‹ AliseChapitre 2 sur 2 · GASTON · texte numérisé non relu

GASTON

Quand elle eut achevé sa lecture, Alise eut un petit frisson, comme sous une pluie fine et froide. Elle n'analysait pas cette impression, mais elle restait immobile, les yeux fixés sur ces lignes, qui avaient la prétention de renfermer toutes choses en si peu d'espace. Mais le mirage de l'amour est tel que, peu à peu, entre les lignes, des mots apparaissaient qu'elle lisait, comme s'ils avaient été pensés et non écrits par la plume trop paresseuse. Gaston était calme; l'avenir lui souriait. Que demandait-elle de plus? Des mille baisers — au chiffre banal

— elle détaillait les unités, pour les savourer,

en gourmande.

Elle lui répondit simplement; mais chaque mot lui portait l'affection excessive, morbide qui jaillissait de son cœur.

Elle eut un post-scriptum d'une diplomatie profonde.

« Je ne toucherai pas à l'argent que tu m'as laissé : j'ai plus qu'il ne faut pour attendre ton retour. »

Elle s'était dit que, peut-être, il serait inquiet, s'étant souvenu trop tard que les doubles louis le pouvaient compromettre — ce qu'il ne pouvrit maintenant lui avouer — et, avec sa finesse de femme, elle trouvait le moyen de le rassurer sur toute complication possible.

Il n'avait pas répété son adresse sur sa lettre. Mais elle n'avait rien oublié. Poste restante, à Yalenton. Quel département? En ce temps-là, on n'était pas encore ferré sur la nomenclature officielle. Elle ajouta « Près Paris », tout simplement.

Les heures coulaient et, avec elles, l'accalmie se faisait dans cette âme endormie. M. Davidot venait de temps en temps passer

quelques minutes avec elle. Il affirmait que son enquête personnelle n'avançait pas; mais, dans ses yeux luisants, elle devinait qu'il ne disait pas toute la vérité.

Enfin, un matin — il y avait quatre jours que Clairac était parti — le policier entra, rayonnant.

— La garde-malade de madame de Yersannes va, dit-on, beaucoup mieux. Le juge d'instruction doit se transporter à l'hôpital et l'interroger.

Alise ferma les yeux à demi : c'était un coup en plein cœur, et si aigu qu'elle faillit crier.

— A-t-elle déjà parlé? demanda-t-elle après un silence.

— Elle a prononcé quelques mots inintelligibles. On a cru comprendre qu'elle parlait de clef, mais sans qu'on pût déterminer à quoi elle pensait. Du reste, il est, je crois, urgent de se hâter. C'est une dernière lueur. Un des internes m'a dit qu'elle n'en relèverait pas...

a Clai.. ! » se répétait Alise restée seule. Elle comprenait, elle. La malheureuse cherchait à prononcer un nom qu'elle ne pouvait achever.

L'angoisse devenait à chaque minute plus

lancinante. Et elle ne pouvait rien. Cette inaction la tuait. Elle eût voulu pouvoir lutter... Mais elle se sentait devant un mur, muet.

Elle passa cette journée debout, le front appuyé à la vitre de la fenêtre, la gorge serrée, avec, au plus profond d'elle-même, la sensation de la mort qui montait.

Tout à coup, ses yeux se fixèrent, agrandis, sur deux hommes, mal vêtus, dont l'un, au visage rasé, aux allures de fouine, lui causa cette impression qu'on éprouve en face d'un animal visqueux et rampant.

Elle n'avait pas vu venir ces individus, qui avaient tourné le coin de la rue de Lille et qui maintenant, arrêtés à quelques pas de sa maison, semblaient conférer ensemble.

L'autre, le plus grand, gaillard d'apparence militaire, s'éloigna un instant et, avisant une petite boutique de fruitier, y pénétra, puis ressortit promptement en adressant un signe à son compagnon.

Ils traversèrent la rue, et Alise vit qu'ils entraient sous sa porte.

Elle eut l'intuition d'une crise ; de toute son énergie concentrée, elle se prépara à la résis-

tance. Des pas montaient. Puis il y eut un arrêt sur le palier. On sonna.

Alise, sans hésitation, avec le vrai courage des martyres qui vont au-devant du sacrifice, ouvrit.

Le plus petit mit le chapeau à la main.

— Madame de Clairac? demanda-t-il d'une voix grise, sans inflexions.

— C'est moi.

— Ne connaissez-vous pas une certaine madame Benoît, qui a servi chez le docteur Berthomieu, votre père?

— En effet... Je me souviens de ce nom.

— En ce cas, c'est bien à vous que nous avons affaire. M. de Challes, juge d'instruction, vous prie de venir demain matin, à dix heures, à son cabinet. Voici la lettre de convocation.

Ce fut tout. Alise prit la lettre, la déplia, lut la formule sèche qui l'invitait à comparaître et dit seulement :

— J'y serai.

Les deux policiers — car nul doute ne pouvait subsister sur leur qualité — n'insistèrent pas davantage. Ils s'acquittaient d'une commission, rien de plus. Ils ne jetèrent pas dans l'appartement les regards fureteurs qui, même

sans motif particulier, échappent à ces spécialistes. Ils saluèrent et partirent.

De la fenêtre, Alise les vit s'en aller, très placides, causant, sans se retourner.

Il était certain que de cette nouvelle complication l'apparence n'était pas bien terrible. Mais Alise n'en était pas à se payer d'optimisme. L'évidence était là, la fatalité marchait, le cercle se resserrait. Un lien s'établissait entre l'enquête et la vérité. Le moment était venu de se défendre. Celait de sa fermeté, de son courage que dépendait la vie de son mari.

En cette petite femme, si frêle, il se fit un miracle de raidissement, une cristallisation d'énergie. Elle accepta sa mission avec une incroyable solidité d'âme.

Après avoir longuement réfléchi, elle répondit en quelques mots à un nouveau billet que son mari lui avait envoyé par le même laquais, dont la face glabre avait quelque chose de goguenard. La lettre de Clairac était banale : Tout allait bien. Le travail avançait. Elle lui dit :

« Malgré le désir que j'ai de te revoir, ne te hâte pas de revenir. Ta tante, madame de Yer-

sannes, est morte. Gela pourra entraîner des démarches qui t'ennuieraient. On ne sait pas où tu es. Je ne le dirai pas aux importuns qui pourraient m'interroger. Je me charge de tout. »

Inutile sans doute de s'expliquer plus clairement. C'était un avis de prudence.

La lettre jetée à la poste, elle vint s'enfermer pour le reste de la journée avec madame Davidot, qui avait reçu de son fils un avis l'informant qu'il ne rentrerait pas de la nuit.

Les deux femmes causèrent longuement.

Quand Alise revint dans son appartement, elle était très pâle, mais elle souriait presque.

Evidemment, elle avait plaidé la cause du policier et ne désespérait pas de réussir.

Le lendemain, à neuf heures, elle se mit en devoir d'obéir à l'injonction du magistrat. Elle s'habilla de noir, se voila, cherchant à se vieillir pour atténuer son apparence enfantine.

Alise arriva au Palais de Justice un quart d'heure avant le moment fixé. Un grand froid montait en elle, et pourtant son front brûlait.

Elle avait dit son nom à l'huissier de service et, assise sur un banc de la salle d'attente, elle

restait immobile, interrogeant de ses yeux, dont le voile cachait la fièvre, tous ceux qui étaient là, passants ou acteurs des drames judiciaires qui s'élaboraient derrière ces murailles muettes.

— Madame de Clairac, dit l'huissier.

Elle se leva et le suivit, marchant dans un brouillard, mais la tête saine et la pensée alerte. Il se faisait en elle un dédoublement de l'être : tandis que son organisme physique haletait, la lumière de son intelligence, de son génie de femme planait au-dessus d'elle et la guidait.

M. de Challes était un magistrat de nouvelle mouture : on improvisait alors des juges comme des officiers, en payement de loyalisme intransigeant. Quels titres spéciaux l'avaient désigné à ce poste délicat, où l'expérience est de première nécessité, c'est ce qu'il eût été lui-même fort embarrassé d'expliquer. De requêtes en obsessions, de protections en exigences, il l'avait obtenu à défaut de tout autre. Il est vrai que le titre de magistrat cadrait merveilleusement avec son extrême distinction, sa parole melliflue, et aussi avec des accès de

silence qui pouvaient passer pour méditatifs et un plissement de front, simple tic de famille d'ailleurs, dont les stries semblaient mâcher de profondes pensées.

Homme du monde avant tout.

En gentilhomme correct, il se leva pour aller au-devant de madame de Clairac, dont la mise simple lui parut d'excellent goût. Il fit tomber ses manchettes par un mouvement de main très blanche, désignant un siège, puis, après un léger salut, s'assit à son tour.

— Pardonnez-moi, madame, de vous avoir imposé cette fatigue et de vous avoir dérangée pour venir à mon bureau; mais mes nombreuses occupations ne me permettaient pas de me rendre chez vous. Il s'agit, vous le savez sans doute , d'une pauvre femme victime , comme madame la comtesse de Versannes, d'un crime atroce, et j'ai à vous demander, au nom de la justice, quelques renseignements d'abord, puis un service signalé.

Les mots arrivaient, nets et clairs, à l'oreille d'Alise.

Elle avait relevé son voile, pour mieux regarder le juge; c'était elle qui étudiait l'adversaire.

Elle s'inclina, murmurant qu'elle était à la disposition du magistrat.

— Voici, madame, reprit M. de Challes, dont le front avait des plissements intermittents. Madame Benoît — c'est le nom de cette malheureuse — est dans un tel état d'énervement coupé par des prostrations désespérantes que, jusqu'ici, nous n'avons pu obtenir d'elle aucun renseignement précis. Tout d'abord, nous ignorions même qui elle était : une sorte de garde-malade en qui madame de Versannes paraissait avoir toute confiance. Elle se trouvait avec elle lorsque les meurtriers se sont introduits dans la maison et elle a été frappée avec sa maîtresse. Madame de Yersannes a été étranglée et est morte sur le coup. Cette femme Benoît, à la suite d'une constriction de la gorge, a été saisie d'accidents convulsifs qui mettent sa vie en danger. Il nous importait de savoir si cette femme, inconsciemment ou non, avait introduit les assassins dans lamaison ou, tout au moins, favorisé leur entrée, soit par quelque imprudence, soit par quelque révélation indiscrète sur la fortune et les habitudes de la marquise. Vous suivez bien, madame?

— Fort bien.

— Il était, en conséquence, nécessaire de savoir quelles étaient ses relations, présentes et passées. Une enquête, rapidement menée, je m'en rends le témoignage, a bientôt révélé qu'elle habitait seule un petit logement, à la butte des Moulins, et que, vivant avec des chiens et des chats, elle ne recevait personne. Puis, remontant en arrière, nous apprîmes qu'elle était restée longtemps au service du docteur Berthomieu, votre père. Est-ce exact?

— Tout à fait exact.

— Son séjour chez votre père a duré?...

— Plus de dix années.

— Si bien qu'elle vous a vue grandir et que, selon toute apparence, elle doit vous porter une grande affection.

— Très grande, en effet. Lors de la mort de mon cher père, ce me fut un grand crève-cœur que de me séparer d'elle. Elle m'aimait comme sa propre fille.

— Fort bien. Donc, madame, j'arrive au service que nous devons réclamer de vous. Jusqu'ici, la pauvre femme n'a été entourée que d'inconnus, disons le mot : d'indifférents.

Depuis la crise terrible qu'elle a subie et où son intelligence a presque totalement sombré, sans parler du danger de mort dont elle est perpétuellement menacée, personne ne s'est approché d'elle dont la vue, dont le souvenir, dont la voix pussent exercer sur elle une action à la fois excitante et salutaire. Vous, madame, elle vous connaît. Vous dites vousmême qu'elle vous aimait comme si vous aviez été sa fille. Bien que, dans la hiérarchie sociale, vous vous trouviez bien loin l'une de l'autre, cependant il existe entre vous une sorte de lien. Yous pouvez, par votre présence, exercer sur elle une influence sérieuse; vous pouvez, en l'interrogeant doucement, réveiller sa mémoire engourdie, obtenir d'elle un mot, un signe qui faciliteraient la tâche de la justice. Madame, j'ai tout espoir que vous ne refuserez pas de rendre à la société un service dont elle vous saura gré.

Alise n'avait pas fait un mouvement : elle écoutait imperturbablement ces phrases débitées d'un accent monotone, avec un doux ronflement glissant sur des lèvres gracieusement arrondies.

Elle comprenait tout, cependant : elle voyait

s'ouvrir devant elle, lentement, fatalement, cet

abîme où la poussait cette politesse naïvement

féroce.

Hésiter, refuser, à quoi bon? Cette doucereuse prière était inévitablement doublée d'une exigence policière. Qui sait si ce n'était pas là une épreuve à laquelle on la soumettait? Tenter de s'y dérober n'eût été qu'une lâcheté inutile.

— Je suis à vos ordres, monsieur, dit-elle, et croyez bien que je ferai de mon mieux pour justifier votre confiance.

M. de Challes se souleva en un salut. Il admirait cette jeune femme, si fine, si jolie et qui eût fait si bonne figure à la cour. Sa douceur et son sang-froid l'enchantaient, impression qui se traduisait par un froncement plus furieux des plis frontaux.

— Madame, reprit-il, s'il vous plaît, j'aurai l'honneur de vous conduire à l'Hôtel-Dieu dans ma voiture, qui, ensuite, vous ramènera chez vous. La confrontation, d'ailleurs, sera de courte durée. Encore une fois, pardonnez-moi de vous imposer cette insupportable corvée...

Elle eut un geste pour arrêter ce flot d'excuses.

M. de Challes appela son secrétaire, et, invitant madame de Glairac à raccompagner, il s'effaça pour la laisser passer, découvert.

Alise agissait automatiquement. Elle savait qu'elle ne pouvait plus pâlir. Parfois, elle craignait que le tremblement qui grelottait en elle parût extérieurement. Mais non, c'était un frisson de son être intime, qui la laissait visiblement impassible. Aux sourires du magistrat, très empressé, elle répondait par un sourire qui n'avait rien de forcé.

Dans la voiture, il la questionna non pas en juge, mais en ami paternel sur M. de Glairac. Il parut surpris que des liens de famille l'attachassent à madame de Yersannes et prit une mine de componction pour le plaindre d'avoir été déshérité. Par contre, il se félicitait de savoir que bientôt il serait rendu justice à ses mérites.

En ce temps- là, PHôtel-Dieu était un bâtiment noirâtre, puant la pharmacopée, imprégné de pestilences; ses arcades basses ressemblaient à des bouches malades, et, en s'y engageant,

on se sentait pris d'une nausée vague, comme si l'on eût pénétré dans un charnier.

Encore une fois, M. de Challes s'extasia sur la vaillance de sa compagne. Ils montèrent à la salle Saint-Joseph. Le juge était très salué et marchait la tête haute, en homme qui sait son importance.

Un interne les précédait. Au moment de franchir la porte de la chambre particulière où se trouvait la moribonde, M. de Challes avisa deux hommes qui semblaient monter la garde. Alise les reconnut : c'étaient les deux policiers qui s'étaient présentés chez elle.

— Monsieur Lacour, dit le juge, vous pouvez entrer : il n'est pas inutile que vous assistiez à cette expérience, qui peut être décisive.

Lacour. . . c'était le nom prononcé par Davidot, celui d'un policier adversaire, qui, lui aussi, suivait la piste des meurtriers de Neuilly. Aujourd'hui, c'était évidemment lui qui tenait la corde, et Alise se demandait quelles pensées se cachaient derrière ce visage glabre, antipathique, percé de deux yeux à cils blancs qui la regardaient ternes et muets.

L'interne ouvrit la porte, fit deux pas à l'intérieur, puis, se retournant vers le juge :

— La malade est toujours dans le même état.

— Pensez -vous qu'on puisse l'interroger sans danger?...

Il eut un geste vague, comme pour écarter toute responsabilité.

— En tout cas, dit-il, je doute qu'elle puisse répondre.

Le juge s'approcha du lit, suivi d'Alise, qui, regardant la misérable, eut un hoquet d'épouvante.

Repliée sur elle-même, tordue en une pose quasi clownesque, les genoux au menton, les mains tenant les pieds, les cheveux hérissés, les yeux étincelants de fièvre, grands ouverts, la misérable femme était en proie à une agitation convulsive, incessante, qui secouait ses membres, hachait de grimaces son visage terreux, crispait tous ses muscles de contractions rythmiques.

Ce masque de morte, épileptiquement agité, où les traits, bouche, nez, yeux, n'étaient que des taches noirâtres, était hideux à voir.

Et Alise était envahie par une terreur folle,

comprenant que cette ruine vivante encore, mais épouvantablement délabrée, c'était son mari qui l'avait faite; ce corps décharné, trépidant, à la face macabre, c'était le spectre du crime, comme une représentation physique du forfait. Pour la première fois peut-être, son inconscience — qui la faisait presque complice de Clairac — se déchirait comme un voile, pour lui laisser voir l'infamie de celui qu'elle aimait. Sa pitié, mêlée d'horreur, la poignait comme un remords. Dans son imagination, hantée d'amour, pas encore cette formidable réalité — les deux assassinées — ne s'était dressée en sa forme vraie, positive. Son effroi du passé, son épouvante de l'avenir s'attachaient à quelque chose d'indécis, de vague, comme une abstraction. En face du fait, il se faisait en elle une révélation, une ouverture de conscience, et, dans le réveil subit de sa probité, elle faillit crier : « Vous cherchez l'assassin?... C'est... »

— Madame Benoît, dit le magistrat, se penchant vers la misérable, m'entendez-vous?

Un son rauque, scandé par des frémissements nerveux, sortait de la gorge de madame Benoît.

— Vous voyez, madame, dit M. de Challes en se tournant vers Alise, nous ne pouvons rien. Peut-être serez-vous plus heureuse... Mais qu'avez-vous donc?...

Alise, qui n'entendait pas, ayant de grosses larmes qui roulaient sur ses joues, pliait les genoux, pour implorer un pardon.

— Madame, fit encore le juge en lui touchant le bras.

Elle tressaillit tout entière, comme frappée d'un choc galvanique, elle regarda autour d'elle, vit l'horrible femme, le juge, le policier, qui toujours la couvait de ses yeux de fouine; elle comprit, se souvint.

Gaston! Gaston! elle avait failli l'accuser... le perdre... elle! Criminel?... eh bien, soit... Mais du crime elle se faisait décidément complice : c'était son devoir, c'était sa volonté... c'était son amour et sa vie...

Et soudain, redevenue maîtresse d'elle-même, décidée, s'étant condamnée à monter jusqu'au dernier degré de son calvaire :

— Pardonnez-moi, dit-elle au juge, mais... cette pauvre femme... une émotion bien naturelle...

— Remettez-vous, madame, et, si vous en avez la force, parlez-lui.

Lui parler?... Certes, pourquoi non? Est-ce qu'elle voyait, est-ce qu'elle entendait? S'y refuser, c'était éveiller peut-être des soupçons sur le véritable motif de son émotion. Allons.

— Madame Benoît, dit-elle à son tour, c'est moi... Alise Berthomieu...Ne me reconnaissezvous pas? Parlez-moi...

Instantanément, comme sous l'action d'un ressort, les contractions du visage, du corps de la moribonde s'arrêtèrent net.

Le masque, brutalement, s'était fait rigide, marmoréen, avec seulement les deux yeux, dont la sclérotique s'arrondissait, blanche, autour de la prunelle dilatée, qui dardait, fixe, sur le visage d'Alise.

— Voyez, dit le juge : votre voix l'éveille de sa torpeur... Parlez encore, madame : nous touchons au but...

Alise, elle aussi, tenait ses yeux rivés à ceux de la malade :

— Souvenez-vous, madame Benoît : Alise, vous savez bien...

— Madame de Clairac, compléta le juge.

Alors en tout l'être de la malheureuse éclata comme un spasme... Elle se jeta en avant, d'un bond, lancée par une force invisible, agriffa de ses ongles les épaules d'Alise, râlant :

— Glai... Clai... Heu! Glai...

Dans l'affre de son épouvante, Alise, inconsciemment, porta les mains en avant, la repoussant... Et le geste fut si violent que la vieille lâcha prise et retomba en arrière. Un cri, hurlement et plainte à la fois, jaillit de sa gorge; elle jeta ses deux bras dans le vide, comme pour se défendre, pour frapper, pour maudire...

L'interne l'avait saisie :

— Elle se meurt, dit-il.

Et il étendit sur le matelas le corps, qui s'affalait.

— Elle est morte, dit-il encore.

Alise, en une attitude de cataleptique, était tombée sur une chaise, où elle se tenait immobile, les yeux à demi fermés.

La scène avait été si brusque, la violence de la malade avait si fort troublé l'attention, la révolte d'Alise avait été si naturelle que nul n'avait pu deviner le drame qui, en cette minute, s'était joué entre les deux femmes.

M. de Ghalles n'était pas sans quelque embarras : de son autorité discrétionnaire il sentait avoir usé imprudemment.

Il se tourna vers l'interne :

— Nous sommes venus trop tard, dit-il : cette mort n'était plus qu'une question de minutes.

Puis, montrant Alise qui n'avait pas fait un mouvement :

— Ayez bien soin de madame, dit-il : ces émotions l'ont brisée. Monsieur Lacour, aurezvous l'obligeance de reconduire madame chez elle, dans ma voiture?

Il regarda encore la morte, dont les traits soudains s'étaient pacifiés.

— Pauvre femme ! fit-il.

Et, pliant les épaules, s'étant incliné devant Alise, qui ne le vit pas, il sortit.

Lacour — Coco Lacour — attendit quelques instants; puis, s'approchant d'Alise :

— Madame, dit-il, je suis à vos ordres... Vous plairait-il de retourner chez vous?

Elle se leva, mit la main sur le bras qu'il lui tendait et sortit à son tour, sans tourner la tête.

Davidot, malgré ses sentimentalités, n'était rien moins qu'un fantaisiste. Son système, à supposer que ses procédés méritassent ce nom ambitieux, était d'une simplicité que rachetait seul son entêtement à ne s'en point départir. Bien souvent il exaspérait par sa lenteur tenace Yidocq, qui usait volontiers de procédés plus expéditifs que logiques, risquant le tout pour le tout, au hasard d'un insuccès à réparer plus tard.

Davidot se préoccupait peu de ce qu'on appellerait volontiers la mise en scène, de l'effet à produire : avant tout, il était consciencieux. Comme il l'avait expliqué à Alise, en un petit

mouvement d'orgueil professionnel, il divisait toute enquête par cases et il ne s'écartait pas un seul instant de la marche régulière impliquée en cette disposition géométrique. Il ne s'était pas préoccupé outre mesure de la confrontation d'Alise et de madame Benoît. Il avait vu la malade le matin même et ne doutait pas qu'elle fût dans l'impossibilité de fournir le moindre renseignement. C'était là le côté Coco- Lacour, la chasse aux accidents. Il le lui laissait volontiers, convaincu qu'il perdait son temps, tandis que lui, Davidot, à petits pas, avançait peu à peu vers le but.

Seulement, il avait été surpris qu'Alise ne lui eût pas parlé de cette femme Benoît qu'elle connaissait si bien; après tout, le nom, très commun, n'était pas de ceux qui réveillent immédiatement un souvenir spécial et précis.

Ainsi madame de Clairac, déjà liée par une parenté assez proche à madame de Yersannes, se trouvait encore, par un autre point, toucher à l'affaire de Neuilly. Davidot trouvait en cela de singulières coïncidences; mais elles ne le troublaient pas, n'ayant pas encore été casées par lui sur son échiquier. Pour tout dire, il

suffisait que Coco-Lacour allât de ce côté pour

qu'il dédaignât de l'y suivre.

Son orientation était déterminée par la découverte toute personnelle du millésime des pièces volées. Avec une patience héroïque, il avait visité l'un après l'autre tous les changeurs, marchands d'antiquités, médaillistes de Paris. Aucun insuccès, aucune fatigue ne le rebutaient.

Pour lui, le point capital était celui-ci : il savait un détail que les assassins devaient supposer inconnu, qu'ils considéraient comme sans importance. Leur prouver le contraire n'était qu'une affaire de patience. Et le policier, chaque jour, recommençait sa tournée de quartier en quartier, attentif aux boutiques, aux échoppes qui pouvaient avoir échappé à ses observations et où la brocante de l'or était possible, se creusant le cerveau pour tendre quelque piège inédit à ces doubles louis qui étaient quelque part et qui s'obstinaient à rester introuvables.

Il y avait deux jours qu'un trait de génie avait tout à coup illuminé son horizon : comment n'avait-il pas pensé plus tôt aux maisons

de jeu? Là, les monnaies de toutes provenances circulaient quotidiennement, étant acceptées à un tarif ûx.é d'avance. Les employés, depuis le préposé à la garde des chapeaux, portraituré par Balzac dans la Peau de chagrin, jusqu'au croupier armé du râteau fatidique, se livraient sur les monnaies étrangères ou hors cours à des trafics d'ailleurs parfaitement licites mais non moins parfaitement usuraires. La banalité même de cette hypothèse — à cette époque où criminels et habitués du Palais-Royal étaient termes équivalents et s'appelant l'un l'autre, comme la résolution d'un accord — expliquait qu'elle lui eût échappé.

Davidot, toujours prévoyant, cultivait de longue date dans cet honorable monde de nombreuses relations. Il eut bientôt fait de poser auprès des intéressés la candidature d'un numismate mystérieux à la recherche des doubles louis à la Constitution. Il les payerait soixante francs, mais il désirait savoir de qui on les tenait, pour, au besoin, se mettre en communication avec le vendeur. Bien entendu — c'était l'A B G du commerce — inutile d'éveiller son attention par des questions indis-

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crêtes : prendre son signalement et noter les

quelques indications qui pourraient servir à le

retrouver.

Si bien que, selon la parole consacrée, un câble fût plus facilement passé par le trou d'une aiguille qu'un double louis à travers le réseau patiemment ourdi par le policier.

Il n'est pas de plus grande force que cette persévérance impeccable. Davidot le savait, lui devant ses meilleurs succès : la machine montée, le ressort tendu, il se contentait de surveiller l'engrenage.

Or, ce soir-là, au 154 du Palais-Royal, le grand-maître — on appelait ainsi le titulaire du bail — arrêta au passage Davidot, qui se glissait, mince et inaperçu comme toujours, et lui coula ces seuls mots à l'oreille :

— J'ai votre affaire.

Davidot, très fort, n'eut même pas un tressaillement.

— Quelle affaire? demanda-t-il du ton le plus détaché.

— Mais ne m'avez-vous pas parlé de doubles louis?...

— Ah! c'est vrai... Ma foi, je ne me souve-

nais plus... Pourvu que je remette la main sur mon acheteur...

— C'est que, fit l'autre d'un ton un peu aigre, vous avez dit que vous les payeriez soixante francs... Ils me coûtent cela, à moi... Je ne voudrais pas les garder pour compte...

— Non, non! Vous dites des doubles louis... à la Constitution...

— Tenez, jugez vous-même...

Et, dans un coin, Davidot vit luire les deux pièces d'or presque neuves dans la main de son interlocuteur.

— C'est parfait, dit-il. Je les prends... La personne en a-t-elle d'autres?

— Le diable le sait, et je n'ai pas envie de le lui demander...

— Mais, enfin, je lui demanderais bien, moi... si je savais à qui m'adresser...

— L'homme est ici, dit le maître croupier en se penchant; je le connais de longue date : un mauvais coucheur et avec qui je n'aimerais guère avoir un colloque au coin d'un bois...

— Bah! quelque vieil antiquaire qui ne paye pas de mine...

— Dites un collectionneur d'années de bagne.

— Ah! bah!

Davidot souriait béatement, d'un air niais qui lui allait à ravir.

Mais quelle joie intime de sentir mordre l'hameçon !

L'autre fit un pas vers la salle :

— Je vais vous le montrer.

— Non, non, fit Davidot : dites-moi seulement comment je le puis reconnaître. Il ne faut pas qu'il se doute de mon petit commerce.

— Eh bien, un grand, dans les soixante ans au bas mot, très maigre, solide comme un chêne, moustaches épaisses de vieil officier ou de vieux bandit, une cicatrice coupant le front.

— Cela suffit; c'est même plus qu'il n'en faut.

Et, délibérément, Davidot entra dans la pièce, tendue de papier malpropre, éclairée par des quinquets fumeux, où, autour d'une longue table ovale, s'entassait la foule des joueurs, assis ou debout.

Ce petit homme, à la mise plus que modeste, n'était pas de ceux pour qui on se met en frais : à peine quelques-uns tournèrent-ils la

tête pour le regarder et bien vite se remirent à la besogne, tandis que le tailleur, de sa voix incolore, prononçait les arrêts du destin : « Rouge gagne et couleur. »

Davidot, en ponte émérite, avait tiré de sa poche une carte et une épingle; très sérieusement, il piqua les coups sortants. Puis, pour mieux voir, il élevait sa carte à la hauteur des lampes, suivant attentivement les arabesques des trous déjà forés. Ainsi, sans que personne prît garde à lui, il inspectait le public plus que mêlé : gaillards portant beau, employés faméliques, viveurs parcheminés, femmes plâtrées, dont les faces rageuses ou abêties s'illuminaient ou s'éteignaient selon la décision de la Fortune.

Le policier tomba en arrêt.

Dominant de la tête le groupe qu'il avait percé à coups de coude pour s'approcher de la table, un homme, mâchant ses moustaches, dardait sur le tas d'or ses yeux furieusement avides. Cheveux gris mais abondants, embroussaillés et rudes, traits forts où saillait l'ossature des temporaux et des mâchoires, cicatrice en plein front, ce joueur — maintenant plato-

nique — se tenait, les bras croisés, suivant les coups avec une attention fiévreuse. Masque de brigand ou de damné.

Cette fois, Davidot fut moins maître de lui et peu s'en fallut qu'il criât le nom qui lui monta aux lèvres. Le capitaine Laverdière ! Certes, il le reconnaissait bien, ce bâtard de noblesse, ayant fait depuis la Révolution tous les métiers déshonnêtes : espion, brigand de grande route, agent de Fouché, bretteur et assassin à l'occasion. Davidot l'avait vu cent fois rôder en ces bas-fonds de vice et de misère, où il ne lui apparaissait plus que comme une sorte de figurant sans rôle précis, quelque chose comme un retraité du crime.

Il avait donc repris du service actif?

A ce moment, l'homme que Davidot affublait du nom de Laverdière jeta d'un geste brusque un louis sur le tapis. Il était facile de voir que c'était un va-tout patiemment ménagé. Les traits crispés, la bouche mâchonnante, il suivit de l'œil les cartes que tirait méthodiquement le tailleur de trente et quarante.

— Rouge perd et couleur, dit le Destin.

Laverdière proféra à pleine voix un juron

exaspéré. Puis, sans crier gare, fonçant en arrière comme un fauve qui recule devant l'épieu, il fendit la foule, qui protesta violemment contre cette brutalité de sauvage, mais en pure perte.

Talons tapants, il alla vers l'antichambre, jeta presque au nez de l'employé la fiche de son chapeau, se coiffa d'un coup de poing et dévala à travers l'escalier.

Davidot s'était élancé derrière lui. Le petit homme avait deux qualités : il était alerte comme un cerf et, de plus, léger comme une plume. Son pas n'éveillait aucun écho. Il glissait, d'ailleurs si petit, si fluet qu'il projetait à peine une ligne d'ombre.

Du reste, pourquoi Laverdière eût-il redouté d'être suivi?

Certes, il n'avait pas la conscience nette ; mais il croyait Laverdière bien enterré, bien oublié depuis que, sous l'avatar de Yaucroix, il continuait la série d'exploits que, sous des noms différents, il menait depuis si longtemps à travers le inonde î. Jusqu'ici, la fortune —

1. L'histoire de ce Laverdière a élé racontée par l'auteur dans le roman intitulé Reine.

qui se montrait rebelle à le gratifier de dons monétisés — du moins l'avait tiré sauf de toutes aventures, depuis les bagarres de la chouannerie, à travers mille dangers de potence, jusqu'aux batailles nocturnes en pleine rue ou en maisons plus ou moins habitées.

Chevalier d'industrie et de crime, le Vaucroix d'aujourd'hui — qui s'était en effet appelé le capitaine Laverdière, avait un instant repris son nom réel d'Hubert de Queyraz, pour le quitter encore et s'affubler de sobriquets de hasard, toujours guettant l'occasion, flairant de loin le profit possible, acquis n'importe comment — n'en était pas, du moins Davidot devait le croire, à redouter un petit homme maigriot et insignifiant, que le hasard jetait sur son chemin.

De fait, aussitôt dans le jardin mal éclairé, Yaucroix s'était un instant arrêté, s'adossant à un arbre, comme pour rasseoir son équilibre troublé. Il resta ainsi quelques minutes, immobile, sa haute taille se confondant avec le tronc noir. Puis il se mit en marche, assez lentement cette fois. Il se dirigea vers la galerie d'Orléans, mais n'y entra pas, longeant les bouti-

ques par derrière, vers l'issue de la cour des Fontaines, tourna par la rue des Bons-Enfants, inclina vers la rue Pierre-Lescot, qui le conduisit droit à la rue Froidmanteau.

Davidot ne s'étonnait pas : celui qu'il suivait était bien l'hôte nécessaire de ces ruelles sinistres, voies de prostitution et de meurtre, dans lesquelles se terraient, en plein centre parisien, les misérables de toutes catégories, hébergés par des logeurs louches et nourris par les prostituées bienveillantes aux. parias. Vaucroix s'allait sans doute encaverner dans quelqu'un de ces bouges, dont le seuil inquiétant faisait hésiter même la police. Il y avait du couteau dans l'air.

Davidot ignorait la peur. Il suivait toujours, tassé le long du mur, marchand de biais, contournant les coins obscurs, voyant dans la nuit et ne perdant pas un seul instant du regard le gibier poursuivi.

Vaucroix ne s'arrêta pas. Il bouscula même

une fille qui le pressait et ne répondit pas à ses

glapissements irrités. Pourtant, on eût dit qu'il

ne savait où il allait.

Il traversait d'un côté à l'autre sans néces-

site apparente, piaffait dans le ruisseau fangeux qui coupait la chaussée, ralentissait le pas, allait à un angle, s'arrêtait un instant, toujours sans se retourner. Plusieurs fois, Davidot dut se rejeter en arrière : il avait failli heurter l'homme, qui s'était brusquement planté sur ses jambes, comme immobilisé.

Maintenant, il roulait à travers les ruelles du Carrousel, labyrinthe où on eût pu imaginer qu'il se perdait, tant son parcours était bizarre : de la rue du Carrousel, il remontait subitement à la rue de Chartres, coupait l'impasse de Rouen, enfilait le cul-de-sac Matignon pour, un instant après, virer de nouveau vers la place.

Davidot s'étonnait de ce manège. Sans doute, il avait donné rendez-vous en ces parages à quelque gueux de son espèce, qu'il ne trouvait pas. C'était la seule explication plausible. Davidot, esprit logique, n'admettait pas la fantaisie pour elle-même. Cela l'inquiétait pourtant. Il craignait que la bête chassée disparût dans quelque trou.

Aussi fût-ce avec un soupir de soulagement qu'il vit Yaucroix, ayant enfin pris évidemment un parti, s'engager, hardiment cette fois, sur

la place du Carrousel. C'était sans doute l'affirmation d'une résolution , longuement combattue et dont ces méandres symbolisaient les hésitations.

A cette époque, une rue dite des Orties bornait le Carrousel au long du quai du Louvre. Vaucroix l'atteignit, la suivit jusqu'à l'angle de la grille et entra sur le quai. Davidot ne l'avait pas quitté d'une semelle, sa poursuite lui paraissant évidemment favorisée par la préoccupation du poursuivi, qui se souciait fort peu de ce qui se passait derrière lui.

Le pont Royal. Voilà qui était d'un hasard singulier. Il suivait justement le chemin qui ramenait Davidot chez lui. Il était peu probable cependant qu'il songeât à lui rendre visite. Cette idée invraisemblable de gueule de loup fit sourire le policier.

Vaucroix franchissait le pont, à grands pas, comme désormais sur de son fait. Il touchait certainement à son but, et Davidot aussi.

Cependant, ayant achevé la traversée, Vaucroix, à la grande surprise de son ombre, au lieu d'enfiler la rue du Bac ou le quai, alla droit à l'escalier de bois qui dévalait sur la

berge. La nuit était si noire que sa silhouette se confondait avec les ténèbres ambiantes.

Davidot, cette fois, eut peur de perdre la piste. Regardant en bas, du parapet, il ne

voyait rien bouger. Echouer au port eût été un désastre sans nom. Davidot, de son pas toujours muet, courut à l'escalier et le franchit d'un bond.

Mais à peine eut-il mis le pied sur la berge qu'il se sentit vigoureusement empoigné par les épaules, emporté vers le fleuve, puis, avant qu'il eût eu la force de pousser un seul cri, lancé dans l'eau noire.

Yaucroix n'avait , lui non plus , proféré aucune parole. Il resta les mains vides de son projectile improvisé, se penchant en avant, plaçant sa main au-dessus de ses yeux pour distinguer quelque chose. Rien ne remuait. L'eau était basse, et le limon charrié se noyait dans la teinte ténébreuse de la berge et de l'eau. Le policier avait dû rouler, de tout son poids, au fond. Les deux mains dans ses poches. Vaucroix remonta.

Brisée, mourante, Alise était rentrée chez elle. Pendant le trajet de l'Hôtel-Dieu à la rue de Beaune, Lacour n'avait pas desserré les dents. Elle ignorait même qu'elle ne fût pas seule. Elle ne pensait pas, ne voyait pas, ne se souvenait pas.

L'agent de M. Delavau l'avait conduite, en la soutenant, jusqu'à sa porte, puis, sans attendre un remerciement, il était parti très vite.

Alise, seule, s'était mise à marcher, allant

de la fenêtre à la porte, de la porte à la fenêtre,

dans un besoin instinctif de mouvement, comme

font certaines folles dans leur cabanon. Elle

tenait ses bras ballants, les mains crispées à sa robe. Pas une pensée ne se formulait dans son cerveau, où bruissait une sorte de grésillement tintant comme, aux oreilles des congestionnés, un écho affaibli de cymbales. Elle ne savait rien, ni le temps, ni le lieu, ni le passé, ni le présent. Rien ne vivait en elle que l'angoisse sourde d'une blessure.

Des heures passèrent ainsi, sans qu'elle les eût mesurées. Elle se retrouva à genoux devant la cheminée, le front appuyé au marbre froid. Ce fut sa première sensation — sentie — la rentrée dans la réalité, le réveil du soi. Où était-elle ? Pourquoi se trouvait-elle là et non ailleurs? Que faisait-elle? Qu'avait-elle fait?

Ainsi, plusieurs fois, elle se questionna sans pouvoir se répondre... Puis, soudainement, avec la rapidité d'une subite ouverture de volets qui laissent passer un flot de lumière, elle se remémora, elle comprit, elle sut !

Une nausée d'ineffable douleur la prit à la gorge. De terreur bientôt. Car, au moment même où s'évoquait en son imagination l'épouvantable face de la vieille moribonde, Alise ne

l'avait pas nommée de son nom... Elle avait pensé : « Celle que j'ai tuée ».

De cette nuit où sa raison vaguait depuis sa sortie de l'hôpital, l'idée de meurtre commis par elle jaillissait la première, blessante comme la lueur d'un éclair. Horrible surprise ! elle se sentait criminelle, d'une infamie qui s'affirmait en son esprit réveillé avec la netteté d'un arrêt rendu.

Elle avait tué madame Benoît! Elle avait commis un meurtre, elle, elle aussi! De l'horreur que lui inspirait cette accusation dont elle se frappait elle-même, le souvenir de son mari surgit, suite logique. En cet enchaînement se lia toute la série de ses souvenirs, avec, à chaque issue, un crime. Elle resta à genoux, la tête dans ses mains, sanglotante.

Mais que Gaston fût coupable, c'était le fait inéluctable, indiscuté, et, par cela même, cette pensée lui était moins douloureuse, moins surprenante en quelque sorte que ce sentiment de sa propre indignité, et le choc fut si violent qu'instinctivement, les mains en avant, comme pour se défendre, Alise s'écria :

— Ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vrai !

De tout son être, la protestation jaillissait, comme un hoquet de conscience, dénégation formelle, honnête, irritée.

Non, ce n'était pas vrai. Elle avait trop profondément ancrée en elle la sincère compréhension du bien et du mal pour accepter sans la discuter pied à pied l'imputation atroce que lui jetait non sa raison, mais sa fièvre.

La lucidité de son jugement ne s'obscurcissait que lorsqu'il s'agissait de Gaston. L'amour troublait sa vision cérébrale; mais ici, c'était elle, elle seule qui était en jeu. Avec effort, elle se rappelait tout, les moindres détails, depuis son entrée dans le cabinet du juge d'instruction jusqu'à la minute suprême, jusqu'à ce cri d'agonie qui l'avait percée comme une lame, jusqu'à ce heurt inattendu qui l'avait frappée, à cette riposte instinctive, toute de défense irraisonnée, « réflexe », aurait dit un physiologiste, dont elle n'avait pas la responsabilité. Elle n'avait pas voulu ce mouvement, tout de protection d'elle-même contre un danger incompris. Et puis était-il réel que ce fût ce geste de répulsion, de réaction qui eût causé la mort de cette malheureuse?

Elle regardait ses mains, si petites, si faibles, comme pour les interroger. Non, elles n'avaient pas tué ! Et cependant Alise n'osait pas s'absoudre tout à fait. Elle avait conscience de la tension de volonté, de lutte qui tout à coup s'était accomplie en elle au moment où elle avait cru que la moribonde allait prononcer le nom de son mari. En cette seconde, elle l'avait haïe, maudite, menacée, violentée de toutel'énergie de son être. Elle avait voulu qu'elle se tût. Est-ce que la volonté peut être meurtrière? En l'ébranlement de tout son organisme, il y avait un chancellement de logique : le raisonnement commencé ne s'achevait pas, se perdant en une syncope cérébrale.

Cependant, peu à peu, une conclusion s'imposait; elle ne voulait pas la formuler d'abord, tant il lui semblait qu'elle impliquât sa propre criminalité par la joie même qu'elle sentait naître en elle. Elle éclata. Cette femme étant morte, Gaston était sauvé. Cela, c'était la réalité, et, quand, de l'obscurité où elle se débattait , cette lumière se dégagea , il lui sembla être soudain enveloppée de chaleur, de vie, de résurrection.

Sauvé!... Mais certes! Là, dans ces révélations possibles, gisait le danger le plus grand, le seul. Cette bouche muette, c'était la sécurité reconquise, c'était l'impunité assurée...

L'impunité!... En prononçant mentalement ce mot, Alise se sentit une amertume aux lèvres. Maintenant qu'elle s'était elle-même un instant soupçonnée d'un crime, elle comprenait mieux l'horreur de l'avoir réellement commis. Mais cette révolte fut courte. La possession d'amour bien vite la ressaisit. Gaston était sauvé... Elle ne discutait plus... Elle le reverrait, elle se retrouverait auprès de lui, sans jamais, plus jamais agoniser en ces affres d'épouvante. Il serait libre... Elle lui dirait... 43h non ! elle ne lui dirait rien.

En cette âme complexe d'honnête femme tjue l'amour seul déséquilibrait, la normalité du bien prenait à chaque instant sa revanche. Est-ce que jamais elle aurait le courage de s'avouer instruite du passé? Et, à supposer qu'il ne rougît pas devant elle, est-ce qu'elle pourrait, elle, ne pas mourir de honte?

Ils vivaient ainsi, et, entre son amour et le passé, son énergie de femme élèverait une

muraille qui jamais ne tomberait. Qui sait si elle n'oublierait pas? Et pourtant, depuis qu'elle avait vu la mourante de l'hôpital, elle devinait que toujours la hanterait ce spectre, et, auprès, la tête pâle de Neuilly...

Elle souffrirait... Eh bien, voilà tout!

En fait, l'œuvre à laquelle elle s'était vouée était achevée. Elle ne redoutait plus rien. Davidot pouvait chercher, et, avec lui, tous ses rivaux de police : nul indice ne les guiderait plus. La morte ne dénoncerait pas. C'était le fait acquis.

Essayant de jouir de cette victoire, Alise s'était contrainte à rentrer dans la vie ordinaire. Elle était allée passer quelques heures auprès de madame Davidot , et , indulgente maintenant pour celui qu'elle ne craignait plus, elle lui avait longuement parlé de son fils, invoquant son indulgence et sa pitié.

La vieille femme ne répondait pas, l'examinant à la dérobée , inquiète de comprendre pourquoi Alise plaidait cette cause perdue.

— Est-ce que vous avez peur qu'il vous fasse du mal? demanda-t-elle.

— A moi? fit Alise, frissonnant à l'idée de

s'être involontairement trahie. A quel propos?

— Grâce au ciel, je n'ai rien à démêler avec la police.

— Pourtant, reprit madame Davidot, s'il fallait vous défendre contre lui, vous savez, je suis là...

Alise s'était tue. Est-ce que cela se voyait sur son visage qu'elle était la femme d'un assassin? Les heures passèrent. Alise rentra dans sa chambre, alluma la lampe et se mit à broder. Il y avait deux jours que Gaston ne lui avait écrit. Elle souffrait de ce silence, mais elle préférait n'avoir pas à lui répondre. Puis chaque jour qui passait assurait sa sécurité. Elle avait juré d'être patiente, elle tiendrait sa parole.

On frappa.

Alise regarda la porte, comme si elle eût essayé de voir à travers le panneau quelle forme allait revêtir l'inconnu dont elle se méfiait. Peut-être le laquais de Gaston. Cette fois, elle l'interrogerait.

On frappa de nouveau, plus fort.

Elle ouvrit et recula avec un geste de terreur.

Car elle reconnaissait cet homme à face patibulaire qu'un jour son mari avait ramené chez elle... Et quel jour!

— Vous, vous ici? fit-elle en frissonnant, Que voulez-vous?

Lui, Vaucroix ou Laverdière, sans même porter la main à son chapeau, le masque creux, la bouche tordue, le regard féroce sous ses sourcils en broussailles, entra brusquement, repoussa la porte d'un coup de pied et, d'un ton brutal :

— Clairac est là? demanda-t-il.

Alise sentait qu'elle chancelait : cela, c'était le passé qui reparaissait, ce passé qu'elle croyait mort, avec cette femme, là-bas, à l'hôpital.

Et puis, quoiqu'elle ne fût pas peureuse, elle reculait devant cette carcasse de bandit dont la voix rauque avait des rudesses menaçantes.

Pourtant, elle répondit, balbutiant :

— M. de Clairac, mon mari, est absent.

— Absent?... Sorti?... C'est bien; je vais l'attendre.

Et, sans souci de sa grossièreté, il se laissa

tomber sur un fauteuil, qui craqua sous cette

ossature de titan.

Alise, un instant, le considéra, recouvrant son sang-froid. Ainsi, c'était cet homme qui avait été pour Gaston un éducateur de crime... qui l'avait jeté hors du droit chemin!... Une colère montait en elle, le besoin de cracher son mépris au visage de ce misérable, de se venger sur lui de toutes les tortures subies... Ah! si elle pouvait lui faire expier, à cet assassin, le crime odieux, lâche, dont il avait fait partager la responsabilité à un inconscient! Et il avait l'audace de reparaître, de la venir insolemment braver jusque chez elle ! Elle regardait cette face hideusement ravagée par la débauche, ces vêtements dépenaillés en des rôderies ignobles, ces bottes souillées de toutes les boues, et, en sa mémoire de femme, elle évoquait Gaston, si beau, si élégant, avec ses délicatesses de gentilhomme... C'était cela qui avait failli perdre celui qu'elle aimait!... Elle saurait bien le défendre, le reconquérir! Elle se jetterait résolument entre lui et ce bandit...

11 y avait eu un silence que Yaucroix n'avait pas troublé, faisant tourner ses pouces avec une nervosité impatiente qu'il ne cherchait pas à dissimuler.

— Je vous ai dit, monsieur, reprit nettement Alise, que mon mari était absent... Il est inutile de l'attendre : il ne rentrera pas.

Vaucroix bondit sur son fauteuil, et, la regardant bien en face :

— Pourquoi ce mensonge?... Qu'il soit où il voudra, il rentrera toujours, cette nuit, demain...

Alise eut un redressement de dignité :

— Je ne mens pas, n'ayant jamais menti... Je vous affirme que mon mari est en voyage, pour plusieurs jours.

— En voyage! fit l'homme en s'esclaffant... A d'autres, ma petite ! Il a trop de liens qui le tiennent par Ja patte... Si vous croyez cela — et, après tout, c'est possible, — » vous êtes par trop niaise et vous vous en laissez conter de toutes les couleurs...

Ce ton de familiarité bourrue, avec je ne sais quelle nuance protectrice, irritait davantage la jeune femme, qui répliqua presque durement :

— En tout cas, ce sont là mes affaires et non les vôtres... Une dernière fois, je vous dis que je suis seule ici, que je n'attends mon

mari ni ce soir ni demain... et que, par conséquent...

Elle avait pris la lampe et marchait vers la porte daus une intention non équivoque de congé.

— C'est-à-dire , fît Vaucroix en se levant, qu'à parler plus clairement vous me mettez à la porte...

— Monsieur...

En ce moment, malgré toute la répugnance que lui inspirait le personnage, il ne lui déplaisait pas qu'il fût venu. C'était le dernier adversaire qui se dressait devant elle, et, à son jugement, le moins dangereux de tous.

Yaucroix la regardait. En somme, ayant beaucoup vécu, il était assez bon juge des physionomies. Décidément, celle-ci ne mentait pas. Clairac avait conté quelque bourde pour expliquer une fugue. Mais la situation ne permettait pas à Vaucroix de se payer de cette monnaie.

— Soit! dit-il. En voyage, donc, quelque part... Où?

Alise eut l'intuition rapide de ce fait impossible : cet homme allant relancer Gaston chez son protecteur.

— Je ne sais pas où est mon mari, déclarat-elle, la tête haute comme pour donner plus d'assurance à son mensonge.

Vaucroix sembla réfléchir un instant : puis, du ton le plus naturel du monde :

— Je craignais cela, dit-il; aussi j'avais préparé une lettre : il est urgent qu'il la reçoive... Vous voudrez bien la lui faire parvenir, n'estce pas?...

Il avait tiré un papier de sa poche.

Les pièges les plus grossiers sont les meilleurs. Alise ne réfléchit plus à sa dénégation, et, croyant se débarrasser de son répugnant visiteur :

— Je m'en charge, dit-elle : vous pouvez compter sur moi...

Vaucroix éclata de rire :

— Et il n'y a qu'un instant vous ne saviez pas où il était!... Voyez-vous, ma petite, avec les vieux loups comme moi, vous n'êtes pas de force. Donc, ajouta-t-il en approchant son visage de celui de la pauvre femme, je veux, vous entendez bien, je veux voir votre mari... tout de suite... sinon...

— Vous m'assassineriez... peut-être? dit froidement Alise.

Le mot lui était échappé) involontairement : toute son horreur intime avait fait explosion dans ces quelques syllabes, grosses de sousentendus.

— Ah! ah! fit l'homme, reculant d'un pas. Nous connaissons donc l'histoire? L'imbécile! Raconter ses affaires à une femme!... Enfin, voilà qui vaut mieux : on peut causer le cœur sur la main...

Alise avait compris son imprudence; elle essayait de se défendre :

— Que voulez-vous dire? Je ne sais rien... Si je vous ai dit cela, c'est que vous me parliez d'un ton si menaçant...

Elle s'enferrait.

— Pas de phrases... vous perdez votre temps et me faites perdre le mien, qui est fort précieux, je vous le jure... Si j'ai besoin de parler à Clairac, et sans retard, c'est justement à propos de l'affaire, de l'aventure en question : nous avons, ajouta-t-il en se passant la main sur le cou d'un geste significatif et cynique, des intérêts communs sur lesquels il serait de mauvais goût d'insister. Dites-moi où je le peux joindre... Je n'ai pas envie de le compromettre,

soyez-en bien sûre; un bout d'adresse, et je vous tiens quitte du reste...

Alise, justement défiante, se serait laissé tuer plutôt que de le satisfaire.

— Je n'ai pas cette adresse, dit-elle énergiquement, et ne puis vous la donner...

Elle croyait à un élan de fureur qu'elle s'apprêtait à soutenir.

Vaucroix resta très calme :

— Ecoutez-moi.... Je pourrais, en vous serrant le cou de ces deux mains-là, vous contraindre à parler... Vous n'appelleriez pas au secours, vous savez bien pourquoi... Mais je suis un homme raisonnable et qui répugne aux grands moyens : j'aime mieux raisonner. Vous croyez servir votre mari, vous le perdez... Comment? C'est bien simple. Vous savez — ne dites pas le contraire — que votre mari et moi, nous avons fait une... opération... dangereuse et qui n'a qu'à moitié réussi : quelques cents louis chacun... Ce n'était qu'une bouchée de pain... J'ai les dents longues, et puis il y avait trop longtemps que j'avais faim; bref j'ai mordu à même... Comme cela filait trop vite, j'ai voulu me rattraper : j'ai

joué. J'ai perdu tout. Je suis sans un sou

vaillant.

» Je ne viens pas reprendre à Clairac ce qui est à lui. Il Ta gagné, c'est bien. Mais je sais qu'il ne voudrait pas, qu'il ne pourrait pas me laisser en cet embarras. Je ne l'ennuierai pas longtemps d'ailleurs. J'en ai assez de Paris... et puis l'air peut y devenir mauvais à respirer. Je veux me mettre au vert n'importe où. Pour cela, il me faut quelques louis. A qui les demander sinon à mon excellent ami Clairac? Il m'en voudrait d'avoir songé à un autre. Yoilà qui est compris. Si, d'aventure, il refusait — ce n'est qu'une hypothèse impossible — je lui expliquerais que, mourant de faim, je risque fort d'être ramassé sur la voie publique... par la police, qui est très indiscrète de sa nature et s'amuserait à fouiller dans notre sac à malices. Je dis « notre », vous m'entendez bien? Inutile d'insister, n'est-ce pas? C'est dix louis qu'il me faut. Je suis modeste. Donnezles-moi... et bonsoir. Que Clairac soit au ciel ou en enfer, je ne m'en soucie point. L'argent?

Pour accentuer sa péroraison, il tendait vers

Alise sa main toute ouverte, cette main d'étrangleur où les muscles faisaient cordes.

Pourtant, à mesure qu'il parlait, Alise éprouvait la sensation d'une détente générale.

Il ne voulait que de l'argent. Il promettait de partir, de disparaître. Dix louis... Mais elle ne les avait pas. A peine quelques écus parcimonieusement amassés, conservés pour une suprême crise. Elle alla vivement au bureau qui avait naguère appartenu à son père et, ouvrant un tiroir :

— Voici tout ce que je possède, dit-elle. Prenez-le.

Elle lui présentait dans la paume de sa petite main une trentaine de francs. D'un coup sec, il les fit sauter en l'air :

— Décidément, vous entendez vous moquer de moi. Une dizaine d'écus, un os à un chien pour qu'il ne morde pas! Et puis dehors. Pas de ça, s'il vous plaît. De l'argent; il y en a ici, je le sais, de bons doubles louis dont on peut tirer un excellent parti. J'en veux ma part. Allons, pas de jérémiades, exécutez-vous ou je jure Dieu que je casse tout ici jusqu'à ce que j'aie mis la main sur le magot.

De son poing monstrueux, furieusement levé, il semblait vouloir tout écraser autour de lui.

Malgré toute son énergie, Alise était femme : elle eut la vision soudaine de Neuilly, des deux femmes assassinées, et, d'un mouvement instinctif, elle courut à la fenêtre, pour l'ouvrir, pour appeler au secours peut-être. Elle regarda dans la rue, songeant à quelque passant dont elle pourrait réclamer l'aide.

Mais, soudain, elle poussa une exclamation sourde.

En face de la maison, sur le trottoir, deux hommes se tenaient immobiles, attentifs.

De ces deux hommes l'un fut immédiatement reconnu par elle : c'était Lacour, le policier, qui, lui aussi, suivait la piste qu'il avait choisie, surveillant la maison de celle qui avait eu si grand'peur des révélations de la femme Benoît.

Alise avait compris. Sans voix, elle se tourna vers Yaucroix et l'appela d'un geste énergiquement répété.

Lui ne se souciait guère de cette pantomime. Il s'entêtait dans son idée très pratique : il lui fallait de l'argent : voilà tout.

Elle murmura d'une voix à peine perceptible ce seul mot : « La police ».

Vaucroix le saisit au passage. Etouffant un juron, il s'approcha d'Alise, regardant à son tour dans la rue.

— Les gredins! fît-il.

Alise ramassait les écus qui avaient roulé à terre :

— Prenez cela, disait-elle, et fuyez, fuyez bien vite... Yous aurez de l'argent, je vous le jure. J'écrirai à mon mari, je lui expliquerai tout!

— Partir, maugréait Yaucroix, indécis, c'est facile à dire. Mais si ces gredins me guettent?... Je sais bien que je suis solide et que je les bousculerai de la belle façon... mais combien sontils?... Ils m'ont suivi, les gueux! Je croyais pourtant bien avoir guéri l'un d'eux du péché d'indiscrétion.

— Ecoutez, dit Alise. Je sais un moyen. En haut de l'escalier, il y a une fenêtre donnant sur un large chéneau... On pourrait atteindre les toits voisins.

Un jour, hantée de l'idée d'une arrestation possible de son mari, elle avait examiné cela...

Mais Vaucroix eut un geste de protestation : — Merci... pour me casser le cou!... J'aime

encore mieux cogner...

Il avait fourré les pièces d'argent dans son gousset.

— Je m'en vais... Mais prenez-y bien garde : pris ou non, je ne veux pas qu'on me tire aux jambes. Voire mari — je vous dis ça entre nous — se moque de vous et de moi. Il fait le mirliflor auprès de quelque donzelle. Moi, je suis à ras... qu'il me tire du bourbier ou tant pis pour lui... sur la place de Grève, quand il y en a pour un, il y en a pour deux.

Alise, tout à son épouvante, n'entendait pas. Le dernier mot seul la fît tressaillir.

— Puisque je vous dis que je réponds de lui!... Mais fuyez, je vous en conjure... ne vous faites pas prendre. Avez-vous une arme?...

— J'ai ça, dit l'homme en tendant ses mains énormes.

Il marcha résolument vers la porte, que la jeune femme ouvrit. Elle se pencha sur l'escalier :

— Tout est calme, dit-elle. Allez, allez vite! D'un geste de lutteur, Vaucroix retroussa

ses manches. En fait, deux hommes ne lui faisaient pas peur. Pour plus de précaution, il plongea dans sa poche une main qui reparut armée d'un couteau. Puis, hardiment, il se mit à descendre.

Mais, au même instant, un pas retentit sous le vestibule : quelqu'un montait.

Alise, qui, haletante, s'était penchée sur la rampe, sa lampe à la main, reconnut Davidot :

— Mon Dieu! il est perdu, cria-t-elle.

Et elle se précipita dans l'escalier, saisit Vaucroix par le bras, le contraignant à s'arrêter, à remonter, lui disant :

— Je vous dis que vous allez être pris... Venez, venez...

Vaucroix, étonné, ahuri, ne résista pas. Les hommes les plus forts ont de ces stupeurs soudaines.

Mais Davidot, lui aussi, avait entendu les mots prononcés par Alise.

Fangeux, méconnaissable, car il émergeait de la boue de la Seine, où Vaucroix l'avait précipité tout à l'heure — exaspéré de s'être laissé rouler comme un débutant — il avait cru suivre et n'était qu'entraîné — honteux de lui-

même et furieux de revanche, Davidot avait bondi en avant et avait reconnu — il la connaissait, certes, bien! — la silhouette du misérable.

Alors, en un élan fou, il s'était lancé à sa poursuite.

Mais Alise avait de l'avance. Elle aussi était en proie à une de ces excitations nerveuses qui décuplent les forces : elle attirait à elle Vaucroix, désorienté, pris cette fois d'une terreur insensée et qui la suivait à travers l'escalier à enjambées formidables.

Et tous trois, en cette galopade effrénée, franchirent le palier du premier, du second étage, arrivèrent sous les toits, le premier groupe ayant toujours une avance de quelques mètres.

Arrivée au carré d'en haut, où une fenêtre basse, presque jamais ouverte, s'enfonçait entre deux pans de mansarde, elle se jeta sur l'espagnolette et, d'un tour de poignet, la fit jouer.

Un trou noir s'ouvrit sur le ciel sans étoiles.

Yaucroix, malgré lui, eut un mouvement de recul.

Mais la tête de Davidot apparut : c'était une question de secondes.

— Mais fuyez donc ! cria Alise.

Et, de sa petite main, où elle sentait des muscles de fer, elle poussa le bandit sur la terrasse extérieure.

L'homme disparut. Elle ferma la fenêtre. Davidot était là. Il se jeta vers l'issue. Mais Alise, lâchant la lampe qui s'éteignit, s'accrochait à l'espagnolette, sur laquelle elle appuyait de toute sa force. Les mains du policier s'abattirent sur les siennes, et c'était là, dans ces ténèbres, une lutte muette. Les doigts broyés d'Alise lâchèrent prise. Davidot ouvrit la fenêtre et s'engagea sur le chéneau.

Alise gémissait :

— Non, non, par grâce! ne l'arrêtez pas! Elle s'était accotée au mur, étourdie, n'ayant

même plus l'énergie de protester, de supplier.

Quelques minutes s'écoulèrent. Puis l'ombre de Davidot reparut, plus noire que les ténèbres. Il était seul.

Alise le vit, comprit et laissa échapper un cri de triomphe.

Alors, Davidot, à tâtons, la saisit par le poignet et la força de redescendre.

Elle ne résistait pas, trébuchant, ne gardant son équilibre que par miracle, mais éprouvant, de par la brutalité qu'elle subissait, la joie immense de se dire que Yaucroix n'était pas pris et ne parlerait pas. C'était dans l'étourdissement de cette quasi-chute une jouissance de triomphe quand même. En dépit de tout, contre tous, Gaston, son Gaston était sauvé...

— Votre mari est un des assassins de Neuilly.

Ces mots horribles étaient proférés par Davidot, qui l'avait poussée dans la première pièce de son appartement, l'avait jetée à genoux et, penché vers elle, continuait :

— J'étais trop niais aussi! Comme vous deviez vous moquer de moi ! Je ne voulais rien entendre, rien comprendre... Votre mari était le neveu de madame de Versannes... Déshérité d'avance... je ne devinais pas qu'il avait voulu voler la part qu'on ne lui donnait pas... Vous connaissiez la femme Benoît... et vous vous seriez bien gardée de l'avouer, car c'est

grâce à elle que vous et les deux assassins vous vous êtes introduits dans la maison...

— Non... non... gémit Alise.

— Vous niez... Attendez... On a voulu me tuer tout à l'heure. Ce misérable (Laverdière, Vaucroix, n'importe son nom) m'a précipité dans la Seine... Je l'en remercie, car, dans le limon ignoble où ma chute s'est arrêtée, j'ai retrouvé la robe que vous portiez au jour de l'assassinat... et, dans ses plis, les doubles louis volés... Niez donc!... La robe s'est déchirée aux plantes du parc, et j'ai le lambeau... Ah! madame Alise de Clairac, hypocrite et criminelle... en faisant évader le brigand de làhaut, vous croyiez vous sauver! Vous vous êtes perdue!... Je ne m'étonne plus que vous eussiez si grand mépris des mouchards... Eh bien, oui, je suis un mouchard, je fais la chasse aux meurtriers... et, quand je les tiens, je ne les lâche plus...

Le policier se grisait de son succès; la pensée que cette petite femme l'avait joué le rendait féroce.

— Allons, debout, dit-il. Nous allez me suivre, vous d'abord... Pour les autres, pour

Clairac surtout, c'est une affaire d'heures. J'ai le temps. Debout! vous dis-je... Ne me forcez pas à vous mettre les menottes.

Alise avait tout entendu : Gaston était perdu. D'elle-même elle se souciait bien, en vérité, Mais lui! lui! C'était elle qui l'avait trahi, livré! Supplier cet homme? Inutile. Sa passion de police était un engrenage où tout s'écrasait.

Cependant, reculant devant une brutalité suprême et jugée inutile en raison de la faiblesse de cet être, à qui toute résistance était inutile, Davidot, sans violence, l'aidait à se relever.

Alise tenait ses veux à demi fermés, ses lèvres serrées; son visage était d'une pâleur livide, avec, aux pommettes, deux points de feu.

Elle fit un pas dans la chambre, comme pour reprendre son équilibre. Et, dans ce mouvement, si naturel que Davidot ne devina rien, elle s'était rapprochée de la porte. Soudain, elle l'ouvrit, courut à travers le palier jusqu'à la chambre de madame Davidot, s'y précipita et, se jetant sur le lit, étreignit la vieille femme, criant :

— Il veut tuer mon mari, comme il a tué votre fils... Sauvez-moi... sauvez-le...

Davidot avait couru derrière elle. Il étendit les bras pour la saisir; mais sa mère, enveloppant la jeune femme de ses deux mains, dit :

— Je te défends de la toucher... entends-tu, maudit?

— Ma mère, dit Davidot, pâle, les dents et les poings serrés, le mari de cette femme est un assassin... et elle est sa complice...

— Non, non, il ment, je vous jure qu'il ment... Vous le savez bien, vous, que, quand il hait quelqu'un, il l'accuse et le tue...

— Misérable femme ! cria Davidot.

Pourquoi ne la saisissait-il pas? Pourquoi,

alors qu'il n'avait que le bras à étendre pour la tenir en son pouvoir et la traîner dehors, pourquoi restait-il immobile? C'est qu'entre cette femme et lui il y avait la main de sa mère, cette main qu'il eut fallu toucher et qui opposait à sa colère de justicier une barrière infranchissable.

Alise avait bien choisi son lieu d'asile : Davidot reculait devant le sacrilège. Qu'allait-il faire! Il ne pouvait pourtant pas laisser cette

femme s'échapper. C'était déjà trop que le Vaucroix se fût évadé, là-haut, dans la nuit, par les toits, où il n'avait pu le poursuivre. Mais celle-ci, il la tenait. L'idée d'une complaisance, d'une forfaiture n'apparaissait même pas dans son cerveau. Le devoir était là, grandi de 1 âpre orgueil du succès.

— Ma mère, dit-il, vous êtes une honnête femme. Yous avez une juste horreur du crime. Je vous adjure, je vous supplie de ne pas intervenir...

Mais Alise, s'écartant un peu, avait plongé ses regards dans ceux de la vieille femme. Ses lèvres s'étaient agilées ; elle n'avait pas parlé, et pourtant cette supplication, qui était en même temps une suggestion, le rappel d'une pensée, déjà agitée entre elles, d'une défense éventuelle, madame Davidot la comprit.

Elle desserra ses bras, repoussant un peu Alise. Celle-ci ne crut pas qu'elle était abandonnée. Entre ces deux femmes, une intuition se communiquait.

— David, dit doucement la malade, viens tout près, tout près de moi.

C'était d'une voix de mère qu'elle lui parlait,

de cette voix que, depuis si longtemps, il n'avait pas entendue. De ses mains décharnées, elle attira sa tête contre ses lèvres, et elle parla, regardant, au-dessus de lui, Alise, qui joignait les mains, espérant avoir deviné et la suppliant d'aller jusqu'au bout de son sacrifice. Sublime comédienne, la mère, pour faire pièce au mouchard, qu'elle détestait, parlait d'oubli, de pardon. Qu'il lui jurât, du fond du cœur, qu'il n'était pas coupable de la mort de son frère, elle le croirait. Ce serait fini, fini à jamais. Pour la première fois, elle formulait la terrible accusation, et Davidot, oubliant tout, sentant s'alléger le poids qui, depuis des années, pesait sur lui, répondait dans toute la sincérité de sa conscience, se défendait, cherchait à prouver. Elle secouait la tête, doutant.

— Mais quels serments te faut-il donc, mère adorée? Non, non, je n'ai pas commis cette infamie.

— Si tu veux que je te croie, sois bon. Il faut que je sache, que je voie que tu ne sacrifies pas tout à ce que tu appelles ton devoir...

— Ma mère ! . . .

— Sinon, je croirai que c'était aussi ton

devoir autrefois et que tu lui as sacrifié ton frère. Ah! tu comprends, je veux bien avoir foi en toi, mais il me faut un gage.

Et, posant ses lèvres sur le front de son fils, elle dit :

— - J'aimerais tant à pouvoir t'aimer!

En une sorte d'emportement, Davidot saisit à deux mains la tête de sa mère et embrassa ses cheveux blancs à pleines lèvres. Il pleurait et resta ainsi un instant, se baignant pour ainsi dire dans cet effluve maternel qui les pénétrait.

— Alors tu sauveras cette pauvre femme, tu sauveras son mari?

Il frissonna. C'était un marché. Encore une fois, toute sa probité, toute sa passion professionnelles se révoltèrent. Mais la mère, qui sentait la résistance et la voulait vaincre, lui dit en souriant :

— Donne-leur vingt-quatre heures... là, veux-tu? Tu resteras auprès de moi pendant ce temps-là... Nous causerons. Tu me soigneras et tu m'embrasseras.

Elle triompha.

— Oui, dit-il tout bas.

Alise n'avait pas bougé : c'était la vie de

celui qu'elle aimait qui se jouait en cette

minute suprême.

Davidot se redressa :

— Vingt-quatre heures , soit. Ecoutez , madame. Je vous laisse libre. Partez. Vous savez où est votre mari, comme je le sais moimême. Emmenez-le : qu'il parte. Disparaissez. Vous avez plus que le temps. J'ai promis : je tiendrai ma parole.

— Oh! merci, merci! madame, s'écria Alise; croyez-le : c'est bien vrai, allez, qu'il n'a pas commis de crime... pas plus que moi-même...

— Assez! interrompit Davidot. Je vous ai dit de partir... Ne me tentez pas; il me tarde d'être seul...

— Alise, dit madame Davidot, embrassezmoi, vous aussi.

Et, quand la jeune femme fut près d'elle, la malade lui glissa une bourse qu'elle venait de prendre sous son chevet, argent grapillé sou à sou sur la bourse de son fils.

Alise ne refusa pas : elle se souvenait qu'elle avait donné à Vaucroix jusqu'à son dernier écu.

— Adieu, fit-elle après avoir baisé pieusement le front de celle qui la sauvait.

Davidot, devant la fenêtre, tournait le dos : il se défiait de lui-même. Et, quand il entendit la porte se refermer, il poussa un long soupir.

C'était bien maintenant qu'il avait trahi !

Il courut vers le lit de sa mère :

— C'est bien vrai, dit-il en l'enveloppant de son regard désolé, c'est bien vrai que tu me crois?...

Les yeux de la vieille femme cherchèrent, au mur, le portrait de son fils mort, comme pour lui demander pardon de son mensonge, et elle dit :

— Oui, David.

Par un matin blafard, à travers une pluie fine faite de brouillard dilué, le coucou de Villeneuve-Saint-Georges, sous l'impulsion d'un cheval effroyablement maigre, que doublait un cheval étique, tous deux caressés plutôt que fouettés par le conducteur, dodelinant de partout, au grand dam de ses deux compagnons de banquette, se cahotait, lent et comme poussif lui-même, sur le chemin planté d'ormes, large de trois mètres au plus, qui suivait la rive droite de la Seine à la sortie de Charenton. La route, trop étroite, était enclavée, entre deux talus, que les dernières inondations avaient

délavés et réduits à l'état de boue noirâtre,

dans lesquelles, à tout instant, les roues s'engravaient. La voiture, avec un gémissement, haussait le dos et se tordait les hanches comme un grand corps désossé.

Alise était allée d'abord au Plat d'Etain, rue Saint-Denis. C'était par là que Clairac lui avait dit devoir partir pour Yalenton.

Mais elle n'avait pas trouvé ce qu'elle cherchait : Valenton dépendait des services de banlieue et n'était pas desservi par ce poste central, réservé aux grandes lignes. Elle avait eu, d'ailleurs, grand peine à faire comprendre où elle allait. Ce nom de Yalenton ne figurait pas sur le livre des postes. Pourtant, elle était bien sûre de ne pas se tromper. Enfin, un interlocuteur de hasard avait pu la renseigner. Il fallait se rendre à la place Saint- Michel.

Il était près de onze heures du soir quand Alise trouva, au coin de la rue Suger, une grande auberge, rendez-vous de rouliers et de maraîchers , d'où partait le coche de Villeneuve-Saint-Georges, qui passait, lui affirmaiton, à une petite demi-heure de Valenton. Seulement, il ne se mettait en route qu'à cinq

heures du matin. Si elle demeurait trop loin, elle pouvait attendre dans le bureau.

Autour de la salle étroite et longue, les bancs étaient encombrés : voyageurs étendus, paquets entassés. Alise avisa un petit coin vide et s'y blottit. En cette nature vivace , une incroyable volonté de patience s'affirmait. Elle ne voulait pas rentrer chez elle. C'était fini : elle était partie sans pensée de retour. Son but, son avenir, c'étaient Gaston. Où il irait, elle irait. Jamais elle n'avait senti plus profondément implanté en elle le lien qui la rivait à lui... Il n'était pas seul coupable : elle l'était avec lui, autant que lui. Davidot avait raison : elle était sa complice, puisqu'elle n'avait pas la puissance de l'accuser, de le condamner. Pour la vie, dans le bien comme dans le mal, elle était à lui, elle était lui.

Elle le rejoindrait au matin. Ils fuiraient tous deux. Où il voudrait. Davidot, d'ailleurs, elle en avait la conviction, ne les traquerait pas. Il y avait en France des coins où l'on pouvait se terrer. S'il le fallait, on s'expatrierait : le monde est grand.

Dans le coin sombre où elle s'était tapie, elle

gardait les yeux grands ouverts, ne sentant pas sa fièvre, raidie dans une immobilité que rien ne troublait, ni les heurts de la porte souvent jetée avec violence, ni les appels des conducteurs aux voyageurs d'autres destinations. Elle tenait ses mains croisées sur ses genoux, les pieds joints, la tête droite, dans une attitude hiératique.

Elle n'avait pas besoin de faire effort pour ne pas faiblir. Elle ne dormait ni n'éprouvait le besoin de sommeil. Toute sa vitalité se concentrait dans l'activité de son amour, dans le devoir qu'il lui imposait. Et , ce dans milieu bizarre, dans cette atmosphère où passaient des relents d'eau-de-vie et de tabac, elle avait une jouissance à se sentir plus seule, plus insurveillée, plus en sûreté qu'ailleurs.

La nuit se passa ainsi, sans qu'elle bougeât. Pas une minute sa lucidité d'esprit ne l'avait abandonnée : elle avait entendu sonner les heures une à une et sans impatience, sachant que celle qu'elle attendait finirait par venir.

— Les voyageurs pour Villeneuve !

Elle se présenta. Le misérable coucou, titubant sur ses soupentes, grinçant à mesure

qu'un poids nouveau tendait ses ressorts de cuir, était plein à craquer. Alise, ignorante, n'avait pas songé à s'assurer par une bonne main une place de choix. Elle se trouva sur la banquette de devant, en plein air, séparée du conducteur par une grosse femme que grossissait un panier. Elle n'eut pas une protestation. Tout cela était bien. A cinq heures et demie, fouet et langue claquants, le coucou démarra. Alise s'engourdissait. Elle eut la sensation heureuse du départ. Un instant elle reconnut le faubourg Saint-Antoine, entendit prononcer le nom de la barrière du Trône. Puis ce fut tout.

— Qu'est-ce qui a dit qu'il allait à Valenton? Le conducteur ne se souvenait plus. Alise,

éveillée en sursaut de sa torpeur, qui n'était pas du sommeil, répondit à l'appel.

La voiture s'arrêta.

— Par où faut-il prendre? demanda-t-elle timidement.

— Là, en face, toujours tout droit... Ça monte rudement par exemple!

Elle vit la direction où pointait le manche du fouet.

Sans aide, elle descendit, sauta plutôt, et se trouva sur le sol.

— Hue, Vigoureux!

La voiture partit.

Bien que le soleil fût levé depuis longtemps déjà — il était près de huit heures — Alise eut la sensation de la pleine nuit. Autour d'elle, le brouillard formait un cercle étroit que son regard ne pouvait percer. Elle s'aperçut alors qu'elle était mouillée, la pluie l'ayant fouettée pendant tout le trajet. Ses cheveux ruisselaient. Elle n'avait rien senti.

Elle s'épongea de son mouchoir. Elle n'avait rien pour se garantir, mais elle n'y songeait pas. L'important, c'était de ne pas se tromper. La route était déserte. Elle fit le tour de l'endroit où elle était descendue. Un seul sentier partait de là. L'erreur était impossible. C'était, à travers champs, une route de rocailles et d'ornières avec, de temps à autre, des flaques où ses petits pieds s'embourbaient.

Elle se dépêchait, point hâtif dans le brouillard, ne sentant pas le froid. Sous les piqûres de la pluie, son visage brûlait; elle avait une sensation de feu au creux de l'estomac; mais

rien ne la détournait de sa seule préoccupation. Au contraire, à mesure qu'elle approchait du but, il se faisait en elle comme un épanouissement. Elle oubliait pourquoi elle se trouvait ainsi arpentant seule, à cette heure matinale, une campagne inconnue. Elle allait le revoir : c'était tout. Comment l'accueillerait-il? Il avait bien recommandé qu'on ne le dérangeât pas. Mais elle avait de bons motifs : il s'y rendrait et ne pourrait pas la gronder. Ainsi l'horrible réalité s'atténuait, fondait pour ainsi dire à la chaleur de son incorrigible cœur.

Que cette demi-heure — dont on lui avait parlé la veille — lui paraissait longue! Naturellement, on avait exagéré... à rebours. Près de deux lieues, et puis le sentier, qui s'était élargi, montait, rude et glissant, ameubli par la pluie qui persistait. Mais elle était bonne marcheuse, quoique jamais elle n'eût fait seule une aussi longue course. Une fois, pourtant, quand elle était revenue de Neuilly; mais elle ne se rappelait plus cette nuit-là.

Enfin, elle commença à rencontrer du monde : des paysannes allant et venant, des hommes qui, la bêche sur l'épaule, traversaient d'un

champ à un autre. Ils ne la regardaient pas et passaient. Le paysan n'est curieux qu'en dedans ; il aime à jouer l'indifférence.

Valenton n'était alors qu'un petit bourg d'une centaine de maisons éparpillées sur la hauteur; déjà les Parisiens curieux de solitude champêtre y avaient installé d'élégantes maisons de campagne. Alise se trouva dans la grande rue et, du premier coup d'œil, avisa 'auberge du Lion d'Or, maison d'aspect indulgent.

En toute autre circonstance, Alise, timide, n'eût pas osé se risquer délibérément en lieu inconnu; mais elle n'était plus elle-même. Elle faisait abstraction de ses faiblesses. Il fallait agir : elle agissait.

Ayant ouvert la porte, elle se trouva dans une vaste salle, aux murs étincelants de cuivre, avec, au fond, une haute cheminée, dont le manteau abritait un vieillard ratatiné, grelottant, juché sur un escabeau de bois.

Elle alla droit à lui :

— Monsieur, dit-elle, voulez-vous, je vous prie, m'indiquer où se trouve le château de M. le marquis d'Herbecourt?

Le vieux ne bougea pas. C'était un de ces êtres momifiés, comme le labeur des champs fait ses invalides, sourd, paralytique, grandpère recueilli par pitié.

Alise répéta sa question, mais vainement.

— Qu'est-ce que vous demandez, vous?

Une grosse femme venait d'apparaître, maîtresse de céans, n'aimant pas les rouleuses de grand chemin, c'est-à-dire les femmes habillées en bourgeoises et dont les jupons, outrageusement crottés, dénonçaient de longues pérégrinations pédestres.

— Ah! madame, fit Alise en se retournant et sans prendre garde à la rudesse du ton, je vous serais bien reconnaissante de me donner un renseignement. Où est le château de M. le marquis d'Herbecourt?

Défiante et cependant adoucie par le gracieux visage d'Alise — en qui la jeunesse déjà triomphait des fatigues subies — la femme répondit d'un ton moins bourru :

— Le marquis... de quoi?

— D'Herbecourt...

— Connais pas ça par ici.

. — Ah! fit Alise en souriant, ce n'est pas

possible. Le nom vous échappe. M. le marquis d'Herbecourt occupe une trop haute position pour que vous ne le connaissiez pas.

Un marquis, une haute position. Tout aubergiste a le respect de ces vocables.

— C'est que vous me dites mal son nom. D'Herbecourt? Vrai, je ne me rappelle pas du tout, mais du tout. Et qu'est-ce qu'il fait?...

— C'est un des ministres du roi... tout simplement. Là, vous vous rappelez maintenant?

— Un ministre... le roi... Vous ne voulez pas dire M. de Sommeray?

— Non... Pourtant, qu'est-ce que M. de Sommeray?

— Comme qui dirait un grand seigneur qui était aux Tuileries du temps de l'Ancien.

— De Napoléon?... Mais quand je vous dis que M. d'Herbecourt est ministre de Charles X!

— Ça n'empêche pas, dit très philosophiquement la maîtresse du Lion d'Or. Enfin, je ne connais que celui-là. De marquis, il n'y en a pas par ici.

Le mari entrait à son tour, un petit homme chafouin, au nez de rubis.

— Monsieur sait peut-être, dit vivement Alise.

— Lui! il sait où est la cave, déclara nettement Fhôtelière. Dis, vieux, est-ce que tu connais un marquis d'Herbecourt?

D'une voix pâteuse, qu'on n'acquiert pas, suivant un dicton connu, en suçant de la glace, l'homme déclara que ni de sa vie ni de ses jours il n'avait entendu prononcer ce nom-là.

Alise, entêtée, croyait à du mauvais vouloir ou à de la sottise et répétait :

— Ce n'est pas possible... Ce n'est pas possible.

Puis, s'interrompant tout à coup :

— A moins qu'il n'y ait un autre Valenton.

— Pour ça, non, prononça l'hôtelier. Même que ça m'a été assuré par un monsieur des postes et relais qui m'a dit que notre Valenton était le seul et unique dans le royaume de France.

La femme, qui n'était pas mauvaise, voyait l'angoisse qui se peignait sur le visage d'Alise.

— Voyons, dit-elle, il ne faut pas se faire de mauvais sang. Il y a un mic-mac là-dessous; il ne s'agit peut-être que de s'entendre. Qu'est-ce qui vous a dit qu'il y avait à Valenton un marquis d'Herbecourt?

— Quelqu'un qui ne peut pas se tromper, puisque c'est mon mari...

— Hum ! fit l'hôtelière en regardant de côté celui qui pour elle avait droit à ce titre de mari, ça peut se voir tout de même... votre mari?

— M. le vicomte de Clairac de Chantefosse, prononça hardiment Alise, qui dédaignait les précautions inutiles, M. de Clairac, secrétaire de M. le marquis d'flerbecourt, ministre du roi, qui a un château ici même, à Valenton.

— Ça ne serait pas M. Boullenois, fit la femme avec un clin d'œil à l'adresse de son mari.

C'était le nom du plus grand propriétaire de Valenton, naturellement ayant droit à tous les respects et qui pouvait bien être ministre et marquis incognito.

A ce moment, un personnage vêtu d'un habit de chasse d'un rouge défraîchi, coiffé d'une casquette melon qui lui entrait jusqu'aux oreilles, parut, un fouet à la main, suivi de deux magnifiques chiens courants.

— Eh! justement, voilà M. Vincent, le piqueur, qui va nous dire ça tout de suite.

Le titre de vicomte, qui impliquait pour la

jeune femme celui de vicomtesse, avait produit son effet, et les premières hésitations avaient disparu.

M. Vincent, campé sur ses jambes arquées, écouta sérieusement, se gratta énergiquement l'oreille et, finalement, répondit négativement. Quant à M. Boullenois, ça n'était qu'un industriel, ayant fabrique là-bas, du côté deBagnolet. Ni ministre ni marquis.

— Peut-être bien que c'est à Limeil ou à Brévannes, disait le piqueur. Mais non : un ministre, ça se saurait...

— N'importe, déclara Alise, j'irai à Limeil ou à Brévannes, partout. Je suis sûre que je ne me trompe pas, et il faut absolument que je voie mon mari.

— » Ecoutez, reprit l'hôtelière, devenue tout à fait maternelle, vous paraissez bien fatiguée. Vous venez de Paris, pas vrai? Rude course. Ils n'ont pas le cœur de nous faire un service! Asseyez-vous là, pendant un petit quart d'heure. On va vous servir un bouillon. Pendant ce temps-là, je vais arpenter le pays. Pas possible. Si nous avons de nos côtés un marquis et un

ministre, il faut bien que je le découvre.

Alise résistait : il lui semblait que toute minute consacrée à son propre bien-être élait un vol fait à Gaston. Et pourtant il était évident que l'hôtelière se renseignerait bien plus vite et plus sûrement qu'elle-même. La brave femme insistait avec d'autant plus de rondeur qu'elle remarquait plus d'hésitation : elle n'était pas fâchée de trouver le fin mot de celte affairelà. Alise se laissa convaincre. Un quart d'heure, une demi-heure au plus. Mais pas davantage : il s'agissait d'intérêts graves, très graves.

— Vous êtes bien sûre que votre mari est à Valenton?

— Tout à fait sûre : il m'a déjà écrit plus de dix fois.

— Et vous lui répondez?

— Oui, oui.

— Alors, j'en fais mon affaire. Soyez tranquille, ma petite dame... A tout à l'heure.

Et elle appela une servante, lui recommanda sa cliente et sortit.

L'hôtelier se mit à boire avec le piqueur, histoire d'entretenir son rubis.

Alise était impatiente, mais, en fait, elle ne doutait pas un instant que ce retard fût tout

accidentel. Il y avait là un hasard malheureux, un malentendu qui s'éclaircirait vite. On se montrait si complaisant pour elle! C'était bon signe. Et puis quelles inquiétudes aurait-elle pu concevoir? Les deux noms du marquis et du lieu où se trouvait son château avaient été très distinctement prononcés par son mari. Elle les lui avait fait répéter. Elle lui adressait ses lettres ici même, et il les recevait, puisqu'il répondait. Il était de bonne heure : à peine neuf heures. Il n'y avait pas de temps perdu, puisqu'elle avait jusqu'au soir.

Alise attendit donc dans une confiance absolue. Qui sait? l'hôtelière lui ramènerait peutêtre son mari. Elle le verrait entrer ici tout à l'heure. Et, dans son intellect, l'idée de crime s'associait si mal au nom de Gaston qu'elle en venait à oublier totalement le motif de son voyage. Elle venait chercher son mari, en femme aimante, tout simplement.

Pourtant, elle put à peine boire quelques gouttes de bouillon.

Une heure s'écoula. Alise, troublée, s'était levée et marchait à travers la salle pour fatiguer son émoi. L'hôtelier la rassurait, l'enga-

géant à prendre un doigt de quelque chose pour calmer ses nerfs. Sa femme allait rentrer. Dame! quand elle taillait une bavette, c'était le diable pour la faire démarrer. Et il riait, content de se venger un peu de sa soumission sur la patronne absente.

Alise ne tenait plus en place ; des bouffées de chaleur lui montaient aux tempes. Elle se décidait à partir sans savoir où aller. Elle questionnerait, elle chercherait.

L'hôtelière du Lion d'Or rentra. Elle n'était pas seule. Derrière elle, un individu à moustaches militaires, grand et maigre, vêtu d'une blouse bleue, un bâton à la main, un sac en bandoulière.

Elle était rouge, paraissait en colère.

— Yenez par ici, ma petite dame, dit-elle en ouvrant une porte latérale qui donnait dans une pièce voisine.

Et; comme Alise la regardait, surprise, l'autre la prit par la main.

— Venez donc, répéta-t-elle. Et toi, Jean- Pierre, entre avec nous. On ne te mangera pas, pardi !

La porte se referma.

— Écoutez, dit l'hôtelière, il y a du louche là-dessous, j'aime mieux vous le dire tout de suite. Si vous voulez à toute force trouver votre mari, vous ferez tout aussi bien de reprendre vos cliques et vos claques et de vous en retourner à Paris. Comme ça, vous ne vous défiez pas du tout de lui?

— Me méfier?... et de quoi donc? Mon mari est Je meilleur des hommes; il m'aime comme je F aime.

— Bon. Je ne dis pas non. On va vous mettre au courant. D'abord, je vous présente Jean- Pierre, qui est le piéton, le facteur, un brave garçon qui n'a qu'un défaut : celui de lever un peu le coude... pourquoi il m'a fait attendre.

— Oh!... fît simplement Jean-Pierre.

— Suffit. Tu n'es pas le seul, mon gars. Or, ma petite dame, j'avais interrogé à droite, à gauche, demandant toujours si on connaissait dans nos endroits un marquis d'herbe courte ou longue. Partout même antienne : « Connaissons pas. » Alors l'idée m'est venue que, puisque vous écriviez à votre mari, ici, à Yalenton, il devait recevoir vos lettres d'une façon ou d'une autre. Alors il n'y en avait

qu'un qui pouvait me renseigner : Jean-Pierre,

et je l'ai pincé au passage. Une riche idée, pas

vrai?

— Oui, oui. Et alors?...

— Eh bien, je suis enfin tombée sur Jean- Pierre et je lui ai demandé : Avez-vous jamais reçu des lettres pour M. de Clairac? C'était bien le nom : je l'avais retenu tout de go.

— C'est cela, dit Alise. Oh! monsieur, vous avez répondu?

— Ceci, interrompit l'hôtelière, qu'il n'avait pas le droit de répondre, que les facteurs promettaient de ne jamais rien dire sur les lettres.

— Pourtant, s'écria Alise, s'il s'agissait de la vie d'un homme...

— La vie d'un homme? fit la femme en riant. Je n'ai pas vu les choses si en noir que cela. J'ai dit à Jean-Pierre : Il y a chez moi une geniille petite dame en quête de son mari, qu'elle aime de tout son cœur. Elle lui écrit à Valenton. Vous pourriez bien lui dire si son mari reçoit ses lettres : ce n'est pas bien compromettant et ça ne peut faire de mal à personne...

— Je vous en prie, monsieur Jean-Pierre, supplia Alise. Si vous saviez. Je suis si inquiète!

L'hôtelière était passée derrière le facteur, et là, regardant Alise, elle lui fit le signe de compter de l'argent.

Alise comprit. Discrètement — car son bon sens lui était de sain conseil — elle prit dans sa poche un écu de six livres et le glissa dans la main calleuse du facteur. Celui-ci regarda du côté de l'hôtelière, qui était fortement occupée à fourbir un carreau de la fenêtre.

— Je sais que je n'ai pas le droit, dit-il brusquement; mais, puisque ça vous rendrait si grand service...

— Eh bien?....

— Voilà environ quinze jours qu'il nous arrive au bureau de Limeil des lettres avec le nom que vous dites, poste restante. Et, pas plus tard qu'avant-hier, la maîtresse du bureau m'a dit : « C'est drôle, des lettres qui arrivent de Paris et qu'on ne vient pas chercher. Vois donc, Jean-Pierre, s'il n'y a personne de ce nom-là dans le pays... »

— Et? fit Alise, qui haletait.

— J'ai cherché... partout de partout... pas de M. de Glairac... pas l'ombre...

— Et le marquis d'Herbecourt...

— Oh ! pour ça, encore moins. Je peux vous assurer, parce que je le sais, que ça n'a jamais demeuré dans le pays, à dix lieues à la ronde, depuis trente ans que j'y suis...

— Et les lettres, que sont-elles devenues?

— Oh ! elles sont en sûreté, dans le bureau, toutes. D'ici à huit jours, on renverra le paquet à Paris.

Alise était devenue toute pâle; cette surprise était de celles qu'elle n'avait pas prévues. Elle écrivait et Gaston ne recevait pas ses lettres. Elle se souvint avoir entendu dire qu'à Paris, on ouvrait les lettres renvoyées ainsi en rebut. Avait-elle écrit une lettre imprudente?... Son premier mouvement était la crainte de compromettre son mari.

Puis une douleur... Elle y mettait si bien son cœur, dans ces lettres, en un petit mot que lui seul pouvait comprendre ! Il ne les avait pas lues !

Le facteur gagnait son écu, répétait son histoire, jurant ses grands dieux que, pour personne au monde, il n'en aurait dit autant.

— Et alors, dit niaisement Alise, vous ne pouvez pas me dire où est mon mari?

— Pour ça non, ma petite dame. Il vous aura donné une fausse adresse, bien sûr.

— Quelque rouerie, gronda l'hôtelière, qui devinait une femme trompée et s'irritait, par

esprit de corps. Ces gueux d'hommes sont tous les mêmes!

Soudain, Alise laissa tomber sa tête dans ses mains et se mit à sangloter. Elle commençait à se sentir à bout de forces ; les nerfs tendus depuis si longtemps se brisaient. Quelque chose se rompait en elle, lui laissant l'écœurement de son impuissance. Elle était allée tout droit devant elle, et, subitement, elle se heurtait à un mur. Elle ne concevait pas qu'elle put faire autre chose que ce qu'elle avait fait. Et pourtant Gaston était en péril, si grand, si grand qu'elle était prête à donner sa vie pour le sauver.

Elle se leva brusquement :

— Il faut que je retourne à Paris, dit-elle. Elle ne raisonnait pas. A Paris, pourquoi?

C'était son point de départ, son centre; elle avait l'instinct que, là seulement, elle reprendrait pied.

L'hôtelière la regardait :

— Pauvre petite, murmura- t-elle. Ah! ces hommes!

Alise entendit et eut un redressement d'orgueil :

— Ne faites pas de ces suppositions. Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir... M. de Clairac n'est pas comme les autres hommes.

Elle ne croyait pas dire si vrai.

L'autre, soupçonneuse, avait pitié :

— La voiture de Villeneuve repasse à midi, dit-elle; mais vous êtes brisée : vous ne pouvez faire cette route à pied. Attendez; mon mari vous conduira en carriole. Vous voulez bien? C'est un brave homme, un peu lève-coude, mais bien poli...

Si elle voulait! Certes. Elle payerait tout ce qu'il faudrait.

Il n'était pas question d'argent. Ce qu'on en faisait, "c'était parce qu'elle était gentille et qu'elle avait du chagrin.

A onze heures, Alise montait dans la carriole du Lion d'Or.

En son épouvantable calvaire, Alise n'était soutenue que par la foi, grande faiseuse de miracles. Comment cette femme d'apparence si frêle, qu'un souffle semblait devoir renverser, se tenait-elle encore debout après ces longues journées d'angoisse suivies de nuits plus terribles encore, après ces chocs reçus en plein cœur, en pleine conscience, et maintenant, après cette insomnie de vingt heures, coupée de marches dans la boue ou de cahotements dans des véhicules innomables, sinon parce qu'elle croyait, parce qu'elle aimait? Son corps n'était que l'enveloppe de cette pensée passionnelle qui la possédait tout entière, et, comme

naguère au cimetière de Saint-Médard, les convulsionnaires recevaient sans un cri, sans une plainte, sans une sensation même les coups de la barre de fer qui se courbait de les avoir trop frappées, ainsi elle n'avait pas conscience de ses lortures physiques.

La force de résistance s'exaltait de la résistance rencontrée, opposée à son effort par les hommes et par les choses. Tout se liguait contre elle, depuis le hasard qui avait jeté Davidot sur sa route — car c'était ce voisinage qui la perdait — jusqu'à la lenteur de ces haridelles qui prenaient trois heures pour moins de trois lieues. La poitrine brûlante, le cerveau creux, elle supportait tout. Elle sentait seulement grandir à chaque minute le danger qui menaçait son Gaston, et l'âpre douleur qui la faisait saigner, c'est qu'elle commençait à douter de sa puissance à le sauver.

Elle ne savait pas où il était. Pourquoi l'avaitil trompée sur sa retraite? Oh! elle le devinait bien, c'était parce qu'il avait eu peur de sa naïveté, de ses imprudences, de son enfantillage. Elle aurait pu, il le croyait, laisser échapper un mot qui trahît son secret. Elle souffrait

d'avoir été ainsi méconnue; mais comment lui en vouloir? Au contraire, en son admiration irréductible, elle se répétait qu'il avait sagement agi, que ce n'était pas sa faute si des circonstances imprévues transformaient en péril immédiat cet acte de prudence raisonnée. C'était elle qui avait eu tort de ne pas aller au-devant de ses défiances, qu'après tout elle méritait peut-être. Pourquoi ne lui avait-elle pas avoué qu'elle savait tout? Il aurait eu plus de confiance en elle.

Ainsi elle s'accusait elle-même, s'imputant à crime les épouvantes de l'heure présente.

Qu'allait-elle faire? En vérité, elle ne le savait pas. Seulement, elle éprouvait un besoin d'action, une passion de se donner, de se sacrifier à l'œuvre impossible.

Pourtant, une idée vague la soutenait.

Davidot, policier, devait savoir où était son mari : elle avait compris cela à des mots qui lui étaient échappés. Il fallait qu'il lui donnât cette adresse. S'il s'y refusait? Mais non, ce n'était pas un mauvais homme au fond : il l'avait prouvé en accordant ces vingt-quatre heures de répit. Il avait le secret désir que Gaston

s'évadât, car s'il était contraint de faire ce qu'il appelait son devoir, il n'oserait plus reparaître devant sa mère. C'était évident, c'était le salut de Clairac qui avait été le prix du pardon obtenu. La bonne femme, au besoin, joindrait ses supplications aux siennes. Il ne résisterait pas.

Dans sa tète enfiévrée, où tintait un bourdonnement qui l'assourdissait à toute autre pensée, elle plaidait, se contraignant à l'espérance. Si parfois l'hypothèse de l'arrestation, de la condamnation, de ses suites hideuses jaillissait des profondeurs de l'inconnu, elle se l'arrachait pour ainsi dire du cœur et du cerveau et la rejetait avec une nausée d'horreur.

Enfin, elle se retrouva à Paris. Un cabriolet la conduisit à la rue de Beaune. Il était peut-être imprudent de revenir ainsi chez elle, car elle avait la certitude d'être surveillée. Mais la rue était vicie. D'ailleurs, où serait-elle allée? Entre elle et le danger, il n'y avait plus que la ligne droite. Elle la suivait, avec témérité, comme le soldat qui marche, découvert, à la redoute.

Madame Davidot poussa un cri de surprise en la voyant entrer :

— C'est fait? demanda-t-elle vivement.

Rapidement Alise s'expliqua. Il fallait interroger Davidot.

Mais voici qu'il était sorti depuis le matin. Il ne rentrerait probablement pas de la journée. Où était-il? Est-ce qu'il rendait jamais compte de ses actions?

— Mais soyez tranquille : il né se doute de rien... Il croit que je lui ai pardonné pour de vrai... comme si c'était possible! Mais ça, c'est mon affaire, pour plus tard. Voyons, ne pleurez pas ainsi... Comment votre mari a-t-il pu vous donner une fausse adresse? Il se défie donc de vous ou bien il ne voulait pas que vous pussiez le trouver!

— Oh ! quelle idée. . . Je suis sûre de Gaston. . . et pourtant, mon Dieu, je ne sais plus qu'imaginer... Il faut, il faut pourtant que je le voie!

Elle n'avait pas prévu ce contretemps si simple : l'absence du policier. C'était la fin, cela, la branche qui casse dans la main du malheureux en péril de noyade. Elle se sentait couler à fond, avec l'illusion physique d'un glissement dans un abîme. Elle répétait tout bas : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » les mains tordues, les yeux fermés.

Madame Davidot, qui n'avait jamais bien compris ce dont il s'agissait, ne trouvait pas de mots pour l'encourager, pour la consoler. Seulement, toute sa haine contre son fils lui remontait aux lèvres, plus amère. C'était encore lui qui était coupable de ce désespoir, de ces larmes, toujours lui, en son impénitente férocité de mouchard! Qu'il revîut, et comme elle lui reprendrait, cruelle jusqu'à la sauvagerie, ce pardon qn'il lui avait escroqué!

Le temps s'écoulait. Alise, en un hypnotisme de douleur, s'abandonnait. Parfois, elle sursautait avec une révolte : Que faisait-elle là? Pourquoi ne courait-elle pas, ne cherchait-elle pas? Et quand elle marcherait d'un bout à l'autre de la grande ville, à quoi cela Favancerait-il? Tandis qu'ici il se pouvait toujours que Davidot revînt.

Un instant, l'idée lui était venue d'aller le chercher à la police ; une peur l'avait retenue. Et pourtant, pourtant!

— On monte, fit-elle en se dressant. C'est M. Davidot.

Elle courut à la porte, l'ouvrit et se pencha sur la rampe, regardant.

Elle eut une exclamation de joie. Ce n'était

pas Davidot, mais le laquais qui lui apportait

les lettres de son mari.

Lui, avec sa désinvolture de mauvais aloi, lui

tendit la lettre sur l'escalier, hâtif de s'en aller.

— Entrez donc, monsieur, je vous prie, rien qu'un instant.

Le laquais la regarda avec surprise et non sans ennui. Il n'avait pas de temps à perdre. Cependant, avec la fausse soumission de la valetaille, qui sait si bien être insolente en obéissant, il suivit Alise, qui referma la porte derrière lui.

— Monsieur, lui dit-elle rapidement, voulezvous me donner un renseignement?

Il eut un singulier sourire. On eût dit qu'au premier mot il devinât de quoi il s'agissait.

— Quel renseignement?

— Dites-moi où est la personne qui vous a remis cette lettre.

Lui, clignant des yeux, la bouche gouailleuse, la regardait sans répondre. Elle continuait avec une volubilité fiévreuse :

— Je vous en prie, monsieur : il s'agit de quelque chose de grave, de très grave. Mon mari m'avait laissé l'adresse par écrit, et je

30ô ALISE

l'ai perdue. Il faut que je lui écrive. Dites-moi où il est.

— Et si on me flanque à la porte, dit-il crûment.

— Mais qui saura que c'est vous qui m'avez donné ce renseignement? Puisque je vous dis que mon mari...

— Votre mari... Il n'y a pas de danger... Enfin, ça n'est pas mon affaire... Donnez-vous deux louis?

— Ah! c'est vrai, je n'y pensais pas, dit naïvement Alise. Tenez, prenez, prenez.

Elle vida sa bourse — celle de madame Davidot — dans la paume ouverte.

Il claqua de la langue, fit sauter les écus.

— Alors vous voulez savoir?

— Par grâce, vite, vite...

— Eh bien, madame d'Herbecourt, c'est rue Thiroux, derrière la ferme des Mathurins... Une petite maison avec un écusson de pierre...

— Et mon mari est là?

— Jour et nuit, ricana l'homme. Mais pas pour longtemps : si vous voulez le trouver, faut vous dépêcher.

Il avait un rire mauvais, rire de laquais qui

se venge de sa servitude. Rapidement, sans plus l'interroger, Alise mettait ses gants. L'homme la regardait, peut-être désireux de compléter ses confidences; puis il haussa les épaules. Après tout, il se moquait bien de tout ce monde-là.

— Madame n'a plus rien à me demander?

— Non, non, encore une fois, merci!

Il sortit.

D'Herbecourt, c'était bien le nom. Elle savait bien qu'il n'y avait là qu'un malentendu. Pourquoi avait-il dit « Madame »? Sans doute habitude de domestique qui rapporte tout à la maîtresse de la maison.

Elle courut à la chambre de madame Davidot et, lui serrant les mains :

— Je sais, je sais, balbutiait-elle. Je suis si heureuse. Je me sauve : il me reste à peine une heure. Mais c'est assez. Adieu!

Elle embrassa la malade et s'enfuit. Le mieux eut été de prendre un fiacre; mais elle s'aperçut qu'elle avait donné tout son argent. Bah! elle irait à pied et arriverait aussi vite. Où était au juste la rue Thiroux? Elle connaissait bien la ferme des Mathurins, du côté de la Madeleine.

Il ne pleuvait plus; mais le brouillard avait augmenté. Le pavé gras permettait difficilement la marche rapide. Alise se sentait les jambes rompues. Un instant, un étourdissement la força de s'arrêter. Ce qui la faisait surtout souffrir, c'est que, depuis quelques instants, son cœur s'était mis à battre avec une inconcevable violence. Les heurts lui coupaient la respiration, en même temps qu'un vague malaise la saisissait tout entière, impression inexpliquée qui s'appelle le pressentiment. Quelque chose d'indéfini, d'horriblement lourd pesait sur sa poitrine.

Mais elle fit un effort suprême. Gaston, mon Gaston! Elle n'avait pas le droit de faiblir. Comme elle l'aimait, comme elle lui pardonnait tout, comme elle se dévouerait alors qu'il l'emporterait dans ses bras, loin, bien loin, à l'abri des méchants qui voulaient les séparer!

Instinctivement, elle s'orientait bien sans demander son chemin : il eût fallu s'arrêter, et elle ne le voulait pas.

Elle avait coupé par les Tuileries, puis enfilé la rue Neuve-du-Luxembourg, tout droit jusqu'au boulevard. La rue Caumartin était juste en face.

Elle irait jusqu'au bout et là s'informerait.

Ce fut inutile : la rue Thiroux faisait justement suite. Elle s'y engagea et, bien vite, après les bâtiments d'une fabrique de porcelaine, elle reconnut la maison dont le laquais lui avait parlé.

Tout à coup, elle eut un mouvement de recul : elle venait de reconnaître Goco-Latour, qui se tenait blotti dans un angle. Il lui tournait le dos. Elle n'eut pas peur. D'ailleurs, ce devait être par hasard qu'il se trouvait là, puisque celui-là ne devait rien savoir.

Elle se fit toute petite et fila vers la maison d'Herbecourt.

Justement, la porte était toute grande ouverte, et, dans la cour, qui avait assez grand air, une chaise de poste attendait, tout attelée.

Le postillon donnait un dernier coup d'œil aux traits.

Elle passait. Un portier l'arrêta :

— Qui demandez-vous, madame?

— M. de Glairac...

L'homme eut un léger sursaut.

— M. de Clairac? Il n'y a ici personne de ce nom-là. Yous vous trompez.

Ah! par exemple, ceci était trop fort! N'était-ce pas la maison de M. cTHerbecourt?

— De madame... parfaitement... Qu'est-ce que ça prouve? Et puis j'ai ordre de ne laisser entrer personne.

Alise était devenue épouvantablement pâle : une idée instantanée, comme explosive, avait éclaté en elle. Une femme! Gaston!

On entendait à l'intérieur de l'hôtel le son voilé d'un clavecin.

Alise repoussa le portier d'un geste si brusque, en une détente si violente, qu'il recula et la laissa passer. Elle se mit à courir, franchit d'un élan les marches du vestibule, ouvrit une porte, puis une autre et s'arrêta, les yeux agrandis, hypnotisée.

Devant elle, au clavecin, une femme, en élégant costume de voyage, les gants aux mains, accompagnait un fredon que murmurait à mivoix, assis auprès d'elle et enveloppant sa taille de ses bras, Gaston de Clairac, qui brusquement, au bruit de la porte ouverte, s'était retourné.

Foudroyée, tuée, riant d'un rire hébété qui sanglotait, Alise ne bougeait pas.

— Qu'est-ce, Gaston? demanda la femme.

Comme il ne répondait pas, elle se retourna à son tour. Elle vit Alise qu'elle ne connaissait pas.

— Quelle est cette femme, fit-elle, et que vient-elle faire ici?

Alise maintenant tenait ses mains à son cou, ne pouvant parler, comprenant tout : le crime de cet homme qui avait voulu de l'argent pour sa maîtresse, ses mensonges, ses trahisons, ses infamies...

— Alise, je te jure...

Il avait fait un pas vers elle. Elle étendit le bras, l'arrêtant et jeta ces seuls mots :

— Mon mari ! . . .

— Son mari! ricana madame d'Herbecourt, une courtisane du grand monde qui avait eu la fantaisie d'une solitude de quelques semaines avec le beau Gaston de Clairac. Ah! c'est là votre femme?

Et, insolemment, elle dirigea vers elle les verres de sa face-à-main.

Gaston n'eut pas le temps de répondre. Alise parlait maintenant, ses dents s'enlre-choquant, grelottante sous la torture qui crispait tout son être :

— Je voulais vous sauver... car je sais tout,

entendez-vous?... Votre crime, moins grand que celui-ci... J'étais niaise, j'étais folle. Ah! il sera pris... On le tuera comme il m'a tuée...

Gaston, que ces quelques mots épouvantaient, essayait de la prendre dans ses bras. Il voulait l'empêcher de parler; mais elle se débattait, ayant de cet homme une horreur subite, comme un dégoût de son parjure,

— Laissez-moi, criait-elle. J'avais tout subi, tout pardonné... j'étais prête à donner ma vie pour vous... Mais cela! cela!... cette femme!

— Explication conjugale, fit, en riant toujours, madame d'Herbecourt. A votre aise... monsieur de Glairac , je vous donne cinq minutes; après quoi, je pars seule...

Elle sortit en faisant claquer la porte.

Glairac eut un geste furieux, et, se tournant vers Alise, qui s'était accotée au mur pour ne pas tomber :

— Ah ça! s'écria-t-il, me direz-vous ce que signifie cette algarade? Je vous avais bien dit pourtant que j'entendais être libre de mes actions. Comment m'avez-vous découvert? Yous m'avez donc espionné? [ Je vous avertis que

ces façons ne me peuvent convenir... et que vous allez me faire le plaisir de retourner chez vous.

Elle était immobile, livide, les yeux cerclés de noir, les lèvres frissonnantes. Elle ne voulait pas pleurer.

Il continuait, ce mutisme l'exaspérant :

— Vous savez, je n'aime pas les scènes. Vous ne comprenez rien à la vie. Vous ne supposez pas que je puisse me faire une situation en restant confiné dans votre in-pace de la rue de Beaune. Eh bien, oui, je suis ici chez une très aimable femme, qui, elle, ne se contentera pas de me débiter des phrases sentimentales — sur lesquelles vous m'avez blasé, ma chère — et qui me .procurera une situation digne de moi. J'en ai assez de l'embourgeoisement... Est-ce compris? Là-dessus, quittez, je vous prie, ces airs de martyre et allez-vous-en. Est-ce dit?

Toujours, Alise se taisait. Gaston, vêtu d'une redingote bleu de roi, à collet, avec la culotte de peluche grise se perdant dans des bottes molles, avait dans sa colère des gestes brutaux qu'elle reconnaissait. Peut-être allait-il la tuer, elle aussi. Au-dessus de la cravate de soie,

d'un bleu plus tendre, dont les bouts à flots de

dentelle retombaient sur sa poitrine, elle regardait cette tête aux traits durs, qu'elle avait déjà vue une fois... là-bas!

Une horreur, pareille à un flot lent, serrait peu à peu tout son être en une gaine de fer. Était-ce bien lui qui parlait, lui, le regretté, l'attendu, le follement désiré, lui qui l'enveloppait de ces regards méprisants, haineux?

— Parlerez-vous, à la fin? Je veux savoir pourquoi vous êtes venue, je veux savoir qui a trahi le secret de ma retraite. . . je veux que vous vous expliquiez et que vous me laissiez tranquille. Est-ce clair? Youlez-vous me répondre?

Pour la contraindre, il lui avait saisi le poignet. Cette fois, elle ne se débattit même pas, quoique ces doigts — qu'elle savait forts — lui meurtrissent le poignet. Seulement, elle répondit, à voix basse, presque chuchotante :

— Je vous ai dit que je savais tout... Vous avez assassiné deux femmes pour les voler...

— Moi?... Vous mentez... vous mentez...

Il avait reculé d'un pas, lui lâchant la main.

— Je vous ai vu... J'ai subi cette agonie et j'ai eu l'atroce courage de ne pas parler, de vous sourire, de supporter, d'encourager votre hypo-

crisie, parce que je vous aimais. Je vous aimais. . . Je prononce mal le mot parce que je n'y puis mettre ma chair et mon sang. Vous avez voulu partir, je vous ai laissé faire, parce que je vous voulais impuni. Je vous savais criminel; mais qu'est-ce que cela me faisait, à moi, pourvu que vous fussiez mon mari, à moi, tout à moi, mon dieu, à moi, toute seule? J'ai su que vous aviez volé... Je vous ai pardonné... je ne vous ai pas même condamné au plus profond de mon cœur, où je ne trouvais que vous, que mon amour... J'ai bravé les juges; j'ai vu mourir sous mes yeux madame Benoît, votre propre victime. . . car c'est vous qui l'avez étranglée de ces mains-là... J'ai fait évader votre complice. Mais la police a l'éveil, et je connais l'homme qui a acquis la preuve de votre crime. Je l'ai supplié à genoux, et de mes larmes j'ai acheté pour vous un jour de répit. Comprenez-vous bien? On m'a dit : « Votre mari est un assassin », et j'ai répondu : « Je l'aime ! » « C'est un voleur ! » « Je l'aime! » J'ai acheté d'un laquais l'adresse que vous m'aviez cachée... Je suis allée jusqu'à Valenton! Est-ce que je doutais de vous? Voilà vingt heures que je vous cherche... Pourquoi je

suis venue? Pour vous dire que la police est

sur vos traces et que, d'une minute à l'autre...

— La police, interrompit Gaston avec audace, que me veut-elle? Qu'est-ce que toutes ces histoires de crimes, de vol, de meurtre? Etes-vous folle? Quelles imaginationsinsenséesonttraversé votre cerveau? Je ne redoute rien ni personne. Vous avez besoin de calme, de repos. Encore une fois, je vous prie de retournez chez vous...

— C'est-à-dire, cria Alise, que vous voulez me chasser et que vous partirez avec cette femme, votre maîtresse...

— Et qui vous dit qu'elle soit ma maîtresse? Alise les avait surpris presque enlacés, et

pourtant, en son amour, qui s'acharnait à ne pas mourir, elle s'attacha à cette banale protestation.

— Eh bien, soit, dit-elle. Si vous n'aimez pas cette femme, ce qu'il nous reste à faire est bien simple. Nous allons partir tout de suite; tous les deux; nous irons nous réfugier en quelque lieu obscur, en quelque pays inconnu... Gaston, il en est temps encore. Mon misérable cœur ne peut vous haïr. J'oublierai tout, je serai votre compagne dévouée, fidèle, soumise jusqu'à la lâcheté... Et vous serez à moi, à jamais...

— Assez de phrases de mélodrames! cria Gaston. Vous m'aimez? Eh! parbleu! je ne le sais que trop. Vous êtes le boulet que je traîne et qui m'empêche de marcher en avant. Belle offre en vérité que votre exil, votre solitude! Seuls à jamais... Non, à la fin, c'est trop d'amour!...

Il riait. Un froid glacial envahissait la malheureuse femme, sensation qu'elle connaissait bien, mais qui maintenant était plus pénétrante, plus torturante que jamais.

Elle prit la main de son mari :

— Gaston, dit-elle, jure-moi que tu m'aimes, que tu n'as jamais aimé que moi...

Cette naïveté était tragique. Il répondit par une imprécation :

— Me laisserez-vous la paix?

Elle s'était presque courbée, comme pour une prière. La grossièreté féroce la redressa. Le portier parut :

— Madame la comtesse fait dire à monsieur le vicomte qu'elle s'impatiente...

— J'y vais, dit Gaston en faisant deux pas vers la porte.

Alise se jeta devant lui :

— Non, non, je ne veux pas! Partir avec cette

femme, toi, m'abandonner? Tu ne ferais pas

cela, ce serait me tuer. Gaston! Gaston!

Par la fenêtre, dont il s'était approché, il vit la tête encapuchonnée de madame d'Herbecourt, à la portière de la chaise.

Alise s'attachait à lui. Il la repoussa brutalement, la renversant sur le tapis, et courut à la voiture.

Mais Alise s'était relevée. Elle courait, elle aussi.

— Fouettez, postillon, cria Clairac.

Mais, en son désespoir, Alise s'était jetée devant les chevaux, crispant ses mains aux brides.

Il faudrait lui passer sur le corps...

Un groupe de curieux se formait. Quelqu'un le fendit et, s'approchant, dit :

— Mais que se passe-t-il donc ?

C'était Coco Lacour.

— En avant, mille tonnerres! hurla Gaston, sortant à demi de la portière.

Alise avait reconnu le policier.

Il se produisit dans son cerveau comme un craquement, et, d'une voix qui n'était plus la sienne, comme si, en elle, un être dominateur eût parlé, elle cria :

— Ne laissez pas partir cet homme!... C'est l'assassin de Neuilly!... Et moi, je suis sa complice.

Puis, avec un rire fou, elle ajouta :

— Ensemble... désormais, toujours, toujours ensemble!

Et elle tomba sur le pavé de la cour, raide.

Un mot expliquera la présence de Coco Lacour et de ses hommes : Vaucroix, fuyant par les toits, dans les ténèbres, avait glissé et était tombé dans la cour d'une maison voisine, les reins rompus. Transporté à un poste voisin, en une rage suprême, imputant sa mort à Clairac, il l'avait dénoncé. Il ne savait pas exactement où il était; mais sa maîtresse, pour laquelle il avait tué et volé, demeurait du côté de la rueThiroux.

Coco Lacour, que la scène de l'hôpital tenait en éveil sur le ménage Clairac, avait recueilli l'indication, et il surveillait la rue, attendant que son gibier d'échafaud passât. Il avait été servi à souhait.

Alise mourut dans la nuit, dans une crise de folie.

Quant à Clairac, on instruisit son procès. Les

débats des cours d'assises étaient loin d'avoir alors le retentissement de ceux d'aujourd'hui; de plus, ceux de l'affaire Clairac eurent lieu en même temps que la bruyante et célèbre cause de l'assassinat de Paul-Louis Courier, pour laquelle se passionna la curiosité publique. Le crime de Neuilly était oublié; la congrégation ne tenait pas à ce que ces souvenirs fussent réveillés. Bref, la condamnation de Clairac à mort passa presque inaperçue, et ce fut à peine si l'on mentionna son suicide, dans la nuit qui suivit le prononcé de l'arrêt. Il se pendit. Les pires lâches ont de ces faux courages.

Quant à Davidot, Yidocq, exaspéré qu'il se fût laissé damer le pion par Coco Lacour, le cassa définitivement aux gages. Il reprit sa place de croupier et continua à vivre auprès de sa mère, qui avait renié le pardon accordé.

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