‹ Alizia PauliChapitre 33 sur 33 · GD · texte numérisé non relu

GD

guère, et malgré sa volonté iuébian'able, la courte distance gui le séparait désormais de la ville était encore trop longue.

Il allait cha 1 celant, tombant, se relevant; sa poitrine haletait et tout son corps tremblait.

Les paysans s’amusaient comme des bienheureux à voir l’effort désespéré de sa course.

En un moment, il rencontra une fondrière et disparut presque tout entier dans la neige. Les paysans, appelés par scs cris plaintifs, accoururent et l'entourèrent.

Au lieu de le relever, les braves gens le regardaient se débattre dans son trou.

— Est-il drôle, au moins le Mahieux! disaient-ils; est-il cocasse! — Aidez-moi... b ilbutiait le malheureux Bosco; aidezmoi... je vous en prie!... Vous ne savez pas, vous autres... C’est aujourd’hui qu’on la juge... il faut que je sois là... car c’est moi... moi qui la condamne.

Et le monde de rire, — et le chœur de reprendre :

— Est-il drôle, le Mahieux... Oh! là là!

Pendant que Bosco suppliait et que les bons paysans s’amusaient de sa peine, la voiture publique d’Avranches vint à passer, au trot pénible de ses trois chevaux.

— Monsieur le conducteur!... ciia un paysan; — voulezvous emmener un juge à la cour d’assises?

La voiture s’arrêta, parce que le conducteur n’avait pas compris.

Les excellents rustres entrèrent tous à la fois dans la plaisanterie; ils saisirent Bosco et le portèrent en triomphe jusqu’à la voiture.

— Que voulez-vous que je fasse de cela?... demanda le conducteur. — On a besoin de lui, répondit un paysan, pour condamner la voleuse d’Avranches.

Bosco, tremblant et tout blême, murmurait :

— Je vous en prie! je vous en prie I

Le conducteur, qui était bon enfant, le saisit par la peau du cou comme un chien et le jeta sur la paille de l’impériale.

Paysans ot paysannes crièrent : Vive Mahieux! la voiture reprit la route de*Saint-Lô, où elle arriva au bout de quelques minutes.

B >sco restait étendu sur sa paille, dans un état d’immobilité complète ; il savourait avec délices ces quelques in-

stants de repos, mais il n'était pas homme à oublier son idée fixe. -

Le conducteur ne songeait plus à lui. — Bosco se de'mêla le mieux qu'il put entre les bagages et s’avança jusqu'au rebord de l’impériale.

Presque tous les voyageurs s’étaient éloignés déjà. Bosco se pendit à la courroie et se laissa glisser jusqu’à terre sans accident.

Une fois là,. il étira ses petits membres et enfla sa poitrine avec triomphe.

Il était encore bien las, et il n’avait pas mangé depuis le matin de la veille, mais en ce moment il ne sentait plus ni la faim, ni la fatigue

— Où juge-t-on?... demanda-t-il au premier passant qu’il rencontra en entrant dans la rue.

On lui indiqua le tribunal.

Ses petites jambes se mirent à trotter d’elles-mêraes; il dépassait en vérité les bonnes gens de Saiut-LÔ, se rendant à leurs affaires.

En un clin d’œil, il fut à la porte de la grande chambre dû tribunal où se tenait la cour d’assises.

Mais, une fois là, pas moyen d’avancer d'une semelle.

La salle comble regorgeait au dehors; impossible de percer la cohue compacte et serrée. — Bosco n’entendit qu’un murmure sourd où dominait, de temps à autre, la voix perçante d'un avocat ou l'organe nasillard d’un témoin bas-normand.

— Est-elle déjà condamnée ?... demanda-t-il à ses voisins.

— Ça ne vaut guère mieux, lui répondit-on, car tout le monde est contre elle.

Bosco ne possédait rien ici-bas, mais il eût donné la moi- , tié de sa vie pour être au premier rang des spectateurs.

Ceux qu’il avait interrogés le regardaient et souriaient. —

Il y avait là un grand gars de Coutances, dont la tête dépassait le niveau de la foule.

— Faut que le Mahieux voie un petit peu!... dit-il avec la pesante bonhomie des colosses.

Le cœur du nain sauta dans sa poitrine, quand il se sentit soulevé par deux grands bras et que son regard put dominer la cohue.

Alentour, on ne s’occupait plus que du Mahieux; l'audience était un instant oubliée.

àalT-tt;

Et Bosco ne voyait même pas l'attention moqueuse dont il était l’objet; son aine avait passe dans ses yeux; il regardait,

— il regardait de toute sa force.

• Que de tôles immobiles ou agitées! que d’hommes au crâne nu, que de coiffutes de femmes, depuis le chapeau à fleurs des élégantes de Saint Lô, jusqu’au pauvre bonnet de coton des jeunesses normandes!

. Bosco n'avait jamais rien vu de pareil.

Sa prunelle resta d’abord éblouie.

Puis il aperçut la robe rouge du président, — la cour, dont l’aspect sévère et grave lui donnait le frisson, — les tribunes chargées de dames en parures.

Au banc des témoins, il y avait des figures connues : tous les domestiques de Villers, ses anciens camarades.

Puis c’étaient les jurés, les avocats en robe; et cette foule impossible à nombrer qui fascinait son regard.

11 ne pouvait voir le visage de l'accusée, non plus que celui du défenseur; tous deux lui tournaient le dos.

Et néanmoins, une fois que son œil fut tombé sur Alizia, il ne s’en détacha plus.

Elle était tout en noir; sa tête voilée s’inclinait sur sa poitrine.

— En as-tu assez?... dit le rustre de Coutances. — Encore un petit peu, murmura Bosco.

La foule éclata de rire alentour.

— Pas bête, Mahieux!... pas bête!

Le colosse, qui se fatiguait du jeu, le brandit un instant à bout de bras, au-dessus des têtes, comme il eût fait d’une poupée; puis il le replongea tout au fond de la cohue.

Bosco ne vit plus rien, sinon la veste d’un paysan dont les basques courtes et rondes étaient à la hauteur de ses cheveux.

Quelle bénédiction que la cour d’assises, pour une ville de province l D’abord, c’est un spectacle gratis : le plus aimable de tous les spectacles, mêlant le drame à la comédie, faisant rire à se tordre les côtes et pleurer à chaudes larmes.

Et puis c’est une aubaine; s’il y a seulement une cause comme il faut, urie bonne banqueroute de notaire qui ruine deux cents familles, un petit rapt orné de circonstances suffisamment romanesques, ou même seulement, malgré la fréquence du fait, une jolie femme accusée d’avoir empoisonné ,

son mari, les auberges de la ville deviennent subilcmcnt trop petites. Les cuisines éteintes des r. staurorits se rallument. De toutes parts arrivent des gens curieux et bien payants. Le commerce va; l’industrie s'éveille. Il y a des piomenouses au Cours, et chose inouïe! des loges pleines au théâtre.

La fleur des départements voisins est dans les hôtels, et parfois Paris lui-même envoie son contingent à ces douces fêtes.

Deux ou trois avocats célèbres et une demi-douzaine de sténographes, quelque peintre famélique pour prendre le profil précieux du faussaire ou de l'assassin.

11 ne s’agissait ici que d’une pauvre jeune tille accusée de vol, mais la jeune fille était belle comme un ange, le nom d’un grand seigneur se trouvait mêlé à l’accusation, et l’objet volé avait une valeur de près d’un demi-million.

Ce sont là des éléments de succès, il faut en convenir.

Et d’ailleurs, ce n’était pas tout.

Il y avait un fait bien extraordinaire, incroyable, inouï dans les fastes de la cour d’assises, si fertile pourtant en événements bizarres.

Un fait dramatique au plus haut point, romanesque jusqu’à dépasser la vraisemblance; une vraie curiosité judiciaire, une de ces choses qui fout époque dans l’histoire d’un tribunal; un maitre scandale !

La première fois que la nouvelle en avait transpiré dans le public, personne n’y avait voulu croire. — C’était tout bonnement impossible.

11 s’agissait d’un homme dont la réputation de haute intégrité n’était plus à faire, d’un magistrat dont la vie sans tache couvait servir de modèle à ses collègues.

Comment penser?...

Ei pourtant le bn.it prenait de la consistance; à mesure que l’ouverture de la session approchait, la rumeur s’enflait de plus en plus.

On ne niait plus; on se bornait à douter.

Aujourd’hui que la session était ouverte, chacun avait pa voir par ses yeux. C’était vrai.

C’était bien vrai. — M. Martial Aubert, le juge d'instruction qui avait signé le renvoi do la voleuse d’Avrauches devant la cour d’assises de Saint-Lô, s’asseyait au banc de la défense en qualité d’avocat.

II s’était démis de scs fondions de juge pour plaider, en quelque sorte, contre lui-même.

Il y a des gens qui n’ont pas de pudeur I

Cet homme qui avait volé l'estime et le respect de tout un ressort, s’était laissé séduire par la beauté d'une fille sans aveu!

L’institutrice l’avait ensorcelé, comme elle avait cn-oroelé autrefois madame la comtesse de Bryant, — la pauvre femme! etM. le comte lui-môme, à ce que l’on prétendait.

Certes, il y avait dans ce fait de quoi mettre en branle tous les amateurs d’émotions imprévues.

Aussi les tribunes étaient combles; on n’eût pas pu glisser une aiguille aux places réservées. A part les dames de Saint- Lô, d’Avrancbes, de Coutanccs, etc., qui avaient des protections dans le tribunal, nous eussions retrouvé là grand nombre de nos anciennes connaissances : tous les invités de Yillers, nudamc veuve de Mareuil, la discrète fuhricante de mariages; le tiers d’agent de change Ligeac, le poète tragique, le vicomte ruiné, madame Duplessis avec deux ou trois de ses anciennes élèves qui avaient été autrefois les condisciples d’Alizia Pauli, et même, dans un coin plus modeste, les deux demoiselles Leblond, plus vieilles, plus laides, plus pauvres, plus aigres que jamais.

Tout ce m aide suivait les débats avec une avidité qu’il faut renoncer à décrire. Tout ce monde dévorait l’accusée à belles dents.

La veuve de Mareuil disait que Gédéon Ricard, assis au banc de la partie civile, allait l’arranger d’importance!

Ce n’était pas elle qui avait cru jamais à ces prétendues vertus de l’institutrice I

Le tiers d’agent de change, le poète tragique et le vicomte • ruiné faisaient chorus.

Madame Duplessis, qui portait le deuil à cause de la chute regrettable de son neveu Martial, un jeune homme de si grande espérance I prétendait avoir dit toujours que celte fille finirait mal. „

Et penser qu’elle sorlait d’une institution si connue par la vie exemplaire de ses élèves!

Les demoiselles Leblond allaient beaucoup plus loin. Elles se rappelaient avec de grands hélas que du temps où Alizia était sous-maîtresse chez elles, une cueiller en métal d’Alger avait disparu de l’office.

Tous ces souvenirs se mêlaient à la chronique secrète du château de Villers ; on parlait de la maladie de madame la comtesse, que cetle fille avait tuée aux trois quarts; — des Jolies que le comte avait dû faire pour elle; — et Ton revenait encore à l'histoire de Martial, un homme si bien apparenté, un homme qui pouvait prétendre à tout!

Les dépositions étaient entendues, pour la plupart; les domestiques du château étaient venus l’un après Tautre apporter leurs témoignages identiques. — 11 ne restait plus à entendre que Mariette, la petite-servante de madame la comtesse, le comte Hector lui-même et un seul témoin à décharge, assigné à la requête du défenseur.

On se disait de tous côtés que l'arrêt serait rendu dans la soirée. ^

Ce bruit venait de proche en proche jusqu’à la portion de l’auditoire qui se tenait au dehors, attendant son tour, et que de nouvaux arrivants recrutaient à chaque instant.

Bosco n’était plus des derniers; la queue s’était allongée; il y avait maintenant derrière lui assez de gens pour l’empêcher de reculer. — Le pauvre nain était littéralement noyé dans la foule : ses poumons absorbaient avec effort une atmosphère chaude et suffocante. Il ne voyait rien; ses oreilles ne saisissaient qu’tm murmure indistinct et confus. La place étroite et disputée qu’il occupait ne lui était même pas ménagée dans toute la hauteur de la taille d’un homme; audessus de sa tête, les coudes se rejoignaient, les épaules se touchaient. Autour de lui, les jambes se serraieut, à cause de la pression opérée par les nouveaux venus.

11 était là comme en un étui mouvant et se rétrécissant à chaque instant, — il étouffait; mais il ne songeait guère à son mal. — La bouche ouverte et cherchant un peu d’air pour sa poitrine haletante, il restait là, essayant de se glisser en avant, mais non point de reculer.

Un sentiment étrange le soutenait et l’exaltait; il repassait dans sa mémoire tout ce qu’il avait vu pendant que le gars de Coutances le soulevait à bout de bras.

Toutes ces têtes innombrables qui se dressaient attentives et avides, toutes ces femmes richement parées, — ces avocats qui parlaient, ces juges si graves sur leurs sièges; — tous les acteurs, enfin, de ce grand drame, depuis le premier jusqu’au dernier, c’était lui, Bosco, qui les avait amenés là !

A part la haine obstinée qui restait en son cœur, il se sentait tressaillir d'orgueil.

— C’est moi!... disait-il en lui-même; — c’est moi tout seul !... Sans moi on Itii aurait pardonné ce qu’elle a fait de mal., car j’aurais pu dire à M. Aubert : Elle n’est pas une voleuse...

11 souriait, malgré le poid écrasant qui était sur sa poitrine,

— Car je sais tout, moi... reprénait-il : — j’écoulais et je guettais... mes yeux sont meilleurs que ceux de tous ces juges!.,, mais ce que je sais, je ne veux pas le dire!...

Par un mouvement insensible et dont il ne se rendait pas compte lui-même peut-être, il avançait peu à peu; son effort continu écartait une hanche, fatiguait une jambe; il passait, prolilant du plus petit trou, et une fois qu’il avait conquis une semelle de terrain, il la défendait au péril de sa vie.

La foule était si compacte, surtout aux enviions de la porte, que la plupart ne pouvaient point se baisser pour voir quel genre d’intrus se glissait ainsi entre les jambes.

On laissait faire.

Et Dosco gagnait du terrain.

Il s’en apercevait parce que le murmure grandissait à son oreille; il ne distinguait point encore les paroles prononcées, mais la voix de ceux qui parlaient se rapprochait.

11 devait être maintenant à l’intérieur de la salle d’audience.

Les efforts qu’il avait faits dans la matinée se joignaient à la fatigue présente pour l’accabler; mais au lieu de s’arrêter, il prenait courage.

— Je veux la voir, pensait il... — je veux être là, tout près d’elle, quand le juge va la condamner!

Le juge, pour lui, c’était Martial Aubert. Il n’avait reconnu que les domestiques de Villers, dans le coup d’œil ébloui qu’il avait jeté sur la salle; il se représentait, à sa manière, le tribunal, et croyait fermement que M. Aubert était le chef des juges.

Et son esprit, excité jusqu’à la fièvre, travaillait encore plus que son corps.

Il tremblait parfois en songeant qu’il allait frôler, peutêtre, dans son passage à travers la cohue, la main terrible du comte de Bryant.

AL1ZIA r.VL'LI

Et la comtesse Clotildc, sa maîtresse bicn-aimée ! comme il y avait longtemps qu’il ne l’avait vue ! On disait dans la ville d’Avranches qu’elle était bien malade. — Oli ! cette Alizia Pauli! c’était elle qui avait pris le bonfieur de la comtesse ! Quel châtiment serait trop dur pour elle!...

Bosco redoublait d’efforts pour hâter sa marche ténébreuse.

— C’est moi... se disait-il pour exalter son courage :

c’est moi qui l’aurai punie; c-’est moi qui aurai vengé ma maîtresse.

La comtesse si bonne ! — Elle croyait le pauvre Bosco mort sans doute, et peut-être avait-elle eu des larmes pour son souvenir.

Pendant que le nain suivait sa route inaperçu, guidé qu’il était par le bruit des débats, l’audience marchait. Une voix connue vint h apper l’oreille pe Bosco.

— Voilà M. Martial qui commence à juger... se dit-il.

Est-ce que j’arriverais trop tard!

La voix de Martial Aubert s'élevait en effet dans l’enceinte silencieuse. La foule écoutait, on n’entendait que le bruit des respirations pres-des.

Puis, par intervalles, une commotion magnétique gagnait de proche; un murmure sourd s’élevait.

Il y avait un frémissement général dont Bosco ressentait le Contre-c.mp, sans savoir ni comprendre.

Quand Martial Aubert se tut, une longue émotion régna dans l’auditoire.

Il y avait auprès de Bosco des femmes qui pleuraient.

Le nain était à la torture. — Que se passait-il? Ses jambes avaient beau se roidir et tout son petit corps se tendre: il avait beau se dresser sur la pointe de ses pieds, sa tète dépassait à peine la hanche de ses voi ins. Enfermé dans sa prison humaine, il ne savait rien de ce qui avait iieu autour de lui.

Quand il voulait interroger, on le repoussait rudement et l’on s’indignait qu’un ê;rc de sa sorte eût osé pénétrer jusque-là.

Car le peuple n'aime guère l’égalitéque pour abaisser ce qui est au-dessus de lui. — Quand il domine, par hasard, l’égalité lui semble une chose fort ridicule.

11 est alors comme ces saints-simoniens, devenus miilion-

ALIZ1A PAULI 2 j 7

naires, qui ne songent plus du tout à mettre en commun les Liens de ce monde.

A mesure que Bosco avançait sa tâche devenait plus difficile; la muraille mobile s’ép nssissait au-devant de lui, en môme temps que l'atmosphère, viciée tout à fait, refusait d’alimenter ses poumons.

11 allait toujours, cependant, et l'obstacle qui lui barrait la route l’empêchait au moins de tomber.

Une autre voix avait succédé à celle de Martial, et l’émotion s’était calmée. — C’était le ministère public qui parlait.

Après le ministère publie, vint le tour de maître Gédéon Ricard, avocat du barreau de Paris.

Nous sommes contraints d’avouer que cet orateur n’eut point lo t le succès qu’il avait espéré. Les va-nu-pieds de l'auditoire ne trépignèrent absolument pas, les vicomtesses bas-normandes ne lui envoyèrent aucune espèce d'œillades; le président, qui était un conseiller de la cour royale de Caen, se trouvait ne poini parler du nez, et ne lui lit même pas la joie de le rappeler à l’ordre.

La veuve de Mareuil déclara en bâillant qu’il était ennuyeux, et le poêle tragique se rappela involontairement la première représentation de sou Polyntce.

Le président prit la parole pour résumer les débats.

En ce moment Bosco avait percé la foule tout entière; mais sa marche, directe d’abord, avait dévié peu à peu. 11 se trouvait contre le lambris, à l’extrémité de l'enceinte, sous l’escalier qui conduisait au banc des jurés.

Le lambris, massif et bas, se découpait, comme c’est l’ordinaire, et suivait en zig-zag les marches de l’escalier.

Bosco parvint à se jucher sur l'étroit rebord, et pour la première fois, depuis quatre grandes heures, il put donner un peu d’air à sa poitrine oppresse.

11 ne voyait rien encore, sinon le banc des jurés qui était vide ; mais sa tête arrivait au niveau commun, et il pouvait entendre une partie de ce qui se disait dans la foule.

— Acquittée! acquittée! murmurait-on de toutes parts; elle va être acquittée. — Ah! ah!... on peut dire que son avocat a crânement plaidé! — A-t-il donné sur les doigts à ce comte de Bryant, au moins !

— C’est vrai que les riches veulent toujours victimer comme ça le pauvre monde.

Bosco n’entendait de tout cela qu’un seul mot : — Acquittée!... acquittée !... Il y avait dans son cœur une rage sourde . et terrible.

Ses paupières brûlaient; la sueur coulait le long de ses tempes.

Cet avocat, qui avait si bien défendu l’institutrice, il aurait voulu le tenir sous ses pieds et l’écraser:

11 restait encore un degré entre lui et le banc du jury, qui venait de se retirer dans la salle des délibérations.

A l’aide de ses pieds et de scs ongles, Bosco grimpa, recommençant son effort patient, et parvint à s'accrocher à la balustrade.

Sa tête dépassa enfin le lourd niveau de cette foule, qui l’avait opprimé si longtemps.

1! revit, en détail et à loisir, tout ce qu’il avait aperçu durant un instant trop court.

Parmi les juges, il n’y avait que des visages inconnus; — et c’était bien étrange, car il était sûr d’avoir reconnu la voix de Martial!

Mais qu’importait cela? — Son regard ne s'égara pas longtemps au banc de la cour et revint tout de suite se fixer sur l’accusée.

Alizia lui tournait le dos, ainsi que son défenseur, dont la tête, coiffée d'une toque, s’inclinait pensive.

De l’autre côté d’Alizia, Bosco reconnut Julienne, qui s’asseyait au banc des témoins.

La voix de la pauvre vieille s’était élevée toute seule en faveur de l’accusée.

Il y avait encore des larmes dans les rides de sa joue.

Bosco se sentit le cœur gros, — mais il détourna les yeux, parce qu’il voulait haïr et garder sa colère implacable.

Il avait beau chercher la comtesse dans la salle, il ne la trouvait point, et il se disait :

— Elle est malade, peut-être... comme ils l'ont tous trompée!... Cette fille dont on a pitié -parce qu’elle est belle... Ah! si M. Martial était là, il la condamnerait bien, lui, car c'est un homme juste!

Le jour baissait, et à l’autre bout de la salle, on allumait

déjà les lampes.

Bosco était tapi dans l’angle formé par le mur et la balustrade, — sa tôie seule était visible.

ALJZIA PAULI

Tt'J

La foule n’avait garde de faire alienlion à lui. — Si quelqu'un l'eût remarqué par hasard, il n’y aurait eu ni moquerie ni risée; car le pauvre petit corp'S difforme disparaissait complètement pour ne laisser voir qu’une tête d’enfant mélancolique et belle, entourée de grands cheveux blonds.

Après la sortie du juiy, des conversations s'étaient établies de toutes parts dans la salle. A l’exception des gens de Paris et de Villers, qui connaissaient mademoiselle Pauli de longue main, le vœu public était pour elle.

Sa beauté, sa jeunesse, et surtout l’admirable plaidoyer de son défenseur, avaient touché au vif la fibre populaire; l'auditoire, devançant le verdict, la proclamait innocente.

Et à mesure que l’absence des jurés se prolongeait, les conversations particulières se taisaient; le silence revenait peu à peu dans la salle. — Tous les regards, brillants d’une impatience avide, se porlaientvers la salle des délibérations, dont la porte restait close.

On attendait.

Bosco éprouvait au centuple cette impatience fiévreuse qui faisait courir dans l’auditoire de longs frémissements. Il attendait, lui aussi, comme le joueur passionné qui guette l’arrêt du sort.

— Que font-ils donc derrière cette porte? pensait-il; — et les juges, pourquoi ne disent-ils rien?... S'ils allaient ne pas la condamner ! Elle serait libre ; peut-être qu’elle reviendrait au château... la comtesse est si bonne!

Ses yeux ardents se fixaient sur Alizia par derrière, et, si son regard avait eu le pouvoir de tuer, Alizia serait morte.

En ce moment où les murmures de la foule étaient pour elle, en ce moment où chacun espérait un verdict d’absolution, la haine de Bosco grandissait et s'envenimait.

La fille sans cœur! — le mal! le poison vivant qui était entré, pour ainsi dire, dans les veines de la cotnlesse!

La porte de la salle des délibérations sa rouvrit; les jurés regagnèrent leurs bancs avec lenteur.

L’auditoire s’agita sourdement, puis un silence profond régna dans l’enceinte.

Le chef du jury, debout et découvert, la voix étouffée pur l’émotion, lut un papier qui tremblait dans sa main.

La figure de Bosco était en feu; tout son sang lui montait

au visage; ses oreilles bourdonnaient. — Il n’entendit que les derniers mots du verdict :

« Oui, l’accusée est coupable! »

Alors une joie insensée lui emplit le cœur, et tandis qu’un murmure triste Courait dans l’auditoire, il poussa un grand cri de triomphe.

11 était fou. — Scs mains s’é'evèrent pour applaudir.'

Mais ses mains retombèrent tout à coup et sa bouche resta béante.

En même temps, un voile de pâleur descendit sur son front.

Au cri poussé par Bosco, l’avocat de mademoiselle Pauli s’était retourné. — Bosco avait reconnu la douce et belle figure de Martial.

11 resta comme frappé de stupeur.

Puis Alixia tourna la tête à son tour. — Comme elle était pâle ! — Dans ses grands yeux noirs il y avait des larmes.

Bosco la vit échanger un regard avec Martial, et une sorte de lumière le frappa au cœur.

L’âme entière de la jeune fille était clans ce regard. Le nain sentit comme un bandeau qui tombait de sa vue.

Ses yeux se mouillèrent.

Mademoiselle Pauli tendit la rm ! n à Martial.'

— Oh ! lit Bosco, est-ce que je lève! pourquoi est-il là?

La tète d’Alizia se pencha jusqu’à toucher l’épaule de Martial.

Bo-co joignit les mains. •

De tout ce triomphe qui l’exaltait naguère il ne restait rien, et cette voix orgueilleuse qui parlait tout à l’heure dans sa conscience, disant : «C’e t toi! c’est toi qui la condamnes,» lui était maintenant un brûlant reproche !

11 y avait un rayon d’amour dans les yeux d’AHzia. La froide statue avait un cœi r. 11 s’était trompé, sa haine injuste avait frappé à l’aveugle.

Que dire? Dans ces intelligences incomp’ètes et obscures où la raison se voile trop souvent, tout est all'uire de sensibilité; l’impression première agit avec violence, et la réaction est un coup de foudre!

D’autres auraient vu peut-êlre avec froideur ce qui était sous les yeux de Bosco; Bosco, lui, avait l'âme navrée.

Tout ce qu'il y avait entre Alizia et Martial Aubert, Bosco

le devinait j le regard de son esprit prenait une intuilion extraordinaire.

Les faits passés se déroulaient devant scs yeux avec une signification nouvelle.

Elle aimait. Eile aimait!... c'était une pauvre martyre qu’il avait frappée sans pitié ni pardohl

11 aurait voulu franchir la distance qui le séparait d’Alizia et de Martial pour s’agenouiller entre eux deux, pour demander grâce en pleurant... Car il se disait toujours :

— C’est moi... c’est moi qui l’ai condamnée!

Et comme si Dieu eût voulu le punir à ce suprême instant, l’émotion, trop forte, paralysait sou pauvre corps, anéanti d'avance par la fatigue. 11 ne trouvait ni voix ni paroles.

Il voulait crier, et il ne pouvait pas.

11 demeurait immobile et de grosses larmes roulaient sur sa joue...

La foule s’était écoulée morne et silencieuse aprèila condamnation d’Alizia Pauli.

On avait éteint les lampes.

Dans la grande salle, déserte maintenant, il ne restait plus que Bosco, qui s’était affaissé sur les marches de l’escalier.

11 pleurait tout bas. — Parmi les ténèbres, ses yeux voyaient encore la pâle jeune fille penchée sur l’épaule de Martial Aubert.

Que d’amour et quelle poignante souffrance !

Et Bosco n’avait pas pu parler! la voix s’était arrêtée dans sa gorge muette!

Que faire?... que faire, mon Dieu! — Les gardiens, en fermant la salle d’audience, causaient entre eux. Ils avaient dit :

— On n’a pas pu la ramener dans sa prison... ils lui ont fait une chambre au greffe... Elle se meurt, la pauvre fille!

Les deux mains de Bosco se crispaient contre sa poitrine.

C’était lui... c’était lui!...

Oh ! la laisser mourir !...

Et revoir Martial en habit de deuil ! — Et suivre de loin la vieille Julienne, quand elle irait pier en pleurant sur la tombe de la condamnée !

C’était le soir de l'arrêt rendu ; il était â peu près neuf heures.

Dans l’une des chambres affectées au service du greffe, on

avait dressé un lit de sangle, où mademoiselle Alizia Pauli s’étendait, mourante. Le silence régnait parmi les personnes présentes.

11 y avait là M. le comte Hector de Bryant, la comtesse sa femme, Martial Aubert et Julienne qui priait à voix basse, agenouillée au pied du lit.

Le comte Ileclor se trouvait là de son propre mouvement: il était venu à l’issue de l’audience, ignorant l’état de sa victime, et voulant sans doute renouveler les proposions d’enîèvement qu’il lui avait faites naguère au château de Villers.

Car M., le comte suivait son idée avec acharnement, et sacrifiait à la seule passion qu’il eût éprouvée en sa vie.

11 avait toujours pensé qu'Alizia, condamnée, serait en son pouvoir.

En la voyant perdue et si près de mourir, peut être avait-il ressenti un mouvement de repentir; — mais il était trop tard.

M. le comte, prenant son parti en brave, avait voulu se retirer; c’était l'arrivée de sa femme qui lui avait barré le passage.

Clotilde venait là, cédant au dernier appel de son ancienne amie.

La tête d’ Alizia reposait, livide et presque inanimée, sur le rude oreiller.

— Le prêtre est-il là?... demanda Martial* au surveillant que sa charge obligeait à ne point quitter la chambre. — 11 attend... répliqua ce dernier.

Alizia rouvrit les yeux à demi et sembla compter ceux qui entouraient sa couche.

Quand nous l’avons vue an château de Villers, lors de son interrogatoire, elle était déjà bien malade. Sa faiblesse avait grandi depuis, et les émotions de cette journée l’avaient laissée brisée.

La mort était suspendue au dessus de cette pauvre couche; quelques heures encore, et la douce martyre allait voir sa place au ciel.

Elle le sentait, car elle souriait.

En elle, il y avait quelque chose qui déjà n’était plus de la terre...

Avec raide de Martial, elle se souleva sur le coude.

— Toujours auprès de moi... murmura-t-elle, tandis que son regard se ranimait, tendre et reconnaissant; — Martial!...

ma bonne nicrc Julienne!... Oh ! je ne meurs pas sans amis!

Son œil se reposa, calme et doux, sur M. de Bryant, qui • détournait la tête.

— Je ne vous avais pas fait appeler, monsieur le comte, reprit-elle, — mais soyez le bienvenu... Je ne garde point de colère contre vous... et je prie Dieu de vous pardonner comme je vous pardonne.

Le comte Hector s’inclina cérémonieusement. Il jouait un rôle ici comme ailleurs. En face de cette agonie, qui était le fruit de ses intrigues maladroitement tissées et de sa pauvre diplomatie, ii éprouvait un sentiment triste sans doute, mais il gardait son sang-froid et ses prétentions au titre de comédien très fort.

11 ne s’avouait point que la clémence seule de sa victime le sauvait en ce moment de la honte.

11 se disait : — C’est malheureux! la chose n’a pas tourné comme il faut. — Mais il se consolait en ajoutant : Pour ce qui me regarde, je n’ai rien à craindre... Quand même elle parlerait, on ne la croirait pas, maintenant qu’elle est condamnée.

Alizia tendit sa main à Clotilde, qui était auprès de son mari, pâle et le cœur serré.

La comtesse s'approcha ; elle prit la main de son ancienne amie et ses yeux se mouillèrent.

— Vous êtes bonne, Clotilde, lui dit mademoiselle Pauli, et je crois que vous m’avez aimée. — Ou! fit la comtesse, ma pauvre Alizia !... *

Celle-ci attira Clotilde jusque sur son lit, et scs yeux demiclos nagèrent dans le^vide.

Julienne priait toujours. — Martial priait à la tète du lit, grave et triste; ses paupières se baissaient; il cachait le mieux qu’il pouvait la douleur immense qui étreignait son âme.

Le comte songeait à la retraite et choisissait son moment.

Durant quelques secondes, Alizia sembla se recueillir en elle-même; puis elle regarda la comtesse qui pleurait, et lui dit de cette voix caressante que les jeunes filles prennent pour échanger leurs confidences amies :

— 11 faut que le malheur des uns serve du moins au honheur des aulres... Vous êtes jeune, Clotilde, et bien belle!... Si Dieu le veut, vous avez le temps d’être heureuse... Croyez-

moi, soyez vous-même la mère de vos enfants, et ne mettez jamais une étrangère entre vous et l'amour de votre mari...

A mi sure qu’elle parlait, les larmes de la comtesse se sé- • chaient et ses yeux prenaient une expression de craintive défiance.

Le cœur de Martial batlait. — Où allait ce préambule? — Était-ce un aveu qui. venait aux lèvres de la mourante?...

Le comte Hector écoutait, inquiet; il ne songeait plus à se retirer. — Seulement, il se tourna par deux fois du côté de ^a porte, où il avait cru entendre un léger bruit.

La porte était immobile, et personne ne s’y montrait.

— Vous m’entendez, n’est ce pas? reprit Alizia; pourquoi tenter Dieu?... il y a des femmes si belles et si perfides!

— Que voulez-vous dire?... murmura la comtesse. — Je sais cela par expérience, reprit Alizia lentement et d'un accent rêveur; elles sont humbles et modestes... elles se glissent dans les familles... on a pitié d’elles d’abord, puis on les aime...

La comtesse recula d’un pas; son regard courut de mademoiselle Pauli au comte Hector, qui jouait l’indifférence.

Julienne, toute seule, comprenait vaguement les paroles de la condamnée, parce qu’une fois déjà, dans la prison d’Avranebes, elle l’avait entendue prononcer des paroles semblables.

Alizia ne voyait point le trouble de ceux qui l’entouraient.

— Je suis inoncente, poursuivit-elle, et vous le croyez, Clotilde... Je n’ai pas dérobé vos diamants... mais quand j’anrais pris ce médaillon, madame, — sa voix changeait et s’affermissait, — ce n’eût point été un vol.

La tète de la comtesse brûlait, et mille pensées se croisaient dans son cerveau. m

Un doute venait à l’esprit de Martial lui-même.

La comtesse se disait ; C’est te dernier cri de sa conscience... c’est sa confession... elle parle des droits que lui donnait la coupable passion d’Hector!...

— Vous pouvez tout dire, Alizia, murmura- t-elle, et je puis tout pardonner. — Pardonner!... répéta mademoiselle Pauli dont le front se couvrit d’un incarnat fugitif; qui parle ici de pardonner?... Ces femmes qui viennent s’asseoir au bas bout de la table et qui vendent leur misérable vie pour le pain de chaque jour, ne sont pas toutes des bourreaux, madame... il y a parmi elles des victimes!... Ne détournez pas les yeux de moi, car mon âme est sans crainte au mo~

ment fie subir le jugement de Dieu... ce n’est pas à moi que je pensais, madame, quand je vous ai dit : prenez garde J... Je pensais à la femme du prince de Santa- Croce, votre père, madame. Je pensais à la pauvre princesse que j'ai vue mourir dans les larmes... Elle avait donné sa confiance à une étrangère... Le prince choisit entre elles deux... l’étrangère était plus jeune, peut-être plqs belle... Votre mère vous a- telle jamais dit votre histoire, madame?

Un tremblement nerveux agitait tout le corps de la comtesse.

Mademoiselle Pauli se tenait droite sur sa couche, sans It secours de Martial; pour un instant, elle avait reprit sa beauté Gère et royale.

Martial se redressait, d’instinct, à côté d’elle; il regrettait la crainte éprouvée; l’orgueil du triomphe était sur son front.

— Ce n’était pas à voire mari que je songeais, poursuivit Alizia, quand je vous ai dit: J’aurais pu piendre le médaillon sans commettre un vol... je disais cela parce que le médaillon renfermait le portrait de mon père.

Un cri étoulTé s’échappa de la poitrine de la comtesse . 1

L’étonnement était sur tous les visages.

Alizia baissa les yeux, sa voix devint douce comme un chant.

— Je suis la fille du prince de Santa-Croce... dit-elle en s’adressant toujours à la com’esse; votre mère était l’institutrice de ma sœur aînée... Tout ce que Dieu m’avait donné de bonheur en ma vie, c’est vous qui me l’avez pris, madame... il me restait un espoir, — son regard plein d’amour se tourna vers Martial, — je vous le sacrifiai. — Quand ma mère mourut, abandonnée, de la blessure incural. que lui avait faite votre mère, elle exigea de moi deux pre , esstê'... la première, je l’ai violée, car j’étais une enfant et la jeunesse est confiante... Je suis venue vers vous malgré mon serment, et Dieu m’en a punie... Ma seconde promesse, c’était de ne jamais vous dire mon nom... je l'ai tenue jusqu'à celte heure, où je me sens mourir...

La comtesse cacha sa tète entre ses mains.

Le Dont d’Alizia était redevenu pâle. Elle continua d’une voix qui allait faiblissant :

— J’aurais pu vous haïr... mais vous étiez ma sœur, et je n’avais que vous à aimer sur la terre. J’ai préféré l’amour à la haine, madame, et ma dernière parole est pour vous bénir.

ÀLIZIA PAUI.I

Sa tête retomba sur l’oreiller; il y avait autour de sa beautf comme une auréole sainte Les sanglots de la comtesse et de Julienne interrompaient seuls le silence solennel.

— Monsieur le comte, dit Martial à voix basse, faudra-t-il vous apprendre quel est désormais votre devoir? — Si tout cela est vrai, murmura le comte, je dois convenir que c’est une très-malheureuse affaire... Mais il me semble qu on peut accepter avec quelque défiance toutes ces allégations romanesques...— Oseriez-vous douter? s’écria Martial avec menace.

Au moment où le comte ouvrait la bouche pour répondre, une main lui toucha le bras. Il se retourna et fit im bond en arrière, comme s’il eût marché sur un serpent.

Bosco était derrière lui.

Le comte était si troublé, qu’il céda à son premier mouvement, et s’élança vers la porte, qui restait entr’ouvcrte depuis l’arrivée de Bosco.

Mais Martial l’avait déjà prévenu.

Julienne s’était levée et tenait le nain par les deux bras.

— fi sait quelque chose! dit-elle, faites-le parler. — Croirat-on le témoignage d’un enfant idiot et méchant? balbutia le comte Hector au comble de l'agitation.

Le nain regardait la comtesse, qui avait toujours son visage entre ses mains, et le regard qu’il lui jetait exprimait une détresse profonde.

— Je parlerai... murmura-t-il; oh! ma pauvre maîtresse! qui aurait pitié d’elle!... Si Dieu l’avait voulu, monsieur le comte, vous m’auriez tué sur le coup, et je ne souffrirais pas ce que je souffre! — C’est donc lui qui t’avait frappé! s’écria Julienne.

Le comte haussait les épaules et faisait des efforts désespérés pour garder bonne contenance.

— C'est lui!... répéla Bosco; mais vous aurez pitié de ma pauvre maîtresse, n’est-ce pas? C'est lui... la veille du départ de la demoiselle... c'est lui qui m’a jeté du haut en bas de la terrasse, parce que je l’avais vu s’introduire, la nuit, chez l’institutrice et glisser les diamants dans sa malle!...

La comtesse s’affaissa sur elle-même, au pied du lit, et ne bougea plus. Bosco vint tomber à genoux auprès d’elle.

Alizia n’avait pas entendu. Cette immobilité où elle restait plongée, était-ce le sommeil ou déjà la mort?

Aux dernières paroles de Bosco, le comte avait jeté un re-

gard cauteleux vers Martial Aubert, qui lui terrait toujours la porte. Ses yeux s’élaient baissés sous l’éclair terrible qui brûlait dans la prunelle de Martial. La figure de celui-ci, que d’ordinaire toutes les émotions laissaient impassible et calme, était décomposée. La tempête qui remuait son cœur agitait et tiraillait les muscles de sa lace. Sa poitrine battait. Tout son corps tressaillait. Les poings fermes et le torse en arrière, il regardait le comte, comme si son œil eût eu le pouvoir de t l’anéantir.

— Suivez-moi, monsieur, dit-il d’une voix étranglée.

Comme M. de Bryant hésitait, il lui mit la main sur l’épaule, et le corps du comte fléchit, rien qu’à cet attouchement. Martial le poussa violemment au dehors. En ce premier moment où il se trouva seul avec le comte, son meilleur ami ne l’aurait pas reconnu.

11 y avait eu lui comme une vigueur foudroyante, et son* visage transfiguré tuait comme la tète de Méduse...

Le comte tremblait et haletait.

Martial était devant lui, les bras croisés, les dents serrées, incapable de prononcer une parole.

La salle où ils se trouvaient faisait partie du greffe et servait de dépôt pour les pièces de conviction.

Les mains de Martial se crispaient; son regard fit le tour de la chambre, sans qu’il sût lui-même ce qu il cherchait.

Parmi les pièces.de conviction, il y avait deux épées, déposées là pour une affaire de duel.

La poitrine de Martial rendit un rugissement de joie sauvage. 11 se précipita, saisit les épées et en jeta une aux pieds du comte.

11 avait fermé la porte à double tour.

La chambre était étroite. Il y avait place à peine pour U longueur des deux épées. Oh ne pouvait ni reculer ni fuir.

Quelques minutes après, le prêlre vint au chevet d’Alizia.

Martial était de retour. On avait éloigné madame la comtesse de Bryant.

Julienne restait seule au pied du lit, avec Bosco accroupi dans la poussière. Martial prit la main de la jeune fille.

— Alizia, dit-il, voulez-vous être ma femme?

Mademoiselle Pauli rouvrit ses yeux à demi. Dans son regard on lisait le doute de sa pauvre âme, habituée à souffrir.

— Alizia, répéta Martial, qui retenait ses larmes, vous vivrez... Dieu vous doit des jours heureux. Voulez-vous être ma femme? ^

La jeune fille entendit; elle crut cette fois. Un angélique sourire vint éclairer sa beauté. Sa bouche s’entr’ouvrit comme pour prononcer le oui joyeux de l’épousée. Elle était bien heureuse.

Le prêtre récitait à voix basse la prière des agonisants.

Page 1