‹ "Allemagne au-dessus de tour."Chapitre 32 sur 36 · ILS ONT MÉCONNU LA FRANCE · texte numérisé non relu

ILS ONT MÉCONNU LA FRANCE

Le bombardement a commencé. Fort bien. Au nom de la fraternité, nous devons à nos frères allemands de leur donner une leçon exemplaire qu'ils n'oublieront jamais. Ils en ont besoin pour se guérir en un jour de leur infatuation poussée à la démence. Chargez donc vos armes, pointez et visez juste. Tirez tranquillement, libéralement, consciencieusement. C'est aujourd'hui le premier et le dernier mot de la philosophie, telle qu'ils nous l'ont faite.

Que veulent-ils? Nous conquérir. Rien de plus

juste. Mais jusqu'ici tout conquérant s'est couvert de quelque masque de civilisation et de droit. Les Romains avaient le droit romain; les Arabes, s'ils portaient dans une main le cimeterre, présentaient dans l'autre le Coran; nous-mêmes, dans nos guerres, nous apportions avec nous le Code civil. Ceux-ci, que nous apportent-ils? L'incendie, la rapine, le pillage, la famine, le meurtre à tout propos. Est-ce assez? Dévastation et mort, voilà leurs promesses.

Si quelqu'un a pu découvrir une autre pensée de civilisation dans les paroles officielles ou privées de ces docteurs utriusque juris, quil le dise.

Eh bien î oui, il est encore une idée qui revient souvent chez eux au milieu du carnage.

La voici :, « Nous avons fait trop de mal aux Français pour qu'ils puissent l'oublier. Donc, il faut les anéantir. » Ce raisonnement est celui de l'homme qui, après avoir volé un passant, se fait un devoir de l'assassiner pour l'empêcher de se plaindre.

Quand je songe que la Prusse a été si promptement acculée à ce cynisme, et qu'elle n'a pas d'autre mot à la bouche pour couvrir ses meurtres, je suis bien obligé de reconnaître que la France a déjà pour elle la victoire morale; et je salue, j'acclame cette victoire, présage assuré de l'autre. Je dis et je maintiens qu'il n'est rien de plus beau dans notre histoire que ces trois mois de siège de Paris, où la liberté républicaine a fait ce miracle de rendre à un peuple tout ce que la servitude lui avait enlevé, les forces de l'âme et les forces du corps. Malheur à qui ne voit pas cela!

Le signe avant-coureur de la défaite, celui de

l'infériorité de l'esprit chez le roi Guillaume et ses oonseillers, est de n'avoir eu aucun pressentiment de ce que la liberté et la régénération morale peuvent faire. Ils croyaient que Paris se rendrait en huit jours; non seulement ils l'ont cru, mais ils ont eu la simplicité de le dire; et c'est là qu'est la marque de la borne de l'intelligence. Car il n'est pas besoin de tant d'esprit que l'on imagine pour opprimer les hommes. Nous le savions par M. Bonaparte; nous l'apprenons par son élève, M. de Bismarck. Pour moi, je suis charmé de voir ces hommes de ruse si niaisement dupes de toute noblesse de cœur, de toute grandeur véritable.

Ils jugeaient Paris et la France par des observations banales, par des propos de table, par des littératures de police (1). Au delà de cette première enceinte, ils n'ont rien vu^ rien pénétré. Ce Paris nouveau, cette France nouvelle, qui viennent de se révéler, il n'en ont eu aucune connaissance; et les voilà maintenant tout ébahis de ce génie qui renaît, de ces forces qui sortent de terre. Étranges conquérants, qui commencent par être ridicules!

Ils déroulent sur leurs tables des cartes géographiques soigneusement gravées à Berlin, pour chaque arrondissement du territoire français. Ils distribuent à chaque officier ces cartes merveilleuses qui devaient leur ouvrir le chemin de nos villages. Mais dans cette topographie érudite ils n'ont oublié, méconnu, laissé en blanc, qu'une seule chose : l'esprit de ce peuple qu'ils prétendaient dominer et écraser. Et cet esprit, dont ils n'avaient aucune idée, se réveille, il se retrouve,

(1) Remarque aussi juste en 1914 qu'en 1870.

c'est lui qui les enveloppe. C'est lui qui est debout au seuil de chaque maison. En se montrant il les convainc non seulement de perversité, mais d'incapacité.

Victoire à l'esprit! il est aujourd'hui le plus fort, comme il le sera toujours ; Paris a plus d'esprit que M. de Bismarck et tous ses Teutons rassemblés. C'est là ce qui ajoute à leur froide fureur dont notre siècle s'étonne. Sortez donc d'ici, barbares! Sortez de cette terre de liberté. Ou plutôt faisons si bien que vous n'en sortiez jamais !

Mais, dites-vous, ils ont la science. Et moi je vous réponds : Il en sera de leurs armées comme de leur science philosophique qui n'a eu qu'un moment. Où sont-ils tous ces fameux systèmes qui prétendaient aussi gouverner le monde? Qu'en reste-t-il? Montrez-moi un seul livre qui en contienne encore une parcelle. Tout cela est dispersé comme la poussière. Il en sera de même de cette poussière d'hommes qui poudroient dans nos champs.

Oh ! le beau jour que celui où l'esprit français prendra corps à corps l'esprit allemand et le déshabillera de ses oripeaux métaphysiques! Que restera-t-il alors de ce spectre de science qui s'est dressé un moment dans les intelligences pour s'évanouir presque aussitôt? Ce jour-là, on verra ce que linfatuationa pu produire de ballons enflés dans une race humaine. La moindre piqûre d'épingle dégonflera ces systèmes. A vrai dire, la chose est déjà faite.

Les Allemands eux-mêmes ont été les premiers à rejeter, comme une monnaie fausse, leur philosophie.

Cherchez, au delà du Rhin, quelqu'un qui prenne au sérieux ces outres vides, vous ne trouverez plus personne.

Il y a déjà quarante ans, l'illustre Creutzer, l'auteur de la Symbolique^ me disait : « — Il m' arrive une chose extraordinaire. — Quoi donc, monsieur? — Eh bien ! je ne puis comprendre la philosophie allemande que si elle m'est expliquée par un Français. — Cela ne m'étonne pas, lui disaisje. Pour descendre dans un caveau, [il faut une lanterne. »

Et c'est parce que la France est cette lumière du monde qu'il ont juré de l'éteindre.

Règle sans exception : tous les livres allemands modernes qui ont une chance d'avenir ont reçu à un degré quelconque le souffle du génie français. Au contraire, tous ceux qui sont restés purement allemands, sans aucun reflet de la France, sont des œuvres teutonnes, excentriques, éphémères, qui n'entreront jamais dans le domaine de l'esprit humain. Et c'est ce souffle qu'ils prétendent étouffer 1

Aussi, voyez où ils en sont? Quelques mots suffiront pour éclairer cette nuit.

Ils avaient une philosophie qu'ils suivaient avec ardeur et qu'ils nommaient la science de Schelling, de Hegel. Bientôt ils se sont aperçus que cette philosophie ne les conduisait qu'au désert. Ils s'en sont retirés avec fracas, à la manière de l'hydrophobe. Seulement^ ces doctrines qui les avaient trompés, il ne les ont remplacées par aucune autre.

Voilà pourquoi ils donnent en ce moment le spectacle d'un peuple qui renie effrontément tout

ce qu'il a proclamé comme la règle du vrai. Mais le reniement poussé à ce point a un nom parmi les hommes. Il s'appelle cynisme. Vous voyez, en efTet, que le cynisme est au fond de toutes les déclarations qui nous viennent de l'Allemagne.

Par là vous comprenez aisément d'où sortent ces paroles aussi meurtrières que les actes, cette ostentation de barbaries, ces prétendues lois de la guerre forgées chaque jour comme une insulte au sens commun et à la nature humaine, cette théologie du meurtre, cette philosophie du vol, cette diplomatie du pillage, cette métaphysique du crime, ce défi à la justice, au droit, à l'humanité.

Tout cela part dune nation qui a éteint ses propres lumières et veut éteindre celles des autres. Elle a besoin de la nuit pour sa grande orgie tudesque, qu'elle appelle son époque.

Mais c'est là aussi pour elle qu'est l'impossibilité de la victoire. Non! le cynisme comme drapeau, principe, religion, ne deviendra pas le maître de l'espèce humaine; il ne prévaudra pas. Puisque les Allemands, rejetant toutes leurs professions de foi, n'arborent que le cynisme, n'invoquent que le cynisme ; puisque le cynisme est tout ce qui reste au fond de leur coupe et qu'ils en sont froidement enivrés, il est certain, il est démontré, qu'ils ne sont pas faits pour vaincre la France et le monde.

0 France! chère patrie! jamais tu ne fus si grande qu'en ce moment où, pillée, saccagée, assassinée par ces doucereux Vandales qui juraient n'en vouloir qu'à ton oppresseur, tu es seule à représenter et garder l'honneur du genre humain !

Depuis qu'ils te tiennent assiégée, qu'est devenue la justice? Où y en a-t-il une parcelle? Chacun dénonce son traité. Celui-ci sur la mer Noire, cet autre sur le Luxembourg. Plus de liens pour personne, plus de parole. L'Europe entière n'est plus qu'un corps sans âme, à la merci d'un troupeau de uhlans (1).

Paris, 28 décembre 1870.

(Le Siège de Paris : XIV, La Victoire morale.)

GLOIRE A paris! GLOIRE A LA FRANCeI

Cet ouvrage (2) a été écrit, jour par jour, au bruit des catastrophes, au milieu du bombardement. Ne cherchez pas ici un langage étudié. C'est le cri des choses.

N'est-ce pas aussi ce qui est le plus nécessaire? Après l'invasion, ce qui nous menace, c'est la subtilité; après les uhlans, les sophistes.

Si nos calamités doivent nous servir à quelque chose, il faut garder non pas seulement le souvenir des faits, mais l'émotion irréfléchie de chaque jour. Car c'est là ce qui s'effacera le plus vite. Bientôt les historiens érudits viendront, qui, au

(1) Cette admirable page, la plus forte du Siège de Paris, est celle qui met le mieux en relief la faillite de l'Allemagne et le défi qu'elle jette dès lors « à la justice, au droit, à l'humanité ». Cette page est du 28 décembre 1870 : pourquoi a-t-il fallu attendre près de cinquante ans pour que le monde civilisé comprît enfin le péril?

(2) Paris, Journal du siège, par Mme Edgar Qcinet. .

gré de leur système, altéreront l'esprit et le sens des événements.

Qui nous rendra alors l'impression première de ces désastres, s'il n'en reste pas quelque part un vestige dans la chronique émue d'un contemporain ?

Comment l'âme hum^aine a-t-elle été frappée de la verge de fer? Quels cris a-t-elle poussés? Où étaient son espérance et sa force? Comment a-t-elle sui"vécu sous tant de ruines? Voilà ce que je veux savoir dans toute histoire, et surtout dans la nôtre. Rien de plus rare que de trouver la réponse à ces questions.

Que ne donnerais-je pas pour qu'une âme véridique eût noté jour par jour ses douleurs, ses attentes, ses indignations, ses colères, ses espoirs, ses angoisses aux époques de bouleversement ou de rénovation du monde, pendant la Révolution de 89, sous la Terreur, sous les invasions de 18i4 et de 1815? Je n'aurais pas à chercher, à recomposer péniblement l'accent de la nature humaine sous la cendre des événements.

Au lieu d'une science érudite, plus ou moins incertaine, je posséderais ce qu'elle ne peut ni donner ni refaire : le battement du cœur humain à chacun des grands jours du passé.

Pour moi, si je dois ajouter mon témoignage à celui d'un autre moi-même, je dirai que ces cinq mois du siège de Paris ont été les meilleurs de ma vie, parce que ce sont ceux oii j'ai vu la nature française atteindre sa plus grande hauteur.

Sous chacun des régimes que j'avais traversés, j'avais senti le même faux, le même vide effrayant; souvent je m'attendais, en pleine paix, à voir la

France s'abîmer dans le gouffre que chaque gouvernement creusait sous ses pas. Pour la première fois, je vis une France sans réaction, sans détours obliques, sans jésuitisme, sans servitude. Combien cela était nouveau pour moi! L'action conforme à la parole. Point de manèges souterrains, l'âme d'une grande nation qui planait sur la ville ; plus de savoir-faire, chacun relevé et transfiguré ; tous les visages rayonnants de l'éclat des bombes; le long mensonge dissipé par le voisinage de la bataille ; le fer et le feu ramenant les plus endurcis à la vérité, à la sincérité perdue ; une ville qu'on disait si légère et qui s'est trouvée avoir un cœur de bronze; inflexible tant qu'il lui est resté une bouchée de pain; l'ennemi, qui avait compté sur la discorde, étonné de rencontrer, au lieu des petites passions d'un peuple vieilli, la patience, l'énergie d'un peuple neuf; Sparte au lieu de Byzance.

Voilà le spectacle que j'ai eu et qui me reste présent. Heureux qui a pu le raconter avec vérité et le faire revivre une seconde fois 1

Tant qu'il y aura une France, elle se retournera avec orgueil vers ces jours immortels.

Versailles, 23 mars 1873.

(Préface de Paris, Journal du siège, par Mme Edg. QuiNET, Dentu, 1873.)

Page 1