‹ "Allemagne au-dessus de tout!"Chapitre 26 sur 39 · IL FAUT QUE LA FRANCE S AFFRANCHISSE · texte numérisé non relu

IL FAUT QUE LA FRANCE S AFFRANCHISSE

Pour la France, il ne s'agit pas tant de conquérir que de s'affranchir, non pas tant de s'accroître que de se réparer; elle ne doit pas faire un mouvement qui ne la mène à la délivrance du droit public des invasions. Tout ce qui est dans cette voie est bien, tout ce qui est contraire est mal. Royauté, république, juste-milieu, démocratie, bourgeoisie, aristocratie, hommes de théorie, hommes de pratique, tous ont là-dessus le même intérêt; c'est le point où leur réconciliation est forcée, puisque chacun de nos partis ne sera rien qu'une ombre aussi longtemps qu'il n'y aura parmi nous qu'une ombre de France, et que nos débats intérieurs seront stériles et pour le monde et pour nousmêmes tant que, d'une manière quelconque, par les négociations ou par la guerre, nous ne nous serons pas relevés du sépulcre de Waterloo. C'est ainsi que l'Allemagne est restée méconnaissable aussi longtemps qu'a duré le traité de Westphalie. Voilà la vérité élémentaire que rien ne peut ébranler, le delenda Carthago que toute plume doit écrire, toute bouche répéter sans relâche. Voilà la véritable réforme qu'il faut pétitionner par l'épée, si la plume ne peut rien obtenir ; car c'est la réforme

de laquelle dépendent toutes les autres, et sans laquelle toutes les autres ne sont rien que chimère. Cherchez quel peut être le premier mot du catéchisme politique de tous les partis, vous n'en trouverez pas d'autre; en sorte qu'en l'absence de croyances plus vastes, celle-là, du moins, demeure enracinée et défie tous les sophismes. Je sais qu'il est dangereux, jusqu'à la mort, de toucher à ces traités; mais je sais aussi que nous périssons immanquablement, si nous ne pouvons en sortir; et je vois devant nous la vieillesse prématurée qui s'avance. Car, pour porter haut le drapeau de la civilisation moderne, il faut un peuple qui, loin de chanceler à chaque pas, soit, au contraire, appuyé sur des bases inexpugnables. Il faut que les nations qui lui confient ce dépôt se reposent en sa force. Que l'immensité du danger relève donc les esprits, au lieu de les abattre. Si la Russie se déclare la protectrice de la Turquie expirante, que la France s'avoue la protectrice, non pas d'un coin de terre, mais des libertés naissantes du continent, et qu'elle se persuade que son salut est attaché à son reste de vertu (1). Songez que l'enthousiasme tant de fois évoqué finira par s'éteindre, que l'occasion est grande, que c'est peut-être la dernière; qu'après l'avoir perdue en 1830, si nous la perdons en 1840, ce pourrait bien ne pas être un ajournement, mais une démission. Chacune des difficultés que nous évitons sans les résoudre s'amasse pour peser davantage sur ceux qui viendront après nous, et ce qui fait aujourd'hui notre repos fera plus tard leur

(1) Parole admirable, que le présent justifie et qui montre que l'intérêt de la France ne fait qu'un avec avec sa vraie grandeur.

désespoir. Oui assurément, plus que jamais, il est convenable, il est louable, il est nécessaire, il est urgent de lever des troupes, d'armer des vaisseaux, de fortifier les villes. Mais tout cela n'est rien si, en même temps, vous ne fortifiez, vous n'armez vos esprits, si vous n'entourez vos cœurs d'une muraille inaccessible à la crainte, si les volontés surtout ne se retrempentpas, ne s'inspirent pas, ne se roidissent pas dans le péril lui-même; puisque l'isolement auquel nous sommes réduits ne vient' pas de la méchanceté de quelques hommes, mais de la situation que les événements nous ont faite, et que la volonté peut encore abolir. Songez que, plus notre faiblesse se montre, plus elle augmente : qu'il est temps de se décider entre la renaissance et la ruine; qu'il est insensé de prétendre au protectorat de la civilisation, et de vouloir conserver les stigmates de la défaite; qu'enfin nous ne pouvons continuer d'être tout ensemble l'objet de l'espérance et de la pitié du monde.

0 France ! pays de tant d'amour et de tant de haine, qu'arriverait-il si, la flatterie t'égarant à ton tour, tu ne voulais plus entendre que tes courtisans; si la vérité te devenant odieuse, ceux qui te pallient le danger étaient seuls écoutés; si ton nom n'était plus une protection, et ta force un refuge pour tous les faibles ? Ce jour-là, il faudrait croire les prophéties de mort qui annoncent la chute des sociétés modernes et la ruine de toute espérance (1).

Septembre 1840.

(1) Cette péroraison parait inspirée de celle qui termine le livre De l'Allemagne de Mme de Staël : « 0 France, terre de gloire et d'amour... » {De l'Allemagne, tome II, IVe partie, chap. xii.)

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LE RHIN

Le Rhin, poésie, A M. de Lamartine, a paru dans la Revue des Deux Mondes du 15 juin 1841. C'est la réponse à la Marseillaise de la Paix, que la même Revue avait publiée dans le numéro précédent du 1er juin 1841 Cl).

On sait que le poète allemand Becker avait dédié sa poésie du Rhin allemand à Lamartine. « Hier, écrit Lamartine à Mme de Girardin le 17 mai 1841, j'ai reçu du poète allemand Becker, dédiée à moi, sa Marseillaise allemande : « Non, vous ne l'aurez pas, le libre « Rhin allemand! » Je lui ai répondu parla Marseillaise de la Paix, ce matin, dans mon bain. Je l'écrirai, dès que le mal de tête tombera, et je vous l'enverrai aprèsdemain (2). »

Ces vers devaient paraître primitivement dans la Presse, le journal d'Emile de Girardin. Mme de Girardin les attendait avec impatience, quand Lamartine changea d'avis et les envoya à Buloz pour sa Revue. Il s'excuse en ces termes dans sa lettre à Mme de Girardin du 5 juin 1841 : « Au moment de vous envoyer ces vers à la Presse, je reçois la demande de oOO francs bien pressés, d'un homme que j'aime et qui en a bien

(1) Il faut noter ici l'erreur de Mme Edgar Quinet dans Edgar Quinet avant l'exil, p. 287, quand elle désigne la pièce intitulée Les bords du Rhin comme la réponse à Lamartine. Cette pièce est de 1836 et a paru dans la Revue du 15 octobre.

(2) Correspondance de Lamartine, tome V.

besoin. J'écrivis à Buloz : « Envoyez-moi 1 000 francs courrier par courrier, si vous jugez à ce prix quelques mauvaises rimes et mon nom. » Trois jours après, il m'adressait un billet de 1 000 francs et une lettre, seul argent que j'aie jamais touché d'un journal ou d'une revue, et voilà tout. Je pensai que la Presse, si elle trouvait les vers bons, les reprendrait le lendemain. C'est toute ma confession. J'espère que je suis absous. »

Il le fut assurément, puisque la Presse du 6 juin 1844, par la plume du vicomte de Launay, reproduit les plus beaux vers de la pièce et raconte l'accueil enthousiaste qu'on leur fit chez Mme de Girardin, à une matinée où figuraient Théophile Gautier, Balzac, Mennechet, Alfred de Musset. On admira les vers, mais on pensa, en général — tel fut l'avis de Mme de Girardin et de Musset, — que Lamartine traitait Becker avec trop d'indulgence, i J'aurais aimé, dit Mme de Girardin, à répondre à cet Allemand des vers cruels. » — « Moi aussi, s'écrie Alfred de Musset. » On le prend au mot. Le poète demande « deux cigares; » il s'isole, et sur le champ, en un quart d*heure, s'il en faut croire le chroniqueur, il improvisa les vers célèbres :

Xous l'avons eu, votre Rhin allemand!

Donc, si on trouva beaux les vers de Lamartine, on jugea, en général, excessif le sentiment humanitaire qui les inspire. Le National, organe du parti républicain, fut, sur ce point, beaucoup plus dur pour Lamartine. « Le poète allemand Becker, dit-il dans son numéro du 3 juin 1841, celui qui a fait un chant national qui a pour refrain : Non, les Français ne /'auront pas, le libre Rhin allemand, vient de dédier à M. de Lamartine un recueil de poésies contenant cette chanson antifrançaise. Une pareille dédicace doit être pénible à accepter pour un homme de cœur, et nous sommes

bien sûrs que Béranger l'eût repoussée. M. de Lamartine l'accepte de bonne grâce et répond par des vers qu'il décore du titre fort bizarre de Marseillaise de la Paix. C'est une flatterie dont le Napoléon de la paix saura gré au candidat ministériel. » Le journal revient sur ces vers, le 14 juin, dans un très long article, et, parmi beaucoup de critiques, d'ailleurs injustes de la langue et du style, fait remarquer, non sans raison, que « pour de pareilles avances, il faut choisir l'heure convenable, afin qu'elles gardent leur dignité »,et que Lamartine, à ce point de vue, a été « assez mal inspiré » . Ce fut aussi l'avis d"Edgar Quinet. Il connaissait Lamartine de longue date. Il parle souvent de lui dans ses Lettres à sa mère. Lamartine était son voisin de campagne; la distance n'est pas très grande de Bourg à Saint-Point. Quinet la franchissait à cheval. « Léon et moi, écrit-il le 20 mai 1832, nous sommes allés chez M. de Lamartine à Saint-Point; il faisait ses préparatifs de départ pourConstantinople. » Ce « Léon » était Léon Bruys, ami d'enfance de Quinet, et tous deux étaient allés demander à l'illustre poète des lettres de recommandation pour le voyage qu'ils se proposaient de faire en Italie. Lamartine leur avait donné très généreusement des lettres d'une extrême bienveillance pour nos ambassadeurs : ainsi la lettre suivante, adressée au comte de Saint- Aulaire, « ambassadeur de S. M. le roi des Français, à Rome » .

« Saint-Pont, 16 mai 1832.

» Monsieur le Comte,

« Vous souvenez-vous de moi si loin? S'il en est ainsi, soyez assez bon pour accueillir et protéger à Rome deux excellents et admirables jeunes gens, dignes de votre salon, MM. Quinet et Bruys, l'un déjà

connu dans les lettres, l'autre digne de l'être un jour.

« Nous vous suivons des yeux dans vos difficiles négociations, et nous faisons des vœux pour vos succès qui nous garantissent un peu de paix. Je pars dans quelques jours pour un long voyage en Orient. A mon retour, je serai bien heureux de vous retrouver à Rome.

« Agréez, Monsieur le Comte, la nouvelle assurance de ma respectueuse considération.

« A. de Lamartine (1). »

A cette lettre en était jointe une autre, adressée au baron de Barante, notre ambassadeur à Turin. Les relations entre Lamartine et Quinet étaient donc très cordiales. Lamartine sintéressait à ce jeune homme d'un si grand talent; il le recevait à Paris dans son salon. Il eût voulu que Quinet fût inspecteur de l'Université.

Mais on sent, à travers les confidences de Quinet à sa mère, que ces deux âmes étaient de trempe différente. Quinet, qui de plus en plus avait la passion de la clarté et de la lumière (2), reprochait à Lamartine le nuageux de son esprit: il lui reprochait aussi ce qu'il y avait de trop apprêté, de trop guindé dans son attitude. • M. de Lamartine, écrit-il de Paris le 23 décembre 1837, est arrivé avec un redoublement de diplomatie; je ne l'ai pas encore vu. » Le 29 janvier 1838 : « Je suis allé une seule fois chez M. de Lamartine, un jour de réunion. Rien ne m'a paru plus raide et plus composé que ce salon poétique et diplomatique. » Et encore : « Le discours que je viens de lire de M. de

(1) Bibl. nat., manuscrits, Nouv. acq. fr., 20791. Inédit.

(2) « Je ne me lasse point de chercher la clarté et la lumière. » (Heidelberg, avril 1837, à sa mère.)

Lamartine sur le jury, de Strasbourg, est bien fait pour raviver et réveiller en moi la fureur politique. Rien, à mon gré, n'est plus plat que ce discours social (1). »

Donc, tôt ou tard, malgré l'estime réciproque qu'elles professaient l'une pour l'autre, ces deux natures opposées devaient être aux prises : débat courtois certes, chevaleresque, où Quinet prodigue à son illustre aîné, à l'un des plus grands poètes de la France le respect nécessaire, — débat très net cependant, où s'affirment deux politiques contraires qui ont partagé tout le siècle : l'une fondée sur la religion de l'humanité, le pur idéalisme, l'expansion de l'àme; l'autre, tout aussi noble, mais avertie, perspicace, s'inspirant à la fois d'un grand amour de la France et de la connaissance exacte des dangers qui la menacent.

Voici en quels termes amicaux Lamartine répondit aux vers de Quinet sur le Rhin :

« Mon cher ami,

« On n'argumente pas en vers comme on ne lutte pas en volant à moins qu'on ne soit aigle, et nous ne sommes que des poètes. Ainsi donc pas de controverse. Si c'était en prose, il me serait aisé de vous démontrer deux choses : la première, que la France n'a pas été insultée dans l'affaire d'Orient, parce que l'Europe a résisté avec longanimité et modération à ce que la France démembrât seule un empire au profit d'un pacha révolté; la seconde, c'est que si la France joue un plat rôle à la suite du cabinet du 1" mars, cela vient de ce qu'elle n'a pas eu le courage de sa folie. Gela nous mérite deux rudes épithètes que vous appliquez mal, que j'applique ailleurs et contre lesquelles

(1) Heidelberg, 6 mars 1837.

je n'ai pas cessé de prémunir mon pays depuis quatre ans. Vous vous appercevrez (sic) plus tard que, tout poète qu*on me dit, j'avais raison et que nous n'avons que ce choix : la Syrie ou la honte.

« Mais c'est vous qui êtes poète dans cette magnifique erreur que vous appelez aussi la Marseillaise dela France. Nous n'avons pas de musicien, mais nos Marseillaises sont chantées par des philosophes. Cela vaut mieux que par les tavernes.

« Dargaud est encore ici et il est ravi comme moi de ce beau morceau. Je vous en remercie comme homme et comme poète. Je ne vous combats que comme politique.

« Je n'ai pas vu Léon Bruys. Il est immédiatement reparti pour la montagne. Moi, je suis dans la plaine, en ce moment, retenu par de tristes préoccupations.

« Adieu, honneur, et merci. Ramenez la France au bon sens, elle aura toujours assez de courage. Mais destinez-lui des batailles qu'elle puisse gagner. Vos amis ne lui proposent que des suicides. Au rev'oir. Ne viendrez-vous pas en Charolais cette année? Vous y retrouverez deux amis quand même.

« Lamartine. »

« 18 juin 1841. Monceaux (1). »

Au fond, la Marseillaise de la Paix n'était qu'une forme nouvelle et lyrique du vieux rêve qui, depuis quarante ans, berçait la France. Mais en vain; de l'autre côté du Rhin, la haine répondait à l'amour, t T'ai-je dit, écrivait Quinet à sa mère (septembre 1841), que les journaux allemands ont indignement,

(1) Inédite. Bibl. nat., manuscrits, Nouv. acq. fr., 20791* (Lettre timbrée d'une couronne de vico mte et des initiales A. L.)

abominablement traité la Marseillaise de la Paix? Il valait bien la peine de leur faire tant d'avances! » Ces attaques n'empêchaient pas Lamartine d'e'crire à son ami, le comte de Fontenay (29 juillet 1841) : « Ma politique à moi est éminemment allemande; c'est la seule qui convienne à ce demi-siècle rempli par la question d'Orient. » Et à Mme de Girardin (2 août 1841; : « M. de Girardin est donc en Allemagne? C'est bon. La Prusse est admirable depuis un mois. Ecrivez-le-lui! »

Il est difficile de pousser plus loin l'aveuglement et la méconnaissance des faits. Combien plus perspicace •était la politique d'un Quinet, du National et du parti républicain d'alors, qui ne se lassaient pas de signaler l'état des esprits de l'autre côté du Rhin, les progrès menaçants de la Prusse et la nécessité où se trouvait la France de prendre ses précautions contre une agression, désormais inévitable !

LE RHIN

A M. de Lamartine.

Au premier coup de bec du vautour germanique, Qui vient te disputer ta part d'onde et de ciel, Tu prends trop tôt l'essor, roi du chant pacifique, Noble cygne de France à la langue de miel. Quoi l sans laisser au moins une plume au rivage, Gardant pour ta couvée à peine un grain de mil, Des roseaux paternels tu cèdes l'héritage; Et sur l'aile de l'hymne agrandi dans l'orage, Du Rhin tu fuis jusques au Nil.

Ah! qu'ils vont triompher de ta blanche élégie! Que l'écho de Leipzig rira de notre peur! Déjà l'or de ton chant transformé par l'orgie, Dans l'air m'est renvoyé comme une balle au cœur. J'écoutais l'avenir dans ta voix souveraine, Au joug harmonieux me soumettant d'abord, Mais la douleur m'éveille au sein de la syrène; JMa lèvre, en pâlissant, repousse encore pleine La coupe où tu verses la mort.

Ne livrons pas si tôt la France en sacrifice A ce nouveau Baal qu'on appelle unité.

Sur ce vague bûcher où tout vent est propice, Ne brûlons pas nos dieux devant l'humanité. L'holocauste n'est plus le culte de notre âge. Comme Isaac pliant sous le glaive jaloux, Pourquoi tenir courbé ce peuple sous l'outrage? Est-ce pour l'immoler, sans revoir son visage, Que vous l'avez mis à genoux?

Si patrie est un mot inventé par la haine, Tente vide en lambeaux, que l'amour doit ployer; S'il faut des nations briser la forme vaine, Arrache donc aussi la famille au foyer! De tout champ limité condamne la barrière. Maudis le jeune hymen dès que son temple est clos. Au lare domestique interdis la prière; Tous ensemble, au hasard, mêlant notre poussière, Fraternisons dans le chaos.

Regarde! Dans ton vol, les cieux que tu visites, Par des rivières d'or divisent l'infini. Ces royaumes profonds dont tu sais les limites, Désertent-ils l'azur que Dieu même a béni ? Le Bélier au Verseau cède-t-il sa frontière? Au vain rugissement de l'Ourse ou du Lion, Quand vit-on reculer le sanglant Sagittaire, Ou fuir les deux Gémeaux s'inclinant jusqu'à terre, Dans la cité du Scorpion?

L'humanité n'est pas la feuille vagabonde, Sans pays, sans racine, enfant de l'aquilon. C'est le fleuve enfermé dans le lit qu'il féconde, Parent, époux des cieux mêlés à son limon. Au peuple ne dis pas : « Abandonne ta rive. » Quand l'herbe boit le flot promis à l'Océan, C'est qu'aux sommets sacrés, d'où l'avenir dérive, La source de l'idée a tari toule vive Dans l'esprit glacé du géant.

Du chœur des nations la lui te est l'harmonie; Dans mille chants rivaux, d'où naissent leurs concerts, Chaque peuple a sa voix, sa note, son génie. Tout, dans l'immense accord, paraît un et divers. L'un parle-t-il trop bas par la voix du prophète, A l'hymne de la peur enchaîne-t-il ses jours, La danse des cités en chancelant, s'arrête. De leurs fronts de granit, ridés par la tempête, Tombe une couronne de tours.

Sur la lyre accordée aux prières des femmes, Pourquoi de tant d'encens nourrir notre sommeil? De trop de voluptés ne chargeons pas nos âmes; Après le songe heureux es-tu sûr du réveil? Que sais-tu si l'aspic ne dort pas sous la rose, Si la lutte est finie entre l'homme et le Dieu? Convive du banquet que plus d'un pleur arrose, Sur le mur prophétique où cette main se pose, Ne vois-tu pas des traits de feu?

Pour désarmer nos cœurs apprivoise le monde. D'avance à l'avenir as-tu versé la paix? Et du Nord hérissé le sanglier qui gronde, De ta muse de miel a-t-il léché les traits? Au soc de la charrue a-t-il courbé le glaive? Albion, sur sa nef, détruit-il son rempart? Parmi les flots d'airain que l'Orient soulève, Orphée a-t il enfin marié sur la grève L'aigle blanc et le léopard?

Le Rhin sous ta nacelle endort-il son murmure? Que la France puisse y boire en face du Germain. L'haleine du glacier rouillant leur double armure, Deux races aussitôt se donneront la main. Nous ne demandons pas tout l'or de la montagne. Du Nil de l'Occident nous ne voulons qu'un bord, Pour que les deux de France et les deux d'Allemagne, Sous les eaux partageant l'astre de Charlemagne, Roulent ensemble au même port.

Aux troupeaux divisons la source de nos pères. Quand ils ont sur la rive assis la liberté, Craignaient-ils d'éveiller les gothiques vipères? Goûtons l'eau du torrent par droit de parenté. Avec les rois germains tout nous réconcilie. Dans leur nid féodal nos aigles sont éclos. Sans qu'au bruit de leurs pas notre écho s'humilie, Consentons que leur ombre à notre ombre s'allie Dans le sein pavoisé des flots.

Mais si lui-même en vain le torrent nous appelle, Si l'onde du glacier ne coule pas pour tous, Et s'il faut nous sevrer du lait de la Cybèle, Quand ce peuple aura soif, où l'abreuverons-nous? Au pays des palmiers tu penses le conduire! Notre Dieu ne veut pas qu'on nous mène en exil. Pendant que tu chantais, tout près de nous séduire, Sur son flanc irrité j'ai vu son glaive luire. La France en aiguisait le fil.

Tu pars, dis-tu? — Marchons, au vent de tes bannières, Non pas, comme Joseph, en sa captivité, Au joug du Pharaon liant ses onze frères; Il pleurait, dans Memphis, sur Jacob insulté. Mais ainsi que Moïse, au sortir du servage, Loin d'Apis entraîné par le serpent d'airain, Fais-nous rentrer, joyeux, dans l'ancien héritage; Et le glaive épousant les lyres au rivage, Allons revoir notre Jourdain.

DE LA TEUTOMANIE

Cet article, le plus célèbre de toute la série Allemagne avec l'article du 1er janvier 1832, paraît dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1842. C'est en octobre 1840 qu'Edgar Quinet a publié 1815 et 1840; en janvier 1841, Y Avertissement au pays (1); en juin 1841, le Rhin, la réponse à Lamartine. Entre toutes ces publications il y a un lien très sûr. Ce lien, le voici : c'est, d'une part, l'idée que la France s'endort d'un sommeil mortel, qu'elle ignore le véritable état d'esprit qui règne de l'autre côté du Rhin; c'est, d'autre part, le spectacle que donne l'infatuation allemande, sans cesse grandissante, à mesure que l'Allemagne s'éloigne de l'âge héroïque qui a fait sa gloire, c'est la gallophagie. Nous renvoyons à l'étude placée en tête de ce volume.

Ainsi, loin de s'obstiner, comme tant d'autres de ses contemporains, comme Lamartine, comme Hugo, comme son ami Michelet, dans la conception d'une Allemagne débonnaire et mystique, enfermée dans son rêve de science et de poésie, Quinet avait observé, avait vu l'évolution de ce peuple. Il avait le courage, très rare en 1842, de proclamer la « nullité » pédantesque de son esprit, de sa pensée, de son œuvre

(1) In-32 d'une feuille. A Paris, chez Paulin, rue de Seine; deuxième édition de février.

intellectuelle du moment, qui n'avait d'égale que sa susceptibilité et sa haine de la France.

Cette impression de l'abaissement moral de l'Allemagne n'ira pas chez Quinet en s' atténuant : bien au contraire ! Le 12 juin 4854, il écrit à Michelet : « V Allemagne n'a plus même la prétention d'exister. 11 est donc certain que toute question est toujours en France. Si la France ne se relevait pas, l'Europe marcherait à une servitude intellectuelle, commerciale, tempérée de loin en loin par le progrès des machines à vapeur. » Et en 1857, alors que nos savants, nos penseurs, nos poètes, continuent à s'incliner avec docilité devant le « génie » de l'Allemagne, il écrit le 30 septembre, de Mutterstadt, à son ami Dumesnil, après un court séjour au delà du Rhin : « Nous avons hâte de quitter l'Allemagne, où nous étouffons moralement. Qu'il y aurait de choses à dire sur ce silence, sur cette indifférence absolue, qui a si tôt paralysé l'esprit allemand I » Et de Bruxelles, le 11 octobre, à Victor Chauffour : t Vous savez que nous avons étouffé en Allemagne. Il m'a semblé que je passais là sept jours dans le ventre de la baleine de Jonasf »

En cette même année 1842, où paraissait la Teutomanie, quelques mois auparavant, en juin, Michelet partait pour son voyage en Allemagne. Il allait y détendre son esprit. Il en revint, dit-il, t fortifié, affermi (1) » .' Il écrivait à son retour, le 21 juillet 1842 : « En un mois, j'ai coupé un morceau dans l'Allemagne, j'ai touché toutes ses électricités du Sud-Ouest! » Hélas, pour Quinet, il y avait- longtemps déjà que cette « électricité » avait disparu, et ce n'est pas un des côtés les moins curieux de l'amitié de ces deux grands hommes, que cette divergence d'idées presque constante à l'égard de l'Allemagne. Il y a cependant un côté de l'Allemagne moderne que Michelet a bien

(1) G. Monod, Jules Michelet, p. 125.

vu, et son jugement, plein de réserve, complète celui de Quinet : « C'est un peuple d'érudits supérieurement dressés et disciplinés, dit-il; l'avenir décidera ce que vaut cette discipline en guerre et en littérature. »

L'heure est venue, en ces jours que nous vivons, de ce jugement décisif, que l'humanité doit prononcer.

L'article De la Teutomanie fait partie, sous le titre La Teutomanie, du tome VII des Œuvres complètes, les Roumains, Allemagne et Italie, série Allemagne, n° XV. Ce texte présente quelques différences, peu nombreuses, avec le texte original que nous reproduisons.

DE LA TEUTOMANIE

Deux motifs m'ont depuis longtemps dispensé de parler de l'Allemagne littéraire, dans cette Revue (1) : la nullité des œuvres du présent, la susceptibilité à l'égard du passé. Si l'on excepte les labeurs d'érudition et de théologie, la veine littéraire de ce pays semble profondément épuisée, et il serait impossible de citer dans les œuvres d imagination, tant en prose qu'en vers, un seul écrivain de nouvelle date, dont le nom vaille la peine d'être transporté de ce côté du Rhin. Décidément, M. Heine est le dernier des Romains. L'approbation populaire ne s'est. attacbée, depuis dix ans, à aucune composition; tout au plus, çà et là, quelques éloges mercenaires vous préparent une

(d) La Revue des Deux Mondes.

déception certaine, si, sur la foi de ces jugements, vous remontez à l'œuvre qui en est l'objet.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'aussi longtemps que le génie national se produisait par des œuvres vraiment sérieuses, il était plein d'humanité, de sympathie, de modestie; voyez les lettres des hommes de ce tempsdà! Quel esprit d'association, de fraternité! Comme ils étaient d'intelligence avec les peuples étrangers! Au contraire, depuis que ce génie est tari, une admirable infatuation a pris la place de la poésie, du talent, de l'originalité; je ne sais quel mélange de gloriole débonnaire, et, par-dessus tout, de bile envieuse, est devenu la couleur générale de ce nouveau style tudesque. Que penserait la Staël (die Staël), comme ils disent dans leur aimable langage, si elle entendait ce concert cynique contre lequel la Gazette d' Augsbourg vient si justement de réclamer? J'espère qu'elle prendrait le parti d'en rire.

Au milieu de ce hourra, nos poètes, nos critiques, nos publicistes continuent de chanter, sur différents tons, l'éloge de la sentimentalité, de la blonde bonhomie, de la prude humilité de leurs confrères d'outre-Rhin. Ceux-ci, étonnés, indignés, de crier dans le désert, se hérissent de nouveau; ils redoublent de fureur, ils déterrent, ils brandissent, par souscription, contre l'Occident, l'épée d'Arminius; les rois de Prusse et de Bavière marchent contre nous, lance haute, à leur secours; le premier change la cathédrale de Cologne en un blockhaus contre les Gaulois. Post Franco-Gallorum invasionem, c'est l'inscription de guerre qu'il vient d'enfouir sous le porche. Le second ordonnance, dit-on, contre l'étude de la langue française, comme

mère d'hérésie; bien à tort, selon moi, au moment où nous nous croisons avec lui pour abattre et extirper, sur la place de Strasbourg-, la figure de ce Lulber que nos yeux ne sauraient voir, en pays luthérien, et que ce pieux roi efface de son côté avec non moins de discernement dans le panthéon de l'Allemagne. Pour en tenir la place, il exhume les reliques d'Alaric, de Genséric, d'Odoacre, do Totila, tous bons chrétiens, excellents catholiques,, vrais prêcheurs d'aumônes, parfaits teutomanes, qu'il canonise dans son Walhalla, à notre éternelle épouvante. Innocent badinage! imagination d'enfant! Doux amour des ancêtres! Qui se sentirait le courage de troubler cette réunion de famille? La vanité allemande ne ressemble en rien à l'orgueil des x\nglais ou des Castillans. Chez ces derniers, le sentiment de sa propre valeur est arrivé à une sécurité profonde; il ne craint pas d'être dépossédé, et ce calme dans l'infatuation est accompagné d'une grandeur naturelle; chez les Allemands, la vanité, de fraîche date, n'a aucune de ces jouissances. Toujours inquiète, toujours irritée, elle n'est pas sûre d'un seul moment; tout lui fait ombrage; elle n'ose ni so condamner ni se montrer ouvertement; elle porte avec elle les inquiétudes du parvenu, au lieu du contentement d'un homme assis depuis longtemps dans la prospérité et la puissance. Pendant que les siècles ont déjà passé sur la gloire littéraire des autres peuples, que les époques d'Elisabeth, de Léon X, de Louis XIV, de Cbarles-Quint, sont consacrées, l'Allemagne sent, au contraire, que son âge de poésie est d'hier, qu'elle est la dernière entrée dans ce domaine de l'art et du style, que le

jugement de la postérité n'est pas encore fermé sur ses œuvres, que la critique aura beaucoup à revoir sur ses admirations, que beaucoup de noms courent risque de* ne pas survivre à cet examen suprême, et de ne jamais entrer dans la mémoire du genre humain.

De là cette irritabilité, cette susceptibilité fiévreuse, toutes les fois que l'on prononce le nom de l'un de ces écrivains encore en litige, l'impossibilité absolue de rassasier l'Allemagne d'éloges, de la calmer, de la tranquilliser sur l'avenir. Ces hommes, dès qu'on ne les admire pas les yeux fermés, sont toujours près de croire que vous cédez à une conspiration ourdie contre eux; de là aussi ce ton de haine corrosive et ce chant de vautour, pour peu que vous mettiez de réserve dans votre enthousiasme. Le moindre feuilleton met toute l'Allemagne en fièvre.

Qu'importe à l'Angleterre, à l'Espagne, à l'Italie, une opinion aventurée sur Shakspeare, Dante ou Cervantes? Si elle est ridicule, on en sourit; le plus souvent on l'ignore. De l'autre côté du Rhin, il n'en va pas ainsi. L'opinion la plus futile, exprimée, en France, sur un écrivain tudesque, est aussitôt déterrée, traduite, colportée solennellement dans tout le pays. Cette observation, souvent sans nulle importance, est soudain terrassée, foulée aux pieds, écrasée par toutes les massues réunies de la critique germanique ; après quoi l'on s'assied triomphalement en se chantant à soi-même un Te Deum.

J'ai déjà remarqué que le même peuple qui a une si parfaite connaissance des Babyloniens, des Mèdes, et, pour tout dire, de la littérature anté-

diluvienne, a été fort en peine d'écrire une page mesurée sur la littérature française. Combien n'eût-il pas été intéressant de voir un génie aussi différent du nôtre juger avec maturité, avec finesse, l'époque de Louis XIV et le dix-huitième siècle! Que d'idées nouvelles eussent pu sortir de ce nouveau point de vue! Mais il faut renoncer à cette espérance. Quand les Allemands de nos jours ont essayé de toucher ce sujet, ils l'ont fait le plus souvent avec une si extrême violence, une aversion si déclarée, qu'ils sont arrivés à manquer de sens; et véritablement cette prétendue critique tient plus de l' hydrophobie que du sentiment littéraire proprement dit.

Outre la difficulté réelle de comprendre et de saisir une originalité si différente de la leur, il y a encore la vague rancune contre, un joug qui les a dominés. La vérité est que l'Allemagne parle si haut, parce qu'elle a peur de deux choses : elle se rappelle le joug spirituel de la France pendant le dix-huitième siècle, le joug matériel au commencement du dix-neuvième. Entre ces deux rancunes, tantôt livrée à l'une, tantôt à l'autre, son jugement est embarrassé par trop d'appréhensions. Jamais on ne parviendra à lui persuader sérieusement que nous nous résignons aux conditions des traités de 1815. Notre humilité à cet égard n'a pas trouvé de croyants; et s'il fallait choisir entre la Russie et la France, je connais plus d'un homme qui se déciderait pour la première sur cette considération secrète, qu'à tout prendre, l'Allemagne russe pourrait se consoler en faisant des cours de philosophie aux Cosaques, ressource qui certainement manquerait à l'Allemagne française, avec des victo-

rieux qui, après l'avoir abattue, auraient encore la prétention de la mener à l'école.

Qui a pu changer ainsi le tempérament de l'esprit allemand? Comment le peuple qui passait pour le plus sérieux est-il celui qui se nourrit aujourd'hui, plus que tout autre, de clinquants et de médisances recueillies de tous les coins du globe? Comment le grave docteur s'est-il changé en un dandy léger, gambadant, gracieux Teuton qui veut à tout prix achever sa pirouette devant l'Europe assemblée? Les éloges sans réserve et la complaisance publique pour ces nouveaux venus ont commencé la métamorphose. Un encens imprévu a obscurci le front du penseur; l'ivresse a commencé.

A cette première disposition s'est ajouté un fait puissant, réel, je yeux dire l'union des douanes. Depuis que cet événement, grand en effet, est consommé (1), les Allemands sont convaincus qu'ils sont le peuple pratique par excellence, et qu'il ne leur reste plus qu'à saisir la couronne universelle. Il y a quelques jours que voyageant sur le Rhin avec un Allemand fort distingué, écrivain comme ils le sont tous, homme d'ailleurs plein de modération, je me hasardai à lui demander quel était, selon lui et ses amis, le but politique vers lequel tendait l'Allemagne; à quoi il me répondit du plus grand sang-froid du monde : « Nous voulons revenir au traité de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire. »

Assurément cette exaltation du sentiment natio-

(1) C'est le 1er janvier 1834 qu'est constitué le Deutscher Zollrein, qui englobe presque tous les États allemande.

nal serait en soi très digne d'éloge, même dans ses triomphes fantastiques, si elle se joignait à quelque noble initiative dans la liberté et les intérêts du reste de TEurope. Par malheur, après cette première fièvre d'orgueil, on s'est envisagé de plus près; on a vu que l'on était enfermé sur terre par la Russie et par la France, sur mer par l'Angleterre, sans débouchés du côté de l'Orient. On a cherché quelle grande pensée on portait en soi pour renouveler le monde, on a trouvé la teutomanie. De ce moment, au lieu de songer à s'associer, on n'a plus pensé qu'à s'enceindre d'une muraille de la Chine; et cette nationalité soudainement retrouvée, et inspirée des conseils de la Prusse, semble, jusqu'à ce jour, ne devoir s'exprimer que par un redoublement de mauvaise humeur et de liel dans lequel la France a naturellement la plus grande part.

Ce que l'on aurait peine à croire, c'est combien cette bile amère est descendue avant dans les œuvres qui semblent le plus étrangères aux passions quotidiennes et combien les monuments les plus sincères touchent au ridicule par cette barbarie maniérée. Je ne dirai rien du Walhalla du roi de Bavière; je ne me permettrai pas de sourire à la vue de Mozart flanqué de ces deux grands artistes, Genséric et Alaric, de mélodieuse mémoire; nous avons été depuis longtemps accoutumés à ces ingénieuses rencontres et à cette solide raison dans les œuvres inviolables du poète royal de Bavière. Mais Overbeck le peintre, un homme sérieux, qui toujours comptera avec la critique, de quel droit, si doux, si naïf, si respectable, a-t-il couru au-devant du ridicule dans son tableau des Arts sous l'invocation de la Vierge?

Dans ce tableau fait pour représenter avec solennité, dans les salles de Francfort, les tendances de l'imagination nouvelle, nous avons vu, il y a quelques semaines, les artistes de tous les temps, de tous les lieux, depuis le roi David et les patriarches jusqu'aux modernes. Italiens, Fia mands, Espagnols, Hébreux, Grecs, Allemands, tout ce qui a touché le pinceau ou le ciseau se presse là aux pieds de la Mère de Dieu; chacun reçoit la récompense de son génie; ils sont là de tous les pays, de toutes les langues. Mais un Poussin î un Lesueur ! un Jean Goujon ! un artiste français ! fi donc ! ces gens-là s'étaler sur la toile immaculée de l'art tudesque! Qu'ils soient anathème! qu'ils se gardent de paraître dans l'antre saint du teutonisme! Il est vrai que, par compensation, l'honnête artiste a aventuré sa propre figure dans le coin du tableau, et l'œil peut s'arrêter sur cette impartiale page sans craindre d'être profané par la figure d'un seul de ces damnables compatriotes de Voltaire; par leur absence, qu'ils portent la peine éternelle de leur trop de bon sens!

On pense bien qu'un si pur exemple, donné de si haut, ne pouvait manquer d'être imité, et cette proscription de notre race est devenue, il semble, une règle générale. Lecteur, si tu te sens le cœur assez fort pour affronter un terrible spectacle, viens et suis-moi dans la salle de philosophie de l'université de Bonn. Le gouvernement prussien a ordonné que toutes les écoles imaginables de philosophie fussent représentées sur la muraille; l'artiste a obéi. Regarde! voici de nouveau les patriarches, les docteurs de tous les siècles, de toutes les religions, de tous les peuples; dans

cette assemblée de métaphysiciens qui commence par Salomon et qui finit par le dernier privât docent de Bonn, tu cherches des yeux tes compatriotes. Abeilard, Descartes, Malebranche, Pascal peutêtre ! Malheureux, ils n'y sont pas, ni eux ni aucun de ton peuple. Courbe ton front, humilie-toi, et pleure sur l'anéantissement de ta race!

On comprend facilement quelle fut ma confusion le jour où je fis cette fatale découverte. Quoi! tous nos penseurs effacés, abolis, d'un trait de pinceau, comme s'ils n'eussent jamais existé! Je faillis succomber sous ce nouvel arrêt de proscription. Pourtant, après avoir médité quelque peu, je cherchai à me remettre. Ces artistes, me dis-je, ont la tête chaude; ils se laissent facilement aller aujourd'hui à des impressions qu'ils condamneront demain! Voyons les philosophes! Ces esprits graves ne sauraient tomber dans de pareils excès.

Ce jour-là était précisément celui où venait de paraître le dernier volume de l'incomparable Manuel de l'Histoire universelle, par le très célèbre docteur et professeur Léo (1). C'est justement ce

(1) Il s'agit de Heinrich Léo, historien allemand, né à Rudolstadt le 19 mars 1799, mort le 24 avril 1878. Il prit d'abord une part active au mouvement de la Burschenschaft, qu'il répudia plus tard. Il suivit en 1822 à Berlin les cours d'Hegel, dont il devint un fervent admirateur. Mais plus tard il combattit les doctrines hégéliennes avec autant d'ardeur qu'il les avait embrassées. Professeur à l'Université de Berlin (1824), puis à Halle (1828), il a public une série d'ouvrages historiques dont les principaux sont le Manuel de l'histoire du moyen âge (1830), l'Histoire des États italiens (1829-1830, 5 vol.), Douze livres de l'histoire des Pays-Bas (1832-1835), les Leçons sur l'histoire du peuple et de l'empire allemands (185*) et le Manuel de l'histoire universelle (Lehrbuch der Universalgeschichte) [1835-1844], 6 vol., d'où sont extraites les citations de Quinet. Léo montre dans tous ses écrits un réel talent, mais une passion et une intolérance remar-

qu'il me faut, ajoutai-je en moi-même : ce docteur Léo est un auteur grave; sa réputation est universelle comme son sujet; de plus, il est fameux pour sa piété. La religion l'aura sans doute adouci et disposé à l'indulgence. D'ailleurs, avant d'arriver à peindre l'histoire de la France et de la Révolution, il s'est préparé à l'impartialité par la contemplation de tous les siècles, laquelle n'a pas rempli moins de quatre volumes d'introduction! Une si lente préparation est un gage certain de calme et de sang-froid. Je vais goûter enfin le fruit le plus mûr de la philosophie.

Dans cette disposition, j'entamai le volume, et j'avoue que bientôt les considérations générales sur la race celtique ne me présagèrent rien de très favorable. « La race celtique, dit cet admirable auteur, page 196, telle qu'elle s'est montrée en Irlande et en France, est mue toujours par un instinct bestial (tliierischen Triebes), pendant que nous, en Allemagne, nous n'agissons jamais que sous l'impulsion d'une pensée sainte et sacrée (heiligen Verhaeltniss, heiligen Gedanken). Comme un homme adonné à la boisson (wie dem Trunk ergeben) profite de toutes les occasions pour amener les gens raisonnables à boire dans sa compagnie, tout de même nos voisins gaulois cherchent à entraîner les autres dans leur propre mouvement, pour donner un masque honnête à leur inquiétude; mais sous ce masque perce toujours la pétulance unie à la vanité et à l'arrogance. » Lorsque j'eus achevé cette période, qui, dans l'original, est

quables. Il fut nommé en 1863 membre à vie de la Chambre de» seigneurs de Berlin et disparut de la scène à la suite d'une maladie cérébrale.

incomparablement plus belle, j'admirai docilement, comme je le devais, ce style noble et soutenu, cette merveilleuse comparaison du pot de bière appliquée à la philosophie de l'histoire; je m'avouai avec tristesse que nos écrivains sont loin de ce génie souple, de cet aimable naturel; cependant je vis bien qu'un orage allait éclater, et je m'y préparai de mon mieux.

Mais, après avoir étudié un nombre considérable de pages semblables à celle-Là, que devins-je, lorsque, le cercle se rétrécissant toujours, de la race celtique passant à la France, et de la France à Paris, j'arrivai à cette formidable conclusion, à cette dernière formule de la philosophie de l'histoire, qui me sembla gravée en caractères de feu : Le peuple français est un peuple de singes !

Que l'on se peigne, si l'on peut, mon désespoir à la vue de cette découverte d'histoire naturelle, que la science achevée de mes maîtres ne me permettait pas de révoquer en doute un seul moment. Funeste curiosité de l'esprit humain ! Ce problème insondable que poursuivait si sérieusement la métaphysique depuis Kant, ce problème qui tenait en suspens tant de puissantes intelligences, le voilà donc résolu! ce secret de l'abîme, il est révélé ! Pourquoi la nature se l'est-elle laissé ravir? Ce mystère formidable qui était au fond de la science, je viens de l'apprendre pour mon éternelle confusion ! Le peuple français est un peuple de singes (Affenvolk).

J'analysai, je retraduisis sous mille formes cette conclusion écrasante; je me levai, je voulus parler; ma langue balbutia, s'embarrassa; il me sembla que mes membres se distendaient, et je me vis

avec horreur descendu au rang d'un affreux quadrumane, assis dans le coin de la bibliothèque d'un penseur allemand. Quelles idées affreuses m'assaillirent! Les langues humaines ne sont pas faites pour le dire. Après plusieurs courses dans les forêts de l'Abyssinie à la poursuite de pommes merveilleuses, il me sembla que je finissais par grimper de branche en branche sur l'arbre de la science du bien et du mal, au sommet duquel je finis par m'endormir sur le bord d'un horrible chaos.

Mais quel réveil! Le livre révélateur était toujours là. Je continuai. Ce que j'avais vu n'était rien auprès de ce qui m'attendait! En effet, lecteur, au détour d'une page, je vis, je l'assure, de mes yeux ; oui, je vis, en caractères plus flamboyants que les précédents, cette dernière et suprême conclusion, page 290 : La ville de Paris est la vieille maison de Satan. Pour le coup, je cherchai humblement mon dictionnaire; j'épelai chaque lettre l'une après l'autre, jusqu'à ce que j'eusse formé ces paroles, mille fois plus terribles dans le pur tudesque, Paris das alte ha us des satans. Un voile de plomb s'étendit sur mes yeux, et je n'aperçus plus que quelques propositions solennelles sur la Révolution française, telles que celles-ci qui ressortaient sur le fond : « La prise de la Bastille est une comédie (komœdie); le livre de M. Mignet, un mensonge depuis le commencement jusqu'à- la fin (eine LiUje von Anfang bis zu Ende); Mme Roland, une caricature (die Caricatur); M. Necker, un idiot; Louis XVI est mort justement supplicié par Dieu (die Gerechtigkeit Gottes), pour n'avoir pas mitraillé tout d'abord l'Assemblée Constituante, etc., etc. »

Eh! que m'importent, m'écriai-je enfin avec indignation contre moi-même, les personnes et les choses? Il s'agit bien des individus, quand c'est mon essence môme qui est mise en question. Quoi! il ne suffisait pas de m'enlever la forme humaine; il ne suffisait pas de me recouvrir de cette odieuse fourrure que la nature a départie aux créatures qu'elle raille avec un rire sardonique! Tout cela n'était rien qu'une précaution charitable du docteur pour m'amènera descendre au-dessous du quadrumane, dans la région des démons !

Incapable de respirer plus longtemps, j'ouvris ma fenêtre d'où je dominais la ville; et, soit effet de la vision, soit plutôt la profonde réalité, j'aperçus, dans toutes les directions, à travers les rues, sur le seuil des portes, à pied, à cheval, en voiture, une multitude innombrable de diables bleus, blancs, rouges, parmi lesquels il me fut impossible de ne pas reconnaître mes compatriotes. Les infortunés! Ils riaient, conversaient entre eux, sans avoir l'air de se douter de leur effroyable transformation. Les blancs marchaient à reculons, les bleus étaient assis sur des bornes, avec lesquelles ils se confondaient; les rouges couraient en avant, au risque de se rompre la tête; tous parlaient, gesticulaient. J'aperçus même quelques-uns de mes amis, qui s'en allaient, la conscience tranquille, le grappin à la main, comme s'ils eussent tenu un blanc lis. Je n'eus pas le courage de les avertir du changement qu'ils ignoraient; je rentrai seul, le cœur déchiré, dans cette bibliothèque où je faisais de si étranges découvertes.

Les journaux venaient de tomber sur ma table, véritables journaux teutoniques, couleur grisâtre

et enfumée, par respect pour le ciel d'Alaric. Je ne tardai pas à m'apercevoir que ces gazettes avaient des renseignements qui changeaient entièrement la face de l'histoire politique et littéraire de mon pays; j'acquis par ce moyen une multitude de faits nouveaux qui enrichirent singulièrement ma mémoire. C'est là que j'appris, par exemple, que le maréchal Ney avait été assassiné par le peuple français; c'est là aussi que je trouvai l'énigme de ce nom étrange de George Sand, qui m'avait si longtemps embarrassé; il me fut démontré que ce maudit auteur l'avait emprunté à F Allemagne par instinct général pour le meurtre et par sympathie particulière pour l'assassin de Kotzebue.

En peu de jours, j'eus refait ainsi mon éducation; car les journaux allemands sont admirablement placés pour atteindre à l'impartialité de l'historien: bâillonnés, étranglés par la censure en toute autre manière, ils ont liberté absolue de tout dire, inventer, imaginer sur la France. Dans le reste du monde physique ou moral, leur langue est enchaînée. Par compensation, ce point du globe qui s'appelle France est livré, abandonné à leur libre arbitre, pour être traqué et saccagé à outrance; rudement disciplinés en tout autre lieu, ils ont sur ce point seul droit plénier de sac et de pillage, en quoi je ne me lassai pas d'admirer la charité des gouvernements du Nord. Ils ont bien senti que leurs publicistes allaient périr étouffés dans la geôle, et, en personnes charitables, ils leur ont octroyé le royaume de France, corps et biens, sous la seule condition de lui courir sus et de le tondre menu.

Aussi, figurez-vous la joie et l'émulation! Tout

ce qui pouvait se trouver de bile dans tous les cercles germaniques, du nord au midi, se répand heureusement de notre côté; et notez bien que la presse allemande ne s'arrête pas, comme l'anglaise, à des propos généraux de nation à nation; elle s'infiltre dans la vie privée. Quiconque, de ce côté du Rhin, a l'apparence d'un nom, lui revient pieds et poings liés, prisonnier de guerre pour sa part de butin. Ne pensez pas rompre la chaîne. Par un don merveilleux, elle vous voit à toute heure; la nuit, elle est là debout comme votre conscience. Toujours présente, au moment où je vous parle, qui que vous soyez, elle apprend aux bords émerveillés de l'Elbe, du Danube et de la Neva, de quel visage vous lisez ce tableau, de quelle mouche occupé, de quelle couleur vêtu. Environnez comme vous le voudrez votre vie privée, ensevelissez-la encore davantage, élevez autour de vous une triple muraille, ne laissez asseoir à votre table que vos proches ou les amis de vos amis. Vous croyez être seul? eh bien, non! Un ange blond, naïf, nouvellement arrivé de l'université entre timidement; il s'assied en soupirant à vos côtés; il est là, les yeux baissés, qui, en caractères mystérieux, innocemment trempés de la bile du poisson de Tobie, trace pour les régions étrangères le tableau saintement envenimé de cet intérieur qui vous semblait inaccessible. Comment cela se fait-il? Ne me le demandez pas. Il me suffit que le miracle soit. A Dieu ne plaise qu'un ange, quel qu'il soit, trouve jamais en France la porte close !

Le tourisme allemand est presque nécessairement un gallophage. Quant à ce nom de gallophage, Franzosenfresser (mangeur de Français), pendant

longtemps on a cru qu'il devait être pris dans un sens figuré. Il n'est que trop prouvé, pour moi, que cette signification est toute réelle, qu'il faut l'entendre au pied de la lettre, et qu'il est de ces hommes qui vivent et se nourrissent chaque jour de la substance la plus pure d'un certain nombre de nos compatriotes. Dans mon long- séjour au bord du Neckar, j'ai moi-même assisté plus d'une fois à ces effroyables festins de chair française. Tenez donc pour certain que la gallophagie est un état réel, une profession, une carrière de laquelle on vit, hélas! matériellement beaucoup plus que spirituellement.

Le gallophage reçoit dès les premières années une éducation particulière, à laquelle j'ai été secrètement initié. Dès l'âge de six mois, il doit grimper au màt, dans une salle de gymnastique, et casser le nez à toutes les poupées parisiennes qu'il rencontre sur son chemin. Vers six ans, il lui est enjoint de boire dans une sorte de verre taillé en forme de crâne romain, et que l'on appelle pour cela rœmer. Si par mégarde il prononce un mot d'origine française, sa carrière est manquée; il vaudrait mieux pour lui cent fois renier son père.

Chaque année il doit allumer solennellement sur la plus haute montagne un feu de paille, à l'anniversaire de Leipsiclv, et s'enivrer religieusement le jour de la prise de Paris. Pour compléter cette éducation, il possède une bibliothèque spéciale, en papier gris, laquelle se compose invariablement des célèbres méditations gallophobes du licencié Wolfang Menzel, des profondes conceptions marcomannes du docteur Iahn, le tout cou-

ronné par les inimitables poésies vandales de Louis de Bavière, qu'il doit apprendre par cœur et réciter tête nue, ventre à terre; ces œuvres lues, s'il n'en meurt pas, le gallophage a achevé son éducation.

Il peut partir pour la terre gauloise. Que dis-je? il est parti. Il a franchi le Rhin; il approche. Le libraire, fidèle Sancho Pança de ce chercheur d'aventures, a signé le contrat; il le suit de loin, en trottinant, sur le chemin de Paris, ramassant et ensachant dans son bissac les menues observations et sublimes propos qu'inspire tout d'abord au maître un si notable changement de constellations et de table d'hôte en passant la frontière. Dès le premier pas, il a jeté un regard sinistre sur les conducteurs de diligences, les estaminets et les institutions du royaume; l'herbe cesse de croître sous ses pas; rien ne l'arête; sa marche dans le fond d'une rotonde est rapide comme celle de l'invasion; enfin le voilà! La faible barrière de Paris s'est ouverte en gémissant devant lui. Désormais la ville lui appartient; il y règne. Malheur aux vaincus !

La haute vertu qui le distingue, c'est de ne faire aucune acception de personnes, et souvent j'ai vénéré en silence cet héroïsme qui consiste à se repaître d'abord de ceux qui vous ont tendu la main. Le gallophage n'a aucune des faiblesses de la vie ordinaire. Dans ce sac de la cité, vous espérez le désarmer par une hospitalité empressée qu'il accepte. Point de grâce ! vous tomberez le premier sous sa massue. Choyé par vous, au même instant il vous lèche en français et vous écorche en allemand. Mais, vous écriez-vous, je

suis des vôtres, sublime vainqueur; j'ai loué la légende, encensé la Teutonie, traduit Gœthe, adoré Jean-Paul! — Point de merci! Le lendemain du jour où M. de Lamartine chantait la Marseillaise de la Paix et célébrait l'Allemagne, n'a-t-il pas été pour ce fait noblement traîné aux gémonies du teutonisme?

Je frappe qui m'assiste, c'est ma devise. Et là- dessus notre héros, jaloux de mériter enfin ce nom de gallophage, ouvre une bouche plus capable que celle de Grand-Gousier, et, sans plus de discussion ni tenir aucun compte des nuances politiques, il déjeune des blancs, dîne des bleus, soupe des rouges, hache les classiques, embroche les romantiques, du tout fait une lippée; après quoi, la barbe essuyée, le libraire engraissé, il rentre en victorieux dans son pays et va déposer sa plume triomphante dans le Walhalla, sous la chapelle d'Alaric, de Genséric ou de Totila, ce dernier point restant absolument à son choix.

Sans poursuivre davantage, croit-on qu'il ne nous en coûte pas de parler sur ce ton du goût littéraire d'un pays qui nous avait accoutumés à un tout autre langage? Loin de nous l'idée d'attribuer une pareille monomanie à tout un peuple. Sous cette presse irritée par le bâillon, nous connaissons un peuple sage et laborieux, qui s'étonne presque autant que nous de tout ce qu'on lui fait dire ; car ce pays est le seul sur la terre où la pensée soit en même temps, et avec la même force, excitée par la science et refoulée par la censure; ee qui fait que dans les matières publiques l'opinion se dénature aisément et se tourne en un fiel

que l'on n'observe que là : à ce mal il n'est aussi qu'un remède, la liberté.

De bonne foi, l'Allemagne voudrait-elle que nous prissions au sérieux tant d'absurdités haineuses, qui, si elle n'y fait attention, tendent de plus en plus à tenir chez elle la place de la raison et du savoir? Nous avons applaudi plus que personne à son âge de splendeur littéraire et philosophique, tout en nous étonnant qu'il ait pâli si tôt. Quand ce ton frivole, envenimé contre notre pays, a commencé, nous avons pensé que le bon sens public en ferait prompte justice. La fièvre continuant, jetterons-nous le cri de guerre? Appellerons-nous sérieusement la presse française aux armes, pour qu'elle ait à batailler chaque matin, casque en tête, contre Arminius ressuscité? C'est alors qu'à bon droit ^Allemagne rirait de nous. Les écrivains germains veulent-ils réellement brouiller les deux pays, sans s'inquiéter de penser qu'un seul serrement de main de la France et de la Russie pourrait bien, par hasard, étreindre outre mesure les flancs de Teutonia? Non, leurs pensées n'ont pas été si graves.

Que l'Allemagne revienne donc au plus tôt à son génie naturel; qu'elle soit telle que nous l'avons connue; les sympathies de l'étranger ne lui manqueront pas. Qu'elle fasse mieux. Si l'opinion chez nous s'abandonne et s'endort, que l'Allemagne, à son tour, essaye de marcher; pour faire un pas, qu'elle soulève un moment sa lourde patte posée sur l'Italie; nous attendons et nous battrons des mains.

Surtout, que la patrie de Gutenberg acquière enfin le droit d'écrire; l'esprit s'exalte dans le

soliloque; il se fausse sous le masque. Déjà, il faut l'avouer, plus d'un signe annonce une réaction salutaire vers le droit sens; il ne manque pas d'écrivains, dans la presse quotidienne, qui ont su échapper à cette humeur noire et corrompue que l'ennui de la censure traîne naturellement avec soi. Après s'être assise plus d'une fois au banquet du gallophage, la Gazette d' Augsbourg a été des premières à se dégoûter du ridicule attaché à tant de violences; il ne sera pas inutile de terminer ces pages en lui empruntant la déclaration suivante qui eût pu leur servir de texte : « L'extension de la langue allemande parmi les Français peut être pour nous une source d'orgueil patriotique; mais elle nous impose à la fois le devoir de mettre plus de conscience dans nos jugements sur nos voisins, et celui de ne pas compromettre, par trop de suffisance, l'estime qui s'attache au nom allemand. Révolté du ton qui règne parmi nous contre la presse et les lettres françaises, un étranger pourrait concevoir l'idée d'user de représailles. Au train dont vont les choses depuis quelque temps, la matière ne lui manquerait pas; plus l'esprit de frivolité, dont nous faisons chaque jour un crime à nos voisins, devient une mode en Allemagne, plus la critique allemande doit en surveiller tous les symptômes. »

Décembre 1842.

FRANCE ET ALLEMAGNE

La brochure intitulée France et Allemagne a paru en janvier 1867. après les événements décisifs de l'année 1866 et la bataille de Sadowa (1).

Elle avait été publiée auparavant en entier par le journal le Temps dans les numéros du 5 (Point de vue de l'Allemagne), du 7 (Point de vue de la France) et du 9 janvier (Point de vue de l'Europe). Dans le numéro du 7 janvier, Nefftzer faisait précéder la seconde partie de la brochure de cet avis au lecteur : « Nous publions aujourd'hui la deuxième partie de l'étude de M. Edgar Quinet. Il ne nous appartient presque pas de la louer, tant les vues de l'auteur s'y rapprochent des nôtres. Mais nous la recommandons à l'attention des journaux, qui prétendent que la Prusse nous couvre, en absorbant l'Allemagne. C'est à eux surtout qu'elle s'adresse. M. Quinet pense comme nous, que la nécessité de la situation est double; qu'il faut remanier et réformer nos institutions militaires, mais que cela ne suffit pas, et qu'il faut aussi rendre à la France la force, la lumière et tout le prestige de la liberté. C'est à cette double condition qu'elle gardera sa situation et son influence en Europe et dans, le monde. Nous l'avons dit plus d'une fois, et nous tenons à grand

(1) Bibliographie de la France, 2 février 1867. In-8° de

31 pages. Paris, Librairie internationale, A. Lacroix, Ver-

bœckhoven et O. éditeurs. — A Bruxelles, à Leipzig et à Livourne. 1867.

honneur de rencontrer cette même conviction dans les pages éloquentes de M. Quinet. »

Ce fut en Suisse, à Veytaux près de Chillon, où Quinet s'était fixé depuis 1858, devant le noble horizon des Alpes et la ligne bleue du Jura, derrière laquelle il y avait la France, que le proscrit écrivit, dans les derniers mois de 1866, le cœur plein d'angoisse, ces pages qui révélaient un si sombre avenir. La France s'étourdissait; elle préparait joyeusement l'exposition de 1867; seuls, quelques esprits avertis prévoyaient le terrible réveil. N'allait-on pas jusqu'à s'imaginer, écrivait Nefftzer, que la Prusse « nous couvrait en absorbant l'Allemagne! »

Devant cette effrayante inconscience, Quinet reprit la plume. Il se ressouvint de la brochure prophétique qu'il avait écrite il y avait trente-cinq ans, l'Allemagne et la Révolution. Il écrivait le 9 juillet 1866, de Veytaux, à Jules Ferry : « Je fus le premier à signaler, en 1831, l'ambition et l'avenir de la Prusse, tel qu'il se réalise aujourd'hui. Veuillez lire le chapitre Système politique de l'Allemagne... Il y a, je crois, dans ces jugements une base bien solide pour apprécier les événements actuels ; car on dirait que ces pages ont été écrites aujourd'hui, tant elles sont conformes à tout ce qui est arrivé, et à tout ce qui se passe sous nos yeux. Je montrais, il y a trente-cinq ans, l'unité en formation du despotisme germanique sous le nom de la Prusse. Je signalais le danger imminent du despotisme prussien, au point de vue de la France. J'établissais combien un gouvernement français serait coupable de laisser se former sans obstacle ou même de servir cette puissance rivale teutonique, de laquelle je disais en 1831 : 11 ne lui manque qu'un homme, qui regarde et connaisse son étoile en plein jour (1). »

Ces prédictions, il les rappelle à Buloz dans une lettre

(1) Lettres d'exil, tome III, 9 juillet 1866.

du même jour, à Duvergier de Ilauranne dans une lettre du 14 juillet. Il écrit à ce dernier : « La Prusse, à l'heure qu'il est, a seule la puissance. Elle a été déchaînée par les Tuileries. Elle suivra sa voie! Elle ne s'arrêtera pas qu'elle n'ait dans sa main toute la race germanique, pour dominer ou ravaler la France! » Et à Léon Renault, le 21 juillet : « J'avais prévu et signalé le danger par l'avènement de la Prusse. Mais un égarement semblable... de la part d'un gouvernement français, non, je ne l'avais pas prévu, et je m'en excuse. Je n'avais pas pensé qu'il fût possible d'atteindre si vite à un si parfait aveuglement d'esprit. Qu'ils triomphent donc! Ils ont mis sur la France un joug qui ne sera pas léger, celui d'une race rivale, composée de quarante millions d'hommes! » (1)

Toutes les lettres de Quinet de cette époque révèlent sa profonde douleur, la certitude de l'avenir qui menace la France. C'est alors qu'il a l'idée de sa brochure : le Temps consentira peut-être à la publier. Quinet en parle à Jules Ferry. Mais celui-ci tarde à répondre, et Quinet ajourne son travail. En novembre 1866, à la demande de Nefftzer, directeur du journal, il reprend la plume (2) : « Je sais, lui écrit-il, toutes les précautions qu'il faut prendre et j'espère n'y pas manquer. Peut-être, malgré tous ces ajournements involontaires, la question a-t-elle conservé un assez grand intérêt, surtout à l'approche de la discussion du Corps législatif. * Au début de janvier 4867, France et Allemagne est terminé : le Temps peut lancer la brochure. Sauf quelques suppressions jugées indispensables par Ferry et Nefftzer, elle paraît telle que Quinet l'a écrite (3). Un mot, souvent répété, avait inquiété la censure : ce mot, c'était la Conscience! On l'avait supprimé.

(1) Lettres d'exil, 21 juillet 1866.

(2) Ibid., 10 novembre 1866.

(3) Ibid., p. 176, janvier 1867, à M. Nefftzer. (Cf. la lettre de Quinet à M. d'Haussonville du 19 février 1867.)

Pourquoi France et Allemagne ne paraissait-il pas dans la Revue des Deux Mondes? Il eût été la digne conclusion de tant d'articles prophétiques. Buloz se plaignit amèrement à Quinet de son infidélité. Il lui écrit de Paris :

« Paris, 17 janvier 1867.

j Mon cher Quinet,

« Je vous ai écrit plusieurs fois pour vous prier de m'envoyer quelque chose pour la Bévue, et vous n'avez répondu que par un envoi de prose suisse de M. Pictet de Sergy ou de je ne sais plus quel pasteur, qu'on ne pouvait pas même imprimer à Genève. Ce n'était pas très aimable, d'autant plus que vous ne disiez mot de votre prose à vous, qui était la seule que je réclamais. Mais ce n'était là que le moindre des désagréments qui m'était réservé, puisque vous portez ailleurs votre concours, lorsque vous faites un de ces rares articles qui convenaient mieux à la Revue qu'à aucun autre lieu, puisqu'ils étaient en quelque sorte la suite de ce que vous avez écrit ici en 1832, et que dans la Revue le tout aurait pu paraître à la fois sans division. Vous ne m'objecterez pas que la Revue n'a pas une assez grand publicité, puisque son tirage est de 8000 au moins plus élevé que celui du journal où vous avez porté vos articles. Vous ne pouvez pas non plus me reprocher d'avoir manqué à l'amitié de nos vieilles relations, puisque vous avez désiré que Taillandier (1) fit l'article sur votre dernier livre, et que vous avez eu le meilleur article qui ait paru sur votre livre incontestablement.

« Je ne sais à quoi attribuer votre infidélité, surtout lorsque je m'aperçois que vous n'avez rien fait pour la

(1) Saint-René Taillandier. Il avait fait dans la Revue (15 mai 1866) un article sur la Révolution d'Edgar Quinet.

Revue depuis le 1er octobre 1861 (1), où a paru le dernier article d'une longue série, qui n'était pas sans danger pour la Revue du côté du gouvernement, et qui lui a valu en eiïet, de ce côté-là, plus d'une menace. Je sais d'autant moins à quoi attribuer ce qui nous est arrivé avec vous, que votre travail était en outre parfaitement d'accord avec ce que Forcade avait dit dans la chronique sur l'Allemagne. C'est vous seul qui avez le secret de votre détermination que rien n'avait provoquée de notre part, et si vous ne me dédommagez pas très prochainement de votre infidélité, dont on m'a demandé ici l'explication sans que j'aie pu la donner, je me regarderai comme fort maltraité par vous, car rien n'était plus inattendu par moi, je vous assure, t Tout à vous,

« F. Buloz (2). »

Quinet répliqua qu'il fallait que l'article parût de suite : Buloz l'eût fait attendre. Quinet se souvenait de ses hésitations diplomatiques, quand il s'était agi de publier 1815 et 1840; il était décidé, cette fois, à passer outre. Buloz en fut très mortifié; il ne se tint pas pour battu et répondit par une nouvelle lettre plus amicale, qui se termine ainsi : « Allons, cher ami, il faut être franc et net; voilà cinq ou six ans que vous n'avez rien mis dans la Revue; votre silence doit-il se prolonger longtemps, indéfiniment? A l'occasion d'une mort récente, qui m'a été douloureuse, vous m'écrivez : « Serrons nos rangs! » Est-ce bien les serrer que de porter ailleurs le peu qui pourrait venir ici, puisque vous faites si rarement des articles détachés! (3) »

(1) Il s'agit de l'article intitulé l'Abdication, qui est le dernier de la série sur la Campagne de 1815. Buloz oublie qu'Edgar Quinet a publié dans la Revue du 15 octobre 1865 la République et la Convention.

(2) Bibl. nationale, Nouv. acq. fr., 20782. Inédit.

(3) Bibl. nationale, ibid., 20782.

Et Michelet? Cette fois, il fut satisfait. Plus de resserves, comme en décembre 1831. Bien au fond desort âme, il restait germanophile impénitent : mais, devant le sens prophétique de son ami, il s'inclina. Il lui écrivit : « Vous êtes le prophète. C'est à tous d'écouter. Ne croyez point que vous soyez la sibylle incomprise, la Cassandre d'Eschyle; tout est senti. compris. On parlait bas, vous avez parlé haut... Vivez, mille ans, prophète) Je vis avec vous et de vous (1)1 » Mais de toutes les lettres que reçut à cette occasion Quinet, la plus intéressante, la plus belle assurémentT celle qui entre à fond dans la pensée de l'historien et du philosophe, fut écrite par un homme qui devait jouer un grand rôle sous la troisième République, Jules Ferry. « Il est évident, écrivait-il, que, comme vous le prophétisiez en 1831, l'unité allemande est faite ; il est évident qu'elle est faite dans les conditions les plus menaçantes pour la France... Avec ce fatalisme philosophique, frère cadet du fatalisme musulman, l'Allemagne va devenir le plus puissant agent du césarisme en Europe. Son antique ambition et son récent réveil, ses légendes et sa métaphysique, son aptitude méditative et sa force d'expansion, de propagation, de germanisation universelle, tout ce qui en fait un peuple très réfléchi et un peuple très jeune, un peuple très rêveur et très actif, aussi plein de ses origines qu'épris de& immenses horizons de son avenir, tout cela concourt à marquer le moment précis de l'entrée du germanisme sur la grande scène du dix-neuvième siècle, tout l'appelle à jouer dans la seconde moitié du siècle le rôle de l'Empire français dans la première, avec moins de folie sans doute, mais plus de solidité. »

France et Allemagne a été publié de nouveau, sans modifications, dans le tome XXIV des Œuvres complètes, intitulé le Livre de l'Exilé. — Œuvres politiques pendant

(1) Mme Edg. Quinet, Edgar Quinet deptiis l'exil, p. 304.

l'exil. Comme dans la publication faite par le Temps en janvier 1867, comme dans la brochure originale., France et Allemagne se divise en trois parties : Point de vue de l'Allemagne. — Point de vue de la France. — Point de eue de l'Europe.

Nous donnons intégralement le texte de cette œuvre capitale.

FRANCE ET ALLEMAGNE

POINT DE VUE DE l'aLLEMAGNE (1)

Il faut renoncer pour toujours à écrire sur les affaires publiques, ou dire aujourd'hui sa pensée sur les événements d'Allemagne, car ils dominent de haut tout ce qui s'est fait de nos temps, et jamais rien ne se passera de plus grave pour nous.

Je voudrais chercher ici impartialement les conséquences enveloppées de ces événements, au point de vue de l'Allemagne et de la France.

Il n'est pas trop tard pour parler encore de ce qui est non pas une crise, mais un état nouveau du monde (2). Je resterai en dehors de toute passion

(1) Le Temps, 5 janvier 1867.

(2) « Uis état nouveau du monde », c'est ainsi qu'Edgar Quinet caractérise le premier, et le seul de son temps, l'immense portée de ces événements politiques, dont nous voyons clairement aujourd'hui les conséquences.

et de tout esprit de parti. Mais, dans des circonstances peut-être décisives, je regarde comme un devoir de ne pas demeurer étranger à des affaires que je n'ai cessé de suivre de près depuis 1831; et je dois avant tout montrer comment j'y suis forcément ramené par le jugement anticipé que j'en portai, il y a trente-cinq ans, dans les termes suivants (1) :

« C'est en Prusse que l'ancienne impartialité et le cosmopolitisme politique ont fait place à une nationalité irritable et colère. C'est là que le parti populaire a fait d'abord sa paix avec le pouvoir. En effet, ce gouvernement donne aujourd'hui à l'Allemagne ce dont elle est le plus avide : l'action, la vie réelle, l'initiative sociale. Il satisfait son engouement subit pour la puissance et la force matérielle.

« Le despotisme prussien est intelligent, remuant, entreprenant ; il ne lui manque qu'un homme qui regarde et connaisse son étoile en plein jour; il vit de science autant qu'un autre d'ignorance. Entre le peuple et lui, il y a une intelligence secrète pour ajourner la liberté et accroître en commun la fortune de Frédéric. Outre cela, un avantage incontestable, et qui rachète mille défauts, le despotisme prussien a le privilège de tenir dans sa main l'humiliation de la France et de lui rendre le long affront du traité de

(1) De l'Allemagne et de la Révolution (Revue des Deux Mondes, 1er janvier 1832); II, Système politique de l'Allemagne : « C'est là que l'ancienne impartialité... » Edgar Quinet ne cile pas d'après le texte de la Revue, mais d'après celui d'Allemagne et Italie, avec des coupures.

Westphalie; car il sait que c'est lui qui a brisé à Waterloo l'aile de la fortune de la France.

« L'unité, voilà la pensée profonde, continue, nécessaire qui travaille ce pays et le pénètre en tous sens. Religion, droit, commerce, liberté, despotisme, tout ce qui vit de l'autre côté du Rhin pousse à ce dénoûment.

« Quelle est la pensée vivante qui est à cette heure sous chaque toit? Cette pensée est l'unité du territoire de la patrie allemande; ce cri est l'abolition des frontières artificielles, le renversement des limites arbitraires, derrière lesquelles ils sont parqués eux et leurs produits, sans lien, sans industrie possible.

« Déjà l'une des assemblées politiques a voté un contrat dont la conséquence immédiate est de conférer à la Prusse le protectorat matériel de tout le reste des nations germaniques.

« Cette unité n'est point un accord de passions que le temps détruit chaque jour; c'est le développement nécessaire de la civilisation du Nord(l).

« Et nous, qui sommes si bien faits pour savoir quelle puissance appartient aux idées, nous nous endormions en pensant que jamais eJles n'auraient l'ambition de passer des consciences dans les volontés, des volontés dans les actions, et de convoiter la puissance sociale et la force politique.

« Voilà cependant que ces idées, qui devaient rester incorporelles, se soulèvent en face de nous comme le génie même d'une race d'hommes ; et

(1) Il s'agit donc bien, non d'un conflit entre deux nations, mais d'un changement de civilisation, ou, comme disent nos ennemis, de « cultuie » dans le monde. Ce but, ils l'ont proclamé à la laveur des derniers événements.

cette race elle-même se range sous la dictature d'un peuple, non pas plus éclairé qu'elle, mais plus avide, plus ardent, plus exigeant, plus dressé aux affaires. Elle le charge de son ambition, de ses rancunes, de ses rapines, de ses ruses, de sa diplomatie, de ses violences, de sa gloire, de sa force au dehors. C'est donc de la Prusse que le Nord est occupé à cette heure à faire son instrument.

« Oui, et si on le laissait faire, il la pousserait lentement et par derrière au meurtre du vieux royaume de France.

« Le monde germanique n'attend plus qu'une occasion. Or, encore une fois, quelle est la nation placée par l'Allemagne pour épier et chercher cette occasion? C'est celle qui porte à sa ceinture les clefs de notre territoire, et qui garde dans sa geôle la fortune de la France. »

Voilà ce que j'écrivais en octobre 1831 (1). Ces paroles se sont si bien réalisées, que l'on pourrait croire qu'elles ont été écrites hier. Comment a-t-il été possible de marquer ainsi trente-cinq ans à l'avance ce qui s'accomplit de nos jours et sous nos yeux? L'empire allemand qui se dresse devant nous était-il visible en 1831? S'annonçait-il dans les cours, dans les chancelleries ou dans la presse? Non, assurément. Mais si les documents politiques se taisaient, il y avait des signes clans le fond des choses. C'était comme une rumeur à voix basse qui partait on ne sait d'où. Elle n'avait ni forme ni consistance. C'étaient des conversations rares, des

(1) Exact. C'est à Grûnstadt qu'a été écrite cette partie de l'article.

paroles interrompues, des enthousiasmes subits qui jaillissaient et disparaissaient comme l'éclair.

On pouvait les résumer dans ce mot : la grandeur de l'Allemagne.

Tels furent les documents qui s'offrirent à moi (car je n'en eus pas d'autres) pour calculer l'avènement de la race allemande; documents qui, sans doute, eussent semblé méprisables aux diplomates de ce temps-là, et qui se sont trouvés plus féconds en vérités que tous les rapports des chancelleries.

Il m'est nécessaire de rappeler ce souvenir et de constater combien l'événement a répondu exactement à l'idée que je m'en formai d'avance. Car c'est là mon point de départ et ma raison pour juger des choses actuelles. Lorsque, dans les sciences naturelles, un naturaliste voit sa théorie confirmée plus tard par un fait, tout le monde trouve à propos qu'il le déclare. C'est ainsi que l'expérience vient au secours des idées.

Pourquoi n'en serait-il pas de même dans la politique? Pourquoi un homme ne pourrait-il pas dire : « L'expérience et les événements ont confirmé les vues, les idées que j'ai exprimées il y a plus d'un tiers de siècle? » Cela est d'autant plus nécessaire, que c'est la seule réponse à ceux qui accusent la philosophie politique d'être de trop dans le inonde. Quand elle a vu juste et de loin, pourquoi ne pas le dire? Ce serait se trahir soimême. Assez de gens sont intéressés à laisser croire qu'il n'y a de bon conseiller que le hasard.

En vertu des mêmes idées que tout a confirmé, je suis tenté de regarder au delà du présent; et je demande d'abord ce que deviendra cette puissance

nouvelle, qui, surgie d'hier, occupe déjà tous les esprits.

Avant tout, tenons pour certain que cette formation de l'unité germanique ne peut plus être empêchée par qui que ce soit au monde. La voilà lancée avec la force de projection d'un boulet de canon. Elle ne se laissera arrêtçr ni par des articles de journaux ni par des notes diplomatiques.

Son seul embarras était de trouver l'occasion de naître. Cette occasion lui a été donnée. Il ne s'agit plus désormais pour elle que de grandir encore. Cette difficulté n'est rien en comparaison de la première.

Vous demandez pourquoi cette unité formidable, préparée, annoncée de si loin, a été si lente à se produire. Qui empêchait la Prusse d'aller plus tôt au-devant de la fortune? Je réponds : Ce qui a retenu longtemps le gouvernement prussien, ce qui lui ôtait l'envie de brusquer la fortune, c'était la crainte de rencontrer quelque part la liberté et la Révolution (1). L'affaiblissement des consciences semblait n'être un souci que pour le philosophe. Dans la réalité, ce vide moral, agrandi de jour en jour, était fait pour donner carrière aux grandes ambitions.

Le gouvernement prussien a eu le mérite et la sagacité de comprendre que cette déroute des esprits en Europe avait entraîné une diminution de l'intelligence; que c'était là un moment précieux; qu'il s'agissait d'en profiter; que les esprits étaient au premier occupant; qu'un jour de succès

(1) Cette vue si profonde nous frappe d'autant plus aujourd'hui que ce gouvernement a enfin rencontré pour lui barrer la route « la liberté et la Révolution ».

déciderait de tout; que les plus hostiles deviendraient les plus complaisants, dès qu'ils auraient senti le fer.

Il a marché, il a vaincu. Les âmes se sont aussitôt courbées. L'unité de l'Allemagne, qui n'avait pu se former dans la justice et dans le droit, est née d'une guerre abhorrée, puis applaudie dès qu'elle a réussi.

Vous vous étonnez que la démocratie allemande se réconcilie si vite avec qui la foule aux pieds. Mais est-ce là un trait particulier à l'Allemagne? C'est bien plutôt un des caractères généraux de notre temps. Les peuples, après tant de défaites, ont gardé un sentiment profond de leur faiblesse. Surpris d'une si miraculeuse impuissance, ils acceptent de tomber en tutelle. Peutêtre au fond de cette abdication gardent-ils l'espoir de se servir de leurs maîtres. Le cheval prie l'homme de se mettre sur son dos, espérant atteindre ainsi je ne sais quelle proie au bout de la carrière. Il compte alors se débarrasser du frein et du cavalier. Ce marché-là date du commencement du monde. Je ne sais ce qu'en pense aujourd'hui, à travers ses hennissements, la bête de somme.

Quoi qu'il en soit, l'empire allemand est fait. Quel sera l'avenir de cet empire si longtemps ajourné, enfin acclamé dès qu'il s'est imposé? Je croirais volontiers qu'en beaucoup de choses, il ira contre le but de ses auteurs.

Ils ont cru servir les intérêts d'une aristocratie féodale. Ne soyez point surpris s'il arrive le contraire. Aucune nationalité ne s'est développée sans que l'industrie n'ait grandi avec elle ; et l'indus-

trie, en croissant, a pour premier effet de limiter ou d'abaisser l'aristocratie.

L'Allemagne n'échappera pas à cette règle qui est jusqu'ici sans exception. Les parties éparses <lu grand tout teutonique se rapprochent et se fondent; la richesse générale augmentera; la puissance héréditaire des grandes familles en sera diminuée. Le parti féodal se sera blessé par ses armes.

Quel peut être, d'ailleurs, le caractère d'un despotisme prussien imposé à la race allemande? Je serais bien étonné s'il parvenait à extirper de cette race les besoins de l'esprit, et s'il réussissait à l'empêcher de penser.

Il est vrai que l'Allemagne se donne, dès les premiers pas, un grand démenti. Kant lui avait appris à chercher la liberté et la prospérité dans une fédération d'États sur laquelle il revenait sans cesse. Cette vue du penseur allemand est renversée par ce qui vient d'arriver en Allemagne; de même que les plans de liberté formés par les sages de la Révolution française ont échoué en France : des deux côtés, même démenti donné aux espérances et aux prévisions des meilleurs.

Est-ce donc que l'avenir doit infailliblement renier ceux dont le passé s'honore le plus? Non, sans doute. Mais le monde, qui n'a pu atteindre le but par la voie droite, y revient par des détours frauduleux, dont la raison se scandalise. Kant et Mirabeau ne tenaient pas assez compte de ce qui reste chez nous du vieil homme servile.

L'Allemagne n'a pu atteindre à la patrie allemande en passant par la justice et par la liberté. Elle y arrive par le chemin de l'injustice et de l'ar-

bitraire. Par là, elle montre à son tour, quoi que nous en disions, combien notre Europe est encore barbare.

Au reste, les Allemands sacrifient en ce moment la liberté, non pas seulement au bien-être, au lucre, mais à l'idée de la grandeur nationale; cela seul pourrait leur donner avec le temps une supériorité décidée sur ceux qui feraient le contraire.

Convaincus, d'ailleurs, qu'ils ont conquis le gouvernement des esprits en Europe, ils tiennent pour certain depuis longtemps que tout émane d'eux, science, poésie, art, philosophie; que le monde est devenu leur disciple. A cette souveraineté intellectuelle qu'ils s'imaginent posséder, que manquait-il encore? La force. Ils viennent de s'en emparer. A leurs yeux, ce n'est pas seulement un empire de plus dans le monde; c'est la substitution de 1ère germanique à l'ère des peuples latins et catholiques, relégués désormais sur un plan inférieur.

Cet empire, en effet, est protestant. C'est assez dire qu'il ne peut recommencer le passé sous la forme de l'arbitraire des États catholiques. Par exemple, il ne peut graviter autour de la papauté ni la refaire de ses mains. Combien de libertés ne sera-t-il pas obligé de laisser vivre : liberté de conscience, liberté de penser, c'est-à-dire toutes celles dont s'honore le plus l'homme moderne. Le droit divin ne sera qu'une prétention chez les protestants. Il ne peut y être un principe. Voilà les raisons dont se bercent les libéraux, les démocrates allemands. Cela explique pourquoi ils acceptent si aisément leurs défaites.

Combien de fois l'avènement de cet empire

n'avait-il pas été appelé depuis 1813, par les écrivains et les penseurs nationaux, comme une éternelle représaille contre l'empire de Napoléon! C'est depuis ce temps que les vues humaines, équitables de Kant ont été abandonnées pour l'hégémonie de la Prusse, ou plutôt pour l'ambition de la force. Il est presque exact de dire que tous les poètes allemands ont évoqué le pouvoir colossal de l'unité germanique, et qu'ils ont tout sacrifié de loin à cette idole. Obscur sur le reste, Hegel était clair lorsqu'il parlait de cet État prussien, le modèle et le résumé de la civilisation moderne. Cette philosophie de glace s'échauffe lorsqu'elle touche à ce sujet. Que conclurons-nous de là? Que le pouvoir nouveau n'aura point à faire la guerre à la pensée humaine, sous le nom d'idéologie ; et, puisque les générations contemporaines font si bon marché d'elles-mêmes, il peut arriver qu'elles seules soient sacrifiées, et que l'avenir de la civilisation réduite à l'idée de force ne soit pas annulé par leur chute. Il leur plaît de n'être rien pour sauver l'orgueil du grand tout. Ne disputons pas sur ce point avec elles. Ce vœu-là semble bien près de s'accomplir. Ajoutons que le machiavélisme allemand ne semble pas fait pour durer. Ces deux mots, si bien unis aujourd'hui, se contredisent; il y a entre eux l'épaisseur des Alpes.

La grande question est de savoir si le mouvement d'idées produit par la race allemande, et qui se résume dans ce mot : grandeur spirituelle, sera extirpé par le despotisme politique; si cette nation sera poussée par la violence à des plagiats stériles, si elle oubliera et reniera en un jour ce qui a fait jusqu'ici sa gloire; ou si la vie morale déposée

dans ses poèmes et ses philosophies ne passera pas en partie dans son avenir politique.

On peut croire à cette dernière hypothèse. Une si grande littérature n'aura pas existé inutilement, pour ne laisser aucune trace dans la conscience générale.

En ce cas, l'Allemagne aurait gagné une marche sur la France pendant son sommeil. La civilisation changerait d'axe. Le mouvement social, commencé au nom de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau, se continuerait au nom de Kant, de Oœthe et de Schiller.

Considération bien grave, que je soumets aux Allemands. Jusqu'à cette heure, le despotisme prussien a été violent, inique; mais il n'a pas pris la peine d'être faux. Il s'est servi d'armes ouvertes : l'audace, la témérité, le défi; il ne les a pas empoisonnées par le mensonge ; or, c'est le mensonge seul qui corrompt l'avenir. Jusqu'ici le principe du droit, celui de la vie morale, peut donc encore être restauré et sauvé.

Mais prenez garde à ceci : le moment décisif n'est pas encore venu. C'est celui où le despotisme aurait besoin de se déguiser, de changer de nom, de langage, de prendre le masque de la liberté et de la démocratie. A ce moment, tout menace de se fausser, de se dénaturer.

Que feront alors les Allemands? Ce sera l'heure des embûches. Veulent-ils y tomber? Quand le despotisme se masquera de démocratie, la démocratie, toujours complaisante, épousera-t-elle le despotisme pour se donner un soutien?

Si jamais pareilles épousailles se font, dites pour toujours adieu à ce que vous avez connu de la vie

allemande : probité de l'intelligence, pénétration, grandeur de l'esprit, génie, gloire. Tout disparaîtra, tout se noiera dans la confusion du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du vrai et du faux. Qui peut se figurer un byzantinisme allemand? Le mélange des vices du Midi et des vices du Nord, c'est trop à la fois. Machiavel réfuté par Frédéric et réalisé par le Tugendbund, par la Société de la Vertu! De grâce, pour vous, mille fois plus encore que pour nous, épargnez au monde cet avenir!

Quel changement amènera dans le monde l'élévation de la patrie allemande? Difficilement l'esprit militaire réussira à tout absorber en pays germanique, comme cela arrive si aisément dans les races latines. La rapidité même de la victoire de Sadowa empêchera qu'il se forme des légendes et des idolâtries au profit du vainqueur. Le coup a été si foudroyant, qu'il a ôté aux individus le temps de s'immortaliser dans les imaginations populaires.

D'ailleurs, chez les Allemands, la gloire militaire ne dégénère pas en superstition parce qu'elle est dominée par la gloire des réformateurs, des poètes et des artistes. Luther, Gœthe, Schiller, passeront toujours avant Blùcher. L'éblouissement de l'uniforme, qui fascine d'autres peuples, n'est pas la principale magie de l'autre côté du Rhin. Je peux donc concevoir un empire fondé par le fusil à aiguille, et qui pourtant serait incapable de tout absorber dans le militarisme. Il resterait en dépit de lui d'autres forces que l'épée.

Une chose plus difficile à calculer est ce que deviendra l'immense orgueil teutonique se donnant carrière et croyant voir à ses pieds, du haut de ses victoires nouvelles, les nations latines

comme autant de nains au pied d'un château fort. Je craindrais pour ce grand corps l'infatuation. Où ne pourrait-elle pas le conduire? Quand il touchera à la fois la Baltique et le Danube, quelles pensées, quelles ambitions ne s'éveilleront pas dans le géant?

Comment échappera-t-il à l'aveuglement? Si puissant et si neuf, quelle tentation de se mesurer à son tour avec le monde, et, pour sortir du rêve, de palper des royaumes? Avec un front de fer, du Holstein au Tyrol, il est malaisé de n'avoir que des pensées modestes et de renoncer à étendre le bras par delà le Rhin.

Lors même que la modération l'emportera, qui voudrait y croire? Combien de fois la France ne se réveillera-t-elle pas en sursaut, croyant entendre les pas de son gigantesque voisin? Ou bien, si elle s'endort sans précaution, ce sera le signe d'une mortelle apathie... et quelle tentation pour le monde allemand d'en profiter! Ainsi, dans tous les cas, le péril est le même pour nous. Qu'il soit dans les imaginations ou dans la réalité, peu importe! Le présent semble avoir légué d'immanquables tempêtes à l'avenir.

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