LU FILS DB €4EL MA^RTEL. PEPIN ST
CAKLOIlAlf.
[741] «En l'année 741 , Charles, maire du palais, mourut, laissant pour héritiers trois flis, Carloman, Pepîn et GrifFon; celui-ci, le plus jeune, eut
Sour mère Sonnichilde, petite -fille 'Odilon, duc des Bavarois. Elle excita en son fils une telle ambition de posséder tout le royaume, qu'il s'empara sans délai de la ville de Laon et déclara la guerre à ses frères. Ceux-ci assemblèrent sur-le-champ une armée, assiégèrent Laon , reçurent à discrétion leur frère, et ne pensèrent plus qu'à reprendre les pays qui s'étaient séparés delà société des Francs depuis la mort de leur père; mais afin de laisser toute chose en sûreté au dedans, avant de partir pour les pays étrangers, Carloman prit Grioon et le fit spder à Neufchâtel près des Ardennes.
On dit qu'il y resta prisonnier jusqu'au temps où Carloman partit.
OUUIEB COXnHB L'AQUITAnrS ET COZrTEE LES PEUPLES BB LA OEEMAVIE.
[742] « Carloman et Pépin, maîtres du royaume des Francs, voulurent d'abord reprendre l'Aquitaine; ils marchèrentavec une armée contre Hunold, duc de cette province, prirent un certain château nommé Loch^, et, avant de se retirer, ils divisèrent entre eux, dans le lieu appelé Vieux-Poitiers (*) , le royaume qu'ils administraient ensemble. La même année, après leur* retour dans leurs états, Carloman
O Près de Chalellemnlt.
envahit le pays des Alemans, qui avaient abandonné la confédération des Francs, et le dévasta par le fer et le feu.
[748] « Carloman et Pépin joignirent leurs troupes et marchèrent contre Odilon, duc de Bavière; ils lui livrèrent bataille et dispersèrent son armée. Dès qu'ils furent rentrés chez eux, Carloman partit seul pour la Saxe , et reçut à discrétion le fort qu'on nomme Hocsi^bourg, avec le Saxon Théoderick qui v commandait.
[744] « Les mêmes frères, Carloman et Peuin, marchèrent contre la Saxe avec leurs troupes réunies, et réduisirent de nouveau ce mémeXh^erick à capituler.
PEPIR SEUL CHEV DES PRASCS.
[745] « Cette année, Carloman découvrit à son frère Pépin ce qu'il méditait depuis Ions-temps, savoir, de se retirer clu monde et servir Dieu sous l'habit de moine (*). Pépin, d'après cela , renonça à l'expédition qu'il méditait, pour s'occuper d'accomplir les vœux de Carloman et l'aider aux préparatifs de son voyage. Celui-ci voulait se rendre à Rome , et Pépin veilla à ce que son frère fût décemment et honorablement traité dans sa route vers ce lieu.
[746] « Carloman partit pour Rome, abandonna les gloires du siècle , changea d'habit et nâtit un monastère en Phonneur de saint Silvestre sur le mont Soracte (747) , où le saint passe pour s'être caché pendant le temps de la persécution qui arriva isous Constantin. Carloman, après avoir demeuré quelque temps dans Ce heu, prit un meilleur parti, se rendit pour servir Dieu dans le monastère de Saint-Benott, situé près du mont Cassin dans le Samnium, et prit en cet endroit l'habit religieux.
[747] « Griffon, frère de Carloman et de Pépin, ne voulant point vivre soumis à ce dernier, quoiqu'il en fût traité avec honneur, leva une troupe et se retira en Saxe. Là, ayant rassemblé
(•) Ce fail apparlicut à Tanncç 746,
aofri Tannée des Saxons , il campa à Horfaeim sur les bords de TOcker.
Mais Pepîn voulant tirer vengeance de la perfiaie de son frère, traversa la Thuringe à la téte des troupes franques, entra en Saxe et campa à Schaning. Les deux frères ne se livrèrent cependant pas bataille et se retirèrent après s*étre accommodés (748).
[748] « Griffon, se défiant de la foi des Saxôns, gagna la Bavière, réduisit ce duché sous son obéissance avec les troupes franques, qui accouraient à lui en grand nombre, obligea Tassilon et Chiltrude à se rendre à lui , et reçut les secours de Swithger qui venait à son aide. Lorsque Pépin eut appris cet événement, il marcha en Bavière avec une armée nombreuse, et s'empara de son frère Grrifibn et de tous ceux qui étaient venus à lui ou Pavaient joint, remit Tassilon en possession de son duché, et, de retour dans ses états, il mit Griffon, en qualité de duc et selon l'usagje, à la téte de douze comtés; mais celui-ci ne fîit pas reconnaissant d'un tel bienfait, car il s'enfuit la même année près de Waïfer, duc d'Aquitaine.
FiPis mot.
[749] « Burchard , évêque de Wûrtzbourg, et Fulrad, prêtre chapelain, furent envovés à Rome , au pape.Zadiarie (*) , afin de consulter le pontife, touchant les rois qui alors étaient en France, et qui n'en possédaient que le nom sans en avoir en aucune façon la puissance. Le pape répondit, par on messager, ou'it valait mieux que celui qui possédait déjà l'autorité de roi le fût en effet, et donnant son Dlein assentiment, il enjoignit que Pépin fût fait roi.
[750] «Dans cette année, d'après la sanction du pontife romain , Pépin fut appelé roi des Francs (**), oint pour
(*) Ccst en Tannée 75 1 cl non en 749 quHls furent envoyés. La chronologie d'Éginbard n'est point toujoinv très-exacte pour ces premières années.
(**) Au mois de mars 75a: c'est toujours la même erreur de deux ans.
cette haute dijgnité de Tonction sacrée n par la sainte main de Boniface , archevêque et martyr d'heureuse mémoire , et élevé sur le trâne, selon la coutume des Francs, dans la ville de Soissons. Quant à Cliîldéric, qui se
Sarait du ^ux nom de roi , Pépin le t mettre dans un^nonastère (*•).»
Ainsi se termina cette longue comédie ^ue les maires du palais jouaient depuis un siècle. Éginhard , l'ami et le ministre de Carl-le-Grand (Charlemagne), nous montre ailleurs, dans la vie de ce prince , ce qu'étaient devenu^ les rois mérovingiens. « La famille des Mérovingiens, dans laquelle les Francs avaient coutume de se dioisir des rois, passe pour avoir duré jusau'à Childéric, déposé, rasé et confiné dans un monastère par l'ordre du pontife romain Étienne. On peut bien, il est vrai , la regarder comme n'ayant fini qu'en ce prince; mais depuis longtemps déjà elle ne faisait preuve d'aucune vigueur et ne montrait en ellemême rien d'illustre, si ce n'est le vain titre de roi. Les trésors et les forces du royaume étaient passés aux mains des pri^etsdu palais, qu'on appelait maires du palais , et a qui appartenait réellement le souverain pouvoir. Le prince était réduit à se contenter de porter le nom de roi , d'avoir les cheveux flottants et la barbe longue, de s'asseoir sur le trône et de représenter l'image du monarque.
Il donnait audience aux ambassadeurs de quelque lieu au'ils vinssent, et leur faisait, à leur départ, comme de sa pleine puissance , les réponses qui lui étaient enseignées ou plutôt commandées. A l'exception du vain nom d« roi et d'une pension alimentaire mal assurée et que lui réglait le préfet du palais selon son bon plaisir , il ne possédait en propre qu'une seule maison
(*) Les rois de la première race n'avaient
5 oint eu recours au sacre. Pcpin avait besoin e celte consécration, (|ui lui donnait un caractère religieux, le limtt sans retour du rang des leudcs, et le faisait paraître aux yeux des peuples comme Vo'mtdn Seigneur, (**) Éginli'ird Annales.
L'UNIVERS
d0 campagne, fnn fort modique reveno; et c'est là au'ii tenait sa cour, comiK)sée d'un tres^tit nombre de domestiques dïargés du service le plus iiÀlisnensable et soumis à ses ordres.
S'il lallait qu'il allât quelque part, il voyageait monté sur un chariot traîné par des bœu£s et qu'un bouvier conduisait à la manière des paysans. C'est ainsi qu'il avait coutume de se rendre au palais et à rassemblée générale de la nation, qui se réunissait une fois diaque année pour les besoins du royaume; c'est encore ainsi qu'il retournait d'ordinaire diez lui. Mais l'administration de l'état, et tout ce qui devait se régler et se faire au deaans comme au dehors était remis au soin da préfet du palais »
furroRTs Bimt lb tafi kt lis xaiebs
La réponse de Zacharie aux envoyés d« Pecrin, le renouvellement en sa faveur de la cérémonie hébraïque du sacfepar l'huile sainte, constatent l'intime union qui existait alors entre le pape et Tancien maire du palais d'Ostraste ; tous deux avaient besoin l'un de l'autre : l'évéque de Rome désirait se soustraire au Joug des empereurs de Constantinople, protecteurs de l'hérésie des Iconoclastes (**) , et à l'oppression des Lombards, qui jetaient toujours UQ odl d'envie sur l'ancienne capitale du monde romain. D'autre part, la sanction du oontife ne semblait pas Inutile au maire du palais pour consacrer aux yeux des rrancs son droit à porter le titre de roi. L'autoifté du pontife de Rome commençait en effbt à croître au-delà des monts : il n'était point encore le seul représentant de Dieu sur la terre , le pontife in&illible dont la parole pouvait enlever ou donner les couronnes ; mais il était l'érêque de Rome, de la métropole de l'ancien monde ; on le reconnaissait pour le successeur de saint
(*) Éginliard, Yîe de Chtrlemagne.
{**) Celle qui ne voulait point admettre le culte des saints et brisaient les images.
Pierre ; les érêques d^pagne lui accordaient déjà une sorte de suprématie, au moms comme au patriarcale d'Occident : si ailleurs dominait encore dans réglise le gouvernement aristocratique, c'est-a-dire si les évéques ne re* connaissaient point de supérieur, bien des causes militaient en faveur du pontife de Rome pour que son autorité s'établit bientôt sur enx. Tandis, en effet, que les évéques s'occupaient uniquement de leurs intérêts tenipo- ♦ rels ou de leurs devoirs réiieieux dans les diocèses qu'ils administraient, |e pape, représentant seul l'idée de l'é^ glise universelle , s'était diargé de la conversion des païens, qne le reste du clergé abandonnait; il fondait, en Angleterre, en Aliemasne, des ^lises qui reconnaissaient Rome pour leur métrcmole et où les évéques ne se regardaient que comme les dél^ués du pape. Le maire du palais se trouvait presque, pour l'orare civil, dans ime posttioA analogue. Nous favons vu s'élever peu à peu au-dessus des leudes, dominer les grands dont 9 n'était d'abord que le pair et le représentant, puis dépouiller les rois à son proût et se mettre enfln à leur place, tout en paraissant respecter les droits de l'aristocratie. Ces deux puissances nouvelles se mirent bientôt en rap-
Sort; nous avons indiqué quelques-uns es motifs qui les rapprochèrent : û en est uo toutefois que nous avons passé sous silence, parce que nous aurons à nous en occuper plus longuement; je veux parler de la conver* sion des païens du nord de la Ger^ maniai
I9Ta0DUCTI0V ou CBRlSTIAXriSVB MM ▲LLEMAGirC.
Au temps de Constantin ^ le christianisme dominant dans l'empire avait déjà pénétré dans plusieurs parties de la Germanie, dans THelvétie, laRhétie et le Noricom : il ne mit toutdfoia se soutenir stnr ces frontières flu'aotant que les légions en tinrent éloignées les bandes germaniques. Quand vint l'invasion , ces églisea fsotfts dispara-
mit, et il Qf resta plas dans ces contrées C[a*nn petit noipbre de familles chrétiennes oispersées çà et là. Mais si les barbares pouvaient faire des ruines nombreuses , brûler des églises et disj[)erser sur leur passée les poi)ulatioQS chrétiennes , ils noient point assez forts pour abattne le chnstianisrae comme ils avaient fait de Fem-
Êire; ils n'en avaient point d'ailleurs i volonté. Dans leur vie de pillages et de courses avenjtureuses , iis avaient pris une certaine indifférence, un grossier scepticisme pour les dieux mêmes de leur patrie. Le çénie de Thomme du Nor4 c'est ForgueiNu moi humain.
« Je n'ai aucune confiance aux idoles, disait Balder, roi d'Ulfsdal; J'ai parcouru maint pays , j'ai rencontré des géants et des esprits , fis n*ont pu rien contre moi C). » « Je ne suis ni dirétien ni païen, répondait un guerrier Scandinave au roi Olaos qui le pressait de se convertir au christianisme ; ie ne suis ni dhréikn ni païen , je crois â moi. » Aussi peu importait à ces barbares de jurer par Odin ou par Christ. Quand fîlodowig se fit baptiser, sesTeudes firent comme lui; trois mille de ses com^iâgnons le suivirent à Reims comme ns l'auraient suivi à nne cérémonie païenne. Le moine de Saint-Gall nous raconte, dans sa naïve chronique , comment d'autres barbares du IX" siècle spéculaient sur le xèle et la piété des convertisseurs :
« I^g-temps après la mort du belliqueux Daviq, les nations voisines, soumises à son empire par la force de son bras, acquittèrent les tributs au pacifique Salomon spn fils; de même, par suite de sa crainte pour le trèsauguste empereur Charles et des impÔQ qu'elle lui payait, la féroce natkm des Normands continua d'honorer du même respect son fils Louis.
Un Jour l'empereur, touché de compassion pour ces peuples , demanda à leurk envoyés s'ils voulaient recevoir I9 réiigjon chrétienne. Ceux-e} ^yant répondu qu'ils étaient prêts à lui obéir en tous uetpc et en toutes choses, il
(*) Saga de Triggweson.
ordonna wfm les biqptMt «n nom celui doBi saint Augustin a dit : « 6^ « n'y avait pchs de trinité, celui qui « eadt toute vérité n'aurait pas dft : M- « lez , et instruisez toutes les nations « en les baptisant au nom du Père , du « Fils et du Saint-Esprit. » Traités par les principaux officiers du palais comme des enfants d'adoption , ces Normands reçurent , par les mains de leurs parrams , et ae fa garde-robe même de César, en hal>ife précieux et autrêft ornements , un costume de Frane entièrement Mane. Cela se répéta souvent et pendant Ions-temps; des Nor* mands en très-grand nombre , et par àmour , non de Jésus-Christ , mats des biens terrestres , se hâtèrent de venir, d'année en année, offrir leurs respects à l'empereur , le saint jour de Pâques, non puis comme députes , mais comme vassaux très-dévoués. Un certain jour plusieurs arrivèrent par hasard Jusqu'à Louis ; l'empereur leur demanda s^ils désiraient être baptisés 1 et, sur leur déiclaration affirmative, il éijoîgnit de répandre sur eux Teau sainte sans tarder davantage. Comme on n'avait pas assez d'hai>its de Kn tout prêts , il prescrivit de couper dfs surplis et de les coudre en forme de linceul ou de les arranger par bandes.
Un de ces vêtements fut mis tout à coup à un des vieillards normands ; H le considéra quelque temps d'un œu curieux; puis , saîsi d'une violente colère, il dit à l'emperiur : « J'ai déjà « été lavé ici vingt fois; toujours on « m'a revêtu d'evellents hamts très- « blancs ; le sac que voici ne convient « pas à des gumiers, mais à des « gardeurs de cochons; dépouillé de c mes vêtements et point couvert avec « ceux que tu me donnes , si je ne rou- « dssais de ma nudité , Je te laisserais « ton manteau et ton Qirist (*). »
Ce que fit ce vieux Normand sous L(mis-le-D^nnaire , les Saxons sous Charlemagne, les Francs long-temps avant l'avaient ùAt comme lut; l'esprît bari)are était le même au Y* et au iX* siècle. Cependant, lorsqu'après la con-
(*} Le moine de 8eint-GeD, p. uÔS^ôS^
tS6 L'UN]
quête la vie sédentaire recommença poar les bandes germaniques , entourées, pressées de tous côtés par le christianisme et les prêtres , il leur fallut bien, peu à peu, se convertir sérieusement. Alors le christianisme, gagnant de proche en proche, s'avança vers le Rhm, pass^ le fleuve et se répandit dans les contrées voisines. Toutc^is il n'osa encore à cette époque attaquer le paganisme dans son fort; les missionnaires ne s'aventurèrent point dans la Saxe ; cette tâche difQcile était réservée à saint Booifuce et aux évéques de Carl-le-Grand.
COirVBRSIOR DU SCD-OUEST OS L^AIXS- MAGITE.
Sous les Mérovingiens , les missionaairesne portèrent l'Évangiie que dans les pays voisins du Rhin et dans le sudouest de l'Allemagne. Au temps de Dagobert le christianisme avait à peine pénétré dans la Belgique. Das^obert I*' ordonna à Éligius , évéque de IVoyon et de Vermandois, de contraindre en son nom ceux qui ne voudraient pas recevoir le baptême ; les Juifs fiirent également persécutés à cet effet. Ce même évêque propagea le christianisme jusque sur les côtes d'Anvers. Les évêques des Tongres , alors à Maëstricnt , en firent autant dans les contrées qu'arrose la Meuse, jusqu'au Vahai. Deux infidèles , Gallus et Riold, s'emparèrent de^ biens de Féglise et tuèrent Févêque Lambert. Son successeur, Hubert, fit di; village de Liège le si^e d'un évêché. Les villes de Trêves, de Cologne, de Mayence, de Spire, de Worms, etc. , quoiqu'elles eussent beaucoup souffert dans les
{guerres, avaient cependant conservé eurs évêchés, et celui de Mayence s'était particulièrement distingué. La ville de Windisch ( Vindonissa ), en Helvétie, avant été détruite par les Alemans, I évêché qui y avait été inistitué précédemment fut rétabli dès le règne de Clotaire P^, et transporté à Constance sur les bords délicieux du lacde ce nom. Les évêchés d'Augsbourg et de Goire recommencèrent à fleurir.
et ces deux si^es firent, ainsi que Constance , partie de l'église des Gau- \les. Trente passa sous la domination des Lombards. Les évêchés du !Noricum, et notamment de Lorch, plus tard Passau, de Villach, Tancienne Tiburnie, et de Cilly, dépendaient du patriarche d'Aquilée. Celui de Seeben fut transporté a Brixen. Les évêques de Constance étaient particulièrement en position d.e convertir les Alemans; mais nous ne savons rien de leurs * tentatives à cet égard , non plus que de celles de leurs voisins. Toutefois, il est vraisemblable que les Alemans étiblis sur la rive çauche du Rhin (en Alsace ) embrassèrent le christianisme plus tôt que les autres.
SAIirr COLOMBAH.
Cependant , l'œuvre de la conversion des païens n'avançait que lentement; réglise, en adoptant les barbares, avait pris aussi leurs mœurs. Pour les élever à elle, elle était descendue ius-
3u'à eux; mais en le faisant, elle était evenue barbare elle-même. Souvent les évêques se livraient aux passions violentes et grossières des conguérants; fils eux-mêmes des Francs', ils regardaient l'église èt ses biens comme leur conquête , et en jouissaient aussi bien qu'un leude de ses bénéfices. Aussi tombaient une à une toutes les lumières de l'église; les écoles d'Autun, de Vienne, oe Lerins, qui avaient tant brillé avant l'invasion, devenaient silencieuses. Le peuple des villes n'avait plus d'instruction , celui des campagnes plus de prédicateurs. Oii trouver, en efret, dans ce clergé si tiède et tout litré aux joies et aux ambitions de ce monde, de zélés missionnaires qui n'ambitionnassent que la couronne de martyr? Cependant, une réaction eut lieu; rirlandais saint Colomban entreprit'une réforme; il vint dans les Gaules avec douze de ses disciples, portant partout une parole sévère, dans les cloîtres comme a la cour des princes. Brunehault, à qui il reprocha hardiment les désordres de son petitfils, voulut le cjiasser uu royaume des
Francs (*); mais il trouva un asile en Ostrasie, et paya son hospitalité en
(•) Voici le récit de Frédegaire : nous Tinsérous ici comme tableau de mœurs : « La quatorzième année du règne deThèxierick , la réputation de saint Colomban s*éiait accrue dans toutes les cités et toutes les pro- TÎnces de la Gaule et de la Germanie. Il était tellement célébré et vénéré de tous, que le roi Théoderick se rendait souvent auprès de lui, à Luxeuil, pour lui demander avec humilité la faveur de ses prières. Comme il y allait très-souvent, Thomme de Dieii commença à le tancer, lui demandant pourquoi il se livrait à l'adultère avec des concubines, plutôt que de jouir des douceurs d'un mariage légitime, cle telle sorte que la race royale sortit d*une honorable reine, et non pas d*un mauvais lieu. Comme déjà le roi obéissait à la parole de l'homme de Dieu, et promettait de s'abstenir de toutes choses illicites, le vieux serpent se glissa dans l'ame de son aïeule Brunebault, qui était une seconde Jézabel, et l'excita contre le saint de Dieu par l'aiguillon de l'orgueil. Voyant Théoderick obéir à l'homme de Dieu , elle craignit que si son fils, méprisant les concubines, mettait une reine à la t^te de la cour, elle ne se vit retrancher par là unê partie de sa dignité et de ses honneurs. Il arriva qu'un certain jour Colomban se rendit auprès de Brunebault, qui était alors dans le domaine de Bourcheresse. La reine l'ayant vu venir, amena au saint de Dieu les (ils que Théoderick avait eus de ses adultères. Les ayant vus, le saint demanda ce qu'ib loi voulaient. Brunebault lui dit : « Ce sont les « (ils du roi , donn&^eur la faveur de ta bé- « nédiction. » Colomban lui dit : « Sachez « qu'ils ne porteront jamais le sceptre royal, « car iU sont sortis de mauvais lieux. » £lle, furieuse , ordonna aux enfants de se retirer. L'homoie de Dîeu étant sorti de la cour de la reine « au moment où il passait le seuil, un bruit terrible se fit entendre, mais ne put réprimer la fureur de cette misérable temme, qui se prépara h lui tendre des embûches... Colomban, voyant la colère royale soulevée contre lui, se Teitdit promptement à la cour, pour réprimer, par cet avertissement, cet indigne acharnement. Le roi était alors à Époisse, sa maison de campagne. Colomban y étant arrivé au soleil couchant, on annonça au roi que l'homme de Dieu était là , et qu'il ne voulait pas entrer dans la maison du roi. Alors Théoderick dit qu'il
gagnant au christianisme les peuplades germaniques d*au-delà du Rhin; il
valait mieux honorer à propos l'homme de Dieu, que de provoquer la colère du Seigneur, en offeusant un de ses serviteurs. Il ordonna donc à ses gens de préparer toutes choses avec une pompe royale, et d'aller audevant du serviteur de Dieu. Ils coururent donc, et , selon l'ordre du roi , offrirent leurs présents. Colomban, voyant qu'ils lui présentaient des mets et des coupes avec la pompe royale^ leur demanda ce qu'ils voulaient. Us loi répondirent : « C'est ce que « ténvoie le roi. » Mais, les repoussant avec malédiction, il répondit: Il est écrit: «Le « lYès-Uaut réprouve les dons des impies ; ■ «• il n'est pas digne que les lèvres des servi- « teurs de Dieu soient souillées de ses mets, « celui qui leur interdit l'entrée non seule- «ment de sa demèure, mats de celle des « autres. » A ces mots , les vases furent mit • en' pièces, le vin et la bière répandus sur la terre, et toutes les autres choses jetées et là. Les serviteurs épouvantés allèrent annoncer au roi ce qui arrivait Celui-ci, saisi de frayeur, se rendit au point du jour, avec son aïeule, auprès de l'homme de Dieu; ils le supplièrent de leur pardonner ce qui avait été fait , promettant de se corriger par k| suite. Colomban apaisé retourna au monastère; mais ils n'observèrent pas long- temps leurs promesses, leurs misérables péchés recommencèrent, et le roi se livra à ses adultères accoutumes. A celte nouvelle , Colomban lui envoya une lettre pleine de reproches, le menaçant de l'excommunier s'il ne voulait pas se corriger. Brunebault, de nouveau iiTÏtee , excita l'esprit du roi contre Colomban, et s'efforça à le perdre de tout son pouvoir. Elle pria tons les seigneurs et tous les grands de la cour d'animer le roi contre l'homme de Dieu ; elle osa solliciter aussi les évéques, afin qu'élevant des soupçons contre sa i-eligion, iis accusassent la règle qu'il avait imposée à ses moines. Les courtisans, obéissant aux discours de cette misérable reine, excitèrent l'esprit du roi contre le saint de Dieu , l'ençageant à le faire venir pour prouver sa religion. Le roi, entrainét alla trouver l'homme de Dieu à Luxeuii , et lui demanda pourquoi il s'écartait des coutumes des autres évéques, et aussi pourquoi l'intérieur du monastère n'était pas ouvert à tous les chrétiens. Colomban, d'un esiirit' fier et plein de courage, répondit au roi qu'il n'avait pas coutume d'ouvrir l'entrée de l'ba*
ils VtJH]
petfplé saotage, qoi naguère «itcctfe avait fait une cruelle invasion dans la Bbvfgogne.
Le paganisme dans ces contrées était encore ttmt-puissant; à Tuggen sur h Limate , kS idoles étaient debout, dans leurs temples, quand arrivèrent saint Colomban etsaint Gall(]^i faillirent être massacrés pour y avoir o|^ porter la main» Sur lé rivase méridionaidu lac de Constance, k Aroon f dont la fondation reraonte au temps des Romains, ils
bitatîon ÔH semfeun de Dieu k dai boMMs iéeiMer» 6l étrangert à II religion, dms qu'il d(M endr^ilf prèparéi et destinés k re» tknrmf foM les hdfes te roi lui dit : • Si lu « désiMS t'asquértr lu dons de notre largesse «et le seoeurs de noirs proteelion, ta périt metnMft à tout le monde fenirée de tons les « Heuii monaslère. » L*honitne de Dieu répondis : « St tu veux violer ce qui a été « JusmCà présent «Monis k la ricoeur de nos «règles, sache que je me refuserai i tes
* dons et à tes secours; et si tu es venu ki « pour détruire lea retraites des serriteurs de « Dieu et renverser les règles de la diactplint , « sache que ton empire s'écroulera de fend « en comble', et que tu périras avec la race « royale; » ce qoei*éfénemcnl confirma dans la suite. Déjà, d^rn pat téméraire, Irral avait pénétré dans le réfectoire; épouvanté de ces paroles, il retourna eroniptement dehors. It fut ensuite assûlli de vilS reproches de rhomme de Dieu , k qui Théoderiek dit : «Tu espères que je te donnerai la oen- « ronne dn martyre, sache que je ne auis « pas assec fou pour feire un si grand crime;
• reviens k des conseils phis prudents qui te «vaudront benuooup d'avantages, et que « celui qui a renonce aux mœurs de tous les « hommes séculiers, rentre dans la voie qu*il « a quittée. » Les courtisans s'écrièrent tons d'une même voix, qu'ib ne voulaient pas souffrir dans ces lienx un homme qui ne misait pas société avec tous. Mais Colomban dit qn*il ne sortirait pas de Tenoeinte du monastère, à moins den être arraché par force. Le roi s'éloigna donc, laissant un certain seigneur, nommé Baudulf, qui chassa aussitôt le saint de Dieu du monastère, et le conduisit en exil à im ville de Besançon, jusqu'à ce qAe le roi décidât, par une sentence, ce qu'il lui plairait de deci«ter (*). »
(*) Tréàégtin, traduit jtarlf. Gulsot.
fencontrèreftt , H esttnd, tm prêtre, nommé WflmtfT; mais sur nt rive orientale de Brégenz ils virent, dans un temple consaei^é Jadis a« cuHe dirétien, trois idoles auxquelles le people teoaît sacrifier. Saint Galt eommenoi è prêcher dans la langue dti payl, renversa les images ei les Jeta dans le lac. Un grand tonneau de bière . dei^ tiné aux sacrifices, ayant éclaté avec un énorme fracas , beaucoup d*idoIâtres crurent ses paroles. Les deia apdtres restèrent trois ans dans cette contrée. Mais le duc établi sur ce pays, et qui se nominait Gunzo ( Cunz ) , conçut des préventions contre Colomban, ce qui obligea cekii-ei â passer chez les Lombards. Quant à saint Galt , il resta chez le prêtes Wilmar, k Arbon. Dans uiie vallée sauvage qu'arrose la Steinach, et près d'une cascade, il fonda une maison de prière sur Pemnlacement même où fleurit plus tara Fabbaye qui porte son nom. Bientêt if rentra en grâce auprès du duc, pour avoir rendu la santé à sa fille Fndegild , oui était destinée à devenir l'épouse du roi Sîgebert. On voulut rélire k févêché de Constance, mais il laissa cet honneur à un chrétien , nommé Jean , 4|ui était né dans le pays et dont il avait fa^ la connaissance 'à Coure.
Un autre de ces missionnairef , nonfmé Sigbert, qui s'était séparé de Colomban sur le Saint-Gotbard, choisit poar sa retraite une affreuse soKtude, non loin de la source du Rhin, et y fonda le couvent de Dissentis, dont les habitants lui firent de nombreuses donations. Quand Fridolîn eut fondé le couvent de Seckingen , sur une île âu Rhin , les missionnaires ne craignirent plus de se hasarder sur ce fleuve.
Trudbert pénétra dan^ le Brisgau, Landelin oans TOrtenau.
Ce fut dans le même dessein que des Irlandais pénétrèrent en Bavière. Le roi Garibald , dont la fille Theudelind épousa Agiluif , roi des Lombards, est, à ce qu'on peut savoir, le premier prince de ce pays qtti ait votna counattre la religion chrétienne. Mais k plu§ grande partie du peuple vivait
livré aHK siqperstiti^DS païennes on à un mélange confus de paganisme et de cérémonies chrétiennes qu'il avait conservé depuis le temps des Komains.
Répandre une lumière plus pure , devint une tâche que les nûssionnairas ne purent tous accomplir facilement.
ty&otdj au temps de Clothaire II et de Da^ooert F', il fallut se borner à rétablur le christianisme là où il avait pris racine précédemment. Chez les Aleraans les conversions s'opérèrent d'abord dans les contrées les plus sauvages. Les cellules solitaires «du prédicateur de la loi nouvelle furent bientôt remplacées par des couvents,
Si devinrent l'asile des doctrines reieuses et scientifiques ; et à mesure
Sie les missionnaires gagnèrent du rrain dans l'intérieur, de nouveaux évéchés fiirent fondés.
u rxn IX cMAEos u la GomrxMaoïr
DSS PAlUfl.
Mais ces efforts étaient ceux de quelques hommes isolés qui, n'étant point soutenus ni recrutés par de nouveaux missionnaires, ne pouvaient étendre au loin leur influence. La conversion de l'Allemagne païenne ne devait s'accomplk gue quand l'évéque de Rome aurait pris pour lui le soin de ces missions lointaines. Le pape avait seul en effet les moyens de poursuivre opinîâtrément cette entreprise dé renouveler sans cesse par de nouveaux convertisseurs les missionnaires épuisés ou massacrés aux autels des ido^ Itô. n y avait aussi un puissant inté- , car ce zèle pour la propagation de rÉvangile devait téeitimer les droits au titre de vicaire ae Jésus-Christ et de père commun des fidèles; d'ailleurs, comme nous l'avons déjà dit, les nouvelles églises fondées dans l'Allemagne convertie devaient, comme les anciennes colonies de Rome , reconnaître la ville éternelle pour métro|K>le et son évéque pour leur chef spirituel. Ainsi, lorsque le duc Théodb, converti au christianisme, en 6^, par le moine firanc Hrodbert, fit un pèterinage à Romei le pape Grégoire
AGNË. ii»
le fit aocompaguev, à son retour , Mr trois prêtres, qui devaient organisa le culte en Bavière. Bientôt, en ^fet.
Ton vit s'élever trois riches évéchés, a 'Ratisbonne, à Passan et i Salzbourg.
Vn autre moine italien, Corbîniaii^ vint ensuite continuer l'oeuvre de ces premiers missionnaires et ràiandre la parole du Christ parmi les Bavarois.
Mais, les papes ne se contentèrent point de ces succès rempcurtés aux portes de l'Italie. La conquâe de touis la Grande-Bretagne^ soumise par eux à llÊvangile, avait trop ejKite leur zèle pour qu'ils n'essayassent point de ganer de nouveaux peuples au Christ âà église de Rome. D'aïUeurs, il v avait dans le monde chrétien un nombre immense d'hommes qui, condamnés par leurs vœux à la pauvreté et à la soUtu^e du cloître, se jetaient volontiersdaiis la vie active et périlleuse des missions : ces hommes, qu'aucun intérêt temporel n'attachait à tel ou tel Heu , à qui les minuties de la règle pesaient peut-être , acceptèrent avec empressement les invitations des papes. Ceux-ei gagnèrent beaucoup à faire prendre aux moines ces habitudes oe soi^ mission et d^obéissance au saint - siège ; car , en se donnant pour chefs à tous les ordres monastiques, ils se créèrent ainsi , par toute l'Europe, une milice dévouée et nombreuse , à l'aide de laquelle ils purent lutter contre les pré- &ntions des évéques à l'indépendance.
On sait quels services les jésuites ont rendus à la cour de Rome. Je ne veux, point dire qu'à l'époque qui nous occupe , tous ces résultats fussent prévus; mais lorsque les papes stimulèrent le zèle des moines à convertir les païens , lorsqu'ils se chargèrent de diriger leur activité et se donnèrent pour chefs à ces saintes entreprises , ils avaient sans doute déjà compris qu'une intime alliance devait exister entre eux et cette partie du clergé.
A la fin du Vil* siècle, tendis que la Bavière et les contrées voisines se fortifiaient dans leur foi nouvelle, les papes songèrent à détruire Tidolâtrie dans tente l'Allemagne du noNl.
Kilian reçut (086) la mission de con-
tnJNÎVERS.
Tcrtîr les Thuringicns. Leur doc Gozbert consentit à recevoir le baptême avec une grande partie de son peuple; mais Kilian ayant voulu contraindre le duc à se s'éparer de Gailana, la veuve de son frère, 6elle-ci le fit tuer avec ses onze compagnons, durant une absence de son époux. Cet événement arrêta les progrès du christianisme dans la Thuringe.
liC christianisme devait en effet trouver au nord beaucoup plus d'obstacles qu'il n'en avait rencontré au midi. Les Thuringiens, les Frisons, les Saxons, étaient plus barbares, ils étaient restés plus ndèles à leurs anciennes coutumes : prêcher parmi eux l'Évangile, ce n'était point seulement leur apporter une religion nouvelle, mais vouloir changer toute leur organisation intérièure; d'ailleurs, les missionnaires leur étaient suspects : n'étaient-ils point en relation constante avec ces Francs ostrasiens, leurs éternels ennemis? n'était-ce point de là qu'ils partaient, là qu'ils revenaient?
n'était- il pas même souvent arrivé
Su'ils se présentaient comme les agents irects des maires du palais? G était toujours après une déraite qu'ils les voyaient venir au milieu d'eux', apportant un ordre des rois francs pour se faire respecter et écouter. Aussi, dans l'esprit de ces peuples , l'idée de l'indépendance politiaue se mêlait toujours à celle de la conservation de l'ancien culte.
Pour vaincre tant d'obstacles, il fallut de longs efforts. Lçs moines Wilrid, Wikbert, Wilibrord et «es douze compagnons 9 prêchèrent vainement dans la Frise ; ceux qui se hasardèrent dans la Sa te furent encore moins heureux : ils périrent victimes de leur zèle. Cependant , le pape Sergius ayant nommé Wilibrord évêque de Frise, Pépin lui donna pour résidence le château de Wiitabourg, où s'éleva plus tard la ville d'Utrecht, et de là il put ' étendre peu à peu autour de lui des prédications fructueuses.
Cependant le temps approchait où le diristianisme allait s'implanter dans l'Allemagne septentrionale d'une ma-
nière définitive. Les maires d'Ostrasie comprenaient mieux chaque jour quels avantages ils pouvaient retirer de ces missions. Ces peuplades si incommodes, le christianisme allait lesfixer, leur faire tomber les armes des mains , les conduire dans une voie nouvelle de paix et de civilisation; toutes ces conquêtes delà religion seraient pour eux des victoires. Aussi y aidèrent-ils de tout leur
Souvoir. Charles Martel, Pépin, secouèrent puissamment les efforts de saint Boniface, à qui était réservée la gloire de* fonder l'église d'Allemagne. (Tétait un Anglo-Saxon, né vers 680, à Kirton, dans le^omté de Devon : il s'ap- .pe lait Winfried ; plus tard il prit le nom romain de Bonifacius. Son activité extraordinaire se proposa trois résultats principaux : continuer la conversion des païens , réformer les églises déia fondées , fondér de nouveaux évêchés en les soumettant immédiatement à l'église de Rome.
D'abord , pour ce qui concerne la propagation de l'Évangile, si l'on excepte Tes Frisons et les Saxons, chez lesquels les missions avaient déjà commencé , tout l'ancien pays des Cattes,sur la rive droite du Rhin-, était encore livré au paganisme. Si l'on omet aussi les tentatives infructueuses faites antérieurement par Kilian dans laThurînge méridionale, Boniface est Te premier qui ait pénétré dans ces forêts , et c'est à lui qu'appartient le mérite d'avoir cliangé totalement l'aspectdu peuple et du pays. Dans le principe, il agît avec beaucoup de précautions; suivant en cela les préceptes de Grégoire-le-Grand, qui , malgré son aversion pour l'ancienne littérature classique, avait expressément recommande aux missionnaires de ne pas détruire les temples et les bois des peuples païens , mais de les transformer en églises chrétiennes, et de faire succéder aux sacrifices des repas joyeux et fraternels. Les premières générations, ajouta-t-il, vaudront d'abord peu de chose, mais les sui« Tantes deviendront nécessairement meilleures. Daniel, évêque de Wiifchester , dont Boniface prenait surtout conseil , lui écrîvit dans le même sens:
qu'il ne fallait pas èxaspërer les païens, mais les f^agner par la voie de fa douceur; qu1l fallait leur demander souvent : «Pourquoi, si vos dieux ont créé le mon^e, ont-ils besoin de sacrifices?
Pourquoi vos pays sont-ils couverts de frimas, tandis que ceux des chrétiens produisent le vin et Thuile?» Ces moyens réussirent à Boniface, et pendant le court séjour qu'il fit pour la première fois dans la nesse (722) , plusieurs milliers d'habitants reçurent le baptême.
Mais quand il fut de retour de Rome avec la dignité épiscopale et avec les instructions immédiates du pape, quand il put compter sur le puissant appui de Charles Martel , il commença à agir avec plus d'énergie. Il convient lui-même que, sans les secours du pouvoir temporel , il ne serait parvenu à son but, ni auprès des païens, ni auprès des demi-chrétiens. A Geismar, non loin de Gudensberg et de Fritziar, était le chêne du Tonnerre, sous lequel le peuple s'acquittait des cérémonies religieuses et recevait la justice. Quelques Hessois , convertis au christianisme, persuadèrent à Boniface que
4i ce chêne était renversé ,. avec lui omberait la croyance aux anciennes divinités. Boniface suivit le conseil , et lui-même frappa l'arbre à coups de hache. Les idolâtres le regardaient tranquillement , convaincus que la foudre de Thor ne pouvait manquer de frapper l'audacieux qui osait porter la mam sur l'arbre consacré à ce dieu.
Mais quand l'arbre fut tombé comme un arbre ordinaire, tous restèrent frappés d'un muet étonnement; et du bois de l'arbre du Tonnerre, Boniface put construire une église chrétienne. A Amoenebourg, h Fritziar, et dans d'autres lieux, des églises , des couvents et des écoles furent également fondés.
Bientôt de nouveaux auxiliaires de l'un et l'autre sexe lui arrivèrent de la Grande-Bretagne, et l'œuvre de la conversion des idolâtres continua sans interruption. Cependant on eut beaucoup de peine avant d'obtenir que le peuple changeât ses ipœurs et son genre de vie ; Ûue pouvait se résigner aux jeûnes pres-
!!• Livraison. (Allemagne.)
crits par l'église, ni se conformer à la défense qui lui était faite de se nourrir de certams animaux déclarés impurs.
Boniface se vante d'avoir converti cent mille hommes ; mais comme on n'a rien de certain sur Tétendue du territoire qu'il parcourut, on ne peut déterminer avec certitude l'importance du résultat eu égard à la population.
Vers le même temps, Purofin avait fondé des couvents chez les Alemans, et notamment dans la charmante Ile de Reichnau , près de Constance (724).
Chez Jes Frisons, au contraire, le christianisme ne put obtenir aucun succès durable , tant que ce peuple eut à lutter contre la domination des Francs. -Après la mort de Rathbod, ils se réunirent sous le duc Poppo, pour relever les autels et la liberté de leurs ancêtres. Poppo succomba , les bois sacrés furent détruits, mais les sentiments du peuple restèrent îm** niuables.
Il en fut de même chez les Saxons»
Charles Martel, Carloman et Pépin
{)énétrèrent souvent chez eux avec eurs armées , et les deux derniers prétendirent que ceux qu'ils avaient soumis consentaient facilement au baptême. Mais ils voulaient seulement parler des peuples de la Thuringe scbtentrionale, oui, depuis le partage ae leur pays et depuis l'immigration des Souabes et des Hessois , étaient devenus tributaires. Encore n'était - co qii'une croyance imposée et sans consistance aucune.
Mais la tâche des missionnaires ne' se bornait pas aux efforts, souvent impuissants , qu'ils faisaient pour convertir les païens; les églises précédemment fondées en Bavière , en Aiemannie , en Thuringe , réclamaient non moins de soins et de zèle. Chez la plus , grande partie du peuple, au nom près,' tout était resté ce qu il était autrefois, ou plutôt c'était un mélange singulier des anciennes cérémonies du paganisme et du culte chrétien. Ils ne pouvaient s'habituer à voir.dans les bois, les fontaines et les arbres, des objets inanimés, à considérer les rochers comme des masses inertes. Ils conti-
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nnalqftt à aller prier daa$ oes lieux , et à défaut des anciennes idoles, ï\s y adoraient les saints du christianisme en brûlant des cierges en leur honneur. Il y avait môme des prêtres chrétiens qîii sacrifiaient au dieu Thor. Mais si entre les mains des hommes le christianisme a 9 dans le principe, adopté certaines formes extérieures qui lui donnaient quelque ressemblance avec le paganisme, il faut lui savoir gré de cette utile concession, qui a facUité la transition d*un culte à l'autre , surtout à une époque où il n'y avait pas de devoir plus pressant que d'épurer les idées et de réformer les mœurs.
C'est dans ce but que Boniface fit convoquer les premiers coûciles en Allemagne. Le premier de tous se tint à Aatisoonne (740) , avec l'appui du duc Odilon; les évéques alemans s'y rendirent. Ensuite deux autres furent assemblés à Salzbourç. Le second (741) fut présidé par le maire du palais Carloroan. L'année suivante un troisième fut tenu à Liptin. Ces conciles nous font connaître les superstitions païennes que les évéques avaient mission d'extirper de leurs diocèses; Boniface s'y éleva surtout contre l'usage inhui^pin de vendre des esclaves aux peuples païens du voisinage, qui les immolaient à leurs idoles.
Si les premiers missionnaires , comme hommes de mœurs sévères , comme vivant dans la solitude, ont donné une liante idée de leur sainteté au peuple, qui nar cela même leur a attribué de nombreux miracles, les évéques, de leur côté, ne trouvèrent pas d'autre moyen défaire une impression profonde sur l'esprit des peuples que de déployer à leurs yeux la pompe et l'éclat de la dignité episcopale. Les décisions des conciles contiennent des dispositions à «et égard. Il y est prescrit en outre aux ecclâiastiques de s'abstenir de la guerre, de la chasse et du costume séculier. A cette épogue encore on trouve des évéques mariés. Lé célèbre Amolf , de Metz, appartient, par son lils Adal-
§fse , aux ancêtres de la race royale es Pépins ou Carlovingiens. Le célibat des prêtres fût bientôt après érigé ^
en loi; maii pendant loiic4enpf eih
cote cette loi ne fut pas généralement
observée.
Bien que déia sous le règne de Dagobert les évêcbés de l'Alemanie eus* sent été organisés , les diocèses de Eatisbopne, Salzbourg, Freisingen et Passau recurent une délimitation phis précise , ei bientôt le second fut érigé en archevêché. Déplus, Boniface, en
Îfualité d'archevêque , fonda dans l'inérieur de l'Allemagne, trois nouveaux évéchés, à Burabour^, non loin de Fritzlar, à Wurzbourg et a EicbstaBdt.Le premier, un siècle après, s'étendait sur le Hessengau , le Lohngau , le Grabfeld , et probablement aussi le Wetterau; le second sur la Franconie orientale , et le troisième sur le Nordgau.
Boniface n'établit aucun évégue en Thuringe : il se réserva l'administration immédiate de cette contrée ; et après avoir pourvu à l'éducation des jeunes ecclésiastiques , par l'établissement de quelques couvents , il peupla les déserts du Buchwald , en y fondant une abbaye qui tira son nom de la Fulda, par laquelle le pays est arrosé. Carloman et d'autres seigneurs facilitèrent cette dernière fondation en abandonnant des terres précédemment conquises dans cette contrée.
Cette organisation des archevêchés donna lieu à des contestations avec Gewiliëb, ardievéque de Mayence.
Bien que ce prélat n'eût pris aucune part active à la conversion des peuples de la rive droite du Rhin , il voulait cependant qu'ils fussent soumis à son autorité, et il vit surtout avec grand déplaisir que Boniface agît sur ce point comme légat du pape et comme archevêque. Il lui suscita donc de nombreux embarras; mais Boniface, grâce à l'intervention du pape et à l'appui de Charles Martel, se maintint contre ses attaques , et bientôt Gewiliëb fut déposé sous prétexte qu'il entretenait des chiens de chasse et des faucons (*),
(*) Ce qm prouve que ce n^était qu'un prétexte, c'est que Bouifece lui-même en* voya en présent au roi de Kent, Éthelbert , des faucons allemand!. Voyez la 4a* Lc^re dt Boniface.
étntateeqae dans une guerre II avait tbe de sa main un Saxon, pour venger la mon de son père. Boniftee if avait pas provoqué la déposition de ee prélat dans le dessein de devenir 8on successeur, et cependant il fut mis à sa place. Après avoir été longtemps éveque et archevéoue sans siège déterminé , il aurait préféré Cologne pour être phis.près des Frisons; il aurait même mieux aimé déposer la dignité archiépiscopale, pour continuer comme légat du pape son œuvre de eonversion. Mais le concile insista
Gnir qu'il acceptât Farchevécbé de ayenee , de l'ancienne capitale de la première Germanie romaine, et le pape lui donna son assentiment. Ainsi Boniface devint primat de Gaule et de Germanie, et les trois nouveaux évéchés , fondés par lui , ainsi que la Thurlnge, la partie limitrophe 'de la Saxe, le Schwabgau et le Uessengau , furent réunis à son archevêché.
Et tous ces résultats furent dus au zèle d'un seul homme! Après avoir rét\é les afbîres de rÉgh'se dans toutes les contrées germaniques soumises aux Francs , il voulut achever ce qu'il avait commencé chez les Frisons. Bien que déia parvenu à un âge très-avancé, il se dirigea vers ce pays avec quelques secours et une iaible escorte d'hommes armés. Les Frisons des frontières l'accueillirent sans répugnance; ils se laissèrent baptiser et Paidèrent à relever les ^lises. Mais quand .il fut arrivé h Dokkum , sur la me septentrionale, où il lit dresser une tente, préchant et baptisant en plein air, les Frisons l'attaquèrent durant la nuit; et comme il avait défendu aux siens de faire usage de leurs armes, il mourut martyr de l'Évangile ainsi que les 53 hommes de sa suite.
Les services que Boniface a rendus à TAllemagne ne sauraient être contestés. En introduisant dans ce pavs la religion chrétienne, il y répandit les livres saints, au moins quelquesuns d'entre eux; il améliora la langue, adoucit les moeurs grossières du peuple, organisa les premières écoles et
flrieouragea la eufture du hH\ m tm* mot, l'Allemagile loi dut sa dvtliiation et l'évéque de Rome une importante
conquête.
Cette digression, peut-être un pm longue, sur l'introduction du ehristlanisme en Allemagne , était cependant* nécessaire, et nous ne pouvions la pla«' cer ailleurs; car il nous ialiait montrer les missionnaires préparant leg voies à Chàrlemagne, la conquête re«'' lîgieuse précédant et aidant la conquête politique.
Il senible que Pépin ait compris que cette oeuvre ae paix et de civilisation ne pouvait s'accomplir au milieu du bruit des armes; son règne est rempli par des cuerres continuelles, et ce-
Sendant iine fit que deux campagnes ans la Saxe (*). laissant les mission^ naires travailler pour la foi chrétienne et pour lui-même en Allemagne, il tourna toute son attention et ses ef^ forts vers le midi de la Gaule et rita« lie, où le pape l'appelait sans cesse.
Nous avons expliqué la position du pape vis-à-vis des Lombards. Ceux-ci ne s'étaient fortement établis que dans le nord de la péninsule et sur la chaîne . des Apennins, à Spolette et à Bénévent, où ils avaient (ondé deux puissants duchés. Mais, à droite et à gauche « Rome et l'exarchat de Ravenne éti^ient restés sous la dominatiiin de Tempe^ reur de Constantinople , ou, pour mieux dire, à peu près indépendants.
Les rois lombards s'efforcèrent plut d'une fois de mettre la maiu sur une proie si riche ; mais leur ambition et* tira sur eux les armes des Francs. Le pape Étienne vint lui-même dans les Gaules solliciter les secours de PqHQ.
Celui-ci le reçut avec des honneurs inaccoutumés, comme pour le gran-
{*) Lei Saxons, une parde du noins, pi-oniirent de se conformer désormais i sm volontés , c'est-à-dire sans doute de recevoir ses missionnaires , et con vinrent d'envoyer tous les ans, en signe de respect'* uiTtriout de (rois cents chevaux à rassemblée gciié* raie.
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dir âiiz yma de ses Francs, et se fit sa-^ crer une seconde fois par lui , ainsi que aes deux fils, Cari et Carloman (754 ). Aussi , l'année suivante , <« le roi Pepin I cédant aux sollicitations du pontife, envahit Tltalie avec une puislante armée, pour recouvrer les domaines enlevés à Téglise romaine par le roi des LpQibards. Ceux-ci résistèrent; et comme ils étaient mattres des défis de l'Italie, il se livra un combat sanglant dans les défilés des montagnes, appelés Cluses. Les Lombards se retirèrent; et malgré la difficulté dù chemin, les Francs passèrent sans beaucoup de peine. Astolplie, roi des Lombards, n osant engager la bataille, fut assiégé dans Pavie, parle roi Pépin, gui refusa de lever le siège avant d'avoir reçu quarante otages qui lui donnassent la certitude que les possessions enlevées à. l'église romame lui seraient rendues. Les otages lui furent remis et la paix jurée. Pépin retourna alors dans son royaume, et renvoya à Rome le pape Étienne avec un corps nombreux de troupes franques.
(756) « Astolphe, bien qu'il eût donné. Tannée précédente, des otages pour la restitution des provinces enlevées à l'église romaine, et qu'il eût engagé , par des serments , ses grands aussi bien que lui-même, n'accomplit aucune de ses promesses. C'est pour** quoi Pépin entra une seconde fois en Italie avec son armée , assiégea Astol-
Se dans Pavie , et le contraignant à lir ses serments , le roi se fit restituer Ravenne, la Pentapole et tout r^xarchat s'étendant jusqu'à Ravenne , et les remît à saint Pierre. Après avoir ainsi agi , il retourna en Gaule. Astolphe, après son départ , cherchait de quelle manière il pourrait ne pas tenir ses engagements, qui n'étaient pas accomplis, et éluder encore frauduleusement ceux qui l'étaient déjà. Mais
Sendant ce temps il tomba, par aecient, de cheval à la chasse, et contracta une maladie et mourut. Didier, qui était son connétable, lui succéda (*). »
(*) Éf^înliard , Ànnalei.
Ces expéditioBS èu-delà des AJpet
furent peu sérieuses pour les Francs :
ils en finirent en de-ux campagnes avec les Lombards. Mais leur guerre contre l'Aquitaine occupa presque tout la règne de Pépin.
« Ce pays, adossé dux Pyrénées occidentales , qu'occupaient et qu'occupent encore les anciens Ibérieûs, Vasques, Guaskes ou Basques (Eusken}« recrutait incessamment sa population parmi ces montagnards. Ce peuple agriculteur de goût et de cénie, brigand par position « avait été long-temps sérré dans ses roches par les Romains»
puis par lestioths. ïjs Fraocs chassèrent ceux-ci , mais ne les remplacèrent pas. Ils échouèrent plusieurs fois conire les Vasques, et chargèrent un duc Génialis, sans doute un Romain d'A-
?uitaine, de les observer (vers 600).
!ependant les géants de la montagne descendaient peu à peu parmi les petitk hommes du Béam, dans leurs srosses capes rouées , et chaussés de l'abarca de crins, nommes, femmes, enfants, troupeaux, s'avançant vers le nord:
les landes sont un vaste chemin.
Ainsi, de l'ancien monde, ils venaient réclamer leur part des. belles plaines sur tant d'usurpateurs qui s'étaient succédé, Galls, Romains, et Germains. Ainsi, au VU* siècle, dans la dissolution de l'empire neustrien, l'Aquitaine se trouva renouvelée par les Vasques, comme l'Ostrasie par les nouvelles émigrations germaniques.
Des deux côtés le nom suivit le peuple et s'étendit avec lui ; le nord s'appela la France; le midi, la Vasconia, la Gascogne. Celle-ci avança jusqu'à l'Adour, jusqu'à la Garonne, un instant jusqu'à la Loire. Alors eut lieu le choc.
« Selon des traditions, fort peu certaines, l'Aquitain Amandus, vers l'an 628, se serait fortifié dans ces contrées, battant les Francs par les Basques, et les Basques par les Francs. Il aurait donné sa fille à Charibert, frère de Dagobert. Après la mort de son gendre, il aurait défendu l'Aquitaine au nom de ses petits-fils orphelins, contre leur oncle Dasobert. Peut-être le mariage de Charibert n*est-il qu'une
fable inventée plus tard pour rattacher les grandes familles d* Aquitaine h la première race. Toutefois, nous Toyons peu après, les ducs ac^uitains épouser trois princesses ostrasiennes.
« Les arrière-petits-fils d'Amandus furent Eudes et Hubert. Celui-ci passa dans la Neustrie, où régnait alors le maire Ébroin; puis dans TOstrasie, pays de sa tante et de sa grand^mère.
Il s*y fi.xa près de Pépin, ërand chasseur, il courait sans cesse Timmensité des Ardennes; Tapparition d*un cerf miraculeux le décida à Quitter le siècle pour entrer dans l'église. Il fut dtsaple et successeur de saint Lambert, àMaestricht, et fonda Févéché de Liège. C'est le patron des chasseurs, depuis la Picardie jusqu'au Rhin.
« Son frère Eudes eut une bien autre carrière; il se crut un instant roi de toutes les Gaules, maître de l'Aquitaine jusqu'à la Loire, maître de la Neustrie , au nom du roi Chilpéric II, qu*il avait dans ses mains. Mais le sort des diverses dynasties de Toulouse, comme nous le verrons plus tard , fut toujours d'être écrasées entre l'Espagne et la France, du nord.
Eudes fut battu par Charles Martel ; et la crainte des Sarrasins, qui le menaçaient par derrière , le décida à lui livrer C3iiipéric. Vainqueur des Sarrasins, devant Toulouse, mais alors menacé par les Francs, il traita avec les infidèles. L'émir Munuza , qui s'était rendu indépendant au nord de l'Espagne , se trouvait , à l'égard des lieutenants du calife, dans la même position qu'Eudes par rapport à Charles Martel. Eudes s'unit a l'émir, lui donna sa fille. Cette étrange alliance, dont il n'y avait pas d'exeniples , caractérise de bonne heure l'indifférence religieuse dont la Gascogne et la Guienne nous donnent tant de preuves ; peuple mobile, spirituel, trop habile aans les choses de ce monae, médiocrement occupé de celles de l'autre; le pays d'Henri IV , de Montesquieu et de Montaigne , n'est pas un pays de dévots.
« Cette alliance politique et impie tourna fort mal. Manuza fut resserré dans une fortmsse par Abder-Rab*
man, lieutenant du calife, et n'évita la captivité que par la mort. Il se précipita du haut d^in rocher. La pauvre Française fut envoyée au sérail du calife de Damas. Les Arabes franchirent les Pyrénées. Eudes fut battu comme son gendre. Mais les Francs eux-mêmes se réunirent à lui, et Charles Martel l'aida à les repousser à Poitiers (732). L'Aquitaine, convaincue d'impuissance, se trouva dans une sorte de dépendance à l'égard des Francs.
« Le fils d'Eudes, Hnnald , le héros de cette race , ne put s'y résigner.* Il commença contre Pépin- le- Bref et Carloman (741) une lutte désespérée , à laquelle il entreprit d'intéresser tous les ennemis déclarés ou secrets des Francs; il alla jusqu'en Saxe, en Bavière , chercher des alliés. Les Francs brûlèrent le Berrv, tournèrent TAuverjB^ne, rejetèrent Hunald derrière la Loire, et furent rappelés par les incursions des Saxons et des Alemans. Hunald passa la Loire à son tour et incendia Chartres; peut-être aurait-il eu de plus grands succès , mais il semble avoir été tr^i par son frère Hal* ton , qui gouvernait sous lui le Poitou. Voilà déjà la cause des malheurs futurs de rAçmitaine , la rivalité de Poitiers et de Toulouse.
« Hunald céda , maïs se vengea de son frère ; il lui fit crever les yeux,puis s'enferma lui-même pour faire pénitence dans un couvent de l'île de Ré. Son fils Guaifer [ Waîfer] (746) trouva un auxiliaire dans Grifon , jeune frère de Pépin, comme Pépin en avait trouvé un. dans le frère d'Hunald. Mais la guerre du midi ne commença sérieusement qu'en 759, lorsque Pépin eût vaincu les Lombards. C'était l'époque où le califat venait de se diviser; Alfonse le catholique, retrariché dans les Asturies, y relevait la roonai> chie des Goths. Ceux de la Septiroaniè (le Languedoc, moins Toulouse) s'a-
§ itèrent pour recouvrer aussi Içur in* épendance. Les Sarrasins qui occu« paient cette, contrée furent bientôt obligés de s'enfermer dans Narbonne.
Un chef des Goths s'était fait recon*
L'UNIVERS
naître pour seigneur çar Kîmes , Ma- • ^uelonne, Agde et Bcziers. Mais les Gotiîs c'étaient pas assez forts pour reprendre Narbonne. lis appelèrent les Francs; ceux-ci, inhabiles dans Tart des sièges , seraient restés à jamais devait cette place , si les habitants chrétiens n'eussent fini par faire main basse sur les Sarrasins, et ouvrir eux-mêmes Jeurs portes. Pépin jura de respecter les lois et franchises du pays (*), »
Mattre du bas Languedoc, Pepîn pouvait alors attaquer TAquitaine avec avantage; il la serrait ae deux c^tés , au nord et à Test. Le prétexte fut de contraindre les Aquitains à restituer lès biens ecclésiastiques dont ils S'étaient emparés. Ainsi cette guerre se faisait encore au nom de TEglise.
[760] «Waïfer, duc d'Aquitaine, «yant refusé de rendre aux évéques des ^^lises placées sons la domination du foi Pépin et les biens qu'elles possédaient dans ses états, en repoussant avec mépris les remontrances que le roi lui fit faire à ce siyet çar ses envoyés , sa rébellion força Pépin à lui déclarer la guerre. Ayant donc rassemblé toutes ses troupes , le roi entra en Aquitaine, décidé à faire restituer, les armes à la main, tout ce qui appartenait aux églises. Arrivé à un lieu dit Doué, il y dressa son camp, et Waïfer n'osant entamer la guerre, envoya une ambassade au roi , par laquelle il promit de faire tout ce qui lui serait prescrit, de rendre aux églises tous leurs droits , et de livrer les otages qui lui seraient demandés ; il donna a ce titre deux des premiers de la nation, Adalgaire et Ither. Par là il apaisa si bien l'esprit irrité du roi que Pépin consentit à ne point faire la
Fuerre. Ayant reçu les otages en foi de accomplissement des traités , il s'abstint de livrer bataille, revint chez lui, renvoya son armée et passa l'hiver à
Suiersy, où il célébra la féte de Noël ; celle de Pâques.
[761] « Le auc Waïfer, quoiqu'il eût donné des otages et juré la paix, décidé
(•) Michclel, Iî*«ioire de Fi'ai;ce, t. I, p. et suiv.
à tirer vengeance de la guerre quk>a lui avait faite l'année précédente, fit avancer son armée jusqu'à la ville de Châlons , et ravagea les possessions des Francs. Lorsque cette nouvelle fut portée au roi Pépin, qui tenait alors l'assemblée générale dans la ville de Duren, il appela tous ses alliés, entra avec un appareil belliqueux dans TAquitaine, et
?prit plusieurs forts et châteaux , enre autres, Bourbon , Chantelle-le- ChâteaUf et Germont; quelques autres forts, notamment en Auvergne, se rendirent volontairement au vainqueur.
Cependant le roi dévasta par le fer et le feu tout le plat pays, jusqu'à la villedeLimoffes, et retourna a Quiersy, où il passa l'niver, et célébra la nativité du Sauveur et la féte de Pâques.
Le roi fut accompagné, dans c^ ex-
E édition,^ par Cnarles. l'alné de ses Is, celui qui, après la mort de son . père, fut maître de tout l'Empire
Ce fut une guerre impitoyable , une dévastation méthodique de la Loire à la Garonne; tout fiit ravagé entre les deux fleuves ; les maisons étaient brdlées. les arbres coupés. Chaque année la dévastation s'étendait. Ce fut d'abord Bourges et les environs; puis l'Auver* gne , le Limousin; puis le Ûuercy.
[763] «Au commencement de l'année, le temps étant propice , et l'assemblée générale s'étant tenue à Nevers, les troupes s'y rassemblèrent. Le roi Pépin entra en Aquitaine, ravagea tout ce que ne renfermaient point les forts, et s^avança jusqu'à la ville de Cahors.
Voulant rentrer en France avec son armée entière, il quitta ce lieu et re-
Sassa par Limoges. Dans cette expé»
ition, Tassillon, duc de Bavière, quitta l'armée, et retourna dans sa patrie; en feignant une maladie, et décidé à la trahison , il refusa de se rendre désorhiais en présence du roi. Pépin renvoya son armée dans ses quartiers d'hiver« et l'alla passer à Glare, où il féta Noël et Pâques. La saison fut , cette année, si âpre et si rigoureuse , que le £roia d'aucun des hivers précédents ne s'y put comparer.
(*) ligiiiliardi
ÀLLEM
[764] «Le roi Pépin, Fespritfort préoccupé des deux guerres , Tune déjà entreprise contre TAquitalne, et l'autre suscitée par la défection de Tassil- Jon , duc de Bavière , tint rassemblée
générale de son peuple dans la ville e Worms, remit son expédition, el passa cette année chez lui , flxant son séjour pour Fhiver à Quiersy, où il passa les fêtes de Noël et de Pâques.
Il Y eut, cette année, ime éclipse de soleil , le 4 du mois de juin , à la sixième heure.
[765] «Le roi Pépin ne s'éloigna pas cette année , et ne passa point les frontières de son royaume, pas même pour terminer la guerre d'Aquitaine. Il tint rassemblée générale à Attigny, et demeura , pendant Thlver, à Aix-la-Chapelle, ou il assista aux solennités de Noël et de Pâques.
[766] «Le roi Pépin tint, dans la ville d'Orléans, l'assemblée nationale pour y traiter des moyens de terminer la guerre d'Aquitaine. Il partit de là pour cette province, répara le fort d'Argenton j détruit par Waîfer, et revint après avoir placé une garnison de Francs en ce lieu, ainsi que dans la ville de Bourges. Il célébra la féte de lïoël h Sa- . moucy , et celle de Pâques à Chantilly.
«Une dispute s*étant élevée entre les ^lises d'Occident et d'Orient, c'est-àdir^rntre les Romains et les. Grecs, touchant la Trinité et les images des saints , le roi ayant convoqué rassemblée à Gentilly, tint un synode sur cette question, et, cela fait, partit pour l'Aquitaine , après Noël, pour y terminer 6 guerre. 11 passa par Narbonne, prit Toulouse, et réduisit à capituler les districts a'Alby et de Gévaudan. De retour à Vienne, après avoir célébré les fêtes Pâques , et fait reposer son armée. Tété étant déjà fort avancé, le * roi se mit en route au mois d'août tooiùr mettre Ûn à la guerre. Il arriva a Bourges et y tint une assemblée, sekrn la coutume franque ; de là il s'avança jusqu'au fleuve de la Garonne , se rendit maître de plusieurs châteaux , repaires et cavernes où s'était retranchée une nombreuse bande d'ennemis.
AGNE. 167
Les plus importants étaient Sc<»raîlle « Turenne etPeiruce. Revenu à Bourges, le roi renvoya son armée pour l'hivef ,k resta dans cette ville, et y assista a la féte de Noël. Paul, pape romain»
mourut , et la nouvelle en fut portée au roi à Bourges.
[768] «Le roi Pépin, dès qu^il vît lé temps propre à reprendre la guerre « assembla son armée et se mit en chemin pour la ville de Saintes. Sur la route il fit prisonnier Rémistan, et à son arrivée a Saintes , la mère , la sœut et les nièces du duc Waîfer lui furent amenées. Il ordonna dé les traiter avec respect, et s'avança vers la Garonne, où EberWich vint au-devant de lui, conduisant l'autre sœur de Waîfer, qu'il remit en son pouvoir, ainsi que lui-même. Les choses se passant donc heureusement. Pépin retourna au château de Selles , où il célébra la féte de Pâques. Il prit ensuite avec lui sa femme et sa famille, revint dans la ville de Saintes, et, les y laissant, M commença- à pousuivre avec toutes ses troupes le duc Waîfer, décidé à ne cesser qu'après avoir vu ce rebelle pris et mis à mort. Waîfer fut tué en effet sur le territoire de Périgueux. Le roi Jusea la euerre terminée, revint à Saintes , sV arrêta quelque temps , et y fut atteint d'une maladie. Pendant sa durée, il alla à Tours , et y pria près du tombeau de saint Martin. S'étant ensuite rendu à Paris, il y mourut le 24' septembre. Son corps fut inhumé dans la basilique du bienheureux Denis, martyr. Ses fils, Charles et Carloman, furent faits rois par le consentement des Francs (*).»
GHARLBMAGNB.
Pour qu'une société s^organise d^une manière durable , il lui faut au moins trois conditions principales. Il lui faut la fixité , c'est-à-dire , la propriété fon-* cière, caria civilisation ne peut jamais atteindre ni saisir une population incessamment errante ; c'est un arbre puissant , à l'ombre duquel les peuples vien-
(*) Eginliard , Annales,
iW L'UNIVERS,
nents*abriter, mais qui ne peut grandir aura dans ses efforts bien des choses
qu'après avoir jeté dans le sol de pro- maladroites et inintelligentes, bien des
fondes racines. Il faut encore une ad- choses gui passeront ou seront trou-
minisitration centrale pour établir au vées ridicules et grotesques; mais, sans
moins un ordre matériel et régler les parler des autres résultats, ne sera-ce
rapports des habitants entre eux. En- point une grande gloire que d'avoir fait
fin^ et surtout, il faut une certaine planer son nom, et avec son nom Fi-
communauté de pensées , et par con- dée de Tordre, sur toute cette époque
séquentd'intéréts, qui permette à ridée désastreuse qu'on appelle le moyen
de patrie de naître dans les intelligen- âge ?
ces. S'il ne se rencontre chez un peu- Avant de commencer le récit des pie aucune idée commune, généralé,^ guerres de Charlemagne, nous devons
si chacun y est uniquement préoccu[>é dire que nous ne pouvons adopter
de ses intérêts particuliers , s'il ne voit complètement ce qui a été écrit a ce
rien au-delà des collines qui bornent sujet par un historien dont nous
Thorizon , au-delà du cours d'eau qui avons cependant coutume de citer avec
iimite son champ, il n'y a jpoint pour respect toutes les paroles; mais cette
ce peuple de société possible, car il fois les faits nous paraissent repousser
n'y a point de patrie. la classification svstématique qu'on
De ces trois conditions, la société leur a imposée. Il ne nous semble
frangue, sous les Mérovingiens , pos- point, en effet, que Charlemagne ait
sédait à peine la première. La troi- eu pour but, dans ses guerres , de re-
sième n'était pas même sou(>çonnée. pousser à l'est et au sud deux inva-
Quant à la seconde , il y eut bien pour sions imminentes : celle des Saxons et
robtenir quelques tentatives, mais el- celle des Sarrasins. Ces derniers avaient
les restèrent toujours infructueuses, déjà perdu leur fougue et leur élani
La gloire de Charlemagne, c'est d'avoir Après avoir couru de l'Indus au golfe
Touiu la donner aux Francs et d'y de Gascogne , ils s'étaient enfin arrêtés
avoir réussi au moins pour un instant, de lassitude,. et aussi pour se partager
tJn tel effort de sa part a suffi pour et se disputer de si belles conquêtes,
hii gagner l'admiration de la postérité. Dej)uis la bataille de Poitiers , où ils
C'est qu'il lui fallut s'élever bien haut avaient senti ce gué pesait l'épée des
au-dessus des siens , lui qui, comme' Francs, ils s'étaient retirés presque
son père et son aïeul, n'était qu'un tous au-delà des Pyrénées, dans ce
Barbare d'Ostrasie, pour comprendre, beau pays d'F^paçne devenu leur con-
au milieu de toutes ses guerres', gu'il guéte ; ils obéissaient encore aux cali-
fallait enfin régulariser cette société si les Ommiades de Damas. Mais quand
confuse. Ce qui donne un grand carac- toute cette famille eut été massacrée
tère à cette figure historique, c'est qu'on par les Abassides, les scheicks d'Espa-
Ltrouve le parfait équilibre de l'homme gne, fatigués de recevoir les ordres
irbare et de l'homme civilisé, du Ger- d'un prince qui vivait à six cents lieues
main et du Romain. En lui se sont de la péninsule , donnèrent le titre de
rencontrées , je n'ose point dire deux calife al munenim au jeune Abderab-
civilisations , mais, si l'on veut, deux many le seul qui eût échappé à ce fes-
époqties de la vie de l'humanité : il les tin sanglant que les descendants d'Ab-
a rapprochées pour faire sortir de leur bas s'étaient fait servir sur les cada-
union un monde nouveaa. Voyez-le vres de quatre-vingts Ommiades [750],^
entre son père Pépin le batailleur , Mais cette révolution ne fut point ac-
le dévastateur de l'Aquitaine , et son cueillie favorablement par toute l'Es-
û\s Louis remettant aux moines son pagne ; plusieurs émirs saisirent cette
épée impériale et courbant ses épaules occasion de sa rendre indépendants,
Duessous les coups de leurs disciplines, et allèrent jusqu'à solliciter les secours
comme il tient sa place avec O'ime, des chrétiens. Tout le règne d'Ab-
force et grandeur! Sans doute, U y . derabman fut ainsi occupé par ^e9
guerres continuelles. Il lui fallut au tàms vaincre les résistances des émirs révoltés , arrêter les progrès des chrétiens des Asturies, défendre enfin son trône contre les armées que les Abassides envoyèrent pour ressaisir TEspagne. Dans une telle position, oui sa compliqua encore sous le petit-uls d'Abderahman [800] , par les guerres civiles pour la succession au trône, les Arabes d'Espagne ne pouvaient menacer la liberté des pavs situés derrière les Pyrénées. Il n y avait donc point d'invasion imminente de ce côté.
On n*en avait pas davantage à redouter du côté de la Saxe. Ces peuples étaient, 41 est vrai, en guerre conti- Duelle avec les Francs; mais ils ne songeaient point à enlever à ceux-ci leurs conquêtes, à les suivre au-delà du Rhin. Ce grand mouvement , qui avait , il y a trois ou quatre siècles , précipité sur l'empire les Barbares de la Germanie , s'était arrêté depuis longtemps, dans la Germanie au moins.
Les, Saxons, d'ailleurs , comme les Francs , avaient eu leur période d'agitation, de courses aventureuses, de conquêtes lointaines. Ce peuple n'était point une tribu long-temps comprimée, refoulée dans ses marais; si les Francs avaient eu la Gaule, il avait eu, lui, • la Grande-Bretagne , et il ne s'en inquiétait déjà plus. Ce qu'il voulait, à I époque qui nous occupe, c'était le repos, l'indépendance, c'était de ne plus payer le tribut, de ne point recevoir des missionnaires. Reconnaissons doQC que Charlemagne n'a point eu pour but , dans cette double guerre , d'arrêter un nouveau débordement des Barbares, sur un monde (jui commençait à chercher la civilisation. Sa gloire n'én sera pas moins grande pour avoir eu l'ambition des conquêtes : ce fut celle aussi d'Alexandre, de César et de Napoléon. Qu'on ne croie pas toutefois que ces hommes n'aient été poussés que par le besoin de satisfaire leur act<e dévorante. La civilisation était întéretfée h leurs conquêtes , car c'était la barbarie que les uns faisaient ' ncuknr devant eux ; c'étaient des idées nouvelles, fécondes, et pleines d'avt*
nir, que les autres semiient sur les pas de leurs soldats.
Pépin avait oartagé son royaume entre ses deux uls, Cari et Carloman; leur premier soin fut de terminer cette éternelle guerre d'Aquitaine, qui avait si long-temps occupé leur père. Le vieil Uunald, enfbrmé depuis vingt-trois ans dans un monastère , venait de reparaître tout à . coup au milieu des Aquitains, pour les soulever [769]. Mais ceux-ci avaient déjà trop souffert, ils se lassèrent promptement et livrèrent à Cari le malheureux Hunald , qui , emprisonné dans, un couvent, s'en échappa pour aller se réfugier chez les Lombards, au milieu des ennemis des Francs. Pour prévenir toute nouvelle révolte, Cari bâtit un château fort sur les bords de la Dordogne, et nomma pour duc, Loup, dont le pere avait été horriblement mutilé par Hunald. Plus tard, aGn de paraître rendre aux Aquitains leur indépendance et leur nationalité , il leur envoya son fils tout enfant , pour qu'il fût élevé au milieu d'eux et habitue à leurs coutumes.
Cari hérita bientôt de son frère Carloman. Les deux frères ne vivaient point en bonne intelligence. Au mifieu de la guerre d'Aquitaine, Carlotnan avait tout à coup retiré ses troupes , laissant son frère exposé à quelques dangers. S'il eût vécu plus long-temps', une rivalité funeste aurait sans doute affaibli les deux royaumes, mais une maladie l'emporta; et Cari, sans se soucier des droits que son frère laissait à ses fils, se fit donner son héritage par les grands , réunis en assemblée dans les Arcjennes.
GUIRliS GOZmU LIS LOMUaDS.
La veuve de Carloman se retira avec ses deux fils auprès de Didier , roi des Lombards, que Cari venait tout récemment d'outrager, en lui renvoyant honteusement sa fille, après une année de mariage. Une
fu^rre au-delà des Alpes devenait inéitable; Didier pressait déjà le pape de sacrer rois dès Francs les deux ms de Carloman. Cari , averti par Adrieoi
lit décréter , non $ans quelque peine, une expédition contre les Lombards, et franchit les Alpes; les passages des montagnes ne ftirent pas même défendus. Les Lombards étaient si fsiibles déjà, qu*ils n'osèrent point hasarder une bataille. Le roi s'enferma dans^ Pavie avec Hunald; son fils défendit Vérone. Toutes les autres villes, tout le plat pays, furent- abandonnés aux Francs. Les deux sièges furent longs; Cari eut le temps d'aller à Rome, confirmer la donation de Pépin, et recevoir de la reconnaissance du pape et du peuple romain les titres et les honneurs qui avaient déjà été décernés à son père.
. Cependant les habitants de Pavie , fatigués d'un siège de deux ans , lapidèrent Hunald , qui voulait encore
2u'on résistât, et ouvrirent leurs por- 3s. Didier, sa femme et ses enfants , furent enfermés dans un monastère; celui qui défendait Vérone s'enfuit à Constantlnople , et les Lombards ne conservèrent plus que le duché de Bénévent. Cari prit la couronne de fer et le titre de roi des Lombards. Quant aux enfants de Carloman , Thistoire se tait sur leur sort. On a cru que Bossuet avait retrouvé le nom de 1 un d'eux dans un manuscrit de l'abbaye de Saint-Pons de Nice, où il était cité comme évéque de cette ville.
GUIKftU COirtRS LSS 84X0KS.
«Les guerres d'Italie, la chute même du royaume des Lombards, ne furent qu'épfsodiques dans les règnes de Pépin et de Charlemagne. La grande guerredu premier est, comme nous Pavons vu, contre les Aquitains ; celle de Charles, contre les Saxons.... Le vrai motif de cette guerre fut la violente antipathie des races franque et saxonne, antipathie
Î[ui croissait chaque jour , à mesure que es Francs devenaient plus Romains, depuis surtout qu*i|s recevaient une organisation nouvelle sous la main tout ecclésiastique des Carlovingiens. Ceux-ci axaient d'abord espéré, d'après le succès de sain^ Boniface, que l'Allemagne leur serait peu êrpeu sou-
mise et gagnée par les missionnaires.
Mais la diCférence des deux peu{)les devenait trop forte pour que la fusion pdt s'opérer. Les derniers progrès des Francs dans la civilisation avaient été trop rapides. Les hommes de la Terre-Rouge f comme s'appelaient fièrement les Saxons, dispersés, selon la liberté de leur génie, dans leurs marches , dans les profondes clairières de ces forêts où l'écureuil courait les arbres sept lieUes sans descendre, rie connaissant , ne voulant 'd'autres barrières que la vague limitation de leur , avaient horreur des terres limi- , des mansi de Charlemagne. Les Scandinaves et les Lombards , comme les Romains , orientaient et divisaient les champs; mais dans l'Allemagne même, if n'y a point trace de telle chose. Les divisions de territoire , les dénonilNrements d'hommes, tous ces moyens d'ordre, d'administration et de tyrannie, étaient redoutés des Saxons. Partajjés par les Ases euxmêmes en trois peuples et douze tribus, ils ne voulaient pas d'autre divi* sion. Leurs marches n'étaient pas absolument des terres vaines et vagues; ville et prairie sont synonymes dans les vieilles langues du ^ord ; la prairie, c'était leur cité. L'étranger qui passe dans la marche ne doit pas se faire . traîner sur sa charrue; il doit respe^er la terre et soulever le soc (*). »
Toute la haine des Francs pour les Saxons se montre dans le chapitre d'Eginhard sur les guerres faites contre ce peuple par Charlemagne. « Les Saxons, dit -il, ainsi que la plupart des notions de la Germanie, sont na* turellement féroces, adonnés au culte des faux dieux, et ennemis de notre religion..... A l'exception de quelques points, où de vastes tbrétçetde hautes montagnes séparaient les deux peuples, et mar(]uaient d'une manière certaine les limites de leurs propriétés respectives, nos frontières touchaient presque partout I dans le pays plat, celles des Saxons ; aussi voyait-on le meurtre ,
(*) Midifllet» Histoire 4e Fhaoe, t I6U p* 5xi*
le pillage et rincendie se renouveler sans cesse tant d*un côté que de Tautre... Une fois commencée, la guerre dura trente-trois ans sans interruption; elle se fit des deux parts avec
une grande animosité Elle eût pu
cependant finir plus tôt» si la perficKe des Saxons reiltj>ermis.
« 11 serait difficile de dire combien de fois , vaincus et suppliants , ils s'abandonnèrent aux volontés du roi, promirent d'obéir à ses ordres, remirent des otages , et reçurent les gouverneurs qui leur étaient envoyés. Quelquefois même , entièrement abattus et domptés , ils consentirent à quitter le culte des faux dieux et à se soumettre au joug de la religion chrétienne; mais autant ils se montraient faciles et empressés à jprendre ces engagements , autant ils étaient prompts a les violer. Aussi depuis Tinstant où les hostilités contre eux commencèrent , à peine se passa-t-il une seule année sans qu'ils $e rendissent coupables de cette mobilité. »
La religion fut le premier prétexte de la guerre. Irrités contre les missionnaires, oui mêlaient les menaces aux exhortations, les Saxons brûlèrent réglise de Baventer, et faillirent massacrer les prêtres qui étaient venus au milieu d'eux. A cette nouvelle , « le roi Charles, après avoir tenu son assemblée à Worms, résolut de porter la guerre en Saxe [772] ; il y entra sans retard, dévasta tout par le fer et le feu, prit le château fort d'Ehresbourg.
et renversa l'idole appelée Irminsul par les Saxons (*) ; puis il s'avança jusqu'au Weser, et là reçut des Saxons douze otages (**). »
Cette première expédition les fit tenir en repos deux années; mais en f74, pendant que Charles était en Italie, ils se jetèrent sur la Hesse^ et essayèrent de brûler l'église de Fritzht. Mais saint Boniface qui l'avait construite, disent les annales de Fulde, avait prophétisé qu'elle ne serait jamais détruite par le feu. Ëo effet,
(*) Toyes ri-dessns page a3.
{••) Égidurd, Aimal«.
[AGNE. 171
quand les Saxons approchèrent « deux anges vêtus de blanc vinrent la dé* £endre.
Charles, de retour, voulut pousser . cette guerre avec videur ; il s'établit lui-même sur le Rhm, à Aix-la-Chapelle, dont il fit sa résidence; et, pour tenir en bride les Saxons, fortifia dans la Saxe même le château d'Ëhresbourg.
Il voulait les enfermer dans une ceinture de places fortes, qu'il pousserait peu à peu jusqu'au centre même de •leurs forêts. « De là il gagna le Weser, et attaqua, dans le lieu nommé BruAnesberg, une multitude de Saxons qui voulaient lui disputer le passage du fleuve. Dès 4es premiers instants, ils furent mis en fuite et beaucoup y périrent. Le roi pâssjBi donc le fleuve et s'avança avec une partie de soq armée jusqu'à lH)cker ; là vint le joindre Hesson, un des chefs saxons, amenant avec lui tous les Ostphaliens (Saxons orientaux); il lui aonna les otages exigés et lui jura fidélité (*]. •
Les Saxons Angrariens et Westpha* liens imitèrentc^texemple. Maisà peine les Francs s'étaient-ils éloignés, que les Saxons avaient déjà repris les armes et attaqué les deux châteaux d'Ehresbourg et de Siegbourg. Cette fois , Charles pénétra jusqu'aux sources de la Lippe et y bâtit un fort. Les Saxons paru*" rent se soumettre et vinrent en foule recevoir le baptême. Mais le plus célè* bre de leurs che&, ^itikind, n'avait point paru , comme les autres , à Pa»
derborn* Il était allé près de Siesfried» roi des Danois , pour solliciter des s^ cours , et attendre des temps plus fa* vorables.
L'occasion se présenta bientôt. Char»
les , appelé sans cesse d'une extré* mité à l'autre de son empire , était occupé de l'autre côté des Pn^ées à combattre les Sarrasins ?£spa<* gne, lorsqu'il apprit que les nouveaux chrétiens des pays situés entre le Rhin et le Weser s étaient révoltés à U voix de Witikind, et avaient dévasté « par le fer et 'le feu, tout ce qui se trouvait de villes et de villages , de»
(*) Idov» ibiden.
•ira
L'UNIVERS-
puis le fort de Dîntz (près de Cologne) Jusqu'à l'enfibouchure de la Moselle.
Witikind fut, il est vrai, atteint et battu à Buckholz sur les bords de la Lippe; mais sa défaite ne pouvait compenser les ravages qui! avait exercés sur toute la rive droite du Rhin. Cependant « Charles, parvenu sur TEIbe, limite des Saxons et des Slaves, s'occupa, d'établir Tordre dans le pays qu'il croyait avoir conauis; il reçut de nouveau les serments des Siaxons a Ohrheira, les baptisa par milliers, et chargea l'abbé de Fulde d'établir un système régulier de conversion , de con<^éte religieuse.
Une armée de prêtres vint apr» l'armées de soldats.
«Tout le pays , disent les chroniques, fut partagé entre les abbés et les évé-
?|ues. Huit grands et puissants évéchés urent successivement créés : MInden et HalberstadtfVerden, Brème, Munster, Hildesheim • Osnabruck et Paderborn [780-803], fondations à la fois ecclésiastiques et militaires, où les chefs les plus dociles devaient prendre les titres de comtes , pour exécuter contre leurs ffères les ordres des évéques. Des tribunaux, élevés par toute la contrée, durent poursuivre les relaps , et leur faire comprendre à leurs dépens la gravité de ces vœux qu'ils faisaient et violaient si souvent. C'est à ces tribunaux que l'on fait remonter l'origine des fapieuscs cours Weimiques, qui véritableblement ne se constituèrent qu'entre le XIII* et le XV siècle. Nous avons déjà vu que les nations germaniques faisaient volontiers remonter leurs institutions à Charlemagne. Peut-être le secret terrible de ses procédures aura- ^ rappelé vaguement dans l'imagination des peuples les mesures inquisltoriales employées jadis contre leurs aïeux par les prêtres de Charlemagne»
ou, SI l'on veut voir dans les cours lYeimiques un reste d'anciennes institutions germaniques, il est plus probable que ces tribunaux iThommes libres qui frappaient dans l'ombre un coupame plus fort que la loi , curent pour premier but de punir les traîtres qui passaient au parti de l'étranger, qui lui sacrillidentleiir patrie et leurs dieux.
et, sous son patronage, bravaient les vieilles lois de la contrée. Mais ils ne bravaient pas la flèche qui sifflait à leurs oreilles, sans qu'aucune main semblât la guider, et plus d'un pâlissait au matin, quand il voyait cloué à sa porte le signe fonèbre qui l'appelait à comparaître au tribunal invisible.
« Pendant que les prêtres régnent, convertissent et jugent , pendant qu'ils poursuivent avec sécurité cette éducation meurtrière de Barbares, WN tikind descend encore une fois dti nord pour tout renverser. Une foule de Saxons se joint à lui. Cette bande intrépidé défait le^ lieutenants de Charlemagne , près de Sonnethal (vallée du soleii) ; et quand la lourde armée des Francs vient au secours , ils ont disparu. Il en restait pourtant 4,500 d'entre eux, qui, peut-être, ayant en Saxe une famille a nourrir, ne purent suivre Witikind dans sa retraite rapide. Le roi des Francs brûla , ravagea jusqu'à ce qu'ils lui fossent litres. Les conseillers de Charlemasne étaient des hommes d'églfse, imbus des idées de l'Empire, gouvernement prêtre et juriste , froidement cruel sans
générosité, sans intelligence du génie arbare. Ils ne virent dans ces captifs que des criminels coupables de lèsemajesté, et leur appliauèrent* la loi.
Les 4,500 furent décapités en un jour^ à Verden. Ceux qui essayèrent de les venger, furent eux-mêmes défaits, massacrés, à Dethmokl et près d'Osnabruck. Le vainqueur, arrêté plus d'une fois dans ces contrées, par lès pluies, les inondations, les boues profondes, s'opiniâtra à poursuivre la ffuerre pendant l'hiver ; alors plus de feuilles qui dérobent le proscrit; les marais durcis par la glace ne le défendent plus : le soldat l'atteint,' isolé dans sa cabane , au foyer domestiquer, entre sa femme et ses enfants , comme la bête fauve tapie au gîte et couvant ses petits. (*) »
(*) Mîdielet, Histoke de Frtnoe, t p. 3i9 et suiv.
iOirMxssios ot wrrnuHD bt di toute L4
Ces cruautés ne firent qu'exaspérer les Saxons ; Witîkind développe alors toute son énerj^ie et les ressources d'un esprit infatigable; il parcourt toute la Saxe, excite ses compatriotes à faire un dernier effort , à lasser les francs à force d'opiniâtreté. Trois fois, à la téte des siens, il ose livrer bataille en plaine aux troupes de Charles; vaincu trois fois par la su^iorité du nombre et de la discipline , il comprend qu'il ne peut lutter contre eux en rase campagne, et commence une guerre de surprises, d'attaques inopiné^, que favorise la nature d un pays hérissé de montagnes et de foiïts profondes; Cela dura jusqu'en 785 ; mais alors les deux partis, é^lément épuisés, son« gèrent à poser les armes. Des évéques turent envoyés à Witikind, pour trai* ter avec lui, et bientôt l'on vit arriver à Attigny l'indomptable chef des Saxons Sa soumission mit réellement fin à la grande guerre de Saxe; il y eut bien encore des révoltes , des batailles à livrer contre eux, mais ce furent comme les dernières protestations de ce peuple au nom de son antique liberté.
01GÀHU4TI0W Dl LA lAXI.
Pour mieux assurer son autorité dans sa nouvelle conquête, Charles promulgua , en 787 ou 788 , le capitutaire dont nous allons donner un extrait pour faire connaître la forme de ces actès officiels de Charlemagne , le ton qu'y prend le législateur, et la sévérité de ses menaces.
(*) Le souvenir de la laite héroïque •ooteune par Witikipd contre Ckarlemasoe est resté long -temps dans It mémoire des peuples ; OuiiecUn de Sassoigne ( Witikind de Saxe) fut chanté par les jongleurs : Jean Bordîd fit même sur ce chef un rôman fort corieox, mais où Guitedin est devenu un roi sarrasin, très-zélé pour la religion de Mahomet, et allié des rois d'Hyrcauie, de Nubie et de Perse. (Voir les additions à la dissertation de M. Monin sur le roman de Ronoevoux.)
« I. B a plu à tous qiie les églises de Christ, qui existent aujourd'hui dans la Sqxe, ne soient pas en moindre honneur que les anciens temples des idoles.
II. Si quelqu'un cherche un refuge dans ime église, qu*il n'en puisse être tiré par force, mais c|ue pour l'honneur de Dieu et des saints , et par respect pour réélise , il lui soit tait don de la vie et des membres.