REVUE ÉTRANGÈRE L'ALLEMAGNE
Cet article a paru dans la Bévue des Deux Mondes le 15 octobre 1836.
Edgar Quinet n'avait rien donné à la Revue, depuis l'article sur les Poètes allemands — Henri Heine, du 15 février 1834. Il s'était produit un refroidissement entre lui et Buloz. Le 18 mars 1835, il lui écrivait de Bade, où il vivait, heureux enfin, avec Minna More qu'il avait épousée : « Mon cher Buloz, j'ai à vous envoyer un article, qui sera comme la continuation de mon ancien morceau sur l'' Allemagne et la Révolution. Dites-moi si vous seriez disposé à le publier. » Mais la Revue, en 1835, n'ayant pas publié l'article de Quinet, il est probable que Buloz^ sous un prétexte quelconque, avait décliné l'offre.
Cependant, vers l'automne de 1835(1), Buloz revient à la charge. Il écrit à Quinet pour lui demander des fragments de son poème sur Napoléon (2). Quinet lui répond (lettre non datée) : « Mon cher Buloz, pour vousparlerfranchement, je vous dirai que, depuis quel-
(1) Jules Marsan, E. Quinet et F. Buloz.
(2) Ce poème, imprimé dès le commencement de l'année 1835, avait été « brûlé jusqu'au dernier exemplaire dans l'incendie de la rue du Pot-de-fer ». (Note de Mme Quinet, Correspondance, Lettres à sa mère, II, letti'e du 5 février 1833.) 11 parut seulement en janvier 1836, à Paris, chez Dupont.
que temps, je m'étais mis dans l'esprit que vous pe vous souciiez plus ni de moi, ni de mes articles, et çue je vous e'vitais une espèce d'embarras en me taisapt làdessus... » Puisque Buloz insiste, Quinet lui propose différents sujets, parmi lesquels « une espèce de revue trimestrielle de TAUemagne du Nord î . Il est certain que Buloz accepta ; la preuve en est que Tarticle publié par la Revue l'année suivantej le 15 octobre 1836, est justement intitulé : Reoue étrangère. 1. L'Allemagne. C'est l'article qui nous occupe. Il a été composé très probablement au printemps de 1836, en Allemagne, à Heidelberg, où Quinet s'était installé le 8 février, au retour d'un voyage à Paris après la publication de son Napoléon. 11 écrit à sa mère, de Heidelberg, le 12 avril 1836 : <r Je travaille depuis mon retour pour la Revue des Deux Mondes, avec qui je suis trop en retard. »
Cet article marque une étape nouvelle dans la pensée d'Edgar Quinet et dans le jugement qu'il porte sur l'Allemagne. Il y a dans tous ces articles^ depuis l'Allemagne et la Révolution jusqu'à la Teuiomanie, un développement logique qui frappe. Dans l'Allemagne et la Révolution, Quinet a vu le péril qui menace son pays, il jette le cri d'alarme. Mais il n'a pas rompu avec l'Allemagne : de l'ancien amour, il reste de bonnes traces. Cinq ans plus tard, dans un nouvel article, écrit après un long séjour à Bade, à Heidelberg, avec sa Minna qu'il a fini par épouser et qu'il adore, il va plus loin : il proclame l'impossibilité pour la France de comprendre l'Allemagne, pour l'Allemagne de comprendre la France; un abîme les sépare.
Il a rompu le charme : avec l'Allemagne, il en est au dégoût. Il abandonne ses anciens guides, Mme de Staël et Cousin : Mme de Staël n'a fait qu'un rêve poétique; Cousin est un i arlequin (1) ! » L'Allemagne spi-
(1) Lettres à sa mère, t. U. « Sous le héros, j'ai entrevu de bonne heure l'arlequin. » (1" août 1837.) — « II atout juste le
ritualiste et mystique est morte; une Allemagne nouvelle se lève, avide de richesse, avide de pouvoir, avide de matérialisme et de fausse science. Cette Allemagnelà a renié ses dieux. Quinet écrit à sa mère : « L'Allemagne s'aplatit et s'afîaisse chaque jour. J'en serais rudement dégoûté, si ce n'était ma chère Minna. » Et encore : « La lourde danse de ces hippopotames m'impatiente; tout ce qui charmait Mme de Staël disparaît chaque jour. » C'est la brouille définitive : « Décidément, je me suis brouillé avec le germaiiisme, dans un article qui paraîtra le 15 octobre (1). »
Cet article est une date; désormais Ouinet est luimême. Il voit, il juge l'Allemagne en dehors de toute influence. Il a un besoin invincible de clarté, de netteté, qui le fait se dégager du brouillard germanique. C'est, pense-t-il, son voyage en Grèce « qui lui a donné le goût de la lumière ». Mais c'est aussi le mouvement naturel d'un esprit qui se forme : « La vérité, dit-il, est qu'on ne se développe pas en un jour (2). i>
L'article du 45 octobre 1836 est reproduit, avec de nombreuses corrections comme d'habitude, dans le volume Allemagne et Italie (1839) sous le titre vague de Philosophie et morale; il porte le numéro IV; il est le dernier de la série Allemagne du tome I". Il comprend, dans cette édition de 1839, quatre divisions et se termine par la poésie des Bords du Rhin, qu'il ne faut pas confondre avec Le Rhin et la réponse à la Marseillaise de la Paix de Lamartine.
Dans l'édition des Œuvres complètes (Hachette), le même article est ainsi divisé : X. Des préjugés qui
profil effilé d'un premier clerc, agence sur la taille flexible d'ua arlequin de Berganie. » (11 février 1838.)
(1) Lettres à sa mère de 1836, t. II.
(2) A sa mère, avril 1837. Voir aussi sur cette décadence de l'Allemagne les lettres à Michelet dans Cinquante ans d'amitié : « J'assiste à la décomposition de la vieille Allemagne. C'est un monde qui périt, comme tant d'autres. » (23 juillet 1836, Heidclbcrg.)
séparent l'Allemagne et la France. — XI. Des préjugés allemands. — XII. Chute du spiritualisme. Théologie moderne. Religion de la matière. — XIII. Fatalisme et indifférence. Illusions de l'industrie. — XIV. Les bords du Rhin.
Nous conservons ces divisions.