POINT DE VUE DE LA FRANCE
J'ai montré le point de vue de l'Allemagne ; parlons de celui de la France.
(1) Le Temps, 7 janvier 1867.
Ici, le plus extraordinaire n'est pas l'événement en lui-même, malgré ses conséquences. Qu'une race d'hommes jusque-là partagée se rapproche et s'unisse en une seule masse : le fait est frappant, il est grand, il est plein de menaces pour les uns, d'espérance pour les autres. Mais il n'est pas sans précédent et sans analogie dans le passé : où donc est le motif de s'étonner"? Le voici.
C'est, en effet, je crois, une chose sans exemple que l'avènement de toute une race d'hommes se soit consommé sans que le peuple Je plus voisin, le plus intéressé à connaître le premier ces changements, ait été averti par aucune voix. Jusqu'ici, lorsque de grandes masses d'hommes se concentraient tout à coup en un seul corps, il était toujours arrivé que l'État le plus voisin en était instruit de loin et à l'avance; que le pressentiment populaire, la diplomatie, la passion et la raison politique s'unissaient pour prévoir, pénétrer, révéler, signaler une aussi grande métamorphose; dès lors, le danger était aussitôt évité qu'aperçu. Un royaume, un empire, celui d'une race d'hommes, ne venait pas subitement au monde sans que son apparition fût annoncée à l'État le plus proche par ses hommes politiques, par l'émotion de l'esprit public, par les veux toujours ouverts de la presse, ou par le grand cri de la tribune. Alors, quand le fait était consommé, les précautions étaient prises; ou, si l'on voulait le tenir pour irrévocable, on s'épargnait au moins la stupeur.
Ici, au contraire, n'est-il pas vrai que toutes les règles de la sagesse ordinaire ont été déjouées? N'est-il pas vrai qu'un fait aussi énorme que l'Allemagne unifiée s'est dégagé de la poussière de
Sadowa. sans que la France ait été avertie? N'estil pas vrai que cette unité germanique, si visible depuis longtemps, s'est dressée à nos yeux, du soir au lendemain, sans qu'une seule sentinelle ait crié : Qui vive?
Or, je dis que c'est là ce dont il faut nous étonner; car rien de pareil ne s'est vu jusqu'à nos jours.
Avoir sous ses yeux, à sa porte, une race humaine qui se groupe en faisceau, et n'en rien soupçonner! Mieux que cela, prendre cette formation militaire de quarante millions d'hommes pour une foret qui marche, destinée à vous abriter du vent du nord, ou pour un troupeau d'agneaux ; le dire, le répéter, le publier chaque matin, jusqu'à ce que le troupeau bêlant se change en une armée de neuf cent mille soldats postés sur vos flancs, adossés à la Russie; et la France, à son réveil, qui en croit à peine ses yeux!
De quel nom appeler ce prodigieux sommeil? Car c'est un sommeil, et non pas une connivence, comme quelques-uns ont pu le croire.
Il y a pourtant quelque chose de pire que le sommeil : c'est l'égarement. Se figurer, par exemple, que les Prussiens se sont donné la peine de vaincre à Sadowa pour nous protéger sur le Rhin; et contre qui? contre les Mongols? Voilà, je pense, le dernier degré du vertige. Qu'avons-nous fait au monde pour être frappés d'une pareille cécité de cœur et d'esprit? Ne jouons pas, je vous prie, avec nous-mêmes. Non, l'Allemagne ne se constitue pas pour nous. Non, elle ne se tourne pas contre la Russie. Et pourquoi? Par une raison très simple.
Quand un homme a reçu une blessure profonde
sur une partie du corps, il croit naturellement que c'est de ce côté qu'il va être assailli de nouveau. On ne voit le péril que du côté où on l'a déjà éprouvé une fois. Au contraire, on ne le redoute pas là où il ne s'est jamais fait sentir. Or, la Russie étant l'alliée de l'Allemagne depuis plus d'un siècle, ayant mêlé son sang au sang allemand dans les grandes guerres dont le souvenir domine tout, la Russie, dis-je, ne paraît pas un danger aux yeux des Allemands. Où voient-ils donc le côté menaçant pour eux? Ne vous y trompez pas : ils le voient toujours là où ils se souviennent d'avoir été frappés au cœur. Et quelle nation leur a porté le coup ? quelle nation les a conquis et les a tenus sous le joug? La France de 1806 à 1813. Aussi est-ce toujours contre la France qu'ils s'arment et se mettent en défense, même quand ils n'en ont aucun sujet. Cette observation est capitale pour nous. Il ne nous est pas permis de nous abuser un instant sur ce point. Toute idée fausse à cet égard nous est, non pas nuisible, mais mortelle. Avezvous oublié que la Russie était avec la Prusse et la grande Allemagne à Leipsick? Voilà, sans parler des intérêts communs, le lien sacré entre eux. Ne croyez pas qu'un lien pareil se brise en un jour.
Se persuader qu'un semblable passé, qui, à leurs yeux, est d'hier, n'exerce plus aucun empire; que la grande Allemagne se fait contre le czar, à notre profit, pour nous garantir sur le Rhin ; non, vous ne l'admettrez pas un seul instant. Si une pareille pensée, sophistique, contraire à l'évidence, maladive, néfaste, se produisait avec autorité, si elle gagnait les intelligences, si elle entrait jamais dans l'esprit des
Français, oh! alors, je le dis avec la conscience d'un homme qui jusqu'ici n'a été trompé dans aucun de ses pressentiments, malheur à nous! Cette idée monstrueuse serait un de ces aveuglements avant-coureurs qui précèdent la chute, non pas seulement des rois, mais des peuples.
C'est bien assez d'avoir été surpris par l'événement, n'y ajoutons pas le sophisme. Un aveuglement si absolu jusqu'à la dernière heure, une méprise si miraculeuse, suffisent pour étonner et affliger à la fois. Car cela prouve que l'esprit a perdu sa vigueur; que les vues se sont, obscurcies; que les fausses habiletés ont étouffé la vraie, celle qui sauve et qui grandit les peuples. Et le remède, direz-vous? Avant tout il faut sortir de notre léthargie. Autrement, il est certain que, si nous échappons à ce danger, ce sera pour tomber dans un autre.
Nous unirons-nous à l'Autriche? Ce serait épouser la défaite méritée. Irons-nous, comme quelquesuns nous le conseillent, nous ruer sur la Suisse, sur la Belgique, c'est-à-dire sur les petits peuples désarmés qui nous entourent, et prendre sur eux notre revanche du tort que les puissants nous ont fait? Quelles généreuses compensations ! Quel beau couronnement à nos idées de justice! Ce serait là sans doute notre nouveau 89. Mais ces petits peuples répugnent à une communauté d'avenir avec nous. Ils se sont fait une vie propre, nationale, distincte de la nôtre. Nous ne les attacherions que morts à notre unité. Où est l'avantage pour nous de nous donner, par la force, des membres morts?
Considérez que le changement qui s'accomplit de l'autre côté du Rhin ne consiste pas dans l'ac-
quisition de terres nouvelles, il consiste principalement dans l'essor de l'esprit national, dans la création subite d'un nouvel être moral, la patrie allemande. Ceux qui ont été vaincus se disent qu'après tout ils l'ont été par des compatriotes; les blessures reçues portent ainsi leur guérison avec elles-mêmes.
Il ne s'agit pas de conquêtes purement matérielles, comme dans les temps ordinaires. Mais les membres épars d'un même corps se réunissent et s'animent d'une même vie. Il en résulte une force immense, et cette force se développe chez des peuples dont il est aisé d'exciter les ressentiments contre nous. La balance de la civilisation oscille en ce moment, ou plutôt elle penche brusquement du côté de l'Allemagne.
Que mettrons-nous dans l'autre bassin pour rétablir au moins l'équilibre? L'épée de Brennus ne suffirait plus. Quelques enclaves de la rive gauche du Rhin? Saarbruk ou Luxembourg? Il a suffi de prononcer quelques noms de villages pour éveiller un long cri du Rhin à l'Elbe. D'ailleurs, encore une fois, l'Allemagne grandit en ce moment par une idée commune à tous les Allemands, convoitée depuis le commencement de ce siècle, poursuivie sous les formes les plus opposées, enfin obtenue et réalisée, ou près de l'être : la Patrie, l'Unité, la Nationalité. Il s'agit de faire contrepoids à une pensée par une autre pensée, également ajournée, toujours convoitée, toujours reprise, et qui soit pour la France ce que l'unité est pour l'Allemagne. Dites si vous en voyez une autre que la Liberté perdue et recouvrée. Pour moi, je n'en vois pas qui puisse peser encore autant qu'un univers.
Vous demandez toujours de quoi il est question. La chose est bien aisée à dire. Il s'agit de l'avènement d'un monde qui vient de se révéler, et qui a la ferme intention de vous subordonner en tout.
Il est vrai que les libéraux prussiens vous assurent du contraire, et je crois volontiers à leur sincérité. Ils vous affirment que ce grand mouvement d'hommes sur le Rhin et au delà se fait tout à votre avantage; que c'est pour protéger votre sommeil qu'un million de soldats allemands sont debout ou prêts à se lever, à votre seuil, sur le pied de paix. Ces mêmes libéraux vous invitent à dormir. Ils vous répondent de l'événement; ils vous garantissent l'avenir, comme si du moins le présent leur appartenait. Je consentirais à accepter leur garantie, s'ils étaient les maîtres. Mais le sont-ils? Ont-ils fait les événements? Non, ils y étaient opposés. Ont-ils dirigé les armées? Ils protestaient contre la guerre. Disposent-ils des volontés? Ils ont obéi à celles d'autrui. Tout s'est fait sans eux, malgré eux. Qui vous dit qu'il n'en sera pas de même demain ou après-demain? Singulière garantie que celle d'hommes qui ont été eux-mêmes dominés, maîtrisés, emportés par les entreprises de leurs adversaires. Ils se sont mis en tutelle, et ils vous assurent de leur toute-puissance. Ils se sont convertis au plus fort, et ils vous promettent leur faveur auprès de la fatalité à laquelle ils se résignent. Mais si cette même fatalité voulait un jour votre déclin, rien n'empêche qu'ils ne s'y résignent avec plus de philosophie et de patience encore (1).
(1) Cette vue sur la démocratie allemande, qui oserait dire que les événements ne l'ont pas justifiée?
Avouons que tout se contredit, de tous côtés, entre les paroles et les actes, comme si les événement échappaient à leurs auteurs. Le droit a disparu, chacun s'arme en toute hâte contre le hasard. L'Allemagne unie ne parle que de paix, et elle se hérisse de soldats. Nous ne parlons que de confiance, et nous doublons notre armée.
Nous n'avions que quatre cent mille hommes, il nous en faut au moins un million. Notre tranquillité est si complète que nous nous ingénions à découvrir un nouvel armement. Il nous faut pour exprimer avec effusion notre satisfaction secrète un ban et un arrière-ban; il faut changer les mœurs de la nation, au point de la mettre tout entière sous le drapeau. Car nous venons de nous apercevoir, pour la première fois, que les armées permanentes, legs de l'ancien régime, ont un grand défaut, qui est de ne pas suffire, dans les moments critiques, à la défense du territoire. Ce que nous n'avions pas vu dans les temps ordinaires, l'excès de sécurité nous le fait enfin comprendre. Nous entrons dans le système prussien, landwehr, milices, par amitié pour la Prusse. Elle s'est montrée l'État novateur vraiment moderne : nous nous convertissons au fusil à aiguille, à ses institutions militaires, pour lui faire plaisir.
Songez cependant que chaque institution porte le sceau de son origine. La landwehr prussienne est née, en 1813, de l'enthousiasme pour la délivrance de l'Allemagne. Ce baptême populaire a protégé l'institution et l'a fait passer dans les moeurs. En France, il ne peut en être ainsi. Comment remplacer l'élan spontané des masses qui a précédé la législation prussienne?
Là est la difficulté. Quel sceau, quel esprit donnerons-nous à la landwehr française? Chez nous, c'est la loi qui précédera les mœurs : c'est le gouvernement qui précédera le peuple. Cette seule différence d'origine peut aisément en amener de très grandes dans l'esprit de l'institution, et la dénaturer. Par exemple, un danger est d'augmenter le militarisme, que la véritable landwehr a pour effet de contre-balancer par l'élément civil. Le système prussien suppose un esprit public très vivant, un patriotisme qui poursuit un grand but. Mais enrégimenter toute une nation sans éveiller l'esprit public, ce serait faire exactement le contraire de la Prusse.
Que l'on se représente tout un peuple sous le drapeau sans qu'il sache pourquoi : la discipline et le silence des rangs deviendraient le fond de la vie ordinaire et civile. Au lieu de porter la cité dans l'armée (1), on porterait l'armée dans la cité. La patrie ne serait plus qu'une caserne.
L'institution se tournerait contre elle-même. Voilà l'écueil. Je ne puis que le signaler ici.
Sur ce principe, jugez le projet de loi. Aussi longtemps que la langue française conservera le sens accoutumé des mots, que peut être une garde nationale mobile? C'est un corps puisé dans l'élément civil, représentant l'élément civil, ou, plutôt, comme son nom l'indique, « la vie nationale ».
(1) Cette belle parole : « Nous avons mis la cité dans les camps, « est empruntée par Quinet aux papiers que le conventionnel Marc-Autoine Baudot lui avait légués ; il avait été mis en 1863 en possession du manuscrit. Ces papiers ont été publiés sous le titre : Notet historiques sur la Convention nationale, le Directoire, l'Empire et Vexil des votants, par Marc-Antoine Baudot, ex-membre de la Convention nationale, impr. Jouaust, 1893.
Cela suppose un corps formé de tout le monde, principalement d'hommes nouveaux, jeunes dans la carrière militaire, étrangers à l'armée de ligne.
Maintenant, comment cette institution peut-elle devenir le contraire de ce qu'elle est par sa nature même? Le projet de loi en fournit le moyen. Supposez, avec ce projet, un corps composé, en grande partie, d'anciens soldats qui auraient fait leur temps dans la ligne, et dites-moi si un seul des caractères de l'institution serait maintenu. Ce ne serait pas le citoyen qui donnerait son esprit au corps nouveau, ce serait le vieux soldat. Au lieu d'une garde nationale mobile, vous auriez un corps de vétérans. Il serait juste au moins de lui donner ce nom. L'analogie d'un corps pareil ne serait ni avec la garde nationale mobile, ni avec la landwehr de 1813, ni avec aucune institution démocratique et moderne. Ce serait un retour aux vétérans de l'époque des Césars.
Datant de paroles qui réfutent les actions, et de tant d'actions qui réfutent les paroles, il y a une conclusion à tirer. Essayons de la mettre dans tout son jour. Nous avons été conduits aux extrémités où nous sommes par l'engourdissement de l'esprit public, par le défaut d'observation, par le silence de la presse, et par cette cause qui les enferme toutes : à savoir que l'intelligence politique a baissé dans les individus comme dans les masses.
La conséquence évidente est qu'il faut relever l'esprit public, réveiller l'intelligence, rouvrir les yeux et les oreilles, faire sentinelle, quand un monde nouveau, facilement hostile, nous environne, reprendre goût à la lumière, ôter la rouille à notre esprit, laisser les petites habiletés, revenir
aux grandes : toutes choses qui ne se peuvent sans liberté. Car. si nous ne faisons rien de cela, il est bien hors de doute que les mûmes causes produiront les mêmes effets, et pis encore : qu'après avoir échappé à une première embûche, nous tomberons dans une seconde. Nous aurons beau avoir un million d'hommes sur pied; ils ne nous empêcheront pas d'être trompés par l'événement comme nous l'avons été. Ce ne sont pas les fusils à aiguille tout seuls qui verront clair à notre place et qui nous avertiront. C'est l'habitude de suivre les grandes affaires, c'est la raison publique plus exercée, c'est le patriotisme redevenu l'intérêt et la chose de chacun; voilà ce qui nous rendra le terrain perdu au Mexique et sur le Rhin.
Voyez donc l'exaltation de la race allemande, sa joie de saisir ses destinées. Il n'est ni femme ni enfant qui n'en soit possédé. Je veux bien qu'en cela tous obéissent à l'appel de la civilisation, à une mission de grandeur qui se révèle à eux par la victoire. Mais c'est à condition que nous serions pris nous-mêmes d'une émulation semblable, d'être et de rester un grand peuple. Qu'ils s'élèvent, c'est leur droit. Je ne le conteste pas. Mais leur élévation doit servir à la nôtre; car le dommage serait grand pour le monde, et le profit frauduleux, si l'Allemagne surgissait, et si la France baissait.
Non, une Allemagne nouvelle suppose une France nouvelle, je veux dire plus vivante, plus éclairée, plus ouverte aux idées et aux pressentiments. Concluons donc que la liberté n'est plus seulement pour nous un ornement de fantaisie ou, comme on le dit, un couronnement; elle est désormais la sentinelle, le refuge, le salut, la nécessité.
Suivez ici les événements, et voyez comme ils s'enchaînent et confirment tout ce qui précède. Au milieu de la campagne d'Italie, nous nous sommes arrêtés brusquement à Villafranca, sans vouloir achever la victoire. Pourquoi? Tout le monde en fut surpris. Nous laissons interrompue la grande oeuvre de l'affranchissement de l'Italie des Alpes à l'Adriatique. Qu'arrive-t-il alors? Ce que l'on pouvait prévoir.
Un autre peuple nous succède. Une nation du Nord, la Prusse, nous remplace dans notre œuvre. Elle entre au vif, et pour la première fois, dans les affaires et l'alliance du midi de l'Europe, où nous devions dominer seuls. Elle se couvre du grand manteau de la nationalité italienne.
D'un seul coup, à Sadowa, elle fait trois choses : sa propre fortune d'abord, puis elle force l'Autriche de lâcher prise dans la Vénétie, et, par là, elle se donne l'immense avantage d'achever l'Italie, c'est-à-dire de moissonner ce que nous avions semé : chose impossible, si nous avions terminé nous-mêmes ce que nous avions commencé. Mais les entreprises qu'on laisse interrompues à moitié chemin se tournent toujours contre leurs auteurs. C'est ce qui nous est arrivé.
En aucun cas, nous n'aurions dû laisser à un autre peuple, moins encore à un peuple du Nord, d'une autre race, l'honneur et le soin d'achever l'Italie.
Caria reconnaissance ne s'attache qu'à ceux qui finissent les entreprises heureuses. Eux seuls en recueillent le fruit. Cet honneur de faire revivre l'Italie devait nous appartenir tout entier, à nous seuls, par la parenté de race et l'alliance naturelle.
En le partageant, ou en le laissant échapper, nous avons fait deux choses. Premièrement, nous avons laissé le midi de l'Europe glisser de nos mains; secondement, nous avons donné à l'Allemagne absolutiste l'occasion de s'unir et de se former.
A quoi bon, dira quelqu'un, ces conseils? Que vous ont servi tant d'avertissements sur l'expédition romaine, sur l'expédition du Mexique, tant de paroles jetées au vent depuis un tiers de siècle sur l'ambition de la Prusse et de la race allemande? Cela a-t-il rien empêché? Il en sera de même aujourd'hui. Les peuples, comme les individus, ne veulent pas qu'on les avertisse trop tôt; il leur plaft de vivre au jour le jour. Malheur à qui leur montre d'avance le péril où il leur plaît de tomber!
Il est vrai, le silence me plairait davantage. Mais qui ne se sentirait troublé à la seule pensée d'un déclin, même passager, de la France? Qui pourrait y consentir?
J'ai encore ceci à ajouter :
Beaucoup de gens montrent à tout une résignation philosophique qui frappe les étrangers. Mais les vertus des philosophes ne conviennent guère à une nation. Il faut qu'elle ait des passions, au moins celle de l'avenir, sans quoi elle cesse bientôt d'avoir des idées.
En même temps que la population cesse de s'accroître, si la France laissait échapper la vie morale, que faudrait-il attendre? On verrait les esprits les plus violents, pris d'un engourdissement inexplicable, déclarer que les patries ne sont qu'un mot, et que le genre humain a seul le droit de les intéresser.
La démocratie française se ferait cosmopolite. Mais comme elle serait la seule qui se détacherait
du sol natal, elle serait immanquablement dupe de toutes les autres, et principalement de la démocratie allemande qui, restée toute neuve, a conservé toutes les passions et toutes les ambitions à la fois, celles de classe et celles de race.
En dépit de nos fautes, l'action de la France se ferait sentir longtemps encore sur les nations latines, rapprochées de nous par la langue. Mais le moment viendrait où ces nations s'apercevraient que la civilisation a passé en d'autres mains. Elles se tourneraient vers l'astre nouveau; elles convergeraient vers la race qui se dirait notre héritière; et un déclin même passager de la France entraînerait la chute de toute la race latine.
Comme, dans le nouveau monde, la race germanique pèse sur l'Amérique du Sud, il en serait de même de l'ancien.
L'Angleterre et l'Allemagne unifiée pèseraient sur la France, l'Italie et l'Espagne, comme les Anglo-Saxons des États-Unis pèsent sur l'Améîique méridionale. Alors, il serait vrai de dire que le jour de la race germanique est arrivé.