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Allan, le jeune déporté `a Botany Bay

Au nord du pays de Galles s'élève et plane sur tout le comté de Caernarvon une chaîne de hautes montagnes c|ue domine le vénérable Snowdon dans les défilés duquel les Barbes s'étaient réfugiés et où ils périrent. lors de la. bataille que Edouard I" livra, en 1482 , à leur prince Lewellyn. Quand le voyageur qui parcourt ces pittoresques contrées , atteint, après quelques heures d'une marche pénible et périlleuse , le sommet toujours neigeux du Snowdon, à l'heure où le soleil se lève , il jouit d'un spectacle de

merveilles. Entouré de la bruine du malin , il n'entend d'abord que le bruit des cascades qui sont si loin au-dessous de lui ; mais à mesure que l'astre monte, le brouillai'd se dissipe, et il voit tous les torrens au milieu des rochers , tous les lacs qu'encadrent de noires forêts, scintiller et luire comme de grandes flammes que soufflerait ça et là le vent : les cascades se couronnent de beaux arcs-en-ciel , et plus loin , à gauche , resplendit le golfe de Cardigan , éclairé par le soleil , semblable à un mh'ou' éblouissant où il y aurait quelques taches noù'es : ce sont des îles couvertes de forêts. Que le voyageur se retourne et regarde au sud , il voit face à face le sommet élevé du Cader-Idris, qui cependant est près du Snowdon ce qu'un petit frère est près de son aîné , et derrière le Cader-Idi'is se di'esse le Plinhmmon d'où tombent huit rivières. Cette vue est admirable , n'est-il pas vrai ? Aussi une vieille tradition voulait-elle que tout homme arrivé au sommet de Snowdon devint poète ou fou. Ce dont l'on ne peut douter, c'est qu'il doit devenir pieux et tomber à genoux devant ce Dieu visible et adorable d us tant de beautés.

AiLA!^. 7

Écoutons : voilh le signal béni. Un son dç cloche monte en s'alîaiblissant d'écho en écho. Regardez le clocher : il s'élance du milieu de quelques pins tout au fond de cette vallée que bornent deux lacs étineelans où se mirent une vieille tour et des fortifications ruinées : c'est la vallée de Lanberis. Apercevez-vous, tout à côté de l'église , une petite maison couverte d'ardoises et dont les murailles éclatantes de blancheur paraissent, à U'avers le feuillage , ainsi qu'une étoile perçant un ciel à demi-brumeux ? C'est la demeure du recteur de Lanberis , calme et humble presbytère, recueilli comme un nid dans la ramée; c'est un heu de pieuse paix aujourd'hui : la douleur et l'agitation y étaient il y a cinquante ans.

Je vais conter cette touchante histoire.

En 1780 , M, Madock , recteur de la paroisse de Lanberis , vivait heureux dans cette vallée solitaire , au miheu de trois ou quatre cents âmes dont il avait le som, et plus heureux encore dans son intérieur qu'embeUissait une femme excellente. Mistress Madock , fille d'un fermier des environs, était une créature angélique ayant pris les humbles vêtemens de cette terre. L'Église

anglicane , en permettant le mariage à ses ministres , avait préparé à la petite paroisse de Lanberis un sort bien enviable dans cette pieuse miion. Le presbytère était alors un reflet du ciel où, près du Dieu austère et immuable est une femme compatissante qui prie et intercède. De même , si quelque habitant de la vallée commettait une faute que ne pût excuser la rigidité de M. 3Iadock, sa femme était là qui obtenait de lui miséricorde et pardon. Cette alliance formait donc lin ensemble admii'able de piété divine. Mistress Madock n'était pas moins propre aux soins de ja terre qu'à ceux du ciel. Élevée dans une ferme , elle connaissait à merveille tous ces secrets de ménage qui font aller de front le bienêtre et l'économie : et il fallait de Téconomie dans le presbytère de Lanberis où il n'entrait régulièrement que quinze livres sterlings par an pour la vie de la famille.

Oui , de la famille ; car deux jeunes garçons , l'aîné, Mcredith, âgé de onze ans, et l'autre, Allan, qui pouvait avoir neuf ans en 1780, prenaient une bonne part du repas du matin et du soir; il fut même un temps — et mistress Madock

ne pouvait y penser sans larmes — où l'on était plus pressé à table et sur les bancs qui bordaient le fond de la chenunée ; et quand la pauvre femme se rendait le dimanche à l'église, elle retrouvait, en traversant le cimetière', de la famille encore , sous deux croix de bois noir, deux fiUes charmantes , bien aimées et mortes jeunes. M. Madock avait été frappé par cette perte aussi inconsolablement que sa femme , et il se couvrait toujours les yeux eu allant à son éghse.

Les garçons ne cherchaient-ils donc point à leur cacher ce vide ? Pas entièrement. Si, comme Meredith , Allan eût été bon , studieux , soumis à la caressante autorité de la famille , peut-être le bonheur complet serait-il rentré au presbytère avec les années ; mais Allan était turbulent , paresseux , indocile , et, de plus , jaloux de la préférence que ses parens donnaient eu toute justice à Meredilh. Cette jalousie , cette envie qu'il portait à son frère , auraient du moins eu pour résultats, s'il avait eu l'esprit droit et le cœur bon, des efforts continuels pour mériter d'être aimé autant que Meredith. Hé , mou Dieu î son père et sa mère ne demandaient pas mieux que de

laisser leur cœur s'épauouir vers lui , au lieu de le comprimer péniblement ; car il est bien dur pour des parens de cacber à leurs eufans leur tendresse. Il le faut cependant quand ils sont disposés à en abuser , comme les gourmands de ce qui est bon. Or , toutes les fois que M. Madock ou sa femme témoignaient à Allan de l'indulgence et de Taffection , l'enfant mal né , au lieu d'y voir un encouragement vers le bien , se croyait autorisé à être insoumis et rebelle. Il ne faut point accuser de ce résultat son intelligence ; non , au contraire, car elle était vive, précoce, et ses défauts même attestaient un raisonnement bien mal appliqué. — Tant pis ! on aime mieux 31eredith que moi î répondait-il pour toute excuse quand sa mère lui reprocbait un mensonge ou un petit larcin. — On l'aime mieux que toi ! non pas , Allan , lui répondait-elle avec bonté ; tu as la même part dans notre cœur : tache de la mériter ; on le la donnera. Tu sais bien qu'à l'école c'est celui qui travaille le mieux et est le plus sage qui a le prix et la couronne ; celui qui a la seconde i^acc, au lieu d'être jaloux et de se plaindre . n'a rien de mieux à faire que de travailler

Cl de se bien conduire, et il est sûr d'être le premier aussi. Il n'y a pas qu'une bonne place dans le cœur d'un père ou d'une mère.

Après ces leçons-là , si douces qu'on eût aimé à les recevoir comme des caresses, elle l'embrassait en le priant de mieux faire , de se corriger , de contenter son père : elle accompagnait même souvent ces prières de bien des larmes ; mais les larmes , les prières , rien n'agissait sur le cœur dur d'Allan. A douze ans , il savait à peine lire , tandis que Meredith était déjà assez avancé dans le latin pour étudier avec le recteur des livres de théologie , car il se destinait à la vie du presbytère , et quand M. !Madock voyait avec bonheur et orgueil les progrès de son fds aîné , Allan n'y voyait , lui , qu'un motif de plus pour persister dans sa paresse obstinée. L'envie que lui inspirait 31eredith , c'était comme de la haine , et de la haine pour un frère et quelque chose de hideux ! En vain sa mère le grondait le plus fort qu'elle pouvait , en pleurant ; en vain son père lui donnait des avis sévères ou le châtiait en le retenant au presbytère les jours de promenade , rien n'y faisait. U laissait pleurer sa mère , —

monstre ! — il haussait presque les épaules. Peu s'en fallait qu'il ne sourît quand sou père lui adressait des reproches , et s'il était renfermé , il biisait une vitre et bientôt il était dehors, non point pour se promener tranquillement et chercher à rejoindre la famille eu demandant pardon, mais pour aller courir dans des endroits périlleux qui lui étaient défendus. Tantôt il descendait dans les profondes carrières d'ardoises du voisinage où les éboulemens sont si fréquens, tantôt il s'enfonçafit dans 4es ténèbres des mines de cuivre, ou bien, quand il. pouvait trouver un bateau amarré à la côte , il le détachait sans scrupule et se rendait sur une île voisine du rivage pour aller enlever les œufs que les oiseaux déposent sur des rochers qui avancent d'une manière effrayante au-dessus des vagues. Rien ne l'épouvantait, et si le courage est dans la vie une belle et bonne chose , certes , il était déplorable ce courage qui le rendait insensible à toutes les inquiétudes que pouvait causer son absence.

Oh ! s'il avait pu voir comme, en ces momensla, sa mère et son père lui-même oubliaient vite ses fautes , pour se lourmcnlcr et l'attondre au

milieu des transes les plus tendres, il aurait compris qu'il était aimé autant que son frère ; mais non. Aux réprimandes dont ses parens masquaient autant que possible leur joie à son retour , il ne répondait que par quelques brutalités , quelques mensonges et des paroles qui décelaient un précoce endurcissement.

— Qu'en ferons-nous ? mon Dieu ! se demandaient alors les parens avec une véritable anxiété. Il faudra donc l'envoyer aux colonies ?

— J'irai au colonies ! Tant mieux î se disait tout bas AUan. Que lui importait de quitter ses parens ? Il y songeait sans le moindre chagrin. Il avait entendu des matelots raconter des merveilles de l'Inde et des Antilles ; et les beaux fruits, l'été éternel, la vie oisive que l'on mène sous ce ciel brûlant, tout le ravissait; il n'aimait plus son pays; et comment l'aurait-il aimé, puisqu'il n'aimait pas sa famille ?

— Tant mieux !— voilà tout ce qu'il concluait de sa mauvaise conduite. — Tant mieux ! — ou m'enverra aux colonies : ça m'est égal.

Le malheureux î il ne savait pas ce qu'il disait!

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