DISCOURS AUX ALLEMANDS LA QUESTION DU RHIN
Prenez garde d'obéir à des haines surannées; et par ostentation de la victoire n'allez pas oublier vos vrais intérêts. Ceux qui depuis 1815 ne cessent de vous exciter contre nous sont des hommes d'honneur dont je connais un grand nombre, mais qui, abusés par leur souvenir, se trompent sur le nom de leur ennemi. Ils nous cherchent où nous ne sommes plus, sur le trône du monde, nous faisant ainsi l'honneur et l'injure de confondre ce que nous sommes avec ce que nous avons été. Supposez, pour un moment, que la haine véritablement impie de ces hommes atteigne leur but, et que la France disparaisse de la terre; combien croyez-vous qu'il se passerait de temps avant que vous ne vinssiez à rencontrer la Russie et à être plongés à votre tour dans le gouffre'? Pour moi, je pense que notre destruction entraînerait immédiatement la vôtre; car votre ennemi n'est plus parmi nous : il est dans le Nord. Le fleuve qui vous sépare de lui n'est plus le Rhin, c'est le Danube
(1) Préface de la seconde édition.
sur lequel il vous importe, en effet, de vous étendre et de vous enraciner. Grandissez, débordez avec lui; la Providence vous attire par lui en Orient, il vous rattache aux destinées futures de l'Asie et vous invite à ses dépouilles. C'est de ce côté qu'est votre pente. Le Rhin a votre passé, mais le Danube seul a votre avenir (i).
Je sais combien ce nom du Rhin parle fortement à vos esprits, que c'est un fleuve allemand, que la patrie allemande tout entière semble attachée à sa rive, qui réveille en vous toutes les passions qui font que l'on tient à la terre, qu'il vous émeut d'autant plus qu'il n'appartient pour vous qu'au souvenir. Mais je sais aussi que le Rhin est un fleuve français; que toutes les fois que la France a été grande, elle s'est baignée dans ses eaux; que Louis XIV, la République, sans parler de Charlemagne, l'ont mêlé à notre histoire; que nos lois, nos codes, sont naturalisés sur sa rive; que la Révolution y a planté sa borne; que l'âge héroïque de notre démocratie se marie sur ses bords aux traditions de votre moyen âge. C'est assez dire que le Rhin est désormais tout ensemble allemand et français, qu'il n'est plus exclusivement à aucun de nous; que, de nos deux peuples, celui qui prétend le posséder tout entier commet une iniquité au détriment de l'autre. Si donc vous voulez ce qu'ont fait la nature et le temps, le Rhin sera entre nous le fleuve d'alliance dans lequel se mêleront, s'associeront le génie de la France et de
(1) L'Allemagne moderne n'a que trop justifié les vues prophétiques de Quinet. Elle a rêvé des dépouilles de l'Asie. Mais elle a voulu dominer à la fois sur le Danube et sur le Rhin.
l'Allemagne, celui de la réformation religieuse et de la ré formation politique, de Luther et de la Révolution, et il emportera pour jamais à la mer les haines passées. Si vous le voulez, il peut devenir encore un fleuve de sang où les fils de nos fds et leurs fds recommenceront éternellement les luttes de leurs pères...
Considérez un moment combien la possession de la rive gauche du Rhin a de votre part un caractère hostile pour nous. En occupant ce bord vous ne pouvez vous empêcher de paraître menacer, car vous avez le pied sur notre seuil. Vous, êtes chez nous. Vous pourriez pénétrer jusqu'à notre foyer sans rencontrer un seul obstacle, tant le piège a été bien ourdi. Au contraire, lorsque cette rive est à nous, notre position n'est encore que défensive. Nous ne sommes pas debout à votre porte; le fleuve reste entre nous; et il est si vrai que ces provinces n'entrent plus naturellement et nécessairement dans votre organisation nouvelle, que vous n'avez su comment les y rattacher, et qu'elles ne sont retombées sous votre influence que depuis qu'elles ont vu la France de 1830 déserter son rang de bataille. Hommes de bonne foi, quel lien trouvez-vous entre Saarlouis et Berlin, entre Landau et Munich? Je n'y en vois pas d'autre que celui du hasard et de la violence.
Ne redites donc plus que la possession d'une frontière est pour nous l'illusion d'une ambition factice, et ne prenez pas pour un caprice de conquête la nécessité de respirer et de vivre. Les hommes de nos jours peuvent s'endormir sciemment dans l'incurie; cette pensée ne laissera pas de se réveiller demain, car elle n'est pas de celles
qui meurent avec chaque parti; elle est au fond de tous, elle survit à tous, ou plutôt elle appartient à la conscience publique. Quand je pense par combien de liens votre pays et le nôtre sont désormais réunis, combien ils sont d'intelligence sur presque tout le reste, j'avoue que je suis près de regarder comme une guerre civile la guerre entre la France et l'Allemagne. J'ose ajouter qu'il n'est personne de ce côté du Rhin qui désire plus sincèrement que moi votre amitié; mais si pour l'obtenir il s'agit de laisser éternellement à vos princes, à vos rois absolus le pied sur notre gorge, et de leur abandonner pour jamais dans Landau, dans Luxembourg, dans Mayence, les clefs de Paris, je suis d'avis, d'une part, que ce n'est pas là l'intérêt de votre peuple; de l'autre, que notre devoir est de nous y opposer jusqu'à notre dernier souffle. Vous-mêmes, si vous réfléchissez à ce qui précède, vous avouerez que l'équité est ici pour nous, puisque le Danube turc compensera pour vous, infailliblement et surabondamment, le Rhin français; que pour nous il n'est pas d'autre issue possible; que cette possession est notre Orient; que pour vous elle n'est que le signe de votre victoire sur des principes que vous avez adoptés, c'est-à-dire sur vous-mêmes; que l'Europe s'agrandissant de tous côtés, la France ne peut pas seule décroître; qu'en un mot, il faut ou déclarer que nous sommes de trop dans le monde, ou bien, admettant la nécessité de notre existence, admettre les conditions qui nous permettent de vivre.
Paris, 15 novembre 1840.