PREMIÈRE LETTRE
Sèr John Ramsay, de Ramsay-Hall à lady Arrington, chez M. Mathias T'raughmorton, teneur de livres, à Stafford.
Lochiel, 15 mai 1660.
Madame et chère amie, Vous m’apprenez que M. Arthur, votre fils, vient de terminer ses études en l’université d'Oxford, ct vous me demandez mon avis sur la carrière qu'il doit
embrasser. Le vieux Mathias, qui, pour lui donner une éducation conforme à son rang, a dépensé une partie de ses épargnes, voudrait, dites-vous, lui voir prendre du service sur le continent. C’est une idce que j'approuve fort, quoiqu’elle m'étonne de la part d'un homme d’affaires. J'aurais cru que le digne intendant aurait mis plus volontiers son jeune pupille en apprentissage chez votre voisin, M. Gowler, le marchand drapier. Mais il parait que Traughmorton se croit toujours dans le château de White- Ladies. I ne veut pas que son maitre déroge, et je suis sûr qu'à son départ pour la France, il lui garnira l’escarcelle, afin que le comte d’Arrington puisse faire bonne figure à Versailles.
Je souhaite que ce voyage puisse avoir lieu, car vous ne devez pas plus songer à rentrer en possession de vos domaines que moi à chasser autour du moulin de Penderell et de la grange d’Hobbal. On avait pu concevoir quelques espérances après la mort de cet usurpateur de Cromwell, mais la récente défaite des Cavaliers a anéanti toutes les chances d’une future restauration. On a beau crier contre le Rwmp-Parliament (1) : Messieurs les représentants du peuple sont comme les mulets du pays de Galles ; ils n’entendent que le bruit que font leurs grelots. Il faut donc se résigner à vivre, coûte que coùte, SOUS le gouver-
(4) Le parlement-croupion; le peuple avait ainsi nommé le parlement de Cromwell.
(Note du Traducteur.)
nement établi. C’est ce que je répète tous les jours à M. Mac-Connuill.
Dites de ma part à Arthur que s’il veut faire son chemin à la cour de France, il doit s'attacher surtout à plaire aux vieilles dames. Quant aux jeunes, cela le regarde; mais qu’il se souvienne du mot de maitre Will : Les femmes sont perfides comme lonûe.
Lord Arrington n’aura guère d'amis à l'OEil-de-Bœuf, car ilest pauvre; mais cela le débarrassera de ces VIlaines guëpes qu’on appelle des flatteurs. Qu'il ne regarde que de loin le tapis vert où l’on joue.le pharaon; et s’il fait jamais des économies, qu'il les garde pour sa mère, qui peut en avoir besoin plus tôt qu'elle ne pense.
En effet, ma digne amie, nous ne sommes jeunes ni l’un ni l'autre. Mathias ne sera pas toujours là pour vous soutenir; le bonhomme est comme nous, il n’a guère plus d'huile dans sa lampe. Que deviendriezvous s’il venait à vous manquer? Vous ne pourriez supporter le voyage d'Écosse, et, malgré ma bonne volonté, je ne vous serais pas d’un grand secours. Nous avons ici de belles prairies, du gibier, des troupeaux nombreux et fort beaux, quoiqu’on ne puisse jamais me dire sur quel marché on les achète. Nous vivons donc fort à notre aise. Il ne nous manque qu’une seule chose, indispensable partout ailleurs, c’est de l'argent; mais g’est, à ce qu'il parait, une chose presque inconnue en Ecosse, du moins dans les highlands. Mac-Connuill avait autrefois un coffre assez bien garni; tout s'en est allé dans la campagne de 1632. Maintenant on le pendrait pour une ivre.
Il a beau faire des expéditions, les contributions noires se paient en nature, et cela ne vaut pas une journée du collecteur des taxes de Boscobel. Aussi, quand nous faisons notre partie de tric-trac, savezvous, ma chère dame, quel est notre enjeu? Un mouton, une chèvre, une génisse! Quand j'ai gagné trois ou quatre moutons, me voila bien avance!
Sans adieu. Je voudrais que dorénavant vous nous donnassiez plus souvent de vos nouvelles. Votre silence nous a fait craindre un moment que cette saison pluvieuse n’eùt rendu plus vives les douleurs de votre rhumatisme: Judith, votre filleule, a bien regretté de n'être pas auprès de vous pour vous prodiguer ses soins; c'est une excellente garde-malade. Quand j'ai la goutte et que je me fâche, la pauvre enfant s'approche de mon fauteuil; elle sourit, et me voilà désarmé. Ah! elle a bien change depuis que vous ne l'avez vue. On lui donnerait encore seize ans, car elle n’a rien perdu de sa candeur ni de sa beauté; mais son cœur est bien triste. Voilà quinze mois que nous n’avons point de lettres d'Allan, soit qu'elles aient été interceptées, soit (ce que tout le monde pense, mais ce que personne n’ose dire) que mon pauvre gendre ait été finir sa carrière dans quelque coin ignoré.
Adieu donc ma vieille amie. Malgré les précautions de Judith pour me cacher sa douleur, je m'aperçois souvent le matin qu’elle à passé la nuit à pleurer. Moi-même je ne dors pas toujours bien, car je suis accablé de travail. Je mets en ce moment la dernière main à mon ?lan de Pacification uniter-
selle. Si je trouve ua libraire à Glascow, je ferai imprimer sous peu cet important ouvrage, et je vous prie d'avance d’en agréer un exemplaire.
Arthur, dans son voyage en France, entendra peutêtre parler d’Allan Caméror. Je le prie de m'écrire aussitôt. Toute notre famille est dans une cruelle incertitude.
Votre dévoué ami, JOHN Ramsay.