AVERTISSEMENT A LA MONARCHIE DE
Mais, sans doute, pour résister au poids de cette civilisation nationale et compacte qui se forme au
(1) Ici finit l'article intitulé Système politique dans Allemagne ■et Italie (édition de 1839).
nord, la France se sera fortement retranchée dansles positions historiques qu'elle a toujours gardées. Sans doute, elle se sera mise à la tête du système politique de l'Europe du midi. L'Europe ellemême, en jetant tout nouvellement ces populations dans son alliance, lui fournissait cet expédient naturel. C'est ici qu'il semble vraiment que le génie de la France l'a frappée à la tête (1). De ce système de civilisation qui la menace, elle ne s'en inquiète ni ne s'en réjouit; elle fait mieux, elle l'ignore. De sa propre main, elle reconstruit tout l'édifice de l'empire germanique. L'Italie est de nouveau réunie au trône de Charles-Quint. L'Autriche trouve à faire peur de sa majesté décrépite et branlante à une royauté qu'on dit nouvelle. Les Pays-Bas, sous la conduite de la France, rentrent en paix dans l'héritage des princes allemands. Il y avait autrefois, sur les derrières des nations germaniques, un peuple qui pouvait les entraver, un peuple étrange en effet, et un hôte incommode. Égorgé tous les siècles une fois, il recèle toujours, je ne sais comment, en tombant, un peu de vie dans un coin de son cœur, pour se redresser et revivre quelques mois à son anniversaire. Ce peuple, qui s'était remis sur son séant au bruit qu'avait fait la France, vient d'être de nouveau égorgé en plein jour (2). Ses plaies, en vérité, ont
(1) Quand nous disons la France, nous croyons fermement qu'elle n'est nullement complice des actes de ceux qui la gouvernent. Mais c'est un des malheurs de l'histoire, de ne pouvoir spéculer que sur des faits accomplis, et non sur des intentions frustrées. (Note de 1832.)
(2) Il s'agit de la Pologne et, plus loin, de la Grèce. Combien ces pages nous semblent prophétiques et prennent un sens profond, à la lumière des événements actuels I
bien saigné; nous en sommes témoins. Il est permis cette fois de le croire mort en sûreté. Et la France, qui voit ce cadavre, qui met son doigt dans les plaies, s'endort après cela sur son chevet. Il restait au midi, par hasard, dans les mers du Levant, une misérable royauté que nous avions faite nous-mêmes; royauté de larmes, de décombres, de soupirs, de famine, de huttes de crins, de villes ruinées depuis deux mille ans. A travers tout cela, il y avait un trône que celui qui écrit ces lignes a vu faire avec la planche d'un brûlot jeté sur les marbres d'Égine. Peut-être la France vat-elle s'y reposer. Vous le croyez? Sur cette planche encore, nous trouvons une place pour y asseoir un roi de la maison de Prusse et du système du nord.
Cependant une chose devrait ouvrir les yeux. La Révolution française, survenue, dans l'ordre des temps, près d'un siècle après celle d'Angleterre, a aussi un autre système de faits à accomplir; et depuis l'origine, sa pente, heureuse ou malheureuse, a toujours été de tomber tôt ou tard dans la forme contemporaine de la révolution d'Amérique. C'est là son écueil, on ne peut le nier, depuis le soleil de Campo-Formio. Une administration qui eût vu cette pente, qui eût compris son pays, pour le retenir et le rallier à quelque chose, eût rattaché à tout prix les libertés de la France aux libertés de l'Europe. Au lieu de cela, je ne sais quel incroyable plaisir on met à délier un à un ses rivages. La France n'est plus rien à l'Italie, plus rien à l'Espagne, plus rien aux Pays- Bas, plus rien à l'Allemagne. Les libertés qu'elle renie font leurs affaires sans elle, et se retournent
contre elle; elle n'est rien au midi, le nord la repousse. Étrangère en Europe, la voilà maintenant suspendue quelque part à ses côtés, plutôt qu'elle ne lui est organiquement attachée.
Un dernier lien lui restait, un lien odieux, la forme héréditaire de l'un des pouvoirs constituants (i); il a fallu le briser. Placée sous la pression de toute l'Europe constitutionnelle, cette fois elle ne peut plus songer à s'insurger et à déborder de ce côté. En l'isolant, on a cru trouver l'équilibre, on n'a fait que la détacher de la société dans laquelle elle avait ses racines; c'est en vain qu'elle demande à grands cris le repos au prix de l'avenir : l'histoire ne connaît point de repos à ce prix; et quand le temps, en marchant sans s'arrêter, la trouvera quelque jour acculée à ses rivages, sur la dernière grève de l'occident, saos lien, sans ami, sans attache à aucun système environnant, obsédée de tout le poids de l'Europe, que lui restera-t-il à faire, qu'à la prendre dans ses mains pour la jeter à la mer et la pousser à pleines voiles dans le système et les destinées du Nouveau-Monde?
Encore ces arrangements pourraient-ils avoir à la fin quelque louable issue, s'ils ne reposaient sur une erreur de situation, et sur un fait matériellement faux. Dans le système social qui se forme au sein du corps germanique, le gouvernement français, s'il le connaît, ne voit qu'un mouvement superficiel de diplomatie. L'unité d'une civilisation rivale et nécessaire se dresse à ses côtés sans qu'il entende le bruit qu'elle fait en marchant. Après avoir abusé le monde, le monde l'a misérablement
(1) La pairie.
abusé, et joué à faire pitié à ses plus grands ennemis. Les cabinets lui ont laissé croire que les peuples, malgré son abandon, lui demeureraient fidèles. Les peuples lui ont laissé croire à leur haine profonde pour leurs gouvernements. En arborant au-dessus d'eux une sainte alliance puissante et intraitable, ils l'ont décidée à reculer devant leur propre fantôme, c'est-à-dire que les peuples lui font des rois qui ne sont plus; les rois lui font des peuples qui n'ont jamais été. Trompée dans ses haines, trompée dans ses sympathies, la France vit entre deux mensonges. Sous ces sympathies refoulées, sous ces libertés reniées, sous ces alliances. bafouées, se fomente à cette heure auprès d'elle une unité puissante, une nationalité ambitieuse et blessée. Toutes les questions ont changé de nature : la sainte alliance n'est plus sur les trônes, elle descend dans les peuples.
Laissez-la quelque temps encore rallier le Nord, divisé depuis la Réforme; laissez faire ces dissensions superficielles et ces discordes que nous avons nourries, sous lesquelles se cache le travail intérieur de la civilisation germanique. Recueillezvous davantage, s'il se peut, dans vos foyers. On trouve encore aux murailles de nos frontières des trous par lesquels on peut passer la tète pour voir ce qui se fait au dehors. Fermez-les, murez-les; rentrez chez vous, et bientôt vous verrez de cette lutte apparente de liberté et de despotisme, de ce chaos de peuples et de rois, où l'on ne débrouille rien à cette heure, vous verrez surgir à votre porte, non pas demain, il est vrai, une communauté d'intérêts, d'ambition, de génie, de ressentiments, d'avenir, qui se soulèveront, non plus des trônes
cette fois, mais de toute la hauteur d'une race d'hommes, en face de la France obsédée et ruinée.
Et alors il ne servira de rien de dire que l'initiative de la civilisation a toujours été la propriété inaliénable de la France; car il est une chose aujourd'hui contestable et qui deviendrait désormais évidente, c'est que l'initiative dans la civilisation, c'est-à-dire la force, l'équilibre, la puissance, la richesse, à mesure que le monde s'éloigne de plus en plus des traditions de l'antiquité, aspire aussi, à chaque révolution du genre humain, à se dégager du sein des vieilles races.
Au sortir de l'antiquité, la civilisation surgissait dans le monde byzantin, sur les limites de l'orient; elle circulait avec le christianisme autour du trône des empereurs de Byzance, dans le sang de ces populations grecques qui, depuis mille ans, n'avaient rien changé que leur Dieu. Dans tout le moyen âge, le principe social avec la papauté, avec les libertés démocratiques, avec les ricliesses du nouveau monde, émigré en Italie et en Espagne, chez ces populations toutes romaines encore, il est vrai, par le fond, mais qui au moins ont revêtu déjà la casaque des temps modernes ; plus tard, à la Renaissance, à mesure que l'idée du monde civil s'affranchit davantage, il arrive en France, où il règne trois siècles; en France, c'est-à-dire chez le peuple le plus mélangé qu'on eût encore vu, moitié ancien, moitié moderne, moitié nord, moitié midi, espèce de Janus à la langue demi-latine, demi-tudesque, placé sur la limite de deux mondes, autant pour les unir que pour les séparer. Et aujourd'hui que la dernière tradition est brisée, aujourd'hui que le monde vient de marcher d'un pas, on ne veut pas
Toir que l'on fait tout ce qu'il faut pour amener, «'il se peut, la France à abdiquer l'avenir entre les mains des nations germaniques.
Aussi, il faut avoir vécu à l'étranger pour consentir à ajouter ce qui me reste à dire. Chez nous, quoi qu'il arrive, nous sentons battre le cœur du pays, et s'il se tait aujourd'hui, nous pensons en nous-mêmes : « C'est pour demain. » Sous le pouvoir qui l'ignore, nous sentons une nation invisible, tant elle est près de terre. Mais au dehors, l'Europe qui nous mesure par l'action du pouvoir, après s'être exagéré son péril, s'exagère sa bonne fortune à elle. Il faut la voir chez elle se lever chaque malin, peuples et rois, pour regarder si la France n'est pas encore à terre, si ses provinces ne se sont pas détachées dans la nuit, si dans ce délabrement qu'ils se figurent de loin, il ne va pas tomber quelque lambeau à leur merci. Certes, il y a de quoi se rassurer, et l'on ne songe nullement à nous attaquer debout. La pression sociale de la France sur le reste de l'Europe ayant manqué tout d'un coup au monde politique, on s'y épuise au dehors en mille conjectures pour savoir comment ce grand pays a disparu et ce qui va se montrer à sa place. Ne craignez plus les haines, c'est un immense apitoiement sur une si étrange défaite. « Onn'en demandait pas tant, tout cela n'était pas exigé; on aurait pardonné à moins : » car il faut bien que ceux qui le savent en avertissent tout haut ceux qui l'ignorent.
Sous la Restauration, nous étions protégés au dehors par l'ombre de l'Empire et par nos propres débris. Aujourd'hui, il nous faut étouffer chez nous, si nous ne voulons pas que la rougeur nous
monte au front (1). Adieu, les pays éloignés, les sciences et les idées échangées, les patries adoptives, les retraites étrang-ères où nous allions nous reposer de nos passions civiles. Ces pierres qui nous aimaient nous font injure. Que pas un de nous cette fois ne quitte les cendres de son feu, s'il ne veut pas qu'à une lieue des frontières les passants lui fassent à chaque seuil aumône de leur pitié débonnaire. — « Eh! messieurs, je vous le jure, mon pays n'est pas mort; il vit, n'en doutez pas. » Mais eux, leur iiospitalité insisté. Plus elle est emmiellée, plus elle devient amère; je le disj parce que je l'ai vu. Leur vin est fait de nos plus nobles larmes et vous ne pouvez descendre dans la rue et secouer vos pieds à votre porte, sans que votre hôte ne dise à son voisin : « Or çà, c'est la poussière de la France. »
Vraiment, au reste, nous avons tort de nous étonner de la condition oii l'on nous fait descendre. L'État se renouvelle; il quitte avec douleur une ancienne dépouille. Tout gémit autour de lui et se ressent de cet effort. Dans la transformation de toutes choses qui se fait autour de nous, il fallait à l'avenir une génération tout entière qu'il pût épuiser à son gré dans son creuset pour voir ce qu'il aurait à tirer un jour du pays auquel elle appartient, qu'il pût rassasier, dans un court intervalle, de gloire, de honte, d'or, de misère; qu'il pût, tant qu'il voudrait, couronner d'épines, blesser au cœur, frapper à la joue, afin de faire sur elle ses essais pour les temps qui suivront et pour le
(1) Tout ce passage est inspiré à Quinet par le spectacle de l'Allemagne en d831. Voir sa correspondance avec Michelet dans Cinquante ans d'amitié.
peuple qui en doit profiter : cette génération, cest la nôtre (1).
Aussi bien, quand nous sommes nés dans la gloire de lEmpire, et quelque temps après, (jue dans notre enfance nous nous sommes mis à jouer dans la rue avec ce qui restait de son dernier lambeau, nous aurions dû songer qu'un tel apprentissage ne présageait rien de bon pour notre âge mûr. Aujourd'Jmi, qui nous dira des nouvelles de notre jeunesse un moment si courtisée, si enviée sous la Restauration, et que l'on salua de si hautes promesses pour son âge viril? Eh bien! nous y voilà arrivés, et notre robe virile à nous, où est-elle? vous nous vètissez de douleurs et de haines. Est-ce là tout?
Si quelqu'un le sait par hasard, qu'il nous dise où sont nos projets commencés, nos études enthousiastes, notre ^spiritualisme hautain et notre avenir politique dont nous étions si fiers? N'en parlons plus, de grâce. Notre jeunesse est devenue vieillesse en quelques mois, et c'est de nous qu'il faut dire que nos cheveux ont blanchi en une nuit. L'espérance manque à nos âmes, comme le travail des mains manque à l'ouvrier sur son métier. Le ver qui ronge nos institutions d'hier se nourrit aussi, quand il a faim, de la moelle de nos os, et chacun de nous est occupé à enterrer en secret une partie de lui-même, avec sa moitié de planche qu'il a emportée du trône.
De tout ce qui précède, on ne peut tirer qu'une conclusion, à savoir : que des symptômes de mort
(i) La page qui .suit a certainement inspiré Alfred de Mus.<et dans le célèbre début de la Confession d'un enfant du siècle. (Première partie, chap. ii, 1836.) Le roman de Musset est de 1836.
s'agitent SOUS nos pas. Pour qui sont-ils? c'est là la question. Quelque cliose est menacé de périr dans le monde, on n'en peut plus douter. On entend dans l'État cette plainte extraordinaire qui toujours a annoncé de près une ruine dans l'histoire; on ne sait quelle chose, mais une chose va tomber, si on n'y prend pas garde : reste donc à découvrir ce qu'elle peut être et de quel côté elle est.
Est-ce la France? Non, la France ne périra pas. Bien des institutions semées à sa surface peuvent changer ou disparaître; bien des cœurs, qui battent pour elle, peuvent être frappés de mort, mais non pas elle. Plus sa misère nous étonne, plus il devient évident qu'elle recèle en elle des destinées nouvelles; c'est un simulacre de ruine, comme d'autres sont des simulacres de grandeur. D'autres peuples sont plus riches, plus heureux, doués d'un meilleur soleil; dépouillée, et nue telle qu'on l'a faite, elle est encore plus belle dans son délabrement qu'ils ne le sont dans leur puissance; dépossédée et les pieds nus, elle conserve entre eux tous quelque chose de royal. On a beau la pousser dans la rue, on voit d'où elle descend et où elle remonte. Qu'ils se vantent, eux, tant qu'ils voudront, nous ne donnerions pas sa misère pour leur gloire et nous ne changerions pas leurs royautés ni leur ambition couronnée contre cet embryon d'avenir que la France emporte et cache sous son manteau déguenillé.
Pourquoi cela? Le voici :
Depuis que la France a pris l'initiative dans la civilisation moderne, elle a défendu de deux manières son système contre la réaction de l'Europe,
tantôt par la puissance matérielle et la prépondérance de la force, tantôt par la puissance des idées et l'énergie des doctrines politiques; quelquefois ces deux éléments ont été réunis dans sa main, plus souvent ils ont été séparés; mais toujours quand sa force a commencé à défaillir, la puissance de ses idées a surgi de nouveau dans une égale proportion, en sorte que soit par la main, soit par la tête, il n'y a point eu d'interrègne pour elle dans sa mission sociale. Sous Louis XIV, le génie de la pensée et le génie de la force se rencontrèrent et donnèrent à cette époque son harmonie de gloire. Dans le siècle suivant, l'action politique exercée au dehors se réduisit à rien. Mais alors, pour contenir l'Europe et la garder pour soi, quel effort de doctrines, quelle audace de théories, quel empressement à tout briser chez soi, quelle ardeur des idées à se soulever sur les planches du trône pour faire à elles seules face au continent! Et elles y réussissent. Voici une autre époque : cette fois les doctrines ne sont rien, l'énergie civile n'est rien, les idées rentrent désarmées, chacune en ses foyers, les principes replient leurs étendards, les conséquences s'arrêtent inclinées au pied des trônes et retournent en arrière. Mais aussi la France se sert alors de sa force, et n'a guère besoin de s'armer de pensées. C'est le temps de l'Empire.
Aujourd'hui l'une de ces solutions est ouvertement abandonnée au profit du pays, j'y consens. La force calme et fière qui sied à un vaincu, on n'a pas voulu la garder dans la victoire, je l'admets. On a voulu faire un pas dans l'humanité, et entrer dans le fourreau la grande épée qui pou-
d32 « ALLEMAGNE AU-DESSUS DE TOUT »
vait briser le nœud gordien des sociétés modernes. Tout cela, nous le louerons s'y l'on y tient. Mais il faut être conséquent. Voilà le pays suffisamment alang-ui. démantelé, et contraint d'être sage quand il ne voudrait pas l'être. Non, la force ne résistera pas cette fois à la force. Reste donc pour nous sauver l'énergie des doctrines et des institutionspolitiques.
L'Europe constitutionnelle, telle que nousl'avons décrite ci-dessus, frappe à la porte de la France, et menace de passer le seuil. Quel est le mouvement naturel et la loi de la France, si ce n'est, pour lui échapper, de monter d'un degré plus haut à l'échelle de ses libertés privées, et de s'enfouir sans retour dans la dernière conséquence de son principe vital? De ce côté, elle a devant elle encore un champ clos, une idée crénelée, un avenir muré pour s'y fortifier et y planer à l'aise. Le continent la pressera, la foulera jusqu'à ce qu'elle soit obligée de déployer pour son salut une forme nouvelle de son droit politique. Vous verrez qu'il faudra, pour résister, qu'elle entraîne derechef les peuples qui l'entourent au nom d'une idée meilleure que la leur, et cachée plus avant au cœur de l'avenir. Quelle qu'elle soit, cette forme mystérieuse où on la pousse, et qu'elle avouera quand elle ne pourra faire autrement, c'est le bouclier mag-ique d'Arioste, qu'un voile recouvre à l'arçon de sa selle, et qui suspendra son ennemi à son enchantement, quand il brillera au soleil.
Songez bien que la France s'avance à la tête de tout un mouvement européen. Le reste suit de près. Il est trop tard pour réfléchir, ou pour bouder sa gloire. Le pouvoir a beau regarder en
arrière, la France ne peut plus s'arrêter, sans que mille langues étrangères ne lui crient aussi à son oreille à elle : « Marche, marche » ; ni reculer, sans que tous ces peuples acharnés à la suivre ne iui passent sur le corps. Placée entre un démembrement et un nouveau changement de la loi organique, quel pays hésiterait? La France moins qu'un autre, car la France est le Protée des libertés modernes. Rien ne lui coûte pour changer de forme, en gardant sa pensée. Vous terrassez en elle le génie du dix-huitième siècle, et vous allumez l'incendie de l'Empire. Vous éteignez l'Empire, et vous retrouvez dans vos mains le génie de 89. Vous lui liez les mains, et son esprit vous submerge; ou vous tarissez son esprit, et c'est son bras qui vous tue. Il faut choisir : l'Europe d'aujourd'hui croit n'avoir qu'à se pencher de son côté pour la prendre; et quand l'Europe se baissera pour ramasser son territoire, au lieu de villes et de champs reconquis, elle ne relèvera de terre que des idées armées, et des faits accomplis qui renversent en une heure des royautés d'un jour, comme des royautés de mille années (1).
Ainsi, en tout cela, la fortune du pays est hors de cause. Les dangers que nous voyons ne sont pas ses dangers, et ce n'est pas lui que menacent de tuer les germes de mort qu'on trouve à sa surface; mais, s'il est une chose triste à voir et qui vaut une larme, c'est une monarchie aimée de tous, et qui, à peine née, se dévoue à appeler sur elle tous les périls de son époque. A chaque degré
(1) L'événement a expliqué, en 1848, ce qu'il pouvait y avoir d'obscur daus ces paroles écrites en 1831. (Éd. de 1837.) — Elles paraissent plus vraies encore de nos jours, en 1917.
qu'elle descend devant l'unité du continent, le pays monte et s'élève à sa place. Pour chacun de ses droits qu'elle abandonne au monde, un autre de ses droits lui est enlevé chez elle; ce qu'elle donne aujourd'hui au dehors au prix de son éclat, demain il faut qu'elle le rachète au dedans au prix de sa substance; placée entre deux forces opposées qu'elle nourrit d'elle-même, la réaction de l'Europe et le pouvoir populaire, et qui, chacune de son côté, lui arrache un lambeau; quand elle aura tout cédé à l'une, elle aura aussi tout cédé à l'autre, et ne se survivra que dans ces deux forces rivales qu'elle aura l'une et l'autre grossies et refaites d'elle-même.
L'équilibre s'établit dans l'Europe, dites-vous? Je le crois bien; la monarchie jette, par égale partie, ses dépouilles à la tête du siècle. Et cette logique si simple, il n'y a qu'elle qui ne la voit pas. Ce qu'elle nomme la paix, et ce qui l'est pour le monde, c'est la guerre pour elle, et elle seule n'en sait rien; ce qu'elle appelle harmonie de l'Europe, c'est son déchirement à elle. Et tout le monde en profite, sans que personne l'avoue. On dirait qu'elle pacifie l'abîme pour y entrer sans bruit et sans émoi pour personne.
Et l'on voudrait que le pays souffrît ce spectacle sans trouble! Oh! non pas, certes. Quand un bomme seul descend du haut d'une 'institution pour marcher à sa ruine, même s'il s'en va à Sainte-Hélène, il laisse à son pays une plaie guérissable; mais si c'est l'institution, quelle qu'elle soit, vieille ou jeune, à chaque pas qu'elle fait pour décroître, elle ouvre un précipice à chaque foyer domestique ; un peuple entier est saisi d'amer-
tume et de tristesse étrange, comme un seul homme. 11 porte d'avance le deuil d'une chose qui n'est pas, qu'il ne sait pas, qu'il ne voit pas, qui peut encore ne pas être. A mesure que cette institution descend vers son rivage, il se fait au fond de lui un vide inexplicable; et quand elle achève de disparaître, on n'entend que douleur, que regrets, que mutuelles récriminations, que sourdes plaintes dans l'État, jusqu'à ce que l'abîme se soit refermé à tout jamais sur elle (1).
Et puis encore, pourquoi ne pas le dire? Oui, il faut le dire, quoique cela navre le cœur; car des terreurs que chacun propage à demi-voix ne gagnent rien à rester contenues dans la poitrine des citoyens. Avouons-le donc avec l'efîroi que de semblables paroles portent avec elles. Oui, c'est une chose mystérieuse et de funeste augure que cette royauté qui naît d'un régicide. Oui, nous le reconnaissons : c'est un symbole jusqu'ici inouï dans l'histoire, et qui porte dans ses replis des
(1) Tout le passage qui suit depuis « Et puis encore... » jusqu'à « Ne nous y méprenons pas... » a été supprimé dans l'article de la Revue des Deux Mondes du 1" janvier 1832 à cause des allusions à Philippe-Egalité, qui avait voté la mort de Louis XVI. Quinct écrivait à Buloz le 11 décembre 18.31 : « Puisque mes amis n'approuvent pas les pages ajoutées, sur Philippe-Egalité, au bas de l'avant-dernière colonne, je m'en remets à Magnin que vous connaissez, rédacteur du National et employé à la Bibliothèque royale où il est tous les jours depuis 10 heures jusqu'à 3 heures. Envoyez-lui la feuille avant le tirage. Qu'il lise la page. S'il l'approuve, qu'elle reste; s'il la condamne, ôtez-la. Ne manquez pas, mon ami, sur l'honneur, de faire ce dont je viens de vous prier, — j'y compte... Dites à Magnin de n'envisager celte page que sous le rapport politique, et de ne penser nullement à moi, ni à mes intérêts privés. « {Revue 'poUlique et parlementaire, février 1909, J. Marsan, E. Quinet et F. Buloz.) Le passage fut supprimé dans la Revue, mais il subsiste dans la brochure.
choses où nos yeux ne peuvent plonger encore. Erreur vulgaire, préjugé mis en poudre, symbole (le pardon ou de vengeance, de grâce ou de colère, qui le sait aujourd'hui? et bien digne en tout cas de préoccuper l'attention du monde, puisqu'il s'agit de montrer ici d'une manière solennelle qu'il n'est pas vrai, comme les peuples l'ont cru, que le fils innocent porte la coulpe du père. Ce n'est pas une question politique seulement, vous ne le croyez pas; c'est une question religieuse, divine, une question de foi, de conscience universelle qui plane à cette heure, mystérieuse et terrible, sur la France. Qu'elle la garde donc bien sa rovauté, puisque sa royauté c'est le pardon, puisque sa royauté c'est l'alliance et la réconciliation. Otezla, renversez-la aujourd'hui, et demain le monde retourne à son erreur; et il reste plus que jamais convaincu que les générations sont solidaires l'une de l'autre, que lui-môme il est sous le poids de son passé; et une tristesse invincible le saisit; et il demeure établi pour tous les siècles, que toutes les fois que cette royauté nouvelle passait dans la rue et chancelait d'une manière si étrange, c'était la fortune de Philippe-Égalité qui se soulevait invisible de terre, pour renverser une seconde fois la couronne de dessus les épaules de tous ses descendants.
Ne nous y méprenons pas; notre siècle, surpris à son avènement par la Révolution et par l'Empire, est encore courbé sous ce double effort (1).
(1) Cf. le début de la Confession d'un enfant du siècle : « Toute la mala<iie du siècle présent vient de deux causes ; le peuple qui a passé par 93 et par 1814 porte au co'ur deuï blessures. Tout ce qui était n'est plus; tout ce qui sera n'est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux. » (Première partie, ch. ii.)
Pour peu qu'il se remue, sa pensée s'agenouille sous le fardeau de cette ère. Soit la Convention, soit l'Empire, toute idée plie sous le faix d'une terreur ou d'une admiration; et au plus fort de ses projets, quels qu'ils soient, le genre humain d'aujourd'hui penche encore la tête sous son diadème de sang- et sous sa couronne de fer. On a vu toute une époque vivre au jour le jour dans l'attente d'un danger imminent, et ce péril n'être au fond que le retentissement d'un péril passé-; car il est visihle que le hruit de guerre universelle qui éclate depuis un an n'est que l'écho des marches de la Convention et de l'Empire dans le génie de notre époque (1). Que l'on ne fasse honneur à personne de l'avoir évitée. Elle était impossible : la guerre de principes n'était pas plus faisable pour l'Europe le lendemain de Juillet qu'elle ne l'est aujourd'hui. Pourquoi cela? Parce qu'elle est achevée, parce que les faits accomplis ne s'accomplissent pas deux fois, parce que le germe de guerre que 89 avait jeté dans la société moderne a été épuisé par les batailles de la Convention, parce que l'Empire a assumé sur lui et dévoré toutes les grandes conséquences militaires du dogme de la Révolution française.
Quand la Réformation parut en son temps, elle aussi apporta dans le pli de sa robe de moine la guerre de Trente ans; il fallait cet espace pour épuiser sa colère et pour vider sa querelle. Mais
(1) Tout le monde croyait alors à une nouvelle guerre générale, à de nouvelles invasions, etc , etc. (Note de 1857.) — Cette « guerre de principes », dont parle Quinet, née des dogmes de la Révolution, qu'il croit pour l'instant impossible, n'est-ce pas celle que nous voyons de nos jours ?
on ne revit pas, après cela, deux fois la guerre de Trente ans: on n'alla pas déterrer les os de Wallenstein dans le cimetière d'Egra pour leur dire : « Recommencez ce que vous avez achevé. » On ne revit pas deux fois Gustave ni Tilly, et personne, ni catholique, ni protestant, ne se soucia de remettre, après un demi-siècle, ses morts en bataille. Le principe nouveau avait survécu à l'attaque du monde, et le monde s'y soumit.
Aujourd'hui il en est de même. A la parole de Luther, il a fallu le bras de Gustave-Adolphe ; à Mirabeau, Napoléon; et dans les deux cas, ces deux hommes se suffisent l'un àl'autre. Cherchez danslesplis de la Révolution un germe de guerre, une cause de querelle, un signal de bataille que Napoléon n'ait pas ramassé, un sujet de conflit européen qu'il n'ait pas relevé, une conséquence militaire qu'il n'ait pas développée, vous n'en trouverez point ; et c'est là sa grandeur, que d'avoir absorbé en lui tous ces faits, toute cette colère, toutes ces chances, et de vous avoir rendu aujourd'hui impossible, pour la même cause, la grande guerre, la guerre universelle.
La mon£irchie et la démocratie peuvent donc à cette heure batailler tant qu'elles voudront chez elles, personne ne s'armera plus au dehors pour les séparer. Chacun est livré à sa force naturelle et intime. Plus d'alliances artificielles, plus d'espérances trompeuses. Ce sont deux principes qui s'arment en champ clos pour le jugement de Dieu. Les voilà tous deux nus et clans une enceinte isolée qu'ils se sont faite eux-mêmes; tous deux seuls, irrévocablement seuls, sans moyen de détourner ailleurs ni de retarder la lutte. Le pouvoir populaire n'a plus d'alliés au dehors; mais le pouvoir
royal non plus, ce qui reste de lui ne suffisant plus pour occuper le monde à sa défense; et quand ce serait lui qui viendrait à périr, l'Europe, cette fois, ne s'en troublerait plus (1) que pour ramasser sa dépouille, si on la laissait faire.
Je me trompe pourtant : entre ces deux grands pouvoirs, quelque chose s'est interposé : nous, hommes d'hier, classe sans nom, pouvoir sans nom, aristocratie sans passé, qui avons ramassé sur les degrés de la Révolution ce que nous avons pu trouver des restes de l'aristocratie défaite; nous, un tronc sans chef, qui s'en va en portant sa tête dans sa main comme le saint Denis du peuple. Et, ce qu'il y a d'effroyable, la monarchie suit à travers champs ce corps décapité, et ne voit pas qu'à la première pierre, ce je ne sais quoi qui est nous, c'est-à-dire (jui n'est ni plèbe ni noblesse, va tomber dans la rue et laisser échapper sur le pavé l'ancien chef découronné de la vieille oligarchie que nous tenons et raffublons dans nos mains.
Nous faisons de notre mieux pour supporter le poids de notre époque; mais nous n'avons pour cela ni la force du peuple d'aujourd'imi, ni le fer de la noblesse d'autrefois. Que nous reste-t-ii donc à faire? Nous préparer à périr dignement, comme ont péri tous les pouvoirs supérieurs qui nous ont devancés; car ce que l'on fait pour nous sauver nous tue, et notre grandeur est de nous résigner tôt ou tard à tomber sous les pieds de l'Etat pour empêcher sa chute. Nous avons cru qu'il se ferait un miracle pour nous, et que le pouvoir des temps
(J) En eflet, l'Europe absolutiste n'a pas même songé à porter si^cours à la monarchie île 1830. (Note de 1857.)
modernes, descendu par bonds jusqu'à nous, s'arrêterait à nous. Nous avons détourné les yeux de cette autre démocratie sans fond qui nous regarde béante. Nous avons dit à haute voix en nous voyant et en nous croyant seuls : « Dieu merci, c'est assez descendu. » Et nous avons laissé tomber ainsi, sans le vouloir, notre secret dans ces cercles de lentes représailles que nous creusons de nos pieds.
Chose étrange! on avoue l'esprit de changement dont la France est saisie, et l'on cherche des institutions contraires à cet esprit pour le tenir en laisse; mais un peuple ne vaut rien à faire le stoïcien, et il ne tend pas longtemps des embûches à sa propre nature. Si la mobilité, comme on le dit, est le génie de la France, c'est la m.obilité qui s'organisera chez elle et qui trouvera en soi son remède et sa durée.
Le pouvoir aristocratique et le pouvoir monarchique ont eu, chacun dans le passé de la France, des siècles pour se développer à l'aise. Reste le pouvoir démocratique, avide, lui aussi, d'une place égale dans le temps, pour s'y consumer à son tour, afin que tous les faits de la société moderne étant accomplis et toutes ses solutions épuisées, sur les ruines de toutes les formes s'établisse un jour dans ses fondements l'ordre nouveau dont le monde est en travail, et que personne ne peut aujourd'hui ni définir ni prévoir (1).
(1) Ces dernières pages ont été écrites sous l'influence de l'insurrection de Lyon, en 1831. La fin de la brochure a été rédigée postérieurement à la première partie. C'est le 1" décembre seulement, de CharoUes, qu'Edgar Quinet annonce à Buloz pour le lendemain l'envoi do la fin « en une quinzaine de pages ». Il lui écrit le 18 décembre : « Les dernières lignes sur Lyon servent de date au morceau et doivent rester. »