DES PREJUGES QUI SEPARENT L ALLEMAGNE DE LA FRANCE
Un voyageur qui traverserait rapidement l'Allemagne y trouverait partout un peuple paisible et laborieux, des lois tranquillement et facilement obéies, des villes riches ou savantes, des villages presque aussi beaux que ces villes, et dans la moindre chaumière une sorte d'élégance rustique qui épanouirait son cœur. Dans ces villages, il verrait souvent la même église servir à des cultes différents, le même cimetière, et, pour ainsi dire, la même tombe s'ouvrir au papiste et au luthérien ; au reste, point de discordes, point de partis, point de factions, point de plaintes ouvertes, point de murmures, si ce n'est celui de quelque grand fleuve qui porte silencieusement à la mer le produit de l'industrie de cette nation de philosophes.
Ce voyageur rentrerait chez lui, infailliblement persuadé qu'il vient de découvrir un peuple de sages, lequel a échappé par miracle aux tourmentes de l'esprit moderne. Comme il n'aurait vu extérieurement aucun signe de changement, il en conclurait que tout est demeuré en sa place, et que ce point seul reste fixe au sein des agitations tumultueuses de l'Europe. Il serait dans une grande erreur.
Une transformation profonde travaille aujourd'hui les peuples allemands. Cette révolution n'est point apparente et bruyante comme celles qui s'opèrent en France, en Angleterre; mais il est aussi impossible de la nier, et elle va aboutir à des résultats semblables. Le vieux génie de l'Allemagne se décompose; un esprit nouveau heurte à la porte comme un bélier. On n'a point à raconter des émeutes et des coups d'État sur la place publique, mais déjà des émeutes et des révoltes dans l'empire des idées et de la philosophie.
La génération spiritualiste s'efface et disparaît. Un des glorieux lutteurs éprouvés dans les écoles me disait (1), il n'y a pas longtemps : « L'idéalisme se meurt, je suis content de mourir aussi. » Ce mot résume tout le reste. Gœthe et Hegel sont allés rejoindre Lessing, Klopstock, Schiller, Kant, Fichte, Herder, ces héros de la renaissance allemande. L'époque des demi-dieux et des héros est passée. Que va rapporter l'époque des hommes?
La France et l'Allemagne, dans les jugements qu'elles ont portés l'une sur l'autre, ne peuvent
(1) Daub.
â04 « ALLEMAGNE AU-DESSUS DE TOUT »
point prendre pour devise : Sans amour ou sans haine. Au contraire, l'engouement ou l'aversion les a tour à tour gouvernées. Quand, lasse du matérialisme du siècle dernier, la France a voulu y •échapper, elle s'est jetée en suppliante entre les mains de l'Allemagne. Le besoin de se soustraire à son passé moqueur lui fît embrasser, sans nulle critique, toutes les doctrines tudesques »que de rares communications apportèrent jusqu'à elle.
A mesure qu'une théorie était abandonnée de l'autre côté du Rhin, elle commençait à ressusciter, puis à fleurir parmi nous ; et, en fait de système, nous n'adoptâmes le plus souvent rien que les morts (1). En sortant du scepticisme, les esprits altérés comme dans le désert s'abreuvèrent aux sources de l'Allemagne sans se demander si une eau pure jaillissait en effet de ces rochers, ou si un trompeur mirage ne nous leurrait pas d'une onde chimérique. Systèmes, hypothèses, croyances, traditions, poésie, tout fut admis pour guérir les cœurs meurtris par la raillerie de Candide et le matérialisme de la Révolution.
Le livre De F Allemagne fut écrit sous cette influence. On voit que Mme de Staël est partout poursuivie par le fantôme ridé de Voltaire. Elle se précipite loin de cette tyrannie railleuse aux pieds des jeunes autels de la muse allemande. Cet ouvrage est la prière d'une âme exilée qui demande un refuge dans l'univers moral : c'est l'improvisation éolienne de Corinne au bord du Rhin. Ce n'est pas, on le sait bien, une peinture exacte et
(1) C'est ce que Quinet, seul en France, avait déjà faitremarquer dès son premier article du 1" décembre 1831, De la Révolution et de la Philotophie.
méthodique. Pas un objet n'est dépeint tel qu'ii est dans la réalité; il est vu avec trop d'adoration pour cela. Mais cette adoration même n'est-elle pas un événement véritable qui a des rapports avec toutes les affections de cette époque? Quelle reconnaissance! Quelle bénédiction! Quel amour pour ces doctrines d'idéalisme, même avant d^en connaître le fond! Quel cantique d'enthousiasme en se sentant renaître! L'exaltation de Mme de Staël pour l'idéalisme allemand ressemble à l'exaltation ascétique des saintes pour le Christ sauveur. Sa langue est quelquefois la môme que celle de sainte Thérèse, car on y sent comme la révélation d'un continuel prodige. Elle ne s'explique nulle part les poètes et les héros de la philosophie par les causes naturelles de l'histoire, de la tradition, de la langue. Ces poètes et ces philosophes semblent, au contraire, dans son livre, agir, penser, écrire en vertu d'un miracle intérieur qui n'a lieu que pour eux. En un mot, c'est la langue de l'amour substituée aux aphorismes de la critique. C'est aussi là ce que les Allemands n'ont jamais voulu admettre. Parce qu'ils ne se reconnaissaient pas dans ce livre, ils l'ont trop souvent considéré comme un tableau de pure fantaisie. Ils n'ont su comment jouer le rôle fantastique que cette admiration fougueuse leur imposait, et ils ont été embarrassés par le persiflage mêlé à leur apothéose. Accoutumés à donner peu d'attention aux ouvrages écrits par des femmes, l'arrivée de Mme de Staël au milieu des écoles métaphysiques leur a paru longtemps un scandale; on s'aperçoit trop par les correspondances posthumes qu'ils n'ont vu très clairement en elle qu'une bonne femme, die-
giite frau, dont ils agréent la passion avec une complaisance débonnaire (1).
Sous la Restauration, la France continua d'étudier avec vénération et soumission profonde la philosophie et la poésie allemandes. Ce fut la scène de l'étudiant chez le docteur Faust. On imita, traduisit, compila, et de nouveau on compila, traduisit, imita. De temps en temps, l'Allemagne tournait doctement la tête du côté de cette pauvre France qui rentrait à l'école comme une petite fille. Rarement la pédagogue se montrait satisfaite de son élève. Deux ou trois signes au plus d'une satisfaction protectrice laissèrent penser qu'elle ne désapprouvait pas les labeurs de cette innocente, et qu'avec du temps, et force férules, injonctions et admonitions, elle ne désespérait pas d'en faire quelque chose. Ce fut l'histoire des quinze années; après quoi, la France, en juillet 1830, fut' renvoyée à sa quenouille, légitimement atteinte et convaincue d'étourderie révolutionnaire, de frivolité, indocilité et incapacité philosophique.
Les Allemands, révélés par leurs poètes, ont été, dans ces derniers temps, l'objet d'une idolâtrie qui tend à les corrompre. Qu'est devenue l'humilité qu'ils avaient conservée jusqu'au dixhuitième siècle? Une susceptibilité ombrageuse et hargneuse tourmente incessamment ces nouveaux rois de l'opinion. Leur prétention, comme celle
(1) Parmi ces témoignages dont parle Quinet, il en est de particulièrement durs, comme celui de Rahel Lewin (Mme de Varnhagen) : « Elle n'a rien vu, rien entendu, rien compris... Elle ne sait pas voir... Mme de Staël radote dans son livre sur l'Allemagne. « Sotte ! » ai-je mis en marge ». — Cela ne ressemble guère à de la « complaisance débonnaii-e ».
de tous les héros de romans, soit qu'on les loue, soit qu'on les blâme, est de n'être jamais compris de leurs adorateurs; et personne ne nie qu'ils ne s'arrangent parfaitement pour cela. S'il se trouvait même à la fin, quelque part, un jugement sur eux vrai et impartial, je doute fort qu'ils s'en montrassent satisfaits; car ce jugement, supposé qu'il fût exact, serait une limite à l'idolâtrie; quand on a été Dieu un jour, on tient à son nuage.