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DES ARTS ET DE LA LITTERATURE. GOETHE

Goethe mort, c'est le dernier pouvoir en Europe dont nous dirons : Le roi est mort! Vive le roi! Le siècle a fini, le siècle a commencé. L'art est mort, l'art vient de naître. La cloche de ses funérailles a sonné en même temps que son baptême. La légitimité de génie dont se couronne incessamment le genre humain ne veut point d'interrègne; sitôt qu'elle a mis son mort au tombeau, elle s'en va, on ne sait où, chercher et sacrer dans ses langes l'enfant de l'avenir. Que tous les enfants qui viennent de naître écoutent de loin le glas de cette cloche qui retentit en Allemagne; qu'ils commencent déjà leurs meilleurs rêves; qu'ils se retournent en disant à leur mère : — Ma mère, ma mère, que me veux-tu (1)? Puisque c'est l'heure

(1) Le passage qui suit est supprimé dans l'édition de 1857 jusqu'à « En quel état... » Nous pensons qu'il est intéressant de le reproduire, parce que, sous la forme romantique, il peint très justement la fièvre qui s'empare des jeunes générations, quand un art nouveau doit s'inspirer d'une société nouvelle.

où la gloire se met en quête de celui d'entre eux qui va lui remplacer son vieillard dans le monde. Que les fleurs dans les bois, que les herbes dans les prés, que les sources dans le sable qu'il avait taries pour emplir sa coupe sans bords, se remplissent de nouveau de leur éternelle rosée, pour nourrir un autre siècle. Deuil, fête, mort et naissance, rien n'est changé. Sans terreur, sans colère et sans regrets, le royaume de l'art traverse l'ombre de ses morts, et marche avec sérénité à l'encontre de ses destinées et de sa forme nouvelle.

Cette forme, quelle sera~t-elle? Question qui entraîne avec elle cetLe autre-ci : quels sont les éléments politiques de l'Europe actuelle que l'art a épuisés? Quels sont ceux dont il présage l'avènement? De nos institutions contemporaines, laquelle a assez de durée en soi pour satisfaire à son principe éternel? C'est-à-dire que nous sommes conduits à nous servir de l'art comme d'un truchement divin, pour demander à des sépulcres vides si le cœur leur bat encore, et à des tombeaux de mille ans pourquoi le soleil d'Orient ne fait plus résonner, au matin, la pierre du désert.

En quel état Gœthe laisse-t-il l'empire de la poésie et de l'imagination? Autour de lui, dans son pays, il ferme cette époque d'harmonie et de repos qui est à la tète de toutes les littératures. Tant que l'Allemagne resta en observation dans l'Europe, et qu'elle se fit des révolutions qui l'entouraient un amusement pour sa fantaisie; tant que rien de ce qui se passait autour d'elle ne vint à bout de la faire sortir de sa sérénité, l'art, pourvu qu'il fût, de quelque manière qu'il fût, satisfaisait l'État. Comme le pays, dans les questions flagrantes

qui se débattaient sous ses yeux, ne prenait point encore parti; qu'au contraire, il se laissait pousser par le flot de l'histoire, aveuglément, nonchalamment, il ne demandait pas à l'art de s'engager plus que lui ni d'en faire plus que lui : c'était une religion à part qui avait son infini et son éternité distincte, de qui on n'exigeait rien, si ce n'est de dominer assez le bruit des affaires contemporaines pour n'avoir rien à démêler avec elles.

Étudiez toutes les créations de cette époque de sang, vous les trouverez toutes entourées d'une auréole de paix, comme ces vierges byzantines que j'ai vues, avec leurs gloires d'or, sourire en plein air sur les murailles de leur église battue d'une éternelle tempête. Il arrivait précisément le contraire de ce qui s'était passé dans le monde grec. Les institutions et les passions politiques s'étaient levées et exhaussées là pour porter plus haut, jusque sur la crête de leurs montagnes de marbre, le prodige de l'art. Ici, l'État disparaissait, s'évanouissait pour laisser l'art se montrer seul, se mouvoir seul sans rives et sans limites, dans l'univers fait de sa main.

Qu'on lise toutes les compositions de ce tempslà, et qu'on dise, si l'on peut, de quel établissement politique elles ont gardé l'empreinte. Monarchie, aristocratie, démocratie, liberté, despotisme, où sommes-nous? Que voyons-nous? Le génie d'une race d'hommes qui erre dans l'immensité, sans corps et sans figure, et qui s'en va frapper à chaque point de la voûte du ciel, pour en tirer sur tous les tons, en haut, en bas, le son de l'éternité. Je suppose que l'histoire qui grondait autour d'elle ait tout à coup disparu du souvenir des

hommes. La monarchie de France est tombée en un jour sans que personne puisse dire où elle a laissé seulement la poignée de son épée. On ne sait ce que c'est que ce chiffre de 89. ni que ce renom de Mirabeau. La Convention a essuyé mieux que Macbeth sa main avec sa main, et j'ignore même si elle a été jamais. Que sont, de grâce, ces champs de Marengo, de Wagram, de Leipzig, de Waterloo, et que les bergers me disent donc quel si bon engrais ils y ont apporté de leurs cabanes pour que le trèfle y soit si frais, l'aubépine si épaisse, et que l'épi y soit si pesant avant l'été? Des douleurs et des joies qui, pendant ce temps-là, sont échues aux hommes, pas un homme n'en a gardé mémoire. Ce que c'est que la Révolution française, je l'ignore complètement, aussi bien ce que fit l'Europe tant qu'elle dura; et ce nom de Napoléon, ce nom inouï qui s'écrit de lui-même sur toutes les murailles, qui me trouble partout où je passe, dans les bruyères des forêts et dans les carrefours des villes, dans le bruit des feuilles et dans les sanglots des flots, personne ne peut me dire ce qu'il est, ni qui l'a porté, ni si quelqu'un l'a en effet porté.

Me voilà dans une étrange perplexité et dans une véritable épouvante de ne rien connaître de ce qui me touche de si près, et de ne pouvoir remonter à la source des mouvements de haine et de douleur qui s'agitent, sans cause apparente, comme des ombres sans corps au fond de ma pensée. Pourtant, dans ce dénuement de témoignages politiques, il me reste quelque chose. Les poètes d'un grand peuple ont assisté à chacune des révolutions que j'ignore. Sans doute, ils auront con-

serve dans leurs urnes les larmes des peuples que je cherche; ils auront gardé en eux-mêmes l'image de ces temps qui, ailleurs, sont effacés sans retour, et je vais retrouver dans leurs œuvres ces jours de fête ou de deuil et ces cris subits que toute une race d'hommes a fait entendre, et qui autrement me sont perdus pour toujours.

Dans ce dessein, le premier homme que je rencontre a fait une fois l'épopée de l'esprit allemand. Il a personnifié, celui-là, à son insu, dans les deux personnages de Faust et de Marguerite, les deux génies qui sont éternellement aux prises l'un avec l'autre, dans le sein de son peuple : l'extrême réflexion et l'extrême naïveté, l'excès de l'expérience et l'excès de l'abandon, tout l'héritage de science du genre humain et toute l'ignorante pudeur d'une race nouvelle qui n'a encore été mêlée ni aux rumeurs, ni aux convoitises de l'histoire.

Le caractère étrange de cette œuvre, qui est le fondement de l'art nouveau, annonce bien que quelque chose d'inouï vient de se passer dans le monde, et que les sociétés se sont formées tout à coup sur un type inconnu. Il faut certainement que la baguette des fées ait un instant ensorcelé le genre humain, pour qu'il se soit réfléchi sous cette forme dans l'épopée contemporaine. Est-ce son bien? est-ce son mal? est-ce avec joie? est-ce avec douleur? Le poète ne s'en inquiète pas; il bâtit sa merveilleuse énigme dans le désert, et à tout le reste de ses œuvres il donne le repos et l'éternelle immobilité d'autant de sphinx qui entourent sa pensée sans l'expliquer, ni l'éclairer. Voilà Goethe.

A côté de lui, n'interrogez ni Wieland, ni Her-

der. Leur sérénité est plus grande et plus irréfléchie encore; ils ne portent ni l'un ni l'autre la trace d'aucune douleur ni d'aucune blessure de leur temps; et je peux croire, si je veux, qu'ils ont écrit dans des jours de repos oriental, là où l'on n'entend, en une vie d'empire, que bruire la feuille d'un palmier, et la brise souffler sous la porte d'une vieille ville du Delta.

Au milieu de ces hommes, il en est un pourtant qui semble avoir recueilli à lui seul le tourment et la fièvre de son époque. Voyez-le, il est possédé comme d'un secret d'une délirante et inépuisable inquiétude. La rencontre de je ne sais quel abîme a bouleversé et exaspéré son génie. Cet homme est Schiller. Il ne fait rien pour cacher qu'il est battu, en effet, par un orage qui remue la terre sous ses pieds. Mais il est le seul qui se trahisse ainsi. Ses contemporains le lui reprochent amèrement; eux, si calmes et si sereins, ne se font pas faute de lui dire à leurs manières, sous toutes lesformes : Et moi donc, suis-je sur des roses? Avec cela, la critique des frères Schlegel, héritière de celle de Herder, mais impassible, louangeuse, cérémonieuse, avec plus d'étendue que de profondeur, servait à la pompe de l'art, sans l'instruire nullement de ce qui se passait hors de. lui. Elle ressemblait, au milieu des compositions de cette époque, à ces conseillers intimes qui escortent magnifiquement le pouvoir en Allemagne, à la condition de ne lui conseiller jamais que sa gracieuse volonté.

Dans le même temps (c'était sous la Convention), se réveillait une espèce de ménestrel, qui s'était endormi, ce semble, depuis des siècles,

avec son empereur clans le château de Barberousse. Celui-là avait dormi au moins depuis mille ans, tant il était étranger à tout le monde moderne. O n'étaient qu'oiseaux merveilleux, chants inouïs, •chars de fées, chevaux enchantés, oiseaux qui parlaient, poésie plus diaphane et plus insouciante que la demoiselle aux ailes empourprées sur un lac de la forêt Noire. Le voici, l'Ariel des poètes qui forge, avec son marteau de pygmée, des diamants du ruisseau, des paillettes du sable, des . ■crins du soleil, des clous arrachés aux pieds des chevaux du matin, son cristal de génie où le monde entier reluit, terre, étoiles, firmament sans •enfer, non pas la nature effrayante, immense, indivisible, n'ayant tout entière qu'une voix, mais la nature infinie dans son infinie mobilité; le rayon d'or qui chante, l'aubépine qui parle dans son parfum de mai : c'est Tieck, le conseiller Tieck, le sylphe espiègle qui se joue de lui-même •et des autres, dans les cent détours de son œuvre, le vrai bouffon de l'univers, l'héritier du cordonnier Hans Sachs et des compagnons de la maîtrise, le seul des poètes de cette époque qui vive •encore, fleur de génie ailée, diaprée, sautillante, toujours voltigeante, insaisissable à la mort, et qui va plonger et promener, sans savoir ce qu'elle fait, ses couleurs d'azur dans le gouffre et la plus profonde nuit de l'infini chrétien. Cette fois, l'art s'est-il assez séparé de l'humanité contemporaine? Non pas, non pas; poursuivons. Il y a au delà un terme qu'il faut franchir; ces figures sont encore trop réelles et trop chargées de matière. 11 faut qu'elles n'aient plus ni corps, ni forme, ni feu, ni lieu, qu'elles ne soient plus ni du présent, ni du

passé ; puisqu'on ne peut tout à fait se défaire de l'univers et en alléger sa nef, on le changera tant qu'on pourra. Ce sera une autre terre, un autre soleil, une autre lune; ce sera une harmonie fausse, et un mélange de couleurs d'une divine folie; vrai rêve de l'esprit créateur, où les mondes, comme des fantômes, croissent et s'allongent dans une infinité vide et enivrée de sa propre liqueur. Et du haut de ce ciel inconnu que le spiritualisme a fait, par cette lueur inconnue, par cette brise inconnue, les anges de Jean-Paul Richter, comme un oiseau fait sa couvée, étendront leurs ailes blanches pour achever de cacher et d'étouffer, sous leurs envergures de vingt coudées, les cris et la détresse de l'univers réel.

Voilà donc une littérature entière dans laquelle ne se retrouve pas un seul écho de la société politique. Depuis l'antiquité jusqu'à elle, je sais bien que l'histoire de l'art n'est qu'un effort continuel pour se débarrasser des liens et des formes de l'Etat. Mais ce dernier degré d'abstraction ne devait être atteint que par la race germanique. Elle était venue de son côté, en même temps que l'Évangile, pour spiritualiser le monde. A chacun de ses âges, sa mission était de perpétuer le miracle de la pensée sans la forme : un paganisme sans victime, une épopée sans merveilleux, un christianisme sans autel, un droit sans code et un art sans patrie.

RÉVEIL DE LA NATIONALITE ALLEMANDE DEPUIS 1813 ET 1814. KOERNER, UHLAND

Le dernier terme du spiritualisme atteint, rien, n'était plus naturel qu'une réaction en sens contraire. Cette réaction fut décidée le jour où l'Allemagne, en se jetant dans la mêlée, changea, en 1813 et 1814, le droit public de l'Europe. Dès ce moment, le principe de l'art fut aussi changé chez elle. La grande école, dont nous avons parlé plus haut, avait eu le temps d'accomplir tout ce qu'elle avait à faire. Il ne lui restait pas un seul grand monument sur le chantier. Soit qu'elle eût ellemême la conscience que son âge était fini, soit que sa pensée fût en effet à bout, elle s'arrêta et regarda faire l'avenir. Il se trouva alors que son repos, qui avait paru sublime, ne satisfit plus à un patriotisme qui venait tout récemment de mesurer sa force. On appela froideur ce que l'on avait appelé sérénité, et indifférence ce qui avait semblé élévation divine. On lui gardait rancune de n'avoir voulu se mêler en rien des affaires de ce monde, quand le sol allemand avait tremblé, et de n'avoir pas célébré plus tôt dans l'art l'ère d'affranchissement que l'État lui-même avait été si lent à consommer dans son histoire.

C'est une erreur de croire, comme on le fait aujourd'hui, que Gœthe, jusqu'à sa mort, n'a

rencontré pour lui qu'un culte aveugle dans son pays. Une opposition retentissante s'était élevée, au contraire, contre sa toute-puissance. C'était un véritable ostracisme que cette critique qui, dans ces derniers temps, se levait chaque matin pour lui dire dans sa langue : Je suis las de t'entendre appeler le juste. On ne sait pas assez combien ce génie cosmogonique avait froissé à la longue, sans le vouloir, d'enthousiasmes sincères, ni combien cette main de bronze avait effeuillé, sans y songer, de vertes couronnes sur son chemin. C'est lui qui a donné à l'Allemagne la connaissance du bien et du mal; et cette science s'est trouvée si amère qu'à présent son pays lui en fait un reproche. Les caractères passionnés des patriotes étaient déconcertés par cette impartialité d'une ombre. Ce qui reste de puritains de la vieille Allemagne finissaient par s'alarmer à mesure que cette vie merveilleuse déroulait, sous leurs yeux, ses métamorphoses imprévues. C'était tout un siècle qui marchait debout, corps et âme, dans un autre siècle, et qui l'effrayait de sa hauteur.

Son impassible puissance causait aux fauteurs de l'école nouvelle le même déplaisir que, chez nous, le persiflage de Voltaire avait inspiré, sous l'Empire, aux écoles de Mme de Staël et de M. de Chateaubriand. Autant on s'était autrefois livré avec candeur à ses expériences, autant maintenant, désabusé et blasé, on prétendait ne pas se laisser duper par ses pièges. Ce n'était plus le despotisme du génie à son avènement; ce n'était plus le Napoléon de l'art qui fondait de lui-même son droit impérial sur chaque parcelle de la nature, partout où son cheval avait secoué sa crinière.

Non! l'avenir, qui mine autour de nous tous les corps politiques, minait aussi ce grand pouvoir. C'était devenu, à présent, un pouvoir muselé, dont on se mêlait de juger les caprices, une religion qui avait ses sceptiques et ses réformateurs; moins que cela, une royauté comme toutes les royautés d'à présent, controversée, niée, honnie, vilipendée sans que le vieux lion tendît jamais sa griffe. Plutôt que de régner à ce prix, il était temps de mourir, au moins pour en finir de ces éclaboussures qu'un siècle qui commence jette toujours au front du siècle qui s'en va.

L'art s'imposa ainsi le devoir de se faire national; cet horizon vague et sans bornes dans lequel il avait erré jusque-là, il voulut le circonscrire à son climat. Il s'assit désormais, comme un laboureur fatigué, sur la borne des champs de bataille de l'indépendance. C'est alors que l'Allemagne commença à se prendre enfin pour but de ses recherches. L'érudition des frères Grimm alla fouiller son antiquité primitive, dont on n'avait connu, depuis Klopstock, qu'une fausse et théâtrale image.

Tout changea. La musique ne fut plus, comme dans Mozart et Haydn, le son divin de tous les lieux, l'harmonie générale et diffuse qui sort du nord et du midi, de l'Italie et de l'Allemagne, l'écho nombreux et sans nom du genre humain dans un sein retentissant, la voix qui vient à la fois de la vague sur le Lido de Venise, des rayons du soleil sur un oranger de Naples, des herbes du Colisée, des lèvres des femmes de Salamanque, des guitares de Séville, des citronniers d'Anda lousie et des coquillages du Danube. Ce fut une

musique indigène, celle de Weber, de Beethoven et de Spohr, dont on avait entendu dès l'enfance les rhapsodies errantes le soir à la porte des villes, une mélodie faite à demi de chants populaires, de soupirs pris aux forêts et aux pierres de son pays, aux murs fendus et aux lichens des vieux châteaux du Rhin, aux lierres et aux carrefours de la forêt Noire, aux cornemuses des Tyroliens, aux rames des bateliers de l'Elbe, aux tambourins des Bohémiens, chœur confus, nuageux, enfumé, de toute une race d'hommes qui, après la semaine, se met à chanter le soir sur son banc en attendant le jour. Il faut en dire autant de la peinture; l'école grecque de Winckelmann et de Gœthe fut abandonnée pour l'ancienne école allemande des peintres du quatorzième siècle. On ne se contenta plus d'aller chercher ses sujets dans l'histoire nationale. Cornélius (1) ne voulut pas seulement continuer, après mille ans, le Banquet des Niebelungen et refaire le Faust des sorciers du moyen âge; il eut besoin d'une sympathie plus intime avec ces temps héroïques. Pour mieux s'initier à leur génie, il reprit lui-même leurs procédés. Le patriotisme du moyen âge devint une religion qui eut à Munich sa chapelle Sixtine. Épuisé d'idées et perdu dans la forme, l'art moderne se recomposa dans l'atelier du vieil art germanique; on fit une étude toute nouvelle des fresques des cathédrales du nord qui étaient restées oubliées depuis la Réforme; on gratta les murs des nefs ; on découvrit les tableaux qui tapissaient de symboles de vermillon et d'or

(1) C'est de lui que sont les fameux dessins du Faust de Gœthe. (Note de 1832.)

UN PROPHETE 15b

ces églises gothiques, que nous sommes accoutumés à nous représenter toujours si nues et si obscures.

Ce fut une révélation subite que l'étude de ces fresques, et un monde inconnu où l'on s'engagea. Les conceptions philosophiques de notre époque s'habillèrent à leur tour des plis raides et diaphanes des vitraux de Cologne. L'infini se retrancha de mille manières dans le cadre vermoulu des gra\ures sur bois de Nuremberg. L'idée la plus nouvellement sortie de notre temps se chargeait volontiers du manteau pluvieux d'Holbein et de ses couleurs séculaires. Pour traverser le camp de la routine, l'avenir se couvrait, comme Clorinde, de l'armure du vieux temps, et cachait sa jeunesse sous le casque et les brassards d'une époque immobile. A mesure qu'au dehors le peuple allemand se livrait davantage aux chances et aux séductions de l'action politique, il faisait un dernier appel dans sa peinture au calme et à la candeur des formes du moyen âge, comme Rome, à mesure qu'elle avait été plus entraînée vers le monde, et qu'il n'y avait plus eu pour elle d'espérance de repos, avait cherché, sous Adrien, à retrouver, au moins dans sa sculpture, la paix des tombeaux de l'Egypte et des dragons de l'Orient.

Sous l'impulsion de cette nouvelle époque, voilà la poésie qui se jette à son tour, tète baissée, dans la mêlée de l'invasion. Elle avait jusque-là vécu si retirée dans ses visions! La voilà soldat comme Jeanne d'Arc, en quittant son arbre des fées. Adieu son chaume, adieu ses songes, adieu ses nuits d'été; adieu mon père, adieu ma mère. Allons! allons! la belle vierge, l'avez-vous vue

passer? Quand je l'ai rencontrée, elle filait à sa quenouille avec un fuseau d'acier, une cotte d'acier. En avant! en avant! Elle portait dans son tablier pour cadeau à son fiancé trois balles enchantées, deux pistolets d'argent et deux bons éperons pour courir les chamois. Hourrah ! hourrah! Sa ceinture pendillait dans les plis des drapeaux; elle chantait pour sa noce son chant d'acier dans le fourreau d'acier du long sabre de Kôrner. 0 ciel! ô ciel! j'en mourrai. Garde à vous, mon empereur! Jetez bas votre casaque grise et votre petit chapeau. Votre cheval blanc est trop pesant, votre épée de diamant est trop petite. Plus vite, encore plus vite. La voilà, la voyez-vous, toute habillée de fer qui vient au-devant de vous pour la fête sur son cheval qui sue le sang. N'allez pas, mon empereur, vous asseoir jusqu'au soir à son repas de noce (1).

Ces deux années de 1813 et de 1814 se repais saient ainsi de chants terribles et enivrés comme elles. Les poètes montèrent à cheval avec la coalition. Il y en eut, comme Iahn, dont la mission officielle fut d'exalter les armées, ce qui rappelait les anciens Bardites (2). Aux inventions de la métaphysique succède une poésie poudreuse qui court plus vite qu'un cheval de bataille, qui, elle aussi, fouille de son pied la vieille glèbe 'de- l'Alle-

(i) Supprimé dans l'édition de 1857 depuis « adieu mon père », jusqu'à la fin du paragraphe.

(2) Iahn a continué ses prédications jusque dans le jardin du Palais-Royal. A son retour en Allemagne, il en a été récompensé par une réclusion perpétuelle dans sa ville natale. Le séjour des universités lai a été surtout interdit pour jamais. Voyez son livre De la Nationalité, traduit par Lortet, ouvrage fort curieux et pas assez connu. (Note de 1832.)

magne, qui vomit le feu de ses naseaux sur l'herbe de Lutzen, qui hennit avec la trompette, qui a la voix argentine d'une baguette de fer dans un fusil de Tyrolien. 0 les chants d'Arndt, gorgés de poudre ! les joyeuses ballades qui flamboient dans la mitraille ; les ïambes intrépides qui se dressent debout, tout en feu, à la gueule des canons; tout le génie de ces jours-là; les balles enchantées qui sifflent comme des esprits dans l'air; les sabres qui sourient au soleil comme l'écharpe d'une fée du Hartz; les banderoles des lances; les poitrails des chevaux, comme un flot noir du Danube qui porte sur son dos son cavalier, son panache et ses harnais d'écumes; la rosée terrible du soleil de Leipzig! Qui dira désormais que la réalité manque à cette poésie? Au contraire, elle en est plutôt affolée et enivrée : elle a bu du meilleur de notre sang. C'est un autre vertige. Elle est si bien à la solde des événements, qu'elle est elle-même un clairon dans la mêlée. Elle est tout feu, tout sang, tout bruit, toute action, tout héroïsme; et la balle qui frappe Kœrner au front, à l'heure où il finit le Chant du glaive, achève de donner à l'art, par cet endroit, son baptême de feu.

Uhland est le Béranger de l'Allemagne (1). Quoiqu'il touche encore à l'époque que nous venons de franchir, son inspiration a déjà changé de caractère. Il est venu, lui, le soir de la bataille des

(1) Uhland a publié un volume de poésies lyriques. Depuis la guerre de l'indépendance, il n'a cessé de rappeler aux rois du Nord leurs promesses libérales; il a saisi l'occasion de chaque événement politique pour en composer son chant national. Depuis quelques années, il a quitté la poésie pour la critique et l'on attend avec impatience de lui une histoire littéraire de l'Allemagne. (Note de 1832.)

géants. Les bruits sont déjà amortis, l'herbe est déjà séchée, l'épée est déjà essuyée, la lutte est déjà achevée. Il apporte sa foi de pèlerin pour la prière avant la fin du jour. Naïf et recueilli dans sa victoire, c'est l'ange de Novalis au bivouac; c'est la fête de l'affranchissement, joie d'enfant qui se remet à se chauffer à son soleil, à caresser ses fleurs, comme si elles ne souriaient que d'aujourd'hui. Lui aussi fait reverdir sa vieille nature, comme si elle avait été stérile et muette, dans ses plaines de trèfle, tout le temps de la conquête; mais l'originalité de ce poète est plus profonde. L'enivrement de l'orgueil national prend dans son âme l'humilité d'une vieille ballade populaire : il enveloppe les conquêtes du libéralisme moderne sous les airs et la candeur du moyen âge; c'est lui qui donne au génie ombrageux de notre époque la grâce diaphane des vitraux des croisades, et qui brise contre la Sainte-Alliance la lance d'un sonnet féodal. Qui parle d'un démagogue de 1819? Lui, c'est un vassal de Rudolphe qui chante sa chanson sous le prunier sauvage et sur la tour ruinée de son seigneur. De son fossé suzerain, plus son esprit se penche vers l'avenir, plus ses mains se retiennent par le bord aux lierres et aux herbes gothiques. Il est ainsi en poésie ce que Cornélius est en peinture; et ils représentent tous deux fort bien à leur manière l'état actuel de l'Allemagne, qui cache, elle aussi, des sympathies si nouvelles et une si jeune destinée sous la vieillesse des institutions et des formes politiques.

Une chose remarquable, c'est que la liberté dans ses goûts les plus populaires a montré, à son début, en Allemagne et au Nord, autant de prédi-

lection pour le moyen âge qu'en France elle lui a montré de répugnance. On était là carlovingien, comme chez nous on était bonapartiste. On portait là, pour signe de ralliement, après la Restauration, les boucles des rois chevelus de la première race, comme chez nous on ramassait sous la botte de Napoléon la violette du 20 Mars.

Ce que l'on appelait démagogues au nord, c'était une espèce de sectaires de nationalité féodale, gens de religion et de foi enfantine, vrais pèlerins d'armées, bons chrétiens, tout chargés de la ferraille du vieil empire germanique, puritains des anciennes coutumes, toujours chantant, souvent priant, bons prud'hommes qui portaient le poil fauve de Barberousse, et ce qu'ils avaient retrouvé, chemin faisant, de la mantille et de l'épée de son siècle écourté. Tout bardés des temps gothiques, ils eussent fait horreur à un carbonaro du Midi; et pourtant, sous cela, on sentait un instinct profond du pays. Pour se venger en un coup de sa longue défaite depuis la Réforme, l'Allemagne était obligée de remonter jusqu'à son moyen âge. C'est là, dans la pompe de son empire écroulé, qu'elle s'encourageait au sentiment renaissant de son unité, et que son ambition allait chercher de quoi s'exalter et se rassurer. Elle réveillait, après mille ans, ses vieux Othon dans leurs caveaux aussi vite que nous, notre mort à Sainte-Hélène. Elle mettait de l'érudition dans son complot, de l'archéologie dans son émeute et à son patriotisme savant il n'en coûtait pas plus de déterrer en secret les aigles de Charlemagne et de faire de la sédition avec le treizième siècle, qu'à nous, après quelques années, d'avoir souvenance du soldat de l'an XII,

et de garder sous nos chevets le drapeau de la République.

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