‹ "Allemagne au-dessus de tour."Chapitre 25 sur 36 · FRANGE ET ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

FRANGE ET ALLEMAGNE

La brochure intitulée France et Allemagne a paru en janvier 1867, après les événements décisifs de l'année 1866 et la bataille de Sadowa (1).

Elle avait été publiée auparavant en entier par le journal le Temps dans les numéros du 5 (Point de vue de r Allemagne), du 7 {Point de vue de In France) et du 9 janvier (Point de vue de l'Europe). Dans le numéro du 7 janvier, Nefftzer faisait précéder la seconde partie de la brochure de cet avis au lecteur : « Nous publions aujourd'hui la deuxième partie de l'étude de M. Edgar Quinet. Il ne nous appartient presque pas de la louer, tant les vues de l'auteur s'y rapprochent des nôtres. Mais nous la recommandons à l'attention des journaux, qui prétendent que la Prusse nous couvre, en absorbant l'Allemagne. C'est à eux surtout qu'elle s'adresse. M. Quinet pense comme nous, que la nécessité de la situation est double; qu'il faut remanier et réformer nos institutions militaires, mais que cela ne suffit pas, et quil faut aussi rendre à la France la force, la lumière et tout le prestige de la liberté. C'est à cette double condition qu'elle gardera sa situation et son influence en Europe et dans le monde. Nous l'avons dit plus d'une fois, et nous tenons à grand

(1) Bibliographie de la France, 2 février 1867. In-8» de 31 pages. Paris, Librairie internationale, A. Lacroix, Verbœcklioven et C'«, éditeurs. — A Bruxelles, à Leipzig et à Livourne, 1867.

honneur de rencontrer cette même conviction dans les pages éloquentes de M. Quinet. »

Ce fut en Suisse, à Veytaux près de Chillon, où Quinet s'était fixé depuis 1858, devant le noble horizon des Alpes et la ligne bleue du Jura, derrière laquelle il y avait la France, que le proscrit écrivit, dans les derniers mois de 1866^ le cœur plein d'angoisse, ces pages qui révélaient un si sombre avenir. La France s'étourdissait; elle préparait joyeusement l'exposition de 4867; seuls, quelques esprits avertis prévoyaient le terrible réveil. N'allait-on pas jusqu'à s'imaginer, écrivait Nefftzer, que la Prusse « nous couvrait en absorbant l'Allemagne! »

Devant cette effrayante inconscience, Quinet reprit la plume. Il se ressouvint de la brochure prophétique qu'il avait écrite il y avait trente-cinq ans, VAllemagne et la Révolution. Il écrivait le 9 juillet 1866, de Veytaux, à Jules Ferry : « Je fus le premier à signaler, en 1831, l'ambition et l'avenir de la Prusse, tel qu'il se réalise aujourd'hui. Veuillez lire le chapitre Si/stème politique de l'Allemagne... Il y a, je crois, dans ces jugements une base bien solide pour apprécier les événements actuels ; car on dirait que ces pages ont été écrites aujourd'hui, tant elles sont conformes à tout ce qui est arrivé, et à tout ce qui se passe sous nos yeux. Je montrais, il y a trente-cinq ans, l'unité en formation du despotisme germanique sous le nom de la Prusse. Je signalais le danger imminent du despotisme prussien, au point de vue de la France. J'établissais combien un gouvernement français serait coupable de laisser se former sans obstacle ou même de servir cette puissance rivale teutonique, de laquelle je disais en 1831 ; // ne lui manque qu'un homme, qui regarde et connaisse son étoile en plein jour (1). »

Ces prédictions, il les rappelle à Buloz dans une lettre

(1) Lettres d'exil, tome III, 9 juillet 1866.

du même jour, à Duvergier de Hauranne dans une lettre du 14 juillet. 11 écrit à ce dernier : « La Prusse, à l'heure qu'il est, a seule la puissance. Elle a été déchaînée par les Tuileries. Elle suivra sa voie! Elle ne s'arrêtera pas qu'elle n'ait dans sa main toute la race germanique, pour dominer ou ravaler la France! » Et à Léon Renault, le 21 juillet : « J'avais prévu et signalé le danger par l'avènement de la Prusse. Mais un égarement semblable... de la part d'un gouvernement français, non, je ne l'avais pas prévu, et je m'en excuse. Je n'avais pas pensé qu'il fût possible d'atteindre si vite à un si parfait aveuglement d'esprit. Qu'ils triomphent donci Ils ont mis sur la France un joug qui ne sera pas léger, celui d'une race rivale, composée de quarante millions d'hommes! » (1)

Toutes les lettres de Quinet de cette époque révèlent sa profonde douleur, la certitude de l'avenir qui menace la France. C'est alors qu'il a l'idée de sa brochure : le Tem,ps consentira peut-être à la publier. Quinet en parle à Jules Ferry. Mais celui-ci tarde à répondre, et Quinet ajourne son travail. En novembre 1866, à la demande de Nefftzer, directeur du journal, il reprend la plume (2) : « Je sais, lui écrit-il, toutes les précautions qu'il faut prendre et j'espère n'y pas manquer. Peut-être, malgré tous ces ajournements involontaires, la question a-t-elle conservé un assez grand intérêt, surtout à l'approche de la discussion du Corps législatif. » Au début de janvier 1867, France et Allemagne est terminé : le Temps peut lancer la brochure. Sauf quelques suppressions jugées indispensables par Ferry et Nefftzer, elle paraît telle que Quinet l'a écrite (3). Un mot, souvent répété, avait inquiété la censure : ce mot, c'était la Conscience! On l'avait supprimé.

(1) Lettres d'exil, 21 juillet 1866.

(2) Ibid., 10 novembre 1866.

(3) Ibid., p. 176, janvier 1867, à M. Nefftzer, (Cf. la lettre de Quinet à M. d'Haussonville du 19 février 1867.)

Pourquoi France et Allemaf/ne ne paraissait-il pas dans la Revue des Deux Mondes? l\ eût ëté la digne conclusion de tant darticles prophétiques. Buloz se plaignit amèrement à Quinet de son infidélité. Il lui écrit de Paris :

« Paris, 17 janvier 1867.

f Mo.\ CHER Quinet,

» Je vous ai écrit plusieurs fois pour vous prier de m'envoyer quelque chose pour la Bévue, et vous n'avez répondu que par un envoi de prose suisse de M. Pictet de Sergy ou de je ne sais plus quel pasteur, qu'on ne pouvait pas même imprimer à Genève. Ce n'était pas très aimable, d'autant plus que vous ne disiez mot de votre prose à vous, qui était la seule que je réclamais. Mais ce n'était là que le moindre des désagréments qui m'était réservé, puisque vous portez ailleurs votre concours, lorsque vous faites un de ces rares articles qui convenaient mieux à la Bévue qu'à aucun autre lieu, puisqu'ils étaient en quelque sorte la suite de ce que vous avez écrit ici en 1832, et que dans la Bévue le tout aurait pu paraître à la fois sans division. Vous ne m'objecterez pas que la Bévue n'a pas une assez grand publicité, puisque son tirage est de 8000 au moins plus élevé que celui du journal où vous avez porté vos articles. Vous ne pouvez pas non plus me reprocher d'avoir manqué à l'amitié de nos vieilles relations, puisque vous avez désiré que Taillandier (1) fît l'article sur votre dernier livre, et que vous avez eu le meilleur article qui ait paru sur votre livre incontestablement.

« Je ne sais à quoi attribuer votre infidélité, surtout lorsque je m'aperçois que vous n'avez rien fait pour la

(1) Saint-René Taillandier. Il avait fait dans la Revue (15 mai 1866) un article sur la Révolution d'Edgar Quinet,

Revue depuis le 1" octobre 4861 (1), où a paru le dernier article d'une longue série, qui n'était pas sans danger pour la Bévue du côté du gouvernement, et qui lui a valu en effet, de ce côté-là, plus d'une menace. Je sais d'autant moins à quoi attribuer ce qui nous est arrivé avec vous, que votre travail était en outre parfaitement d'accord avec ce que Forcade avait dit dans la chronique sur l'Allemagne. C'est vous seul qui avez le secret de votre détermination que rien n'avait provoquée de notre part, et si vous ne me dédommagez pas très prochainement de votre infidélité, dont on m'a demandé ici l'explication sans que j'aie pu la donner, je me regarderai comme fort maltraité par vous, car rien n'était plus inattendu par moi, je vous assure. « Tout à vous,

« F. BcLoz (2). .

Quinet répliqua qu'il fallait que l'article parût de suite : Buloz l'eût fait attendre. Quinet se souvenait de ses hésitations diplomatiques, quand il s'était agi de publier 1815 et 1840; il était décidé, cette fois, k passer outre. Buloz en fut très mortifié; il ne se tint pas pour battu et répondit par une nouvelle lettre plus amicale, qui se termine ainsi : « Allons, cher ami, il faut être franc et net; voilà cinq ou six ans que vous n'avez rien mis dans la Revue; votre silence doit-il se prolonger longtemps, indéfiniment? A l'occasion d'une mort récente, qui m'a été douloureuse, vous m'écrivez : « Serrons nos rangs! » Est-ce bien les serrer que de porter ailleurs le peu qui pourrait venir ici, puisque vous faites si rarement des articles détachés I (3) »

(i) Il s'agit de l'article intitulé l'Abdication, qui est le dernier de la série sur la Campagne de 1815. Buloz oublie qu'Edgar Quinet a publié dans la Revue dn 15 octobre 1863 la République el la Convention.

(2) Bibl. nationale, Noiiv. acq. fr., 20782. Inédit,

(3) Bibl. nationale, ibid., 20782.

324 « ALLExMAGNE AU-DESSUS DE TOUT »

Et Michelet? Cette foiS; il fut satisfait. Plus de re'serves, comme en décembre 1831. Bien au fond de son âme, il restait germanophile impénitent : mais, devant le sens prophétique de son ami, il s'inclina. K lui écrivit : « Vous êtes le prophète. C'est à tous d'écouter. Ne croyez point que vous soyez la sibylle incomprise, la Cassandre d'Eschyle; tout est senti, compris. On parlait bas, vous avez parlé haut... Vivez mille ans, prophète! Je vis avec vous et de vous (1)! » Mais de toutes les lettres que reçut à cette occasion Quinet, la plus intéressante, la plus belle assurément^ celle qui entre à fond dans la pensée de Ihistorien et du philosophe, fut écrite par un homme qui devait jouer un grand rôle sous la troisième République, Jules Ferry. » Il est évident, écrivait-il, que, comme vous le prophétisiez en 1831, l'unité allemande est faite; il est évident qu'elle est faite dans les conditions les plus menaçantes pour la France... Avec ce fatalisme philosophique, frère cadet du fatalisme musulman, l'Allemagne va devenir le plus puissant agent du césarisme en Europe. Son antique ambition et son récent réveil, ses légendes et sa métaphysique, son aptitude méditative et sa force d'expansion, de propagation, de germanisation universelle, tout ce qui en fait un peuple très réfléchi et un peuple très jeune, un peuple très rêveur et très actif, aussi plein de ses origines qu'épris des immenses horizons de son avenir, tout cela concourt à marquer le moment précis de l'entrée du germanisme sur la grande scène du dix-neuvième siècle, tout l'appelle à jouer dans la seconde moitié du siècle le rôle de l'Empire français dans la première, avec moins de folie sans doute, mais plus de solidité. »

France et Allemagne a été publié de nouveau, sans modifications, dans le tome XXIV des Œuvres complètes, intitulé le Livre de l'Exilé. — Œuvres politiques pendant

(1) Mme Edg. Quinet, Edgar Quinet depuis l'exil, p. 304.

lexil. Comme dans la publication faite par le Temps en janvier 1867, comme dans la brochure originale, France et Allemayne se divise en trois parties : Point de vue de P Allemagne. — Point de vue de la France. — Point de vue de l'Europe.

Nous donnons intégralement le texte de cette œuvre capitale.

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