CHAPITRE II
La famille inquiète.
Le petit presbytère de Lanberis était pourtant fait pour un complet bonheur au milieu de cette paix innocente et de ces crimes beautés de la nature. 31algré leurs afflictions, M. et mistress Madock en subissaient la douce influence ; et , pendant que la bonne ménagère se plaisait à soigner et à embellir son petit parterre, le recteur se livrait avec joie à la composition d'un herbier renfermant toute la riche flore du Snovvdon , occupation charmante qui l'enchantait à l'ombre du berceau de laurier du jardiu ou des touffes
de chèvrefeuilles qui encadraieut la feuêtre du parloir. Si le recteur actuel de Lanbcris a un berceau de laurier, ou, pour embaumer sa chambre, un dais de chèvrefeuille au-dessus de sa croisée, c'est à mistress Madock qu'il doit cette riante élégance de campagne.
Mcredith partageait les plaisirs comme les études de son père; mais Allan était toujours à errer (i^nsle village, toujours à courir dans le clos, sur le bord de la mer ou au milieu des précipices de la montagne.
Puis quand venait l'hiver , et qu'il n'y avait plus ni promenades possibles, ni botanique à faire dans le Sno^vdon encombré de neige ; quand il fallait se réfugier sous l'énorme manteau de la cheminée , aux deux côtés de l'àtre flambant, on lisait à voix haute la Bible , l'histoire des saints du pays de Galles ou quelques voyages. JMistress Madock , son mari et 31eredith étaient les lecteurs. Quant h Allan , il se tenait dans son coin, maussade , morose , ruminant quelques mauvais tours pour le lendemain , et son attention ne s'éveillait que quand il était question de voyages dans le-s pays lointains.
Cet avide désir d'aune vie vagabonde ne fit que s'accroître en lui avec les années, et était indomptable quand Allan eut accompli sa quinzième année. On ne pouvait le retenir à la maison , et sa pauvre mère tremblait toujours à l'idée de le voir revenir avec un bras cassé , la tête fendue , ou d'apprendre qu'il s'était tué.
Ces terreurs avaient toujours été calmées par son retour au presbytère ; mais un jour , c'était au commencement du printemps , quand l'obscurité vient de bonne heure encore , l'alarme la plus vive fut dans la. famille. Allan s'était échappé dès le matin et le soleil se coucha , la brune vint , puis la nuit et il n'était pas encore rentré. Six , sept , huit , neuf heures sonnèrent successivement à l'horloge qui marquait impitoyablement le passage du temps. Le fugitif ne reparaissait pas.
— Où est-il ? Que peut-il être devenu ? demandaient tour à tour M. Madock, mistress Madock et Meredith, en se couvrant le front de leurs mains tremblantes. Ils se rappelèrent alors avec ('(Troi qu'il aimait à aller chercher les œufs des oiseaux de mer; et mistress Madock se représcU'
tait son enfant , suspendu , les pieds nus , à ces rocs perpendiculaires, et tombant dans les vagues avec un fragment de roc. S'il venaient à penser à la carrière d'ardoises qui se creuse comme un abîme sans fond , ils se figuraient AUan écrasé par la chute d'une pierre. Il avait pu s'égarer dans les mines de cuivre aux détours ténébreux, et y mourait peut-être de faim ; ou , peut-être encore , pendant qu'il errait dans les défilés du Sno\^don , un aigle immense l'avait-il pris , et porté dans son aire pour le déchirer. Quoique petit , il était fort et très-robuste ; mais il est de ces oiseaux dont la puissance est redoutable. x\insi, noyé , écrasé, perdu dans la mine et mourant de faim , ou déchiré par des serres aiguës , c'était , de toutes parts , un effroyable fantôme qui apparaissait à la famille ; aucun n'osait se demander l'heure ou regarder le cadran. Au moindre bruit, mistress iMadock pâhssait, rougissait., courait à la porte. — AUan î Allan ! viens ! on ne te grondera pas ! on te pardonnera.
— Allan ! Allan ! répétaient M. Madock et Meredith.
Yingt échos peut - être répondaient pUis ou
moins distinctement ; Ailan! mais ce n'était point sa Toix»
Les cris du recteur , de sa femme et de son fils , firent d'abord aboyer les chiens de garde , puis les habitans se réveillèrent et accoururent s'informer de ce qui se passait. Ils connm'ent à peine la cause de ce tumulte si inusité dans la rue de Laaberis, que chacun eut son mot à dire. L'un avait vu Allan du côté de la mer, l'autre l'avait aperçu déracinant, comme pour s'en faire un bâton, un jeune arbre dans le bois voisin des carrières d'ardoises ; celui-ci était bien sûr de l'avoir reconnu s'apprêtant à descendre dans la mine de cuivre ; celui-là certifiait que le matiu , en passant près du château de Dolbadern , il l'avait rencontré qui montait les premières passes du Snowdon , et même , ajoutait-il , un aigle immense planait à cet instant sur la montagne. Cesrenseignemensne pouvaientque jeterla famille dans une plus affreuse perplexité. Il fallait surle-champ aller de tous côtés à sa recherche. Les habitans, dont le recteur et sa femme étaient chéris, s'y prêtèrent avec empressement ; des branches du pin résineux de la montagne (ixrml
aussitôt alluinées , et tous, femmes, jeuues gens et vieillards , se dispersèrent , les torches à la main.
Les pêcheurs se rendirent à la côte, montèrent sur les rochers, poussèrent de longs cris auxquels ne répondit aucune voix , ils prirent ensuite une barque et se rendirent sur cette île où , ils le savaient tous , Allan s'amusait à chercher les œufs des mouettes et des goélands. Il était effrayant de voir ces hommes gravissant , les pieds nus , des rocs escarpés et suspendus sur la mer presque aussi perpendiculairement qu'une muraille : ils cherchaient dans toutes les anfractuosités s'ils verraient de traces de pas ; ma.3 ils avaient beau promener leurs torches sur ce sol déchiré , ils n'aperçurent rien qu'un endroit où le roc s'était tout fraîchement éboulé et ils revinrent tristes de la tristesse qu'éprouvait le recteur : voilà tout ; car ils n'aimaient guère Allan qui, dans son oisiveté , leur faisait tous les tours possibles. Il ne s'était même point borné avec eux, murmuraiton , à des malices ; on lui reprochait de petites mauvaises actions ; des fruits enlevés dans les jardins de ces pauvres gens, des poissons volés dans
leiu's filets. Une bouue vieille , qui avait servi autrefois dans le presbytère , parlait même de quelques schellings, ses chétives économies, qui avaient disparu de son coffre.
Ces gens le croyaient perdu , noyé , mort. Voyez le bel éloge funèbre et ce qu'on dit de ceux qui n'ont pas bien vécu.
Pendant que les pêcheurs cherchaient Allan sur le bord de la mer et dans les rochers de l'île, ceux des paysans qui avaient l'habitude de parcourir le Snowdon en chasseurs , y montaient conduits par Meredith , et leurs flambeaux luisaient dans ses sauvages défilés , mais sans rien éclairer que des torrens , des cascades , des fontaines limpides : pas un être vivant î pas une voix qui répondit à leurs appels î pas une trace d'Allan.
Mistress Madock entendait avec une continuelle anxiété ces clameurs qui se répétaient et se perdaient dans les montagnes , tandis que , penché sur l'abîme de la carrière d'ardoises , elle regardait son mari qui y descendait. Que l'on se figure un entonnoir immense , dont la profondeur , de cinq cents pieds quelquefois, est divisée par des plates-formes assez étroites qui y sont pratiquées,
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de trente pieds en trente pieds! C'est là à coup sûr un escalier de géans , et il faudrait des jambes de géant en effet pour franchir les marches : aussi va-t-on de l'une à l'autre au moyen de hautes échelles , et comme il faut descendre avec une extrême précaution , on n'est pas au fond avant une heure. C'est ce voyage que M. Madock commençait, éclaire par les torches de deux hommes qui le précédaient , de deux autres qui venaient derrière lui. Quand il eut descendu la première échelle :
— Voyez-vous quelque chose ? demanda 31istress Madock.
— Rien ! lui répondit une voix profond^.
M. 31adock mit alors le pied sur la seconde échelle qui flottait et rebondissait en quelque sorte sous ces cinq hommes qui y descendaient à la fois. Le recteur , à chaque échelon , regardait autour de lui dans toutes les cavités que laissaient les pierres que Ton en avait extraites; mais il n'apercevait rien que les couches entrecroisées de ce schiste que l'on tire des entrailles de la terre pour couvrir nos maisons.
Mistress ^ladock , qui suivait avec angoisse
tous les mouvemens de sou mari, lui cria, quand elle le vit arrivé au bas de la seconde échelle :
— Y est-il ? y est-il ?
— Xon ! répondit une voix plus creuse encore :
— O mon Dieu ! se dit la pauvre mère en tombant à genoux et sans quitter du regard ce précipice. Chaque fois qu'elle voyait M. Madock arrivé à un degré nouveau , elle renouvelait ses cris auxquels répondaient des voix de plus en plus faibles et lointaines.
Les mineurs et le recteur avaient déjà descendu dix degrés de trente pieds , et ils en avaient cinq encore à franchir. M. Madock tombait de fatigue, et il s'assit un instant sur la plate-forme sans cesser d'appeler : Allan ! Allan î
Pendant cette courte halte , mistress Madock était au comble de la terreur , en ne voyant plus remuer les lueurs des flambeaux : elle appela , mais la voix a peine à descendre , car l'air l'emporte en montant toujours ; et puis la pauvre femme tomba presque évanouie quand elle ne vit plus de clarté.
O mon Dieu ! leurs torches éteintes... dans cet abîme !
Elle voulut crier et n'en trouva point la force.
C'est qu'au moment où M. Madock allait remettre le pied sur la nouvelle échelle , un petit fragment de pierre, détaché du haut, avait roulé de marche en marche , et , prenant ainsi de plus en plus de force, il était venu frapper sur le mur de la carrière. Il y avait eu un éboulement. Une source s'était fait jour : c'est ainsi que les carrières abandonnées finissent par se remplir d'eau et deviennent des étangs d'une énorme profondeur. Dans ces carrières , on est toujours en guerre avec l'eau que la terre distille. Il fallut donc s'occuper de boucher le trou d'où s'échappait cette source qui les aurait inondés , et c'est durant cette opération que les torches avaient été un instant cachées.
— Ah ! mon Dieu ! je les revois ! dit mistress Madock et elle regarda le ciel. C'est qu'un instant elle avait craint d'avoir aussi perdu son mari.
— Y est-il ? y est-il ?
Elle avait tellement forcé sa voix , que le recteur en entendit un écho répété par les profondeurs où il se plongeait de plus en plus.
Rien !... rien! répondit-il.
Si le recteur eût eu l'esprit calme alors , il se serait rappelé que bien des fois il avait comparé le terrible entonnoir où le poète italien Dante a creusé les degrés de son enfer , à cette carrière immense dans laquelle plus il descendait , plus il trouvait de désespoir. Arrivés au fond, ses compagnons et lui cherchèrent dans tous les détours, derrière tous les blocs que l'on venait d'extraire. Tout fut vain , et quand 31. Ma dock leva les yeux vers l'entrée de la carrière , il n'aperçut que quelques étoiles et la lueur de la torche que mistress Madock tendait sur l'abîme pour tâcher d'y voir.
C'est à peine si elle entrevoyait les flambeaux au fond : on eût dit la lumière de la lune perçant difficilement un nuage épais. . mais ia clarté croissait... on remontait. . . Allan était peut-être avec eux ! La mère regardait d'un œil avide tous les mouvemens de la lueur qui remontait , et combien ce trajet fut long ! combien son cœur battit de dévorante impatience.
— Le ramenez-vous ?
Elle ne reçut pas d'autre réponse qu'un long sanglot.
— Ils sont bien bons de le chercher tant , et de tant se tourmenter pour cet enfant , un mauvais sujet , disaient entre eux les paysans qui revenaient de la mer, de la montagne, ou de la mine de cuivre. Ils seraient bien heureux s'il était mort , cai' il leur fera du chagrin.
Il leur en avait à coup sûr déjà causé beaucoup ; mais le chagrin qu'ils éprouvaient en ce moment était le plus vif, et, quand Meredith et mistress Madock virent le recteur remonté sur le bord de la carrière sans lui , ils s'embrassèrent tous les trois, mêlant leurs pleurs, leurs soupirs et se remirent silencieusement en marche vers le presbytère. Ils se hâtaient sans se dire pourquoi. C'est que chacun d'eux espérait tout bas qu'Allan y était peut-être rentré pendant leur absence.
Hélas ! non ; ils retrouvèrent le parloir vide , plus vide que jam.ais.
Alors le recteur tomba à genoux , et prenant sa Bible , il chercha , en s'essuyant les yeux à tous momens , les psaumes de David.
Meredith et sa mère avaient imité le recteur et étaient à genoux aussi : c'était une scène bien
imposante , car il était deux lieures du matin , et un silence de mort régnait au dehors comme dans la chambre.
Enfm le recteur lut d'une voix éplorée le de jrrof midis. Merediih et mistress Madock répétaient en sanglotant chaque verset.
— Malheureux enfant ! dit M. 31adock quand il eut fini de lire , prions pour lui !