‹ "Allemagne au-dessus de tout!"Chapitre 9 sur 39 · DE L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

DE L'ALLEMAGNE

ET

DE LA RÉVOLUTION

l'allemagne et la révolution

Un État peut être amené à une telle condition qu'il n'y ait rien à en dire sans paraître accuser à la fois le pouvoir qui l'a faite et le pays qui la supporte. Dans ces époques sans espoir, il faut se taire. Au contraire, il est des temps où, sous une apparence de ruines, se prépare pour un peuple une meilleure fortune. Alors il faut parler. Ces temps, ce sont les nôtres. Si la destinée de la France était de demeurer ce qu'elle est aujourd'hui (1), il ne nous resterait, pour nous, rien à faire qu'à effacer de nous-mêmes ce que nous avons vu du reste de l'Europe, et à endormir solitairement, comme nous pourrions, notre pays sur sa défaite. Nous nous enfermerions avec lui dans sa chute, et nous y trouverions encore de quoi nous abuser jusqu'à la fin. Mais si la fatalité qui

(1) Écrit en 1831 (note de l'édition de 1857).

nous tient depuis un siècle par la main, nous éclaire de plus en plus notre marche à nous tous, peuple, gouvernement, monarchie, démocratie; si, après y avoir mieux pensé: si, après des séjours et des observations prolongées hors de France, il devient manifeste que ce qui est aujourd'hui notre faiblesse sera plus tard notre force: que de notre infirmité naîtra notre puissance, et que tout le péril reste pour le pouvoir actuel, qui cherche son salut là où le plus grand nombre voit sa ruine : alors le pire service qu'on ait à rendre à l'État est de lui pallier de nouveau ses dangers et son abattement; car, dans des jours pareils, ce n'est plus le droit, c'est le devoir de ceux mêmes dont la voix est la plus faible, de dire ouvertement ce qu'ils ont vu autour d'eux, afin que les pouvoirs menacés reçoivent jusqu'au bout des avertissements de tous côtés, qu'on ne les laisse pas traîtreusement se tuer par leurs armes dans leurs propres embûches; qu'au moins le pays sache bien que pour lui, quoi qu'il arrive, il sortira la vie sauve; et qu'il mesure, s'il ie veut, sa fortune à venir par sa misère présente.

Chaque peuple a en lui un point par lequel il l'emporte sur tous les autres, et ce point unique domine et reparaît à chaque époque décisive de son histoire. L'Italie a pour elle l'indépendance des mœurs, la vie facile, le bonheur et l'exaltation des sens, l'insouciance que donne l'habitude des ruines; elle a surtout à son service le génie de l'art, qui partout ailleurs est un effort, qui, chez elle, est une institution divine et naturelle. L'Allemagne, bien qu'amenée chaque jour sur le penchant de la France, a pour elle son bonheur dômes-

tique, ses préoccupations de famille, un reste de vieilles mœurs qui, nulle part, ne sont plus reposées que là; peu de soucis, moins de désirs, une vie religieuse qui lui a suffi longtemps; il faut dire aussi qu'elle a incontestablement plus de science, et une science mieux répandue, plus vivante, plus libérale, dans laquelle elle a consenti jusqu'à ce jour à enfermer son ambition et son génie novateur. Tout l'effort de notre gouvernement, pour répondre aux exigences de l'industrie, n'empêche pas que l'Angleterre ne soit en ceci notre maîtresse, et que la France n'égalera jamais dans le mouvement du commerce la vitesse d'une île qui flotte comme un vaisseau, et aborde avant elle tous les climats, bien loin, comme on l'a dit, d'être enfermée dans aucun. Notre sol n'est pas aussi fertile que l'Amérique du Sud, et notre liberté si inquiète, si redoutée, qui vit au jour le jour, moitié achevée, moitié agenouillée devant le reste de l'Europe, est bien loin de la liberté confiante et satisfaite de l'Amérique du Nord.

Ainsi, ni l'industrie, ni la science, ni la liberté, ni l'art, ni la religion ne donnent à la France sa prééminence à elle. Au contraire, elle resterait plutôt inférieure par ces côtés aux nations qui l'entourent. Quelle est donc la part qui lui reste? Quel est le principe qui lui appartient en propre, et n'appartient à personne autant qu'à elle? Ce mobile est l'instinct de la civilisation, le besoin d'initiative d'une manière générale dans les progrès de la société moderne. Il est pour elle ce qu'est pour l'Italie le sentiment de l'art, pour l'Allemagne la préoccupation de la science et de la religion- Désintéressé et impérieux néanmoins, comme

toutes ces choses qui se font aussi sans profit immédiat, c'est lui qui fait l'unité de la France, qui donne un sens à son histoire, et une âme au pays. Otez-le lui pour un jour ou seulement faites qu'il disparaisse de la vie publique, vous n'atteignez pas pour cela les peuples étrangers dans leur élément vital. Vous faites descendre la France au-dessous de tous ceux qui l'entourent, au point de la rendre méconnaissable à elle-même; car cette force de civilisation, ce besoin d'influence extérieure, c'est la meilleure partie d'elle-même; c'es; son art, c'est son génie, c'est son bonheur, c'est sa science, c'est sa morale, quand tant de régimes successifs ont affaibli la morale particulière; c'est sa foi, et il ne lui en reste pas d'autre, pourquoi la lui enlever? c'est sa religion qui n'est plus dans les Églises, pourquoi la lui arracher? c'est sa vie sociale avec tout son avenir, pourquoi la lui briser?

Quoique ce principe soit suffisamment reconnu, le gouvernement s'est jusqu'ici établi sur l'idée que la Révolution de 1830 y a fait exception. La révolution a été pour lui un fait personnel à la France, et qui devait chercher en lui-même et dans ses propres bornes, son entière satisfaction. Un mouvement de civilisation est devenu entre ses mains un accident fortuit, un moment de colère dans un peuple, une querelle intérieure bonne à cacher à ses voisins, et dont tout l'art devait être de nier sa connivence avec le reste de l'Europe. En vain le retentissement que produisait notre révolution à l'étranger montrait aux plus inattentifs qu'il s'agissait d'un fait européen longuement préparé; lui persistait dans sa chimère d'une réforme

à huis clos. ïl arriva même à croire que la reforme intérieure était tellement indépendante de l'état extérieur du pays, que ces deux choses pouvaient subsister et s'accroître dans deux ordres inverses. En sorte que chaque progrès au dedans serait racheté par une perte au dehors, et qu'une demiliberté civile serait payée à l'étranger par une entière soumission politique. Soit aveuglement sincère, soit plutôt que l'honneur national ait été traité de telle sorte, sous l'ancien gouvernement, qu'un autre ait pu croire en vérité qu'il ne valait pas la peine de garder ce qui pouvait en rester, chaque effort de la France pour se relever au dedans est ainsi marqué par une chute au dehors. On se laisse arracher les lambeaux d'une loi électorale, — mais au moins on la paiera par le sacrifice et le sang de l'Italie; on ne peut tant faire que d'ajourner plus tard l'organisation municipale, — mais au moins pour cela on fera l'abandon de la Belgique. Enfin, l'institution de la pairie est menacée, il faut l'abandonner; — mais pour cette large part faite à l'esprit du pays et à la nécessité, que reste-t-il à livrer en échange? Songez que pour la conquête la plus importante de la révolution, il faut un tribut égal. Que fera-ton? Le Rhin est abandonné, le Luxembourg est livré, la Belgique est désertée. Il faut aller plus loin; on creusera le tombeau de la Pologne, et au prix de ses funérailles, on mettra à l'encan le manteau de la pairie. C'est-à-dire que la France sera amenée en cette contradiction, que plus sa constitution intérieure se fortifie, plus son poids diminue au dehors, et qu'on lui fera perdre dans le droit européen tout ce qu'elle aurait gagné dans son droit politique et

privé. Il est des États que l'on conduit tranquillement à leur ruine avec une certaine harmonie de toutes les parties, laquelle ménage les secousses et les brisements dans la chute. Mais c'est une condition particulière à la France que ses progrès d'un côté qui servent de l'autre à son épuisement, que sa force qui se retourne contre elle, que ses victoires qui la tuent, que ses garanties qui s'achètent par son indépendance, et que sa liberté qui lui crée autour d'elle une solitude que le despotisme n'avait point encore réussi à lui faire. Avec des organes moins flexibles, la France aurait déjà succombé à cette contradiction qui gronde dans l'État, et menace à la fin de l'entr'ouvrir violemment.

C'est qu'il n'est au pouvoir de personne de soustraire un événement social à la solidarité de la civilisation. On peut s'emparer d'un peuple au profit d'une personne, mais non le cloîtrer impunément dans une œuvre et une liberté solitaires. Bien moins encore qu'une idée, un fait de civilisation qui sert à l'accomplissement d'une ère inachevée ne peut pas rentrer en lui-même, se refouler dans l'enceinte d'un intérêt local, ou s'il le fait, c'est pour dévorer les entrailles du pays qui se condamnerait à le receler à son profit sous sa robe virile. Y a-t-il quelque part une merveille plus grande que ce phénomène? On connaît un pays qui est au lendemain d'une victoire décidée; il a obtenu ce qu'il désirait le plus; il a quitté son fardeau. On ne peut même nier que les conditions principales de son pacte nouveau ne s'accomplissent, lentement, il est vrai, et à regret, mais irrévocablement; et voilà aussitôt dans une même proportion la fortune publique qui tarit à

vue d'oeil, tous les projets qui avortent, toutes les opinions qui se brisent, toutes les illusions qui tombent, et une inexplicable tristesse qui a saisi l'Etat et corrompu jusqu'à la moelle toutes les espérances de l'esprit national. On a cherché la cause de ce phénomène dans quelques accidents particuliers, des ambitions trompées, des partis impatients, ou tout au plus, dans l'inachèvement de la loi organique. Mais un mal qui persiste si longtemps ne peut s'expliquer que par une déviation nécessaire du plan même de la civilisation. N'est-ce pas en effet une chose qui suffit au deuil d'un pays que ce désenchantement de lui-même, que ce réveil dans l'isolement, que ce sceptre de l'opinion publique que les siens lui arrachent? Quand le génie même de la civilisation s'éloignerait de la France, je demande ce qui se passerait autrement, et ce qu'il y aurait d'étrange à ce que le pays en fût ému. On ne renonce pas sans effort à un héritage d'honneur de mille années. On n'abdique pas sans souci une initiative sociale que Louis XIV avait fondée, que la Régence même avait su conserver, que la Révolution et l'Empire avaient proclamée, pour prendre l'incognito dans l'histoire et les affaires d'ici-bas; et ce travail pour se rapetisser ne se fait pas sans gêne. Tout ce que la France a souffert sous la Restauration pour ses franchises intérieures, la France le souffre aujourd'hui dans l'idée de la civilisation ; et nous portons le deuil des peuples qui meurent au loin pour notre indépendance, comme nous avons porté le deuil des hommes qui défendaient sous nos yeux le seuil de nos libertés privées. Soit bonheur, soit malheur, la France depuis deux siècles a mis sa destinée à

se faire l'organe dominant de la civilisation. Ce n'est pas pour elle un luxe, une chimère, un superflu dans la richesse. Encore une fois, c'est l'idée qu'elle représente, et pour laquelle elle est. C'est la pensée qui rallie ses parties, qui tient son territoire uni, qui sert d'attraction naturelle aux provinces conquises. A mesure qu'aujourd'hui cette pensée s'en détache, le dépérissement commence; il faut la garder ou périr.

Car toujours la forme dominante dans les institutions privées de chaque État a été reproduite en grand dans la forme et la constitution générale de l'Europe. Tant que la législation féodale a partagé le sol de chaque peuple, l'Europe elle-même, dans le rapport de ses États entre eux, a présenté l'aspect d'un vaste fief. La France, l'Angleterre, l'Espagne, et même l'empire germanique, furent autant de grandes baronnies qui relevaient du pape, comme de leur seigneur suzerain. Après la chute de l'aristocratie, quand la monarchie resta partout maîtresse, que devint la forme générale de la constitution de l'Europe? La France s'éleva sous Louis XIV à une condition qui ressemblait à une royauté sur le continent. Cette royauté fut acceptée par le dix-huitième siècle, et décidément constituée par la Révolution. Pendant ces trois époques, la France a porté héréditairement la couronne du monde occidental. Et maintenant aussi, que l'on pousse la France à se retirer comme une dynastie qui a achevé son temps, ce nivellement de toutes les puissances, cette grande image de la démocratie dans la constitution de l'Europe, ne cachent-ils pas en eux un changement analogue dans la forme des institutions privées de chaque

État, et cette conséquence logique, n'est-ce pas le désespoir de ceux qui la hâtent et la forcent à leur insu?

Mais, quand môme on s'accommoderait de cette conséquence, il ne faut guère compter, si la France se laissait dépouiller de son fardeau d'honneur, et venait à se lasser de sa mission sociale, que personne ne se trouverait pour recueillir son héritage, et que, s'il nous plaisait de perdre notre place, l'humanité manquerait d'organe pour cela.

SYSTÈME POLITIQUE DE l'aLLEMAGNE

Il est un pays (1) qui nous a toujours trompésdans nos jugements. Toujours nous l'avons cherché à un demi-siècle de distance de la place où il était réellement, tant son génie est peu conforme au nôtre, et nous donne peu de prise pour le connaître à fond. Son mouvement sourd et intime se dérobe incessamment à nous, et ne se laisse apercevoir que longtemps après qu'il est fini. C'est lemouvement des nations germaniques. Pendant un demi-siècle, nous les avons crues occupées à imiter la France, et courbées sous notre joug-, quand

(1) Ici seulement commence cet article dans Allemagne et Italie, édition de 1839, avec ce titre : Système politique de l'Allemagne. La première partie a été supprimée. Nous la maintenons, parce qu"elle montre jusqu'à l'évidence qu'il s'agit, entre la France et l'Allemagne, d'une question de civilisation.

déjà elles avaient fondé une réforme philosophique qui devait plus tard nous envahir et saper nos propres traditions. Aujourd'hui, il se passe quelque chose d'absolument semblable. Si nous nous représentons l'Allemagne, c'est encore l'Allemagne de Mme de Staël, l'Allemagne d'il y a cinquante ans, un pays d'extase, un rêve continuel, une science qui se cherche toujours, un enivrement de théorie, tout le génie d'un peuple noyé dans l'infini, voilà pour les classes éclairées; puis des sympathies romanesques, un enthousiasme toujours prêt, un don-quichottisme cosmopolite, voilà pour les générations nouvelles; puis l'abnégation du piétisme, le renoncement à l'influence sociale, la satisfaction <l'un bien-être mystique, le travail des sectes religieuses, du bonheur et des fêtes à vil prix, une vie de patriarche, des destinées qui coulent sans bruit, comme les flots du Rhin et du Danube, mais point de centre nulle part, point de lien, point de désir, point d'esprit public, point de force nationale, voilà pour le fond du pays. Par malheur tout cela est changé.

Comme la Révolution française a constitué dans l'État les théories flottantes du dix-huitième siècle, ainsi les nations germaniques marchent aujourd'hui à grands pas vers la réalisation des principes abstraits qu'elles ont mis près de cinquante ans à établir chez elles. On aurait tort de juger ces principes par la philosophie qui s'était chargée de les importer chez nous sous la Restauration. Il est permis d'avouer aujourd'hui que cette école, avec les meilleures intentions, ne lit guère que rassembler au hasard un pêle-mêle de contradictions et d'ombres sans objets, soit la nécessité de cacher le

plagiat sous l'exagération du modèle, soit aussi que chaque système d'idées ne trouve ses correctifs et ses compléments nécessaires que dans le pays où il est indigène. La réaction générale qui^ éclate aujourd'hui en Allemagne contre la philosophie ne vient pas de la haine des principes en eux-mêmes, mais de l'espèce d'effroi que l'on y a de retomber sous l'attrait de la vie contemplative. Je connais une foule d'hommes auxquels le souvenir de telle théorie métaphysique inspire la même épouvante que chez nous le fantôme de 93 à ceux qui ont failli succomber sous la hache de cette époque. Les idées de tous genres ont été répandues avec une telle profusion, qu'elles débordent maintenant d'elles-mêmes. Les esprits en ont été si longtemps repus et enivrés, qu'elles les rebutent désormais, et n'ont plus à elles seules ni saveur ni valeur. Dans une vie de repos, le souvenir de l'invasion de 1814, et la joie de s'être une fois mêlé au mouvement du monde, ne se sont point encore calmés; au contraire, ils ont créé l'amour et le goût de l'action politique dans le même rapport où ils ont éveillé chez nous l'esprit de conciliation et le goût du repos. La grandeur des événements contemporains cause une certaine impatience de n'y pas prendre plus de part. Les luttes religieuses qui, il y a peu d'années, sillonnaient encore le pays et F ébranlaient à la surface, se sont tues devant le cri des intérêts actuels.

L'enthousiasme du commencement de ce siècle, tant de fois trompé et flétri, s'est converti en fiel, et l'Allemagne a retrouvé le sarcasme de Luther pour railler ses propres rêves et sa candeur passée. Hospitalière, qui en doute? facile à contenter dans

ses relations privées, c'est ce qu'elle sera toujours ; mais pour l'exaltation naïve, l'ancienne foi, l'abnégation, le recueillement, l'insouciance politique, vous arrivez trop tard. Les faits l'ont trop rudement meurtrie dans ses chimères, et il ne lui en reste plus, à vrai dire, qu'une amertume sans bornes par laquelle elle s'accuse et se ronge ellemême.

Ces considérations, qui s'étendent à toute l'Allemagne, sont surtout vraies de la Prusse (1). C'est là que l'ancienne impartialité et le cosmopolitisme politique ont fait place à une nationalité irritable et colère, et que l'empressement a été grand à se défaire de l'admiration que la Révolution de 1830 avait reconquise à la France. C'est là que le parti démagogique a fait d'abord sa paix avec le pouvoir, à la condition de reprendre les provinces d'Alsace et de Lorraine. C'est qu'en effet, ce gouvernement donne aujourd'hui à l'Allemagne ce dont elle est le plus avide, l'action, la vie réelle, l'initiative sociale. Jl satisfait outre mesure son engouement subit pour la puissance et la force matérielle, et elle lui sait gré de montrer que, sous ce nuage idéal où on se l'était toujours figurée, elle sait au besoin forger comme un autre des armes et des trophées de bronze (2).

Au premier aspect, il est étonnant que le seul gouvernement populaire, au delà du Rhin, soit presque e seul despotique dans sa forme; mais ce despotisme n'est pas le despotisme hébété de l'Autriche;

(1) Voyez le Livre de l'Exilé et le Siège de Paris. Edgar (Juillet y rappelle les prédictions faites ici quarante ans avant les désastres de 1870-1871. (Note des Œuvres complètes.)

(i) Le monument de Waterloo, à Berlin, est en effet de bronze.

c'est un despotisme intelligent, remuant, entreprenant, auquel il ne manque encore qu'un homme qui regarde et connaît son étoile en plein jour; il vit de science autant qu'un autre d'ignorance. Entre le peuple et lui, il y a une entente secrète pour ajourner la liberté et mettre en commun leurs ambitions à la poursuite de la fortune de Frédéric. Pour le reste de l'Allemagne, ce despotisme est plus menaçant que celui de l'Autriche; car il n'est pas seulement dans le gouvernement, il est dans le pays, il est dans le peuple, dans les mœurs et le ton parvenu de l'esprit national; et puis il ne veut pas seulement durer et s'accroupir, comme sur les bords du Danube. L'Autriche peut se contenter de cela. Depuis la Réforme, en restant catholique, elle s'est détachée de l'alliance des nations germaniques; elle s'est fait une destinée à part, et ne cherche fortune qu'au loin. Dans le mouvement d'idées qui vient de réveiller le Nord, elle est restée encore une fois impassible. Les luttes philosophiques ont de nouveau dévoré le sol autour d'elle; elle ne s'en est pas plus émue qu'elle ne fit autrefois à la nouvelle des thèses du docteur de Wittemberg. A travers ces innovations, tranquillement et machinalement elle a continué de creuser son terrier du côté de l'Italie et de la Sclavonie, comme la louve du Danube, sans s'arrêter ni se lasser jamais. Et dans tous les cas, ce qui la rend commode à ses voisins, c'est que sa foi parfaite dans les conversions de la force, quand on l'a obtenue, la préserve de toute ardeur de prosélytisme moral, et l'empêche de faire aucun effort intempestif pour gagner les intelligences.

Au contraire, le despotisme prussien ne perd

UN PROPHETE lOo

pas des yeux les destinées intérieures des nations germaniques; c'est sur elles qu'il veut peser sciemment; il faut qu'il les envahisse de haute lutte par l'intelligence, et puis plus tard par la force, s'il le peut. Autant on aime le silence à Vienne, autant lui a besoin de fracas ; il veut faire du bruit et il en fait, car il est vain, vif, prêt à tout; de plus, il a des idées à lui, il a des systèmes à lui, une philosophie, une science et des sectes à lui; il réunit, on ne peut le nier, ce qu'il y a au monde de plus pratique et de plus idéal, de mieux ordonné et de plus dévergondé, et prouve à merveille que le soin des intérêts les plus matériels peut trouver des accommodements avec cet éclat de théorie et cette préoccupation de l'infini, dont ce pays, pour son honneur, ne se défera jamais. Avec cela un avantage incontestable et qui rachète mille défauts, c'est que c'est lui qui a le privilège de tenir dans sa main l'humiliation de la France, et de lui rendre le long affront du traité de Westphalie! Car il est loin de croire, pour sa part, que des frontières reconquises ne soient que des champs ajoutés à des champs; il sait très bien qu'une cause entière et l'honneur d'un pays germent ou se flétrissent selon son gré avec l'herbe de ce sol; que l'initiative, dans la société européenne, n'appartient pas à une terre, tant que l'on peut encore y compter un à un les pas de l'étranger, et que c'est lui qui a brisé l'aile de la fortune de la France.

Ce despotisme à double tête de l'Autriche et de la Prusse serre au nord et au midi les États constitutionnels du reste de l'Allemagne. Pour eux, dès leur naissance, après la Restauration, ils ont servi à montrer un des phénomènes les plus étranges du

monde civil. Le principe delà civilisation moderne venait d'être vaincu en France; il s'y était rétracté et y avait crié merci. Qui n'eût pensé que les vainqueurs allaient s'en emparer? Ils en avaient l'intention; ils en firent l'essai, l'enthousiasme y était, le génie aussi; mais il se trouva pour eux une impossibilité merveilleuse, une impuissance magique à tirer un profit moral de leur victoire. La force hérita de la force; mais de la ruine du principe, les peuples étrangers ne purent tirer pour eux aucun fait social qui ne séchât entre leurs mains. Ce fut, à vrai dire, une chose inouïe que cette incapacité à hériter de la fortune d'un pays dont on était les maîtres, et qui montrait bien que l'idée de l'avenir restait pour quelque temps encore cachée et inaliénable sous sa misère et sous sa ruine. Pendant quinze ans, la place de la France reste vide, pendant quinze ans, la couronne de la civilisation moderne traîne avec elle dans la boue. Tout le inonde peut la ramasser et la prendre à sa guise; il ne faut pour cela que se baisser : qui en empêche"? Et après cet interrègne, il se trouve que, tant que la France a manqué au monde politique, ses maîtres n'y ont pu avancer d'un pas, et que, pour qu'ils cessent d'être la dupe de leur victoire, il lui faut elle-même abolir leur triomphe et briser sa défaite.

En effet, pendant toute la Restauration, ce fut une chose unique que la résignation de l'Allemagne à la perte de ses espérances. Les constitutions promises furent ajournées; mais il faut avouer que la foule n'alla pas frapper souvent à la porte des princes pour les leur rappeler. Le mécanisme régulier du régime constitutionnel ne par-

lait pas assez vivement aux imaginations exaltées de 1819, pour qu'il leur laissât de longs regrets. Dans les universités si ardentes à la surface, si paisibles au fond, on ne dissimulait pas la crainte de [>erdre ses privilèges héréditaires dans l'égalité commune et les esprits les plus élevés se laissaient aller à la peur de voir s'évanouir cette vie de livre et de science, cette solitude de poésie et de religion dans le bruit qu'allaient faire tant d'hommes et d'événements vulgaires tout à coup surgis dans la vie politique. C'est ainsi que j'ai vu des hommes d'une rare indépendance de doctrine sur tout le reste s'effaroucher de la liberté de la presse, non point par les raisons banales que nous connaissons, mais au nom delà dignité de la science et de l'art, menacés de perdre le premier rang dans l'intérêt et l'attention du pays. Ils aimaient et cultivaient de loin le mouvement des progrès politiques en France, à condition toutefois qu'il ne s'approchât pas trop, qu'il restât à jamais dans un éloignement respectueux, et qu'il fût comme le bruit de l'histoire passée, dont le présent profite sans en avoir la peine. A cela se joignait, dans les esprits passionnés, une répugnance secrète à se replacer si tôt sous l'imitation de la France. Ceuxlà, sans l'avouer, résistaient à la publicité des tribunaux, à l'institution du jury, comme ils auraient résisté à l'unité classique de nos vieilles tragédies, et leur patriotisme ombrageux mettait sa fierté à rejeter tous les dons du vaincu. Enfin, une chose digne de remarque, c'est que la vie constitutionnelle et l'influence de la Révolution française ne se sont développées dans les nations germaniques, ni chez les peuples tout protestants, ni chez les

peuples tout catholiques; elles se sont répandues à leur centre, en Bavière, Wurtemberg, Hesse, Bade, dans les États moitié protestants, moitié •catholiques, parce que la Réforme ne s' étant faite là qu'à demi, ils ont été plus impatients que les autres de l'achever d'un autre côté, et de regagner par la constitution politique ce qu'ils n'avaient pas obtenu par la constitution religieuse.

Quand la Révolution de juillet éclata, elle ne fut sentie par personne plus vivement que par ces populations. Elles virent parfaitement que c'était un principe social qui venait d'apparaître, et se décidèrent cette fois à se mettre à son service, quelles que fussent les mains où il allait tomber. Leur rivalité avec la Prusse trouvait une excellente occasion d'éclater, etil est certain, et aujourd'hui avéré, qu'il y eut un moment où une politique élevée pouvait faire passer sous l'influence de la France toute l'Allemagne centrale. Si l'Allemagne eût pu croire servir le génie renaissant de la civilisation, et se rattacher aune idée féconde, il y a assez d'entraînement dans ce peuple pour qu'il eût été facile de le gagner; ses écrivains les plus populaires l'avouent aujourd'hui. Ce moment a existé: je l'ai vu de mes yeux. Il a été court, de ceux que le génie saisit, et qui ne se retrouvent plus quand on les a laissés échapper.

Car, il faut bien le dire, l'opposition des États constitutionnels est poussée à un but plus lointain qu'elle n'imagine, et elle a une tout autre profondeur que celle qu'on lui aperçoit à la première vue. En Bavière, elle lutte, il est vrai, avec une ardeur toute française contre un roi demi-poète, demigrand homme, amateur de liberté, et plus grand fauteur d'arbitraire, espèce d'étudiant nouvelle-

ment épris des moralités de Werner, artiste ou antiquaire, comme on voudra, qui n'a pris au sérieux ni son peuple, ni sa couronne, qui évoque un jour à son de trompe dans ses États l'ancienne foi, l'ancienne liberté, l'enthousiasme des croisades, le génie et la vertu des vieux temps de l'indépendance germanique, pour le plaisir de les enharnacher des formes du passé , de les caparaçonner de liens féodaux, de les emmanteler de servitudes seigneuriales, pour voir défiler de sa fenêtre le convoi historique de son propre royaume, lui qui tient pendant ce temps sa monarchie debout sur l'escabeau d'un atelier, mis là au lieu du trône de pierre de Barberousse. Dans le duché de Bade, l'opposition a atteint un degré de violence et d'impatience qui inspire dans le reste du pays au moins autant détonnement que de sympathie.

Mais si, depuis quinze ans, la liberté constitutionnelle n'a pas fait plus de progrès en Allemagne, c'est qu'elle n'est pas en première ligne dans lesbesoins du pays. Ces libertés locales, çà et là étranglées entre les poteaux de quelque souveraineté ducale, s'agitent toutes dans un cercle vicieux. Elles ne peuvent logiquement exister et se développer qu'à la condition que quelque chose autre les accompagne; et ce quelque chose, c'est l'unité politique de l'Allemagne.

Oui, l'unité, voilà la pensée profonde, continue, nécessaire, irrévocable, qui travaille ce pays et le sillonne en tous sens. Religion, droit, commerce, liberté, despotisme, tout ce qui vit ici (1), tout ce

(1) « Ceci a été écrit en Allemagne; ce qui suit l'a été en France. » (Note de l'édition originale de 1832.)

qui pense, tout ce qui agit pousse à sa manière à ce dénouement. Au seizième siècle, l'Allemagne avait acheté la Réforme au prix de son unité. Cet État, jusque-là si homogène, cet empire du moyen âge qui, dans sa forme indivisible, représentait si bien le type d'un Etat catholique, tout cela vola en éclats, tout cela se délia en même temps que la foi dans la conscience nationale. Chaque province s'en alla revendiquer pour soi sa personnalité politique, comme chaque conscience s'était mise à relever de son autorité privée, et la grande unité du corps germanique se décomposa dans cette sorte d'anarchie régulière et féconde qui est le principe et la vie du dogme protestant.

Depuis que la tunique de l'empire a été ainsi déchirée et partagée, deux choses ont servi à rapprocher ses parties et à rendre à l'État la conscience de lui-même. La première est le mouvement philosophique et littéraire de l'Allemagne; d'une part, ce mouvement fut tellement intime à l'Allemagne, elle mit une telle opiniâtreté à se soustraire à toute influence étrangère, elle se contint si bien dans les limites de sa nature à elle, elle se décida si imperturbablement à rester indigène, qu'aucune littérature ne donne mieux, en effet, dans un instant déterminé, l'impression et presque le souvenir de toute la vie passée d'un peuple et d'une race d'hommes; ce fut une littérature de réaction. D'un autre côté, dans le manque absolu d'institutions, les lettres en servirent. Il y eut là pour l'art quelques années éternellement regrettables, où il fut véritablement ce qu'il avait été chez les Grecs, une force sociale, un lien politique, un pouvoir dans l'État. On n'avait ni les mêmes

UN PROPHÈTE iii

lois, ni le même pays. On obéissait à des princes différents, à des passions différentes. On ne se rencontrait guère dans la vie publique que sur les champs de bataille et dans des rangs opposés; mais tous on se sentait unis et inséparables dans un poème de Gœthe, dans un drame de Schiller, dans une improvisation de Fichte. Cette dictature de l'art était toujours prête pour intervenir dans les déchirements politiques; pendant près d'un demi-siècle, elle fit le lien de l'État, et c'est sa gloire dans les temps modernes, qu'en l'absence de toute loi organique, à deux siècles de distance de tout ce qui l'entourait, l'Allemagne se soit maintenue l'égale des autres peuples par le seul effort de sa pensée.

Après le génie des lettres, Napoléon est le second pouvoir qui a achevé de rallier l'Allemagne. Le lien que la poésie et la philosophie avaient préparé au fond des âmes, lui l'a cimenté à sa manière, par le sang et l'action au grand jour de l'histoire. C'est une chose sans exemple dans aucun peuple, que ce développement extrême et ces fêtes du génie national qui coïncident avec le deuil de l'occupation étrangère. Sans doute c'est ce qui donne à cette époque ce caractère d'exaltation, de profondeur contenue et de fanatisme poétique qui n'appartient qu'à elle. J'ai peine encore, je l'avoue, à me représenter cette Allemagne d'alors si croyante et si jeune, ce pays de pieux dithyrambes, d'inspiration candide, surpris au plus beau moment de sa vie morale par le bruit du galop de l'Empereur.

Quel réveil! et après quelles chimères! L'inspiration était alors si forte, qu'elle ne fut point arrè-

d 12 « ALLEMAGNE AU-DESSUS DE TOUT »

tée par la conquête. Cette fois, l'herbe des champs ne se flétrit pas sous la corne du cheval d'Attila; et le génie national, atteint dans sa croissance, continua tranquillement son œuvre sous les pas de six cent mille ennemis. Figurez-vous ces populations divisées depuis des siècles et rassemblées en sursaut par un malheur commun, les passions de tant de lieux différents, les duchés, les royaumes, les margraviats, les dialectes, les inimitiés, les rivalités locales liées en faisceau pour être brisées d'un coup. Figurez-vous ensuite tout cela, ces passions, ces langues, ces souverainetés éparses, longtemps traînées à terre, et puis qui se mettent à se soulever sur leur base, à monter, à tournoyer toutes ensembles à la hauteur de leur ennemi, autour d'une même idée, d'une idée de patrie, comme les bas-reliefs autour de l'axe d'une colonne triomphale, et voilà une race entière reconstruite dans son génie et redressée dans l'histoire.

Au lieu que les peuples arrivent ordinairement à ce vif sentiment qui fait la nationalité par la survenance d'un grand homme sorti de leur sein, et qui leur représente leurs qualités intimes, l'Allemagne n'y est parvenue que par son opposition au système et à l'homme du dehors. Chose triste à dire! Il fallait à l'Allemagne, avec son laisser-aller, avec ses vertus vagues et exubérantes, avec son génie qui déborde au hasard, avec son cosmopolitisme errant, avec son territoire et sa pensée, éparpillée; il lui fallait la main de Napoléon pour la presser, pour la froisser, pour la refouler géométriquement dans les limites de sa personnalité, pour lui apprendre à ses dépens à se circonscrire

une fois dans une nationalité organique et vivante. Remarquez que ce monde de la réformation du seizième siècle a toujours été se déliant, se morcelant, s'éparpillant de plus en plus, jusqu'à ce qu'il se soit rencontré tète baissée avec cet autre monde de la Révolution française, pour se rallier et prendre une forme dans le choc. Et l'Allemagne, incertaine et poétique, marchant toujours au hasard dans un cercle magique, n'est venue à se connaître et à sortir décidément de son sommeil, pour ouvrir les yeux au monde réel, que depuis qu'elle s'est heurtée un beau jour contre le poitrail du cheval de l'Empereur. Alors elle a commencé à connaître ce qu'elle pouvait valoir; et parce qu'elle n"a su qui elle était qu'en se mesurant avec lui et sur lui, à présent elle se met à exhausser son ennemi mort, autant qu'elle le rabaissait vivant, et à profiter pour son compte de toute la grandeur qu'elle lui découvre dans sa ruine. Ajoutez qu'elle le remercie tout haut de lui avoir appris à elle, candide et arriérée qu'elle était, à entrer dans les calculs et le savoir-faire du dixneuvième siècle. Admiration étrange, mêlée d'autant d'amour que de haine, systématique et naïve, et qui peint à merveille ce peuple tout entier : sa conscience, sa foi dans l'ordre de l'histoire, ses scrupules à en médire, profond et voulant l'être, cachant une abstraction derrière chaque borne du chemin, se passionnant de reconnaissance pour l'événement qui devait le tuer, et ne pouvant s'accoutumer à ne pas porter aux nues celui qui, en pensant l'écraser, lui a, contre son gré, donne la vie.

La Révolution de 1830, par la marche qu'elle a

prise, a prêté malgré elle, à l'unité allemande, le dernier appui qui lui était nécessaire. Dans leur forme gauche et entravée, avec leurs prétentions cachées, les États constitutionnels, depuis l'élan qu'ils ont reçu, ne s'arrêteront plus avant le renversement du système entier des États germaniques. Le hruit qu'ils font se perd, il est vrai, en Europe, dans le retentissement du dehors. Mais chez eux, laissez faire ce tumulte inattendu ; laissez faire ces passions scrupuleuses, cette œuvre lente et patiente. Quand chacun d'eux aura sapé chez lui, en conscience, à petit bruit, sa petite monarchie, vous verrez comment ces souverainetés éphémères vont s'écouler paisiblement dans le sein d'une volonté constitutionnelle et nationale. Le principe monarchique, qui semble si fort en Allemagne, y a souffert, au contraire, une atteinte plus profonde. Divisé, morcelé, tiré au sort, comme le pays lui-même, depuis le seizième siècle, chacun a emporté avec soi une partie de ses reliques. Dans ce grand deuil, l'un porte le manteau, l'autre l'épée, l'autre la couronne de la royauté; car la Réforme a mis la majesté impériale au pillage, celle-ci sait bien qu'il y aurait pour elle meilleur profit à disparaître qu'à aller rechercher les membres de sa puissance, que Luther a brisés et dispersés sur les toits. Oui, Luther a dispensé l'Allemagne d'avoir à son tour son Mirabeau; il l'a dispensée d'avoir sa Convention; il lui a sauvé son échafaud et son Robespierre. Ah! qu'elle l'honore de toutes ses forces, son docteur, et qu'elle n'oublie pas de sonner toutes les cloches son jour de fête! car il lui a fait traverser, à elle, sans qu'elle s'en doute, il y a trois siècles, son 2 Septembre,

son ruisseau de sang sur la Grève et sa bataille d'Arcole. Traditions, pouvoirs, monarchie, aristocratie, il a tout miné sous le sol, il a tout blessé au cœur. A présent, il ne faut plus que le travail pacifique de quelques États pour enterrer ses morts. On parle d'un roi resté debout après deux cents ans dans sa tombe. Rien n'était plus merveilleux, ni plus respectable que ce prince ainsi fait. Par malheur, le souffle d'un enfant le réduisit à rien. Le système entier de l'Allemagne ressemble à ce roi dans son caveau; il ne faut qu'un homme qui passe pour le réduire en poussière dans sa tombe; et cet homme va passer.

L'opposition des États constitutionnels met donc ainsi toute sa force à fonder chez elle une uniformité d'institutions. En apparence, elle s'appuie sur la France. Mais, quand même la France ne la renierait pas, il ne serait plus en son pouvoir de s'attacher à son char: et dans cette sympathie, il y a mille arrière-pensées parmi lesquelles le besoin de former une ligue nationale est toujours la première. Irritables, parce qu'ils sont humiliés, harcelés, mutilés, c'est dans ces États qu'il faut voir comment l'esprit allemand, si propre aux combinaisons larges et cosmopolites, s'en va misérablement, la tête branlante, se briser à chaque pas entre les deux murailles qui bordent son chemin. Véritablement on peut chercher longtemps, et ne trouver nulle part une plus pitoyable condition. La contradiction est devenue aujourd'hui trop flagrante pour pouvoir durer entre la grandeur des conceptions allemandes et la misère des États auxquels elle s'applique. L'ambition poli-

tique, éveillée par 1814, étouffe à l'étroit dans ses duchés.

Je pourrais nommer les plus beaux génies de l'Allemagne à qui le sol manque sous les pas, et qui tombent à cette heure, épuisés et désespérés, sur la borne de quelque principauté, faute d'un peu d'espace pour s'y mouvoir à l'aise. A présent que les libertés locales ont fait des citoyens, il ne manque plus qu'un pays pour y vivre; et il est immanquable que la forme illusoire de la diète germanique, assiégée qu'elle est par les princes et par les peuples, ne s'écroule un matin, sans bruiL dans une représentation constitutionnelle de toutes les souverainetés locales (1). Le moment va venir où cette réforme sera aussi imminente que la réforme du parlement d'Angleterre et de la pairie en France; car elle n'est pas seulement une des nécessités politiques de l'Allemagne ; les destinées du protestantisme l'entraînent aussi de leur côté. Après avoir dévoré le cercle de ses discordes intérieures, le protestantisme, fatigué et menacé, se rallie à son tour. Les confessions ennemies, le luthéranisme et le calvinisme, au bout de trois siècles, se réconcilient et se confondent dans le danger commun (2). Non seulement cela, mais le protestantisme, pour mieux ramener au cœur sa vie éparse, se fait aujourd'hui des constitutions locales. Il aspire ouvertement aies confondre dans un synode unique; et l'Allemagne moderne, fon-

(1) Ceci a été réalisé à la lettre dix-sept ans plus tard, en 1848 dans la diète de Francfort. (Note de l'édition des Œuvres complètes.)

(2) Combien cet aperçu de 1831 est plus vrai encore aujourd'hui! (Note de 1857.)

dée tout entière sur le génie de la réformation, ne fait que représenter dans le changement imminent du corps politique les nouvelles vicissitudes de son histoire religieuse.

De la religion descendons aux intérêts matériels, qui semblent mener le monde, quand on le regarde à la surface; nous trouverons encore au bout le même résultat, seulement plus impatient. Quel était le cri de ralliement des populations de la Hesse, de Bade, de Saxe, du Hanovre, quand «lies se mirent en branle il y a neuf mois? Quelle est la pensée vivante qui est à cette heure sous le toit de chacune des maisons de ces villages, autrefois si sereins, à présent si amers et si désenchantés? Cette pensée est l'unité du territoire de la patrie allemande, ce cri est l'abolition des frontières artificielles, le renversement des limites arbitraires, derrière lesquelles ils sont parqués, eux et leurs produits; sans échange, sans lien, sans industrie possible, chacun obligé de se suffire à lui-même et d'enfouir sa misère dans un coin, comme après la guerre de Trente ans.

Vraiment il faudrait être aveugle pour ne pas voir la tristesse de funeste augure du peuple allemand. Elle n'éclate pas, comme chez nous, par des cris; c'est une contenance funèbre sur son sillon, c'est une rancune effroyable; plus de prières, plus de chants, plus d'barmonie dans l'air, plus de fêtes domestiques; point d'émeutes comme en Angleterre ou en France, point de pétitions, point d'adresses politiques; mais des projets qui couvent sans rien dire, mais un levain qui s'aigrit et s'amasse à chaque heure, mais une colère patiente qui attend tranquillement d'avoir monté

tous ses degrés (I), qui s'empoisonne à plaisir, qui ne demande pas mieux que d'être poussée à bout pour se débarrasser de sa lenteur naturelle et de son dernier scrupule. Jamais il ne se vit de tristesse de peuple plus poignante et plus menaçante. Aussi les assemblées politiques, qui connaissent leur pays, ont-elles parfaitement compris ce langage; toutes sont occupées à un contrat d'union pour l'abolition des frontières de douane; déjà l'une d'elles a voté ce contrat, dont la conséquence immédiate est de conférer à la Prusse le protectorat matériel de tout le reste des nations germaniques.

Ainsi, voilà l'unité du monde germanique que tout sert à relever, rois, peuples, religion, liberté, despotisme, et qui menace de fouler la France au premier pas. Cette unité n'est point un accord de passions que le temps mine cbaque jour; c'est le développement nécessaire, inévitable de la civilisation du Nord. Jusqu'ici, nous n'avions guère redouté que la Russie et les peuples slaves; nous avions sauté à pieds joints cette race germanique qui commence, elle aussi, à entrer à grands flots dans l'histoire contemporaine. Nous n'avions pas compté que tous ces systèmes d'idées, cette intelligence depuis longtemps en ferment, et toute cette philosophie du Nord qui travaille ces peuples, aspireraient aussi à leur tour à se traduire en événements dans la vie politique, qu'ils frapperaient sitôt à coups redoublés pour entrer dans les faits et régner chez eux avec l'État sur l'Europe actuelle.

(1) Les révolutions de Berlin, de Dresde, de Vienne, de Bade, de Hesse, de Wurtemberg, en 1848, ont donné une confirmation suffisante à ces paroles (Note de 1857).

UN PROPHÈTE il»

Nous, qui sommes si bien préparés pour savoir quelle puissance est aux idées, nous nous ~> endormions sur ce mouvement d'intelligence et de génie; nous l'admirions naïvement, pensant qu'il ferait exception à tout ce nous savons, et que jamais il n'aurait l'ambition de passer des consciences dans les volontés, des volontés dans les actions, et de rechercher pour lui la puissancesociale et la force politique. Et voilà, cependant, que ces idées, qui devaient rester si insondables et si incorporelles, font comme toutes les idées qui ont jusqu'à présent apparu dans le monde, et qu'elles se soulèvent en face de nous avec toute la destinée d'une race d'hommes; et cette race elle-même se range sous la dictature d'un peuple, non pas plus éclairé qu'elle, mais plus avide, plus ardent, plus exigeant, plus dressé aux affaires. Elle le charge de son ambition, de ses rancunes, de ses rapines, de ses ruses, de sa diplomatie, de sa violence, de sa gloire, de sa force au dehors, se réservant à elle l'honnête et obscure discipline des libertés intérieures; or, ce peuple, vous le connaissez. Depuis la (in du moyen âge, la force et l'initiative des États germaniques passe du midi au nord avec tout le mouvement de la civilisation. C'est donc de la Prusse que l'Allemagne est occupée à cette heure à faire son agent au lieu de l'empire d'Autriche? Oui; et si on la laisse faire, elle la pousse lentement, et par derrière, au meurtre du vieux royaume de France.

En effet, au mouvement social que nous avons décrit ci-dessus, est attachée une conséquence que l'on voit déjà poindre, nécessaire, historique, parfaitement indépendante des passions et des

rivalités actuelles. C'est qu'à mesure que le système germanique se reconstitue chez lui, il exerce une attraction invincible sur les populations de morne langue et de même origine qui ont été détachées par la force, et qu'il ne s'arrêtera pas qu'il ne les ait reprises. Il faut bien savoir que la plaie du traité de Westphalie et la cession des provinces d'Alsace et de Lorraine saignent encore au cœur de l'Allemagne, autant qu'à nous nos traités de 1815, et que, dans ce peuple qui rumine si longtemps ses souvenirs, on la trouve, cette plaie, au fond de tous ses projets et de toutes ses rancunes d'hier. Longtemps un des griefs du parti populaire contre les gouvernements du nord a été de n'avoir point arraché ce territoire à la France en 181o, et, comme il le dit lui-même, de n'avoir pas gardé le renard, quand on le tenait dans ses filets. Mais ce que l'on n'avait pas osé en 1815 est devenu aujourd'hui le lieu commun de l'ambition nationale.

Remarquez en effet que toujours ces provinces limitrophes ont été absorbées au profit d'un système social, et qu'elles ont incessamment servi à fortifier le pays qui se faisait, de la manière la plus éclatante, le représentant de la civilisation sur le continent. Quand Charlemagne porta la civilisation au midi, il les prit et les jeta pêlemêle dans l'occident, pour faire pencher la balance de ce côté. Quand l'empire d'Autriche supporta le poids de la société féodale, et, par son équilibre avec la papauté, fonda le système du moyen âge, elles lui revinrent et l'appuyèrent à sa base. Quand plus tard la France devint le centre du progrès social, la royauté de Louis XIV sut

UN PROl'IIETE 121

bien aller rechercher de nouveau ces terres, et reprendre le gage d'avenir qui y est attaché.

Ainsi, oscillantes et flottantes, elles tombent toujours, dans la balance de l'histoire, du côté du poids de la civilisation et de l'initiative sociale. A mesure que la pensée de la France s'est agrandie avec la Révolution, la France aussi s'est ouverte peu à peu jusqu'au Rhin. A mesure qu'elle se rétrécit aujourd'hui dans son génie et qu'elle ne laisse plus paraître dans ses affaires qu'une personnalité pusillanime et vide, la force qui lui avait été donnée pour convertir le monde l'abandonne (I). Acculées dans les conquêtes de la vieille royauté de Turenne et de Condé, ces provinces elles-mêmes, qui lui avaient si bien livré leur foi. commencent à s'étonner. Malgré elles, elles retombent sous l'attraction formidable de tout le monde germanique, qui n'attend plus qu'une occasion. Or, quelle est la nation placée par l'Allemagne pour épier et chercher cette occasion? C'est celle qui porte à sa ceinture les clefs de notre territoire, et qui garde dans sa geôle la fortune de la France.

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