Alizia Pauli
11 y avait quatre ou cinq équipages tout attelés et attendant leurs maîtres, devant la terrasse fleurie du château de Villers- Bryant.
On était aux premiers jours d'octobre. Les hôtes du comte Hector de Bryant prenaient congé de lui, tous ensemble, pour gagner leurs quartiers d’hiver; les adieux se faisaient après un dîner excellent, et la tristesse n’était point de mise. — Pour ces heureux, quand un plaisir finit, c’est que d’autres joies commencent. L’été, ils ont la douce vie de château; l’hiver, la vie brillante des salons. Les saisons se succèdent et passent uniquement pour mettre dans leurs jouissances celte dose de variété qui préserve de l’ennui.
Le château de Villers, bâti par Amaury de VilIers-d’Aubanton, brigadier des armées et premier comte de Bryant, vers la fin du règne de Henri IV, était un parfait échantillon de ce style aimable et cavalier dont la seconde moitié du seizième siècle nous a laissé de si charmants modèles. Il s’élevait sur la côte de Normandie, entre Granville et Avranches.
Sa façade regardait les grèves du mont Saint-Miehel et dominait toute la baie bretonne, jusqu’à la pointe de Cancale.
C’était un corps de logis leste et crâne, coiffé de hautes toitures à pic et flanqué de quatre pavillons toscans. Le tout était construit en briques rouges et pierres de liais, alternées symétriquement, dans la manière du pavillon de Saint-Germain-en-Laye et des hôtels de notre place Royale.
Il s’asseyait au revers d’une colline boisée,, à douze ou quinze cents pas de la falaise, qui subissait, en cet endroit, une large dépression et s’abaissait presque au milieu des grèves, comme pour lui laisser le bel aspect de la mer.
Derrière le château, au delà des terrasses régnantes d’où l’on apercevait au loin les faubourgs d’Avranehes, s’étendait un magnifique jardin; au delà encore un parc immense. Sur le devant c’était, au bas du perron seigneurial, la cour d'honneur, terminée en terrasse elle-même à cause de la conformation du sol, et descendant à la grande avenue par une double rampe en cœur, praticable aux voilures.
11 était cinq heures du soir; le soleil se couchait parmi des îuages rougeâtres, derrière les petites îles qui sont à l’emoouchure de la baie. L’horizon lumineux et vermeil envoyait des reflets de pourpre à la belle façade du château. La mer étincelait au loin, tachée çà et là par quelques barques dont la voilure sombre se découpait en silhouette sur le cieL Le mont Saint-Michel, éclairé à revers, dressait tristement, parmi la lumière prodigue du paysage, sa masse noire et dentelée.
Les hôtes du château de Villers étaient rassemblés à l’extrémité de la terrasse et s'apprêtaient à monter en voiture.
Le comte Hector et la comtesse sa femme leur faisaient la conduite jusqu'au bas de la rampe.
11 y avait peu de poètes dans cette fashionable assemblée, et pourtant, sur le point de dire adieu à ces magnifiques aspects que le soleil inondait de ses derniers rayons, comme pour les faire regretter davantage, chacun jetait un regard pensif sur le paysage.
.Et quand l’œil, après avoir parcouru l'éblouissante immensité des grèves, remontent vers le château, il semblait que ce regard, jeté à 1* noble demeui e, fût le premier. Jamais on ne l’avait vu dresser si fièrement sa façade, jamais on n’avait vu ses hautes fenêtres renvoyer si gaiement le vil
a*i» du ciel. Au dessus des toitures, empourprées par le couchant, les grands marronniers du jardin, que l'automne jaunissait déjà, se balançaient comme un panache. El toute cette maison, bâtie au temps des longues épées - , vous gardait un si bon air de gaillarde fanfaronnerie, qu’on pensait malgré soi à la plume couchée sur le large feutre des mousquetaires de Louis XIII.
Tout devait être gai dans ce gracieux manoir, la vie devait y passer comme les heures d'une fête.
Point de soucis, point de tristesses, à moins qu'il n’y eût ' là, comme la masse noire du mont Saint-Michel au milieu du splendide paysage, un point sombre et menaçant pour teririr toutes ces joie3... Le comte Hector paraissait. avoir trente-cinq ans à peine. C’était un joli homme dans toute la force du terme : teint blanc, cheveux noirs merveilleusement lustrés, taille moyenne et bien prise dans des habits de goût suprême.
Il possédait à un degré fort éminent ce sang-froid courtois et ce flegme de provenance britannique qui a remplacé chez nos gentilshommes les grâces avenantes et légères de l’ancienne urbanité française. 11 possédait même cette qualité indéfinissable qui varie à mesure qu’on parcourt les différents degrés de l’échelle sociale, mais qui garde son nom, maladroitement appliqué, dans les salons comme dans les arrièreboutiques : la distinction.
C’était un homme distingué, à part même ses dignités et son immense fortune^ car le comte Hector était grand d’Espagne de première classe, commandeur de la Légion d’honneur, chevalier de trois ordres souverains, etc., etc. 11 avait, en outre, plus de quatre cent mille francs de revenus.
A Paris, son hôtel, situé dans le faubourg Saint-Germain, aux abords du Palais-Bourbon, était un centre d’élégance et de richesse, où - se réunissaient, sur un terrain neutre, la noblesse Adèle et h noblesse ralliée, la haute magistrature, la banque, la diplomatie, tout ce qui avait une position de naissance ou de conquête.
Le comte Hector, en effet, n’avait jamais tranché ses opinions de cette manière cassante et austère dont notre siècle se corrige évidemment. On ne pouvait dire qu’il fût légitimiste, car il allait à la cour et sollicitait la pairie ; mais, quand il se trouvait seul à seul avec un ami des princes exilés, il se plaisait à découvrir un trésor de chevaleresque sympathie.
On ne pouvait pas savoir. Si jamais les choses changeaient, si la Providence amenait de ces événements que les hommes sages prévoient toujours... Les Bryant avaient servi le roi pendant six siècles, le roi de France; le grand-père d’Hector était mort à l’armée de Condé. Le comte Hector mettait ta main sur son cœur et disait tout bas :
— 11 est des souvenirs qui ne s'effacent jamais!...
Mais son père avait été chambellan de l’Empereur. Et Dieu sait qu’avec les vieux généraux, le comte Hector se montrait dévot aux gloires de l’ère impériale.
Après la révolution de juillet, il avait dîné chez la Fayette et dansé chez Laftitte.
Quant aux chefs du tiers-parti et de l'opposition dynastique, il les portait positivement dans son cœur.
Avec un nom du premier ordre, dix millions de fortune et un si heureux caractère, il est évident que le comte Hector de Bryant devait aller très-loin.
Nous ne cacherons point que c’était un petit esprit, un cœur banal et vacillant, une tête sans vigueur ni portée; mais ces choses sont indispensables seulement aux pauvres diables qui veulent faire fortune avec leur génie.
Le comte Hector n’en était pas là, Dieu merci ! et tous les devins politiques lui prédisaient un énorme avenir.
Son château de Villers n’avait pas désempli depuis le commencement de la saison. Ç’avait été, durant six mois, une succession non interrompue de plaisirs et de fêtes auxquels présidait avec un charme délicieux la comtesse Clotilde, sa femme.
La comtesse Clotilde aimait son mari à l’adoration. Elle était citée au premier rang parmi les plus jolies femmes du monde parisien, et chacun la disait aussi bonne que jolie.
C’était une blonde aux traits délicats et d’une finesse extrême. La blancheur de sa peau, éblouissait. Quand elle était heureuse, elle avait la gaieté naïve et le sourire d’un enfant.
Aux fêtes deVillers-Bryant, elle n'avait point eu de rivales; les hôtes du château s'étaient renouvelés plusieurs fois, et toujours elle était restée la reine de beauté.
Quelques femmes pouvaient bien montrer une taille aussi parfaite, d’autres un visage aussi régulier, mais il n’y en avait point pour égaler son sourire et pour présenter surtout cet ensemble de grâces aimables, douces, harmonieuses, qui la faisaient si charmante.
En ce moment encore, parmi ie brillant essaim des jeunes femmes qui descendaient au bras de leurs cavaliers de la terrasse du château de Villers, il ne s'en trouvait aucune qui f ût lui être comparée. Pour lui trouver une rivale, il fallait chercher ailleurs.
A quelques pas derrière le dernier des groupes, une jeune fuie marchait avec lenteur; elle tenait par la main deux gentilles enfants de cinq à six ans qui souriaient, joyeuses, et qui agitaient sur leurs fronts mutins les boucles de leurs grands cheveux blonds.
Cette jeune fille était remarquablement belle, d’une beauté plus haute peut-être et plus noble que la comtesse elle-même; mais il y avait sur son visage, aux lignes pures et sculptées, un voile de morne froideur. Ses yeux tristes et fixes semblaient n’avoir point de pensée.
Elle ne répondait pas aux provocations impatientes des deux enfants qui lui tiraient les mains, qui la caressaient, qui la menaçaient en se jouant, pour l’entraîner vers les voitures. Son front était fier et ses yeux baissés; sa démarche indiquait de la contrainte; vous eussiez dit parfois qu'elle boudait tout simplement; d’autres fois, parmi la pâleur mate de son visage, vous eussiez cru découvrir une souffrance amère et vaillamment refoulée...
Mais ce qui dominait en elle, c'était la gêne, et, soit que cette gène fût le produit de l’orgueil froissé, soit qu'elle vintd’une blessure de l’âme, la jeune fille perdait l’avantage de su beauté supérieure, et cédait la palme à la comtesse heureuse. Il y a tant de séductions dans le sourire !
La jeune tille se nommait Alizia Pauli : c’était l’institutrice de mesdemoiselles Berthe et Marie de Bryant, les jolis anges aux cheveux d’or qu’elle tenait par la main.
Elle restait obstinément à l’écart, malgré les efforts des enfants; personne ne songeait à égarer un regard jusqu'à elle.
Au milieu des riches élégances de ce monde, son costume tranchait comme sa tristesse. Tandis que les autres femmes, et surtout la comtesse Clotilde, se paraient complaisamment de leur chevelure, il semblait qu'Alizia eut voulu dissimuler le luxe abondant de la sienne. Deux austères bandeaux se collaient à ses tempes, et ses beaux cheveux noirs étaient serrés derrière sa tête. Elle portait une robe de couleur sombre, dont la coupe cachait les perfections de sa taille
svelte et hardie ; son corsage montait au-des«us de sa gorge, et, comme si ce voile n'eût point suffi, une lourde pèlerine s’agrafait autour de son cou.
De loin, ce costume la vieillissait’ et l'écrasait au point de lui donner l’apparence d’une femme de trente ans; mais, de près, le costume avait beau faire : derrière les plis ingrats de la robe on devinait la taille souple et fine; sous l’étoffe pesante de la pèlerine on sentait la belle harmonie des contours.
Quand le cortège des invités s’arrêta au bas de la rampe, devant les voitures, Alizia s’arrêta également^ l'extrémité de la terrasse.
— Viens donc, petite mère!... dirent les enfants, viens donc!...
Et, comme Alizia résistait toujours, Berthe et Marie abandonnèrent ses mains pour descendre la rampe en courant.
Elle resta seule au bout de la terrasse. Elle s'accouda contre la balustrade demarbre et ses yeux se clouèrent au sol .
En bas, les enfants récoltaient leur moisson de baisers et de caresses. Les marchepieds des chaises tombaient bruyamment; c’était l’instant du départ.
Partout où l’on sait vivre, on abrège le plus possible celte heure fâcheuse des adieux, qui fatigue lorsqu’elle n’attriste pas.
En quelques secondes, on échangea ce qu'il fallait de phrases polies, et chaque voiture eut son contingent.
La comtesse, qui avait pris le bras de son mari, alla d’une portière à l’autre, saluant et disant avec son joli sourire :
— Merci pour le plaisir que vous nous avez apporté, ma-
dame... — Nous aurions bien du rêgret de vous perdre, si nous ne comptions vous retrouver dansquelques jours à Paris. — La semaine prochaine, madame la marquise, j’espère vous Tendre votre aimable visite. ;
Et par chaque portière des têtes se penchaient, qui rendaient coup pour coup. C'était un feu roulant de compliments > courtois débités avec tout plein de grâce.
La dernière voiture, qui était une berline de voyage, était occupée par quatre hommes et une femme déjà sur le retour.
Nous n'avons point décrit les hôtes du château de Villers, parce que, une fois donnée la position du comte Hector, • chacun peut se figurer le monde qu’il voyait : c'était l'entourage aristocratique et néanmoins un peu mêlé de l'homme
assis sur l’un des premiers degrés de l’échelle sociale, mais qui cherche à mouler encore en s'accrochant à toutes branches.
11 y avait là de vieux nobles et des nobles nouveaux, des gens en place et des hommes d'argent. Tous le regardaient comme un esprit profondément adroit et menant sa vie avec une habileté très-grande. Tant il est vrai que les réputations se font partout un peu au hasard.
La dernière voiture dont nous venons de parler contenait la portiOR la moins relevée de l’assemblée. C’étaient un jeune tiers d'agent de change nommé Ligeac, l’avocat Gédéon Ricard, un vicomte spéculateur soutenu par ses dettes, et un auteur tragique comblé de relus. C’était enfin madame de Mareuil, jeune veuve frisant la quarantaine depuis plusieurs aimées, venant on ne savait d'où, mais riche et acceptée dans le monde à cause de quelques bons mariages qu'elle avait combinés.
Madame de Mareuil faisait les hyménées. A cause de sa spécialité, elle savait le fort et le faible de toutes les fortunes, de toutes les généalogies et de toutes les réputations.
Les gens qu'elle avait mariés la recevaient. Ikie fois reçue, comme il y a partout des célibataires, elle trouvait une petite cour. Elle était aux trois quarts spirituelle, et médisante jusqu’au bout des ongles; on l'écoutait ussex.
Pendant que le comte et la comtesse achevaient leur tâche, madame de Mareuil mit la tête à la portière et avisa l'institutrice immobile au bout de la terrasse.
La patte d’oie qui était autour de ses yeux s’élargit en éventail; elle se prit à sourire en regardant «es quatre compagnons.
— Cette pauvre demoiselle Pauli 1... dit-eilc, personne ne lui fait de politesses... Pour ma part je ne veux pas la quitter ainsi!
Elle agita son mouchoir en dehors de la portière et sa voix aiguë s’éleva de plusieurs tons.
— Au revoir, ma chère demoiselle Pauli !...' s’écria-t-elle; ces messieurs me chargent de vous faire leurs compliments...
Ces mots, prononcés à voix haute et non sans un petit accent de moquerie, firent que tous les regards se portèrent à la fois sur la jeune fille.
Celle-ci avait tressailli faiblement; une nuance rosée était venue à sa joue pâle, tandis que le comte de Bryant s'arrê-
‘ait au beau milieu d’une phrase commencée et fronçait le sourcil.
La comtesse jeta un regard furtif sur son mari, et perdit un instant son sourire.
Alizia, sans relever les yeux, s'inclina froidement.
— Oh! oh ! tit madame de Mareuil à demi-voix, on dirait que sans le vouloir j'ai mis le feu à quelque traînée de poudre. *— Le fait est, dit Gédéon Ricard, que voici la comtesse toute triste. — Et le comte tout embarrassé!... ajouta Ligeac, le tiers d’agent de change. — Il faut faire diversion, .reprit madame de Mareuil, qui ajouta, en montrant du doigt une des fenêtres hautes du château : — Voyez !... voyez, messieurs! Bosco n'est pas venu nous faire ses adieux... mais du moins il assiste à notre départ...
En suivant le doigt étendu de la veuve, les regards rencontrèrent une petite fenêtre qui s'ouvrait, tout en haut du château, sur la toiture même de l’un des pavillons. Dans le carré de la lucarne s’encadrait une figure étrange, éclairée vivement par les derniers rayons du couchant.
On ne pouvait trop savoir, à la première vue, si cette figure régulière, mais pâle et amaigrie, appartenait à un homme ou une femme. C’était un visage blanc, long, mélancolique, entouré d’une épaisse chevelure presque incolore. A Cette distance, il était difficile de distinguer ses traits, et cependant telle était l'intensité fixe de son regard qu’on en devinait presque la direction précise.
Ses yeux étaient cloués sur la comtesse et semblaient épier tous ses mouvements.
— Bonsoir, Bosco, mon ami!... cria encore madame de Mareuil.
La figure blême qui tenait toute la largeur de la lucarne disparut aussitôt, et l’on ne vit plus à sa place qu’un trou noir.
Tout le monde éclata de rire. Ce Bosco, à ce qu’il paraît, était un personnage fort réjouissant.
Postillons et cocher firent claquer leurs fouets. Chaises e( berlines s'ébranlèrent pour rouler à la file sur le sable fin de l'avenue.
Le comte et la comtesse les suivirent un instant du regard.
Puis le comte bâilla. — La comtesse avait la tête penchée, et vous n’eussiez plus trouvé sur son joli visage la moindre trace de ce sourire heureux qui l’éclairait naguère.