ILS ONT MÉCONNU LA FRANCE
Le bombardement a commencé. Fort bien. Au nom de la fraternité, nous devons à nos frères allemands de leur donner une leçon exemplaire qu'ils n'oublieront jamais. Ils en ont besoin pour se guérir en un jour de leur infatuation poussée à la démence. Chargez donc vos armes, pointez et visez juste. Tirez tranquillement, libéralement, consciencieusement. C'est aujourd'hui le premier et le dernier mot île la philosophie, telle qu'ils nous l'ont faite.
Que veulent-ils? Nous conquérir. Rien de plus
juste. Mais jusqu'ici tout conquérant s'est couvert de quelque masque de civilisation et de droit. Les Romains avaient le droit romain; les Arabes, s'ils portaient dans une main le cimeterre, présentaient dans l'autre le Coran; nous-mêmes, dans nos guerres, nous apportions avec nous le Code civil. Ceux-ci, que nous apportent-ils? L'incendie, la rapine, le pillage, la famine, le meurtre à tout propos. Est-ce assez? Dévastation et mort, voilà leurs promesses.
Si quelqu'un a pu découvrir une autre pensée de civilisation dans les paroles officielles ou privées de ces docteurs utriusque juris, qu^il le dise.
Eh bien ! oui, il est encore une idée qui revient souvent chez eux au milieu du carnage.
La voici : « Nous avons fait trop de mal aux Français pour qu'ils puissent l'oublier. Donc, il faut les anéantir. » Ce raisonnement est celui de l'homme qui, après avoir volé un passant, se fait un devoir de l'assassiner pour l'empêcher de se plaindre.
Quand je songe que la Prusse a été si promptement acculée à ce cynisme, et qu'elle n'a pas d'autre mot à la bouche pour couvrir ses meurtres, je suis bien obligé de reconnaître que la France a déjà pour elle la victoire morale; et je salue, j'acclame cette victoire, présage assuré de l'autre. Je dis et je maintiens qu'il n'est rien de plus beau dans notre histoire que ces trois mois de siège de Paris, où la liberté républicaine a fait ce miracle de rendre à un peuple tout ce que la servitude lui avait enlevé, les forces de l'àme et les forces du corps. Malheur à qui ne voit pas cela!
Le signe avant-coureur de la défaite, celui de
l'infériorité de l'esprit chez le roi Guillaume et ses conseillers, est de n'avoir eu aucun pressentiment de ce que la liberté et la régénération morale peuvent faire. Ils croyaient que Paris se rendrait en huit jours; non seulement ils l'ont cru, mais ils ont eu la simplicité de le dire; et c'est là qu'est la marque de la borne de l'intelligence. Car il n'est pas besoin de tant d'esprit que l'on imagine pour opprimer les hommes. Nous le savions par M. Bonaparte; nous l'apprenons par son élève, M. de Bismarck. Pour moi, je suis charmé de voir ces hommes de ruse si niaisement dupes de toute noblesse de cœur, de toute grandeur véritable.
Ils jugeaient Paris et la France par des observations banales, par des propos de table, par des littératures de police (1). Au delà de cette première enceinte, ils n'ont rien vu,, rien pénétré. Ce Paris nouveau, cette France nouvelle, qui viennent de se révéler, il n'en ont eu aucune connaissance; et les voilà maintenant tout ébahis de ce génie qui renaît, de ces forces qui sortent de terre. Étranges conquérants, qui commencent par être ridicules!
Ils déroulent sur leurs tables des cartes géographiques soigneusement gravées à Berlin, pour chaque arrondissement du territoire français. Ils distribuent à chaque officier ces cartes merveilleuses qui devaient leur ouvrir le chemin de nos villages. Mais dans cette topographie érudite ils n'ont oublié, méconnu, laissé en blanc, qu'une seule chose : l'esprit de ce peuple qu'ils prétendaient dominer et écraser. Et cet esprit, dont ils n'avaient aucune idée, se réveille, il se retrouve,
(1) Remarque aussi juste en 1914 qu'en 1870.
c'est lui qui les enveloppe. C'est lui qui est debout au seuil de chaque maison. En se montrant il les convainc non seulement de perversité, mais d'incapacité.
Victoire à l'esprit! il est aujourd'hui le plus fort, comme il le sera toujours ; Paris a plus d'esprit que M. de Bismarck et tous ses Teutons rassemblés. C'est là ce qui ajoute à leur froide fureur dont notre siècle s'étonne. Sortez donc d'ici, barbares! Sortez de cette terre de liberté. Ou plutôt faisons si bien que vous n'en sortiez jamais !
Mais, dites-vous, ils ont la science. Et moi je vous réponds : Il en sera de leurs armées comme de leur science philosophique qui n'a eu qu'un moment. Où sont-ils tous ces fameux systèmes qui prétendaient aussi gouverner le monde? Qu'en reste-t-il ? Montrez-moi un seul livre qui en contienne encore une parcelle. Tout cela est dispersé comme la poussière. Il en sera de même de cette poussière d'hommes qui poudroient dans nos champs.
Oh ! le beau jour que celui où l'esprit français prendra corps à corps l'esprit allemand et le. déshabillera de ses oripeaux métaphysiques! Que restera-t-il alors de ce spectre de science qui s'est dressé un moment dans les intelligences pour s'évanouir presque aussitôt? Ce jour-là, on verra ce que l'infatuation a pu produire de ballons enflés dans une race humaine. La moindre piqûre d'épingle dégonflera ces systèmes. A vrai dire, la chose est déjà faite.
Les Allemands eux-mêmes ont été les premiers à rejeter, comme une monnaie fausse, leur philosophie.
Cherchez, au delà du Rhin, quelqu'un qui prenne au sérieux ces outres vides, vous ne trouverez plus personne.
Il y a déjà quarante ans, l'illustre Creutzer, l'auteur de la Symbolique, me disait : « — Il m' arrive une chose extraordinaire. — Quoi donc, monsieur? — Eh bien ! je ne puis comprendre la philosophie allemande que si elle m'est expliquée par un Français. — Cela ne m'étonne pas, lui disaisje. Pour descendre dans un caveau, il faut une lanterne. »
Et c'est parce que la France est cette lumière du monde qu'il ont juré de l'éteindre.
Règle sans exception : tous les livres allemands modernes qui ont une chance d'avenir ont reçu à un degré quelconque le souffle du génie français. Au contraire, tous "ceux qui sont restés purement allemands, sans aucun reflet de la France, sont des œuvres teutonnes, excentriques, éphémères, qui n'entreront jamais dans le domaine de l'esprit humain. Et c'est ce souffle qu'ils prétendent étouffer!
Aussi, voyez où ils en sont? Quelques mots suffiront pour éclairer cette nuit.
Ils avaient une philosophie qu'ils suivaient avec ardeur et qu'ils nommaient la science de Schelling, de Hegel. Bientôt ils se sont aperçus que cette philosophie ne les conduisait qu'au désert. Ils s'en sont retirés avec fracas, à la manière de l'hydrophobe. Seulement, ces doctrines qui les avaient trompés, il ne les ont remplacées par aucune autre.
Voilà pourquoi ils donnent en ce moment le spectacle d'un peuple qui renie effrontément tout
ce qu'il a proclamé comme la règle du vrai. Mais le reniement poussé à ce point a un nom parmi les hommes. Il s'appelle cynisme. Vous voyez, en effet, que le cynisme est au fond de toutes les déclarations qui nous viennent de l'Allemagne.
Par là vous comprenez aisément d'où sortent ces paroles aussi meurtrières que les actes, cette ostentation de barbaries, ces prétendues lois de la guerre forgées chaque jour comme une insulte au sens commun et à la nature humaine, cette théologie du meurtre, cette philosophie du vol, cette diplomatie du pillage, cette métaphysique du crime, ce défi à la justice, au droit, à l'humanité.
Tout cela part d'une nation qui a éteint ses propres lumières et veut éteindre celles des autres. Elle a besoin de la nuit pour sa grande orgie tudesque, qu'elle appelle son époque.
Mais c'est là aussi pour elle qu'est l'impossibilité de la victoire. Non ! le cynisme comme drapeau, principe, religion, ne deviendra pas le maître de l'espèce humaine; il ne prévaudra pas. Puisque les Allemands, rejetant toutes leurs professions de foi, n'arborent que le cynisme, n'invoquent que le cynisme; puisque le cynisme est tout ce qui reste au fond de leur coupe et qu'ils en sont froidement enivrés, il est certain, il est démontré, qu'ils ne sont pas faits pour vaincre la France et le monde.
0 France 1 chère patrie 1 jamais tu ne fus si grande qu'en ce moment où, pillée, saccagée, assassinée par ces doucereux Vandales qui juraient n'en vouloir qu'à ton oppresseur, tu es seule à représenter et garder l'honneur du genre humain !
Depuis qu'ils te tiennent assiégée, qu'est devenue la justice? Où y en a-t-il une parcelle? Chacun dénonce son traité. Celui-ci sur la mer Noire, cet autre sur le Luxembourg-. Plus de liens pour personne, plus de parole. L'Europe entière n'est plus qu'un corps sans âme, à la merci d'un troupeau de uhlans (1).
Paris, 28 décembre 1870.
(Le Siège de Paris : XIV, La Victoire morale.)