DES PREJUGES ALLEMANDS
Il faut, au reste, que des différences bien profondes séparent la France et l'Allemagne, puisque, malgré les efforts de tant d'hommes remarquaîîles des deux parts, tant de préjugés les séparent encore. Quand les idées que ces deux peuples se forment l'un de l'autre ne sont pas absolument fausses, elles sont toujours en arrière de leur état présent au moins d'un demi-siècle. Un perpétuel anachronisme les sépare. Ils se poursuivent Tun l'autre, comme dans la course d'Atalante, sans s'atteindre jamais.
Par exemple, quel temps ne faudra-t-il pas pour que la France renonce à se représenter l'Allemagne comme un pays de contemplation et d'enthousiasme, un Eden livré aux poètes, et la nation entière comme la Belle au bois dormant (1) 1 Cette
(1) A l'appui de cette assertioQ de Quiaet, il faut rappeler les
image était vraie, il y a cinquante ans; elle a cessé de l'être. Mais cette première impression, qui est due au livre de Mme de Staël, ne s'effacera pas si tôt. Elle alimentera pendant de longues années encore le génie des romanciers, des voyageurs, et même des philosoplies.
De même, l'Allemagne (et j'entends par là la foule, non quelques hommes rares et supérieurs) ne comprend encore que la France du dix-huitième siècle. Jeune ou vieux, riche ou pauvre, un Français, quelle que soit son origine, sa province, sa condition, est nécessairement un voltairien fluet, agile, mobile, le nez au vent, qui jure de par Helvétius et Marmontel, qui porte à ses souliers la poussière de la Régence, et sur son front le sceau de la jeune année de 1770.
Vous tous qui franchissez le Rhin, préparezvous à jouer le rôle de votre trisaïeul; sinon, on vous l'imposera. Soyez gracieusement impie et religieusement encyclopédiste à la manière du baron d'Holbach, railleur, persifleur, comme vous le pourrez: c'est là votre caractère donné, et que l'on attend de vous. — « Je suis grave, dites-vous? Le siècle m'a changé. Je me suis fait, avec l'âge, profond, savant, croyant, pesant comme l'Allemand aujourd'hui se fait vif. » — « Non, non, vous est-il répondu. Votre persiflage ne nous en imposera pas; votre gravité et votre religion sont des grâces qui vous manquaient au siècle dernier. Vous jouez avec l'infini et la philosophie, comme
paroles que Michelet adressait en 1835 à ses élèves de l'Écola Normale : « Comme Parceval, l'Allemagne aussi aspire à l'isolement, ou du moins elle souiîre tout, hormis qu'on trouble son repos et qu'on la dérange dans ses méditations. »
votre aïeul avec Ninon de l'Enclos. » A présent, quittez ce personnage si vous pouvez.
En vertu de la même observation, une femme française est nécessairement une poupée parée, choyée, gâtée, sans cœur, sans tète, sans âme, du reste un abîme de frivolité, et le centre de tous les dérèglements. Une jeune fille allemande, élevée dans les vrais principes, nourrit en secret le mépris le plus superbe pour une grande dame française à qui le triple démon de la coquetterie, de la légèreté et des amusements de la Régence, ne laisse pas une heure de répit pour une passion profonde et naturelle. C'est ainsi que les moines se figuraient toujours les soldats l'épée à la main.
On peut affirmer que ces deux ou trois points, bien et sagement développés, composent tout le fond d'observation des trois quarts des écrivains qui se font, en Allemagne, les interprètes de la France.
Si, des circonstances générales des mœurs, on passe à cette matière bien autrement subtile des arts, de la poésie et des lettres en général, c'est là que la discordance est vraiment effroyable. L'esprit allemand et l'esprit français sont de nature si opposée que presque toujours l'un exclut l'autre. L'art de les assimiler est si rare qu'on peut dire qu'il n'existe pas. Chacun se défend avec acharnements des empiétements de l'autre, comme s'ils se détruisaient mutuellement. De là, quels combats avant de s'accepter! et, quand on veut les réunir, quelles colères et quels grincements de dents ! On est venu à bout de faire accepter de la France quelques parties de la science allemande. Mais Dieu sait les ménagements qu'on a dû observer,
2i0 « ALLEMAGNE AU-DESSUS DE TOUT »
les aversions qu'on a dû braver, les luttes qu'on a dû soutenir, et je peux dire la vertu qu'il a fallu y mettre. Si la France n'eût été malade du scepticisme, comptez que jamais, dans son état normal, on ne lui eût fait accepter à elle, fille de Descartes et de Voltaire, l'amer breuvage des sibylles du Nord; mais dans l'anéantissement qui suit le scepticisme, ce remède liéroïque était indispensable.
L^Allemagne, de son côté, a exploré chacune des époques littéraires de l'histoire; la littérature française est la seule qu'elle n'a jamais bien ni comprise ni admise; il y a comme une barre qui l'en sépare. Ses jugements, si profonds sur tout le reste, sont puérils sur ce sujet, l'irritation j étant trop souvent mêlée. Gœthe est peut-être le seul qui resta supérieur à ces antipathies, et, encore dans ses lettres à Zelter, on voit qu'il n'osait l'avouer.
On connaît dans le monde un critique doué d'une incroyable universalité d'esprit (1) : il a tout vu, tout jugé, tout analysé, tout compris; il s'est fait le contemporain des Romains et des Grecs. Que dis-je des Grecs? il l'est des Chaldéens, des Bactres, des Assyriens; et s'il y a quelque chose au delà, il y pénètre. Il écrit des ballades dans la langue du roi Porus, et Pétrarque signerait ses sonnets. Quoi de plus? il est équitable, fin, modéré, délié; il rend justice à Caldéron comme à Homère, à Shakspeare comme à Dante; il sait trouver le bien partout où il est : en outre, il l'aime sincèrement. Un seul point, dans l'histoire du genre humain, le fâche et le déconcerte : il ne saurait
(1) W. ScLlegeL (Note de 1857.)
s'en consoler ni le regarder en face. Que ne donnerait-il pas pour l'effacer d'un trait de plume 1 Cette tache unique, dans un si beau tableau, c'est (devinez-vous?) le siècle de Louis XIV. Malheureuse époque, qui corrompt tout ce qui précède et tout ce qui suit. Sans elle, la poésie, l'éloquence, étaient victorieuses. Ne faites pas mention devant lui de ce temps calamiteux pour les lettres; c'est le mal eniré dans le monde; c'est le fléau qu'il reproche au Seigneur, lequel s'en repent assez luimême.
Que si, à tout hasard, vous y faites allusion, je vous avertis que cet homme de génie, d'un jugement si sain, si élevé, si calme, va entrer en une colère dont vous n'aurez vu jusque-là aucun exemple; pas une opinion qui ne soit immodérée, pas un mot qui ne soit injurieux. « Molière, » ditesvous? — Molière est plat. Bossuet est bourgeois; Montesquieu déclame; Corneille rabâche. Quant à Racine, il y a longtemps que sa place est marquée chez l'épicier (1). En trois mots comme en cent, voilà V esthétique de la France. » Maintenant, est-ce haine, violence, besoin de réaction ou esprit de parti, ou tout simplement difficulté de s'entendre? ou bien encore tout cela à la fois? qui pourrait le dire?
Sur les questions politiques, même divergence, et plus grande encore, s'il est possible. Le déma-
(1) Quinet fait allusion à la brochure de Schlegel écrite en français et intitulée Comparaison entre la « Phèdre » de Racine et celle d'Euripide, Paris, in-8°, 1807. « Le critique qui met Racine chez l'épicier est William Schlegel : il a écrit dans ce sens une brochure sur la Phèdre. » {Lettres à sa mère, II, 25 septembre 1836, post-scriptum.)
gogue allemand resté pur, qui n'a point forfait h ses principes, doit haine et mort à la France. Du moins, cet Annibal l'a juré en classe sur l'autel d'Hamilcar. En conséquence, il prêche sa croisade contre ce pays d'enfer. La vérité est qu'il ne l'a jamais vu, qu'il ne le verra jamais, qu'il n'en connaît ni la langue, ni les moeurs, ni les plus simples usages. Mais il sait que cette langue est un aspic empoisonné, que ce pays est le réceptacle de tous les vices sans aucune vertu! Ce sont là ses principes. Le croyez-vous assez peu homme d'honneur pour en changer?
Malheureusement les temps sont durs, la pureté des doctrines s'altère; il n'est qu'un trop granit nombre de faux frères, qui, ayant passé le Rhin et visité ce peuple^ ont trouvé en lui quelques qualités approchantes de l'espèce humaine, et vont pervertissant ainsi les saines maximes. Le branle est donné, rien ne peut l'arrêter. Il ne reste qu'à se couvrir de cendre et à pleurer sur l'abomination entrée dans la Sion tudesque.
Ces utiles préjugés sont entretenus avec soin par la presse politique et littéraire. Les journaux allemands, auxquels ceux de France répondent rarement, s'exaltent dans leur solitude; ils s'élèvent peu à peu contre tout ce qui appartient à la France, hommes, choses, mœurs, à un ton d'injures, d'obscénité, . de rage cynique dont je n'aurais jamais cru capable le chaste idiome de Charlotte et de Marguerite. Les plus populaires poussent le plus loin ce monologue de fureur. Rappelez-vous Arlequin s'excitant, dans un héro'ique soliloque, à la bataille contre son ennemi absent. Ce qui m'étonne, après cela, c'est qu'un honnête Souabe,
bien et dûment endoctriné, ose encore traverser la frontière et s'aventurer parmi nous, nation de Barbes-Bleues et d'Ogres épicuriens, qui sentons la chair fraîche d'une lieue, le tout par esprit de frivolité.