II. — MÉDISANCES
— Tu vas donc nous quitter en chemin, Gédéon? dit le tiers d’agent de change à l’avocat pendant que les voitures descendaient l'avenue. — Je m’arrête à Avranches... répondit Gédéon ; on m’a dit tant de choses sur mon ancien ami Martial Aubert que je veux lui rendre une petite visite. — Vous serez mal reçu... dit madame de Mareuil. — Bah!.,, nous étions ensemble comme les deux doigts de la main. Ma foi, nous avons fait quelques bonnes folies!... mais il y a bien six ans que je ne l’ai vu... Puisque vous semblez le connaître, madame, donnez-moi donc quelques renseignements sur ce cher Martial. — Je le connais comme tout le monde... répliqua la veuve. 11 y a près d’un mois que je suis dans le pays, et j'avais déjà fait une apparition au château de Villers au commencement de la saison... En ce temps-là, on s'occupait énormément de M. Martial Aubert... 11 n’eût tenu qu’à lui d’être un magistrat fort à la mode... On racontait sur sa personne et sur son passé deux ou trois petites histo res trèsromanesques... et cela va bien à un homme qui porte la robe noire... Mais il a refusé toutes les avances pour vivre dans sa petite maison d’Avranches comme un véritable ermite. — N’y aurait-il point quelque grande passion là-dessous? demanda Gédéon Ricard. — On n’en sait rien. — Est-il toujours beau gaiçon? — C’est suivant les goûts... une grande figure pâle et froide, avec un front qui commence à se découronner... Je dois dire cependant que ces dames le'irouvent fort bien... Et il faut cela pour qu’on s’obstine à parler, chez le comte Hector de Bryant, d’un pauvre petit juge de province 1... — Eht eh!... fit Gédéon, ne vous y trompez pis!... .Martial est apparenté fort solidement... Et, si les conscrits ont un bâton de maréchal dans leur giberne, le plus petit juge doit bien avoir au moins, dans la poche de sa robe, une toque de président... Je vois son affaire... lia maintenant bien près de trente ans... c’e3t le bel âge de l’ambition.
L'agent de change haussa les épaules.
— Jolie ambition! se récria-t-il. Magistrat!... j'aimerais presque autant être militaire ou pocte... trois métiers cfe
ÀLLZ1A PAULI
niais! — C’est vrai, murmura l’aulem' de tragédies; on n'y peut point faire banqueroute. — Pour en (inir avec M. Martial Aubert... reprit madame de Mareuil, les femmes à sentiments prétendent qu’il a dms le cœur un souvenir fatal... Tout le monde s’accorde à lui donner beaucoup de talent... et il passe pour être d’une sévérité excessive dans l’exercice de sa profession.... Quant à sa vie, elle est sans reproche, sinon sans mystère : il travaille du malin au soir et no voit guère pour toute compagnie que sa vieille servante, aussi revêche qu’il est lui-même insociable et sauvage.— Est-ce que vous avez voulu le marier? demanda Gédéon.
La veuve le menaça du doigt gaiement.
— Pourquoi pas? répliqua-t-elle; il a une belle fortune, et je le connais depuis aussi longtemps que vous... Autour de moi je ne vois guère de mariages imposables, sinon le vôtre, monsieur Gédéon, celui du vicomte et celui de notre cher poète.
L’avocat, l’auteur et le gentilhomme s'inclinèrent avec reconnaissance.
La veuve reprit en s’adressant à Gédéon :
— Maintenant que vous avez le signalement de M. Martial
Aubert, comptez vous toujours aller lui rendre visite? — De plus en plus, 6’éci ia l'avocat; c’était un joyeux vivant autrefois El il doit y avoir quelque histoire superbe sous cette
conversion!... — Vous nous coûterez cela cet hiver à Paris?...
— Je m’y engage...
Les voitures arrivaient au bout de l’avenue, où deuxgrandos routes sc croisaient. Les unes tournèrent à droite vers la haute Normandie, les autres prirent le chemin d’Avranches, qui rrièuc à Paris.
La chaise de madame de Mareuil suivit celte dernière direction.
Madame de Mareuil possédait une jolie aisance, mais el!e était de petite exli action. Ceux qui la connaissaient le mieux ne savaient rien de précis sur sa famille. Ou disait seulement que son mari, ancien accapareur de grains, avait pris son • nom au bourg de Mareuil-eu-Brie.
Elle avait su se glisser dans le grand monde à foree de patience, de tact et de volonté. Le genre de services qu’elle rendait entrouvre toutes les portes; madame de Mareuil était tolérée. Elle avait ce qu’il fallait de sens pour juger, sa
ALIZIÀ PAl’LÏ
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position et garder dans sa clientèle une convenance discrète.
On eût pu la prendre à première vue pour une excellente créature, à la fois indulgente et réservée.
Ce n’était pas tout à fait cela. Les concessions qu’il lui fallait faire dans ce monde dédaigneux et hostile lui laissaient un fond d'amertuqg#. Quand elle pouvait se mettre à l’aise en petit comité, — entre hommes, comme elle disait, — elle prenait volontiers sa revanche.
fiédéon Ricard était un avocat du barreau de Paris, un peu israélite, très-vaniteux, méchante langue, à l’abri de tous préjugés, et néanmoins assez à court d’affaires.
Son voyage en Normandie avait un but d’intérêt. Il était venu au château de Villers pour conquérir le titre d’avocat ordinaire de M. de Bryant, qui l'avait fait danser, chasser, dîner et jouer la comédie.
Le vicomte spéculateur était ruiné, très-jeune, très-fort au lansquenet, il devait bien quelques louis à l’agent de change.
L'agent de change avait prêché, au temps de sa jeunesse, la religion folâtre de Saint-Simon. Maintenant il eût immolé le Père, la Mère et" la Femme libre pour dix écus.
Quant à l’auteur de tragédies, ancien fort en thèmes et membre de l’Athénée royal de France, il amassait sournoisement des économies pour se faire mouler en plâtre avec uha couronne de lauriers.
Au sortir de l’avenue, la route montait. Quant la voiture, eut atteint le sommet de la côte, nos voyageurs purent apercevoir, pour la dernière fois, le beau château de Bryant, éclairé par les lueurs vermeilles du couchant.
Derrière le château, on voyait le parc s’étendre, à perte de vue. ,
Le poète tragique et le vicomte ruiné se surprirent à pousser cnsemtile un long soupir.
— Enviable asile 1... murmura le poète. — Le fait est, dit le petit vicomte, qu’on doit être bien heureux là dedans! — Il y a cent mille livres de rentes tout d’une pièce alentour, ajouta Ligeac, l’agent de change, d’un accent pénétré. — Hélas! déclama Gédéon, en regardant le poète tragique, la fortune fait-elle le bonheur!...
Madame Mareuil saisit la balle au bond.
— Toujours médisant J... répliqua-t-elle ; est-ce que vous croyez à toutes les histoires qui courent dans le pays?
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Éf, sans attendre la réponse, elle reprit avec volubilité :
— C’est une chuse étrange!... les hommes ne savent pas plus choisir qu'aimer... Au printemps, quand je suis venue ia première fois, c’était un petit ménage adorable... Ils s’aimaient comme des gens qui ont mille écus de rentes... quelques mois ont passé là-dessus, et vous voyez ce qui arrive l... — Bah! lit Gédéon; on ne peut pas roucouler jusqu’à cinquante ans! — Et pourquoi tout cela? poursuivit madame de Mareuii; la comtesse est-elle moins charmante?... Mon Dieu, non!... Seulement il y a là une autre ligure... Et voilà le mari ensorcelé! — Vous disiez que vous n’ajouliez point foi... commença L>geac. — Mon Dicul s’éciia la veuve, on a beau faire, il faut se rendre à l’évidence.
Gédéon cherchait un bon mot.
Ce qui est bien certain, s’écria le vicomte, c’est que
madame de Bryantest dix fois plus jolie que l’institutrice!
Madame de Mareuii se pinça les lèvres et secoua la tête.
— Vous n’avez pas vu Pauli comme moi au début de la -saison, dit-elle ; c’est à peine si vous la reconnaîtriez... il y a dans tout ceci un peu de la faute de la pauvre Ciotilde... Elle aime son mari à la passion. — Beaucoup trop, interrompit Gédéon; elle l’a gâté, — D’abord, reprit la veuve; ensuite, elle s’est conduite comme une enfant vis-à-vis de cette demoiselle Pauli, qui est une fine mouche!... Voyez-vous, je ne suis pas sans savoir... Mais on ne peut tout dire... Elles se sont connues autrefois, elles étaient amies de pension... «nfin n’importe 1 le positif, c’est que la pauvre comtesse a donné des armes elle-même à l’ennemi... Au printemps, quand je suis venue, j’ai trouvé ici mademoiselle Alizia, brillante et posée en égale auprès de Ciotilde. Elle avait plutôt l’air d’une amie de la maison que d'une institutrice. On l’écoutait quand elle parlait; on lui faisait des succès au piano. Elle dansait, ma foi, très-agréablement. Elle avait presque les mêmes toilettes que la comtesse; et, quoi que vous en puissiez croire, vicomte, elle était merveilleusement belle!... 11 n’y a pas à dire, c’est une de ces ligures qui mettent à l’envers la tête des hommes! Ciotilde n’est que jolie; Pauli, avec ses grands yeux d’Italienne et sa beauté puissante, la laissait bien avant dans l’ombre. Je n’exagère pas, Pauli était la reine de nos promenades et de nos fêtes ; Ciotilde, qui l’aimait, en ce temps-là, comme une sœur, loin d’êire