la suppliait de se taire? Non, ce serait imprudent. Pourquoi aller de soimême au-devant du danger? Madame Benoît ne se rappelait peut-être plus, et, en face d'Alise, la mémoire pouvait subitement revenir.

Le mieux, c'était qu'elle mourût : cette monstrueuse conclusion s'imposait, se formulait dans la raison d'Alise avec une férocité inéluctable. Madame Benoît vivante constituait un effroyable péril pour son mari. Entre elle et lui, Alise n'hésitait pas. Le danger Benoît existait : il fallait compter avec lui.

Les assassins n'avaient laissé sur les lieux aucun objet qui pût les compromettre : de ce côté, pas d'inquiétude. L'argent? Les dépenses faites n'avaient rien d'excessif et ne pouvaient

attirer l'attention, d'autant plus que Clairac était dans une position sociale — par son nom, par sa famille — qui justifiait au besoin un relèvement de fortune.

Son nom? Il s'appelait Clairac de Cliantefosse, et ce dernier nom avait été noté. Il est vrai qu'il ne le portait pas et que nul pour ainsi dire ne le connaissait. Il avait dit cent fois qu'il ne le reprendrait que lorsque la fortune l'aurait remis à sa véritable place... Puis, après tout, qu'importerait qu'on le sût? Il était le neveu déshérité de madame de Versannes : il n'avait aucun intérêt à sa mort. Le rapport constatait qu'il avait rompu toutes relations avec elle. Cette piste ne serait pas suivie, et, le fût-elle, qu'elle ne conduirait qu'à une impasse.

Mais ils étaient deux. Quel était l'autre? Alise ne doutait pas, d'intuition, que ce fût ce M. de Yaucroix, ce misérable qui s'était accroché à son mari, qui l'avait ensorcelé, entraîné, forcé peut-être au crime. Ah! pour celui-là, certes, elle n'avait pas de pitié... Mais s'il se faisait prendre? Si, arrêté, interrogé, il dénonçait son complice...

Arrêté? Pourquoi? Qui le connaissait? Dans

les notes de police, pas un détail qui fût de nature à mettre sur sa trace. Ce n'était pas un enfant, un fou pour risquer sa tête par une imprudence. Sans doute en possession de l'argent convoité, il s'était métamorphosé, avait repris ses allures de gentilhomme et saurait se placer au-dessus de tout soupçon. Elle eût voulu savoir où le rencontrer, pour, au besoin, lui donner des conseils. Pourquoi ne quitteraitil pas Paris jusqu'à ce que l'affaire fût négligée, puis oubliée?

Ce qui la rassurait, c'est qu'ils avaient pris des précautions minutieuses : ils avaient revêtu des costumes qui n'étaient ni de leurs habitudes ni de leur condition. Elle s'en souvenait bien : des espèces de blouses noires. Jusqu'aux chaussures qui avaient été changées, car, Alise l'avait bien remarqué, Gaston était revenu sans une tache de boue, et, pourtant, le rapport disait qu'ils avaient piétiné dans des gravats, de la terre meuble. Ainsi des sacs dont on parlait. Aucun morceau d'étoffe n'existait dans la maison qui eût pu servir à pareil usage.

Et, chez cette femme, qui ne songeait qu'au salut de celui qu'elle aimait, plus encore peut-

être depuis qu'elle avait peur pour lui, l'inconscience devenait telle qu'elle se réjouissait de ce qui était circonstance aggravante, preuve évidente d'une atroce préméditation. Elle ne raisonnait pas d'ailleurs, elle ne discutait pas avec elle-même. Un fait s'affirmait, seul : il fallait que son mari fût sauf. Du reste, elle ne se préoccupait pas. Il était coupable, infâme, c'était entendu. S'il n'eût pas commis de crime, elle n'aurait pas eu à le sauver, et tout était là maintenant. S'il eût suffi de se couper un poignet, de se tuer pour détourner tout péril de lui, elle l'eût fait immédiatement, sans une hésitation. Ce n'était pas seulement son devoir de le défendre : c'était une nécessité de son être à elle, de sa féminité, de son amour, que rien n'ébranlait ni ne diminuait. Elle ne cherchait même pas à l'excuser : il était pardonné parce qu'il était lui.

Que ferait-elle? Certes, elle ne resterait pas inactive à attendre l'imprévu. Il fallait qu'elle pressentît, qu'elle devinât le danger, afin de le détourner.

Elle s'irritait de ne point trouver dans ces papiers une indication claire de la manœuvre

policière à déjouer, de la contre-mine à creuser, du piège à éventer. La nullité de l'attaque la blessait en ne livrant pas de terrain à la défense. Elle avait l'impression d'une obscurité redoutable, d'autant plus qu'elle ignorait de quel côté jaillirait la lumière.

Elle reconnut sur l'escalier le pas de son mari et, rapidement, fit disparaître les papiers.

Gaston entra, très à son aise, en sa désinvolture de petit-maître fier de sa mise.

De fait, il était charmant, avec son habit bleu, cambré, ouvert sur un gilet de piqué blanc d'où pendaient de lourdes breloques, son pantalon de satin blanc bleuté, à mille raies grisâtres, tombant en fuseau sur le pied, qu'un soulier verni laissait découvert. Sur la cravate blanche très haute le menton s'appuyait, et l'ensemble de la tête, malgré les cheveux très noirs et le teint pâle, avait un caractère poupin, gracieux, presque enfantin, qu'accentuait l'œil brillant.

Elle se jeta dans ses bras :

— Comme tu es beau, mon Gaston, et comme tu parais heureux!

Complaisamment, il se laissait aimer, sou-

riant à cette enfant sur laquelle il connaissait

son empire.

Elle avait appuyé sa tête sur son épaule :

— Tu m'aimes, n'est-ce pas?

— Si je t'aime?

— Ne ris pas, je t'en prie. Dis-moi bien, bien doucement... dans l'oreille... que tu m'aimes, que tu n'as jamais aimé, que tu n'aimeras jamais que moi...

Le front penché sur sa poitrine, elle ne le regardait pas.

Lui avait aux lèvres un sourire ironique, protecteur, quelque peu dédaigneux de ces niaiseries. Mais, en même temps, il avait posé ses lèvres sur ses cheveux et il lui disait tout ce qu'elle voulait, mettant indulgemment la musique de sa voix dans les phrases banales qu'il lui débitait, avec les nuances appropriées, et elle fermait à demi les yeux, savourant cette mélodie où elle croyait entendre vibrer une âme.

Il la releva doucement et lui dit :

— Maintenant, Alise, soyons raisonnables : j'ai à te parler sérieusement.

Le changement d'accent avait été brusque. Tandis qu'elle s'abandonnait, l'homme était

resté parfaitement maître de lui. Elle ne comprit pas tout à fait, mais elle eut une impression presque douloureuse.

— Ma petite, dit-il, je vais te demander un sacrifice.

— A moi?... Mais ne suis-je pas ta chose, ton bien?... Je t'appartiens et ne suis au monde que pour faire ce que tu veux.

Il paraissait embarrassé : l'homme qui va mentir a des hésitations involontaires.

— Voici, dit-il : il faut que je quitte Paris...

— Quitter Paris, toi?

Elle s'était reculée, et, presque tremblante, elle fixait sur lui ses yeux noirs, où perlait une larme.

— Oh ! pour quelques jours seulement. Tu comprends, ma petite Alise, que, lorsqu'on veut obtenir une faveur des puissants, il faut être complaisant à leurs caprices. Eh bien, mon protecteur, le ministre, va passer quelques jours dans sa propriété de Valenton, et il m'a demandé — comme demandent ces personnages — de le venir aider à des classements de papiers à titre de secrétaire bénévole, bien entendu. Tu devines combien cela sera distrayant, mais tu

sens que je n'ai pu refuser. C'est lui qui a pris charge de mon avenir, et je lui dois un peu de bonne volonté.

Il avait dit cela tout d'une haleine, comme une leçon récitée.

Mais Alise ne remarquait rien. Absorbée par son idée fixe — qui ne hantait guère Gaston sans doute — elle s'était tout à coup rappelé combien cette absence était opportune. En une seconde, toutes ses méditations de la journée s'étaient synthétisées en une seule pensée. N'était-ce pas s'assurer contre tout danger que de se placer sous l'égide d'un des hauts fonctionnaires de l'Etat? Qui oserait soupçonner le .secrétaire intime d'un ministre? De plus, son .éloignement élevait entre lui et ses persécuteurs ;un obstacle de plus. Oui, oui, qu'il partît, et, pendant son absence, on veillerait, on se tiendrait au guet...

— Eh bien, Alise, tu ne réponds pas? Je te répète qu'il faut être raisonnable.

— Combien de temps durera ton absence ? Avec un élan de joie qu'il ne chercha même

pas à dissimuler — il avait craint des larmes, des criailleries — Clairac se hâta de répondre :

— Oh! cinq ou six jours... En tout cas, le ministre me Ta affirmé, pas plus d'une semaine.

En toute autre circonstance, cette pensée qu'elle ne verrait pas son mari pendant huit jours eût provoqué chez Alise un véritable désespoir. Mais, en son abnégation, dont une mère ou une amante eussent été seules capables, elle ne songeait plus à elle. Il s'agissait bien de son bonheur présent quand c'était l'avenir, la liberté, la vie de l'adoré qu'elle défendait?

— Je t'écrirai tous les jours, dis, et tu me répondras?

Elle n'avait même pas songé à se faire payer son sacrifice d'un remerciement, d'une caresse. Elle l'accomplissait franchement, en femme qui ne coquette pas. Il était ravi :

— Certes , tous les jours ; seulement , tu m'adresseras tes lettres poste restante. Je me défie des domestiques. Ces laquais de grande maison sont d'une indiscrétion!...

L'amour ne va pas sans la foi aveugle, niaise même. Avait-il besoin d'expliquer son désir? Poste restante, soit. Mais qu'il y allât tous les

jours sans faute. Elle voulait qu'il pensât à

elle, qu'il reçût d'elle le baiser quotidien :

— Et, s'il survenait quelque incident, pensait-elle, il faut qu'il puisse être prévenu à temps.

Tous les détails se réglaient avec une facilité qui enchantait Clairac :

— Quelle bonne petite femme tu fais! dit-il avec un sourire qui peut-être soulignait trop l'épithète.

— Je ne suis pas bonne : je t'aime.... Mais tu ne m'as pas dit le nom de ton ministre?

Clairac eut un mouvement de surprise qu'il cacha sous une petite toux. Il n'avait pas songé à ce détail. Vite il jeta le premier nom qui lui vint à l'esprit :

— Le marquis d'Herbecourt, dit-il. Mais ne t'avise pas de lui écrire, au moins.

Puis, comme se reprenant, il ajouta en riant :

— Tu écris trop bien... il voudrait connaître sa correspondante... et je serais jaloux?

Il avait dit cela gentiment, avec une gaieté d'amoureux.

— Est-ce bien vrai que tu serais jaloux de ton Alise?

— Certes, s'écria-t-il, et le mécréant qui se permettrait de te regarder aurait à compter avec ma vieille épée!...

Le visage épanoui il levait le bras, en l'attitude d'un acteur du boulevard.

— Tu ris toujours... Tu ne sais pas combien cela est douloureux, la jalousie... et, quand j'ai cru que tu me trompais, j'ai failli mourir...

— Te tromper, moi?... Allons donc, encore des enfantillages!... En vérité, on dirait que tu cherches à te créer des chimères pour te rendre intéressante.

— Gaston, je t'en prie, ne me gronde pas; je t'aime tant. Eh bien oui, j'ai eu tort, mais je t'ai demandé pardon, et, ajouta-t-elle d'un ton câlin, je ne le ferai plus... Non, aime-moi bien aussi, mon Gaston, car je sens que, si tu ne m'aimais plus, je deviendrais folle, comme ma mère!

— Bon, les souvenirs de famille à présent! Mais, petite Alise — il se radoucissait visiblement — d'où te viennent ces papillons noirs ! Je t'aime, tu es ma femme, voilà qui est entendu... Maintenant, il est six heures... et je pars à sept...

— Gomment? déjà? si vite?

— Mais puisque cela a été décidé tout d'un coup... Tu comprends bien que j'ai saisi la balle au bond : il faut savoir prendre l'occasion aux cheveux... A propos, de l'argent... tiens, voilà une douzaine de doubles louis. Pour une huitaine de jours au plus, cela suffît, je suppose.

Elle eut un petit haussement d'épaules. Elle se souciait bien de l'argent. Il posa les louis sur la cheminée, où la petite pile s'écroula, tintante.

Quant à lui, disait-il, il n'emportait rien, ne devant voir personne et n'ayant pas besoin de toilette. Il serait seul avec le ministre et travaillerait du matin au soir. D'ailleurs, c'était un pays perdu. Le ministre n'y allait que pour se terrer et se débarrasser d'un tas de dossiers en retard. Oh! c'était un acharné besogneur, et il n'aimait pas les paresseux.

Alise, malgré tout, se sentait horriblement triste; elle savait bien que c'était son devoir de ne pas être un obstacle à l'avenir de son mari, mais, à mesure que la nuit baissait, elle songeait aux angoisses qui allaient l'assaillir et qui lui seraient si dures alors qu'il ne serait plus auprès d'elle.

Lui, très parleur, exubérant, répétait vingt

fois les mêmes explications. On eût dit qu'il avait peur de n'être pas cru. Gomme si elle se défiait de lui! Il n'était d'ailleurs pas besoin qu'elle se forgeât des chimères pour avoir peur. La réalité était assez effrayante.

— Veux-tu que je te conduise jusqu'à la diligence?

— A quoi bon? Tu me mettrais en retard... Il avait jeté quelques menus objets dans un

petit sac, comme au hasard :

— Tu vois, mon bagage n'est pas bien lourd... Embrasse-moi, et surtout sois bien raisonnable pendant mon absence...

Elle l'avait repris dans ses bras; il cherchait à se dégager, sans brusquerie d'ailleurs.

— Gaston, lui dit-elle avec une gravité presque solennelle, souviens-toi que je ne vis que par toi, que pour toi... Je t'aime... non, tu ne peux pas savoir combien je t'aime. . . Je t'en prie, ne me laisse pas mourir... reviens vite...

— Mais oui. . . sois donc tranquille. . . je reviendrai bientôt...

— Et nous ne nous quitterons plus... nous nous aimerons toujours ainsi, toujours, toujours?...

18ï ALISE

Et sa voix pleurait toutes ses angoisses cachées...

Elle devenait ennuyeuse. Gaston — qui avait quelque peine à rester dans la note — brusqua le départ. Elle l'accompagna sur l'escalier, puis voulut — par plaisir — porter le petit sac jusqu'en bas. Justement, un cabriolet passait. Il s'y jeta.

— Au Plat-d'Etain, cria-t-il très haut... Et vite! je suis en retard.

Il envoya un dernier geste d'adieu à sa femme, qui répondit par un baiser du bout de ses doigts d'enfant. Puis elle resta sur le seuil de la porte cochère, regardant la voiture jusqu'à ce qu'elle eût tourné le coin de la rue de Beaune.

Elle rentra alors et monta lentement. C'était la première fois depuis son mariage qu'elle allait ainsi se trouver seule pendant plusieurs jours, plusieurs nuits. Elle eut à la poitrine la montée de froid qu'elle connaissait maintenant, mais elle se raidit contre la souffrance qu'elle ne voulait pas subir, ayant besoin de toute sa force, de toute sa volonté.

— Bonjour, voisine, dit une voix derrière elle.

Elle la reconnut, cette voix, et dut s'appuyer à la rampe, tant ses jambes tremblaient.

C'était Davidot qui l'interpellait, Davidot le mouchard, Davidot-Judas, l'ennemi de son repos, de son bonheur, l'homme qui avait pour métier d'arracher les fils à leurs mères, les maris à leurs femmes et de les livrer au bourreau.

— Monsieur Davidot, dit-elle brusquement sans se retourner, voulez-vous un instant monter chez moi? J'ai à vous parler.

— A vos ordres, fit-il. Il n'est rien arrivé à ma mère?...

— Non, rien, rien.

Elle était à sa porte. Elle entra la première. La nuit était presque venue, mais elle n'alluma pas. Elle avait cet instinct qu'en parlant à ces hommes de police il fallait montrer son visage le moins possible. Le soleil couchant jetait sur la fenêtre des lueurs rougeâtres.

— Il ne fait pas trop clair, dit le policier; pourvu que je ne casse rien! Tiens, je viens de voir votre mari s'en aller en cabriolet et du côté

des Champs-Elysées. Il part en voyage sans doute...

Ces mots « Champs-Elysées » elle les entendit,

186 ALTSE

mais ne s'y arrêta pas. Il n'allait pas de ce côté,

puisqu'il se rendait à la porte Saint-Denis.

— Comment savez- vous qu'il part en voyage? demanda-t-elle doucement.

— J'ai remarqué un petit sac... C'est que je suis un peu observateur, moi.

On disait observateur comme on dit psychologue aujourd'hui : les deux mots avaient à peu près même valeur, à supposer qu'ils en aient une.

— En effet, dit Alice, il va chez son protecteur, le ministre...

Puis s'interrompant, car elle jugeait inutile d'en dire davantage :

— Monsieur Davidot, dit-elle, venez, je vous prie, ici, à la fenêtre, et regardez ceci.

Résolument, elle lui tendait le rouleau de papiers trouvés à son chevet. Davidot s'approcha et, au premier coup d'œil, reconnut ses notes :

— Comment avez-vous cela? s'écria-t-il.

Il avait saisi les papiers, qu'il serrait dans ses mains tremblantes; il les écrasait comme s'il eût voulu les faire disparaître, les anéantir. Pâle, balbutiant, il murmura :

— Yous avez lu?...

— Je vous dirais le contraire que vous ne me croiriez pas, répliqua Alise, qui avait recouvré tout son sang-froid, tant il y a de force chez celles qui aiment. Je suis femme , donc curieuse...

Seulement, elle se reculait dans l'ombre des rideaux pour qu'il ne pût voir ses traits, dont elle craignait de n'être pas aussi bien maîtresse.

— Mais, enfin, ces papiers; entre vos mains?

— Oh! je ne les ai pas volés... Je vais vous dire...

Alors, nettement, sans une vibration inquiétante dans la voix, allant droit au but qu'elle venait de se fixer, Alise lui raconta ce qui s'était passé. Sous le rayon rouge du soleil couchant, elle voyait la face du policier se contracter, crispée par une douleur si intense qu'en toute autre circonstance elle se serait tue par pitié. Mais, au contraire, cruellement, avec une naïveté voulue, elle redisait les accusations furieuses proférées par la vieille femme.

— Ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vrai ! grinçait le malheureux.

— Elle voulait que je brûlasse ces papiers, continuait Alise ; mais j'ai compris qu'ils devaient

vous être très utiles... à cause de votre profession... Ils vous ont sans doute été confiés par vos chefs, à qui vous devez les rendre... Gela vous aurait fait du mal. J'ai fait semblant de lui obéir, mais je les ai gardés... Ai-je eu tort?

— Non, non. Mais un mot, je vous en prie. Vous avez répété, là, simplement, de votre voix d'honnête femme, l'abominable calomnie qui vous a été dite par ma mère... Dire qu'elle croit cela? que, vingt fois, cent fois, je lui ai prouvé que ce n'était pas vrai. Livrer mon frère! Quelle infamie! Je vous jure que je suis innocent de ce crime odieux. Je n'étais même pas à Paris; je suivais, dans le Nord, une affaire de chauffeurs, de dévaliseurs de fermes. J'ignorais et la conspiration et la part que mon pauvre frère pouvait y prendre... J'ai appris sa mort làbas à Arras... Mon Dieu! mais sur quoi faut-il donc que je jure pour qu'on me croie?

Il pleurait, et, étrangement colorées par le reflet du ciel, ses larmes ressemblaient à des gouttes de sang.

Alise n'avait pas de miséricorde... Ces larmes de Davidot c'était la revanche de toutes celles qu'il avait fait verser, de toutes celles qu'il vou-

lait faire verser encore. Comme elle se taisait :

— Est-ce que vous ne me croyez pas? demanda-t-il, en un sanglot.

— Si fait, répliqua-t-elle avec une sorte d'indifférence. Je ne peux admettre que, malgré votre... profession, vous ayez eu, vous auriez le courage de trahir des parents... des amis...

— Ma profession. . . ah ! voilà le grand mot ! fit

Davidot avec un geste de colère. Vous trouvez

aussi qu'elle est déshonorante? C'est incroyable

en vérité. Comment! nous affrontons toutes les

fatigues, tous les dangers, nous risquons notre

vie pour que les faibles ne soient pas écrasés

par les forts, les timides par les brutaux, les

braves gens par les bandits... Nous rendons à

tous, à vous, aux femmes, aux mères, aux enfants,

à ceux qui possèdent, à ceux qui travaillent cet

obscur et périlleux service de les protéger contre

la horde des brigands dont le vol et le meurtre

sont la seule ressource... Et c'est nous qu'on

méprise, c'est nous qu'on insulte!... Mouchard!

je connais le mot! il est ignoble, il est lâche...

mais, sans nous, les villes et les campagnes ne

seraient que des coupe-gorges! Et ce n'est pas

assez que les misérables que nous traquons nous

assassinent au coin des carrefours : il faut encore que nos mères nous renient, que les enfants comme vous, madame, par routine, par préjugé, par ignorance nous haïssent et nous repoussent!

— Que voulez-vous?... Préjugé, soit! mais en somme, pourquoi faire ce métier et ne pas le laisser à d'autres?...

— Mais vous ne comprenez donc rien? Vous ne devinez pas que ce métier — comme vous dites — est de ceux qui enthousiasment et qui passionnent? N'avez-vo us jamais entendu parler de ces chasses aux fauves où l'homme tient campagne le jour, la nuit, exposé à ce que le lion ou le tigre lui saute tout à coup à la gorge?... C'est la bataille contre la brutalité, contre la férocité... Le bandit, c'est le fauve, et plus terrible que la bête des forêts, car celle-ci n'agit que par instinct : elle va follement devant elle, poussée par la faim, elle ne sait pas, elle ne comprend pas... Sa bestialité, elle la subit, elle ne la veut pas! Le voleur, l'assassin combinent, préparent le crime, le méditent, le caressent. Puis, quand ils l'ont commis, ils ont à leur service toutes les ruses, toutes les

roueries, toutes les ressources d'une intelligence sans scrupules. iUors, entre eux et nous, c'est la lutte ardente, sans trêve, sans merci de part ni d'autre. S'ils nous surprennent, ils nous tuent. Si nous les saisissons, nous les livrons à la justice, qui fait son devoir, et, dans cette guerre d'embuscades aux péripéties sans nombre, aux métamorphoses sans cesse renouvelées, nous jouissons des dangers courus, des pièges évités... L'assassin dont nous n'avons ni le signalement ni le nom va, libre, fuyant, se dérobant, nous narguant de son impunité... Nous, patients, nous attendons une lueur qui nous guide, un signe qui le révèle, un coup d'instinct qui nous le livre... Et vous ne trouvez pas cela grand? C'est sublime!

Secoué par sa passion, Davidot — l'œil sec maintenant — semblait grandir, étendant ses mains vers la rue, vers le vide, comme s'il eût voulu quelque part agripper un criminel que nul ne voyait.

Alise avait l'effrayant courage d'entendre tout cela sans défaillir. Non, elle ne faiblirait pas. Plus ardent, plus dangereux se révélait l'ennemi, et plus il lui faudrait de forces pour le combattre.

— Je ne puis plus discuter, dit-elle. Peut-être avez-vous raison. Ne m'en veuillez pas si je partage, sans le vouloir, l'idée commune. Mais je vois bien qu'il y a une part de vérité dans ce que vous me dites. C'est si horrible, le crime! Et, tenez, puisque je vous ai avoué avoir lu ces pages, quelle effroyable chose que la mort de ces deux pauvres femmes! Je n'ai pas osé en parler à mon mari : cela lui aurait causé une émotion trop pénible...

Davidot se calmait. Encore une fois, il s'était laissé emporter par sa passion si puissante, si dominatrice que, pour la satisfaire, il n'avait pu se décider à quitter la police, après la catastrophe dont sa mère lui imputait injustement la responsabilité.

Aux dernières paroles d'Alise, il avait repris son sang-froid :

— Votre mari se serait ému, comme tout honnête homme doit le faire en face de pareils attentats...

— Mais plus que tout autre, car... vous ne savez donc pas... cette comtesse de Versannes est sa tante !

— Sa tante! Il se nomme donc...

— Clairac de Chantefosse... Mais oui! il y a bien longtemps qu'il ne voit plus personne de sa famille... Sa tante n'a jamais voulu le recevoir : il était pauvre... et, vous voyez, elle l'avait déshérité... Pourtant, je suis sûr que la nouvelle de sa mort lui causera un grand chagrin... Il est si bon!...

Davidot était étonné. Quelle singulière coïncidence ! On croyait que ce neveu était mort, et voici que justement il était son proche voisin. Il est vrai que cette révélation n'était, en somme, d'aucune importance. La coïncidence seule l'intéressait.

— Votre mari apprendra en même temps et la mort de madame de Yersannes et l'arrestation des assassins, je l'espère du moins. Je regrette d'ailleurs pour vous qu'elle ait testé en faveur de la Congrégation...

— Oh! je connais assez mon mari pour savoir qu'il ne se souciera guère de cet héritage, auquel il n'a jamais songé. D'ailleurs, son avenir est assuré... 11 entre dans la diplomatie. Il me plaît qu'il ne doive sa situation qu'à luimême. Il avait eu un moment de découragement! vous l'avez constaté vous-même; il

19i ALISE

jouait. Mais c'est fini : jeunesse s'est passée.

— Je vous en félicite bien sincèrement et pour lui et pour vous. J'étais inquiet, je l'avoue.

La conversation prenait un tour banal, voulu par Alise.

— Mais, dites-moi, reprit-elle, je vous entendais tout à l'heure parler avec enthousiasme de vos recherches. Est-ce que vous réussissez toujours?

— Toujours serait un mensonge vaniteux... Souvent.

— Alors vous pensez que vous découvrirez les assassins de madame de Versannes?

— On ne peut rien affirmer... Cependant...

— Cependant ?. . . Oh ! je vous en prie, je vous ai rendu service en ne brûlant pas ces papiers. A votre tour, faites quelque chose pour moi : dites-moi la vérité. Est-ce que vous avez des indices? Vous avez recueilli des renseignements? Cela paraît si difficile! J'ai cherché à deviner... je n'ai pas pu.

— En matière de police, dit Davidot, rien ne se devine.

— Que voulez-vous dire?

— Mais c'est une leçon de police que vous m demandez là! fit Davidot, qui souriait maintenant, tout heureux de ce qu'il considérait de la part de la jeune femme comme une preuve d'estime et de confiance. Je vais tâcher de vous la donner en deux mots. Pour faire de bonne police, il s'agit le plus souvent de bien regarder.

— C'est-à-dire?

— Un exemple. Tout à l'heure vous me demandiez si j'avais recueilli quelque indice sur le crime de Neuilly.

— Oui... Eh bien?

— J'en ai deux... et des plus importants.

— Ah !

Doucement, de sa main tendue dans l'ombre, Alise attira une chaise et s'y laissa tomber.

Maintenant, le soleil s'était éteint, et elle ne voyait plus devant la fenêtre que la silhouette du policier, dont la voix semblait assourdie par l'obscurité.

— Je vous en prie, murmura-t-elle. Si vous saviez comme cela m'intéresse !

— Vous voyez bien, vous vous passionnez, vous aussi... C'est comme un roman dont vous

feuilletez les pages. Je ne devrais pas vous répondre, car ces secrets ne m'appartiennent pas. Mais je veux que vous me croyiez bon : je le suis. Et je trahis un peu... pour vous.

— Merci, merci!... J'écoute.

— Eh bien, les agents qui ont fait la première enquête ont cherché des mesures de pas, des traces d'escalade. Ils ont vu beaucoup, mais ils n'ont pas su regarder...

— Et vous?...

— Moi, voici mon principe. Quand j'arrive dans une maison où a été commis un crime, je la divise... comment dirai-je? en un échiquier, en un certain nombre de cases que j'examine lentement, l'une après l'autre, sans laisser un coin inexploré. De ce que je vois je ne néglige rien, de ce que je trouve je ne rejette rien, car rien n'est indifférent. C'est ainsi que je puis affirmer déjà que, dans la maison, le soir du crime, il y avait une femme...

— Une femme?...

— Qui n'était pas madame Benoît.

— Elle a donc parlé?

— Non pas, et je crois que, demain, la mort lui aura imposé définitivement silence. Il ne

s'agit pas d'elle. Puisque vous avez lu ces notes, vous avez vu que, dans le jardin, des massifs de plantes vertes ont été piétines.

— Oui, j'ai vu cela.

— On a ramassé les branches brisées, on a suivi à la piste le passage du personnage inconnu, qui s'est enfui, car c'est bien une fuite, dans un affolement, avec les chutes d'un être qui ne sait plus ce qu'il fait. J'ai divisé les massifs en cases et je les ai fouillés un à un, et bien m'en a pris, car j'ai trouvé un lambeau d'étoffe, un bas de jupe plissé et qu'une épine a arraché.

L'émotion d'Alise était si poignante qu'elle put à peine articuler ces mots :

— De quelle couleur?

— Fond gris à petites fleurs plus pâles... couleurs de jeune femme.

C'était bien cela : telle était la robe qu'Alise portait au jour sinistre. Elle était revenue souillée de poussière , de boue, elle avait arraché ses vêtements sans les regarder, les avait jetés au hasard au fond d'un cabinet. Elle ne savait rien de plus, pas même que la bordure en eût été déchirée. Mais pourquoi

douter? Le policier maudit ne s'était pas

trompé.

— C'est une étoffe bien commune, dit-elle en achevant tout haut le raisonnement qui suivait sa pensée. Il y a à Paris mille robes de ce genre...

— Je ne dis pas non. Mais c'est déjà quelque chose de savoir qu'il y a une femme dans l'affaire, une complice évidemment, qui, tout au moins, faisait le guet.

— Une complice! s'écria Alise... Vous dites qu'elle s'est enfuie. C'est contradictoire.

— Qui sait? les nerfs de femme ont des faiblesses imprévues. Peut-être ne croyait-elle pas qu'on allait tuer. Et puis je ne vais pas plus loin que la constatation même. Il y avait une femme : cela suffit. Partout où il y a une femme, il y a chance de trouver les criminels. Elles se gardent mal... ou elles trahissent.

— Vous avez bien mauvaise opinion des femmes.

— Point. Est-ce leur faute à elles si elles sont — même les plus criminelles — des êtres de sentiment et de passion? Une femme parle toujours par colère ou par vanité, et il se trouve

toujours des oreilles prêtes à l'entendre. Ceci est la philosophie de la police. L'affaire se présentait assez bien d'abord parce que deux hommes s'y trouvaient impliqués. Seuls, les solitaires nous dépistent à coup sûr. Maintenant qu'il y a une femme, nos chances ont centuplé.

A mesure qu'il parlait, avec cette assurance qu'elle taxait à part soi de stupide outrecuidance, elle surmontait la première et terrible impression qui, tout à l'heure, avait failli la terrasser. Après tout, ce policier, si sûr de lui, se perdait en des déductions déraisonnables.

Oui, une femme était mêlée à l'affaire, non pas une complice certes, mais non plus une de ces créatures dont la vanité ou les colères pouvaient servir les enquêteurs. Cette femme-là se serait tuée plutôt que de prononcer un seul mot compromettant, et, au contraire, c'était elle qui faisait parler le policier, qui le contraignait à lui livrer un à un ses secrets, ses procédés, ses prétendues roueries, qui n'étaient que sottises.

Et Alise, rassurée par cette infériorité de l'homme dont elle avait d'abord si grande ter-

reur, retrouvait mieux qu'un espoir : la conviction qu'il faisait fausse route : elle l'aiderait à s'enliser dans les ornières, à s'embourber dans sa suffisance.

— C'est incroyable, dit-elle avec une naïveté jouée, comme vous connaissez le cœur humain. Yous êtes un terrible philosophe, et bien dangereux!

Caressé en sa faiblesse, le policier ne protesta pas.

— Et ce n'est pas tout encore, reprit-il, désireux d'accentuer son succès.

— Vraiment! Encore une découverte?

— Oui, et celle-ci de l'ordre le plus positif. A mesure que cet entretien se prolongeait,

Alise ne ressentait plus ses premières angoisses. Sans doute il allait lui dire — bien orgueilleusement — quelque grosse banalité.

— Voyons, voyons, fit-elle, presque gaiement.

— Avouez que vous me trouvez bien bavard.. . Mais, puisque j'ai commencé... Eh bien! figurez-vous que Coco et ses hommes (Ah! j'oublie que vous n'êtes pas au courant... Ce sont d'autres agents, qui veulent me couper l'herbe sous

le pied; je les en défie bien!) je dis donc que Coco et ses hommes avaient trouvé à terre des morceaux de papier qui — cela, ils Font compris, ce n'était pas bien difficile — avaient servi à faire des rouleaux.

— En effet, j'ai lu cela, et l'observation m'a paru ingénieuse.

— Eli! oui, toujours la même chose... Bien vu, mal regardé. Ils ont jeté les papiers à terre, comme inutiles, dans le premier coin venu.

— Est-ce qu'ils portaient de l'écriture?

— Justement! Du papier blanc, est-ce que cela se ramasse?... Moi, j'ai cherché ces papiers, je les ai trouvés et je les ai ramassés...

— A quoi bon?

— A ceci... que je sais maintenant, par la dimension de l'empreinte laissée dans le papier, par la longueur des rouleaux, que mes bandits se sont emparés d'au moins trois piles de quarante doubles louis chacune. Tenez, il faut que je vous montre cela... C'est vraiment curieux...

Brusquement, il tira de sa poche un de ces briquets dits phosphoriques composés de deux

parties : un étui en carton renfermant de petites bûchettes de bois soufrées et une petite bouteille contenant le phosphore.

La chambre s'éclaira.

— Avez-vous une chandelle? demanda-t-il.

Tout à Fheure, Clairac avait remis à sa femme des doubles louis. Ils étaient là, sur la cheminée, et, à la première lueur, Alise, qui revenait à ses épouvantes, les avait vus, brillants, attirants, aveuglants. Davidot tournait le dos à la cheminée. Qu'il fit un mouvement, et il les voyait lui aussi... les louis volés!

Alise eut la force de se lever, de passer lentement entre la cheminée et le policier, sans le regarder, risquant tout avec une audace qui lui mettait du feu aux tempes. Elle avait tiré son mouchoir; elle le posa, d'un geste naturel, sur la pile d'or. Puis elle prit un flambeau et revint, toujours aussi calme, vers l'homme, qui n'avait pas tourné la tête, attentif à surveiller le bout de bois qui se consumait et menaçait de lui brûler les doigts.

Sans trembler, de sa petite main, dont les muscles étaient tendus comme des cordes de fer, elle pencha la chandelle et l'alluma.

— Il était temps, dit Davidot : je me rôtissais les ongles.

Elle avait posé le flambeau sur le guéridon. Lui, tout à son affaire, dépliait les morceaux de papier.

— Le plus curieux, fit-il, c'est que je sais ce que sont ces doubles louis : Tenez, vous y voyez nettement la trace ronde. Il n'y a pas d'écus de cette dimension. C'était bien de l'or. Restait ce problème : « Quels sont ces louis; combien chaque rouleau en renfermait-il? » Eh bien, le hasard — car il faut lui rendre ce qui lui appartient — a pris la peine de répondre, les rouleaux ont été faits il y a longtemps, des années. Ils ont été fortement serrés, empilés les uns sur les autres. Eh bien, dans la trace ronde de ce papier-ci, regardez. Que voyezvous?

Alise, les dents serrées, toujours souriante, se penchait, ne distinguant rien parce que ses yeux ne voyaient plus :

— Ici, en exergue : Règ. Puis un d, un l majuscule; au milieu, une forme longue et double qui ressemble à un livre ouvert... On peut lire un c, n'est-ce pas?

20i ALISE

— Oui, oui!

— Ces doubles louis, dit triomphalement Davidot, sont de 4791. On les appelle des « constitutionnels », parce] qu'ils portent le mot Constitution. En exergue, il y a : Règne de la Loi. Sur la face qui n'a pas laissé de traces, le portrait de Louis XYI. Ce sont les derniers doubles louis frappés sous son règne, et les bons royalistes — à qui leur fortune permet cette fantaisie — les conservent comme des reliques. On les recherche et on les paye quarante-cinq, voire cinquante francs, cinquantecinq et même soixante francs. Je suis allé chez un changeur et j'ai constaté que le rouleau devait en contenir quarante. Donc, de par ce vol, aujourd'hui circulent bon nombre de ces pièces curieuses et rares, qui n'ont cours que chez les changeurs. Ce serait bien le diable si un de nos bandits ne cherchait pas à s'en défaire. Mes mesures sont déjà prises : qu'on en présente un seul au Palais-Royal, et l'homme est pris! Que dites-vous de cela?

— C'est curieux, curieux au possible...

Comment elle ne criait pas, sous la torture

qui déchirait son cerveau et son cœur, c'est là

un de ces phénomènes que l'amour seul — humain ou divin — peut expliquer.

Maintenant, elle était bien forcée d'avouer que cet homme, ce mouchard était sur la bonne piste. Ces louis d'or, c'était Clairac qui les avait sans doute reçus dans le partage infâme. Elle n'avait pas vu l'empreinte de ceux qui étaient là, de ces pièces que Davidot, sans même changer de place, aurait pu toucher de la main. Mais elle savait bien que c'étaient ceux-là. . .

Elle ne voulait pas que ses nerfs se brisassent, que sa tête tournât, que son cœur faiblît. Elle avait peur d'entendre sa propre voix, elle n'était pas sûre qu'elle ne tremblerait pas...

— Eh bien, bonne chance, monsieur Davidot, chuchota-t-elle. Vous me tiendrez au courant, n'est-ce pas? Promettez-le-moi..., et moi, je dirai à votre mère qu'elle a tort de vous accuser.

— Vous feriez cela? bien vrai! cria le policier en lui prenant les mains, qu'elle n'osa pas lui arracher. Vous me croyez donc quand je vous dis que je suis un brave homme, quoique policier? Ah ! si vous pouviez l'amener à avoir foi en moi, à me tendre la main! Car vous ne

savez pas ce que je souffre. Je l'aime, ma

pauvre vieille mère. Je me dévoue à elle; il n'est pas de sacrifices que je ne m'impose pour qu'elle ne manque de rien et, en échange de tous mes soins, je ne récolte que du mépris, de la haine! Tenez, si vous pouviez la convaincre, l'amener à me tendre franchement la main, à se laisser embrasser par moi sans ces mouvements de recul que je devine et qui me désespèrent, vous pourriez bien me demander tout ce que vous voudriez : je vous jure que je vous obéirai!

— Je lui parlerai, je la raisonnerai, je vous l'affirme. De votre côté, vous me raconterez vos recherches. Car, en somme, ma curiosité est bien naturelle, puisque cette pauvre madame de Versannes était ma tante...

— Je vous dirai tout.

— Surtout, que votre mère ignore que je vous ai renduvos notes. ..Elle sedéfierait de moi.

— Soyez tranquille. Du reste, elles n'ont plus grande importance; je les remettrai dès demain

à mon chef, en laissant croire que je ne sais . rien déplus. Nous avons nos coquetteries, nous aussi.

Presque joyeux, rasséréné par cette pensée qu'Alise, si gracieuse, si jolie, gagnerait peut-

être sa cause auprès de sa mère, Davidot se retira.

Alise, derrière lui, ayant fermé sa porte au verrou, revint vers la cheminée, souleva le mouchoir, regardâtes doubles louis... Ils portaient le livre de la Constitution et le millésime de 91.

Alors elle passa dans la chambre, ouvrit un cabinet noir à la tête de son lit et, à tâtons, y prit un paquet. C'était la robe qu'elle portait au jour atroce.

Elle l'examina à la lumière. La garniture du bas était arrachée sur une longueur de trente centimètres environ.

Elle prit les louis, les enveloppa dans la robe, puis, sans bruit, elle rouvrit sa porte, descendit l'escalier, sortit dans la rue, se glissa le long des maisons jusqu'au quai, qu'elle traversa, descendit la berge, jeta dans l'eau la robe et l'or, puis rentra dans son logement, où, de nouveau, elle se verrouilla.

Et alors elle glissa sur le plancher, raidie, comme morte.

Deux jours après seulement, Alise reçut une lettre.

Elle lui fut apportée par une sorte de laquais à livrée incertaine, à face rasée et muette, qu'elle n'osa pas interroger. Il était entré, regardant l'intérieur simple avec une moue de dédain, avait demandé s'il parlait bien à madame de Clairac de Chântefosse, hésitant peut-être à reconnaître dans cette douce petite bourgeoise la titulaire d'un nom aussi retentissant, puis, sur sa réponse affirmative, lui avait remis un billet et s'en était allé sans qu'elle songeât à le retenir, ne fût-ce que pour lui confier une réponse.

Elle ne pensait qu'au bonheur présent : une lettre de lui.

« Ma chère petite, disait Clairac, je t'envoie ces lignes par un exprès de Son Excellence, qui est charmante pour moi. Il est vrai que je travaille à lui donner toutes satisfactions. Je serai peutêtre retenu plus longtemps que je le supposais. En tout cas, je compte sur ta patience, puisque je m'occupe de mon avenir.

» A bientôt, chère Alise. Je t'envoie mille baisers.

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