FATALISME ET INDIFFÉRENCE
ILLUSIONS DE l'iNDUSTRIE
En vain oppose-t-on que les symptômes indiqués plus haut vont cesser, qu'ils ont cessé déjà, que demain ou après-demain tout va rentrer dans l'ordre. C'est là l'illusion de tous les pouvoirs qui périssent. Inutilement de nobles vieillards lultentils contre la pente du siècle. Le siècle leur échappe; une génération ennemie les remplace et les pousse au tombeau en les injuriant. Une fois entré dans le chemin du doute, aucun peuple ne retourne en arrière ; le génie de la dissolution est le plus inexorable de tous. Aux optimistes de l'ancien régime philosophique, on peut redire aujourd'hui le mot de notre histoire : « Sire, ce n'est point une émeute, c'est une révolution. »
La philosophie, du haut des cieux, ne tient, il est vrai, nul compte de ces changements. Car rien n'égale son mépris pour les observations puisées dans l'étude des mœurs et de la société; elle ne connaît, elle ne veut connaître que les livres; hors
de là, le monde finit pour elle. Cependant le sol se mine sous ses pas. Gauche et emi)arrassée lorsqu'elle veut sortir des bancs de l'école, quelle défense opposerait-elle aux coups de l'esprit populaire? Chaque jour, le grand Goliath de l'abstraction est atteint au front par la pierre des bergers.
Au reste, si l'idéalisme allemand périt, c'est par sa faute. Nous avons assez longtemps loué ses grandes qualités, pour ne point être embarrassés ici de nous expliquer sur ses défauts. Le premier reproche qu'il faut lui adresser est le manque complet de sympathie, de charité, ou plutôt d'humanité, par où cette orgueilleuse science est bien loin de la science superficielle du dix-huitième siècle.
L'indifférence entre le bien et le mal, entre le juste et l'injuste, entre la liberté et la tyrannie, est une marque de faiblesse autant qu'une marque de force. On peut bien soutenir pendant quelques années ces théorèmes forcés; mais tôt ou tard la conscience se réveille, et le bon sens du peuple fait justice, en un jour, des raisonnements du sopliiste. De cette indifférence, il est résulté que les questions le* plus profondes ont surgi tout à coup sans que cette philosophie pût en fournir la moindre solution (1). Quelle réponse donnerait-
(1) Cette question est mise en une pleine lumière par l'ouvrage qu'un écrivain remarquable à tant de titres, M. Barchou de Penhoën, vient de publier sur l'Histoire de la Philosophie allemande. La comparaison habilement ménagée que l'auteur établit entre les systèmes politiques et les systèmes métaphysiques éclaire également les uns et les autres. La métaphysique et la politique deviennent ainsi les personnifications visibles de l'Allemagne, de la France, et ces deux peuples s'expliquent mutuellement par leurs diversités mêmes. ((Note de 1836.)
elle aux énigmes sociales qui travaillent aujourd'hui le monde? Elle ignore même qu'elles aient été posées; elle a vécu sans entrailles au milieu des convulsions de l'histoire contemporaine.
Où est le zèle de prosélytisme qui agitait et menait les encyclopédistes? La philosophie allemande ne connaît rien de semblable. Elle n'a rien aimé; elle ne laissera point de regrets. Ensevelie dans ses formules, comme dans le cérémonial et dans l'étiquette des princes médiatisés, elle est étendue sur son lit de parade. Le pressentiment du lendemain lui a manqué jusqu'au bout. Tel possédait par elle l'absolue intelligence et formulait, dans un calme majestueux, toutes les époques de l'histoire assyrienne et chaldéenne, qui est mort de stupéfaction et d'horreur à la vue du Moniteur du 29 juillet 1830.
La science oii parut le plus clairement ce zèle d'abstraction indépendant de la réalité est la jurisprudence. Dans moins d'un demi-siècle, on sera étonné, lorsqu'un voyageur racontera ce qui suit : Sous le pôle boréal, se rencontrait, il y a trente ans, un pays oii vingt mille plumes à la fois ne se lassaient, ni jour ni nuit, de comi^ienter le Droit fécial, augurai, papyrien, byzantin, carlovingien, gothique, canon, féodal, coutumier. A côté de ces écrivains d'une science infaillible, j'ai vu des juges dépendants, des tribunaux princiers, des procédures privilégiées, des jugements secrets; de temps en temps un criminel passait traîné à l'échafaud; le lendemain on apprenait à la fois à table le crime et le châtiment de cet homme. Au reste, point de contrôle de l'opinion sur les jugements; témoins, juges, accusateurs, accusés, tout étant enveloppé
dans le même mystère. Ne croyez pas que de ces vingt mille plumes, une seule se laissât distraire par une si mince circonstance, et qu'une si étrange législation soulevât nulle part la moindre controverse. Il est vrai que pendant ce temps on avait retrouvé Gaius, commenté les Capitulaires, et ces commentaires étaient autant de chefs-d'œuvre. De plus, on savait à merveille l'art d'être juste tel qu'il avait été pratiqué à Salente, un siècle avant Homère.
Les poètes eux-mêmes, ces consolateurs des peuples, ont trop souvent partagé cette incurie. Les correspondances posthumes qui ont été publiées dans ces dernières années prouvent clairement que ce manque de charité et d'entrailles fut le caractère constant de Goethe. Son système de neutralité permanente dégénérait avec l'âge en manie. Je ne saclie pas qu'aucun homme, non pas même Alexandre, fds d'Ammon, soit descendu au tombeau avec une satisfaction plus intime et plus immuable de sa propre divinité. Dans les lettres de Bettine de Brentano, on voit une jeune fdle se consumer d'amour pour Wolfgang Gœthe, et Son Excellence le ministre d'État deWeimar exploiter ce long désespoir pour en tirer quelques observations pathologiques et une demi-douzaine de tercets. Faciamus experimentum in corpore vili. ce fut toujours sa devise. Amour, désespoir, patrie, terre et cieux, toiit cela eut justement pour lui la valeur d'un sonnet régulier.
Comme en Allemagne chaque chose se réduit promptement en système, on n'a pas manqué d'établir en forme de loi cette disposition épicurienne du grand poète. Pendant plusieurs années,
il fut défendu, de par la critique, à tous poètes, prosateurs, orateurs et artistes, de garder aucun attachement humain, quelque nom qu'il pût prendre, désir, regret, espérance, héroïsme. Le dévouement à un principe, à une cause, à une croyance, fut surtout interdit au premier clief, sans exception ni empêchement quelconque. Par là, le devoir de l'écrivain se trouva réduit à l'immohilité du fakir. Celui-là fut réputé divin qui, assistant de loin à tous les dangers et s'abstenant de tous, diplomate olympien au milieu de la mêlée du bien et du mal, s'enfermait dans sa nue pour polir un tercet. On aurait pu, avec Orgon, dire de cet idéal de la critique :
Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien;
De toutes amitiés il détache mon àrae;
Et je verrais mourir, frère, enfants, mère et femme,
Que je m'en soucierais autant que de cela.
Il faut convenir que ces maximes ne furent pas absolument celles des Eschyle, des Dante, des Camoëns, des Racine, des Molière, des Milton ni des Byron. Elles ne pouvaient naître que dans l'oisiveté des petites cours d'Allemagne et dans le fatalisme des écoles.
Un autre vice de ce fatalisme, c'est qu'à force de se confondre avec la Divinité, l'humanité s'infatue jusqu'à la folie. En voici un exemple qui est devenu populaire. Suivant la doctrine de l'absolu, réduite à son expression la plus simple, Dieu sommeillait dans un rêve, moitié végétal, moitié animal, depuis des milliards d'années; il ne donnait d'ailleurs pas le moindre signe de vie. Moïse et le Christ le tirèrent de cet engourdissement éternel.
Mais il y retomba bien vite, et cette fois plus profondément que jamais. Les choses durèrent ainsi jusqu'à l'an 1804, avec quelque mélange de rêves insignifiants.
Au commencement de cette même année, Dieu n'avait pas encore la moindre conscience de ce qu'il était ou pouvait être. Ce ne fut que vers le milieu de l'automne qu'il fit définitivement connaissance avec lui-même dans la personne et la conscience de M. le docteur Hegel. Cet épisode important dans la vie de Dieu se passa le 25 octobre, sur le chemin de Bayreuth, à trois heures et demie de laprès-dînée. Depuis ce moment l'Éternel se sentit vivre et ne garda plus le moindre doute sur sa propre existence. Un peu plus tard, il fut nommé professeur ordinaire et directeur de l'Académie de Berlin. Alors aussi sa carrière fut assurée.
Tant que l'enthousiasme de la philosophie a survécu, ce panthéisme a été au fond très religieux et très fécond. En dépit des railleurs, il agrandit l'iiorizon de chaque chose. Mais ce même enthousiasme disparu, tout a changé. L'unité de doctrine une fois brisée, il y a des jurisconsultes, des philologues, des métaphysiciens, des théologiens, qui, tous, s'abhorrant les uns les autres, marchent fort habilement dans des directions contraires. 11 y a des savants et plus de science. La haine se substitue à l'amour, et l'anarchie à la fraternité. Les sectes se soulèvent et deviennent ennemies déclarées l'une de l'autre, l'école de Munich de l'école de Berlin, les supernaturalistes des rationalistes, les rationalistes des piétistes, les piétistes des mystiques, les mystiques
des méthodistes, les méthodistes de tout le genre humain.
Souvent ces haines systématiques habitent ensemble dans le même village et sous le même toit. A la place de l'héroïsme intellectuel se glissent de petites passions bourgeoises. L'abstraction devient métier, et l'infini, marchandise. Sous leurs titres de cour, chambellans, conseillers, conseillers intimes, conseillers très intimes, qui pourrait aujourd'hui reconnaître les philosophes candides du temps de Mme de Staël? Plutôt vous reconnaîtriez le volontaire de la République dans Mgr le comte la Tulipe de Paul-Louis Courier.
La science a fait comme la liberté; originale et créatrice sous la bure, routinière et paresseuse sous la livrée. On ne connaît point ailleurs cette féodalité fondée en classe sur le droit divin du rudiment et sur les dîmes et corvées du dictionnaire. D'ailleurs, l'horreur de tout changement et le goût que chacun a pour ses aises maintiennent dans un grand nombre les préjugés les plus vulgaires. Si une assemblée politique était formée des membres des universités allemandes, on serait étonné des vues avares et personnelles qu'un tel corps laisserait paraître.
Dans l'isolement où vivent, en Allemagne, la plupart des savants, quand leur propre enthousiasme ne les occupe plus, des amours-propres insondables se développent sous cette bonhomie blonde et candide. Chez nous, en France, la vanité est un sentiment frivole et qui peut être distrait par intervalles. De l'autre côté du Rhin, l'absence de tout événement politique permet à chacun de se contempler, sans avoir jamais à tolérer la
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moindre comparaison avec le monde extérieur. Ainsi isolée, la vanité, si elle s'allume, devient une passion profonde, consciencieuse, religieuse, un culte de soi-même qui porte tous les caractères du fanatisme. Malheur à celui qui méconnaîtrait le dieu retiré sous la flgure dun conseiller intime de Cassel ou de Gotha!
Vous avez, sur le chemin d'Alep, trompé la foi d'un Arabe du désert. Sa vengeance est prête; il vous poursuit. Mais votre cheval va vite; le' désert est franchi, votre salut est assuré. Vous avez contredit un savant d'outre-Rhin sur les poids et mesures du troisième Pharaon; vous lui avez montré qu'il s'abuse de la valeur d'un siècle et que sa citation de Diodore est erronée; bien plus, la preuve a été publique, le déshonneur patent. N'espérez plus ni paix, ni trêve. Pour vous dérober à cette haine implacable, ni votre vaisseau ni votre cheval ne sont assez rapides. La mort même ne vous défendra pas. Si vous lui échappez vivant, comptez qu'il barbouillera d'encre votre squelette.
Il reste à la science allemande une phase à parcourir, et un progrès à accomplir. Ce progrès consistera à se dépouiller des formules et à quitter la scolastique. Il faut que cette Minerve paresseuse descende de l'Empyrée pour lutter avec le siècle, qu'elle éprouve sa force dans les questions où l'époque actuelle est plongée. Si au lieu d'une déesse elle n'est qu'une faible femme, comme Clorinde, ses premiers coups la trahiront.
La conséquence générale de tout ce qui précède, c'est qu'à mesure que l'Allemagne s'éloignera du pur idéalisme, elle perdra de plus en plus son ori-
g-inalité au milieu de l'Europe (1). Ce que nous aimions en elle, c'était son esprit cosmopolite et impartial qui possédait le secret de toutes les formes, l'aspiration élevée de son génie, et pardessus tout, l'ascendant moral de ses croyances. Comment peut-elle aujourd'hui compter nous intéresser longtemps par le scepticisme et par la fatuité irréligieuse? Que peut-elle apprendre làdessus à des gens qui possèdent Rabelais et Voltaire? Quoi qu'ils fassent, je défie ces lauréats du matérialisme d'égaler jamais leurs devanciers; l'orgie où se convient les muses tudesques sera trouvée bien frugale après le banquet de Pantagruel et de Candide.
Bientôt l'influence de l'Allemagne ne se distinguera plus du mouvement général du siècle (2). Dans ce chaos d'opinions, d'idées, de poésie, qui s'agite en chaque endroit de l'Europe, comment reconnaître l'élément que chaque peuple y fait entrer? Le spiritualisme du nord, le matérialisme du midi, l'égalité française, l'industrie anglaise, tendent à s'établir et à coexister partout à la fois : qui donnera à ce chaos en ferment la forme et la lumière?
Entraînés au changement avec une inexorable violence, les hommes n'ont aujourd'hui qu'une crainte, celle de se laisser devancer l'un par l'autre vers l'avenir. Imaginez de ce côté du Rhin le système le plus chimérique; demain, sur l'autre rive.
(1) Cette page admirable montre clairement le péril qui attend l'Allemagne, et comment, en s'éloignant de plus en plus de l'ancien idéalisme, elle est destinée à perdi'e ce qui faisait sa gloire.
(2) C'est ce que nous voyons aujourd'hui. (Note de 1857)
il sera de beaucoup surpassé à cause de la peur que l'on aura d'être laissé en arrière. Le genre humain marche aujourd'hui à la façon d'une troupe de Bohémiens. Ciiacun pousse l'autre, afin d'arriver le premier au gîte. De discipline et d'autorité, il n'en est point.
Le monde est, à cette heure, possédé tout entier d'un ardent désir de conquérir par l'industrie la matière et la nature. Maintenant, le spiritualisme pur ayant succombé dans sa patrie en Allemagne, l'entraînement sera complet. Le dernier empêchement est levé. L'équilibre est rompu. Toutes les convoitises vont pencher d'un même côté. Philosophie, poésie, liberté, tout se tait dans l'attente de la soumission de la nature et de l'exploitation du globe. Dans un avenir lointain, quand cette victoire de l'homme sur les forces de la matière sera plus avancée, on sera étonné de lui trouver tant de bornes. L'iiomme, ce conquérant divin, ne pourra subjuguer tant de choses qu'à la lin un grain de sable, une fièvre quarte, une migraine ne reste le maître du triomphateur. Comme Alexandre, au milieu de sa Babylone sensuelle, il sera saisi d'un dégoût infini, et il ne trouvera pas moins de vide de ce côté qu'il n'en avait trouvé dans les espérances passées. L'éternelle douleur, que l'on dit aujourd'hui endormie, se réveillera sur sa couche éternelle ; car cette matière divinisée toute seule, dont on fait tant de bruit, est une religion de serfs affamés et nouvellement déchaînés, non d'hommes libres et raisonnables
L'humanité privée de Dieu s'adore aujourd'hui de la meilleure foi du monde. Combien cette infatuation durera-t-elle? Qui le sait? qui se soucie de
le savoir? et qui voudrait le dire ? Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce Dieu nouveau se réveillera un jour, après la fête, sur son autel pauvre, nu, pleurant, gémissant, et Gros Jean comme devant.
Entre la France et l'Allemagne, la seule question qui, après toutes les autres, restera longtemps pendante, est celle des bords du Rhin. Il est naturel que, des deux côtés, on y mette la même obstination; de quelque manière que l'avenir la résolve, les poètes au moins conservent sur elle un droit qu'ils peuvent toujours revendiquer; c'est ce que l'on a tenté de faire dans les stances suivantes, par lesquelles nous terminerons cet aperçu, d'où nous avons cherché à éloigner tout souvenir irritant ou amer.
• LESBORDSDURHIN
Il est une vallée où les biches vont boire Au pied des châteaux forts, où dans son cor d'ivoire L'Écho fait retentir les jours qui ne sont plus; Les Sylphes diligents, dont notre âge se raille. Les nains ensorcelés sous leur cotte de maille, S'y suspendent encore aux balcons vermoulus.
Il est une vallée où la rose mystique Croît encor sans culture, où sur la basilique Parmi les verts tilleuls s'abaisse l'arc-en-ciel. Tous les morts rejetés du souvenir des hommes. Tous les espoirs chassés du désert où nous sommes, S'abritent, les pieds nus, sous le gothique autel.
Il est un fleuve saint où navigue le cygne, Où l'amandier en fleur se marie à la vigne, Où rOndine en son île attire le pêcheur. L'ambre croît sur la rive; et dans les cathédrales Les anges ont ployé leurs ailes colossales, Ainsi que la cigogne au toit du laboureur.
Quand l'année achevée a fané sa couronne, Et que le cœur se plaint aux brises de l'automne, Dans la cuve du Hhin fermente un vin doré. Nains! barbouillez de lie en vos coupes de pierre Vos tudesques blasons! dans sa niche de lierre. Chancelle des vieux temps le fantôme enivré.
Les femmes sont les sœurs des fleurs de la vallée. De l'éternel amour la colombe envolée Boit au bord de leur bouche et s'endort sur leur cœur. Leur front pâle est baissé; blonde est leur chevelure; Et comme un vieux guerrier que berce leur murmure. Le fleuve à leurs fuseaux suspend son flot rêveur.
Comme le bruit du vent dans les feuilles d'automne, Leur parler étranger dont l'oreille s'étonne. Par degrés vous émeut d'un son plaintif et lent. Au fond de tous leurs mots qu'un soupir entrecoupe. Comme une perle au fond d'une sonore coupe, Amour, amour, amour, retentit en tremblant.
Mais ce fleuve profond où navigue le cygne, Cette vallée en fleurs que parfume la vigne. Ces bois, cette prairie et ces bords sont à nous. Ils sont à nous, amis, parle sang de nos pères, Par la borne d'airain arrachée aux frontières, Par le mot du serment de vingt rois à genoux.
Oui, ces monts sont à nous, notre ombre les domine; Oui, ces fleurs sont à nous, nous en gardons l'épine; Oui, ces champs sont à nous, nos morts y sont couchés. Peuple, rappelle-toi, debout sur ce rivage. Ainsi qu'un vendangeur qui revient de l'ouvrage, Quand tu lavais ton front parmi ces joncs penchés.
Dans la voix de l'Écho ta voix résonne encore; Les gnomes féodaux du drapeau tricolore Vont aiguiser la lance au bord des vieilles tours. Pour toi plus d'une coupe, en ton nom promenée, Quand les verrous sont clos, de houblon couronnée, Se vide et se remplit des regrets des vieux jours.
Assis sur la montagne où s'amasse l'orage.
Ainsi qu'un bon pasteur qui garde un héritage,
Je suis des yeux ces flots moins vagabonds que moi (1).
Je respire en passant les roses qui fleurissent,
Je compte sur le cep les raisins qui mûrissent,
El les petits chevreaux qui grandissent pour toi.
Cependant, à mes pieds, sous l'ombrage qui tremble. Chevreaux, vignes, moissons et fleurs croissent ensemble, Vieux murs, fleuves, forêts, tours, gothiques vitraux. Barques de pèlerins, chants de cloches bénies, Pour les enchaîner tous aux mêmes harmonies, 11 ne faut que le chant des frêles chalumeaux.
Mais, si tu l'oubliais, le fleuve de ta gloire, Peuple au long avenir, à la courte mémoire, Au lieu des chalumeaux, une trompe d'airain, La nuit, le jour, semblable à celle de l'archange. Jusqu'à ta sourde oreille où tout s'efl"ace et change, Immense, porterait l'immense écho du Rhin.
(1) Il y a dans ces vers un ressouvenir de l'Isolement de Lamartine.