‹ "Allemagne au-dessus de tout!"Chapitre 25 sur 39 · LA GRANDE VAINCUE · texte numérisé non relu

LA GRANDE VAINCUE

Ah! je le vois bien; nous détournons avec horreur les yeux de notre blessure. Nous ne pouvons souffrir que l'on nous en parle, quoique le seul moyen de la guérir soit de la faire toucher du doigt. Cette blessure, la voici : la bataille de la Révolution française a duré trente ans; victorieux au commencement et pendant presque toute la durée de l'action, nous avons perdu la journée vers le dernier moment. Cette bataille séculaire ressemble à celle de Waterloo, heureuse, glorieuse jusqu'à la dernière minute; mais c'est cette minute qui décide de tout. La Révolution a rendu son épée en 1815; on a cru qu'elle allait la reprendre en 1830; il n'en a point été ainsi. Ce grand corps blessé ne s'est relevé que d'un genou. Depuis vingt-cinq ans nous voilà courbés sous des fourches caudines, nous efforçant de faire bonne contenance, de dorer notre chaîne et de renverser le nom et la nature des choses. Car, jusqu'à ce jour, j'avais cru que l'impatience du joug est la vertu des vaincus, et que la débonnaireté ne sied bien qu'aux vainqueurs.

Si la Révolution française a été vaincue en' 1815, le droit public, fondé sur les traités de Vienne, est la marque légale, palpable, permanente, de cette défaite. Soumis aux traités écrits avec le sang de "Waterloo, nous sommes encore légalement, pour le monde, les vaincus de Waterloo. Même cette prostration de l'État, loin de disparaître en 1830, a été,

à quelques égards, augmentée parle consentement. En effet pendant la Restauration, la France, garrottée par les invasions, et prisonnière de guerre, n'avait pas accepté la violence qui lui avait été faite; elle était accablée, non résignée. Son bras était vaincu, non pas son esprit. Mais, après 1830, lorsque le même droit public subsista, il parut que la France admettait son asservissement, qu'elle confirmait sa chute et mettait elle-même volontairement le sceau à sa défaite. Ce qui, jusque-là, avait semblé violence, prit le nom de légalité, puisque, par cette libre adhésion, tout un peuple se faisait, en apparence, complice de sa ruine. Joignez à cela que des traités ne sont pas une chose morte, qu'ils ont une vie propre, une influence continue, qu'agissant sans relâche, ils ont, à chaque moment appréciable, des conséquences qui deviennent des causes; qu'ils courbent insensiblement beaucoup d'esprits qui d'abord résistaient, que par là leur fardeau s'aggrave en durant. Le pays conservant dans sa plaie le fer de l'étranger, sans plus songer à l'arracher, le mal croît en silence; la paix devient aussi funeste que la guerre. Les progrès heureux de l'industrie, de l'agriculture, font oublier que ces richesses recouvrent la mort; car l'habitude rend, pour un grand nombre, le joug moins sensible. On est esclave du monde, et l'on rêve que l'on est libre, jusqu'au jour, où, voulant essayer de se mouvoir, la chaîne vous retienne durement et vous rappelle la blessure et celui qui l'a faite...

Si la situation est telle au dedans, elle est pire au dehors. Aussi longtemps que le peuple qui a subi la défaite n'entreprend rien de sérieux, ses vainqueurs consentent à lui laisser croire qu'il a

tout regagné. On allonge sa chaîne, il pense que lô temps l'a usée; mais le jour où il veut reparaître avec éclat et toucher aux grandes affaires, la dépendance où il est réduit, et qu'il a acceptée, se fait rudement sentir. C'est là aujourd'hui ce qui arrive à la France. Elle a pu songer que les traités de 1815 étaient au moins à demi effacés tant qu'elle s'est occupée d'intérêts secondaires. Anvers, Ancône ont servi à lui faire illusion à cet égard. On l'a laissée caresser sa chimère quand rien de décisif n'était au fond de sa politique; mais, dès qu'a éclaté l'affaire capitale, celle d'Orient, qui enveloppe et absorbe toutes les autres, les voiles sont tombés; l'affreuse réalité du droit public fondé par les invasions a reparu; les liens de 1815 ont été subitement rattachés; la chaîne du Titan était là, il n'a été besoin que de la resserrer. La France a été replongée dans cette solitude muette que la défaite a tracée autour d'elle. Comme si elle avait perdu une seconde fois la bataille, elle s'est trouvée de nouveau au lendemain de Waterloo. Que l'on analyse tant que l'on voudra la situation présente, toujours on trouvera d'un côté la France traitée comme la grande vaincue, de l'autre, l'Europe infatuée de ses souvenirs, et tranchant en victorieuse les affaires du monde.

sauvez la France!

il faut un gouvernement de guerre

Il ne sert de rien de traiter nos adversaires de barbares ou d'insensés; on ne fera prendre le

change à personne par ces injures. La Russie et l'Angleterre sont dans les voies de la civilisation, lorsqu'elles prétendent, chacune à sa manière, unir l'Europe à l'Orient. L'Angleterre en particulier, que l'on nous dépeint comme aliénée, consent à partager les dépouilles avec les Russes, certaine que leur tout refuser, c'est risquer de tout perdre. Rester neutre dans cette question, c'est rester neutre dans l'affaire de l'humanité môme, et vieillir de plusieurs siècles en un moment. Gardons-nous de nommer ajournement, temporisation, désintéressement, ce qui partout ailleurs et dans toutes les langues s'appellera abdication. Toute puissante qu'elle était, Venise est morte le jour où elle a été exclue par les Portugais du grand chemin que prenait la civilisation par le cap de Bonne-Espérance. Que deviendrait la France le jour où elle serait exclue du mouvement qui entraîne l'Occident à rejoindre l'Asie, et quel nom resterait à ce pays privé à la fois du Rhin et de la Méditerranée? Voilà le mal; il est profond; c'est à vous de savoir si vous voulez le guérir, car ici la volonté est le premier remède. Je ne sais au reste si vous avez assez réfléchi sur ce que peut désormais être la guerre pour ce pays, et il est dangereux seulement d'en parler, si vous ne voulez la bien faire. Premièrement, il ne faut compter que sur nousmêmes; secondement, nous ne pouvons reculer d'un pas sans périr. Songez, en effet, qu'après les doubles invasions, le jeu commence à devenir sérieux pour nous. Admettez par la pensée, aux conditions les plus modérées, la moindre lésion de territoire, dissimulée sous le nom de capitulation, je dis que la France n'est plus qu'un séjour de

mort, semblable à la campagne de Rome et à tous ces déserts fleuris qui tiennent la place d'un empire tombé. Mettez donc la main sur le cœur; êtes-vous décidés sérieusement, irrévocablement, à périr jusqu'au dernier plutôt qu'à endurer de nouveau la défaite? Etes-vous d'humeur à faire de chacune de vos cités, s'il le faut, une Saragosse française? Le mot de capitulation sera-t-il effacé de la langue aussi longtemps que le succès sera incertain de ce côté? Sentez-vous la terre frémir sous vos pas, et dans vos poitrines la force nécessaire pour décupler celle du pays? Saurez-vous supporter, non pas l'ardeur du combat, mais la privation de vos biens et de vos jouissances accoutumées? Surtout les partis, les factions nous feront-ils trêve un moment, et ce vieux mot de patrie, que personne n'ose plus prononcer, parlera-t-il au cœur des hommes? Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la guerre. Sauvez la France î sauvez l'avenir ! sauvez tout ce qui périt!

Mais (ce qu'à Dieu ne plaise) si vous pensez que ces conditions n'existent pas, qu'est-il besoin de parler davantage? il n'est plus temps de se sentir mourir.

De plus, ce ne sont pas tous les gouvernements qui peuvent suffire à cette guerre; et il est trop évident que le nôtre, ordonné pour la paix, serait contraint de se transformer sous le feu. La Chambre des députés ne porte pas assurément dans son sein un comité de salut public, et celle des Cent- Jours. pleine aussi de bonnes intentions, a démontré pour jamais qu'au moment du danger la dictature inflexible est encore plus humaine, plus

libérale, que ces molles assemblées toujours empressées à accommoder le difiérend, c'est-à-dire à faire accepter aux peuples, sous la forme d'une capitulation emmiellée, l'esclavage et la mort

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