‹ Allan Caméron, roman inédit. Par Sir Walter-Scott. Tome premierChapitre 38 sur 58 · XVII.— L’EXÉCUTION · texte numérisé non relu

XVII.— L’EXÉCUTION

Je ne suis qu’un coquin, chacun vous le dira : Pourtant, parlez sans crainte ; on vous obéira, 1 ; Orwarx.

— Ah! cest un général? s’écria le juge en se précipitant dans la chambre, cela m'est bien égal, et je me moque de votre consigne comme des lois de chasse du roi Arthur. Ah! je vais lui parler, moi, à votre général; je vais lui apprendre ce que c’est que de violer le domicile.

M. Ramsay n’acheva pas, car il venait de reconnaitre en ce moment le visage sévère et impassible de Cromwell. Il fut un instant déconcerté par cette rencontre inattendue.

— Vous ici, Mylord! dit-il en s’inclinant, Jj'ignorais votre présence à Boscobel. — Cela prouve, Monsieur, dit froidement le général, que vous ne savez guère ce qui se passe dans votre canton. — Mylord! s'écria sir John, dont le caractère bouillant reprit aussitôt le dessus, il y a trente ans que je suis juge à Boscobel : j'ai rempli ces fonctions sous le roi Jacques et le roi Charles. Jamais on ne m’a reproché

. d’avoir manqué à mon devoir, et je suis bien aise de vous le dire, puisque l’occasion s’en présente, ce n'est pas sous le règne de ces deux princes que j'au-

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rais recu l’outrage qu'on m'a fait aujourd’hui. On ne m'aurait pas gardé, pendant une heure, en charte privée, après m'avoir Ôté mes armes, mon épée, mon fusil, comme à un braconnier surpris à Paffüt. Non, Mylord, on ne serait pas venu, au mépris de toutes les lois, m’enlever ma fille jusque dans ma propre maison. En ce temps-là, voyez-vous, le seuil d'une maison paisible était aussi sacré que le parvis d’un temple, et les aboiements d’un chien de gardeauraient suffi pour en protéger les abords et tenir en arrêt toute une armée. Aujourd'hui, continua le juge qui s'apercevait pour la première fois du peu de respect que la légalité inspirait aux agents de la république, il n’en va pas de même; ce n’est pas des voleurs qu'il faut se garder, c’est de ceux qui devraient arrëter les voleurs. Les soldats semblentdevenus la seule autorité qu’il y ait en Angleterre ; ils font partout la loi, et il n’y a pas de loi pour eux. Ah! je suis un homme de paix, Mylord, je respecte le gouvernement établis mais, sur mon âme! il faut que le gouvernement établi me rende justice ! Il faut que vous me fassiez retrouver ma fille et que vous punissiez les misérables qui ont osé porter la main sur elle et sur moi.

Le juge eût continué sans doute sur le même ton, sijudith, rappeleeà elle-même par cette voixbruyante, ne se fût approchée de lui. Elle était encore sous l’impression qu'avait produite sur ee le départ du Caméron vers le lieu du supplice. Elle comprit cepéndant qu’elle était près de son père, et que son père la

cherchait. Guidée par cette vague perception plutôt

que par un juste sentiment de ce qui se passait autour d'elle, elle quitta en chancelant la place qu’elle occupait dans l’angle obscur de la cheminée, et vint sappuyer sur le bras de son père.

— Judith ! s’ecria M. Ramsay en l’apercevant tout à coup. Dans cette maison! Dans cette chambre! Général, qu'est-ce que cela signifie? Mais qu’avez-vour, mon enfant? Votre visage est plus pâle que votre collerette. Reviens à toi, ma fille ! Que L'ont-ils fait, les malheureux ?

Judith, les yeux fixes, les traits abattus, ne put prononcer d'abord une seule parole. Peu à peu, néanmoins, son visage se colora ; elle venait de rencontrer le regard inflexible du général, et cédant à une terreurins{inctive, elle pressa le bras du juge en s'écriant: Sortons, mon père, sortons d'ici.

Mais ses forces la trahirent, elle retomba sur une chaise en jetant un coup d’œil douloureux vers la fenêtre. Cromwell, les bras croises sur sa poitrine, son large chapeau sur l'oreille, avait écouté les récrimi-nations du juge avec une complète indifference. Il wavait rien à craindre du résultat de cette entrevue et pouvait changer à son gre le dénouement de la scène. C'était une position que le général aimait à prendre et qui ne ressemble pas mal à celle d’un tacticien habile qui, après s'être emparé des hauteurs, peut, selon sa fantaisie, attendre l'ennemi dans ce poste élevé, ou fondre sur lui dans la plaine avec la cérlilude de la victoire.

— M'expliquerez-vous ce mystère, Mylord? s’écria M. Ramsay. Comment ma fille se trouve-t-elle 1c1?

Cromwell ne sembla pas avoir entendu celte question.

— On a osé dire, continua sir John, que c’est par votre ordre qu’elle a été arrachée de ma demeure, mais je n'ai pas voulu le croire. Vous êtes un homme sage et prudent, monsieur Olivier, et vous partagez, j'en suis sûr, les idées que j'ai émises dans mon plan de pacification universelle. Vous n'avez pu violer ainsi les droits sacrés d’un magistrat, d’un père.

Le général haussa les épaules.

— Ah! reprit le juge, vous gardez le silence, Mylord, vous ne repoussez pas avec indignation la plainte qu’on a portée contre vous | serait-elle fondee! fondée en droit et en fait, comme disait ce coquin de Patrickson? Ah! j'irai vous accuser moi-même jusque devant le parlement; j'irai, s0ÿez-en certain, et je saurai bientôt s’il y a quelqu'un au-dessus des lois en Angleterre. S’il en est ainsi, jour de Dieu ! que le Ciel prenne en pitié le gouvérnement établi. Sans adieu, Mylord.

En disant ces mots, le juge fit un pas vers sa fille et lui offrit son bras.

Restez, Monsieur, dit Cromwell en s'asseyant ; je punirai ceux qui, sans mon ordre, ont viole votre domicile. Quant à miss Ramsay, vous devez me remercier, sir John, si je la remets vivante entre vos mains. Au lieu de vous occuper, comme vous le faites, de rêveries creuses et insensées, de la pacification universelle... — Monsieur Olivier, s'écria le juge... — Ne m’interrompez pas, dit Cromwell. Au lieu de chasser tout le jour, comme un nouvel Esaü ,

vous feriez mieux de surveiller ce qui se passe sous votre toit et dans votre juridiction.—Q'est-ce à dire ? s'écria le juge avec vehémence : depuis le temps du roi Jacques... — Silence, mon père, silence, si vous m’aimez! s’écria Judith en s’élançant vers son père.

La jeune fille avait enfin repris assez d’empire sur ses sens pour comprendre le danger qu’elle avait attiré sur M. Ramsay, danger qu’allait aggraver sans aucun doute la fougue habituelle du gentilhomme campagnard. L’honorable juge la regarda avec surprise, et ne put achever la phrase qu’il avait maladroitement commencée.

— Depuis huit jours, reprit Cromwell, Charles Stuart erre dans ce pays. — Le roi d’Ecosse à Boscobel! dit sir John d’un ton railleur. — Oui, Monsieur, celui que vous appelez le roi d’Ecosse est à Boscobel, et 1l n’y a que vous dans votre maison qui ne le sachiez pas. Ce sont vos gens qui lui ont donne asile, et votre fille n’a pu rester étrangère à leurs intrigues , car elle sert les faux dieux comme ces Edomites. — Cela est plaisant, répondit le juge avec bonhomie, qu’un simple magistrat de comté, occupé tout le jour, comme vousle dites, à chasser ou à rêver, en sache plus qu’un général en chef sur les affaires de VEtat.— Comment l’entendez-vous? dit Cromwell déconcerte par l’aplomb de M. Ramsay. — Entre nous, reprit le juge, vous êtes mal servi par vos

agents , ils s'amusent à boire ou à prêcher dans les

tavernes et font plus usage de leurs langues que de leurs oreilles; sans cela vous auriez appris ce que je

tiens, moi, de bonne source. —Quoi donc? demanda

le général avec inquiétude, — Eh ! parbleu! que le

roi d’Ecosse s’est embarqué à Cardigan à la fin de septembre, le même jour d'automne où sont parties les hirondelles. — Dieu me pardonne! pensa Gromwell, si cet homme n'est pas daccord avec mes en

nemis, il serait digne de figurer parmi les membres du parlement, bonnes gens à qui lon fait croire, penser ct dire tout ce qu'on veut. — Oui, il est part, continua le juge, et cela est fort heureux pour l'Etat, ainsi que je l'ai prouvé, en principe, dans mon excellent traité du gouvernement établi, qui, j'ose le croire, obtiendra de. vous un meilleur accueil que mon plan de pacification universelle. I est paru! C'est un ennemi de moins peur la république. — Vous êtes fou, sir John, s’écria Cromwell avec itipatience, je l'ai vu ce matin, je lui ai parlé comme je vous parle, et il a étéun instant en mon pouvoir. — A d’autres, dit le juge;* vous ne me ferez pas croire qu'ayant rencontré le roi d'Écosse, vous ne ayez pas arrêté. — Oh! dit Cromwell, si Dieu le met entre mes mains une seconde fois, je saurai bien l'y retenir; mais il était caché sous des habits grossiers, je ne J'ai point reconnu.

Le juge avait une haute opinion de sa perspicacité: il hocha la tête et répondit avec un léger sourire : Vous m’étonnez, général ! Comment un homme aussi habile que vous l’êtes a-t-il pu se laisser tromper ainsi? Certes , si j'avais rencontré Charles Stuart, continua sir John avec assurance , si je l'avais seule-

ment vu-passer derrière une haie à cent pas de moi ,

je n'aurais pas eu besoin de le regarder deux fois pour le reconnaitre. J'ai là son signalement, et, depuis le temps du roi Jacques, jamais homme suspect n’en a imposé au juge de Boscobel. — C’est possible, dit le général en souriant, et pourtant le Jeune Homme a élé sauvé par des bücherons que vous connaissez, sir John, par les frères Penderell. — Les frères Penderell! vous voulez rire. Parbleu ! j'amuserai bien Donal, lorsque je lui conterai cette histoire. — Qu'est-ce que Donal? interrompit brusquement Cromwell.—Cest le beau-frère de ces Penderell que vous accusez si mal à propos, un adroit braconnier qui chasse sur mes terres et tue mon gibier, mais que je n’en aime pas moins, à cause de sa bravoure et de sa bonne humeur. Tenez, vous pouvez voir d'ici sa cabane, là-bas, à l’horizon, entre les bois de Boscobel et ceux de Mary-Wood.

Cromwell s’'approcha de la fenêtre et vit une petite maison blanche située sur la colline, à deux milles environ du village de Boscobel. C’est là que Mathias avait conduit le Roi une heure auparavant.

— Il ne manque plus que d’accuser Donal d'avoir caché le prince, ajouta le juge en riant aux éclats. — Patrickson ne m'avait point parlé de ce Donal, pensa Cromwell, les yeux toujours fixés sur la cabane. Est-ce que ce maudit clerc recevrait de l'argent des deux mains et trahirait deux causes à la fois?

Le caractère de Patrickson autorisait suffisamment les soupçons du général. Mais la vérité est que si le clerc n’avait point parlé du braconnier, c’est que celui-ci avait fait depuis deux mois de fréquents

nr,

voyages, et que la plupart des gens de Boscobel ignoraient son retour dans le pays. D'ailleurs, Donal avait mené jusqu’à ce jour une vie insouciante et aventureuse. On pouvait croire aisément qu’il n’aurait jamais aucun mauvais dessein contre un gouvernement qui le laissait chasser en toute liberté.

— Vous pouvez vous retirer , sir John, dit le général en fermant la fenêtre. Emmenez votre fille; elle a besoin de repos, je crois. Souvenez-vous seulement que je vous l'ai rendue, et que si elle avait eu affaire à un juge moins clément, vous ne lauriez pas revue en ce monde.

Le juge, que la prétendue erreur de Cromwell avait égayé, et qui savait, en outre, que sa fille était, comme papiste, exposée au courroux du gouvernement établi, salua profondément le général et s'éloigna sans se plaindre davantage des illégalités de la journée. Il traversa rapidement le village, et chemin faisant ne put s'empêcher de rire plus d’une fois en répétant que Charles Stuart s'était embarqué à Cardigan, vêtu en colporteur, et que le chef parlementaire perdrait son temps et sa peine à le chercher à Boscobel.

Il allait sortir du bois pour entrer dans l’avenue de Boscobel-House, lorsqu'un homme écarta tout à coup les branches sur la lisière du bois, et, après une rapide reconnaissance, s’avança en toute hâte vers le juge. C'était Donal le braconnier.

— Ah! dit M. Ramsay en le voyant, tu arrives à propos. Si tu veux venir jusque chez moi vider une cruche d’ale, je te raconterai. — Votre Honneur a

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