‹ Allemands et FrançaisChapitre 11 sur 24 · LA REVOLUTION · texte numérisé non relu

LA REVOLUTION

c Voici, la lie même de l'usure, du larcin et de la rapine, ce sont nos grands et seigneurs, qui jArennent pour eux toutes les créatures, les poissons dans Teau, les oiseaux dans l'air et les produits de la terre. Tout doit être leur (Isaïe). Là-dessus, ik publient parmi les pauvres le commandement de Dieu, et disent : < Dieu a commandé, tu ne voleras > point I » Mais cela n'est pas à leur usage. C'est qu'ils arrachent de dessus eux ia peau de tons les hommes, les pauvres laboureurs, artisans et tout ce qui vit, et arrachent leur chair de dessus leurs os (Mic^&ie), et^ quand le pauvre alors attente au Très-Saint, on-

le prend, et le docteur Menteur * dit : Ament Mais ce sont les seigneurs qui sont eux-mêmes cause que le pauvre leur est hostile. Ils ne veulent pas suppri* mer la cause de la révolte; comment les choses pourraient*elles s'améliorer ainsi? Et, parce que je dis cela, mes amis, je serai un séditieux. Bien! » , Ainsi parlait, il y a trois cents ans, Thomas Munzer, l'un des fils les plus héroïques et les plus malheureux de la patrie allemande, un prédicateur de l'Évangile, qui, selon lui, ne promettait pas seulement la félicité dans le ciel, mais commandait aussi l'égalité et la fraternité des hommes sur la terre. .Le docteur Martin Luther était d'une autre opinion, et condamna ces doctrines révolution*

1 . Ed allemand le doctear Lûgner^ allasion aa docteur Luther, — Le réformateur avait d'abord reconnu la justice de quelquesuns des griefs des paysans contre l'aristocratie ecclésiastique et séculiôre. Mais, lorsque les paysans, pour faire triompher leur cause, coururent aux armes, entraînés par des fanatiques qui, comme Thomas Munzer, prêchaient l'égalité absolue des hommes, et la communauté des biens, en s'appuyant sur des révélations divines, et ne se faisant pas faute d'injures contre l'homme-chair, et le viveur de Wittenberg (Luther), alors il se tourna contre eux, et déclara qu'il fallait les tuer comme des chiens enragés. -^ Plus tard, ce grand homme reconnut lui-même qu'U avait été trop bien obéi.

iNoie du traduetiîur,)

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naires qui mettaient en danger son œuvre à lui, la séparation d'avec Rome et l'établissement d'une confession nouvelle; et c'est peut-être plus encore par prudence humaine que par mauvais zèle reli* gienx, qu'il écrivit son livre peu glorieux sur les malheureux paysans. Des piétistes et des chaltemites serviles ont remis dans ces derniers temps ce livre en lumière, et en ont répandu une nouvelle édition dans lepays; d'un côté pour montrer à leurs puissants protecteurs combien la pure doctrine luthérienne est favorable à l'absolutisme, de l'autre pour éteindre en Allemagne, par l'autorité du nom de Luther, l'enthousiasme de la liberté. Mais un témoin plus saint, dont le sang lui-même parle dans l'Ëvangile, condamne ces pensées d'esclaves, et met à néant cette autorité erronée; Christ, qui est mort pour la liberté et l'égalité des hommes, n'a pas révélé sa parole comme un instrument de l'absolutisnae, et Luther avait tort, et Thomas Munzer raison. Il fut décapité à Moedlin. Ses compagnons avaient raison également, et ils furent exécutés, les uns par le glaive^ les autres par la corde, selon qu'ils étaient nobles ou vilains. Outre ces exécutions capitales, le margrave Casimir d'Anspach fit crever

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les yeux à quatre-vingt-cinq paysans, qui allèrent ensuite mendier çà et là leur pain dans le pays, et qui avaient également raison. Chacun sait ce qui advint dans la haute Autriche et la Souabe aux pauvres paysans, et commedt plusieurs centaines de mille individus, qui ne réclamaient rien que les droits de l'homme et la mansuétude chrétienne, furent massacrés et égorgés en Allemagne par leurs seigneurs spirituels et séculiers. Mais ces derniers avaient aussi raison, car ils étaient encore dans la plénitude de leur force, et les paysans se fourvoyèrent parfois, grâce à l'autorité d'un Luther et d*autrejs ecclésiastiques, qui tenaient pour les séculiers, et à des controverses intempestives sur des passages ambigus de la Bible, et aussi parce qu'ils chantaient quelquefois des psaumes au lieu de se battre.

En l'an de grâce 1789, commença en France le même combat pour l'égalité et la fraternité, pour les mêmes motifs et contre les mêmes puissances; seulement, celles-ci s'étaient affaiblies avec le temps, tandis que le peuple était devenu plus fort, et n'appuyait plus ses légitimes réclamations sur TËvan-

gile, mais sur la philosophie. Les institutions féodales et hiérarchiques que Gharlemagne avait

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fondées dans son vaste empire, et qui s'étaient encore développées de diverses manières dans les États qui en sont sortis, ces institutions avaient jeté en France de puissantes racines, et prospéré pendant des siècles, mais^ comme toutes choses dans ce monde, avaient fini par perdre leur force. Les rois de France, mécontents de leur dépendance de la noblesse qui se croyait leur égale, et du clergé qui régnait plus qu'eux-mêmes sur le peuple, avaient su anéantir peu à peu l'indépendance de ces deux puissances; et, sous Louis XIV, cette œuvre orgueilleuse était achevée. Au lieu d'une noblesse féodale et guerrière, qui autrefois dominait et protégeait les rois, on voyait ramper maintenant autour des marches du trône une noblesse de cour énervée, à laquelle le nombre de ses ancêtres et non pas celui de ses châteaux forts et de ses vassaux, donnait seul de l'importance; au lieu de prêtres altiers et idtramohtains, qui épouvantaient les rois par la confession et l'interdit, en même temps qu'ils tenaient le peuple en bride^ il y eut une église gallicane, et comme qui dirait médiatisée, dont il fallait

solliciter subrepticement les charges à l'OEil-de-bœuf de Versailles, ou dans le boudoir des maltresses, et

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dont les hauts dignitaires étaient de ces mêmes nobles qui paradaient comme domestiques de cour, de sorte que lescostumes d'abbé et d'évéqùe, le pallium et la mitre, pouvaient être envisagés comme une autre espèce de livrée; — et, en dépit dé cettç transformation, la noblesse conserva les privilèges qu'elle avait eus autrefois sur le peuple ; oui^ soq dédain même s'accrut pour ce dernier, d'autant plus qu'elle s'humiliait davantage devant son royal maître; après comme avant, elle usurpa toutes les jouissances, elle écrasa et blessa après comme avant; et ce clergé qui avait perdu depuis longtemps sa puissance sur les esprits^ mais qui avait conservé ses dîmes, son monopole d'un Dieu triple, ses privilèges d'oppression spirituelle et d'artifices ecclésiastique^, le clergé en fit autant.. Ce qu'avaient tenté un jour, dans la guerre des paysans, les prédicateurs de l'Évangile, les philosophes le tentèrent alors en France, et avec un meilleur succès; ils démontrèrent au peuple les usurpations de la noblesse et de TËglise ; ils lui prouvèrent que l'une et l'autre étaient désormais sans force, — et le peuple jubila, et, comme le 14 juillet 1789, le temps était très*favorabJe, il commença l'œuvre de soirali'ran-

mi&abxâu it la révolution lOt

chissement, et celui qui visita, le 14 juillet 1790, la place où s'élevait naguère la* vieille Bastille, avec son aspect sinistre, aperçut un léger bâtiment portant cette gaie inscription : Ici l'on danse.

Depuis dix-sept ans, beaucoup d'écrivains en Europe se sont infatigablement efforcés de justifier les philosophes français du reproche d'avoir été essentiellement cause de l'explosion de la Révolution. Les savants de nos jours voulaient de nouveau être reçus en grâce auprès des grands, reconquérir leur commode petite place aux pieds des puissances, et ils se comportèrent pour cela d'une manière si ser-

vilement innocente, qu'on ne vit plus en eux des serpents, mais de la vermine ordinaire. Pour moi, je suis forcé de convenir, conformément à la vérité, que ce sont précisément les hommes de lettres du siècle passé, qui ont le plus, favorisé l'explosion de la Révolution, et en ont déterminé le caractère. Mais je les honore pour cela, comme on.loue le médecin qui a provoqué une crise subite, et tempéré par son art la nature d'une maladie qui pouvait devenir mortelle. Sans la parole des écrivains, l'état morbide de la France serait devenu toujours plus intolérable ; et la Révolution, qui devait pourtant finir

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par éclater, aurait pris une forme moins noble; elle serait devenue vulgaire et cruelle, tandis qu'elle ne fut que tragique et sanglante ;^oui, ce qui est pis encore, elle aurait dégénéré peut-être en ridicule et en sottise, si les détresses matérielles n'avaient pas reçu une expression idéale; — - ce qui malheureusement n'est point le cas dans les pays où les écrivains n'ont pas excité le peuple à réclamer une déclara* tion des droits de Tbomme, et où Ton fait une révolution pour ne pas payer l'octroi à la barrière, ou pour se débarrasser d'une maîtresse, etc. Voltaire et Rousseau, plus qiie tous les autres, ont préparé la Révolution, lui ont frayé ses voies, et encore aujourd'hui dirigent et gouvernent intellectuellement le peuple français. L'inimitié même de ces deux écrivains a réagi merveilleusement; la lutte de parti, parmi les hommes de la Révolution, n'est peut-être jusqu'à cette heure que la continuation de cette même inimitié *.

1. La lutte entre les révolnUonnaires de la Convention n'était antre chose que la sourde colère du rigorisme de Rousseau contre la légèreté de Voltaire. Les vrais montagnards avaient tout à fait la manière de penser et de sentir de Rousseau, et, quand ils guilloti* nèrent en môme temps les dantonistes et leshébertistes, cela n'eut pas lieu seulement parce que les premiers prêchaient un modéran-

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Toutefois, on fait tort à Voltaire quand on prétend qu'il n'a pas été aussi enthousiaste que Rous^ seau; il fut seulement plus avisé et plus habile, La

tismo par trop énervant, tandis que les antres tombaient dans le sans culottisme le pins effréné, mais parce que. comme me le di« sait dernièrement un vienx montagnard, « ils étaient tous des hoôoimes pourris, frivoles, sans croyance et sans vertu. > Les révolutionnaires violents étaient assez unis quand il s*agissaitde détruire l'ancien régime; mais, quand il faUait arriver à quelque chose de positif, et fonder le régime nouveau, alors s*éveil« laient les antipathies naturelles. Le sérieux Saint-Jnst, un fanatique à la Rousseau, haïssait le spirituel et gai fanfaron Desmoulins. L'incorruptible Robespierre détestait le sensuel et vénal Danton. Maximilien Robespierre était l'incarnation deRous* seau; il était profondément religieux, croyait à Dieu et à l'immortalité de Pâme, détestait les railleries religieuses de Voltaire, les indignes jongleries d'un Gobel, les orgies des athées; il haïssait peut-être tout homme qui avait de l'esprit et riait volontiers.

Le parti de Voltaire, battu auparavant, vainquit au 9 thermidor ; sous le Directoire, il fit sa* réaction contre la montagne; plus tard, pendant les jeux héroïques de l'Empire et la pieuse eomédie chrétienne de la Restauration, il ne put se produire que dans des rôles secondaires; mais noas l'avons vu pourtant jusqu'à cette heare« pins ou moins actif, assis au timon de l'État, et représenté par l'ancien évoque d'Âutun, Charles-Maurice Talleyrand. Le parti de Rousseau^ opprimé depuis ce jov de thermidor, vit pauvre mais sain d'esprit et de corps, dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau; il vit sous la figure d'un Garnier-Pagôs, d'un Gavaignac, et de tant d'autres nobles républicains qui, de temps à autre, viennent rendre témoignage avec leur sang à l'Évangile de la liberté. Je ne suis pas assea vertueux pour jamais pouvoir me rattacher à ce parti, mais je hais trop le vice pour que je puisse jamais le combattre.

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lourdeur se réfugie toujours dans le stoïcism«%, et gronde sourdement à la vue de la souplesse d'autruî. Alfieri reproche à Voltaire d'avoir écrit, en qualité de philosophe, contre les grands, tandis qu'en qualité de chambellan, il portait les flambeaux devant eux. Le sombre Piémontais oe remarquait pas que Voltaire, tandis qu'il portait avec empressement le flambeau devant les grands, mettait eu même temps en lumière leurs côtés faibles. Mais je ne veux nullement justifier Voltaire du reproche de flatterie; lui et la plupart des écrivains français rampaient comme de petits chiens aux pieds de la noblesse, et léchaient ses éperons d'or, et souriaient

quand ils s'y déchiraient la langue, et se laissaient fouler aux pieds. Mais, quand on donne un coup de pied aux petits chiens, cela leur fait autant de mal qu'aux gros chiens. La haine secrète des écrivains français contre les grands doit avoir été d'autant plus terrible, qu'outre les coups de pied à Toccasion ils avaient aussi reçu d'eux beaucoup de bienfaits réels. Garât raconte que Chamfort, au commencement de la Révolution, comme on collectait de l'argent pour un but révolutionnaire, tira d'une vieille bourse de cuir et donna joyeusement mille écus, les

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