TROISIÈME LETTRE
Du même à la même.
Lochiel, 17 août 1560.
Ma chère dame,
Je ne sais en quel lieu cette lettre vous parviendra, si c’est à Stafford ou dans votre château de White- Ladies. Je crains que les émotions que vous avez dù éprouver dans ces derniers temps n'aient réagi d'une manière fâächeuse sur votre santé et ne Vous aient retenu clouée sur votre grand fauteuil au moment où Traughmorton, ayant mis son habit marron, Ses culottes courtes, ses souliers à boucles, sa perruque neuve, vous rapportait, chapeau bas, les clefs de votre manoir. Je sais, par expérience, que les émotions ne sont pas bonnes à notre âge. Nous ressetblons à ces vases fêlés qui peuvent se briser au moindre choc. Il nous faut une existence douce ct tranquille, et je vous promets bien qu’à l'avenir je saurai me la procurer. J'ai assez ri et assez pleure conme cela dans ma vie. Je ne veux pas de sensations plus vives que celles que j'éprouve en jouant au tric-trac, en voyant mon chien lever une becasse dans les genéts, ou en serrant la main d’un ami, eu face d’une pinte de vin vieux. S'il m'arrivait souvent des scènes comme celle dont j'ai été témoin hier, JC vous jure que je n'y résisterais pas. Voici, d'ailleurs, l'affaire en peu de mots :
En revenant, le soir, de la promenade, nous moh- (âmes dans la grande salle du château. Nous GLIONS,
selon la coutume, plus tristes qu’au départ. Judith avait les larmes aux yeux, et Mac-Connuill qui, depuis le matin, n’avait pas prononcé une parole, se promena longtemps dans la chambre, les bras croisés sur sa poitrine. Enfin, il s'arrêta tout à coup devant Judith, et lui dit avec résolution : Prenez courage, ma sœur; je vous promets que vous aurez bientôt des nouvelles d’Allan. Je me puis plus vivre moi-même dans celte incertitude. Demain, au point du jour, je fais seller mon cheval, et je pars pour Londres. — J'espère au moins, lui dis-je, que vous ferez auparavant couper votre barbe. Les mousses de la Tamise vous prendraient pour le Juif-Errant.
Judith remercia Evan par un sourire; mais je vis bien à sa figure que la pauvre petite ne fondait pas grand espoir sur ce voyage.
Cependant, nous reprimes bientôt les occupations qui nous aidaient à tuer le temps, chacun à notre manière. Madame Mac-Connuill, après avoir mis ses lunettes, et placé sa quenouille sous son bras, s’endormit dans son coin. Votre filleule tira d’une boite de noyer un ouvrage à Paiguille qu’elle à entrepris depuis une éternité, et qui n'avance pas plus vers sa fin que la toile de Pénelope. Elle en tira aussi, je crois, deux lettres qu’elle doit savoir par cœur, tant elle les a lucs. Puis elle s’assit auprès de la fenêtre d’où, en levant les ÿeux, elle pouvait apercevoir l’extrémité de la vallée.
— Si nous faisions notre partie de tric-trac, dis-je à Evan-Dhü. Je suis prêt à vous donner votre revanche, et à me dcharrasser des chèvres et des moutons que je vous ai gagnés.
Mac-Connuill, pour toute réponse, posa le damier sur la table, et nous commençämes à jouer. C'est là le seul plaisir qui me reste depuis quelques mois. Je ne vais guère plus à la chasse, soit qu'il me manque un gai compagnon, soit que mes jambes ine relusent leur service. À quoi tient le bonheur, ma chère amie! Un visage de plus ou de moins dans la maison, el tout est changé. La personne la plus heureuse d'entre nous à l'heure dont je vous parle, c'était la vieille mère d’Allan : elle dormait.
Quoi qu’il en soit, j'eus bientôt gagné plusieurs parties. Il s’en faut que M. Mac-Connuill tienne le cornet aussi bien que vous, ma chère comtesse; Mais c’est un beau joueur, et soit dil sans allusion, il ne se fâche jamais quand on le gagne. Il y avait environ une heure que nous étions en face lun de l'autre, lorsque le son des cornemuses et le bêlement des troupeaux nous avertirent que les bergers rentraient dans les étables. Judith, à ce signal qui annbnçait la fin du jour, ne put rester plus longtemps auprès de la croisée. Elle vint, d’un air abattu, s'asseoir à CÔté de moi, et je cherchai en vain à la distraire en lui montrant la manière dont je conduisais mon jeu.
— Encore un jour! me dit-elle; je le vois bien, il ne reviendra jamais.
Je pensais comme elle, mais je pris un Lon grondeur, et lui reprochai son impatience. Evan-Dhü partait le lendemain ; nous devions bientôt savoir à quoi nous en tenir. En m’entendant, Judith baissa la tête. Elle n’ouvrit plus la bouche. Tout troublé de son chagrin, je marquai mon Coup à contre-sens. Je me
Jaissai à découvert, ct perdis soixante points d’une volée. Je me tournai alors vers ma fille pour lui reprocher une faute dont elle était bien innocente, mais je vis la pauvre enfant pàlir comme si elle eût été près de se trouver mal.
— Judith! m'écriai-je, qu’avez-vous ? — Rien, me dit-elle d’une voix faible, et en me serrant le bras avec force; écoutez!
Je prétai l'oreille, et je n’entendis qu’un bruit de pas dans l'escalier, mais Judith s’etait levée et tremblait de tous ses membres.
— Ah! mon Dieu! dit-elle, qui vient là? — Asseyez-vous, ma chère, répondis-je avec inquiétude, c’est quelque serviteur du château. — Non! non! dit-elle avec effort, je connais ce pas et il a retenti jusqu’au fond de mon cœur.
Je regardai Mac-Connuill, mais je vis sur ses lèvres un sourire d'incrédulité. Cependant l'inconnu montait toujours, mais l’on eùt dit qu’il hésitait avant d'entrer. — Oh! c’est lui! s'écria Judith en s’elançant vers la porte, j'en suis sûre, c’est lui! Allan! Allan |
La porte s'ouvrit et les deux époux se jetèrent dans les bras l’un de l’autre en poussant un grand cri. Evan-Dhù était resté immobile sur son escabeau. Il avait les yeux fixés sur son frère et ne faisait pas un mouvement. Enfin sa poitrine se gonfla, ses lèvres s’agitèrent et, après avoir essayé en vain de contenir son émotion, il éclata tout à coup en sanglots. La vieille mère dormait toujours.
Je vous demanderai, ma chère amie, la permission de ne pas décrire longuement cette scène où j'ai joué,
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d’ailleurs , un rôle qui ne convient pas à la gravité d’un philosophe. Ma plume accoutumée à tracer des plans de politique, ou à rédiger des procès-verbaux et des arrêts, ne se prêle pas volontiers au style des passions amoureuses. Ma bonne Judith, après avoir bien larmoyé avec son mari, est venue se jeter à mon cou et m’a presque étouffé dans ses bras. Quoiqu’elle m'aime tendrement, jamais, je crois, elle ne m’a embrasse de si bon cœur. Je pleurais comme un enfant.
Cependant, au bruit que tout cela faisait, la vieille madame Mac-Connuill s'était réveillée à demi.
— Qu’y a-t-il donc? demanda-t-elle, tout en restant la tête penchée sur son sein, — Mère, dit Evan- Dhù en prenant son frère par la main, il y a ici un voyageur qui demande à vous parler. — Ah! répondit la vicille dame, qu'est-ce que cela me fait à mor, un voyageur?.… Vient-il d'Angleterre? ajouta-t-elle, comme par réflexion et en levant les yeux vers son fils qu’elle ne reconnut pas à cause de la faiblesse de sa vue, — Oui, je viens d'Angleterre, dit Allan hors de lui-v ême. — Eh bien ! avez-vous des nouvelles de mon fils? s’écria vivement la bonne femme. — Vous le verrez bientôt, reprit le Caméron , il n’est pas loin de vous et il lui tarde de vous embrasser.
A ces mots, madame Mac-Connuill regarda fixement l'étranger. Elle se leva à moitié sur son siége, prit les mains du jeune homme, et l’attira à elle pour micux le voir.
— Parlez! dit-elle, parlez! que je vous entende encore. Je crains de me tromper. Mes pauvres yeux
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m'ont si souvent abusée depuis huit ans! — Mère! mère! dit le montagnard, ne pouvant se contenir plus longtemps, vous ne vous trompez pas. Cest moi! c’est votre Allan!
La vieille dame se laissa retomber sur sa chaise, et tandis que son fils couvrait de baisers et de larmes ses mains ridées, elle se mit à réciter d’une voix émue le cantique du vieillard Siméon :
Nunc dimittis servum tuum, Domine.
J'en pleure encore, ma digne amie, rien que d'y penser; mais vous n’êles pas au bout des surprises. J'ai une nouvelle plus importante encore à vous annoncer, el vous partagerez sans doute la joie que j'eprouve. Figurez-vous que, ce matin, j'ai eu l'honneur d'offrir à Sa Majesté le roi Charles IE un exemplaire sur vélin de mon 7'railé du gouvernement établi et de mon Plan de pacification universelle. Oui, Madame la comtesse, notre ami Mac Ferlane a daigné nous faire une visite à Lochiel. Allan Cameron ne le précédait que d'une heure, et nous avons vu bientôt arriver le cortége royal qui est entré dans le château au bruit des fanfares ct à la lueur des flambeaux. Le coup d'œil élait magnifique, je n’ai rien vu de semblable depuis le temps du roi Jacques. Nous aurons ici des fêtes pendant trois jours.
J'ai reconnu avec plaisir votre fils Arthur parmi les seigneurs qui entouraient notre monarque bienaimé. C'est tout le portrait du comte d’Arrington à vingt ans, lorsqu'il laissa l’université d'Oxford pour ie regiment des gardes.
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Sans adieu, ma vénérable amie, je vais de ce pas faire ma cour à Sa Majesté. H est fâcheux que j'aie laissé mes habits de cérémonie à Boscobel-House ; jamais il ne se présentera une plus belle occasion d'en faire usage, à moins que je n’aille un jour rendre à Willie le bücheron, dans son château de Windsor, la bonne visite que j'en ai reçue en l'an de grâce 1652.
Votre très humble et très obéissant serviteur, Jon Ramsay.
P. S. Je r’ouvre ma lettre, qui allait partir, pour vous accuser réception de la vôtre, en date du 1er juillet. Je m’étonnais dene pasavoirde vosnouvelles. Tout s'explique à présent. Le messager, au lieu de faire diligence, s’est amusé à boire dans toutes les tavernes et à raconter ce qui se passe par - delà les monts. Enfin il est arrivé, et j'ai lu votre intéressaute missive.
Vous voilà rentrée, ma chère dame, dans la maison que vous n’auriez jamais dù quitter. Je suis marri que ce brave Mathias n'ait pu supporter la joie de revoir les tourelles de White-Ladies, et soit passé si brusquement de vie à trépas, en rouvrant ses livres de comptes... Au demeurant, c’est bien mourir que de mourir de plaisir. Vous l'avez fait enterrer dans le caveau où dorment ses maîtres. C'était là sa place.
Vous avez agi dignement en lui donnant pour suecesseurs Humphrey et Richard Pendereli. Ils se partageront la besogne qui sera ainsi plus facile pour eux. Notre monarque bien-aimé leur a déjà accordé, ainsi
qu’à leurs frères, une belle pension; mais ils ne savent pas vivre sans travailler, et leur fortune passera toute grossie de leurs épargnes à leur nombreuse postérité.
Quant à Jeanne et ses enfants, aussitôt que j'ai appris le retour de Charles Stuart, j’ai été tranquille sur leur avenir. Nump sera bien le page le plus espiègle qui ait jamais lutiné dans les jardins de Windsor.
Vous direz de ma part à Humphrey de laisser tranquille l'ex-juge Patrickson: Il est riche, dit-on, et avare. Il a épousé la fille du vieux Hawking, qui est plus avare elle-même que son père ét son mari. Mon ancien clerc n'aura pas besoin de sortir de sa maison pour recevoir la punition qu’il mérite.
D'ailleurs, je n’en veux plus à personne, à présent. Je n'ai jamais détesté qu'un homme au monde et nous sommes à cette heure les. meilleurs camarades qui se puissent voir. C’est le capitaine contrebandier qui m'a amené pour la‘première fois en Ecosse. L'honnête Tattershall m'a écrit, il y deux jours, de Shoredham. Il m’apprend qu’il a enfin cedé aux instances de mistress Deborah, la sensible veuve, et qu’il a suspendu pour toujours son porte-voix audessus de l'enseigne des Trois-Ecus.