‹ Allan Caméron, roman inédit. Par Sir Walter-Scott. Tome premierChapitre 41 sur 58 · LE SPECTRE · texte numérisé non relu

LE SPECTRE

Hamlet, regarde-moi !

pi\ h | HAMLET.

Ds Hé bien ! je te regarde.

SHAKESPEANE,

| Au même instant, on entendit parmi les feuilles

un bruit semblable à celui d’un rameau qui se brise sous Peffort du vent, et un homme dune taille her-

ALLAN CAMÉRON. 105 culéenne, vêtu de tartan noir et portant sur un bonnel écossais une plume de corbeau, descendit comme la foudre du milieu du chêne sur la terre. JE était armé d’une branche énorme qu’il venait d’arracher sans doute au tronc noueux de l'arbre. Plus prompt que la pensée, et sans prononcer une parole, il s’elança sur les soldats, qui, effrayés de cette apparition soudaine, prirent la faite en desordre dans toutes les directions.

— Evan! s’écria le condamné qui avait reconnu son frère.

Mac-Connuiil, car c'était Jui que le Ciel avait envoyé au secours du montagnard, courait sur les pas de Gédéon. Il l'atteignit bientôt, malgré la longueur des jambes du capitaine et la legèreté bien connue du poids qu’elles avaient à porter.

Cependant Coledock n’etait pas resté inactif. En voyant paraitre tout à coup le chef des Camérons mal avait senti bouillir dans ses veines le sang ÉCOSSsais, et avail tiré sa flamberge ; mais, comme le lecteur s’y altend bien, ce n’était pas pour assurer l’exécuion du highlander; loin de là, le digne sergent tourna son arme redoutable contre ses propres soldats et les chassa devant lui à grands coups de plat de sabre, comme un de ces troupeaux qu’il savait si bien enlever lorsqu'il allait à la maraude. Cet exploit équivoque pouvait bien mener son auteur devant un conseil de guerre, mais Coledock se pro-

. posait de faire tourner la plainte à son avantage,

en disant qu’il n'avait agi ainsi que pour rallier les fuyards.

di

Quoi qu’il en soit, les mousquetaires, qui décam paient sans regarder en arrière, n’attachèrent pas Île même sens à la correction que leur administrait le sergent. Ils s'imaginaient voir à leurs trousses une légion d’esprits infernaux, Ou, Ce qui était pour eux la même chose, tout un clan de tartans noirs. Is redoublèrent done de vitesse jusqu'au moment où De Profundis, hors d’haleine, s'arrêta enfin et se décida à faire face à l'ennemi. Il ne faut pas croire que le courage fùt revenu à l'intrépide lieutenant. Le désespoir fit tous les frais de cette belle action. Le confrère d'Usquebaugh aimait mieux combattre que de courir plus longtemps. Il n’avait de sa vie fait un si violent exercice, et comme son ceinturon élait près de se comme ses jambes ne secondaient plus Sa frayeur, il se retourna bravement, décidé à vaincre ou à mourir. Il mit donc ses poings sur ses hanches et respira bruyamment, la poitriue haletante, les joues gonflées, à peu près comme le vieil Homère nous peint Borée, cédant enfin à la prière de la déesse et s’apprêtant à disperser la flotte des Hellènes. Les mousquetaires suspendirent leur course à son exemMple, et reformèrent leurs rangs derrière lui. Le sergent Coledock avait remis son sabre dans le fourreau et gourmandait son escouade pour la terreur panique à laquelle elle avait cédé si honteusement.

Du point élevé où était parvenue la troupe, De Profundis jeta les yeux vers le champ de bataille. Il aperçut bientôt le capitaine aux prises avec le chef des Camérons. La lutte fut courte. Evan-Dhà terrassa

Usquebaugb, brisa son épée et lui arracha son épau-

rompre,

lette. Ille traina ensuite par les cheveux jasqu’auprès du chêne où pendait encore le nœud coulant préparé pour le jeune highlander. Quelques soldats, revenus d'une première alarme, et voyant qu’ils n'avaient affaire qu'à un seul homme, voulurent se précipiter à la défense de leur oflicier ; le sage lieutenant leur ordonna de ne pas quitter le rôle d'observateurs.

— Mais, lieutenant, s’écria le Caporal... — Appelez-moi capitaine, dit De Profundis en se redressant avec dignité.

L'honnête frère d'armes de Gédéon n'avait vu dans à Mmésaven{ure de son ami qu'une chance d'avance-

- ment prévue par les lois militaires. Le grade de ca-

Pitaine ne pouvait tarder à vaquer dans la compaguie. De Profundis s’en Emparait d'avance, comme un héritier, pressé de jouir, s’etablit dans la maison de son parent avant que celui-ci ait rendu l’âme. Les mousquetaires n’aimaient pas Usquebaugh ; mais, accoutumes à remplir leur devoir, ils auraient couru à sa défense, si le sergent Coledock ne se FQL joint à De Profundis pour les arrêter.

— C'est un Lyran, un cœur de pierre pour le soldat, dit-il, en se jetant au-devant d'eux. Avez-vous oublie qu’il à fait pendre nos plus joyeux camarades ? Avez-vous oublie ses boutades, ses duretés et surtout ses sermons? Chacun d’eux est plus fatigant que trois tours de garde. D'ailleurs, ne devez-vous pas obéir au lieutenant, et après lui, à moi, Coledock ? Avez-

‘ Vous à vous plaindre de nous, et ne valons-nous pas

mieux cent fois que cet bypocrite qui vous fera payer cher le retard que vous avez mis à le secou-

rir? — Ha raison lil à raison ! dirent quelques soldats.

Les autres cédèrent bientôl aux menaces Cb aux promesses doucereuses du lieutenant. On convint d'expliquer la chose 1 Cromwell de manière à n’éveiller aucun soupçon, et la troupe Se meltant en inarche effectua sa retraite dans us ordre imposant. Elle sembla d’abord vouloir se rapprocher de l'arbre fatal, mais C'etait une pointe habile que le nouveau capitaine avail commandée, afin de s'emparer de léle Gédéon. Les mousquetaires reprirent en-

paulette age, Où Patrickson elail arrivé

suite Je chemin du vill longtemps auparavant.

Cependant Mac-Connuill, trainant après lui sur Vherbe Usquebaugh épouvanté, était arrivé auprès de l'arbre. I jeta tout palpitant à Sès pieds le malheureux capitaine, et, sûr que cclui-ci n'oserait faire un mouvement pour's’enfuir, il ouvrit ses bras et se précipila vers Son frère.

Comme il y a longtemps que nous avons perdu de e redoutable Chef des Cameérons, il est nécessaire ja suite des circonstances où sa présence à

vue | de dire en quelques mots qui l’ont amené dans cette prairie, cté si utile.

Après avoir quitté le Roi au château de White- Ladies, Evan-Dhü, presque fou de la perte qu’il avoir faite, retourna dans la plaine de Worj1 chercha en vain le corps de son frère bien >armi les morts. L'absence tristes débris d’une armée Vespcrance. Îl s’achemina

croyait cester.

aimé parmi les blessés et [ d'Allan au milieu de ces jidèle lui rendit un peu €

aussitôt vers le port de mer où l’on embarquait pour les Antilles les prisonniers royalistes, et là, cache sous un manteau de pâtre, il vit passer un à un tous ces exilés qui laissaient la mère-patrie pour aller vivre sous un ciel inexorable, exposés aux injures ci au fouet de maitres sans pitié. Le cœur du fier Ecossais, blessé cruellement par cet affreux spectacle, saigna tant que la longue chaine des captifs se déroula sur le port; mais enfin lorsque le dernier monlagnard eut mis le pied dans la chaloupe d’abordage, Mac-Connuill, quelles que fussent d’ailleurs ses sympathies pour ces voyageurs involontaires, sentit au fond de son âme une joie incffable. Son frère Allan m'était pas là! Peut-être avait-il trouvé un refuge dans les environs de Worcester! Peut-être avait-il reussi à gagner les montagnes du Nord et à rentrer dans les highlands! Cette pensée détermina Evan à reprendre fui-même la route du Northumberland et à passer les monts Cheviots. Comme il n'avait pu reussir à changer de costume, il fut oblige de voyager la nuit et de se cacher le jour dans les rochers ou au fond des bois. Ce fut dans une de ces retraites qu'il apprit d’un Ecossais fugitif comme lui ce qu'était devenu le frère qu’il avait tant cherché. Le montagnard avait rencontré Allan sur les frontières du pays de Galles et Pavait accompagne jusqu’à Bosco bel, où le Caméron avait voulu rester. Sur celle indication, Mac-Connuill revint sur ses pas et ne tarda pas à arriver dans la forêt qui a été le théâtre des derniers cvénements que nous avons racon£es. S’inaginant que son frère était alle demander asile à quel-

que vieux serviteur du juge de Boscobel, il sortit du bois et se mit en campagne, afin de découvrir luimême la demeure hospitalière de M. Ramsay. Mais comme il traversait la prairie des Chênes, ainsi nommée à cause de quelques arbres de cette espèce qui l’ombrageaient autrefois, et dont un seul était resté debout, il vit sortir du village une compagnie de soldats. Il comprit que s’il était aperçu, on se mettrait à sa poursuite, et qu’une balle pouvait latteindre avant qu’il eût regagné le bois. N'ayant pas d'autre parti à prendre, il fit comme l'ours traqué par Îles chasseurs, grimpa sur l'arbre et se cacha dans Île feuillage. La suite étant déjà connue du lecteur, nous pouvons maintenant reprendre le fil de notre narra-

‘tion.

Après avoir mis en fuite les soldats et ramené Gédéon au pied du chêne, Evan, ainsi que nous lavons dit, courut à son frère. Il le regarda un moment de Ja tête aux pieds, comme une mère inquiète qui revoit son fils après une longue séparation. Il coupa les cordes qui entouraient les mains du jeune homme et le serra ensuite dans ses bras, sans pouvoir prononcer une parole.

__ Mon frère! mon ami! mon enfanti dit-il enfin d'une voix étouffce. Oh! si je n'avais pas eté la... La vieille Alison me l'avait bien prédit! Et si tu m'avais éru.… Mais enfin te voilà... Tu ne me quitteras plus. n'est-ce pas? Non, non! tu ne me quitleras jamais. k

Allan, comme on peut le croire, avait partagé toute l'émotion de son frère; il fut te premier, néanmoins,

à se rappeler les dangers qu'ils couraient l’un et l'autre en prolongeant leur séjour dans le voisinage de Boscobel. Il proposa donc à Mac-Connuill de s’éloigner et de ne pas attendre les soldats qu’on enverrait ‘sans doute à leur poursuite.

— Nous allons partir, dit le Chef des Camérons qui, le premier moment passé, avait retrouvé toute son énergie; mais auparavant il faut que je dise adicu à ce damné capitaine, Nous avions un vieux compte à régler ensemble, je veux lui payer toutes mes dettes à la fois.

En parlant ainsi, Evan s’approcha d’Usquebaugh qui s’etait levé sur son séant, et qui cherchant de tous côtés pour s'assurer si personne ne viendrait à son secours, avait eu la douleur de voir De Profundis s'emparer vaillamrment de son épaulette. Ce trait du lieutenant n’étonna point le stoïque Gédéon, mais il lui fit comprendre que c'était une folie d'espérer. Le capitaine se disposa donc à mourir comine il avait vécu, et allongeant le bras, prit une gourde suspendue à la ceinture de Botwell. Il l'avait entièrement vidée lorsque Mac-Connuill s’avança vers lui en brandissant son poignard.

— Frappez au cœur, dit Usquebaugh en fermant les yeux.

C'en était fait du capitaine, si Allan n’eût arrêté le bras d’Evan-Dhü.

— Que faites-vous, mon frère? s’écria Ie jeune Caméron ; allez-vous frapper un homme sans défense ? — Tu as raison, dit Mac-Connuill, il ne doit pas mourir de ma main. Mais comme il n’avail pas pitié de

| toi tout à l'heure, ce n’est pas dans mon cœur qu'il KE trouvera de la pitié. Allons! ajouta-t-il en touchant du pied le pauvre Botwell qui, revenu depuis quelques minutes de létourdissement que lui avait causé sa chute, avait jugé prudent de contrefaire le mort, réveille-toi, écrevisse endormie, réveille-toi! Remonte IF sur cet arbre et pends-mroi cet homme.

À Botwell, voyant qu'il ne courait lui-même aucun | risque, se leva lestement et s'apprêta à rendre ce service à son capitaine, avec le même empressement qu’il avait montré pour l'exécution du monta- | \ gnard.

| — Oh! grâce, grâce, mon frère! s’écria le jeune | highlander. — Non, dit Mac-Connuill, il faut qu’il meure. — Je vous en supplie, Evan, épargnez-le pour l'amour de moi!

Le Chef ne répondit pas et s’avança vers Usquebaugh, que Botwell tenait déja par le collet de son habit.

— Je crois, dit le prévôt, qu’il faudrait attacher la corde x une branche plus élevée; sans cela, les picds du capitaine toucheront la terre. — Hâte-toi, repon- | dit Evan; quant à vous, ajouta-t-il en s’adressant à [il Gédéon, regardez-moi !

| Usquebaugh tourna vers son juge des yeux égarés. | — Avez-vous un frère? dit Mac-Connuill. — Qu’en- | tendez-vous par là? balbutia le capitaine. — Je vous demande si vous avez un frère. — Oui! je crois que

| 1 | il oui! dit Gédéon qui pour la première fois de sa {| vie se rappela qu'il n’était passe seul fils de sa

mère.

Ce fut un bonheur pour lui qu’il s’en souvint dans celte occasion, car sa réponse Jui sauva la vie. Evan ordonna à Botwell de descendre de l'arbre.

— Capitaine, dit-il ensuite, vous êtes libre. Otez votre uniforme rouge, votre justaucorps, votre haut de-chausses. Ces vêtements sont trop larges pour vous. Vous allez les échanger contre les miens.

Gédéon n’osa pas se faire prier, et bientôt la métamorphose fut complète. Allan, de son côte, comprenant les intentions de son frère, avait fait un semblable échange avec Botwell.

— En route maintenant, dit Evan-Dhàù; nous serons peut-être plus heureux sous les habits de ces deux coquins que nous ne l'avons été sous les nôtres. — Ah! j'ai des armes à cette heure! s’ecria le jeune montagnard. — Oui, mais elles sont peut-être humides encore du sang écossais, dit Mac-Connuill en entrainant son frère.

Ils disparurent bientôt dans la forêt, laissant le capitaine aussi étonné de ce brusque départ qu'il l'avait été de l'apparition imprévue du Chef des Camérons.

Lorsque le grave Usquebaugh fut enfin revenu de sa surprise, il reporta son attention sur lui-même, parcourut du regard sa longue personne, et poussa un profond soupir. I n'avait pas lieu, en effet, d’être charmé de la transformation qu’il avait subie. Le costume montagnard, le haut-de-chausses qui laissait les genoux à découvert, le pourpoint sans manches, le manteau écourte, la toque légère, n'étaient guère propres à faire valoir les avantages corporels

qu'il avait reçus de la nature. Il eut beau se draper dans le plaid de tartan noir, se promener de long en large pour essayer son nouvel accoutrement, il ne réussissait guère mieux qu'un comédien ambulant qui, après avoir caché ses formes anguleuses sous un vieux manteau de velours, répète devant un miroir cassé le rôle du mélancolique Hamlet.

C'était pourtant dans cet équipage qu’il devait rejoindre sa compagnie et s'offrir aux yeux du général. Usquebaugh poussa un nouveau soupir en pensant à la réception triomphäle qui attendait au village. Peu rassuré par sès propres réflexions , il posa fièrement sur sa tête le bonnet d'Évan-Dhù, et, croisant ses bras nus sur sa poitrine, se posa d’un air martial en face de Botwell.

— Parle avec franchise, Botwell, dit-il un ton grave, quel aif me trouves-tu sous ces habits ? doisje me présenter ainsi devant Cromwell? Ces chausses sont un peu larges, et je ne suis pas accoutumé à voir mon cou exposé à tous les vents. Cependant, avec de la tenue...

Botwell riait de si bon cœur, que le capitaine ne put conserver le moindre doute sur l'opinion que le prévôt s’etait formée du nouveau seigneur des highlands.

— Ah! tu ris, fils de Satan! s’écria Gédeon offensé de la gaieté du soldat. As-tu oublié qui je suis?

La colère allait sans doute plus mal encore que la dignité à l'apprenti montagnard, car Botwell se tenait les côtes.

— On ne rit pas deux fois devant moi, reprit le

capitaine d’une voix tonnante, en essayant de retenir son haut-de-chausses qui, étant de beaucoup trop large, abandonnait son infortuné possesseur. — Ne vous fâchez pas, capitaine, dit Botwell, vous savez que nous sommes de vieux amis. Voilà dix ans que, tous les huit jours, vous me gagnez ma solde au jeu de l’hombre, et que je pends de mon mieux ceux que vous mettez entre mes mains, sans trop demander quel juge les a condamnés. — Oui, dit Gédeon d’un air contrit, comptez sur l'amitié maintenant. Ce matin encore De Profundis et moi nous ne faisions qu'un. Nous étions unis comme David et Jonathas. Eh bien! l'avez-vous vu? Courait-ill.… lui que je n’ai jamais vu courir! El était léger comme une plume. — Capilaine, dit le prévôt, vous vous souviendrez que je ne vous ai pas abandonné, moi! — Sans doute! sans doute ! dit Usquebaugh, tu es un bon compagnon, ct j'ai vu le moment où tu me debarrassais volontiers du fardeau de cette vie terrestre. Je m'en souviendrai, Botwell, je m'en souviendrai.

En parlant ainsi, le capitaine recommença sa promenade sous, le vaste feuillage du chêne, tandis que Botwell, attendant le bon plaisir de son chef, debouchait sa gourde et s’étonnait de la trouver vide. Il avait si bien fait le mort, qu’il n’avait point senti la main de Gédéon dérobant le vase précieux. Privé de cet agréable passe-temps, il ira de sa nouvelle casaque un jeu de cartes d’une blancheur équivoque, et hochant la tête : Capitaine, dit-il, si vous voulez attendre la nuit pour rentrer au village, nous avons le temps de faire une petite partie. En donnant ma de-

froque au Philistin, j'ai eu la sage précaution de garder notre manuel de prières. Vous ne refuserez Pas, j'espère, de me laisser prendre ma revanche de ce malin.

Usquebaugh n’avait pas encore pardonné au prévôt son empressement à obeir aux ordres d’Evan-Dhù. Cependant il ne put résister à la tentation, et prit place en face de Botwell qui se trouva claquemuré entre les deux longues jambes du capitaine.

— Ah ca! dit Gédéon, quel est ton enjeu, Botwell? — Nous jouons une demi-couronne, dit le soldat, comme à l'ordinaire. — Pourquoi pas un des anneaux de ta chaine d’or? demanda le capitaine. — J'aime mieux une demi-couronne, répondit le prévôt. Vous avez ma solde pour gage. — Gest très bien! dit Usquebaugh en mêlant les cartes ; coupe, Botwell. — Un instant, dit le prévôt, je n'ai pas de garantie, moi, et je ne serais pas fàché de voir sur le tapis la couleur de votre argent. — De la défiance, Botwell, dit Usbaugh en portant la main à sa poche, ce m'est pas bien, mon garçon.—Hum ! capitaine, reprit le soldat, vous vous faites toujours tirer l'oreille quand je gagne. Si même j'attends quelques jours avant de réclamer la dette, vous me répondez qu’eile est prescrite.

Pendant que le prévôt cherchait à justifier ses précautions, Gédéon fouillait tour à tour les poches du pourpoint el du baut-de-chausses de Mac-Connuiil; mais il eut beau tourner et retourner les doubiures, passer ses doigts à travers les ouvertures douteuses

que le temps avait pratiquées dans l'etoffe, il retira toujours sa main vide:

— 1 me semble pourtant, dit-il, tandis que son visage s’allongeait indéfiniment; il me semble que j'avais quelque part une bourse bien garnie. — Eh! sans doute, dit Botwell, celle que vous avez prise ce malin à ce pauvre diable de cavalier que nous avons arrêté dans le bois. — Précisément, dit Usquebaugh. Où ! mon Dieu, ajouta-t-il en se frappant le front, je l'ai oubliée dans l’habit que j'ai prêté tout à heure à ce géant de Goliath.— Prête! dit Botwell, Pexpression est ingénieuse; je suppose que vous ne ferez pas souvent semblable charité. — Je trouverai au moins la bourse de l'Ecossais dans un pli du tarlan, reprit Gédéon avec une lueur d'espoir. — Les Ecossais n’ont pas d’autre bourse que leurs poches, dit le prévôt, ct leurs poches sont toujours percées. Je vous plains, capitaine, et je me plains aussi, car je serai obligé de jouer sur parole.

Usquebaugh poussa encore un soupir, murmura quelques blasphêmes entre ses dents, et jeta la première carte sur le tapis improvisé, en disant : Cœur! le roi de cœur! — Au diable les rois! répondit Botwell, les rois de cartes surtout!

Les deux joueurs continuèrent galamment leur partie, et, comme d'habitude, GéGéon gagna d'emblée son compagnon. La tête du prévôt s’echauffa. Il demanda une nouvelle revanche, et les deux amis furent bientôt absorbés dans cette agréable occupation.

Ils jouaient depuis un quart d'heure environ, et déjà Botwell avait engagé trois mois de sa paie, lorsqu'un détachement de soldats parut tout à coup dans la prairie. C'était la même troupe qui, un moment

auparavant, avait effectué une si savante retraite; Dé Profondis la commandait encore et marchait avec assurance au premier rang. Il se disposait à gagner le bois, lorsqu'il crut apercevoir un highlander assis auprès du chêne et jouant paisiblement avec le Gallois qui venait d'échapper au supplice. L’imprudence des deux étrangers était inexplicabie.

— Les imbéciles! pensa Coledock avec regret; il faut avoir la tête fêlée pour rester ainsi à brasser les cartes jusque sous le gibet où l'on a failh d’être pendu.

Pendant que l’honnête neveu d’Alison-la-Rousse faisait cette réflexion, le lieutenant, revenu d'une première alarme, ordonna à sa compagnie de marcher vers les deux Ecossais.

— C'est double capture que nous allons faire, dit-; au pas de charge |

Gédéon cependant avait aperçu les mousquelaires ; il se mordit les lèvres et dit avec une fureur concentrée : Trèfle! — Je prends, repartit Botwell. Il me semble que le lieutenant a lépaulette de capilaine. __Le valet de pique! reprit Usquebaugh; je n’ai que du noir dans mon jeu, c’est de mauvaise augure pour quelqu'un. Ils parlent ensemble, Botwell, 1ls se concertent pour savoir l’excuse qu’ils me donneront. Mais, vertudieu! je n’en recevrai d'aucune espèce. Laisse-les venir; rien qu’en le regardant, je vais faire

rentrer De Profundis sous terre.

En ce moment, le lieutenant et les mousquetaires arrivaient auprès de l'arbre. Gédéon se leva aussitôt, après avoir, toutefois, jeté la dernière carte qui le

faisait gagner, et se drapant dans le plaid monta-

gnard, s’avança d’un air majestueux vers son ancien frère d'armes. Les deux vétérans se trouvèrent en face l’un de l’autre, dans leur attitude familière.

De Profundis éprouvait un double desappointement : le premier etait de ne pas retrouver le highlander ; le second et le pire, de retrouver son ami le capitaine, et surtout de le retrouver sain et sauf. S'il l’eùt découvert suspendu à Parbre et balance au gré du vent, passe encore; cela se fût accommode à merveille à l’histoire qu’il venait de faire à Cromwell. Mais la résurrection inattendue de Gedeon renversait tous ses calculs. Il fallait renoncer à l’épaulette d'or et se préparer à rendre un compte sévère de sa conduite devant un chef inexorable. Le moins qui pût arriver au coupable lieutenant était de subir le sort auquel il avait exposé Usquebaugh, c’est-à-dire d'être pendu.

L’embarras de De Profundis était partagé par la troupe, qui s'était rendue complice de l'abandon où on avait laissé le capitaine. Ce fut donc avec un effroi bien naturel qu’elle entendit Gédcon s’ecrier d’une voix rauque : Ah! vous voilà, mes braves! vous arrivez quand ledanger est passé, lorsque nous sommes maîtres du champ de bataille. — C’est vrai, dit Botwell, et lorsque nous sommes parés des dépouilles de l'ennemi.

Usquebaugh regarda son compagnon pour savoir s’il parlait serieusement , et jela en même temps un coup d’œil sur les chausses qui grimaçaient à ses pieds. Il reprit avec hauteur : Qu’avez-vous à dire pour votre justification, De Profundis?

Le lieutenant interdit baïssa la tête.

— Répondez, homme de peu de foi, sépulcre blanchi, expliquez-moi votre conduite. Comment avez-vous pu me délaisser quand je vous tendais les bras? J'avais mis ma confiance en vous, mais vous êtes semblable au roseau qui perce la main qui s'appuyait sur lui.

Si De Profundis eùt conservé des doutes sur Pidentité du capitaine, le sermon que celui-ci venait de commencer aurait suffi pour les dissiper à l’instant. Ce fut donc en parfaite connaissance de cause que le lieutenant, relevant la tête, jeta sur le prédicateur un regard étonné.

— Que veut cet homme? dit-il; c’est quelque prêcheur écossais échappé au glaive du Seigneur dans les plaines de Worcester.

— Hein? plait-il? s’écria Gédéon; que dites-vous là, De Profundis? — Que fait-il dans cette prairie ? continua le lieutenant ; ce ne peut être qu'un des complices de Charles Stuart. — Moi, dit Gedéon en élevant vers le ciel ses bras nus et décharnés ; mais regardez-moi donc! — Dieu tout puissant! poursuivit De Profundis en reculant d’un pas en arrière, c’est ce Madianite qui tout à l'heure est tombé de lParbre et a immolé de sa main notre malheureux capitaine |

À ce souvenir, la voix du sensible lieutenant parut trembler légèrement. Botwell, voyant la tournure que prenaient les choses, et craignant d'être bientôt confondu avec le Gallois dont il portait la casaque, fit un demi-tour et se glissa rapidement derrière les

mousquetaires. Usquebaugh ne reverait pas de sa surprise.

— Vous ne nous échapperez pas cette fois, reprit De Profundis; votre procès est tout fait et la corde toute préparée. Heureusement, pour le voyage que vous allez faire, vous n’avez pas besoin d’une meilleure chaussure que celle que je vois à vos pieds. — Charmant ! charmant! dit Usquebaugh en faisant la même grimace qu’une jeune lady qui vient d'avaler de Pabsinthe; ce diable de Profundis à toujours le mot pour rire. — Où est Botwell? demanda le lieutenant en cherchant des yeux Le prévôt.

Celui-ci avait dejà quitté sa dangereuse houppelande. Sans avoir besoin d’un ordre plus précis, il grimpa sur le chêne et s’assura que la corde était s0lidement attachee.

— Charmant! répéta Gédéon dont les dents claquaient d’epouvante.

— Etes-vous prêt, Botwell? dit De Profundis. — Oui, capitaine, répondit le prévôt. — Maintenant, dit l'ancien ami d'Usquebaugh, qu’on saisisse cet homme et qu’il aille rejoindre ce brave Gédéon dont je suis, hélas! l'indigne successeur. — Attendez! attendez! s’écria le capitaine. Attendez, mes enfants! n'allez pas si vite; vous allez commettre une grossière méprise.

A ces mots, Usquebaugh jeta en Pair la toque et le plaid montagnard, afin d’écarter ce qui entretenait sans doute une fâcheuse illusion. Gela fait, il se présenta devant les mousquetaires, et tenant des deux mains son haut-de-chausses : Il n’y à plus

moyen de se tromper à cette heure, dit-il; j'espère, mes amis, que vous reconnaissez votre Capitaine.

Un éclat de rire homérique accueillit cette démonstration. Gédéon, en effet, ne ressemblait pas mal en ce moment à une de ces perches enguenillées que les paysans élèvent dans leurs jardins pour faire peur aux oiseaux et aux larrons.

— Cela ne peut se passer ainsi, reprit Usquebaugh; De Profundis, Coledock, Botwell, mes amis, vous me reconnaissez, n’est-ce pas? Malédiction! c'est un complot! s’écria-t-il en voyant qu’on l'entrainait sans vouloir l'écouter.

Bientôt le nœud coulant fut passé autour de son cou, et lon n’attendait qu'un signe du lieutenant pour abandonner le corps à son propre poids.

— De Profundis, dit Gédéon d’une voix éteinte, passez-moi votre gourde.

Le lieutenant detourna la tête et répondit froidement : Lâchez la corde, Botwell.… et en marche!

Le corps de l’infortuné capitaine retomba aussitôt, fit quelques tours sur lui-même, tandis que les jambes se debattaient convulsivemient. Il ne tarda pas à prendre l’oscillation du pendule.

Pendant ce temps, la troupe se dirigeait vers la forêt où, depuis une heure, Cromwell avait concentre toutes ses forces. De Profundis, qui ne craignait plus d'être troublé dans la paisible possession de son nouveau grade, marchait plus légèrement à la tête des soldats et jamais sa joyeuse figure n’avait éle

plus rayonnante. Personne, d’ailleurs, ne donna un regret au défunt, excepté Botwell qui se détourna plusieurs fois, et ne put s'empêcher de dire à son ami Coledock : Qui donc fera notre partie d’hombre à présent? Mais, bah! ajouta-til, en se parlant à luimême, c’est toujours trois mois de paie que je viens de gagner.

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