ALLAN CAMÉRON. C
trop de ‘complaisance, interrompit Donal, je sus pressé en ce moment, et je vous attendais pour vous parler.
En disant ces mots, Donal tira de sa ceinture le sifflet d'argent que M. Ramsay lui avait remis à Lochiel.
— Connaissez-vous ceci ? dit le braconnier.—Sans doute, répondit le juge, et je n'ai pas oublié la promesse que je l'ai faite lorsque tu nr'as tiré de l’antre du lion. — Eh bien! sir John, le moment est venu de la remplir. Il fait beau, la soirée sera douce; ne vous semble-t-il pas qu’une promenade sur la grande route dans votre carrosse armorié serait une chose fort agréable? — Où veux-tu en venir? demanda M. Ramsay. Tu parles avec la clarté de la Sibylle. — Vous allez n’entendre, sir John, repartit le braconnier. Je vous rends votre sifflet d'argent, à condition que dans une heure vous m'attendrez dans votre voiture au carrefour de Rosewill.
Donal salua le juge interdit et s’éloigna à grands pas. — Eh! l'ami! Donal! s’écria M. Ramsay, que veux-tu que j'aille faire là-bas? Il ne m’entend plus, le voilà dejà à un quart de mille. Ma foi ! Judith, un homme n’a que sa parole. Nous irons nous promencr ce soir sur la route de Bristol.
Cela dit, le juge s’'achemina vers sa maison.
Il est probable que le lecteur, pendant que nous racontions ces divers incidents de notre histoire, a
tourné plus d’une fois sa pensce vers le noble jeure
homme envoyé au supplice par le général parlementaire. Nous allons satisfaire la juste curiosité de ceux
qui s'intéressent à notre héros, et faisant un léger retour sur la passé, rejoindre le sinistre cortège à la sortie du village.
Gédéon et De Profundis avaient à peine dépassé les dernières maisons de Boscobel, qu’une discussion amicale s'établit entre eux. Il s'agissait de savoir comment il fallait entendre ces mots de Cromwell : « Tordez le cou à cet aiglon, il s’est échappé trop tôt de son aire. »
Le second membre de Ja phrase importait peu. Ge n’était pas là que gisait la difficulté; mais les deux amis n'étaient pas d'accord sur le sens exact de la première proposition.
— Capitaine, disait De Profondis, vous intcrprétez judaïquement les paroles du général. Souvenez-vous que la-lettre tue et que l'esprit vivifie, comme vous me l'avez dit si souvent. Le vieux No!l n’a pu vous prendre pour un valet de basse-cour. Je propose donc de faire aligner nos hommes, de mettre le condamné à quinze pas, et qu'une bonne décharge le couche à terre comme un brave soldat qu'il est. — Je vous reconnais bien là, De Profundis; toujours léger et imprudent! quand vous prêchez, par hasard, vous élargissez complaisamment les textes de l’Ecriture, comme vous voudriez faire des flancs de votre gourde. Mais ne comprenez-vous pas, homme frivole, qu’on ne nous donnera pas un farthing (1) de la défroque du condamné, lorsqu'elle sera trouée par les balles comme notre drapeau après la journée de Worcester ?
(1) Liard.
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— Messieurs, dit Patrickson, qui avait suivi le cortége afin de jouir du spectacle de l'exécution, el qui prenait un vif intérêt au dialogue des deux officiers, il y a, je crois, un moyen bien simple de vous mettre d'accord, un mitieu à prendre entre les deux opinions que vous avez si bien développées. Ne pourriez-vous pas tout bonnement passer au cou Gu highlander une belle cravate de chanvre, et envoyer votre homme méditer sur un des arbres de la forêl ?
Les deux amis acceptèrent volontiers la transaction qui leur était offerte. Hs arrivaient en ce moment dans une prairie écartée, au milieu de laquelle s'élevait un grand chêne dont les branches touffues et vigoureuses semblaient parfaitement convenir au nouveau projet du capitaine. La petite troupe se dirigea done au pied de larbre.
Allan Caméron, placé au milieu de la troupe des mousquetaires , le visage tranquille, le front serein, avait fait le trajet d’un pas ferme. Il s’était retourne plusieurs fois du côté du village, tant qu'il lui avait éte possible d’apercevoir la maison où il avait laisse Judith ; mais quand les contrevents gris de la fenêtre et le toit pointu du presbytère eurent disparu entre les arbres, Allan continua sa route sans chercher autour de lui aucune distraction aux pensées qui l’occupaient. Il voyait encore , mais comme dans un vague lointain, les campagnes dont il était entouré, et
: qui n’offraient aux regards, sous les rayons d’un pâle
soleil, que les teintes rougeâtres et mélancoliques de l'automne. Les événements de sa vie, si courte et
déjà si près de sa fin, revenaient en foule à sa mémoire, comme pour augmenter ses regrets: Les images indécises de toutes les personnes qu'il avait aimées flottaient pour ainsi dire devant ses yeux, et son esprit se reportait involontairement vers des temps et vers des lieux qui avaient fui pour jamais. 11 senlit son cœur se serrer en pensant que son frère Evan et sa vieille mère venaient peut-être chaque matin J'attendre sur les rochers qui ferment la vallée paternelle, et il se figura la douleur qu'ils éprouveraient lorsqu'ils ne le verraient pas revenir.
Le cri de halte! prononcé par le capitaine, tira le highlander de sa rêverie.
— Vous voilà au bout de votre pèlerinage, dit Usquebaugh ; nous allons voir comment vous prendrez la lecon que je vais vous donner, et si vous avez envie de rallier comme ce matin dans le bois! Botwell, ajouta Gédéon en s'adressant à lun des soldats, vous avez des cordes neuves dans votre havresac; montez eur le chêne et faites mieux la besogne qu'à notre dernière affaire. Nous avons été obligés de nous y reprendre à trois fois.
Le prévôt obéit, tandis que De Profundis racontait à son nouvel ami Patriekson l'aventure intéressante à laquelle le capitaine venait de faire allusion. Bientôt tout fut disposé pour le supplice, mais le highlander était agenouillé auprès de arbre et recommandait son âme à Dieu.
__ Enfant de Baal, dit Gédéon, avez-vous bientôt fini? Me prenez-vous pour un de vos ministres, et croyez-vous que je vais marmolter à Vos oreilles les
prières des agonisants? — Je suis prêt, dit le Caméron en se levant. Puisse Dieu vous pardonner comme je vous pardonne!
Allan était légèrement ému en prononçant ces paroles, quoique sa voix fût encore assurée, Sa noble contenance et la simplicité de son langage eussent touch tout autre que des vétérans endurcis dans Îles guerres civiles. Mais les mousquetaires d'Usquebaugh restèrent impassibles. On eût dit qu'ils assistaient à un spectacle indifferent, et le Caméron, en jetant un dernier coup d'œil autour de lui, put se convaincre qu’il avait là personne pour l’encourager de la voix ou du geste à ce moment terrible.
Cependant, comme Botwell s'approchait pour le saisir, un sergent sortit des rangs et présenta sa gourde au condamné.
— Buvez, mon enfant, lui dit-il avec l'accent écossais, buvez; vous allez franchir un pas difficile : cela vous donnera du cœur. — Merci, mon brave, je n’en ai pas besoin, répondit Allan avec un sourire de reconnaissance et en repoussant avec douceur la calebasse du mousquetaire. Eles-vous Ecossais? ajoutat-il d’une voix tremblante. — Oui, reprit le sergent dans le dialecte des montagnes; j'ai été oblige de prendre du service parmi les habits rouges, parce qu’il m'est arrivé malheur dans les highlands : j'ai lué certain cousin dans un moment de colère; mais si je puis jamais, quand la chose sera oubliée, retourner au pays... — Vous reverrez l’Ecossel! s’écria Allan. Connaissez-vous le Lochaber? — Sans doute. C'est un peu loin de chez moi; mais qui n’a pas en-
tendu parler des Camérons? Je crois même que j'ai là-bas une vicille tante, nommée Alison ; c'était la cœur de ma mère. mais parlons d’autre chose... Je la vois encore, ma pauvre mère; elle était un peu (| plus grande que vous. Mais, morbleu je erois que je {l vais pleurer. Parlons d'autre chose. Oui, je connais || les Camérons. — Eh bien! dit le highlander avec une (LLE émotion croissante, ouvrez mon pourpoint; mes fl mains sont attachées; fouillez sur ma poitrine. lh. | Le sergent fit ce que lui demandait son compa- | triote et retira d’abord une bourse de soie où il ny | | avait guère que deux ou trois shillings qu’en voyait briller à travers les mailles.
| — Ce n’est pas cela, dit Allan, cherchez plus près du cœur, là... C’est bien. Brisez ce cordon.
Le sergent avait trouvé un médaillon d'argent au milieu duquel était placée une mèche de che-
veux.
Pauvre enfant , dit-il, c’est quelque gage d’amour. — Vous garderez la bourse, reprit le highlan-
| der; je suis fàché qu’elle ne soit pas toute pleine. Quant à ce bijou, approchez-le de mes lèvres. Et si
vous retournez en Ecosse , si vous allez dans les mon-
| lil tagues de l'Ouest, demandez la femme d'Evan- le- A Fort, c’est ma mère. ct si elle vit encore, donnez-
| Jui ces cheveux en disant que c’est son fils qui les lui | envoie, afin qu’elle les mette à côté de ceux qu'elle | Le Jui a coupés lorsqu'il élait encore tout enfant au ber- | Ra ceau. Vous direz ensuite à mon frère Mac-Connuill.… | {l __ Damnation! s’écria le capitaine, votre testament est bien long, jeune homme. Allez-vous maintenant,
comme une vieille femme, marchander à Satan quelques minutes de vie? Vous n'êtes pas, je suppose, le premier de votre race à qui on ait passé autour du cou l’écharpe de Saint Johnstone. Venez ici, Coledock, poursuivit Usquebaugh en s'adressant au sergent, donnez-moi cette bourse et cette amulette du Philistin. — Ne craignez rien, mon garçon, dit Goledock au highlander, sans tenir compte des ordres du capitaine; jamais personne ne touchera au dépôt que vous m'avez confié. Cet argent me servira à boire quelques pots de bierre en votre mémoire, et pour ce qui regarde ce souvenir, ajouta-t-il en serrant le médaillon dans sa poche, je vous jure sur mon âme que je ferai le voyage de Lochiel pour le remettre à votre mère, à moins que d'ici là quelque bon coup d'épée ne m'envoie dans l'enfer, où j'ai dépêché devant moi mon cousin.
Le capitaine, qui connaissait le caractère violent et emporté du sergent Coledock, n’osa pas insister et tourna sa mauvaise humeur contre le Caméron.
— Allons, Botwell, dit-il au prévôt. grimpez sur l'arbre; deux hommes vont soulever le patient jusqu’à ce que vous lui ayez mis sa dernière collerette ; sa toilette achevée, nous verrons comment il sait danser le menuet.
Allan, saisi par deux vigoureux mousquetaires , n’Opposa aucune résistance. Il fit un signe de têle amical au sergent Coledock, et tint son regard atta-
ché sur lui, pendant que les deux soldats l'élevaient dans leurs bras au-dessus de leurs casques, el que