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PROGRES DANS LE SCEPTICISME LES SCHLEGEL. TIECK. VOSS

Dormez-vous ou veillez-vous, ma sœur? C'est ce que nous sommes toujours tentés, en France, de demander à l'Allemagne. S'est-elle assoupie cette fois pour cent ans dans sa forêt, cette Belle au bois dormant, puisque personne n'en a plus de nouvelles"? N'a-t-elle plus de noms à nous ap-

(1) A sa mère, 23 décembre 1837. Cela n'empêchait pas Heine de rendre justice au talent poétique de Quinet : « Il n'y a pas trois poètes en Europe, écrit-il dans Lulèce, qui aient l'imagination de Quinet. »

prendre, plus de rêves, plus de fantômes à ses balcons, plus de systèmes, plus de poèmes, plus de chants à murmurer à l'oreille de la vieille société qui se file son linceul?

Pendant que la France, cette bonne ouvrière, faisait sa rude tâche dans la paix et dans la guerre,, sans prendre une heure de répit, pendant qu'elle élevait et renversait, et pétrissait son argile dans son sang et ses larmes, au loin, surtout en Allemagne, le chœur des poètes ne s'était jamais tu. Pour la désennuyer, il lui arrivait, de loin en loin, à la fin de sa journée, une humide brise toute chargée de ces chants. Quand ses peuples sapaient les peuples, qu'ils creusaient avec leurs pics sous les trônes, qu'ils charriaient les couronnes, il y avait toujours eu l'harmonie éloignée de ces littératures étrangères qui nous arrivait à nous, pauvres travailleurs sans salaire, et nous redonnait courage. Ces noms inconnus nous faisaient relever la tête, et nous voyions bien par là que la tâche n'était pas finie. Une fois, ce fut Ossian. et celui qui l'accueillit le mieux s'appelait Napoléon. Une autre fois, à la fin d'une longue journée, ce fut Schiller, et puis Gœthe, quand nous l'eûmes encore mieux gagné: et par un autre soir, Byron; et puis quand décidément sous la Restauration, nous pliâmes sous notre faix, les rêves empourprés de Jean-Paul et d'Hoffmann qui s'allumèrent et flambèrent à notre lampe. Chacun de ces noms nouveaux était comme l'invasion d'une idée qui descendait de sa montagne en se laissant glisser sur son bouclier. Quelque temps nous pûmes croire que cette invasion n'aurait pas de fin ; et pour ma part, je me rappelle que, bien jeune, quand je passai

la frontière du côlé delà forêt Noire (1), je m'attendais à trouver sous chaque arbre et sous chaque buisson du nord, une idée tout armée de pied en cap, que je me figurais le casque en tête, assise sur l'herbe et prête à émigrer. Auprès de combien de sources ai-je passé des heures sans fin, à attendre quelque chose qui ressemblât, au moins de loin, à l'Ondine de la romance du pêcheur! Je déclare n'être jamais entré en ce temps-là dans la maison d'un ministre protestant (et j'en connaissais beaucoup alors), et ne m'être jamais assis sous les marronniers de la cour, sans avoir aussitôt retrouvé dans les membres de sa famille la Louise de Voss, Werther, Hermann et Dorothée. Sous les amandiers en fleurs du Necker, je n'ai jamais entendu une voix de fille m'appeler par mon nom que je n'aie reconnu, sans me tromper jamais, Marguerite, Claire, Mignon, et surtout là-bas, à ses joues si pâles, Lénore de la ballade de Burger. Tous ces rêves poétiques vivaient réellement pour moi. Je les croyais réunis en nombres inépuisables dans chaque village de l'Odenwald; et je ne frappais pas à une porte de la Bergstrasse sans penser que c'était là une de ces portes d'ivoire d'où le poète faisait sortir à son heure les songes qui remplissaient alors le inonde.

Encore une fois, aujourd'hui en est-ce fait vraiment? Le Nord nous a-t-il envoyé tous ses rêves? ne recèle-t-il dans son ombre plus un seul nom, plus un seul songe, plus un fantôme d'amour? Est-il sûr qu'il ne passera plus sur notre route une de ces gloires lumineuses, un de ces voyageurs

(1) En 1827. Il avait alors vingt-quatre ans.

qui ne touchaient pas la terre et qui s'appelaient Scott, Byron, et qui nous apportaient à boire, leur verre plein des larmes d'un autre climat? Cela estil sûr? ou bien est-ce un signe seulement qu'il est temps pour nous de ne plus compter que sur nousmêmes, que nous n'aurons plus d'abri pour nos rêves, hors ceux que nous bâtirons nous-mêmes, qu'il faut vivre désormais de notre substance à nous, et que le monde est déjà las de nous prêter ses ombres?

Si je regarde du côté de l'Allemagne, la tristesse me saisit au cœur et l'envie me prend de quitter déjà la plume; car voilà ce grand pays, celui de la foi et de l'amour, devenu à son tour le pays du doute et de la colère. Ce serait une longue et cruelle histoire que celle du doute chez un peuple que la Divinité a si bien rassasié d'elle-même qu'il n'en veut plus goûter, et où le mysticisme aboutit au même endroit que chez nous le scepticisme. Ce serait une chose à montrer que ses efforts pour se retenir dans sa chute, et pour flotter encore quelque peu dans ses croyances ondulatoires avant de se noyer sans retour. Les mêmes combats que son Luther a soutenus pendant ses insomnies, la tête sur son chevet, criant, pleurant, soupirant, haletant, l'Allemagne les a, à son tour, endurés toute seule dans son Ht, sous ses rideaux, dans cette longue insomnie de gloire qui commence par Frédéric et finit par Gœthe.

Car ce n'est pas en une heure quelle est venue où nous en sommes. Avant d'arriver à l'indifférence de tous les cultes, elle a essayé de tous. Elle a offert à toute chose son adoration; et dans cette chute du ciel sur terre, tout lui a manqué

sous la main et a croulé avec elle. Quand la lettre a chancelé, elle s'est réfugiée dans l'esprit, et l'esprit, tout ruiné de mysticisme, a fléchi à son tour. Là où la foi manquait, elle s'est mise à adorer la philosophie; c'était le temps de Fichte et de Schelling, et puis ce terrain miné a croulé dans le nihilisme de Hegel, et il a fallu se faire un autre dieu.

Il y a eu aussi un temps où le patriotisme servait de religion, où l'on priait dans la hataille, où la foi se retrempait dans le sang, où le Te Deum de Leipzig montait sans peur dans sa cathédrale de fumée et de bruit ; et cette foi, la plus facile à garder, s'est dissipée à son tour avec la fumée des bivouacs. Restait au moins le culte de l'art. Celui-là avait toujours conservé son église. Mais Gœthe. le dieu qu'elle adorait, l'a détruite lui-même.

Ainsi l'Allemagne est descendue dans le doute avec la même conscience qu'elle avait mise à monter dans la foi. Ce n'est point, comme d'autres, par une chute d'un jour irrémédiable et subite, mais par une infinité de chutes et de courbes toutes formulées d'avance. Je la vois qui descend processionnellement dans le néant et scientifiquement dans le doute. Ses cathédrales à elle sont usées, non par le temps, mais par la prière et par les genoux des hommes. Elle leur met déjà au front le bandeau du mysticisme, comme aux mortes on leur attache à la tète des fleurs d'hiver. Ainsi, par une autre voie, elle est arrivée au point où le inonde l'attendait.

Et à présent, sous des langues et des noms différents. l'Europe entière peut se vanter de vivre sous le même toit, c'est-à-dire dans le même vide; et les voilà désormais toutes trois assises par terre,

comme dans le Richard de Shakspeare, ces trois reines du monde moderne, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, toutes trois tombées par des chemins différents du même trône de religion au même néant, de la même foi au même doute, du même ciel à la même terre, toutes trois s'entre-regardant l'une l'autre, à moitié hébétées, sans leur Dieu accoutumé, elles, si différentes de destinées, si semblables de misère, et prêtes à ricaner jusqu'au mourir de ce commun désappointement dans l'infini (1).

En France et en Angleterre, le doute a poussé son cri éclatant par Voltaire et Byron. C'est une étude que de rechercher comment il s'y est pris dans la littérature allemande pour se faire peu à peu son lit et sa demeure. Les mêmes déguisements que les âmes prenaient vis-à-vis d'ellesmêmes, la poésie les a subis; et ce n'est qu'après bien des essais et des restrictions sans nombre que le mot a été prononcé. Il est arrivé de là que l'on n'a point connu ce déchirement subit qui a arraché ailleurs de si étonnantes plaintes. Le nœud des croyances a été lentement dénoué; on tenait là en réserve des baumes pour chaque plaie. Il y avait une consolation pour chaque renoncement; le cœur n'était point brisé d'un coup, mais lentement dépouillé, et mis à nu et endormi. Sans compter mille distractions et des fantaisies de secte sans nombre qui lui cachaient sa détresse. La poésie,

(1) Voir George Sand, préface de Lélia (nouvelle édition 1845), où elle analyse, quelques années plus tard, ce doute et ce désespoir de l'âme moderne aux environs de 1833. c'est-à-dire à l'époque où Quinet écrivait. C'est un des lieux communs de la littérature de ce temps.

d'ailleurs, n'était pas un luxe dont on pût se passer. Elle se donnait pour la religion qu'elle avait remplacée; et elle imitait en effet à s'y méprendre son air et ses rigueurs. L'église était tombée, mais on avait gardé l'hymne. Novalis chantait dans la nuit; et le moyen alors de croire à une ruine, quand la voix qui l'habitait était encore si mélodieuse et si jeune? C'est ainsi que, remplaçant toujours la foi par la poésie, et l'idée par l'image, et le dieu par son ombre, l'Allemagne a pu sans secousse endormir son passé sur ses genoux et l'emmailloter dans la mort, ce vieil enfant, sans qu'il se réveillât. Toute la question est de savoir, lorsqu'elle viendra à reconnaître que ce qu'elle adore est cendre de ce qu'elle adorait, si ce sera un cri de détresse, ou si plutôt elle ne se sera pas ainsi mieux que nous apprivoisée au néant (1).

Voyez déjà comme elle s'y prend! Au fond, ses deux religions, le protestantisme et le catholicisme, s'entr'aident l'une l'autre à mieux périr Elles se prêtent l'une l'autre leurs doutes, leur foi, leurs églises, leurs berceaux, leurs tombeaux. Sous le même toit, elles naissent, elles vivent, elles prient, elles meurent. Elles mêlent ensemble leurs poisons dans le même calice. Elles ont même croix, même linceul. Et quand leur haine, par hasard, se rallume, elles disent à la raison humaine, avant d'en venir aux mains, le mot des gladiateurs à l'empereur : « Ceux qui vont mourir te saluent ! »

Ce caractère de conciliation dans la mort n'a

(1) Tout ce passage, depuis « C'est une étude », jusqu'à « Voyez déjà », a été en partie supprimé ou modifié en 1839 dans Allemagne et Italie. L'édition de 1857 des Œuvres complètes reproduit le texte de 1839.

jamais mieux paru que dans Gœthe. Voilà un homme qui enferme en lui toutes les incertitudesdé l'homme moderne, et qui n'en laisse rien paraître. Il n'attaque rien, il ne défend rien. Il traite toutes les croyances et tous les enthousiasmes comme ces momies qu'Aristote recevait d'Asie, et qu'il classait dans son académie. Lui aussi, dans son église, il classe tous les cultes et met tous ce» morts face à face l'un de l'autre. L'infinité du doute se cache en lui sous l'infinité de la foi. C'est en apparence tout le contraire de Voltaire, le même mot au fond. Il n'exclut rien, lui. Il admet jusqu'au moindre fantôme; et cette universalité de croyancesest en même temps l'universalité du scepticisme, et cette affirmation sans horne l'absolue négation.

Voltaire était l'analyse; lui, il est la synthèse du néant; c'est le lieu où leur pensée se joint, et il valait bien la peine, vraiment, que ces deux noms et les deux peuples auxquels ils se rapportent se fissent si longtemps la guerre pour si bien s'entendre en cet endroit. Car Gœthe n'a pas appris seulement à l'Allemagne à se connaître elle-même. Il lui a fait connaître tout ce présent qui hurlait autour d'elle. Il Ta jetée, toute seule, sur le chemin des révolutions modernes. Il lui a révélé son doute, dont elle voulait douter encore. Il a divulgué le secret de sa foi chancelante, qu'elle aurait encore caché si bien aux autres dans sa retraite mystique.

Comme le méchant esprit, il a dit tout haut dans l'église à cette Marguerite agenouillée, le jour du Dies irœ : T'en souviens-tu, Marguerite, quand tu croyais ce que tes lèvres murmurent et ce que ton cœur désire? Quand ton Luther ne t'avait pas encore trompée, et que, jeune et blonde comme

ton espérance, et toute au Christ enfant, tu priais, soir et matin, en faisant ta cathédrale de Cologne ? C'est là ce qu'il lui a dit, lui, de mille façons, tant en prose qu'en vers, et ce que le monde a entendu. Depuis ce jour, elle est entrée dans la grande société des nations sceptiques. Elle est sortie de son pur cénacle, et la voilà à son tour dans la mêlée du siècle. Bien des voix, sans doute, se sont élevées pour réclamer contre le grand poète. Bien des efforts ont été faits par elle pour retourner en arrière dans son passé. Mais tout est inutile. Il faut avancer, n'importe vers quelle chute. Elle a mis le pied hors de ses croyances; elle n'y rentrera plus. L'esprit moderne l'a saisie. 11 l'entraîne là où nous nous poussons l'un l'autre. C'est le noir chevalier qui a enlevé sa Lénore. Terre ou ciel, triomphe ou ruine, ou vie ou mort, il faut à présent jusqu'au bout, et sans tourner la tête, qu'elle se laisse emporter par ce froid génie du siècle vers l'endroit où nous la devançons.

Goethe avait révélé à l'Allemagne le doute qu'elle voulait se cacher; mais cette révélation n'eut longtemps qu'un sens personnel. On s'obstinait à voir là l'état intérieur d'une âme et non la confession d'un peuple. On accusait le poète, on absolvait le pays. Il fallait bien du temps encore et de rudes secousses pour avouer que l'homme, ici, c'était la nation tout entière.

L'école critique des Schlegel s'entendit à merveille à déguiser le mal et à l'assoupir à sa surface. Ils endormirent, à proprement parler, l'Allemagne d'un sommeil magnétique, pendant lequel passèrent autour d'elle l'invasion, les révolutions, et tout le bruit des éperons de Napoléon sans lui tirer

un soupir. Pendant ce rêve de quinze années, tout l'effort de ce pays fut de se détacher du présent et de détourner la tète de sa blessure saignante; tous les temps furent essayés et parcourus, hors celui où l'on vivait. Ce fut, mais sous des formes originales, quelque chose de semblable au mouvement de la France sous la Restauration. La vie publique latente et morte en apparence, une littérature résignée et mystique, la poésie prenant le voile et se coupant ses longs cheveux, un complet renoncement à tout ce qui avait été du monde, une façon particulière de ranimer ses souvenirs et de les interrompre à l'endroit où ils deviendraient amers, des regrets, du mystère, point d'espérances ni de bruyante popularité ; à tout prendre, une manière aussi de se créer une liberté dans la gloire et de passer triomphalement sous les fourches caudines. Les poètes s'en allaient alors au cloître avec Werner, ou au moins ils se convertissaient avec Stolberg, F. Schlegel et Adam Muller.

Celui qui resta à la porte de cette petite église, et le seul dont l'engagement avec le monde ne parut pas brisé, fut Louis Tieck (i). Il conserva, lui, tout juste assez de doute pour railler des fantômes; il persifla des ombres, et crut laisser en paix la vie. Tout le temps il joua avec, le scepticisme sans songer que le nain deviendrait le géant, et que les griffes et les dents croîtraient un jour au monstre. Ce fut lui qui l'allécha le mieux. Il l'habilla de peau d'àne et lui mit, pour marcher dans la forêt des espérances humaines, les bottes

(1) « J'ai vu, il y a quelques jours, le plus grand poète de l'Allemagne après Goethe, et certainement le plus aimable, Tieck. » (Quinet à sa mère, juillet 1828.)

de sept lieues des contes de fées. Au sein du vieil art germanique, il introduisit le persiflage; et parce qu'il l'avait enveloppé de candeur, il crut qu'il en était le maître, que le sourire ne dépasserait pas les lèvres, que l'esprit ainsi muselé ne se déchaînerait pas et que le cœur au moins ne saignerait jamais; et c'était déjà en soi, pourtant, une ironie assez amère, pendant que la terre tremblait du bruit de la Convention et de Napoléon, que tout ce peuple enivré de la coupe de la table d'Artus, et que cette poésie carlovingienne, et ces sylphes, et ces rêves, et ces fées imprévoyantes, qui, si on les eût regardées de près, auraient secoué de leurs ailes la poussière d'Iéna, de Wagram et d'Austerlitz.

Il y eut alors un homme qui fit ouvertement une plaie bien plus profonde au cœur des croyances, et, en voulant tout le contraire, en avança beaucoup la ruine. Cet homme-là, c'est le paysan Voss, qui se rua en véritable anabaptiste contre le principe sur lequel vivait alors toute la pensée allemande. Il n'attaqua pas en face la philosophie idéaliste de son époque : ses coups ne portèrent pas si haut; mais il alla la poursuivre avec acharnement dans ses applications à la science de l'antiquité Il ne voyait pas, l'aveugle, qu'en détruisant le principe du symbole, il détruisait en même temps toute la vie allemande. Il y eut un moment où ce pacifique pays ne retentit que de ses imprécations contre les fauteurs du symbolisme. Volontiers il eût fait de tous ces monstres un unique bûcher; et il déchaîna en effet plus d'une émeute, au nom du Bacchus indien, contre mon très honorable et très paisible maître, le docteur Frédéric

Creutzer. Cet homme apportait dans la science une verdeur de passions qui. ailleurs, ne se trouve que dans la fièvre des assemblées politiques.

C'est qu'au fond, sous cet appareil scolastique, la question était grande et imminente: et c'était du présent qu'il s'agissait dans ce passé de trois mille ans. L'instinct révolutionnaire se glissait, sans le savoir, sous ce masque d'antiquité ; et le vieux Voss, tout en maudissant la France, introduisait le dix-huitième siècle tout armé dans sa Troie pédantesque. C'était la lutte du protestantisme et du catholicisme qui se retrouvaient tous deux sur le terrain de la science, et vidaient là leur dernière querelle.

Ce grand monument de l'érudition allemande, où chaque rêve avait trouvé sa place, ces superstitions du génie qui décoraient tout cet ensemble, comme un peuple de statues dans leurs niches, cette poésie plus vraie que l'histoire, il brisa tout cela, le serf révolté. Il ne laissa pas une idée debout sans lui rompre la visière. Autant qu'il put, il fit de la science allemande une science comme toutes les autres, une, visible, mesurable, sans pressentiment, sans mystères, sans divination, une vraie science et non plus une religion, un temple protestant, et non plus une basilique aux mille voix. Il ôtait au passé sa poésie, et il ne voyait pas qu'avec cela il tuait le présent. Il ne sentait pas que le génie de son pays est frère du génie platonicien, et que ruiner Alexandrie c'était ruiner l'Allemagne. Il voulait les vieilles mœurs, et il n'en voulait plus la foi; il ne sentait pas que les cathédrales qui servent d'abri au protestantisme ont leurs fondements posés sur les basiliques

grecques, et les basiliques sur les temples, et les temples de Grèce sur ceux d'Orient, et que l'on ne peut toucher à l'une de ces assises sans que l'édifice infini de la foi humaine ne s'écroule en même temps.

Il n'avait ni paix ni cesse qu'il n'eût rongé ces fondements primitifs; et il ne voyait pas sur sa tète les cathédrales qui se penchaient et tremblotaient comme des mâts de vaisseau dans l'orage, et menaçaient de l'écraser, lui et son méthodisme, sous leurs ruines. Et quand il avait décimé à son aise l'imagination allemande et mis au ban toute chimère, il se retirait en paix dans son idylle de Louise, et il vivait là en repos et sans remords, parmi ses longs hexamètres tout parfumés de fleurs de tilleul, sans s'inquiéter de rien, l'aveugle puritain qu'il était.

Le mal ne s'arrêtait pas là pourtant; il gagnait la philosophie, et par elle il entrait décidément au cœur de l'Allemagne. La philosophie de la nature, cette aventureuse qui avait jusque-là mené toutes les destinées de ce pays, ne se sentait plus le cœur d'avancer. Après ses tentatives, n'en pouvant plus et défaillante, elle rentrait toute confuse dans le cercle du catholicisme et n'en voulait plus sortir. L'idéalisme de Schelling se sentait périr et demandait à se faire absoudre par le dogme. Une science mourante, une foi mourante, mises ensemble, et qui cherchent à se ranimer l'une l'autre! Encore une fois l'histoire d'Héloïse etd'Abeilard qui s'embrassent dans leurs tombeaux. Il y a là encore à présent,*à Munich, un héroïque effort et tout semblable à celui de M. de Lamennais pour retenir la vie. Baader. Gœrres font la veillée du catholicisme

et se consument à ranimer ce souffle. Ce n'est plus une religion, ce n'est plus une philosophie, ce n'est plus une poésie; c'est le débris de tout cela ensemble, une science sans nom, une foi sans nom, une poussière divine. Pour cette poussière, creusez un grand tombeau; il faut qu'il y puisse entrer sans gène toutes les espérances et les chimères, et les rêves, et le bonheur aussi de la vieille Allemagne.

Au nord, la philosophie de Hegel est morte aussi avec son chef, ou du moins elle s'absorbe dans la science sociale, comme au midi la philosophie de Schelling s'absorbe dans la religion. C'est un grand symbole que la disparition de ces tribuns de l'idéalisme qui ameutaient tout ce peuple autour de l'infini. Ils l'ont mené trente ans sur le mont Aventin du spiritualisme; et à présent, il crie, lui, qu'il a faim et soif du monde réel, et il ne sait que faire pour y redescendre assez vite.

Dans cette invisible dissolution, les sectes prennent peu à peu la place de la religion, et les maximes celle de la morale. Sous mille noms, piétisme, méthodisme, le froid avance et s'insinue partout. A mesure que l'Allemagne se fait plus sensuelle, il se forme des codes de fastueuse austérité. Dans son premier étonnement, tout lui fait scandale. Elle a quitté la grande voie de l'innocence antique ; elle est entrée dans les détours du scrupule. La pauvre Eve se couvre trop tard de feuillages; son passé n'en est pas moins condamné. Ce qui faisait le charme de ce pays entre tous les autres, la confiance, la sérénité, un reste d'incrédulité au mal, disparaît chaque jour. Un dur casuisme se met à Fa place de tout cela et prétend,

lui seul, à force de maximes, tenir tête à la ruine; plus convaincu que le cant anglais, il trouble jusqu'à la mort les âmes vierges dont ce pays est encore plein. Il les vieillit en un jour, et rien ne manifeste mieux la décomposition des anciennes croyances que ces fantômes de secte qui surgissent ainsi par intervalle dans la conscience publique.

Tous ces symptômes, il faut le dire, se sont longtemps dissimulés sous l'effervescence qui a suivi les guerres de l'indépendance. Les espérances infinies qui se montrèrent vers ce temps-là couvrirent bien des désenchantements commencés et des pertes cuisantes Les peuples et les rois s'étaient embrassés dans le sang. On s'était fait les uns aux autres mille serments, et l'ancienne foi allemande reparut pour un moment. Uhland fut le poète de cette alliance. On crut quelque temps qu'il n'y avait qu'à essuyer ses yeux, et que cette larme du doute, qui avait semblé si amère, ne reviendrait jamais. Partout se remontra dans les œuvres d'art la figure de l'Allemagne au moyen âge, blonde et sereine, seulement un peu attristée par cette sourde plaie que l'on pensait guérie. Et je ne sais pas si encore à présent ces imprévoyants poètes de la Souabe et de tout le midi ne continuent pas là l'incorrigible lignée des Trouvères.

Tout est bien changé pourtant! Les rois ont eu un moment en leur pouvoir la foi, la vertu, la religion de l'Allemagne. Quand tout périssait et qu'elle ne trouvait plus que cendre dans sa meilleure certitude, elle leur a mis dans la main sa dernière espérance. Dans leurs coupes vermoulues, elle a

versé sa dermière chimère, et elle leur a dit : « Buvez-en avec moi. » Quand sa philosophie l'a laissée en chemin, elle s'est mise à leur école; et cette candeur ne les a point touchés, et ils ont eu le cœur de frapper sur ce peuple, comme sur un autre peuple.

Oh! c'est là une iniquité, je vous jure; car ce ne sont pas seulement comme chez nous des couronnes ou des trônes qu'ils mettaient en péril, mais la vieille foi,- mais le Christ tout vivant dans les cœurs, mais la Providence dont ils étaient l'image dans ces âmes crédules, mais la vie du serment encore intacte, mais les morts et les anges adorés, mais le ciel et l'enfer chrétiens pris à témoin. Ce n'était pas seulement des sceptres qu'ils brisaient, mais des idées qu'ils foulaient, mais des religions qu'ils étouffaient, et un monde entier de pensées, de traditions, de prières et de vœux suspendu à leur parole et qui croulait avec elle.

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