DE L'ALLEMAGNE
ET
DE LA RÉVOLUTION
Cet article célèbre, vraiment le premier qui jette le cri d'alarme, a paru dans la Revue des Deux Mondes le 1er janvier 1832. Il n'y figure pas d'ailleurs intégralement. Le passage très violent sur Philippe-Égalité et « cette royauté qui naît d'un régicide » a été supprimé dans la Bévue. Il est rétabli dans la brochure. La t note de la rédaction » de la Revue, qui accompagne l'article, témoigne des hésitations de Buloz et du long débat qui s'était engagé entre lui et Quinet, soit directement, soit par l'intermédiaire de Michelet. Voici cette note : « Quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir sur la tendance politique de cet article, il nous a paru utile de le faire connaître à nos lecteurs à cause des observations locales et des faits qu'il contient. Il sera d'ailleurs publié séparément chez Paulin, place de la Bourse (1). »
(i) Cette note avait été rédigée textuellement par Quinet lui-même, comme le prouve la lettre de Quinet à Buloz du 18 décombra 1831, citée par M. Marsan, dans son étude sur E. Quinet et F. Buloz. (Revue politique et parlementaire, février 1909.)
Nous avons signalé dans notre étude les négociations délicates qui précédèrent la publication de cet article. Il importe de préciser davantage. C'est à Grûnstadt, en octobre 1831, on sait dans quelles circonstances douloureuses, que l'auteyr l'a écrit : « Je profite de ce temps de retraite pour achever mon Juif errant, écrit-il à Michelet... (1). Je viens aussi d'écrire une brochure politique de deux ou trois feuilles sur les rapports politiques de la France et de l'Allemagne. Les choses ont bien changé depuis que nous avons quitté ce pays, et l'unité germanique se prépare d'une manière si menaçante, que je n'ai pu résister à en décrire les progrès et les inévitables résultats. Vous recevrez au premier jour le manuscrit. » Il n'a écrit encore que la première partie de la brochure. Il prie Michelet de ne donner le manuscrit à Buloz qu'à condition qu'il l'imprime «■ dans le premier numéro », et qu'il lui fasse tirer cent exemplaires à part; sinon, i). faudra le donner à un libraire ou le faire imprimer à ses frais.
Quelques jours après, Michelet reçoit le manuscrit; il s'effraye, « fait des difficultés » pour le remettre à Buloz. Les attaques contre la monarchie de Juillet sont terribles, et Quinet, candidat à des fonctions universitaires, va compromettre son avei, Michelet ne trouve même pas de libraire pour se charger de la. publication; il est probable que s'il en a cherché, c'est sans trop de zèle. Quinet se désespère. Il lui écrit de Grùnstadt, le 23 octobre : « Mon ami, je suis en veine de malheur : ainsi vous ne trouvez pas de libraire pour ma brochure ! Cependant il faut qu'elle soit imprimée telle quelle! Il faut que ma pensée ait un organe. Faites-moi donc imprimer, quoi qu'il arrive (2). »
(1) Mme Quinet, Cinquante ans d'amitié, p. 56.
(2) Cinquante atis d'amitié, p. 58.
Quinet se retourne vers Buloz. Le 2 novembre, à son retour d'Allemagne, il lui écrit de Strasbourg la lettre que nous avons déjà citée dans la préface de De la Révolution et de la Philosophie : « Imprimez le fragment politique sur l'Allemagne; j'écris encore à Pitois de me le publier de nouveau séparément avec une suite que je vais envoyer, mais qu'il n"a pas besoin d'attendre. Il faudrait, si vous avez d'abord le manuscrit, le lui rendre aussitôt qu'il sera composé ou lui donner l'épreuve, — car je tiens surtout à paraître le plus tôt possible. J'ai encore sur le cœur toute l'humiliation de la France. que j'ai traînée avec moi à l'étranger (1). »
Mais Michelet n'a pas encore donné le manuscrit à Buloz; il prie, supplie son ami d'adoucir certains passages, de retrancher certains autres. Il lui écrit le 40 novembre : « Votre brochure m'afflige. Vous traitez si durement la France que bien des gens vous garderont rancune, même plusieurs qui sont vraiment patriotes. Je voudrais que vous adoucissiez ou changeassiez certaines choses : La France a bu le sang de la Pologne... Un homme va sortir de la Prusse. Il ne faut pas faire des prédictions si précises. Mon bon ami, je voudrais bien que vous ajournassiez cette publication. » Voilà le mot lâché : Michelet juge la publication inopportune. Mais Quinet s'entête. Il lui répond de Charolles (2) : * Je consens de grand cœur à tous les changements de forme que vous m'indiquez, si ce que vous avez lu vous paraît trop sévère. La fin doit racheter tout le commencement. Enfin je me suis fait de cette publication une affaire de conscience. »
(1) J. Marsan, Revue politique et parlementaire, février 1909.
(2) Mme Quinet donne cette lettre de Quinet comme étant du 10 novembre. Il est probable qu'elle est postérieure à cette date, si la lettre précédente do Michelet à Quinet est bien datée : car c'est évidemment une éponse à cette lettre.
Le 16 novembre, Michelet insiste : « Enfin, pour vous dire toute ma pensée, cette brochure est de nature à vous fermer l'avenir dans ce pays-ci. C'est travailler de concert avec vos plus ardents ennemis que de publier un ouvrage si impopulaire. Au nom du ciel, attendez un peu I » Toutefois, puisque Quinet l'exige, on va imprimer. « Buloz insiste pour avoir la brochure par parties, comme vous lui avez promis, à ce qu'il dit. »
Buloz n'a donc pas encore la brochure. Michelet ne la lui a pas donnée, comme le prouve la lettre suivante.
« Paris, le 18 novembre 1831.
« Mon cher Quinet,
« Vous me dites de mettre la main à l'œuvre, de faire composer sur-le-champ votre Allemagne. Je ne demande pas mieux; mais M. Michelet ne veut pas me la donner encore sans avoir reçu une nouvelle lettre de vous. Cependant la dernière que vous m'avez écrite était bien précise; je la lui ai montrée. Écrivezlui donc de me remettre bien vite le manuscrit, car je voudrais qu'il parût dans la première quinzaine de décembre et d'une seule fois dans la Reçue. Je vous ferai en même temps le tirage à part que vous me demandez; mais le nombre mille me semble bien élevé. Voyez. L'article sur la Philosophie et la Révolution est tiré et paraîtra à la fin du mois. Je vous envoie nos dernières livraisons; j'espère que vous en serez content; nous allons très bien; la Revue gagne tous les jours de l'influence, et j'espère que votre article sur l'Allemagne ne contribuera pas peu à la maintenir dans cette voie. Nous laissons derrière nous la Revue de Paris qui enrage. Mais quand reviendrez-vous à
Paris? A'ous ne me dites rien là-dessus. Cependant je suis bien impatient de vous voir arriver. » Adieu, mon ami. Tout à vous.
« Buloz. »
t P. S. — N'oubliez pas les vers de Lamartine. Vous tâcherez de ne pas garder longtemps les épreuves de votre Allemagne. »
(« Monsieur Quinet, à Charolles, près Mâcon, Saôneet-Loire. » — Ine'dit. Bibliothèque nationale. Nouv. acq.fr., 20782.)
Le 29 novembre, Quinet insiste, de Charolles, auprès de Michelet : « Faites-moi donc imprimer, cher ami, d'une manière ou d'une autre, mais promptement. Si Buloz ne peut inse'rer à la fois" tout le manuscrit, il faut lui donner le fragment le plus long... Publiez le tout séparément en brochure... Je crois faire l'œuvre d'un bon citoyen en ne déguisant rien de ce qui peut menacer notre pays... Mon ami, je vous respecte, je vous aime plus qu'un frère; croyez qu'il faut des raisons impérieuses pour me décider à vous résister. »
Le même jour, il écrit à Buloz pour savoir si le manuscrit est à l'impression (1) : « Avec les premières épreuves, je vous renverrai la fin de la brochure en une quinzaine de pages. Nous pouvons paraître dans cette première moitié de décembre. Si quelque chose d'imprévu vous obligeait de ne pas vous charger de mon manuscrit, faites-le-moi savoir sans tarder pour que je presse l'impression d'un autre côté. J'aimerais cependant bien mieux qu'elle se fît par vous... * Et, en post-scriptum, cette phrase inquiète : «■ Michelet n'aura fait sans doute plus de difficultés pour vous
(1) J. Marsan, E. Quinet et F. Buloz.
donner mon manuscrit ? Ecrivez-moi un mot. » Le 1er décembre, autre lettre à Buloz. Quinet n'a pas de nouvelles du manuscrit, il ne reçoit pas d'épreuves. Sans doute, l'insurrection de Lyon est cause des retards de la poste. Il annonce à Buloz que, le lendemain, il lui enverra la fin de la brochure, « une quinzaine de pages ». « Vous ne pouvez croire quelle conscience j'ai mis à ce travail, et combien peu j'aurai de repos jusqu'à ce qu'il soit fini. Comprenez donc mon impatience et ne me faites plus attendre. J'aimerais mieux vous donner mon sang. Si, par une raison que je ne peux pas prévoir, vous négligiez de publier vous-même ma brochure, veuillez envoyer sur-le-champ ma lettre à Michèle t, et lui dire de ma part de faire commencer où il voudra l'impression à mes frais, à voire imprimerie par exemple. Vous me faites languir mortellement. »
Buloz, enfin, accepte l'article, mais il le publiera en un seul numéro. La brochure a été lue chez lui en petit comité. D'accord avec Michelet, Lerminier et J. Janin, il propose de supprimer trois alinéas. Voici la lettre qu'il écrit à ce sujet à Quinet :
« Paris, le 11 décembre (1831).
« Mon cher ami,
« Les corrections que vous faites dans la crainte de ne pas arriver le 15, me forcent bien à regret de remettre à la fin du mois l'apparition de votre article, à moins que tout ne m'arrive demain. 11 y a aussi une autre raison que je dois vous dire. Il y a eu assemblée de nos amis pour lire votre travail; Lerminier, Janin et plusieurs autres de nos rédacteurs étaient présents; tous ont été effrayés de la violence de la fin et ont été d'avis unanime d'ajourner pour vous laisser le temps de la réflexion, craignant que vous ne compromissiez
votre avenir, et que quelques parties que je vais vous signaler ne détruisissent l'effet du tout.
« Leurs critiques tombaient principalement sur l'alinéa « Et puis encore, etc. » sur Philippe Égalité, et sur celui « Je ne trompe pourtant, etc. >, qu'ils vous conjurent de supprimer en entier, ainsi que le dernier paragraphe « Mais que sert de continuer, etc. » Je me joins à eux pour vous prier de faire ces suppressions; vous savez qu'une attaque mesurée porte toujours un coup plus terrible. Vos amis pensent que si vous étiez à Paris, où vous pourriez mieux juger de l'attiédissement de l'opinion, vous n'hésiteriez pas à les faire.
« Je ne suis ici que leur organe; Michelet, qui a conçu les mêmes craintes, a dû vous écrire dans ce sens. Si donc vous me renvoyez à temps la fin de l'article avec ces changements que l'amitié seule que je vous porte m'engage à vous demander, je ferai tirer sur-le-champ. Mais si vous tardez, il ne pourra paraître qu'à la fin du mois, et Lerminier surtout vous prie de l'ajournera cette époque, afin que vous puissiez mieux peser le tout, lorsqu'il vous sera renvoyé corrige^.
« Tout à vous,
t Buloz. »
(Adresse : « Monsieur Edgar Quinet, à Charolles, Saône-et-Loire. » — Inédit. Bibl. nat. Nouv. acq. />.,
Michelet écrit aussi à Quinet pour lui demander la suppression des trois alinéas : « Nous vous demandons de les retrancher... Mon ami, votre brochure est violente et terrible. Elle m'a ôté le rire pour dix ans. C'est comme les trois mots du festin de Balthazar. » Mais Quinet s'indigne : contre sa * volonté expresse », la publication est retardée de trois semaines : « Ces retards dont on entrave ma pensée, écrit-il à Michelet
(décembre 1831), e'quivalent à une véritable violence... J'ai pensé pendant des années à tout ce que j'ai écrit dans cette brochure. C'est ma foi, je puis dire aussi que c'est mon sang. Vous m'opposez la crainte de me compromettre ! » Michelet, enfin, de guerre lasse, s'incline : « Votre brochure paraitra sur-le-champ, mon ami, mais la Revue des Deux Mondes n'ose en insérer que des extraits. Buloz pense que vos dernières pages lui vaudraient un procès infailliblement. »
Les 11 et 18 décembre, nouvelles lettres de Quinet à Buloz. Ce qui effraye Buloz, c'est le passage sur Philippe-Égalité. Quinet accepte d"en faire juge son ami Magnin, du National. Si Magnin désapprouve le passage, qu'il disparaisse! Nous savons par une lettre de Quinet à sa mère du 31 décembre 1831 que Magnin sacrifia la « page fatale (1). » Elle ne figure pas dans la Revue, mais elle est rétablie dans la brochure.
Tel est l'historique de cette longue et difficile publication. Il fallut à Edg. Quinet une rare énergie pour triompher de ses amis. Mais il obéissait à sa conscience, à l'amour de son pays. De nos jours, nous sommes moins frappés des attaques audacieuses contre la monarchie de Juillet que des révélations sur l'état social et politique de l'Allemagne. C'est là qu'est maintenant l'intérêt de l'article, dans cette connaissance profonde et cette intuition de génie du plus grand péril qu'ait couru la France au cours de son histoire.
Nous donnons le texte intégral de la brochure De l'Allemagne et de la Révolution {2), qui porte cette indi-
(1) Correspondance, lettres à sa mère, t. II. Voir dans le National l'article de Magnin, dans le Courrier français celui de Francis de Corcelles sur la brochure. Quinet écrit à sa mère, de Nantua, le 22 janvier 1832 : « Francis Corcelles m'écrit le 11 qu'il vient de recevoir ma brochure et qu'il va l'annoncer dans le Courrier français; Magnin l'annonce dans le National... Je ne m'en inquiète plus. J'ai écrit et dit ce que je voulais, voilà tout. »
(2) Chez Paulin. Paris, place de la Bourse, 1832.
cation d'ailleurs inexacte : * Extrait de la première livraison de janvier 1832 de la. Revue des Deux Mondes. » Le texte de la brochure contient les passages supprimés dans la Revue.
Une partie seulement de cette célèbre brochure a été reproduite très modifiée en 4839, dans A llemagne et Italie, tome I : c'est l'article intitulé : Allemagne, I. Système politique. Il porte la date d'octobre 1831. Il commence par ces mots : « Il est un pays qui nous a toujours trompés dans nos jugements... » ; il se termine par cette phrase : « La force qui lui avait été donnée (à la France) pour convertir le monde tend à fabandonner. »
La brochure originale a été réimprimée avec de très nombreuses modifications, des suppressions et des retouches dans les Œuvres complètes (Hachette), tome VII, Les Roumains. — Allemagne et Italie. Elle y est divisée en trois parties : I. L'Allemagne et la Révolution. — II. Système politique de V Allemagne. — III. Avertissement à la Monarchie de 1830 (A).
Le texte de la brochure, comme celui de l'article de la Revue des Deux Mondes, n'a aucune division. Pour en faciliter la lecture, nous maintenons la division en trois parties, qui est celle des Œuvres complètes.
Cl) Dans l'édition ancienne des Œuvres complètes de Quinet (Paris, Paguerre, in-18), le volume Les Roumains. — Allemagne et Italie est le VIe.