ALLjLN
ayant prospért^ , il eu était venu au point de faire en grand ie commerce , et , en ce moment même, il attendait d'un instant à l'autre un bâtiment dont une partie de la cargaison lui était destinée.
— Vous attendez un bâtiment ? s'écria Allan qui ne pensait qu'aux lettres qu'il pouvait apporter : c'était la seule portion de la cargaison qui l'intéressât.
— Certes , répondit son ancien camarade , il de\Tait être ici depuis quinze jours, et je l'attends impatiemment ; mais on vient de signaler une voile à l'horizon : peut-être est-ce lui. De l'espérance ! ayons-y foi , mon ami , elle nous en a donné le droit ; car qui nous eût dit , il y a dix ans, quand nous travaillions avec la chaîne, que vous et moi nous serions dans notre position de fortune ; et , à propos , savez-vous ce qu'est devenu Évans ? un mauvais sujet !
Il était assez plaisant d'entendi'e cette accusation portée par un compagnon de vol ; mais il était honnête et respecté actuellement et pouvait désormais juger les autres comme il se jugeait lui-même , sans ménage mens.
ALLAN. -Ik'ô
— Savez-vous ce qu'il est devenu cet Évans ? Il avait été obligé de réitérer sa question qu'Al-
lan n'avait pas entendue , tant il était attentif à examiner le point de l'horizon où le bâtiment si désiré devait paraître,
— Évans ? reprit Allan, je n'en sais pas plus que vous.— Et leur conversation s'étant engagée sur leur situation actuelle ; lem- fortune toujours croissante et leur chagrin d'être pour jamais séparés de leurs familles et de leurs amis , ils arrivèrent en causant à la jetée d'où leurs regards s'étendaient en liberté sur une rade immense pareille à un grand miroir encadré dans des masses de verdure.
Pendant toute leur promenade sur le port , le négociant avait fait remarquer à Allan , ici tel voleur avec effraction devenu un honnête bijoutier ; là , un faussaire qui était désormais le plus probe et le plus loyal des hommes. Avant la fondation de la colonie , une mort publique , sans enseignement, sans profit pour la société , eût détruit ces deux êtres intelligeus : la déportation les a laissés vivre ; et par leur imlustrio
^hh AILATÎ.
iJs ont ix>ur leur part contribué à la prospérité dont vous voyez le si^ectacle !
Alors le négociant montrait à Allan la forêt de mâts qui s'élevaient sur les eaux du port. L'un et l'autre , ils sentaient , en considérant ce spectacle , une sorte de fierté qui leur élevait l'àme.
— Oui , ajouta Allan , on pourrait se trouver hem-eux en reconnaissant que de nuisible on est devenu utile à son pays , si l'on n'eu était exilé pour toujours.
— Ah ! cela doit être ainsi ; nous oublierions peut-être dans le bonheur présent le mal que nous avons fait autrefois aux autres ; et , pour nous en conserver le souvenir , il faut bien quelque chose d'irréparable.
A ce mot , Allan fondit en larmes ; il lui rappelait son châtiment le plus irrévocable , la mort de son père. Son nouvel ami cherchait à le consoler ou à le calmer , quand le son retentissant du porte-voix se fit entendre au loin.
Allan essuya ses yeux et regai'da à l'horizon.
C'était un navire î
l>ès lors, c'est en vain que le négociant voulut
coiUiuuer la conversation avec Allan ; il n'entendait plus et n'avait plus qu'un sens , celui de la vue pour regarder sans relâche un bâtiment qui venait à toutes voiles. Il voulait être là au moment du débarquement , pour avoir une lettre sans aucun relard, s'il y en avait pour lui.
Comme on l'a vu , le navire entrait rapidement , et , quand il fut sur le point d'entrer , x\llan quitta son compagnon pour courir au point où il jetterait l'ancre , afin de pouvoir parler tout aussitôt au capitaine que le négociant connaissait bien.
Après avoir manœuvré pour prendre sa place au milieu des navires qui bordaient le quai , le petit brick jeta l'ancre, et bientôt l'échelle fut mise pour que l'équipage et les passagers , s'il y en avait à bord , vinssent à terre. La mer était assez grosse , et les vagues faisaient onduler le brick et par conséquent l'échelle» L'opération du débarquement était donc difficile , assez périlleuse , et ne pouvait se faire que lentement.
Allan bouillonnait d'impatience : il attendait le caî)itaine qui, suivant les lois de la hkh', ne
pouvait sortir que le dernier. Uu homme d'uu certaiu âge , qui venait sans doute s'établir sur une concession , monta d'abord ; quelques ouvriers le suivirent, puis l'échelle resta inoccupée un instant : la mer était toujours aussi houleuse.
Enfin , un homme en noir parut sur le pont et monta deux degrés de l'échelle, puis il se retourna pour donner la main à une femme qui posa sur le premier échelon un pied tremblant.
Mhn fut saisi d'une émotion indicible à cette vue : était-ce la terreur qu'il éprouvait pour cette femme que balançait ce frêle escaUer ? il ne respirait plus ; ses yeux étaient fixes et étincelans ; on voyait son cœur soulever sa \muûne.
— Qu'avez-vous donc , Allan ? lui dit le négociant.
— O ma mère ! pardon ! pardon ! Bon Meredith ! c'est tout ce que put dire x\llan en tombant à genoux devant sa mère dès qu'elle eut touché le sol avec Meredith.
On peut à présent concevoir la stupeur dont il avait été bai^i , lui qui n'attendait qu'une lettre , qui ne désirait que cela , parce qu'il ne
regardait que cela comme possible. Voir api)araîtrc sa mère , sa mère qu'il n'esj)éi\iit i)lus embrasser jamais , pas plus que 31ercdilh , savoir qu'elle avait fait cinq mille lieues , à travers les périls , à son âge , pour retrouver un enfant qui lui avait fait tant de mal ! c'était bien fait lK)ur le frapper d'étonuemeut et d'admiration comme un prodige. Prodige de l'amour maternel , en effet ! Sentiment profond qui lui fit tout braver pour revoir et embrasser son Allan.
Aussi, en le relevant, en pleurant au moins autant que lui , en lui disant qu'elle lui pardonnait, elle l'embrassait et ne pouvait prononcer une autre parole. Ailan suffoquait ; nul bonheur ne pouvait être plus complet : c'était passer de l'enfer au ciel en un clin-d'œil comme un trait , comme un éclair. L'air lui manqua dans cette transition si rapide ; il tomba en défaillance.
Ce n'est qu'à l'hôtel que les caresses de sa mère et les serremens de main de Meredith le rappelèrent à lui. Alors vinrent en foule les souvenirs , les pensées , les paroles sur les lèvres de chacun ; on parlait à la fois , on s'interrogeait en même temps, on se répondait sans s'écouter :
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c'était le trouble du bonheur extrême, ou bien , tout à coup , cette abondance de paroles qui se précipitaient , s'arrêtaient , et le silence était employé à de tendi'es et longues caresses. La nuit vint sans qu'xUlan se fût aperçu du passage des heures : ce n'est qu'alors qu'il songea au nouveau Lanberis et à l'impossibilité d'y retourner le soir même , avec bien plus qu'une lettre , avec toute sa famille — tout ce qui restait de vivant , hélas !
Ces momens de silence dont nous parhons tûut-à-l'heure survenaient souvent devant un de ces douloureux souvenirs que chacun évitait de mêler à la joie actuelle. Allan avait prononcé le nom du nouveau Lanberis ; il ne fut plus dès lors question que de cette habitation , de sa beauté et de sa fertilité. Mistress Madock eût déjà voulu y être : elle la connaissait bien par les rapports de Meredith, et, quand Allan lui décrivait les améliorations qu'on y avait introduites depuis lors, elle le comprenait à merveille. Quel J)onheur c'était pour Allan de voir comment , à cinq mille lieues de lui , sa mère avait réellement vécu h son côté , suivant d'après
ce que lui eu avait dit Mcredilli , les phuises dt sou existence journalière.
— Oui , Allan , je vivais avec vous , je savais que quand je me couchais vous vous leviez ; si je me réveillais au milieu de la nuit , et que l'horloge vînt à sonner douze fois , je me disais que vous étiez alors en plein soleil, parcourant sans doute vos plantations. — Demain je verrai si je me suis trompée , quand je me les représentais si belles !
Et pendant que ces bonnes et douces conversations avaient heu à Port-Jackson , ce nouveau Lanberis qu' Allan montrait à sa mère comme une retraite si calme et si paisible , l'anxiété et le bruit y étaient au comble. Il en est souvent ainsi dans la vie , un jour qui commence beau a son orage pour le soir. xVlIan , séparé par une bien comte distance de son habitation , était sur le point de la perdre, et rien ne l'inquiétait : c'est ce qui prouve que dans la vie heureuse il faut toujours être préparé aux revers.
La nuit était avancée quand mistress Madock et ses deux (ils purent s'endormir, tant iis étaient agités par le boidieur. La même insomnie , mais
qui avait une tout autre cause, dura jusqu'au Xour dans l'habitation : aussitôt qu'il parut , le chef du détachement envoya un de ses hommes prévenir le commandant du camp de ce qui s'était passé la nuit , et Ton attendait pour décider du sort des coupables dont le chef avait été blessé très-grièvement dans la lutte. M. GrifFith et les domesticpies de Thabitatiou avaient eu ht bonheur de ne recevoir aucune blessure , non plus que Bah-Bali ; et l'inquiétude de la nuit passée , le jour lem' avait ramené lem's perplexités sur le compte d'Allan , BaU-Bah ne put y tenir davantage et obtint la permission de courir au-devant de lui.
Ce devait être au même moment que mistress Madock montait sur le cheval que conduisaient , chacun à leur tour , par la bride , Meredith et Allan. Il fallait entendre les exclamations d'étouuement de la sédentaire habitante de Lanberis à la vue de ces arbres nouveaux , de cette pompeuse végétation, et de ces immenses prairies étendues sur le bord des rivières comme des tapis de velours vert semé de fleurs.
— Oli î si ma pauvre vache que j*ai laissée à
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Lanberis élait ici ! s'écria-t-cUe. — Ou bien , qnand elle cessait d'admirer naïvement ce pays si étrange ponr elle, elle racontait à Allan tous les détails de sa longue traversée. Alors Allan la remerciait avec effusion de cette bonté infinie qui lui avait fait braver tant de fatigues et de privations , pour venir le. voir.
Ils n'étaient pas loin encore de Port-Jackson , quand Allan aperçut , au bout de la route , Bali- Bali qui accourait à toutes jambes en poussant des cris de joie :
— Voyez î ma mère , voyez ! c'est mon petit domestique.
Il avait à peine eu le temps de dire ces paroles, que déjà Bali-Bali était à ses pieds, la fêtant , lui baisant la main et lui disant combien on était inquiet de lui au nouveau Lanberis.
— Retournes-y vite ; qu'on ne soit plus inquiet ; que l'on y soit au contraire dans la joie : je reviens avec ma bonne mère et mon frère.
Bali-Bali, qui les avait regardés d'un œil plein de curiosité et d'intelligence, parut fier d'avoir
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deviné, et, après lui avoir baisé les mains, il reprit la route du nouveau Lanberis pour faire encore au pas de course ses trois ou quatre lieues. Allan avait à parcourir la moitié de cette dislance , quand le petit noir arriva sur l'habitation.
Les prisonniers y étaient encore, et le commandant ne pouvait venir qu'au bout de quelcpies heures. M. GrilTilh qui venait de recevoir de Bali-Bali la nouvelle du l>onbeur d' Allan, eût bien vonlu cependant que la présence des misérables qu'attendait un bien triste sort, ne fût pas là comme un nuage sur ce beau ciel d'allégresse qui se déployait sur le nouveau Lanberis. M. Griffith fit faire tous les préparatifs nécessaires à la réception qui convenait à leurs deux nouveaux hôtes ; puis , pendant qu'un repas clioisi s'apprêtait, il alla au-devant de son associé et de sa famille.
Il ne tarda pas à les apercevoir devant lui , et bientôt ils s'embrassèrent tous cordialement et pour ne plus se séparer ; puis ils firent ensemble leur entrée solennelle dans l'habitation. Par mal-
heur, une scène douloureuse s'y préparait : la justice réclamait sou droit, et le commandant venait de se faire ouvrir les portes des cabanes où étaient renfermés les brigands.
Pendant qu'il les interrogeait en peu de mots, on raconta à Allan ce qui s'était passé dans la nuit , et ce fut avec douleur qu'il apprit un événement qui venait troubler la pure joie de cette journée.
— Un de ces hommes , dit le commandant à ÏM. Griffith , un de ces hommes est mourant de ses blessures ; il demande un ministre pour lui donner les dernières consolations; mais où le trouver ?
— Ici , répondit Meredilh en s'avançant et en montrant le brevet qui l'appelait aux fonctions d'aumônier. Je suis prêt à l'entendi'e.
Meredith entra près du mourant.
— Quant aux autres, ils ne demandent pas de prêtre , reprit le commandant ; nous allons donc les conduire où la loi l'ordonne.
Allan prit alors la main du conuiiandant ;
'25k ALLAN.
— 0 Monsieur ! par la vie d'expiation que jai menée , par la joie que j'éprouve aujourd'hui , par ma mère , par tout ce qu'il y a de plus sacré , ne les faites pas mourir , je vous eu conjure.
— Je vous en conjure aussi , Monsieur , ajouta mistress 3iadock eu tombant à genoux l)our prier , ue portez pas ainsi malheur au ; premier pas d'uue pauvre mère qui revient vers son enfant !
Le commandant était ému ; il voulait répondre au nom de l'inflexible loi , et les paroles expiraient sur ses lèvres. "
— Pardonnez-leur , faites leur grâce du dernier supplice , lui dit à son tour Meredith en sortant de la cabane du mourant ; vous le pouvez , vous le devez même. Ils n'étaient que les instrumens : celui-là était leur chef.
Cet homme , dit-il tout bas à Allan , c'était Evans : il est uwrt en te demandant grâce.
Le comuwmlant , vaiiKu par ^es instaïKcs ,
AIJ.AN. loj
consentit à faire rentrer les coupables dans les chaîne»^ mais pour toute la vie, et il les emmena avec sa troupe.
Après quelques heures de repos sous le verandah et dans la chambre de la famille où mistrals iMadock retrouva le presbytère , et ses meubles et son prie-Dieu , tout tellement pareil, qu'elle en versa des pleurs de joie ; quand la chaleur du jour fut passée, il fut question de parcourir l'habitation. L'un se mit donc en devoir de la visiter, ayant toujours Bali-Bali en avant-garde , bondissant et gambadant comme un jeune lévrier. Quelles furent les exclamations de bonheur en revoyant véritablement le parterre et le berceau de Lanberis , on peut le deviner. Tout-à-coup, Meredith s'arrêta comme s'il se rappelait quelque chose d'oublié depuis long-temps , et il tira de sa poche une bourse qu'il donna à M. Griflith. C'est celle qu'Allan lui avait remise à cette destination : Meredith le lui expliqua :
— Gardez , gardcz-la , M. Meredith : c'esl un argent sacré , le gage du repentir et le fruit
de l'expiation. Distribuez -le aux condamnés ; peut-être leur inspirera-t-il quelques salutaires pensées de retour au bien.
Et mistress Madock , plus elle allait , plus elle admirait ces prairies couvertes de vaches au lait abondant , ces champs chargés de hauts maïs , ces beaip.- arbres fleuris et parfumés , où cbantaient les oiseaux parés des plus éclatans plumages. A chacjue pas , elle entendait sortir de la bouche des travailleurs des bénédictions pour Allan. Ce beau spectacle , ces paroles si chères au cœur d'une mère, tout l'émut au point cju'elle se prit à pleurer.
— Qu'avez-vous donc , ma mère ?
Et elle , serrant la main de Meredith , la main d' Allan :
— Oh ! si votre pauvre père pouvait voir tout cela !
A ces mots , ils tombèrent a genoux tous les trois et firent une prière en jurant de ne plus se séparer.
Au moment où ils se relevaient , Bali-Bali
apportait à mistrcss xMadock Ja bruyère des montagnes bleues pareille à celle du Snowdon , et , en la prenant , elle embrassa le petit noir et sourit.