GLOIRE A PARIS! GLOIRE A LA FRANCE
Cet ouvrage (2) a été écrit, jour par jour, au bruit des catastrophes, au milieu du bombardement. Ne cherchez pas ici un langage étudié. C'est le cri des choses.
N'est-ce pas aussi ce qui est le plus nécessaire? Après l'invasion, ce qui nous menace, c'est la subtilité; après les uhlans, les sophistes.
Si nos calamités doivent nous servir à quelque chose, il faut garder non pas seulement le souvenir des faits, mais l'émotion irréfléchie de chaque jour. Car c'est là ce qui s'effacera le plus vite. Bientôt les historiens érudits viendront, qui, au
(i) Cette admirable page, la plus forte du Siège de Paris, est celle qui met le mieux en relief la faillite de l'Allemagne et le défi qu'elle jette dès lors « à la justice, au droit, à l'humanité ». Cette page est du 28 décembre 1870 : pourquoi a-t-il fallu attendre près de cinquante ans pour que le monde civilisé comprit enfin le péril?
(î) Paris, Journal du siège, par Mme Edgar Quinet.
gré de leur système, altéreront l'esprit et le sens des événements.
Qui nous rendra alors l'impression première de ces désastres, s'il n'en reste pas quelque part un vestige dans la chronique émue d'un contemporain ?
Comment l'àme humaine a-t-elle été frappée de la verge de fer? Quels cris a-t-elle poussés? Où étaient son espérance et sa force? Comment a-t-elle survécu sous tant de ruines? Voilà ce que je veux savoir dans toute histoire, et surtout dans la nôtre. Rien de plus rare que de trouver la réponse à ces questions.
Que ne donnerais-je pas pour qu'une âme véridique eût noté jour par jour ses douleurs, ses attentes, ses indignations, ses colères, ses espoirs, ses angoisses aux époques de bouleversement ou de rénovation du monde, pendant la Révolution de 89, sous la Terreur, sous les invasions de 1814 et de 1815? Je n'aurais pas à chercher, à recomposer péniblement l'accent de la nature humaine sous la cendre des événements.
Au lieu d'une science érudite, plus ou moins incertaine, je posséderais ce qu'elle ne peut ni donner ni refaire : le battement du cœur humain à chacun des grands jours du passé.
Pour moi, si je dois ajouter mon témoignage à celui d'un autre moi-même, je dirai que ces cinq mois du siège de Paris ont été les meilleurs de ma vie, parce que ce sont ceux où j'ai vu la nature française atteindre sa plus grande hauteur.
Sous chacun des régimes que j'avais traversés, j'avais senti le même faux, le même vide effrayant; souvent je m'attendais, en pleine paix, à voir la
France s'abîmer dans le gouffre que chaque gouvernement creusait sous ses pas. Pour la première fois, je vis une France sans réaction, sans détours obliques, sans jésuitisme, sans servitude. Combien cela était nouveau pour moi! L'action conforme à la parole. Point de manèges souterrains, l'àme d'une grande nation qui planait sur la ville ; plus de savoir-faire, chacun relevé et transfiguré ; tous les visages rayonnants de l'éclat des bombes; le long mensonge dissipé par le voisinage de la bataille ; le fer et le feu ramenant les plus endurcis à la vérité, à la sincérité perdue ; une ville qu'on disait si légère et qui s'est trouvée avoir un cœur de bronze; inflexible tant qu'il lui est resté une bouchée de pain; l'ennemi, qui avait compté sur la discorde, étonné de rencontrer, au lieu des petites passions d'un peuple vieilli, la patience, l'énergie d'un peuple neuf; Sparte au lieu de Byzance.
Voilà le spectacle que j'ai eu et qui me reste présent. Heureux qui a pu le raconter avec vérité et le faire revivre une seconde fois !
Tant qu'il y aura une France, elle se retournera avec orgueil vers ces jours immortels.
Versailles, 23 mars 1873.
(Préface de Paris, Journal du siège, par Mme Edg. Quinet, Dentu, 1873.)