XX.—LA CABANE DU BRACONNIER
Le soleil disparaît là-bas à l'horizon,
Et mon Ulric n'est pas rentré dans sa maison.
Pourquoi venir si tard ? il sait que je m'ennuie,
Etla chasse à présent devrait être finie.
Mais il aime son arc et ses chiens plus que mai, Janxs Hoca.
Le bon habitant d’Old-Richie (1) qu’une partie de whist a appele loin de sa demeure, et qui rentre le soir à travers ces rues tortueuses et mal famcées qu’on retrouve par malheur dans les plus belles capitales, se repent alors, mais un peu tard (2), de n’avoir pas écouté les sages conseils de sa gouvernante qui vou- Jait le retenir au coin du feu. Il boutonne à la hâte
(1) Nom populaire dela ville d'Édimbourg.
(Note du Traducleur).
(2) Ces mots sont éerits en français dans Poriginal. (Note du Traducteur).
son habit pour cacher les breloques de sa montre, et presse le pas en serrant avec inquiétude sous son bras son parapluie de coton bleu. Il croit voir un VOleur dans chacune des ombres qui se glissent le long des murs, et évite avec le plus grand soin de se rencoutrer face à face avec un de ces personnages proliématiques dont les vêtements ne sont pas HOoIns suspects que la mine. Le pacifique bourgeois ne respire librement que lorsqu'il a laissé derrière lui cette partie peu honorable de sa chère cité, et qu'il debouche enfin dans la grand’rue d’où il contemple en couriant le faîte d'Holy-Rood-House et les nombreux étages de la ciladelle. Jamais il n'a serré la main avec plus d’effusion aux honnêtes gens de connaissance, à son voisin l'alderman ou au vicaire de la paroisse.
En écrivant le dernier mot du chapitre précédent, nous avons poussé un soupir de satisfaction, comme notre digne compatriote lorsqu'il aperçoit de loin la porte du logis ct sa gouvernante debout sur le seuil, un flambeau à la main, un sermon sur Îles lèvres. Nous allions enfin revoir des visages amis et respirer un air pur, après avoir YéCU un peu malgre nous en assez mauvaise cempagnie. Le lecteur delicat partasera notre contentement el nous suivra sans doute avec plaisir dans la cal'ane de Donal.
L'habitation du braconnier était située, comme nous l'avons dit, au penchant d’une colline, à peu de distance de Boscobel. Elle se composait d’une petite maison ombragée par de hauts châtaignicrs et d'un jardin peu etendu dont aucune clôture ne protégeail ies abords.
À travers une fenêtre du rez-de-chaussée qui s’ouvrait au soleil levant, on pouvait apercevoir de vieux rideaux de serge verte au-dessus d’une couche elevee comme on en voit encore dans certaines auberges de village. C'etait là sans doute que les premières lueurs du crépuscule, éclairant les vitres toujours impides, réveillaient le chasseur matinal.
Plus d’un voyageur, egaré ou menacé par l'orage dans cette paisible solitude, s'arrêta avant de frapper à lhamble porte, et jeta un regard d'envie sur la demeure où 1! allait entrer; le lierre en tlapissait les murs; un banc de chêne, à moitié usé, annonçait que plusieurs générations avaient goûté en cet endroit les doux plaisirs des longues veillées, et les nids d’hirondelles places à l'abri du toit, mais presque à la portée de la main, révélaient à ceux seuls les mœurs hospitalières de la famille.
Il n’y avait d'autre route tracée au milieu des genêts et des bruyères qu’un sentier Ctroit qui se divisait bientôt en deux branches, dont l’une menait au moulin d'Humphrey, et l’autre à la grange d’Hobbal, résidence commune des bùcherons et du gardeforestier. Les cinq frères et leurs proches se visitaient assez souvent pour empêcher lherbe de croitre sur ce chemin solitaire. H n’était pas rare de voir Jack Penderell gravissant le côteau avec un faix de bois mort, ou d'entendre le joyeux meunier chanter à pleine voix pendant qu’il touchait devant lui sa jument chargée d’un beau sac de farine. Richard venait aussi presque chaque matin soubaiter le bonjour à sa sœur, ct le juge avait remarqué plaisamment que
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le garde choisissait toujours pour ses visites les heures où le braconnier battait les bois de Boscobel.
Durant la semaine on voyait, de temps à autre, assises sur lé banc de chêne, trois femmes tricolant ou filant leurs quenouilles, tandis que leurs enfants jouaient dans les pâturages voisins. Le plus àge de tous était un gros garçon d'environ cinq àäns, à la mine éveillée, au teint hàlé par le soleil. Il allait pieds nus, comme tous les bergers du pays, et ctait sans doute aguerri aux fatigues et aux intempéries de l'air, car il ne portait qu'une chemise de toile rousse et un pantalon de tiretaine serré autour de la taille par une vieille ceinture de laine bleue. Lorsque la meunière et la bàcheronne n’etaient pas venues passer l'après-midi auprès de leur belle-sœur, on apercevait encore le jeune pâtre au penchant de la montagne, mais il était seul, gardant quelques brebis, les suivant à l'abreuvoir ou les cherchant dans un bois limitrophe, guidé par le son de leurs clochettes.
Le jour où se sont passés les derniers événements qui composent notre histoire, on doit supposer que la faille Penderell était trop occupée pour que les choses suivissent leur train habituel. Cependant le berger du petit troupeau était.resté, selon sa coutume, au milieu des bruyères, depuis le lever du soleil jusqu'aux approches de la nuit. Les allées et venues de madame Jeanne, la nouvelle du retour de Donal, et surtout l'apparition de Mathias avec un Lücheron inconnu, avaient mis son esprit en campagne; mais il attendit les dernières clartés du cou-
chant pour ramener ses brebis à l’étable et satisfaire sa curiosité.
Le moment si longtemps attendu arriva enfin. Le pâtre, après avoir fermé le bercail, courut à la porte de la chaumière, et tirant la corde qui soulevait le
* loquet, entra sans annoncer sa venue. La jeune mai-
tresse du logis préparait le repas du soir. Elle avait jeté sur l’âtre une poignée de branches desséchécs qui flambaient au-dessous d’une poêle, et s’apprêtait à casser dans une écuelle de terre les œufs de la journée, lorsque le bruit de la porte la fit tressaillir.
— Ah! c’est toi, Nump (1), dit-elle en apercevant le berger. Tu reviens de bien bonne heure aujourd'hui! — Oui, mère, répondit l'enfant en embrassant madame Jeanne qui, étant agenouillée auprès du feu, se trouvait à la hauteur du petit bonhomme; je suis rentré, parce que le temps menace de l’orage.—Vraiment, Nump, dit Jeanne en jetant un regard vers la porte qui était restée entr’ouverte, je n’ai jamais vu une plus belle soirée. — Pardon, mère, répliqua Nump, n’avez-vous pas entendu les hurlements de mon chien Dicket?
En achevant ces mots, le fils du braconnier, voulant prévenir d’autres explications, entonna une chanson que son parrain Humphrey lui avait apprise. Il n'avait pas encore achevé le premier couplet, lorsqu’un étranger sortit d’une chambre voisine, tenant
(4) Dimioutif d'Humphrey.
(Note du Traducteur.)
par Ja main une petite fille un peu moins âgée que Nump. Il était vêtu en officier de marine, et ce costume élégant faisait ressortir la noblesse et les graves de sa personne. Il s’assit sur un escabeau, et appelant à lui le jeune pâtre, il posa les deux enfants sur ses genoux. Nump fixait sur le marin de grants yeux etonnes.
— Tiens, dit-il en reprenant bientôt son assurance, par où êtes-vous entré ici? je ne vous ai pas vu passér. — Taisez-vous, Monsieur, dit madame Jeanne ; vous êtes aussi curieux que votre parrain. Mais voulezvous bien descendre? vous allez couvrir de poussière monsieur l'officier. Descendez ausst, Margery, vous voilà à voire aise comme si vous eliez sur les genoux d’un de vos oncles, — N’eloignez pas de moi ces enfants, madame Jeanne, dit Charles Stuart avec bonte. Je suis heureux qu'ils n'aient pas peur de moi. S'ils étaient en âge de me connaitre, ils ne seraient pas si familiers et me craindraient peut-être comme prince, sinon comme proserit. Reste, Margery, reste, ma fille, joue avec moi comme avec ton oncle ke meunier; que je puisse croire un instant que j'ai ma sœur et mon frère sur mes genoux. Ils n'étaient pas plus grands que vous, mes amis, lorsque je les ai quiites, et s'ils avaient des habits plus beaux que les vôtres, les pauvres enfants n’etaient pas si gais que vous. — Leur père demeurait donc bien longtemps à la chasse? dit Margery. — Leur père! dit le prince en passant la main sur son front avec tristesse, hélas! ils avaient à peine votre âge lorsqu'ils l'ont perdu. — Le nôtre va venir, reprit Margery en jouant avec les aiguil-
ALLAN CAMÉRON. 129 lettes de l'officier; mais le vôtre, où est-il alle? — Vous tairez-vous, Margery ? s'écria Jeanne en voyant l'impression pénible que produisaient sur le Roi les paroles naïves de la jeune fille. Mon Dieu! cet enfant me fera mourir de chagrin.
Nump, qui avait bon cœur, ne pul voir l’affliction du marin sans chercher à la dissiper. Après y avoir réfléchi, il se rappela le moyen qu'employait son digne parrain pour faire oublier à la famille les ennuis qu’il ne pouvait adoucir d’une autre manière.
— Voulez-vous, dit-il, que je vous chante une chanson? — Une chanson! dit le Roi en souriant de l'intention du pâtre. — Oui, reprit Nump, Robin- Hood et l’évêque d’Hereford (1), par exemple.
Charles Stuart se rappela, en ce moment, son aventure dans la forêt et le terrible incident qui avait interrompu la ballade de Chevy-Chase.
— Merci, mon garçon, dit-il en embrassant 1e petit Nump, ce sera pour une autre fois. Les chansons ne m'ont pas porte bonheur aujourd'hui. — Comment cela? Gil madame Jeanne en s'asseyant auprès du feu.
Le Roi raconta en peu de mots le danger qu'il avait couru, la violence qu'il avait été oblige de se faire pour jouer jusqu'au bout l’humble rôle de bücheron, et enfin le départ du chef parlementaire. La jeune paysanne avait prêté une vive attention au récit de
(1) Une des meilleures et des plus anciennes ballades de
la joyeuse Angleterre.
(Note de Walter Scott.)
Charles Stuart. Lorsqu'elle apprit enfin que Cromwell s'était éloigné sans reconnaitre le prince, elle ne put retenir un cri de joie.
— Grand Dieu! dit-elle en joignant les mains, c’est vous qui aveuglez les méchants. — Vous avez raison, madame Jeanne, dit le prince, c’est lui qui m’a sauvé et qui m’a amené dans cette maison.
Charles Stuart avait oublié de remercier le Tout- Puissant qui lui avait donné ce jour-là une si grande marque de sa protection. L’exclamation de son hôtesse le rappela à son devoir. Il se recueillit en luimême et rendit grâces à Dieu du fond de son âme. Sa prière fut sans doute une de celles qui réjouissent les anges et qui comptent au livre de vie.
Cependant la braconnière s'était rapprochée de l'âtre ; elle écarta les cendres avec précaution.
— Allons, dit-elle, voilà que Donal n'arrive pas. I avait promis d’être ici au coucher du soleil, et le gâteau de fleur de farine que j'avais préparé sera trop cuit lorsqu'il viendra. Donnez-vous donc de la peine pour plaire à un mari! Autrefois, du moins, quand il promettait une chose, on yÿ pouvait compter. Il me disait en partant pour la chasse : Jeanne, je reviendrai à six heures. A l'heure dite, j'entendais ses chiens qui aboyaient dans la vallée et venaient bientôt gratter à la porte. Mon homme, en entrant, trouvait la table mise, son gobelet d’étain à côté de la cruche d’ale, et ses deux enfants à côté de sa femme. Aujourd'hui, au contraire.
Ici la braconnière poussa un soupir et s'arrêta. — Eh bien! madame Jeanne, aujourd’hui les choses
ne vont pas si bien? dit Charles Stuart en souriant. — Oh! je ne lui en veux pas, reprit Jeanne un peu confuse, Dieu m'en garde! Cependant il m’oublie un peu. Il est toujours par monts et par vaux. Quand il rentre dans sa maison, il a l'air aussi affairé que le clerc du juge au moment de l'audience, et au lieu de me demander si les pois sont bien montés, si Gipsy, notre chèvre, a fait ses chevreaux, si j'ai bien coulé ma lessive, ou débrouillé la laine que Margery avait emmêlée, il va s'asseoir dans un coin, sur cet escabeau, et cache sa tête dans ses mains. J’ai beau lui parler, il ne me répond pas, et qui nous verrait dans ces moments-là croirait que nous faisons mauvais ménage. — Cest moi qui suis cause de tous ces grands malheurs, madame Jeanne, dit Charles Stuart en caressant les blonds cheveux de Margery. Je vous en demande bien pardon. Donal se chargera de vous les faire oublier. Ce soir même je dirai adieu au plus fidèle de mes serviteurs, et alors il n’appartiendra plus qu’à sa femme. — Dieu le veuille! s’écria vivement madame Jeanne, car cela voudra dire que le Roi n’a plus de dangers à courir. Mais j'entends mon homme qui arrive, ajouta-t-elle en allant vers Ja porte. Juste Ciel! serait-il prisonnier? Il marche entre deux soldats. Fuyez, Sire!
Charles Stuart tressaillit et suivit précipitamment Nump et Margery qui s'étaient élancés vers l'entrée de la cabane. I faisait encore assez jour pour distinguer les deux personnages qui suivaient le braconnier. C’étaient, à n’en plus douter, deux soldats du parlement.
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