‹ Alizia PauliChapitre 32 sur 33 · XXXI. — l'interrogatoire · texte numérisé non relu

XXXI. — l'interrogatoire

Martial allait d’un pas ferme et rapide le long des corridors du château; il avait évidemment fait un dernier appel à toute sa force, à toute son énergie.

Derrière lui, maître Plumaehon marchait en décrivant des zigzags usiez varies; au détour des galeries, quand l’oeil de

«on supérieur pouvait observer sa marche, il se redressait c f prenait une grave tenue; puis il recommençait à courir des bordées fantastiques, et à battre très-bien les murailles.

En passant devant la porte de madame de Bryant, Martial ne s’arrêta point, mais son regard s’attacha sur cette porte ‘•lose et une prière passionnée jaillit de son cœur.

11 poursuivit sa route vers l’appartement d’Alizia.

Si son œil avait eu le pouvoir de percer la barrière qui le séparait de la comtesse, il attrait vu que cette dernière n’avait point oublié sa promesse.

Clotilde était seule uans sa chambre; elle écrivait, assise devant son bureau.

Et tout en écrivant, scs paupières se mouillaient de larmes.

Après le départ de Martial, elle avait hésité longtemps, et sa plume s'était trempée plus d’une fois dans l'encre avant de toucher le papier.

Puis sa générosité native et la voix du souvenir qui parlait au fond de sa conscience avaient vaincu sa crainte.

Qu'avait-elle à redouter? Ce n'était point la première fois qu’elle conliait au papier ce que sa bouche n’osait dire. Elle était faite ainsi, et beaucoup lui ressemblent. Quand il fallait parler sous un regard ouvert et curieux, sa timidité la faisait muette; elle ne retrouvait un peu de courage que dans la solitude. Elle se souvenait de ce dernier message, envoyé à mademoiselle Pauli la veille du dépait. Cette lettre, pleine d’excuses et d’actions de grâce, n’en disait- eile pas plus que tous les aveux?

11 y avait un secret entre madame la comtesse de Bryant et la pauvre institutrice accusée de vol.

Et, si la pauvre institutrice l’eût voulu, le dossier de l’instruction aurait contenu plus d’une lettre de madame la comtesse.

Mais c’était un cœur si noble et si haut que celui d'Alizia Pauli!

Elle avait déjà sauvé Clotilde une fois en sa vie, au prix de son bonheur; maintenant, qu’il. s'agissait de se sauver elle-même , elle ne réclamait point le témoignage de Clotilde.

Elle laissait Clolilde au milieu de sou bonheur. Pas une plainte ! Et l’on disait qu’elle se mourait lentement, sous la honte et dans la soutlïarice.

Oh ! sa mort était comme sa vie, la sainte martyre !

Qu’importaient à Clotildeces apparences et ces preuves qui servent à guider le jugement des hommes? Elle était certes bien loin d’accuser son mari, car elle l’aimait toujours, et, tant qu’on aime, on est aveugle; mais une fois passée la première heure de surprise, elle n’avait pas douté un seul instant de l’innocence d’Alizia. Les faits pouvaient parler et accabler l’accusée; Clotilde ne savait que l’absoudre, parce qu’elle la jugeait avec son cœur.

H y a des choses impossibles, et l’on pourrait presque dire qu’il ne suffit pas toujours de voir pour croire.

Slais Clotilde n’avait point de preuves à opposer aux témoignages accablants qui s’élevaient contre son ancienne amie; elle n’avait que sa conviction profonde et que ses souvenirs.

C’était l'histoire de ses souvenirs qu’elle voulait raconter au juge; elle voulait lui dire : « Voilà ce que mademoiselle Pauli a fait autrefois. Descend-on ainsi sans secousse de l’héroïsme jusqu’à l’infamie? »

Quand elle s’était trouvée en face du juge, prêt à entendre sa condamnation, le cœur lui avait manqué : le juge avait nom Martial Aubert.

Martial Aubert, qui avait aimé Alizia Pauli autrefois, et qui l’aimait peut-être encore ; Martial, que le dévouement d’Alizia avait frappé d’une blessure si cruelle 1

Martial, qui était aussi une victime sacrifiée à son propre bonheur! elle n’avait pas osé lui dire: « C’est moi... moi, seule... et le premier pas d’Alizia sur cette pente glissante, au bas de laquelle était un abime de larmes, fut fait pour me sauver ! »

Comment prononcer ces paroles, quand on est faible, et que l’âme est amollie par les souffrances du corps ?

Car Clotilde, elle aussi, avait bien souffert. Le front radieux de la jeune femme adorée et brillante s’inclinait maintenant tout pâle; ses jolis yeux bleus, qui naguère savaient si bien sourire, étaient creusés par les pleurs.

Où était la reine des nobles fêtes du château de Villers?

Elle se penchait, brisée, sur la tablette de son secrétaire ; sa main gauche contenait les battements de son cœur endolori; sa main droite effleurait le papier où l’encre blanchissait en passant sur des larmes tombées

Alizia était encore assise à la place où le comte Hector l’avait laissée. Martial, qui venait d’entrer, avec son greffier, avait pris place auprès de la fenêtre.

Il tournait le dos à la jeune tilie et ne pouvait point la voir.

Sur le visage de Martial et sur celui d’Alizia un sentiment pareil se montrait : c’était une émotion multiple et composée de mille émotions diverses. Tous deux se regardaient à la dérobée ; il y avait dans leurs regards de la surprise et de la peine.

Ils s’aimaient uniquement et passionnément. Que dira? La suprême souffrance est tout près de l’extase. Alizia espérait...

Quand Plumachon eut taillé sa plume et disposé son papier, il dit :

— Je suis prêt.

Ce fut cr mm ' un coup frappé à la fois sur ces deux cœurs qui ne voulaient point s’éveilter.

Alizia tressaillit et ses beaux yeux se baissèrent; Martial eut un frisson par tout le corps.

Il avait presque oublié le motif de sa venue.

Sa main toucha son front, comme pour réduire une pensée rebelle.

— Quels sont vos noms et prénoms? demanda-t-il en faisant sur lui-même un violent etfort. — Alizia l'auli, répondit la prévenue d’une voix douce et faible comme un murmure. — Votre âge ? — Vingt-deux ans. — Votre profession? — J’étais institutrice, avant qu’on m’eût chassée! — Vous êtes accusée, reprit Martial qui détournait les yeux avec honte, d’avoir, dans la nuit du 15 au IG novembre 1847, détourné, au préjudice de madame la comtesse de Bryant, un médaillon entouré de diamants d’une valeur considérable.

Alizia garda le silence. Ses yeux, levés au ciel, semblaient implorer le témoignage de Dieu.

— Niez- vous?... demanda encore Martial.

Alizia fit un signe de tête imperceptible.

— Ecrivez qu’elle nie... dit le juge.

Plumachon obéit.

Il arrivait à cette période de l’ivresse où l’engourdissement succède à l’excitation: sa tète, alourdie, cherchait un appui, mais son écriture restait nette et assurée.

ALIZIA PAUI.I

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mais je vomirais tant vous sauver!... Défendez-vous, au nom de Dieu ! mademoiselle ! dites-moi un mot, un seul mot qui puisse m’être une arme contre vos accusateurs.

Alizia secoua la tète, et sa figure pâle s’éclaira aux belles tueurs du sourire. ,

— Tous ceux qui s’aiment ici-bas et qui n’ont point offensé joieu, murmura-t-elle, se retrouvent dans le ciel!

Puis elle ajouta :

— Si j’avais su plus têt que vous m’aviez gardé votre

amour!... maison n’ose pas, quand on est pauvre et vaincue... Hélas! le bonheur était entre nous deux! — Alizia! prononça Martial, dont la parole s’étouffât entre ses lèvres serrées, j’ai versé des larmes de sang sur votre souvenir... ne me trompez pas, car vous êtes malheureuse et je vous pardonne. Vous aimiez cet homme? ^

La jeune fille jeta sur lui un regard étonné.

— Quel homme? dit-elle. — Le comte Hector de Bryant.

Alizia croisa ses deux mains sur ses genoux; le rouge lui

vint au front, puis elle resta plus pâle.

— Je m’étais abusée... balbutia-t-elle; mon cœur est faible comme celui d’un enfant... 11 me semblait que vos yeux me disaient des choses qui payaient bien des jours de souflratice!... oh ! ma dernière heure eût été trop douce I

Elle ne parla plus.

La porte s’ouvrit, un domestique parut, tenant à la main une lettre cachetée.

— De la part de madame la comtesse, dit-il.

Martial prit la lettre et l’ouvrit précipitamment, après avoir fait signe au domestique de s’éloigner.

Alizia était immobile, la tête inclinée et les yeux baissés.

Martial lisait. A mesure qu’il lisait sa main tremblait et ses yeux se voilaient.

Quand elle releva les yeux, il était à genoux devant elle, ;les mains jointes et le regard suppliant.

— C’est mon rêve!... murmura-t-elle sans paraître étonnée; je songeais que Dieu avait pitié de nous, Martial... et qu’il faisait descendre sa lumière divine au fond de votre cœur... Pour un instant, vous aviez ce regard qui perce les consciences... Vous voyiez ma pauvre âme, et, agenouillé comme vous l’êtes, vous me disiez : Je t’aime!... Moi, je me penchais sur votre front et je vous rendais ce baiser que vous

me donnâtes, il y a bien longtemps! pendant que l'oi-chcstre du bal jouait cette valse de Weber, dont l’harmonie est restée dans mon cœur comme un souvenir adoré...

Tout en parlant, elle se pencha sur le frout de Martial, que ses lèvres effleurèrent.

Martial pleurait et ne trouvait point de paroles.

— Vous souvenez-vous?... reprit-elle; moi, je n’ai eu que cette joie durant bien des années... Quand je souffrais trop et que je tombais trop près du désespoir, j’allais chercher à n\on piano une illusion chère... La valse résonnait doucement à mon oreille... et vous étiez là, près de moi, Martial...

Elle se rejeta vivement en arrière.

— Mais vous ne me croyez peut être pas?... se reprit-elle; cet homme dont vous parliez, vous pensez que je l’aime? — Mon Dieu ! s’écria Martial, avec une angoisse profonde, je ne le crois plus... et sais-je ce qu’il y a clans mon cœur?... Le bonheur était là... toute une vie de belles félicités!... Oh! vous vous êtes dévouée pour une autre, Alizia !... Cette lettre que je viens de recevoir, cet aveu qui s’est fait attendre si longtemps, ce cri tardif de la conscience, si je l’avais entendu plus tôt, j’aurais pu vous sauver... mais, maintenant, que croire?... Mon esprit se trouble et je deviens aveugle!...

11 ouvrit les revers de son habit, et prit à la main le journal écrit par Alizia. La jeune fille le lui arracha et sa bouche se colla sur les feuillets du livret.

— Mon pauvre confident!... murmura-t-elle; vous avez vu la trace de mes larmes, Martial? Mon Dieu! que j'étais heureuse encore! et comme j’espérais parfois!

Martial la contemplait; la lumière était au seuil de son esprit, mais n’y pénétrait point encore.

— N était ce donc pas à lui que s'adressait vos plaintes?., murmura-t-il en pâlissant.

Alizia qui tenait scs yeux baissés, jeta un regard à la dérobée vers le greffier; le sommeil de celui-ci se trahissait par •* des ronflements de plus en plus bruyants.

— Il dort... dit-elle, en ramenant son regard sur Martial.

Sa voix était plus faible, et un voile semblait descendre sur sa vue; mais elle souriait bien doucement.

— Il dort, répéta-t-elle, nous sommes seuls... Combien de fois, Martial durant ces longues années de peine, j’ai sou-

haifé vous voir une heure, seule à seul... le temps de vous montrer mon âme 1

Sa main s'appuya sur les mains jointes de Martial, qui avait le cœur plein d’angoisse et de j'iie.

— Serait-il donc bien vrai? disait-il, — et n’auriez-vous jamais cessé de m'aimer?

Elle souriait; ses paupières battaient alourdies, comme celles de l’enfant que le sommeil va conduire au pays enchanté des rêves.

Martial oubliait, à la contempler, le présent cruel. — Une expression étrange brillait par intervalles dans les regards de la jeune fille, dont les pensées semblaient s’égarer au delà des limites de la vie.

Puis sa prunelle s’éteignait, comme si son esprit eût rencontré tout à coup de vagues ténèbres...

Elle était si belle que Martial se demandait si elle appartenait encore à la terre.

— 11 y a tout là-bas, dit-el’e avec son angélique sourire, dans le faubourg de la ville d'Avranches, une vieille maison dont les murailles sont grises. Au premier étage de cette maison, qui est la dernière du faubourg, une fenêtre s’ouvre chaque matin. — Oh! comme j’ai souvent attendu l’heure où la croisée allait s’ouvrir !...

Martial ne respirait plus ; il la regardait avec de grands yeux stupéfaits. — Y avait- il du délire dans ces paroles qui semblaient confondre les distances, et donner aux yeux bornés du corps une portée impossible?

Le souvenir d’Alizia devenait pins suave; mais sa failli, s’affaissait, et l'on eût dit que le souille abandonnait sa poitrine.

' — La croisée s’ouvrait enfin, poursuivit-elle d’une voix assourdie; — c’est une cuambre toute tendue de noir... Pourquoi?... Je me disais : Nos cœurs sont en deuil... Oh! je l’aimais, cette chambre qu’on avait faite à l’image de notre tristesse.

Il y avait un homme assis devant le bureau d’ébène... sa tète pensive s’appuyait sur sa main... Vous étiez bien pâle parfois, Martial!

— Est-ce un rêve?... balbutia celui-ci.

La tête d’Alizia s’inclina en avant. — Elle souleva sa main avec effort et prit le journal qui restait ouvert à côté du juge.

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Sa voix devenait si faible qu'on ne l’entendait presque plus.

— Est-ce à moi que venaient vos pensées! poursuivit-elle en feuilletant au hasard les pages du journal; les miennes étaient toutes à vous... ces lignes où votre nom ne se trouve nulle part, ne parlent que de vous... Mon Dieu! que je vous aimais!... que je vous aime!...

Martial éta t en extase. Il ne songeait plus ni à son devoir, ni même à l'eccusation portée contre Alizia.

Il ne voyait qu’elle et que son amour, ce trésor sans prix qu’ilavait demandé à Dieu toute sa vie.

Sa lèvre toucha la main d’Alizia qui rouvrit les yeux pour sourire.

— Mais, dit Martial qui n’avait plus qu'un doute et qu'une pensée, — il y a loin d’ici jusqu'au faubourg d’Avranches!

Alizia, par un dernier effort, étendit sa main dans la direction de la fenêtre fermée.

Puis sa tête oscilla et se renversa; sa paupière tomba sur sa joue.

Elle s’était évanouie sans secousse et comme on s’endort.

Durant un instant Martial resta indécis entre elle et la fenêtre, derrière laquelle brillait le cuivre poli du télescope.

Il devinait à moitié ; — sa passion de savoir était irrésistible.

Il s'élança, ouvrit la fenêtre et mit son œil au verre du télescope, qui n’avait pas changé de place depuis un mois.

Pas n’est besoin de dire ce qu’il vit; ses deux mains pressèrent à la fois sa poitrine haletante, et sa prière monta vers Dieu.

Puis il revint vers Alizia évanouie; il couvrait de baisers ses mains froides; il ne songeait à rien, sinon au bonheur de la voir revivre et de la faire heureuse.

Il l’appelait, et lui promettait plus de félicité qu’elle n’avait eu de souffrance.

Alizia ne s’éveillait point.

Seul, et répugnant d’instinct à demander du secours, il voulut lâcher le corset de la jeune fille, et détacha les agraies de sa robe.

Sur son sein et tout contre son cœur, qui ne battait plus guère, il y avait une lettre pliée.

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C’était celle que Julienne devait remettre à son maître, quand Alizia serait morte.

Martial rompit le cachet d’une main tremblante.

Il y avait, sous l'enveloppe, doux feuilles de papier; sur l’une, mademoiselle Pauli avait noté la valse de Weber, en souvenir de cette heure radieuse qui brillait toute seule dans son passé.

Sur l’autre il y avait quelques lignes que Martial lut en pleurant.

Que d’amour! et quelle résignation sainte!

Alizia disait le secret de sa vie; elle parlait vaguement d’un mystère, dévoilé à son lit de mort, mais elle ne faisait pas même allusion au vol dont elle était accusée.

Martial pressait le papier contre ses lèvres.

Tout à coup ses larmes se séchèrent, et un cri de terreur s échappa de sa poitrine.

Le souvenir lui revenait; la réalité se drossait devant lui, menaçante et implacable. 11 était juge, et cette femme, qu’il aimait jusqu'à l’adoration, était une accusée.

Son cri éveilla le greffier en sursaut.

11 resta droit et roide devant son papier, mais il trempa furtivement dans l'écriloire sa plume où l’encre avait eu le temps de sécher. .

11 n’osait point se retourner pour voir ce qui se passait der- * rière lui.

— Rien! murmurait Martial avec découragement; elle ne m'a rien dit pour repousser l’accusation !... pas un seul mot qui puisse servir à sa défense... Rien! Et je suis son juge! Rien!...

Rien... répéta timidement Plumachon, qui était un peu dégrisé et qui pensait qu’on lui demandait le dernier rnot do sa dictée. *

Comme Martial gardait le silence, le petit greffier fit un travail mental. Il se sentait en faute et se demandait ce que le juge d’instruction avait pu lui dicter durant son sommeil. Tout à coup il se loucha le front : il avait dû dormir longtemps; peut-être que son juge avait libellé le brouillon de son rapport au bas de l’interrogatoire.

Plutnachon savait par cœur les formules.

Il se mit à écrire avec une rapidité prestidigieuse; sa plume brûlait le papier.

ALIZIA TAULI

Apres une demi-douzaine d'alinéas bien nourris, il détacha sans hésiter la phrase sacramenlelie :

« Déclare qu’il y a lieu à suivie. »

Puis il signa, en laissant une place honnête pour le nom de Martial, et sans oublier son paraphe à labyrinthes.

11 se tourna sur sa chaise d’un air satisfait.

— Voilà, monsieur, dit-il.

Martial é'ait debout devant AUzia et la contemplait avec désespoir.

11 s’approcha et lut ce que le greffier venait d’écrire.

— Ai-je dicté cela?... murmura-t-il comme s’il eût douté lui-même de sa raison chancelante.

— Parbleu! répliqua Plumachon.

Martial prit la plume ; son regard désolé alla encore une fois vers Alizia pour s’élever ensuite au ciel.

— Mon Dieu! murmura-t-il d’une voix défaillante; vous seul désormais, pouvez'avoir pitié de nous !

Martial était resté indécis longtemps devant la page écrite, où le hasard semblait lui dicter si impérieusement son devoir.

Dans son cœur Alizia était innocente : — innocente, nonseulement de ces accusations qui avaient fait son malheur, à lui Martial, depuis tant d’années, mais innocente, à plus forte raison, de l’action infâme qui lui était imputée.

Alizia était digne de lui; Alizia l’aimait. — Ce rêve impossible qu’il avait fait autrefois se réalisait par la toute-puissance de Dieu.

Mais cet instinct de l'âme, celte conviction qui n’& pas besoin de preuves, n’est pas celle que la justice demande, Martial était juge, et le juge doit être convaincu autrement que l’homme.

Ces sentiments, ces impressions, ces instincts par lesquels nous nous laissons guider, tous tant que nous sommes, le juge les écoute avec défiance et leur préfère la moindre preuve matérielle; il met la règle à la place du sens, et c'est d’après certaines formes rigoureuses que sa conviction doit être établie.

Aussi peut-il arriver qu’il y ait à la fois doux convictions chez le juge : celle de l’homme et celle du magistrat.

Cette robe rouge ou noire des pontifes de la loi oblige comme la noblesse antique, — et parce que l'homme est aveugle, en

ses vertus comme en ses vices, il advient que t erreur naît ainsi trop souvent de l'excès même d’une intégrité sublime.

Quand on est pur, quand on est austère, on ferme l’oreille à la voix du cœur, et ces instincts que Dieu a donnés à l’homme pour discerner le vrai d’avec le faux, on les repousse d’autant plus fièrement qu’ils sont mieux d’accord avec le penchant du cœur.

Ceux qui admirent Brutus, assistant au supplice de ses fils, comprendront surabondamment cette tendance. Nous qui avons toujours entrevu l’orgueil stupide et féroce sous ces grandes sévérités républicaines, nous taisons humblement notre avis.

Toujours est-il qu’en ce moment, plus Martial smtait grandir son amour, moins il pouvait absoudre, en face de ces témoignages accumulés contre Alizia.

Il croyait, mais il ne se sentait pas le droit de croire.

La lutte fut longue au dedans de lui-même; elle fut terrible; — sa main n'eût pas tant héuté s’il s’était agi seulement de signer sa propre condamnation...

Il signa.

Mademoiselle Alizia Pauli était renvoyée devant la cour d’assises du département

C'était dans les derniers jours de décembre 1847. Une neige fine et dure tombait sur la grande route qui mène d'Avranches à Saint-Lô. — La campagne était toute blanche. — U faisait un de ces froids subtils qui pénètrent les < s jusqu’à la moelle.

Il était environ dix heures du malin; malgré le mauvais temps, on voyait un assez bon nombre de paysans sur la route; quelque chose d’extraordinaire devait se passer en ville, car ce n’était point quantième de foire.

11 n’y avait guère qu’un quart de lieue jusqu'au faubourg, et sans la neige tombante qui voilait l’hîrizon de toutes parts, on aurait vu déjà les clochers de la bonne ville de Saint-Lô.

Les paysans allaient à pied ou à cheval, les mains dans les poches et le bâton à la boutonnière; ils marchaient vite et gaiement, causant procès, chicane, clôtures, servitudes, chevaux vicieux parés pour la vente, vaches malades déguisées en laitières valides, et autres supercheries de l’âge d’or, comme font toujours les naïfs habitants de nos campagnes.

2GS ALIZA PAJJLI

Les jeunes gars échangeaient des coups de poing amoureux avec les fil'es rougeaudes, qui mettaient bravement leurs bas bleus dans la neige...

On était gai comme pinsons; évidemment on allait à la fêle.

Sur l’un des bas-côtés de la route, le plus loin possible de la chaussée où marchaient Normands et Normandes, un pauvre petit être, bizarrement contrefait, se frayait un passage dans la neige non battue. Ses habits étaient entièrement blancs de givre; il se traînait avec des efforts qui faisaient peine à voir, et la fatigue semblait l’accabler.

En le dépassant, les bons paysans riaient de tout leur cœur et disaient :

— Voilà Mayeu'x qui s’en va aussi à la cour d’assises 1

Les paysans ne se trompaient point. ,

C’était Bosco, qui avait employé plus d’un jour à faire la route d’Avranches, jusqu’au chef-lieu du département.

Depuis l’instant de sa fuite, il n’avait jamais remis le pied dans la maison de Martial Aubert.

11 avait vécu Dieu sait comme, caché aux environs de la ville d’Avranthes et demandant la charité dans les fermes.

Un matin, il avait appris que l'ancienne institutrice du château de Villers allait être jugée aux assises de Saint-Lô. — 11 s'étail mis en route, et depuis lors, il marchait.

Cette haine étrange et vigoureuse qu’il avait contre la pauvre fille soutenait sa faiblesse. Il était encore malade ; il souffrait de la faim et du froid; la fatigue le brisait, mais il ne s'arrêtait point.

Tout le long du chemin il se disait :

— Je vais voir!... Je vais voir!... C’est moi qui l’ai con-

damnée, — parce qu’elle est le mal!... parce qu’elle a voulu tuer la comtesse!... parce qu’on l’aime et qu’elle n’aime rien! *

11 pressait le pas en redressant sa tête chevelue.

— Rien 1... reprenait-il; — c’est le démon qui l’a faite, car elle n'a pas de cœur... Oh ! je vais voir! Je vais voir!

Son regard brillait d’un éclat sauvage et sa passion excitée lui donnait de la force.

Mais au moment où nous le trouvons sur la grand'route, à un quart de lieue de Saint-Lô, son pauvre petit corps chétif et mal formé était rendu de lassitude. 11 n’avançait plus

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