FRANCE ET ALLEMAGNE
POINT DE VUE DE l'aLLEMAGNE (1)
Il faut renoncer pour toujours à écrire sur les affaires publiques, ou dire aujourd'hui sa pensée sur les événements d'Allemagne, car ils dominent <le haut tout ce qui s'est fait de nos temps, et jamais rien ne se passera de plus grave pour nous.
Je voudrais chercher ici impartialement les conséquences enveloppées de ces événements, au point de vue de l'Allemagne et de la France.
Il n'est pas trop tard pour parler encore de ce qui est non pas une crise, mais un état nouveau du monde (2). Je resterai en dehors de toute passion
(1) Le Temps, 5 janvier 1867.
(à) « Ub état nouveau du monde », c'est ainsi qu'Edgar Quinet caractérise le premier, et le seul de son temps, l'immense portée de ces événements politiques, dout nous voyons clairement aujourd'hui les conséqueuces.
et de tout esprit de parti. Mais, dans des circonstances peut-être décisives, je regarde comme un devoir de ne pas demeurer étranger à des affaires que je n'ai cessé de suivre de près depuis 1831; et je dois avant tout montrer comment j'y suis forcément ramené par le jugement anticipé que j'en portai, il y a trente-cinq ans, dans les termes suivants (1) :
« C'est en Prusse que l'ancienne impartialité et le cosmopolitisme politique ont fait place à une nationalité irritable et colère. C'est là que le parti populaire a fait d'abord sa paix avec le pouvoir. En effet, ce gouvernement donne aujourd'hui à l'Allemagne ce dont elle est le plus avide : l'action, la vie réelle, l'initiative sociale. Il satisfait son engouement subit pour la puissance et la force matérielle.
« Le despotisme prussien est intelligent, remuant, entreprenant; il ne lui manque qu'un homme qui regarde et connaisse son étoile en plein jour; il vit de science autant qu'un autre d'ignorance. Entre le peuple et lui, il y a une intelligence secrète pour ajourner la liberté et accroître en commun la fortune de Frédéric. Outre cela, un avantage incontestable, et qui rachète mille défauts, le despotisme prussien a le privilège de tenir dans sa main l'humiliation de la France et de lui rendre le long affront du traité de
(1) De l'Allemagne et de la Récolulion (Bévue des Deux Mondes, l*" janvier 1832); II, Système politique de l'Allemagne : « C'est là que l'ancienoe imparLialitè... » Edgar Quinel ue cite pas d'après le texte de la Revue, mais d'après celui d'Allemagne et Italie, avec des coupures.
Westplmlie; car il sait que c'est lui qui a brisé à Waterloo l'aile de la fortune de la France.
« L'unité, voilà la pensée profonde, continue, nécessaire qui travaille ce pays et le pénètre en tous sens. Religion, droit, commerce, liberté, despotisme, tout ce qui vit de l'autre côté du Rhin pousse à ce dénoûment.
« Quelle est la pensée vivante qui est à cette heure sous chaque toit? Cette pensée est l'unité du territoire de la patrie allemande; ce cri est l'abolition des frontières artificielles, le renversement des limites arbitraires, derrière lesquelles ils sont parqués eux et leurs produits, sans lien, sans industrie possible.
« Déjà l'une des assemblées politiques a volé un contrat dont la conséquence immédiate est de conférer à la Prusse le protectorat matériel de tout le reste des nations germaniques.
« Cette unité n'est point un accord de passions que le temps détruit chaque jour; c'est le développement nécessaire de la civilisation du Nord(l).
« Et nous, qui sommes si bien faits pour savoir quelle puissance appartient aux idées, nous nous endormions en pensant que jamais eJles n'auraient l'ambition de passer des consciences dans les volontés, des volontés dans les actions, et de convoiter la puissance sociale et la force politique.
« Voilà cependant que ces idées, qui devaient rester incorporelles, se soulèvent en face de nous comme le génie môme d'une race d'hommes ; et
(1) Il s'agit donc bien, non d'un conflit entre deux nations, mais d'un cliaogement de civilisation, ou, comme disent nos ennemis, de « cultuie » dans le monde. Ce but, ils l'ont proclamé à la faveur des derniers événements.
cette race elle-même se ranp:e sous la dictature d'un peuple, non pas plus éclairé qu'elle, mais plus avide, plus ardent, plus exigeant, plus dressé aux affaires. Elle le charge de son ambition, de ses rancunes, de ses rapines, de ses ruses, de sa diplomatie, de ses violences, de sa gloire, de sa force au dehors. C'est donc de la Prusse que le Nord est occupé à cette heure à faire son instrument.
« Oui, et si on le laissait faire, il la pousserait lentement et par derrière au meurtre du vieux royaume de France.
« Le monde germanique n'attend plus qu'une occasion. Or, encore une fois, quelle est la nation placée par l'Allemagne pour épier et chercher cette occasion? C'est celle qui porte à sa ceinture les clefs de notre territoire, et qui garde dans sa geôle la fortune de la France. »
Voilà ce que j'écrivais en octobre 1831 (1). Ces paroles se sont si bien réalisées, que l'on pourrait croire qu'elles ont été écrites hier. Comment a-t-il été possible de marquer ainsi trente-cinq ans à l'avance ce qui s'accomplit de nos jours et sous nos yeux? L^empire allemand qui se dresse devant nous était-il visible en 183i? S'annonçait-il dans les cours, dans les chancelleries ou dans la presse? Non, assurément. Mais si les documents politiques se taisaient, il y avait des signes dans le fond des choses. C'était comme une rumeur à voix basse qui partait on ne sait d'où. Elle n'avait ni forme ni consistance. C'étaient des conversations rares, des
(1) Exact. C'est à Grûnstadt qu'a été écrite cette partie de l'article.
paroles interrompues, des enthousiasmes subits qui jaillissaient et disparaissaient comme Téclair.
On pouvait les résumer dans ce mot : la grandeur de l'Allemagne.
Tels furent les documents qui s'offrirent à moi (car je n'en eus pas d'autres) pour calculer l'avènement de la race allemande; documents qui, sans doute, eussent semblé méprisables aux diplomates de ce temps-là, et qui se sont trouvés plus féconds en vérités que tous les rapports des chancelleries.
Il m'est nécessaire de rappeler ce souvenir et de constater combien l'événement a répondu exactement à l'idée que je m'en formai d'avance. Car c'est là mon point de départ et ma raison pour juger des choses actuelles Lorsque, dans les sciences naturelles, un naturaliste voit sa théorie confirmée plus tard par un fait, tout le monde trouve à propos qu'il le déclare. C'est ainsi que l'expérience vient au secours des idées.
Pourquoi n'en serait-il pas de même dans la politique? Pourquoi un homme ne pourrait-il pas dire : « L'expérience et les événements ont confirmé les vues, les idées que j'ai exprimées il y a plus d'un tiers de siècle? » Cela est d'autant plus nécessaire, que c'est la seule réponse à ceux qui accusent la philosophie politique d'être de trop dans le monde. Quand elle a vu juste et de loin, pourquoi ne pas le dire? Ce serait se trahir soimême. Assez de gens sont intéressés à laisser croire qu'il n'y a de bon conseiller que le hasard.
En vertu des mêmes idées que tout a confirmé, je suis tenté de regarder au delà du présent ; et je demande d'abord ce que deviendra cette puissance
nouvelle, qui, surgie d'hier, occupe déjà tous les esprits.
Avant tout, tenons pour certain que cette formation de l'unité germanique ne peut plus être empêchée par qui que ce soit au monde. La voilà lancée avec la force de projection d'un boulet de canon. Elle ne se laissera arrêter ni par des articles. de journaux ni par des notes diplomatiques.
Son seul embarras était de trouver l'occasion de naître. Cette occasion lui a été donnée. 11 ne s'agit plus désormais pour elle que de grandir encore. Cette difficulté n'est rien en comparaison de la première.
Vous demandez pourquoi cette unité formidable, préparée, annoncée de si loin, a été si lente à se produire. Qui empêchait la Prusse d'aller plus tôt au-devant de la fortune? Je réponds : Ce qui a retenu longtemps le gouvernement prussien, ce qui lui ôtait l'envie de brusquer la fortune, c'était la crainte de rencontrer quelque part la liberté et la Révolution (1). L'affaiblissement des consciences semblait n'être un souci que pour le philosophe. Dans la réalité, ce vide moral, agrandi de jour en jour, était fait pour donner carrière aux grandes ambitions.
Le gouvernement prussien a eu le mérite et la sagacité de comprendre que cette déroute des esprits en Europe avait entraîné une diminution de l'intelligence; que c'était là un moment précieux; qu'il s'agissait d'en profiter; que les esprits étaient au premier occupant; qu'un jour de succès
(1) Cette vue si profonde nous frappe d'autant plus aujourd'hui que ce gouverneraent a enfin rencontré pour lui barrer la route « la liberté et la Révolution ».
déciderait do tout; que les plus hostiles deviendraient les plus complaisants, dès qu'ils auraient senti le fer.
Il a marché, il a vaincu. Les âmes se sont aussitôt courbées. L'unité de TAllemagne, qui n'avait pu se former dans la justice et dans le droit, est née d'une guerre abhorrée, puis applaudie dès qu'elle a réussi.
Vous vous étonnez que la démocratie allemande se réconcilie si vite avec qui la foule aux pieds. Mais est-ce là un trait particulier à l'Allemagne? C'est bien plutôt un des caractères généraux de notre temps. Les peuples, après tant de défaites, ont gardé un sentiment profond de leur faiblesse. Surpris d'une si miraculeuse impuissance, ils acceptent de tomber en tutelle. Peutêtre au fond de cette abdication gardent-ils l'espoir de se servir de leurs maîtres. Le cheval prie l'homme de se mettre sur son dos, espérant atteindre ainsi je ne sais quelle proie au bout de la carrière. Il compte alors se débarrasser du frein et du cavalier. Ce marché-là date du commencement du monde. Je ne sais ce qu'en pense aujourd'hui, à travers ses hennissements, la béte de somme.
Quoi qu'il en soit, l'empire allemand est fait. Quel sera l'avenir de cet empire si longtemps ajourné, enfin acclamé dès qu'il s'est imposé? Je croirais volontiers qu'en beaucoup de choses, il ira contre le but de ses auteurs.
Ils ont cru servir les intérêts d'une aristocratie féodale. Ne soyez point surpris s'il arrive le contraire. Aucune nationalité ne s'est développée sans que l'industrie n'ait grandi avec elle ; et l'indus-
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trie, en croissant, a pour premier effet de limiter ou d'abaisser l'aristocratie.
L'Allemagne n'échappera pas à cette règle qui est jusqu'ici sans exception. Les parties éparses ■du grand tout teutonique se rapprochent et se fondent; la richesse générale augmentera; la puissance héréditaire des grandes familles en sera diminuée. Le parti féodal se sera blessé par ses armes.
Quel peut être, d'ailleurs, le caractère d'un despotisme prussien imposé à la race allemande? Je serais bien étonné s'il parvenait à extirper de cette race les besoins de l'esprit, et s'il réussissait à l'empêcher de penser.
Il est vrai que l'Allemagne se donne, dès les premiers pas, un grand démenti. Kant lui avait appris à chercher la liberté et la prospérité dans une fédération d'États sur laquelle il revenait sans cesse. Cette vue du penseur allemand est renversée par ce qui vient d^arriver en Allemagne; de même que les plans de liberté formés par les sages de la Révolution française ont échoué en France : des deux côtés, même démenti donné aux espérances et aux prévisions des meilleurs.
Est-ce donc que l'avenir doit infailliblement renier ceux dont le passé s'honore le plus? Non, sans doute. Mais le monde, qui n'a pu atteindre le but par la. voie droite, y revient par des détours frauduleux, dont la raison se scandalise. Kant et Mirabeau ne tenaient pas assez compte de ce qui reste chez nous du vieil homme servile.
L'Allemagne n'a pu atteindre à la patrie allemande en passant par la justice et par la liberté. Elle y arrive par le chemin de l'injustice et de l'ar-
bitraire. Par là, elle montre à son tour, quoi que nous en disions, combien notre Europe est encore; barbare.
Au reste, les Allemands sacrifient en ce moment la liberté, non pas seulement au bien-être, au lucre, mais à l'idée de la grandeur nationale; cela seul pourrait leur donner avec le temps une supériorité décidée sur ceux qui feraient le contraire.
Convaincus, d'ailleurs, qu'ils ont conquis le gouvernement des esprits en Europe, ils tiennent pour certain depuis longtemps que tout émane d'eux, science, poésie, art, philosophie; que le monde est devenu leur disciple. A cette souveraineté intellectuelle qu'ils s'imaginent posséder, que manquait-il encore? La force. Ils viennent de s'en emparer. A leurs yeux, ce n'est pas seulement un empire de plus dans le monde; c'est la substitution de l'ère germanique à l'ère des peujïles latins et catholiques, relégués désormais sur un plan inférieur.
Cet empire, en effet, est protestant. C'est assez dire qu'il ne peut recommencer le passé sous la forme de l'arbitraire des États catholiques. Par exemple, il ne peut graviter autour de la papauté ni la refaire de ses mains. Combien de libertés ne sera-t-il pas obligé de laisser vivre : liberté de conscience, liberté de penser, c'est-à-dire toutes celles dont s'honore le plus l'homme moderne. Le droit divin ne sera qu'une prétention chez les protestants. Il ne peut y être un principe. Voilà les raisons dont se bercent les libéraux, les démocrates allemands. Cela explique pourquoi ils acceptent si aisément leurs défaites.
Combien de fois l'avènement de cet empire
n'avait-il pas été appelé depuis 1813, par les écrivains et les penseurs nationaux, comme une éternelle représaille contre l'empire de Napoléon! C'est depuis ce temps que les vues humaines, équitables de Kant ont été abandonnées pour l'hégémonie de la Prusse, on plutôt pour l'ambition de la force. Il est presque exact de dire que tous les poètes allemands ont évoqué le pouvoir colossal de l'unité germanique, et qu'ils ont tout sacrifié de loin à cette idole. Obscur sur le reste, Hegel était clair lorsqu'il parlait de cet État prussien, le modèle et le résumé de la civilisation moderne. Cette philosophie de glace s'échaufTe lorsqu'elle touche à ce sujet. Que conclurons-nous de là? Que le pouvoir nouveau n'aura point à faire la guerre à la pensée humaine, sous le nom d'idéologie; et, puisque les générations contemporaines font si bon marché d'elles-mêmes, il peut arriver qu'elles seules soient sacrifiées, et que l'avenir de la civilisation réduite à l'idée de force ne soit pas annulé par leur chute. Il leur plaît de n'être rien pour sauver l'orgueil du grand tout. Ne disputons pas sur ce point avec elles. Ce vœu-là semble bien près de s'accomplir. Ajoutons que le machiavélisme allemand ne semble pas fait pour durer. Ces deux mots, si bien unis aujourd'hui, se contredisent; il y a entre eux l'épaisseur des Alpes.
La grande question est de savoir si le mouvement d'idées produit par la race allemande, et qui se résume dans ce mot : grandeur spirituelle, sera extirpé par le despotisme politique; si cette nation sera poussée par la violence à des plagiats stériles, si elle oubliera et reniera en un jour ce qui a fait jusqu'ici sa gloire; ou si la vie morale déposée
dans ses poèmes et ses pliilosophies ne passera pas en partie dans son avenir politique.
On peut croire à cette dernière hypothèse. Une si grande littérature n'aura pas existé inutilement, pour ne laisser aucune trace dans la conscience générale.
En ce cas, l'Allemagne aurait gagné une marche sur la France pendant son sommeil. La civilisation changerait d'axe. Le mouvement social, commencé au nom de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau, se continuerait au nom de Kant, de Oœthe et de Schiller.
Considération hien grave, que je soumets aux Allemands. Jusqu'à cette heure, le despotisme prussien a été violent, inique; mais il n'a pas pris la peine d'être faux. Il s'est servi d'armes ouvertes : l'audace, la témérité, le défi; il ne les a pas empoisonnées par le mensonge; or, c'est le mensonge seul qui corrompt l'avenir. Jusqu'ici le principe du droit, celui de la vie morale, peut donc encore être restauré et sauvé.
Mais prenez garde à ceci : le moment décisif n'est pas encore venu. C'est celui où le despotisme aurait besoin de se déguiser, de changer de nom, de langage, de prendre le masque de la liberté et de la démocratie. A ce moment, tout menace de se fausser, de se dénaturer.
Que feront alors les Allemands? Ce sera l'heure des embûches. Veulent-ils y tomber? Quand le despotisme se masquera de démocratie, la démocratie, toujours complaisante, épousera-t-elle le despotisme pour se donner un soutie»?
Si jamais pareilles épousailles se font, dites pour toujours adieu à ce que vous avez connu de la vie
allemande : probité de l'intelligence, pénétration, grandeur de l'esprit, génie, gloire. Tout disparaîtra, tout se noiera dans la confusion du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du vrai et du faux. Qui peut se figurer un byzantinisme allemand? Le mélange des vices du Midi et des vices du Nord, c'est trop à la fois. Machiavel réfuté par Frédéric et réalisé par le Tugendbund, par la Société de la Vertu! De grâce, pour vous, mille fois plus encore que pour nous, épargnez au monde cet avenir!
Quel changement amènera dans le monde l'élévation de la patrie allemande? Difficilement l'esprit militaire réussira à tout absorber en p'iys germanique, comme cela arrive si aisément dans les races latines. La rapidité même de la victoire de Sadowa empêchera qu'il se forme des légendes et des idolâtries au profit du vainqueur. Le coup a été si foudroyant, qu'il a ôté aux individus le temps de s'immortaliser dans les imaginations populaires.
D'ailleurs, chez les Allemands, la gloire militaire ne dégénère pas en superstition parce qu'elle est dominée par la gloire des réformateurs, des poètes et des artistes. Luther, Goethe, Schiller, passeront toujours avant Blucher. L'éblouissement de l'uniforme, qui fascine d'autres peuples, n'est pas la principale magie de l'autre côté du Rhin. Je peux donc concevoir un empire fondé par le fusil à aiguille, et qui pourtant serait incapable de tout absorber dans le militarisme. Il resterait en dépit de lui d'autres forces que l'épée.
Une chose plus difficile à calculer est ce que deviendra l'immense orgueil teutonique se donnant carrière et croyant voir à ses pieds^ du haut de ses victoires nouvelles, les nations latines
comme autant de nains au pied d'un château fort. Je craindrais pour ce grand corps l'infatuation. Où ne pourrait-elle pas le conduire? Quand il touchera à la fois la Baltique et le Danube, quelles pensées, quelles ambitions ne s'éveilleront pas dans le géant?
Comment échappera-t-il à l'aveuglement? Si puissant et si neuf, quelle tentation de se mesurer à son tour avec le monde, et, pour sortir du rêve, de palper des royaumes? Avec un front de fer, du Holstein au Tyrol, il est malaisé de n'avoir que des pensées modestes et de renoncer à étendre le bras par delà le Rhin.
Lors même que la modération l'emportera, qui voudrait y croire? Combien de fois la France ne se réveillera-t-elle pas en sursaut, croyant entendre les pas de son gigantesque voisin? Ou bien, si elle s'endort sans précaution, ce sera le signe d'une mortelle apathie. . . et quelle tentation pour le monde allemand d'en profiter! Ainsi, dans tous les cas, le péril est le même pour nous. Qu'il soit dans les imaginations ou dans la réalité, peu importe! Le présent semble avoir légué d'immanquables tempêtes à l'avenir.