HENRI HEINE
C'en était fait, il fallait bien le reconnaître. On avait cru que si les rois guérissaient, au moyen âge, par l'imposition des mains, l'infirmité du corps, ils sauraient maintenant guérir l'incurable inlirmité des âmes; et tout le contraire, on ne rapportait de ce contact que des cœurs meurtris et des espérances évanouies. Force était de changer
de langage et d'extase. Les ballades se nourrirent de fiel, et les sonnets d'absinthe.
Quand, au quinzième siècle, l'esprit allemand avait achevé sa cathédrale de Strasbourg, il avait sculpté au sommet une figure satanique pour railler de là-haut tout l'édifice. C'était un ricanement d'enfer qui tombait de ce balcon sur les vierges de pierre, sur les colonnes et sur les colonnettes, sur les saints dans leurs niches, sur le pavé et sur l'autel, et sur toute cette impuissance du culte et de la foi humaine. A son tour, la poésie en fit autant. Elle monta au dernier échelon de l'idéalisme allemand, et se mit à son aise à railler tout ce qu'elle avait aimé, à aimer tout ce qu'elle avait haï, à chanter avec Heine, comme le derviche au haut du minaret, la dernière heure, l'heure de minuit de ce jour de mille ans du génie germanique. Cette fois, l'ironie ne se déguisait plus. Elle se tenait tête levée ; elle sifllait en plein air.
Sous leur forme insouciante et frivole, les poésies de Heine, dont je viens de prononcer le nom, ont en effet un vrai sens social. Il y a trente ans, on les eût réputées impossibles, et les imaginations vierges de ce temps-là n'en auraient jamais supporté la cruelle morsure. Il y a là telles petites chansons de dix vers qui portent innocemment dans leurs corolles (car ce sont de vraies roses de bois) un venin qu'il a fallu trois siècles au moins pour distiller à ce point. Ce sont des fleurs charmantes, ouvragées et peintes avec l'ancienne habileté de l'art tudesque, et qui toutes dardent un aiguillon de basilic. Il y a des sonnets transparents et purs à la manière de ceux de Pétrarque, au fond desquels vous voyez ramper le reptile ; des ballades
qui cachent sous leur sourire, comme une femme sous son voile, leurs mécomptes et leurs poisons. 11 y a des canzone folâtres qui vous prennent et vous bercent d'amour, et vous noient à la fin dans un mot satanique; car c'est là le caractère et l'originalité de ce poète, de vous faire boire l'amertume et la lie de nos temps sous l'expression et le miel des époques primitives : le siècle de Byron dans le siècle de Hans de Sachs.
A tous les sentiments d'une société avancée il donne le rythme populaire des sociétés qui commencent; et ce désespoir qui emprunte la langue de l'espérance, cette mort qui parle comme la vie, ce berceau qui redevient un tombeau, ces passions vieillies et rassasiées qui se meuvent sur le mètre des passions naissantes, cette candeur et cette corruption, ce miel et ce fiel, ce commencement et cette fin qui se rencontrent et s'unissent dans l'étreinte de ces rapides poèmes, en font autant de petits chefs-d'œuvre d'art, de fantaisie, d'originalité et d'immoralité.
La plupart des poésies de Heine sont contenues dans un volume intitulé Livre des chants. Les premières datent de 1817. A cette époque, le jeune poète appartient à l'école des Schlegel et de Tieck. C'est d'eux qu'il a appris la forme populaire et la naïveté que plus tard il aiguisera contre eux. Depuis ce temps, l'aiguillon croît et perce chaque année. Dans ses voyages du Hartz, d'Italie et de la mer du Nord, il s'en va chercher et rapporte à la maison des impressions de fleurs, de bois, d'amour dont il garde l'épine et qui se convertissent chez lui en un miel de colère et de haine. Nés dans des climats différents, ses chants en gardent peu ou
point le caractère. C'est une espérance, un désir, rencontrés par hasard, qu'il flétrit en passant, et qui perdent ainsi leur date et leur origine, comme une feuille tombée perd son odeur et sa couleur. Il y a là de ces poèmes nés dans la pure Toscane, sous le soleil de Lucques et de Florence, qui n'ont rien gardé de l'odeur des orangers ni des myrtes, et ne sentent que l'absinthe.
On dirait qu'un souffle satanique éteint la différence et l'enchantement des climats et ne laisse voir au fond que le même mot et le même dard partout. Le poète ne rencontre pas sur son chemin une voix de fille, une fleur sur sa tige, sans lui adresser un madrigal méphistophélique. Les étoiles ont beau se cacher toutes prudes sous leurs voiles ; il finit toujours, comme dans les Nuées d'Aristophane, par quelque ironique question qui leur fait pleurer des larmes d'or. Quand il approche de la mer du Nord, c'est le seul endroit où son ironie prenne quelque chose des lieux. Elle devient comme eux ample et colossale; des nuages de la Baltique, il fait un linceul pour rouler et berner les dieux vivants et les dieux morts, le présent et le passé, et vous quitte là sur la grève avec un éclat de rire : si bien que, lorsque vous fermez ce livre, qui semblait si frivole, toute la nature est déjà vide et le ciel désert, et le cœur aussi, et tous les fruits du grand arbre de vie ont été mordus l'un après l'autre d'un noir aiguillon; et le ver les ronge (1).
Cruel poète que vous êtes! Trouvez-vous donc
(1) Tout le passage qui suit, depuis « cruel poète » jusqu'à « Ainsi, il est donc vrai, » a été supprimé dans l'édition des Œuvres complètes.
que la ruine fait son chemin trop lentement! Quand vous frappez si fort au cœur les arbres de cette forêt enchantée de l'Allemagne, n'entendez-vous pas les branches qui soupirent, et les feuilles qui tremblent, et les fleurs qui vous disent : Méchant! Ce soir, si vous aviez attendu, nous nous serions fanées toutes seules sans vous.
0 Heine! Si vous aimez quelque chose, je vous demande à cause de moi merci pour ce qui vous reste encore de fleurs à sécher et de sources à tarir. Que vous ont fait, dites-moi, ces pauvres villes d'université, qu'il vous faille si amèrement les réveiller et leur barbouiller d'encre le visage avec leurs plumes séculaires! Et Gœttingue, et Hambourg, et Munich, et votre ville, Dusseldorf ! Vous soufflez chaque matin sur elles, et la poussière des vieilles mœurs qui les recouvrait, comme des in-folios rangés depuis mille ans dans leurs bibliothèques, s'en va en fumée, et vous la prenez tout entière pour vous. Mais songez donc à ce qui nous menace aussi par contre-coup en France. Autrefois, quand nos révolutions et notre bruit nous lassaient pour un moment, nous traversions le Rhin, et nous trouvions là, pour nous reposer du présent, le passé tout entier. Il y avait là encore des pensées debout qui nous prenaient sur leurs ailes. Tout ce que nous avions perdu s'était conservé en cet endroit, et nous allions là pour un jour nous abriter dans votre foi. Mais maintenant que vous faites fi de ces rêves, il est bien vrai qu'il n'y a plus place au monde où reposer sa tête pourune heure. Il nous faut songer désormais à dormir debout dans le vent et la tempête.
Encore jusqu'à présent votre satire s'est con-
tentée du Nord; vous vous servez de la France pour railler l'Allemagne. Mais quand vous en aurez assez de ce jeu, n'y changerez-vous rien? Quand les vieilles coutumes seront chez vous nivelées à votre point, quand il n'y aura plus là-bas ni princes, ni docteurs, ni villes, ni villages qui ne vous aient passé par les mains, êtes-vous sûr que votre dard ne se tournera pas vers nous, et que vous ne découvrirez pas chez nous quelque sérieuse espérance à désoler? J'ai bien peur, pour ma part, en voyant d'autres peuples, que vous ne résistiez pas toujours à l'ivresse de choquer vos verres vides l'un contre l'autre, et que dans cette danse des morts, où les croyances humaines font la ronde, vous ne continuiez de siffler joyeusement comme auparavant vos charmantes, et suaves, et sataniques mélodies.
Ainsi, il est donc vrai, le long monologue de Fidéalisme de l'Allemagne a fini par un éclat de rire. Elle a bu sa poésie jusqu'à la lie. Encore une fois son Rhin s'est perdu dans le sable.
Ainsi, un monde entier d'espérance et d'amour se noie en ce moment avec la vieille Allemagne, sans que personne ici tourne la tête pour s'en inquiéter. Là, près de nous, mille fantômes s'évanouissent sans bruit, comme ils étaient nés sans bruit. Ces divins rêves, auxquels manque le souffle, ont vécu leur vie rapide. Tout à l'heure un univers va s'engloutir sans réveiller seulement l'oiseau dans son nid.
Que veulent donc ces accusations venues récemment de Vienne et d'Edimbourg contre la poésie de la France actuelle? Croit-on que nous serions bien en peine de montrer ailleurs même misère?
Ruine ici, ruine là-bas; et qui a prétendu jamais que tout ceci fût autre chose qu'une grande mort? Il s'agit bien vraiment, tant en France qu'en Allemagne, d'hémistiches et de prose qui croulent, quand c'est le poème entier de la "société moderne qui s'en va par lambeaux. Ce n'est pas la page seule que j'écris qui est déjà usée et mangée par les vers, c'est le livre où nous écrivons tous, ce livre du présent où les peuples et les rois parlent chacun leur langue, et qui, à cette heure, n'a déjà plus ni marge, ni feuillet pour y mettre son nom.
Il faudrait au moins, si l'on veut faire le procès aux fantômes des poètes, il faudrait au moins que le monde et les pouvoirs actuels fussent moins fantômes qu'eux. Or, quelle loi, quelle société, quelle église, quelle religion, je ne dis pas quel homme, mais quelle institution qui ne se donne aujourd'hui pour une ombre et qu'on ne traite en ombre? Qui a aujourd'hui la prétention de vivre sérieusement et autrement qu'en rêve? Qui se figure, par exemple, que nos lois sont des lois, que nos rois sont des rois, et ne voit pas que ce sont des fantômes qui n'ont que le visage? Etres fantastiques s'il en fut, qui viennent on ne sait d'où, dont le plus grand demeure au plus un jour, qui s'en vont par hasard et qu'on ne revoit jamais. Dans quelle poussière les avez-vous pris hier? dans quelle poussière les jetterez- vous demain? Vous ne le savez p'as vous-même. Majestés plus chimériques que les rêves d'Hoffmann, plus rapides, plus changeantes que les rêves de la fièvre, leurs couronnes ne sont pas des couronnes; ce sont des bandeaux que vous leur mettez sur les yeux.
Leurs sceptres ne sont pas des sceptres; ce sont des verges avec lesquelles vous leur frappez le dos. Leurs peuples ne sont pas des peuples. Sans présent, sans passé, sans nom, sans héritage, véritables morts habillés du manteau de la vie, ils escortent dignement ces royautés décapitées.
Avec cela, ne dites pas que la poésie finit; dites plutôt qu'elle est, qu'elle seule reste vivante. Rien n'existe aujourd'hui que ce qui est dans les cœurs. Il n'est pas une tradition, pas une autorité, pas une lettre écrite qui ne tombe en cendre, si vous la touchez de la main. Dans ce bouleversement du réel, l'idée seule subsiste. Elle seule garde sa couronne éternelle sur sa tête, et il n'y a ni peuple ni roi qui la lui puisse ôter. Là où rien ne prend corps, tout redevient pensée. Nous marchons et vivons, non dans ce qui est, mais dans le fantôme de ce qui doit être et de ce qui sera demain. Ombres que nous sommes, nous sommes nous-même une poésie et nous ne la voyons pas.
Sans doute l'idéal que chaque peuple s'était fait de l'absolu se dissipe à chaque heure, en Angleterre, en Allemagne comme en France; car cet idéal, c'était lui-même. Chacun se dépouille de ses traditions locales, de son art indigène, et jette autour de lui cette feuillée de mille ans. Mais de ces ruines particulières se forme la personnalité du genre humain. Un même génie cosmopolite se met à la place des génies différents d'idiomes et de races. Dans cette poétique du monde, toute idée sera à l'aise, et le vers ni la prose ne seront plus en peine d'y trouver le nombre qu'il leur faut de rimes et de pieds.
De là, véritablement, la mission réelle du poète ne fait que commencer. La vie sociale ne s'en est emparée que d'hier, et déjà il ne peut plus, mourir tranquille dans son lit. Le temps est passé où il vivait en paix jusqu'au bout sous, son clocher. A cette heure il faut qu'il quitte, avec Byron, avec Chateaubriand, avec Lamartine, sa frontière ou son île. Il faut qu'il supporte et la pluie et le vent, et le froid et le chaud, et. l'amour et la haine des climats étrangers; car son cœur est désormais trop grand pour que ni ville ni village le renferme tout entier. Sa vocation religieuse est d'être le médiateur des peuplesà venir. Sa parole n'appartient plus à aucun. Dansl'interrègne des pouvoirs politiques, lui seul redevient souverain. Il est déjà le législateur de la grande fédération européenne qui n'est pas. encore (1).
Le voilà donc désormais seul en compagnie avec son cœur; toutes les imitations sont épuisées; toutes les réalités sont évanouies; tous les chemins connus ne mènent qu'au désert; toutes les vieilles terres ont donné tous leurs fruits. Il faut que ce Christophe Colomb du nouveau monde idéal se risque au loin, lui seul, dans l'océan de sa pensée. Il va, il va, et cet infini s'accroît toujours. Il va encore, et ce que l'on appelait terre est à présent nuage; et ce que
(1) Cette conception du rôle du poète, qu'on croit parfois personnelle à Hugo, lui est, on le voit par ces paroles de Quinet, commune avec le romantisme de cette époque. Voir aussi Lamartine : Des destinées de la poésie, 1834 (11 février), l'année même où Quinet publiait cet article. Le poète expose la « destinée philosophique, rationnelle, politique, sociale de la poésie à venir ».
l'on nommait espoir se nomme à cette heure illusion. Et le peuple qu'il entraîne lui crie : « Je me noie, maître, allons-nous-en. » — Mais lui répond : « Demain! » — et demain est un siècle. Et dans la mer de son génie, jamais l'ancre ne se jette, jamais la voile ne se ploie, qu'il n'ait touché la rive où la vie a sa source et qui s'appelle Éternité.