XXV.—LES ADIEUX
Dans ton pays, dans ta famille, Bceckie, a-t-on acoutumé D'épouscer une fille un beau matin de mai, Et, dés la fin du jour, de la re nvoyer fille ? La Baciavurs ox Brcrir,
Les proscrits avaient, en effet, gagné le rivage où les attendaient deux DAC LES dont l’un vit faire voile pour la France, et l’autre pour l’Ecosse. Le Roi marchait en avant, la tête baissée, écoutant les derniers avis de M. Huddleston. Le juge de Boscobel,
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Céterminé à faire une seconde fois le voyage des highlands, afin d'éviter une proscription qui ne pouvait tarder à l'atteindre, marchait de quelques pas en arrière. I! emportait avec lui ce qu'il avait de plus précieux, c’est-à-dire son Traité du Gouvernement établi et son Plan de Pacification universelle, dont il avait heureusement une copie dans sa voiture. La charge était un peu lourde, car ces savants ouvrages ne remplissaient rien moins que deux volumes Infolio.
Evan-Dhü, voyant la sueur ruisseler sur le front du juge, faisait de vains efforts pour débarrasser je vieillard d’une partie du fardeau qui Paccablait. Pour toute réponse, l’héroïque auteur lui racontait l’histoire de Louis Camoëns sauvant à la nage son immortel poëme des Lusiades.
Quelle que füt la lenteur de sir John, Allan, donnant le bras à sa jeune épouse, cheminait moins vite encore. Il côtoyait avec elle la grève sablonneuse, et les vagues venaient se briser, en murmurant, a leurs pieds; mais ils jetaient à peine un regard sur la scène magnifique dont ils étaient entourés. Le soleil levant mélait ses teintes rougeâtres à l’azur des flots. Quelques barques de pêcheurs s’eloignaient, inciinées sous leurs voiles latines, et lon entendait les cris plaintifs de la mouette qui rasait du bout de l'aile la surface de l’eau. Les côtes de PAngleterre ont un aspect mélancolique dont le souvenir poursuit, jus-
que dans les pays lointains, les matelots les plus grossiers. Ces dunes élevées, ces sables, Ces rochers blan-
châtres, jettent l’äme dans une involontaire rêverie,
re rem TS SR RP ED CRÉATEURS
ALLAN CAMÉRON. 211 ct pour peu que le voyageur soit disposé à subir ces douces impressions, il lui est impossible de s’en défendre. Allan ct Judith l'éprouvèrent malgré eux. Leur entretien, déjà tendre et plein de doux épanchements, respirait néanmuins cette vague tristesse qui accompagne toujours le bonheur. Peut-être leur restait-il encore au fond du cœur quelques-unes des inquiétudes qui les avaient agites. Leur union avait ete si imprévue qu'ils avaient peine à y croire.
— Laissez-moi presser votre main, disait Allan, afin que je sois bien sûr que je suis votre époux. Cela me parait un songe, ct je tremble à chaque instant de le voir s’évanouir. Oui, c’est bien vous! c’est bien toi, Judith! nous ne nous quitterons plus. Tu es ma femme, ma femine bien aimée, devant Dieu et devant les hommes. Oh! que vous êtes belle! jamais je n'avais use vous regarder ainsi.
Judith rougissait malgré elle; elle donnait et retirait sa main, hésitant sans cesse entre le noble abandon de l'épouse et la timidité de la jeune fille.
— Îl me tarde, mon ami, de revoir votre mère, ditelle enfin. C’est aussi la mienne à présent. Croyezvous qu'elle m’aimera ? Oh! oui, j'en suis sûr. Elle verra COmMHien je Vous aime!
Le jeune Caméron était trop ému pour répondre. Ï laissa tomber sur Judith un regard où se peignaient toutes ses espérances. Les deux amants n'avaient plus besoin des secours du langage pour lire dans Fâme l'un de l’autre dis avaient mille choses à se cire; mais ils s’entendaient sans parler.
Hs arrivèrent ainsi auprès d'une anse abritée par
rs, et où étaient amarrées deux Chaignons de route s'étaient arrêtés sur ce bord. M. Ramsay, succombant sous Îe poids de ses énormes in-folios, n'aurait pu, d’ailleurs, aller plus loin. Assis sur une pierre polie par les vagues , 11 se demandait avec inquietude comment il pourrait concilier Sa conduite avec Îles principes qu’il avait posés dans son Trailé du gouvernement établi.
A quelques pas de là, Stuart, debout, les bras croisés sur la poitrine , les yeux tournés vers l'horizon lointain des montagnes du Levant, semblait ne pouvoir s'arracher au rivage. rvaient un profond
quelques roche loupes. Deja leurs compi
sur un cap élevé, Charles
Ses amis, rangés à ses côLes, ObSe silence. |
out est done fini, dit le Roi ; il faut partir. Je ne devais pas être plus heureux que mon père. lei les périls mêmes avaient des charmes pour moi, et 11 me semble que je vivrais content dans une de ces cabanes de pêcheurs qui reposent du moins sur le sol de l'Angleterre. L'air de la patrie est si doux! — Sire, ix tremblante, si Votre Na-
dit Evan-Dhû d'une vol jesté veul venir en Ecosse , nous pouvons encore SOU Merci, Evan, ré-
lever tous les clans de l'Ouest. —
pondit le Roi avec amertume ; merci, ma cause sl perdue pour longtemps, et le dévouement de quelques soldats fidèles comme vous ne la relèverait pas. J'aime mieux ailer manger le pain de Vexil que de voir encore mes sujets s’armer les uns contre les autres.
En eutendant ces mots, Evan regarda Sa Lay RTE,
mé corp ete = —
la prit à deux mains, et s’écria, en la serrant avec émotion : O ma vieille épée, Lu resteras dans le fourreau jusqu’à ce que la rouille te dévore. Le Roi n'a plus besoin de nos services. — Adieu, Allan, poursuivit le jeune prince; retournez dans vos montagnes :il y a jà-bas de nobles cœurs qui battent encore pour moi. Vous leur porterez de mes nouvelles ; vous leur Qirez que si Charles Stuart a fait voile pour la France, un jour peut-être il remettra le pied sur la terre libre des highlands… Mais, non! ne ieur dites pas cela !... mon Dieu !je suis encore en Angleterre, ct déjà je fais des rêves comme un exilé!
Le Roi couvrit son visage de ses mains pour cacher ses larmes. Tout le monde pleurait autour de lui, et il y eut un moment de profond silence. M. Ramsay, qui était resté à l'écart, se leva frappé de surprise, en entendant les sanglots qui retentissaient sur la côle. Tous ses compagnons avaient le front decouvert, à l’exception de Mac-Ferlane. Le juge contemplait, sans la comprendre, la scène dont il était le témoin, lorsque la voix de Tattershall vint rappeler aux voyageurs que leurs adieux devaient avoir un terme.
—En mer! en mer! disait le capitaine; le vent se lève. Il faut partir.
Charles Stuart n'avait pas encore arrêté ses regards sur la jeune compagne du highlander. Plus d'une fois ses yeux s'étaient portés vers elle, mais il les avait baisses aussitôt et ses joues s'étaient colorces d'une imperceptible rougeur. Il hésita un instant et fat sur le point de partir sans lui adresser la parole;
mais enfin, il posa la main sur son cœur, comme pour en étouffer les battements, et, se tournant vers Judith , il lui dit avec Gignité, quoique sa voix fut plus émue qu’elle n'aurait dù l'être : Soyez heureuse, Madame; je ne connais personne qui l'ait mérite plus que vous.
— Sire, interrompit l’ablé Huddleston, Votre Majesté s’oublie sur ce rivage. — Vous avez ras , Monsieur, répondit le Roi; mais c'est ma dernière faiblesse. Adicu, mes amis, ajouta-t-il, en tendant la main avec la même grâce, la même aisance que S'il eût tenu sa cour dans le palais de Windsor.
Mac-Connuill flechit le genou et posa respectueusement ses lèvres sur la main royale, qu'il mouilla, dit-on, de quelques pleurs. Les autres proscrils rendirent tour à tour le même hommage à leur souverain.
A ce dernier trait, le juge de Boscobel laissa tomber sur le sable les in-folios qu’il tenait sous le bras. Sachant bien que de pareilles marques de respect ne pouvaient s'adresser qu'à la majesté royale, il comprit enfin tout ce qu’il y avait eu jusqu'alors de mystérieux pour lui dans la conduite et.dans la personne de Mac-Ferlane. Evidemment le général Cromwell avait raison : Charles Stuart ne s’etait point embar-
. qué à Cardigan.
Cette découverte jeta le juge dans une cruelle perplexité. Elle lui fit comprendre d’une manière précise le danger de sa position et lui rappela les menaces du clerc.
— Miséricorde! dit-il e 1 lui-même, que va penser
de moi John Milton? J'aurais aussi bien fait d'aller combattre à Worcester. Avec de bonnes jambes et un bon cheval, j'aurais pu m'en tirer comme tant d'autres; mais recevoir chez soi le Roi d’Ecosse, l’amener en poste jusqu’à Shoredham, quand on a dans sa poche l’ordre de l'arrêter, c’est une trahison au premier chef. I n’y a pas en Angleterre de stuartiste si exalte qui ait fait autant que moi pour être pendu.
Tout en se livrant à ces amères réflexions, M. Ramsay se dirigeait vers le promontoire. Sa mauvaise humeur était peinte sur son visage; il voyait déja ses biens confisqués et vendus à l’encan, sa maison au pillage, sa meute dispersée, et Patrickson rendant la justice sur son siège. Cette dernière perspective mit le comble sa fureur.
— Non! non! s’écria-t-il, cela ne se passera pas ainsi, M. Jeremy! cela ne se passera pas ainsi! Eh! qu’ai-je donc fait, après tout? Escorter un ami jusqu’à la frontière, est-ce un crime? Vous direz que c'était Charles Stuart, mais moi je n’en sais rien; je ne l'ai pas reconnu, et j'entends bien ne pas le reconnaitre.
Cette prudente détermination ne pouvait rassurer que très-faiblement le digne magistrat sur les consequences de sa conduite. Aussi, lorsqu'en levant la tête il aperçut le prince qui venait à sa rencontre, il s'arrêta, enfonça son chapeau sur ses yeux, et prit un air bourru qui étonna tous les spectateurs.
— Non! non! disait-il entre ses dents, je ne veux pas le reconnaitre, ce n’est pas à lui que j'ar ouvert ma porte; si j'avais su ce qu'il était, je. Malédiction !
à mesure qu'il approche je sens que ma tête s'en va. Ah! sien ce moment je tenais ce coquin de clerc, je Jui ferais passer un mauvais quart d'heure! Je voudrais qu'il vint avec sa milice... Qu'il vienne!
Cependant le jeune prince avançait toujours. En le voyant si triste el si fier sous son manteau de voyage, lai qu'il avait vu naguère si insouciant à Lochiel, le juge fut attendri jusqu’au fond de l'âme. Il eut beau se mordre les lèvres, jurer contre Patrickson, faire un appel désespéré à ses opinions politiques, il ne put parvenir à étoufier son émotion. Par bonheur le capitaine, impatienté du retard des voyageurs, avait quitté sa chaloupe et arrivait en ce moment auprès de lui. Sa présence causa une heureuse diversion aux idées du vieux gentilhomme. Il se rappela que Tattershall était le premier auteur de toutes les mésaventures qu’il avait éprouvées depuis un mois , et, s’il ne se füt rappelé en même temps qu'il venait de signer avec lui un traité de paix dans l'auberge des Trois-Ecus , il lui eût infaïlliblement cherché querelle. Mais, forcé de se contraindre, il appela son chien à haute voix, afin d’avoir du moins la consolation de faire enrager le capitaine.
__Tattershali ! dit-il, Tattershal ! ici, drôle !vilain chien de basse-cour ! vous n’êtes bon tout au plus qu’à faire peur aux canards, aux oies et aux dindons de mistress Rosewinter! M’entendez-vous, Tattershall? Ici, vous dis-je! Là, à mes pieds. Couchezvous!
Sir John eut beau crier, il en fut pour ses frais. Le capitaine demeura sourd à toutes les provocations ;
il fit semblant de ne pas les entendre. I alla droit au prince et le supplia de vouloir bien hâter son départ.
Nous sommes à vous, capitaine, dit Charles Stuart, ne vous impatientez pas. Mais avant de mettre le piedsur le vaisseau qui va nous emporter si vite loin de cerivage, permettez-nous de faire nos adieux à nos amis. Ilen est un, ajouta-t-il en s’approchant du juge, il en est un envers qui nous avons quelques torts à réparer. — Bon! dit M. Ramsay à voix basse, il va me parler à présent! La peste l’etouffe! Me voilà troublé comme le jour où j’obtins mon audience dn roi Jacques. — Je vais partir, Monsieur, reprit Charles Stuart en s'adressant au juge de Boscobel ; dans quelques heures, j'aurai perdu de vue Îles côtes d'Angleterre. Je vous dois le triste bonheur d'être arrivé sain et sauf au bord de cette mer, el ce serait mal reconnaitre un tel service que de vous laisser ignorer plus longtemps qui je suis. Vous n'avez cru obliger qu’un pauvre gentilhomme écossais; c’est Charles Stuart qui vous remercie.
En entendant ce nom, le juge porta machinalement la main à son front, comme pour saluer ; mais ne voulant pas qu’il füt dit qu’il avait reconnu Charles Stuart , au lieu d’ôter son chapeau, comme tout le monde devait s’y attendre , il lenfonça brusquement sur ses oreilles. Plus touché de ce manque de courtoisie envers le prince qu’il ne l'avait éte de sa propre injure, Tattershall laissa échapper un juron de matelot, et, quitte à réveiller, au moment du départ, une querelle assoupie, il allait jeter dans la mer le chapeau du juge, si Charles ne l'eût arrête.
— Votre conscience est promple à s’alarmer, monsieur Ramsay, dit le prince d’un air bienveillant, car il avait compris les scrupules de l’honnête magistrat ; rassurez-vous, je vous en supplie. II n’y a pas ici pour Li vous de roi d'Angleterre, il n’y a que votre vieil ami Mac-Ferlane. Reluserez-vous de lui serrer la main? Ces paroles cordiales bouleversèrent âme du juge. Il saisit la main qui lui était offerte et l’allait secouer I 1 avec sa rudesse accoutumée , lorsqu'un nouveau sen- 1 timent s’empara de lui tout à coup. N'osant plus làcher ni presser la main qu'il tenait dans la sienne, il | rougit, s'arrêta, balbutia quelques paroles sans suite, à | mais enfin, n’y pouvant plus tenir : Ah! ma foi! \/ dit-il en portant à ses lèvres la”main de Charles Stuart, au diable soit le gouvernement établi !
— Honni soit qui mal y pense! murmura le Roï
en se penchant à Poreille de M. Huddieston.
Qnelques instants après, deux chaloupes s'élotgnaient du rivage, emportant, l’une Charles Stuart, l'autre ses derniers courtisans. Ceux-ci étaient mornes et silencienx; Allan et Judith, assis à l'arrière à côté l’un de l’autre, suivaient du regard le frêle ba-
| teau qui emportait le prince vers le navire. it — Il part, ditenfin Judith à voix basse, 1l part D seul, sans amis, sans serviteurs. Il va pourtant sur la
| terre étrangère. j; |, Èl Allan tressaillit. Son propre bonheur lui avait | | fermé les yeux sur l'isolement où allait rester le Roi. | Al Jlserra la main de sa femme et dit avec regret : Nous
l'aimons tous, et pourtant nous l'avons abandonne. — Que la traversée va lui paraître longue! reprit
ALLAN CAMÉROKX. 219
Judith. Ah! s’il était heureux, quelle foule se presserait autour de lui! Il nous salue ; voyez. — Ah! dit Allan, cela me serre le cœur ; mais mon frère doit retourner en Ecosse. Le roi fui a donné une mission. M. Huddleston est la dernière espérance des catholiques de nos montagnes. Qui de nous pourrait laccompagner ?
Le higlander semblait en proie à une vive agitation. Tout à coup il se pencha vers sa femme ct murmura à son orcille : Judith, il faut que je parte. Aussitôt que vous aurez mis le pied sur le vaisseau, j'irai rejoindre le Roi.—Que dites-vous, Allan? s’écria Judith, dont les joues se couvrirent à l'instant d'une päleur mortelle. Vous voulez partir? Oh ! mon Dieul cette idée ne m'était pas venue. Partir! nous séparer à présent! oh! non, non! je n’en aurais jamais la force. Mais, ajouta-t-elle en s’efforçant de sourire, c'est une folie. La chose est impossible... I est trop tard. Pourquoi vous jouer ainsi de ma frayeur? — Je ne vous trompe point, Judith, reprit Allan; le ba- {eau où nous sommes a de bons rameurs; en quelques minutes, il serait facile d'atteindre le brick royal qui n’a pas encore déployée toutes ses voiles. — Eh bien! dit Judith, je partirai avec vous; je vous suivrai, s’il le faut, sur la terre de France. Que m’importe? Tant que je vous sentirai auprès de moi, je serai heureuse et me croirai dans ma patrie. Oui, vous avez raison, Allan, il faut aller rejoindre le Roi ; mais nous irons ensemble. Je ne vous quitterai pas.
— Cela est impossible, Judith, répondit le Cameron d’un ton ferme. La présence d’une femme auprès
du Roi est inutile et pourrait devenir embarrassante. Qui sait ce qui arrivera pendant la traversée? Votre place est auprès de M. Ramsay. Le voilà, lui aussi, chassé de sa demeure, exilé loin de son pays. Il ne retrouvera en Ecosse ni ses vieux amis ni ses anciennes habitudes. Si vous l’abandonnez, il en mourra de chagrin. Laissez-moi partir seul , c’est mon devoir : le vôtre est de ne pas délaisser votre père.
Judith baissa la tête et n'osa plus combattre que par ses larmes la généreuse résolution de son époux.
— Vous finirez par ébranler mon courage, dit Allan, si vous continuez à pleurer. Ah! Judith, rappelez-vous ce jour où mon frère m'avait fait attacher à un tronc d'arbre pour m'empêcher de le suivre à l’armée. N'est-ce pas vous qui vintes briser mes liens et qui, lorsque je m’oubliais à vos côtés, me montrâtes de la main la route que je devais suivre? Alors, cependant, Charles Stuart avait une cour, des ministres, des généraux, une armée. Plus de vingt mille hommes suivaient ses drapeaux. Aujourd’hui, il est vaineu, il est proscrit, il part pour l'exil, il est seul, et vous voulez me retenir?
— Non, Allan, répondit Judith; je ne vous retiendrai pas. Je tâcherai d'avoir votre courage... Oh! mon Dieu! je ne me serais jamais cru tant de faiblesse.
En ce moment la chaloupe arriva sous les flancs Ge la gabarre qui attendait les passagers écossais. Allan et Judith restèrent les derniers dans la barque. Le moment de la séparation était venu. Les nouveaux époux se regardèrent et leurs yeux se remplirent de
larmes.
__ Vous irez m'attendre près de ma mère, dit enfin ie Caméron. Je reviendrai un jour, bientôt, je lespère; mais en attendant, mon amie, pense à moi! — Ah! je ne vivrai pas jusqu’à ce que je Vale revu, répondit la jeune femme. — Mon Dieu! que cela coûte de se séparer ! mais j'entends votre père qui VOUS appelle. Adieu, Adieu!
Judith laissa tomber sa tête sur le sein de son époux. Allan, éperdu, souleva d'une main tremblante ce front pâle qui se penchait sur lui, et deposa sur les lèvres de sa femme un chaste et douloureux baiser. C'etait le premier qu’elle eùt reçu de lui.
Aussitôt elle s'arracha de ses bras en murmurant d’une voix entreceupée de sanglots :
Pars! pars! Si tu restais plus longtemps; je ne pourrais plus te quitter. Je m'en vais ! adieu! Si tu ne reviens pas, écris-moil
En achevant ces mots, la jeune femme saisit l’echelle d’abordage et s’eleva avec peine jusque sur le pont du vaisseau. Dejà la chaloupe s'éloignait à force de rames et glissait vers la Belle- Deborah, emportant avec elle le compagnoi de Charles Stuart. Tattershali donnait l’ordre du départ, et le royal exilé, debout sur la poupe, enveloppé dans son manteau, dont une brise légère faisait ondoyer les replis, semblait perdu dans ses pensées. Il ne s'aperçut pas de l'arrivée du Caméron, el celui-ci, craignant que le
prince n’acceplät pas Son sacrifice, descendit sous le
pont, quoiqu'il eüt voulu encore saluer de loin sa famille, qui s'éloignait de toute la vitesse d’un bâtiment léger emporté par toutes ss voiles.
Au même instant, Patrickson arrivait sur la grève avec deux soldats de la milice, les seuls de la troupe qui n’eussent pas perdu leur équilibre en chemin.