CHAPITRE XVI
Ia lettre.
BiE>^TÔT une Toix se fit entendre qui parla impérieusement et commanda à 3Ieredith de ne plus céder à ces tendres ménagemens de frère et d'ami.
Un soir , après les travaux d'une journée qui avait été brûlante , Allan et Meredith étaient assis sous un bosquet de fleurs parfumées , respirant le frais que répandait sur la terre une lune radieuse : là ils se rappelaient de semblables soirées passées dans le petit jardin de Lanberis après un jour d'été, et ils causaient de leurs
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jeux d'ciifanoe , de leur père, de leur mère, pour se rappeler entièrement le pays.
Allan , repentant et purifié , ne craignait plus ces conversations ; il s'élevait même , dans le calme de cette belle soirée, à des actions de grâces au Créateur qui le jugeait digne encore de jouir d'un si beau ciel et d'une terre si féconde.
Tout à coup ils crurent entendre un grand bruit à la porte de l'habitation ; puis un petit noir nommé Bali-Bali , qu'ils avaient pour ainsi dire apprivoisé et pris à leur service , apporta , en courant , une lettre qu'il remit à Meredith , et s'éloigna.
La clarté de la lune , quelque splendide qu'elle fût , ne lui permit pas de lire autre chose que la suscription et surtout le timbre Angleterre. — Une lettre de notre mère! —Elle est de mon père , peut-être ! s'écria Allan ; et les deux frères s'acheminèrent par le plus court chemin vers leur maison , car ils se trouvaient au bout de l'habitation qui était assez vaste. Ils ne se parlaient alors que du plaisir que cette lettre allait leur procurer et de la bonne soirée qui se préparait poTU' eux.
Ils arrivèreut eiifiii dans leur pelile salle basse et s'empressèrent de faire transporter sous leur \erandah les lumières dont la lueur se confondait avec l'éclat de la lune. Alors Meredith se hâta de lire sa lettre.
Il en avait à peine vu les premiers mots, qu'elle lui tomba des mains ; il se couvrit les yeux, et des larmes abondantes coulèrent sur ses joues , tandis que des soupii's étouffés sortaient de sa bouche. Allan ne fit pas une question à son frère ; il avait compris , et , de même que Meredith , il fondit en pleurs. Cette terrible scène de désolation muette dura plus d'une heure : c'est en vain que les servitems de l'habitation vinrent à plusieurs reprises pour leur parler ou leur demander des ordres : ils ne les entendaient même pas.
Enfin 31erediih essuya ses yeux, et, d'une main tremblante ramassa la lettre. Il s'était trompé peut-être ! Cet espoir s'empara de lui et d'Allan ; mais il fut de courte durée.
« Je suis veuve! vous êtes orphelins. >
Ce sont ces mots qui avaient fait échapper la lettre des mains de MeretUih , et la voix lui man-
qua encore pour les prononcer. Dès lors , il fut impossible à l'un d'en lire , à l'autre d'en entendre davantage , et minuit était arrivé sans qu'ils eussent cessé de pleurer, A cette heure , si calme et si solennelle cependant il sembla à Meredith qu'il retrouverait plus de courage pour lire cette fatale lettre , et il reprit d'une voix émue et que brisaient souvent des sanglots :
«Je suis veuve , vous êtes orphelins , il y a déjà quinze jours , mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai la force de vous écrire , sans mouiller ce papier de trop de larmes. .. »
Il en était cependant baigné , et Meredith le montra à Allan qui mêla alors ses pleurs à ceux de sa mère.
« Comment , mes enfans , pourrai-je vous raconter cette terrible catastrophe ! C'était un «oir de septembre ; nous étions tous les deux seuls , assis à chacun des coins du foyer. Je travaillais : il lisait, ou, quand il était las, me j)arlait de son enfance , de la vôtre , et j'étais lieureuse de le voir occupé de ces peusées de calme, quand. ..
La lettre s'enfuit encore des mains de Merediih,
raides tout-à-coup comme si elles tombaient frappées de la foudre.
« Quand , mou Dieu ! reprit-il en tremblant , votre père pousse un cri , et , portant la main à son cœur :
" Comme il palpite ! Je suffoque ! je meurs ! adieu !
« Je n'eus que le temps de me lever et de m'approcher de lui j^our entendre ses dernières paroles,
« Il n'était plus !
<« Si vous aviez été ici , 31eredith , vous auriez eu à remplir un devoir bien pénible , mais bien sacré ; c'est vous qui auriez lu sur lui les prières de la veille des morts. Un autre a accompli ces tristes fonctions : c'est le recteur de Beddgelert, qui était accouru à la première nouvelle. Si ce l)eut être une consolation pour vous et pour moi, je vous répéterai que , non-seulement la pai'oisse entière, mais tous les villages environnans, étaient autour du corps , autant du moins que la maison pouvait tenir de monde , et l'on a chante des hymnes , des psaumes et des cantiques toute la nuil; ensuite chacun des assistans a prononcé
sur ces chères dépouilles le discours le plus beau que vous puissiez imaginer. On soupirait , on sanglottait , ou pleurait à chaudes larmes. Votre père était bien aimé dans le pays !
(' Le lendemain, l'égUse était pleine, et l'on a fait faire trois fois le tour à votre père avanlde le mettre pour jamais en terre entre ses deux pauvres petites filles î II était venu des gens de si loin , qu'on leur avait préparé à dîner ; mais ils étaient trop affligés , et personne n'a pris un morceau de galette ou une gorgée de bière.
« Pauvre homme ! On me dit , pour me consoler qu'il souffrait depuis long-temps, que je devais m'y attendi'e. S'attend-on jamais à perdre quelqu'un que l'on aime ? Oh ! certes , je lejoyais bien languir depuis long-temps , depuis un jour. , . . mais quand on me le rappelle , on double mon chagrin. »
Meredith s'arréia tout à coup sur ce mot|; il avait embrassé d'un coup-d'œil toute la fm de la page , et craignait , en la lisant , de mettre le comble à la douleur d'Allan qui était alors dans l'agitation la plus violente. Il comprit bien le sentiment qui faisait que Meredith suspendait sa lecture.
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• — Mon frère , s'écria-t-il , coiiliiiu<.':i , no nous arrôtez pas devant les reproches que sans doute m'adresse ma mère : je dois les entendre. Je ne saurais être trop châtié. Lisez ! Oh ! ne sais-je pas que la nouvelle de mon infamie a frappé mon père au cœur , et que dès ce moment il était condamné à mourir? C'est moi qui l'ai condamné , c'est moi qui lui ai porté le coup de poignard. Oh ! je me le reproche du matin au soir plus haut et|plus durement que ne le peut faire ma pauvre mère !
Il tomba à genoux en prononçant ces dernières paroles, et c'était là une scène bien imposante; il semblait que les deux frères fussent muets , éplorés , près du cercueil de leur père.
— Lisez ! hsez ! ne craignez rien , reprit Allan.
— Vous avez bien dit, mon frère. Notre mère ne vous accable pas de reproches aussi amers que vous venez de le faire vous-même; elle les adoucit par des termes de tendre compassion. Je ne vous hrai donc que ces derniers mots :
« Votre père , on expirant , a pardonné à Allan. »
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— Il a pardonné ! pardonné en mourant à son fils qui le tuait ! s'écria Allan en levant les mains au ciel. O mon Dieu ! c'est toi 'qui parles dans le dernier soupir de l'homme. M'as-tu donc pardonné aussi? Mais vous , ma mère, mais toi], Meredith , pouvez-vous me pai'donner de vous avoir pris un mari , un père ? Puis-je me le pardonner moi-même ? Oh ! non , il est des crimes que les hommes peuvent oublier , pour qui le ciel peut avoir de la miséricorde , mais la conscience ne connaît ni oubli ni clémence.
Et toujours agenouillé , il était tombé à terre ; il s'y prosternait et s'y tordait dans son désespoir, et de temps à autre , à ses sanglots inarticulés se mêlaient de poignantes paroles pleines de ressouvenirs d'enfance et de la bonté , de la vertu , de la tendi'esse de son père !
— Et j'ai tout détruit! comment expier ce crime ! Alors entre son frère et lui se passaient de graves entretiens sur le soin avec lequel l'enfant doit éviter de causer des chagrins à la famille qui l'aime et ne vit que par lui : il peut ainsi y apporter la mort. Allan rappelait h Meredith une de leurs parentes que sa fille , petite encore.
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avail, par un mouvement brusque, blessée au .point de nécessiter une opération cruelle que la mort avail suivie : c'était uu accitleut, l'acte d'un être sans raison ; mais lui , Allan , il était raisonnable quand il mit la désolation dans le cœur de son père , et le trait empoisonné une fois lancé , il avait eu beau prier , expier , demander pardon , l'obtenir peut-être , il avait fallu que son père mourût par lui. Il est doue des choses irréparables auxquelles peut conduire un mauvais penchant que l'on n'arrête pas dès sa naissance.
— Il est impossible que vous me pardonniez et que je me pardonne ! disait ensuite Allan avec désespoir.
3Ierediih , au lieu d'avoir à lui adresser d'austères remontrances , ne cherchait pour lui que des paroles de consolation. Le coupable impitoyable envers lui-même, touche et désarme. Ce n'est que vers la fin de celte nuit d'insomnie bien agitée qu'il se calma un peu aux tendres exhortations de son frère qui était désormais tout entier à une seule pensée '.
Sa mère !
— Notre mère , Merecliih , s'écria Allaii ; oh ! elle est seule et sans appui à présent. Je ne puis courir vers elle ; mais vous y retournerez , vous, Meredith ; vous êtes désormais son seul espoir. Je ne lui ai pas enlevé tout bonheur , toute cx)nsolation; je lui rendrai son fils chéri , honoré, bon , admirable. On ne vous refusera pas la cure de Lanberis; vous y vivrez peut-être un peu heureux encore , et vous parlerez quelquefois de moi , n'est-ce pas ? et vous prierez pour moi sur la tombe de mon père !
— C'est bien , Allan , lui répondit 31eredith en l'embrassant ; ce mouvement de votre âme me fait plaisir. J'ai voulu venir vous consoler et vous sauver : c'est vous qui voulez que je retourne essuyer les pleurs de notre mère et lui donner du pain; je le lui dirai, et elle vous aimera davantage encore !
Le jour le retrouva se préparant à l'exécution prompte de cette résolution. On apprit dans la journée qu'un bâtiment était sur le point de mettre h la ^oile pour l'Angleterre : 31eredith se liàta donc de faire tous les préparatifs nécessaires \\ la longue traversée qu'il allait entreprendre
encore ; tandis que Allan écrivait à sa mère ensuite il aide son frère dans ses apprêts , comme si cette séparation ne lui eût pas été bien cruelle. C'est qu'il était soutenu par la pensée qu'il accomplissait un devoir. Puis le malin du départ arrivé, il l'accompagna jusqu'à la ville, non sans lui répéter bien des fois, chemin faisant, qu'il voulait accumuler les bonnes œuvres sur son crime , pour tâcher de le cacher à ses yeux mêmes : puis, arrivés sur le port, il donna à Meredith, au moment où il quittait la terre , une bourse et mie lettre.
— L'argent, lui dit-il, est à M. Griffith. Si vous le découvrez , mon frère , apprenez-lui que c'est en expiation que je lui envoie cette bourse; s'il n'en a pas besoin, qu'il la donne aux pauvres. Quant à lettre , que ma mère la lise et en ait pitié comme si moi-même je pleurais et demandais grâce, agenouillé devant elle.
Ils s'embrassèrent encore ; Meredilh promit à Allan de lui écrire dès son arrivée , et Allan se fit répéter plusieurs fois cette promesse au moment où le vent gonllait les voiles.