‹ Allemands et FrançaisChapitre 13 sur 24 · MIRABEAU ET LA RÉYOLTJTION · texte numérisé non relu

MIRABEAU ET LA RÉYOLTJTION

peuple n'empoisonnent point; la coupe empoisonnée appartient à la vieille tragédie de palais. Mirabeau mourut de deux danseuses, mesdemoiselles Hélisberg et Colombe, et d'un pâté aux truffes qu'il avait mangé une heure auparavant.

Paris, le 8 juin.

I/C convoi funèbre du généra) Lamarque, un cofi" toi d'opposition^, comme disent les philippistes, vient de partir de la Madeleine pour la place de la Bastille; il y avait plus de gens en deuil et de spectateurs qu'aux funérailles de Casimir Périer. Le peuple traînait lui-même le char funèbre. On était particulièrement frappé de voir les patriotes étrangers, dont les bannières Nationales étaient portées à la file. Je remarquai parmi celles-ci un drapeau aux couleurs noire, rouge cramoisi et or. Vers une heure tdmha une forte pluie qui dura plus de trente mirifUtes; une foule immense n'en resta pas moins sur

les boulevards, la plupart des hommes la tête découverte. Quand le cortège arriva à la hauteur du théâtre des Variétés, et au moment où défilait la colonne des Amis du peuple^ parmi lesquels plusieurs criaient: Vive la République t un sergent de ville voulut intervenir; mais on se jeta sur lui, on brisa son épée, et il y eut un affreux tumulte qui ne s'apaisa qu'avec peine. Le spectacle d'une perturbation semblable qui mit en mouvement quelques centaines de mille personnes, était assez remarquable et faisait réfléchir.

On prétendait hier aux Tuileries que la^duchesse de Berry avait été arrêtée à^Nantes. S'il en est ainsi, Louis-Philippe sera dans un grand embarras^ car il ne saurait déférer aux tribunaux la nièce de la reine, et il doit pourtant éloigner de lui le soupçon d'être en relations amicales avec sa famille à Holyrood. Quant au maréchal Bourmont^ on ne doute pas qu'il n'ait été arrêté. Si on le fait paraître devant un conseil de guerre, il mourra comme Ney, seulement moins glorieux et moins regretté!

Paris, le 6 juin.

Je ne sais si j*ai mentionné, dans ma lettre d'hier, que, vers le soir, une émeute avait commencé. Lorsque le cortège arriva sur les boulevards, et qu'eut lieu Fincident près des Variétés, on pouvait déjà pressentir un malheur. Il est difficile de dire à qui est la faute de cette explosion terrible. Les bruits les plus contradictbires courent toujours sur le commencement des hostilités, sur les événements de la nuit, et sur Fétat des choses en général. Je veux seulement rapporter ici un événement qui m'est confirmé de plusieurs côtés, et de la manière la plus positive. Lorsque La Fayette, dont la pré* sence au convoi avait excité partout Tentliousiasme, eut fini son discours sur la place du pont d'Ansterlitz, où se fit la cérémonie funèbre, on lui mit sur la tète une couronne d'immortelles. En même temps, on surmonta d'un bonnet phrygien un drapeau rouge qui, déjà auparavant, avait été fort remarqué, et un élève de l'École polytechnique, monté sur les épaules de ses voisins, agita son épée nue sous ce bonnet rouge, en criant : Vive la Ubèriél d'autres disent: Vive la Bépubliquel La Fayette

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alors doit avoir placé sa couronne d'imnioriellcs .sur le bonnet de la liberté; beaucoup de gens dignes de foi prétendent l'avoir vu de leurs propres yeux. Il est possible que* cet acte symbolique ait eu Heu par contrainte ou par surprise; mais il est .possible aussi qu'un tiers ait été en jeu, sans qu'on ait pu le remarquer à cause de la foule. Après cette manifestation, quelques-uns disent qu'on voulut promener eh triomphe dans Paris le bonnet rouge couronné, et que le combat s^engagea, lorsque les gardes municipaux et les sergents de ville résistèrent les armes à la main. Quoi qu'il en soit^ lorsque La Fayette, épuisé de fatigue de cette marche de quatre heures, fut monté dans un fiacre, le peuple détela les. chevaux et conduisit lui-même sur les boulevards son ancien et plus fidèle ami, au milieu d'applaudissements immenses. Beaucoup d'ouvriers avaient arraché de terre de jeunes arbres, et les portaient comme des sauvages en accompagnant la voiture, qui^ à chaque moment^ semblait manquer d'être renversée par cette cohue désordr*)née. On prétend même qu'elle fut atteinte de deux coups de (eu ; mais je ne puis rien dire de certain sur cette singulière cîrconsiance.

Plusieurs personnes que j'ai interrogées sur le commencement des hostilités^ assurent que le conflit sanglant commença près du pont d'Austerlitz^ à l'occasion du cadavre du héros, parce qu'une par* lie des patriotes voulaient porter le cerceuil au Panthéon, d'autres l'accompagner jusqu'au village le plus voisin^ et que les sergents de ville et les gardes municipaux s'y opposèrent également. On se battit donc avec un grand acharnement, comme autrefois devant la porte de Scée, autour du cadavre de Patrocle. Beaucoup de sang coula sur la place de la Bastille. Vers six heures et demie, on se battait déjà à la porte Saint-Denis, où le peuple avait fait des barricades. Plusieurs postes importants furent enlevés; les gardes nationaux qui les avaient occupés ne se défendirent que mollement et rendirent leurs armes. Le peuple alors se trouva armé. Je fus témoin, sur la place Notre-Dame des VictoireSi d'un grand tumulte de combat; les patriotes avaient placé trois postes à la Banque. Quand je me dirigeai vers les boulevards, j'y trouvai toutes les boutiques fermées, peu de peuple, et presque point de femmes qui, d'ordinaire pourtant, vont très-hardiment satisfaire, dans les émeutes, leur besoin de

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spectacle; tout avait un aspect très -sévère. Des troupes de ligne et des cuirassiers défilaient çà et et là, des officiers d'ordonnance, l*air inquiet, passaient au galop ; dans le lointain, des coups de feu et la fumée de la poudre. Le temps n'était plus sombre, et, vers le soir, il était devenu très-favorable. Lé choses semblaient tourner fort mal pour le gouver*. nement, lorsqu'on répandit le bruit que la garde na* tionale s'était déclarée pour le peuple. L'erreur vint de ce que plusieurs patriotes portaient hier l'uniforme de gardes nationaux, et que la garde nationale fût un moment indécise. Il est probable que, pendant cette nuit, les femmes ont démontré à leurs maris qu'il fallait soutenir le parti qui offre le plus de garantie pour la vie et la propriété, et que Louis-Philippe en offrait beaucoup plus que les républicains, qui sont très-pauvres et, en général, très-nuisibles au commerce et à l'industrie; la garde nationale est donc aujourd'hui tout entière contre les républicains;' l'affaire est décidée. « C'est un coup manqué, i dit le peuple. De toute part, des troupes de ligne arrivent à Paris. Sur la place de la Concorde, il y a beaucoup de canons chargés, et même aussi de l'autre côté des Tuileries sur la place du Carrousel. H est main«

Les journées de juin Iï$3

nant quatre heures, et il pleut à verse. Gela est trèsfâcheux pour les patriotes qui se sont barricadés pour la plupart dans le quartier Saint-Martin, et reçoivent peu de Renforts. Us sont cernés de tous côtés, et j'entends dans ce moment une très-forte canonnade. J'ai ouï dire qu'il y a deux heures, le peuple avait encore grand espoir de vaincre, mais que, maintenant, il ne s'agissait plus que de mourir héroïquement. Beaucoup n'y manqueront pas. Comme je demeure près de la porte Saint-Denis, j'ai passé toute la nuit sans dormir; le feu ne discontinua presque pas. Le tonnerre du canon éveille maintenant dans mon cœur le plus douloureux écho. C'est un malheureux événement qui aura des conséquences plus malheureuses.

Paris, le 7 juin.

En allant hier à la Bourse^ pour y jeter ma lettre à la boite, je trouvai le monde des spéculateurs réuni tout entier sous la colonnade devant le grand escalier. La nouvelle arrivait précisément que la défaite des patriotes était certaine, et la satisfaction la plus douce se répandit sur tous les visages ; on peut dire

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que toute là Bourse souriait. Au bruit du canon, les fonds montèrent de dix sous. On tira, en effet, jusqu'à cinq heures; vers six heures, toute cette tentative de révolution était réprimée. Les journaux purent donc, dès aujourd'hui, publier autant de nouvelles que cela leur parut opportun. Le Constitutionnel et les Débats semblent donner d'une manière assez juste les traits généraux des événements. Le coloris seul et la mesure sont faux. J'arrive du théâtre du combat d'hier^ où me je^suis convaincu combien il serait difficile de connaître toute la vérité. Ce théâtre, en effet, n'est autre que Tune des rues les plus grandes et les plus populeuses de Paris, la rue Saint-Martin, qui commence à la porte de ce nom, sur le boulevard, et ne finit qu'à la Seine, au pont Notre-Dame. Aux deux extrémités de la rue, j'entendis évaluer le nombre des patriotes, ou, comme ils s'appellent aujourd'hui, des rebelles qui s*y sont battus, de cinq cents à mille hommes; toutefois, vers le milieu de la rue, ce chiffre devenait toujours plus petit, et finissait par se réduire à cinquante. Qu'est-ce que la vérité? dit Ponce-Pilate.

Le nombre des troupes de ligne est plus facile à constater. Il a dû y avoir hier, dans Paris même,

d'après le Journal des Débats^ 40,000 hommes en état de combattre. En ajoutant au moins 20,000 gardes nationaux, cette poignée de combattants aurait eu affaire à 60,000 hommes. On est unanime à reconnaître le courage héroïque de ces audacieux. Ils criaient constamment: Vive h. république t eine trouvaient point d'écho dans le cœur du peuple. Eussent-ils crié en échange: Vive Napoléon! on assure aujourd'hui, dans tous les groupes de peuple, que la ligne aurait difficilement tiré sur eux, et que la grande masse des ouvriers leur serait venue en aide. Mais ils dédaignèrent le mensonge. C'étaient les plus purs, sinon les plus habiles amis de la liberté. £t pourtant, aujourd'hui, on est assez sot pour les accuser d'entente avec les carlistes I. Vraiment, celui qui meurt si héroïquement pour la belle folie d'un avenir idéal, celui-là ne fait point ' alliance avec la fange du passé. Je ne suis, pardieu, nullement républicain ; je sais que, si les républicains l'emportaient, ils me couperaient la gorge, et cela, parce que je n'admire pas moi-même ce qu'ils admirent; pourtant, aujourd'hui, les larmes me sont venues aux yeux en foulant ce sol encore rouge de leur sang. Il m'aurait été plus agréable

que, moi et tous mes confrères en modération, nous fussions morts à la place des républicains*

Les gardes nationaux se réjouissent fort de leur victoire. Dans leur ivresse, il s'en est peu fallu, hier au soir, qu'ils ne m'aient envoyé dans le corps une balle tout à fait malsaine, à moi qui suis pourtant de leur parti ; ils tiraient héroïquement sur tous ceux qui s'approchaient un peu trop de leurs postes. ^ C'était une soirée pluvieuse, sans étoiles, sinistre. Peu de lumières dans les rues, parce que prèsque toutes les boutiques étai^t fermées comme pendant la journée. Aujourd'hui, tout est en mouvement, et l'on croirait qu'il ne s'est rien passé. Même dans la rue Saint-Martin, toutes les boutiques sont ouvertes. Bien qu'il soit difficile d'y passer à cause des pavés arrachés et des débris de barricades, une masse immense de curieux circule dans cette rue, qui est très-longue, assez étroite, et dont les maisons sont excessivement hautes. Presque partout la secousse du canon a brisé les vitres, -et l'on voit de toute part les traces récentes des boulets, car, des deux extrémités, on tirait avec le canon jusqu'à ce que les républicains se vissent acculés au milieu de la rue. On m'a dit hier qu'ils avaient été

à la fin enveloppés de tous côtés dans Téglise Saint- Héry. Mais cette assertion fut contredite sur le lieu même. Une maison un peu en saillie, appelée le Café Lecïerc^ et située à Fangle de la petite rue Saint-Méry, semble avoir été le quartier général des républicains. C'est là qu'ils tinrent le plus long-* temps et résistèrent jusqu'à l'extrémité. Ils ne demandèrent pas grâce, et furent la plupart passés à la baïonnette. Ici tombèrent les élèves de l'École d'AIfort. Ici coula le sang le plus ardent de la France. — On se trompe, toutefois, en croyant que ces républicains n'étaient que des tètes brûlées de jeunes gens. Plusieurs hommes Agés combattirent avec eux. Une jeune femme, avec laquelle je parlai près de l'église Saint-Méry, déplorait la mort de son grand-père; jusqu'alors, il avait vécu tranquillement: mais^ quand il eut vu le drapeau rouge et entendu crier : Vive la république! il courut avec une vieille pique rejoindre les jeunes gens et mourut avec eux. Pauvre vieillard! il entendit le ranz des vaches de la Montagne^ et le souvenir de son premier amour se réveilla, et il voulut faire encore une fois le rêve de sa jeunesse ! Qu'il dorme en paix! On peut prévoir les conséquences de cette révolu-

don manquée» Plus de mille personnes sont arrêtées, parmi elles, dit-on, un dép)uté, Garnîer-Pagès. Les journaux libéraux sont supprimés; le mercantilisme jubile, régoîsme est en liesse, et les meilleurs des bommes doivent prendre le deuil. La théorie de rintimidation demandera encore plus de victimes. Déjà la garde nationale tremble devant sa propre force ; ces héros s'eiFrayent quand ils se voient dans un miroir. Le roi, le grand, fort et puissant Louis-Philippe distribuera beaucoup de croix d'honneur. Le bel-esprit salarié poursuivra d'injures, jusque dans la tombe, les amis de la liberté, et ceux-ci s'appellent maintenant « ennemis du repos public, meurtriers, » etc.

Un tailleur qui a osé, ce matin, sur la place Vendôme, parler des bonnes intentions des républicains, a été roué de coups pat une forte femme qui est probablement la sienne. C'est la contre^révoluiion,

Paris, le 8 juin.

Il paraît que ce n'était point un drapeau rouge, mais un drapeau rouge, noir et or, que la Fayette a couronné d'immortelles au convoi funèbre de La-

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marque. Beaucoup avaient pris ce drapeau fabuleux, que personne ne connaissait, pour un drapeau républicain. Hélas ! je le connaissais fort bien ; je pensai même< « Bon Dieu ! ce sont les anciennes couleurs de notre Burschenschaft ! aujourd'hui, il se fera un malheur ou une sottise. » Malheureusement, ce fut ' l'un et l'autre. Lorsque les dragons, au commencement du conflit, se ruèrent sur les Allemands qui suivaient ce drapeau, ceux-ci se réfugièrent derrière les grandes pièces de bois d'un atelier de menuiserie. Plus tard, ils se retirèrent au Jardin des Plantes, et le drapeau, bien que fort endommagé, est sauvé. J'ai consciencieusement répondu aux Français qui me questionnaient sur la signification de ce drapeau noir, rouge et or, que l'empereur Barberousse qui, depuis plusieurs siècles, séjourne au Kyffhauser, nous a envoyé cette bannière comme un signe que le vieux rê\e du grand empire existe encore, et qu'il viendra lui-même avec le sceptre et le glaive. Pour ce qui me concerne, je ne crois pas que cela ait lieu de sitôt ; il y a encore trop de corbeaux noirs qui volent autour de la montagne.

Ici, à Paris, les aifaires ont beaucoup moins la

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forme d'un rêve ; dans toutes les rues, des baïonnettes et des figures militaires attentives. D*abord j'ai cru que la mise de Paris en état de siège n'était qu'un coup tiré en l'air; on disait que cette mesure serait bientôt rapportée. Mais, lorsque, bier^ dans Taprès-midi, je vis toujours plus de canons passer dans la rue de Richelieu, je remarquai que l'on pourrait bien utiliser la défi^ite des républicains pour écrasser d'autres adversaires du gouvernement, nommément les journalistes. Mais aura-t-on pour cela autant de force que de bonne volonté? On exploite maintenant l'étourdissement victorieux des gardes nationaux qui ont pris part aux mesures vio*. lentes contre les républicains, et Louis-Philippe donne comme autrefois des poignées de main de bon camarade. Gomme on hait les carlistes et que L'on désapprouve les républicains, le peuple soutient le roi comme le conservateur de l'ordre, et le roi est aussi populaire que la nécessité elle-même. Oui, j'ai entendu crier : Vive le roit quand le roi passait à cheval sur les boulevards; mais j'ai vu aussi une haute figure qui, non loin du faubourg Montmartre, venait hardiment à lui en criant : A bas LouiS' Philippe îflusieixTs cavaliers delà suite du roi

descendirent aussitôt de cheval, se saisirent de ce protestant et remmenèrent avec eux.

Je n'ai jamais vu Paris aussi étouffant qu'hier au oOir. Malgré le mauvais temps, la foule remplissait les lieux publics. Dans le jardin du Palais-Royal si pressaient des groupes de gens qui parlaient politique, mais ils parlaient doucement, très-doucement en effet; car on peut être traduit sur-le-champ devant un conseil de guerre, et se voir fusillé dans les vingt-quatre heures. Je commence à regretter le train-train juridique de mon Allemagne. L'état illégal où Ton se trouve maintenant est odieux ; c'est un mal plus fatal que le choléra. De même que, quand le choléra sévissait ici, on était angoissé par les indications exagérées du chiffre des morts, on s'effraye aujourd'hui en entendant parler du nombre énorme des arrestations, des fusillades secrètes et de tous les bruits sinistres qui, comme hier au soir, circulent dans l'ombre. Aujourd'hui, à la lumière du jour, on est plus rassuré. On s'avoue qu'on s'est trop alarmé hier, et Ton est plutôt vexé que craintif. Il règne maintenant une terreur juste-milieu I

Les journaux sont modérés dans les protestations, mais ne paraissent nullement découragés. Le Na-

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tional et le Temps parlent sans peur, comme il convient à des hommes libres. Je ne puis rien vous dire sur les derniers événements qui ne se trouve dans les feuilles publiques. On est tranquille, et on laisse tranquillement venir les choses. Le gouvernement est peut-être effrayé de Ténorme puissance qu'il voit dans ses mains. Ils*est mis au-dessus des lois: situation dangereuse; car on dit à bon droit : c Qui est au-dessus de la loi, est hors de la loi. y> La seule raison que donnent beaucoup d'amis sincères de la liberté, pour excuser les violentes mesures actuelles, est la nécessité pour Isiroyauté démocratique de se fortifier au dedans, afin .d'agir plus vigoureusement au dehors.

Paris, le 10 juin.

Hier, Paris était complètement tranquille. Les bruits de nombreuses fusillades que répandaient avant-hier au soir encore les gens les plus dignes de foi, étaient contredits de la manière la plus formelle par ceux qui tiennent de plus près au gouvernement. On avouait seulement un grand nombre d'arrestations. Chacun pouvait, d'ailleurs, s'en convaincre de ses propres yeux ; hier, et plus encore

avant-hier, on voyait partout des personnes arrêtées, conduites par des soldats ou des gardes municipaux. C'était parfois comme une procession, hommes jeunes et vieux, dans les costumes les plus pitoyables et accompagnés de parents éplorés. On disait que chacun d'eux paraissait tout de suite devant un conseil de guerre, et serait fusillé à Vincennes dans les vingt -quatre heures. Partout des groupes d*hommes devant les maisons où avaient lieu des perquisitions — surtout dans les rues qui avaient été le théâtre du combat, et où beaucoup des combattants, quand ils virent leur cause désespérée, se tenaient cachés jusqu'à ce qu'un traître les fit découvrir. Le long des quais surtout^ le peuple se réu* nissaiten foule, regardant et causant, particulièrement dans le voisinage de la rue Saint-Martin, qui est toujours remplie de curieux, et autour du Palais de Justice, où l'on conduisait beaucoup de prisonniers. On se pressait aussi à la Morgue pour voir les morti qui y étaient exposés; il se passait là les scènes les plus déchirantes. La ville offrait vraiment un aspect lugubre ; partout des groupes de peuple, le malheur sur les visages, des patrouilles de soldats et des convois funèbres de gardes nationaux tombés dans le combat.

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Toutefois, dans la société, depuis avant-hier, on n'est plus du tout inquiet ; on connaît son monde, et Ton sait que le juste milieu se sent lui-même fort mal à Taise dans la plénitude de sa puissance ac-

tuelle. Il tient maintenant le grand glaive des exécutions, mais il n'a pas la main assez forte pour le manier. Au moindre coup, on craint de se blesser soi-même. Enivré de la victoire que Ton a due tout d'abord au maréchal Soult, on s'est laissé entraîner à des mesures militaires que doit avoir proposées le vieux soldat, encore tout rempli des velléités de l'Empire. Maintenant, cet homme est, de fait, à la tête du conseil des ministres, et ses collègues et les autres gens du juste-milieu craignent qu'il n'ob^ tienne la présidence si ardemment ambitionnée par lui. On cherche donc tout doucement à biaiser et à se tirer de l'héroïsme; et c'est là que tendent les définitions et interprétations plus douces que l'on donne aujourd'hui de l'ordonnance sur la mise en état de siège. On peut voir combien le juste-milieu s'alarme de sa propre puissance, qu'il tient convulsivement dans ses mains, et n'abandonnera peut-être pas avant qu'on lui ait demandé merci. Dans son désespoir, il fera peut-

être tombejr quelques têtes sans importance; il

feindra peut-être la colère la plus comique pour . eifrayer ses ennemis ; il commettra d'horribles sottises; il fera... Mais comment prévoir tout ce que peut la peur quand elle s'est barricadée 4^ns les cœurs des puissants, et qu'elle se voit de toute part cernée par la mort et la raillerie? Les actes d'un poltron, comme ceux d'un homme de génie, sont en dehors de toute prévision. Toutefois, le public sent que l'état légal où l'on se trouve n'est qu'une for« mule. Là où les lois sont vivantes dans la conscience du peuple^ le gouvernement ne peut pas les anéantir tout à coup par une ordonnance. On est encore ici, de facto 9 plus sûr de sa vie et de sa propriété que dans le reste de l'Europe, à l'exception de l'Angleterre et de la Hollande. Malgré les tribunaux militaires, la liberté de la presse existe encore de fait, et les journalistes discutent les mesures du gouvernement beaucoup plus librement que dans maints pays du continent où la liberté de la presse est sanctionnée par des lois, sur le papier.

La poste part aujourd'hui (dimanche) à midi, et je ne puis rien vous dire de la journée. Je vous renvoie simplement aux journaux. Leur ton a beau-

coup plus d'importance que les choses qu'ils disent. D'ailleurs, ils sont de nouveau, sans doute, remplis de mensonges. — Depuis ce matin, le tambour, n'a pas cessé de battre. C'est aujourd'hui grande revue. Mon domestique me dit que les boulevards, et en général tout l'espace compris depuis la barrière du Trône jusqu'à là barrière de l'Étoile, sont couverts de troupes de ligne et de gardes nationaux. Louis-Philippe, le père de la patrie, le vainqueur des Catilinas du 5 juin, Cicéron à cheval, l'ennemi de la guillotine et du papier-monnaie, le conservateur des vies et des boutiques, le roi citoyen, se montrera dans quelques heures à son peuple; un immense cri de : Vive le roiî va, l'accueillir ; il sera très-touché, il serrera la main à une foule de gens, et la police ne manquera pas de prendre des mesures de sécurité et de pourvoir à un enthousiasme ej^^râ.

Paris^ le 11 jain.

Un temps admirable a favorisé la revue d'hier. Sur les boulevards, depuis la barrière du Trône jusqu'à celle de l'Étoile, il y avait peut être cinquante mille hommes de la garde nationale et de la troupe

de ligne; et une innombrable masse de curieux, sur leurs jambes ou aux fenêtres^ attendaient impatiemment le moment de voir quel air aurait le roi, et quel accueil lui ferait le peuple après des événements aussi extraordinaires. Vers une heure, Sa Majesté avec son état-major arriva dans le voisinage de la porte Saint-Denis, où je m'étais placé sur une borne renversée afin de mieux voir. Le roi n'était pas au milieu du boulevard, mais du côté droit où se trouvait la garde nationale^ et, sur tout le par* cours, il se penchait à droite sur son cheval pour serrer partout la main aux gardes nationaux; lorsque, deux heures plus tard, il refit le même chemin, il chevauchait du côté gauche,- où il continua la même manœ,uvre; aussi je ne serais pas surpris, que, par suite de cette posture oblique, il éprouvât de grandes douleurs de poitrine,' ou même se fût démis une côte. Cette extraordinaire patience du roi est inimaginable. Avec cela il lui fallait con« stamment sourire. Mais, sous l'épaisse bonhomie de son visage, il y avait, je crois, beaucoup de tristesse et de souci. La vue de cet homme m'a inspiré une profonde pitié. Il a beaucoup changé depuis que je l'ai vu cet hiver dans un bal aux Tuileries. La

chair de son visage, alors rouge et pleine, était hier molle et jaune; ses favoris noirs ont maintenant tout à fait grisonné, de sorte qu'il semble que ses joues elles-mêmes, depuis ce moment-là, ont tremblé devant les coups actuels ou à venir du destin; tout au moins, c'est un signe de préoccupation qu'il n'ait pas songé à passer en noir ses favoris. Le tricorne^ enfoncé profondément sur son front, lui don* nait d'ailleurs un air très-malheureux. Il semblait demander des yeux bienveillance et pardon. Véritablement, on ne pouvait s'apercevoir que c'était là cet homme qui nous a mis tous en état de siège. Aussi pas la moindre trace de mauvaise humeur contre lui, et je dois convenir que de grands ap* plaudissements le saluaient partout; ceux-là surtout auxquels il avait serré la main, faisaient entendre des acclamations frénétiques, et des milliers de bouches féminines répétaient d'une voix éclatante : Vive le roi! Je vis une vieille femme qui frappait son mari dans les côtes, parce qu'il ne criait pas assez haut. Un sentiment d'amertume me saisit quand je pensai que ce peuple qui acclamait aujourd'hui le pauvre Louis-Philippe et ses poignées de main, est ce même peuple français qui a vu si souvent

Napoléon Bonaparte passer avec son visage impérial de marbre, ses yeux immobiles et ses mains ce inaccessibles. »

Après que Louis-Philippe eût passé la revue, ou plutôt tâté le pouls à Tarmée pour se convaincre qu'elle existe réellement, le tumulte militaire dura plusieurs heures encore. Les différents corps s'envoyaient de continuels compliments en défilant les uns devant les autres. Vive la ligne î criait la garde nationale. Vive la garde nationale t répondait la ligne. On fraternisait. Çà et là, on voyait des gardes nationaiix et des soldats dans un embrassement symbolique; de même, comme acte symbolique, ils partageaient ensemble leurs saucisses, leur pain et leur vin. II n'y eut pas le plus petit désordre.

Je dois pourtant constater que le cri de Vive la liheriéi était le plus fréquent, et, en entendant crier à pleine poitrine ces mots partant de gens armés, on se sentait joyeusement rassuré en dépit de l'état de siège et des tribunaux militaires. Mais c'est précisément cela, Louis-Philippe ne résistera jamais volontairement à Topinion publique, il saura toujours épier ses plus pressantes exigences et agir en conséquence. Voilà llmportante signification de la

revue d'hier. Louis-Philippe éprouvait le besoin de voir le peuple en masse pour se convaincre qu'il n'avait pas pris en mauvaise part ses coups decanoit et ses ordonnances, qu'il ne le tient point pour* un méchant roi violent, et qu'il n'y a d'ailleurs entre eux aucun malentendu. Hais le peuple, de son côté, voulait aussi considérer attentivement son Louis- Philippe, pour s'assurer qu'il est toujours le courtisan soumis de sa volonté souveraine^ et qu'il lui est resté obéissant et dévoué. Aussi l'on pouvait dire que le peuple a passé le roi en revue, et a exprimé sa très-haute satisfaction de ses manœuvres.

Paris^ le i2 juin.

La grande revue était hier le sujet de tous les entretiens. Les modérés y ont vu la plus parfaite entente entre le roi et les citoyens. Toutefois, beau* coup de gens avisés ne veulent pas se fier à cette bonne intelligence , et prédisent une brouille entre le roi et les citoyens, qui peut facilement avoir lieu du moment que les intérêts du trône seront en conflit avec ceux de la boutique. Aujourd'hui^ il est vrai, ils s'appuient-réciproquement, roi

et citoyens sont satisfaits. A oe qu'on me raconte, la place Vendôme était hier le théâtre où Ton pouvait le mieux remarquer cette belle harmonie, le roi était égayé par les cris de joie qui l'avaient accueilli sur le boulevard, et, lorsque les colonnes des gardes nationaux défilèrent devant lui, quelques-uns d'entre eux sortirent sans cérémonie des rangs et lui tendirent aussi la main avec une parole anïicale, ou en exprimant brièvement leur opinion sur les derniers événements, ou lui déclarant sans détour qu'ils le soutiendraient aussi longtemps qu'il n'abuserait pas de sa puissance. Louis-Philippe protesta de son côté, de la manière la plus sacrée, que jamais chose semblable n'aurait lieu, qu'il voulait seulement réprimer les fauteurs de désordre afin de défendre plus énergiquement la liberté et l'égalité des Français; et ses paroles ont inspiré beaucoup de confiance. L'impartialité m'a fait un devoir de mentionner cette circonstance. J'avouerai même que mon cœur méfiant en a été quelque peu tranquillisé.

Les journaux d'opposition semblent presque vouloir ignorer ce qui s'est passé avant-hier. En général, leur ton est très-remarquable. C'est cette espèce de

âOâ ALLEMANDS Et i-ÀANÔAId

réserve qui d'ordinaire précède les explosions ter> ribles. II semble qu'ils veulent simplement attendre

la suppression de l'ordonnance sur l'état de siège. Le ton de chaque journal témoigne jusqu'à quel degré il est compromis dans les derniers événe* ments. La Tribune doit se taire complètement, parce que c*est elle qui est la plus exposée. Le National Test également, mais non pas à un si haut degré, et il peut déjà parler davantage et plus librement. Le Temps ^ qui s'est élevé le plus haut et le plus hardiment contre le décret de l'état de siège, n'est point du tout en mauvais termes avec -quelques-uns des meneurs du juste*milieu, et il est beaucoup plus à l'abri que Sarrut et Garrel; — ce qui ne nous empêchera pas d'envisager M. Geste comme l'un des meilleurs citoyens de France , et de rendre hommage aux viriles et grandes paroles par lesquelles il s'est prononcé dans les temps les plus difSciles contre l'illégalité et l'arbitraire du gouvernement. -^ M. Sarrut est arrêté; on cherche partout M. Car* rel. C'est surtout contre Garrel qu'on est irrité, et il est possible que Ton ait songé tout particulièrement à lui, lorsqu'on a institué des tribunaux exceptionnels. Oui, s'il était vrai, comme on le pré-

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tend aujourd'hui, que M. Thiers fût l'auteur de ce coup de génie, c'est sûrement à son anciep collègue Garrel qu'il a songé; car c'est ce dernier qu'il doit surtout redouter. Il connaît exactement sa puissance, et il sait que chaque parti, quand il est victorieux, punit d'abord ses renégats. La tête du petit Thiers, toute pleine encore du charivari des chaudrons marseillais et des vers louangeurs de M. Yiennet, doit avoir été complètement assourdie quand le tonnerre du canon et le nom de Garrel sont venus à son oreille. On croyait généralement, en effet, que M. Garrel était à la tête du mouvement populaire du S juin . On regardait comme son quartier général le grand bâtiment de la rue du Croissant où se trouvent l'imprimerie et les bureaux du Nationalf, et près de deux mille personnes, parmi lesquelles beaucoup d'hommes importants, s'y sont rendus pour of&ir. leur concours et celui de leurs amis* Mais il est un fait certain, c'est que Garrel a décliné toutes ces offres, et a dit à l'avance que la révolution projetée échouerait parce qu'elle n'avait pas été convenablement préparée, parce qu'on ne s'était pas assuré de la sympathie du peuple, qu'on manquait des ressources les plus indispensables, qu'on

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ne connaissait pas même les personnes inQuentes, etc. Et, par le fait, il n'y eut jamais de soulèvement plus mal conduit, et l'on ne sait pas même à cette heure comment il a commencé et s'est formé. Un des combattants de la rue Saint-Martin assure que, lorsque les républicains qui y étaient enfermés se regardaient face à face, personne ne reconnaissait personne, et que le hasard seul avait réuni tous ces hommes complètement étrangers entre eux. Toutefois, ils apprirent vite à se connaître .en se battant ensemble, et la plupart moururent comme de vieux frères d'armes. De même, jusqu'à cette heure, on n'a pu savoir exactement comment les choses se sont passées à l'enlèvement de la Fayette. Un homme bien informé m'assurait hier que le gouvernement, qui se méfiait du cortège funèbre de Lamarque, et tenait à cause de cela des dragons en réserve, avait donné à la police, pour le cas où quelque mouvement insurrectionnel éclaterait, l'ordre de s'emparer surle-champ de la Fayette, afin qu'il ne tombât pas dans les mains des révoltés, et ne pût les soutenir par l'ascendant de son nom; aussi, aux premiers coups de feu, quelques agents de police déguisés en ouvriers^ avaient mis de force le pauvre la Fayette dans,

un fiacre, tandis que d'autres agents également déguisés, s'étaient attelés devant la voiture, et l'avaient emmenée en triomphe aux cris de Vive la Fayette!

Aujourd'hui, les républicains conviennent que, si, le 5 juin,. le malheur de leurs amis leur a été trèspréjudiciable^ le jour suivant, là folie de leurs ennemis, c'est-à-dire la mise en état de siège de Paris, leur a été d'autant plus utile. Ils prétendent que les S et 6 juin ne doivent être envisagés que comme un combat d'avant-postes, qu'aucune des notabilités du parti républicain n'y a pris part, et que le sang répandu leur a valu beaucoup de nouveaux auxi* liaires. Ge que j'ai dit plus haut semble confirmer cette assertion. Le parti que représente le National^ et que la Gazette de France accuse perfidement d'être celui des républicains doctrinaires, n'a pris aucune part à ces événements, et les chefs du parti de la Tri" bune^ les montagnards n'y sont pas mêlés davantage*

I Paris, le 17 juin.

On se fait sans doute aujourd'hui^ à l'étranger, les plus singulières idées de notre situation, depuis les derniers événements de l'état siège non suspendu

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encore et de l'antagonisme ardent des partis. Et, dans ce moment pourtant, nous voyons si peu de changement ici, que c'est précisément cette absence de toute manifestation inaccoutumée qui nous étonne le plus. Cette remarque est ce que j'ai de plus important à vous communiquer^ et le contenu négatif de ma lettre pourra dissiper sans doute beaucoup de suppositions erronées. •

Tout est tranquille ici. Les tribunaux militaires poursuivent Tinstruction avec un air rébarbatif. Jusqu'ici, on n'a pas fusillé un chat. On rit, on raille, on fait de l'esprit sur Tétat de siège, sur la bravoure de la garde nationale, sur la sagesse du gouvernement. Ce que j'ai tout de suite prévu est arrivé : le juste-milieu ne sait comment faire pour se tirer de Théroïsme, et les assiégés considèrent avec un malin plaisir cet état désespéré des assiégeants. Ces derniers voudraient bien avoir Tair aussi terrible que possible ; ils fouillent dans les archives des temps les plus barbares pour ressusciter des lois exécrées, et ils ne parviennent qu'à se rendre ridicules. Ils veulent être tyrans, tandis que la nature les a destinés à tout autre chose.

Les groupes de gens en toilette qui vont se pro-

LES JOCRNfES DE JUIN 207

mener dans les jardins du Palais-Royal, des Tuileries et du Luxembourg pour respirer la fraîcheur du soir, assister aux jeux idylliques des enfants, ou se livrer à quelque autre loisir pacifique, cesgroupes, sans le savoir, font la satire la plus gaie de Tétat de siège qui existe légalement. Pour que le public y croie en quelque manière, on fait partout, avec le plus grand sérieux, des perquisitions à domicile, on dérange des malades dans leurs lits, et l'on bou* leverse tout pour découvrir un fusil caché ou une poire à poudre. — Les plus incommodés de tous sont les pauvres étrangers, qui doivent se rendre à la préfecture de police pour y recevoir de nouveaux permis de séjour. Ds ont à subir là, pro formai toute espèced'interrogatoires. Beaucoup de Français de la province doivent signer à la police rengagement de ne rien faire^ pendant leur séjour à Paris, contre le gouvernement de Louis-Philippe. Plusieurs ont mieux aimé quitter Paris que de donner leur signature. D'autres signent après avoir obtenu la permission d'ajouter qu'ils sont d'opinion républicaine. C'est certainement à l'exemple des universités allemandes, que les doctrinaires ont introduit ces mesures de police.

On continue à arrêter parfois les gens les plus hétérogènes et sous les prétextes les plus hétérogènes : les uns pour avoir pris part à la révolte républicaine, d'autres à cause d'une conspiration bonapartiste nouvellement découverte; hier, on a même arrêté troi^ pairs carlistes; parmi eux, don Chateaubriand^ le chevalier de la triste figure, le . meilleur écrivain et le plus grand fou de France. Les prisons sont combles. Â Sainte-Pélagie seulement, il y a plus de six cents détenus pour cause politique. J'ai reçu hier d'un de mes amis qui y est enfermé pour dette, et écrit un grand ouvrage dans lequel il prouvera que Sainte-Pélagie a été fondée par les Pélasges, j'ai reçu hier de cet ami une lettre où il se plaint fort du bruit qui l'entoure et le dérange dans ses savantes recherches. La plus grande audace règne parmi les prisonniers de Sainte-Pélagie. Sur les murs de la cour, ils ont dessiné une énorme poire avec une hache au-dessus.

A propos de la poire, je dois remarquer que les magasins d'estampes n'ont pas pris note le moins du monde de l'état de siège. La poire, et toujours la poire, s'y voit sur toutes les caricatures. La plus frappante de celles-ci représente I^ place de la Con*

corde, avec le monument qui y est consacré à la Charte; sur ce. monument, qui a la forme d'un autel, se trouve une poire énorme avec les traits du roi. — A la longue, des choses de ce genre fatiguent et révoltent une âme d'Allemand. Ces éternelles moqueries imprimées et peintes excitent plutôt chez moi une certaine sympathie pour Louis-Philippe. II est vraiment à plaindre maintenant plus que jamais. Bon et humain de nature, il est condamné par les tribunaux militaires à être sévère. Il sent avec cela que des exécutions ne peuvent ni aider ni intimider, surtout après que le choléra, il y a quelques semaines, a exécuté plus de trente-cinq mille personnes dans les plus affreux tourments. Mais on pardonne plus volontiers des cruautés aux gouvernements que la violation de droits traditionnels, violation qui est dans l'essence réactionnaire de rétat de siège. C'est pourquoi la menace des sévérités des tribunaux militaires inspire aux républicains un tel ton de supériorité, tandis que leurs adversaires paraissent maintenant si petits.

210 ALLEMANDS ET FfiAltÇAIS

Paris, le 7 juillet*

L'affaissement qui suit d'ordinaire une grande crise est visible ici dans ce moment. Partout le mécontentement, la mauvaise humeur, la fatigue, des bouches ouvertes qui bâillent à demi et à demi montrent les dents. L'arrêt de la cour de cassation a mis fin à notre étrange état de siège, presque à la façon d'un dénoûment de comédie. On a tant ri de cette catastrophe imprévue, qu'on pardonne volontiers au gouvernement son coup d'État manqué. Avec quels bons rires avons-nous lu au coin des rues la proclamation par laquelle M. de Montalivet remercie les Parisiens d'avoir si peu pris garde à l'état de siège, et de ne s'être pas laissé le moins du monde, dans l'intervalle, déranger dans leurs plaisirs I Je ne crois pas que Beaumarchais eût mieux écrit cette pièce. Vraiment le gouvernement actuel fait beaucoup pour l'amusement du peuple!

Sur ces entrefaites, les Français s'amusaient avec un singulier passe-temps, un jeu chinois' dont la difficulté consiste à composer une figure déterminée avec quelques petits morceaux de bois anguleux et obli-

ques. On s'occupait donc dans les salons de Paris à composer un ministère d'après les règles de ce jeu, et Ton n'a pas d'idée des personnages anguleux et obliques qui se trouvaient ainsi réunis, sans qu'aucune de ces combinaisens de bois parvint à former, une honnête figure d'ensemble. — C'est avec Tal* leyrand et Dupin l'ainé que se firent le plus d'essais. Quant au premier, les journaux n'ont pas manqué de dire toutes 4es non-vérités possibles. C'était une grande erreur que d'attacher à sa personne, pour la formation d'un nouveau ministère, yne aussi grande importance. Ce vieillard est usé et n'est peut-être venu ici que pour les affaires les plus personnelles. On prétend qu'il est malade et affaibli,, précisément parce qu'il répète sans cesse qu'il ne s'est jamais senti aussi bien portant et robuste que maintenant. Il s'en va, dit-il, aux eaux pour conso* lider encore sa santé et sa vigueur. Avec l'étourderie d'un enfant qui ne connaît pas encore le monde p^r son mauvais côté, on entend ce vieillard, qui à peine a appris à le connaître par le bon, plaisanter avec la plus grande légèreté sur les complications et les difficultés menaçantes du moment. Avec cette façon connue de prendre légèrement les

choses les plus graves, il se donne Tair de la certilude et de l'infaillibilité en personne, et il est en quelque sorte le pape de cette malheureuse Église d'incrédules, qui ne croient ni au Saint-Esprit des peuples, ni à l'incarnation de la parole divine*

Quant aux échecs ministériels de Dupin, les journaux ont débité beaucoup de choses étranges, mais pas toujours sans fondement. Il est certain qu'il a eu avec le roi quelques explications a^sez dures, et qu'ils se sont séparés un jour avec un mécontentement réciproque. Il est exact aussi que c'est lord Granville qui en a été la cause. Voici comment : M.NDupin avait donné au roi sa parole que, du moment que ce dernier le lui demanderait, il accepterait la présidence du conseil. Lord Granville, à qui il n'est point agréable de voir un bourgeois comme M. Dupin à la tète du gouvernement, et qui, dans l'esprit de sa caste, désire un premier ministre plus noble, doit avoir exprimé à Louis-Philippe quelques doutes sérieux sur la capacité de M. Dupin. Quand le roi raconta ces propos à M. Dupin^ celuici se fâcha si fort, et se laissa aller à des paroles si inconvenantes, qu'il en résulta une rupture entre le roi et lui. Si Dupin était devenu président du con-

seil, la plupart des membres du ministère actuel se seraient retirés. Une partie des autres employés supérieurs auraient été remerciés. L'ancien rédacteur du Nationah M. Thiers, aurait pris nécessairement une autre direction. En revanche, le rédacteur actuel du Temp, M. Coste, aurait reçu la charge considérable qu'occupait autrefois M. Kessner, c'està-dire la haute administration du Trésor.. En atten< dant, la puissance des choses résoudra beaucoup de difficultés; aussitôt que la Chambre aura recommencé ses débats, Dupin deviendra le seul ministre possible du juste-milieu; — car lui seul peut faire tête à l'opposition dans le parlement, et, sans nul doute, le gouvernement sera suffisamment appelé à rendre compte.

Jusqu'ici, Louis-Philippe est toujours son propre premier ministre. Ce qui le prouve déjà, c'est qu'on lui attribue à lui-même tous les actes du gouvernement, et non point à M. Montalivet, dont il est à peine question et qui n'est pas même haï. La métamorphose qui semble avoir eu lieu dans les vues du roi, depuis la révolte des 8 et 6 juin, est remarquable. Il se regarde maintenant comme tout à fait fort; il croit pouvoir compter sans réserve sur la

grande masse de la nation ; il pense être l'homme nécessaire auquel la France se rattachera sans condition en cas d'attaque extérieure, et c'est pourquoi il semble ne plus avoir pour la guerre autant de répugnance qu'autrefois. Le parti patriote forme, en effet, la minorité, et ce parti se méfie de Louis- Philippe, craignant^ à bon droit, qu'il ne soit moins hostile à l'étranger qu'à ses ic/nnemis du dedans. L'étranger ne menace que sa couronne, les autres menacent sa vie. Qu*il en soit ainsi, le roi le sait bien ; quand on réfléchit que Louis-Philippe est convaincu jusqu'au fond de Tàmedela malveillance Je ses ennemis, on doit s'étonner de sa modération. II s'est rendu coupable, il est vrai, par la déclaration derétat de siège, d'une illégalité injustifiable; maison ne peut dire qu'il ait abusé indignement de sa puissance. Il a bien plutôt très-généreusement épargné tous ceux qui l'avaient blessé^ tandis qu'il ne roulait que réprimer ou plutôt désarmer ceux qui ont résisté en ennemis à son gouvernement. En dépit de tout le mauvais vouloir que l'on peut avoir contre le roi Louis-Philippe, je suis convaincu qu'en lui l'homme est d'une noblesse et d'une grandeur de ^ cœur peu communes. Sa passion maîtresse est celle

de bâtir. J'étais hier aux Tuileries; partout on construit sur terre et sous terre; on abat des murailles, on creuse des souterrains, et c'est un bruit de marteaux incessant. Le roi^ qui demeure à Saint-Gloud avec toute sa famille, vient chaque jour à Paris, et visite tout d'abord les constructions des Tuileries. Ce palais est maintenant presque vide; on y tient seulement le conseil des ministres. Oh! si les vieilles taches de sang pouvaient parler comme dans les contes d'enfants, on entendrait là parfois de bons conseils ; car, dans chaque chambre de cette tragique maison, a coulé un sang plein d'enseignements.

Puis, le 15 juiUet.

Le 14 juillet s'est passé tranquillement, sans que l'émeute annoncée par la police se soit produite nulle part. Mais il faisait si chaud^ une atmosphère si étouffante pesait sur Paris, que cette annonce ne put pas même attirer le nombre voulu de curieux sur les théâtres ordinaires des émeutes. Ce n'est que sur la grande place où fut inaugurée la Révolution, et où, ce même jour, la Bastille fut détruite, que se

montrèrent de nombreux groupes d'hommes, qui attendaient tranquillement à la chaleur brûlante de midi, et se faisaient en quelque sorte rôtir par patriotisme au soleil de juillet. Ou disait, il y a quelques jours, que, le 14 juillet, on couronnerait publiquement de lauriers, sur cette place, les vieux combattants de la Bastille qui sont encore en vie, et reçoivent maintenant une pension. On destinait à la Fayette le rôle principal de cette fête. Hais les événements des 5 et 6 juin ont fait abandonner ce projet; d'ailleurs, la Fayette ne semble pas désirer cette année un nouveau triomphe. Peut-être y avaitil, parmi les groupes de la place de la Bastille, plus de police que d'hommes, car on y entendait faire à haute voix des remarques d'une amertume et d'une méchanceté telles, que des mocuhards déguisés ont seuls rhabitude de s'en permettre de pareilles. Louis-Philippe, disait-on, est un traître, les gardes nationaux sont des traîtres, les député^ des traîtres; seul, le soleil de juillet ne trahit pas. Et, en effets il faisait son devoir, et nous transperçait de scs^ rayons au point que l'on avait peine à y tenir. Pour ce qui me concerne, dans cette chaleur ardente, je fis la réflexion que la Bastille devait avoir été un

bâtiment trèâ-frais, qui procurait certainement eu été une ombre fort agréable. Lorsqu'elle fut dé* truite, il s'y trouvait six prisonniers. Aujourd'hui, il y a dix prisons d'Ëtat, et à Sainte-Pélagie seulement pas moins de six cents prisonniers politiques^ Sainte-Pélagie doit être fort malsaine, et Ton s'y trouve très à l'étroit. D'ailleurs, on y vit gaiement ; les républicains et les carlistes se tiennent, il est vrai, loin les uns des autres, mais s'envoient constamment de gaies plaisanteries, et rient et jubilent. Les républicains portent des bonnets rouges, les car-* listes des bonnets verts avec une fleur de lis blanche; les uns crient constamment : Vive la république! les autres: Vive le roit Des applaudissements unanimes se font entendre des deux parts quaad quelqu'un éclate en injures furibondes contre Louis- Philippe. Gela se fait d'autant plus librement qu'à Sainte-Pélagie aucun prisonnier ne peut être arrêté ni mis au secret. La plupart des têtes brûlées qui, ailleurs, à chaque occasion, font tout de suite du tumulte, se trouvent là sous bonne garde, et c'est pourquoi la police n'a pu réussir depuis à organiser une émeute un peu productive. Pour le moment, les républicains se garderont bien de tenter aucune

violence. D'ailleurs, ils n'ont pas d'armes; le dé*)armeinent s'opère très à fond.

C'est aujourd'hui la Saint-Henri, la fêtç du jeune Henri Y, et l'on s'attend à quelques désordres. One proclamation en sa faveur a été répandue hier au soir par des chiffonniers et des prêtres déguisés. Il y est dit qu'Henri fera le bonheur de la France et la préservera de l'invasion étrangère; l'amiée prochaine, il sera majeur, puisque les rois de France atteignent déjà leur majorité à treize ans, et ont acquis alors leur plus haut développement. Pour la première fois, le jeune Henri est représenté sur cette proclamation avec le sceptre et la couronne; jusqu'ici, on le voyait toujours dans le costume d'un pèlerin ou d*un montagnard écossais, gravissant des rochers, ou mettant sa bourse dans la main d'une pauvre mendiante, etc. Rien de bien redoutable n'est à craindre de ces misères. Aussi les carlistes sont-ils très-découragés. La témérité folle de la duchesse de Berry leur a beaucoup nui. C'est en vain que les carlistes de Paris lui avaient dépêché M. Berryer pour l'engagef à retourner à Holyrood. En vain Louis-Philippe avait-il fait la même tentative par le moyen de ses agents. En vain les ambas-

t£S JOURNÉES DE JUIN $19

sadeurs étrangers Tav aient-ils conjurée, au nom de Dieu, de renoncer pour le moment à ses entreprises. Raisons, menaces, prières, rien n'a pu décider cette femme opiniâtre à partir. Elle est toujours en Vendée. Bien que sans ressources, et ne trouvant nulle part de l'appui, elle ne veut pas céder. Le mot de Ténigme est que des prêtres absurdes ou avisés l'ont fanatisée en lui persuadant que, si elle meurt pour son fils, sa mort sera pour lui une bénédiction. Et maintenant, elle cherche la mort avec l'ardeur religieuse d'une martyre et l'amour passionné d'une mère.

Si aucun mouvement ne se produit ici sur les places publiques, il se trahit d'autant plus d'inquiétude dans la société. Tout d'abord ce sont les affaires allemandes, les ordonnances de la Diète qui occupent tous. les esprits. On entend sur rAilemagne les jugements les plus insensés. Les Français, avec leur légèreté qui les trompe, croient que les princes oppriment la liberté, et ils ne voient pas qu'il ne s'agit que de mettre un terme à l'anarchie qui règne parmi les libéraux, et, en général, d'avancer l'unité et le salut du peuple allemand. Le S juin, le Temps à fait connaître le contenu des six

articles du décret de la Diète. Aui>aravant déjà, un piétîste connu avait colporté des extraits de ce décret, et édifié bien des cœurs par cette commu-nication.

Après les affaires d'Allemagne, on s'occupe de celles de Belgique et de Hollande^ qui se compliquent d'heure en heure, et doivent pourtant être terminées au plus vite. On prête à l'Angleterre l'intention de mettre fin d'une manière ou d'une autre à ces complications, et c'est là, dit-on, le véritable but du voyage de Durham à Pétersbourg, qui n'aurait point été entrepris dans l'intérêt de la Pologne. En tout cas, le choix de l'envoyé est considéré comme le signe d'une volonté arrêtée, car lord Durham est le plus morose, le plus hérissé et le plus anguleux des fils d'Albion, et, en outre, personnellement hostile à la camarilla russe, parce que celle-ci, à l'occasion du bill de réforme, a intrigué contre lui, très-ardent réformiste , et contre son beau-père, lord Grey, et doit avoir cherché par tous les moyens à le renvoyer. Les amis de la paix espèrent que l'empereur Nicolas et lui n'échangeront que peu de paroles, parce que le premier ne doit être rien moins que favorablement disposé à cause d'' U

tnanière inconvenante et injurieuse' dont on a parlé de lui dans le parlement. Mais peut-être y a-t-il de • raisons toutes naturelles pour qu'il n'y ait entre eux aucun entretien important, et tout dépendra des intermédiaires et des truchements.

Louis-Philippe est enco^l9 aujourd'hui d*avis qu'il esl fort. <K Voyez comme nous sommes forts! x» est aux Tuileries le refrain de tous les discours, comme un malade parle toujours de santé, et ne peut assez tirer vanité de ce qu'il digère bien, de ce qu'il peut se tenir sans spasmes sur ses jambes et respirer à pleine poitrine, etc. Ces gens-là ne tarissent pas sur la force et l'énergie qu'ils ont déjà déployées dans les diverses mesures comminatoires, et qu'ils peuvent déployer encore. Arrivent ensuite les diplomates qui viennent chaque jour au château et leur tâtent le pouls, et leur font tirer la langue, etobser* vent soigneusement les déjections, puis envoient à leurs cours le bulletin de la santé politique. Aussi les ministres étrangers ne cessent-ils de demander : <K Louis-Philippe est-il fort ou faible? i^ Dans le premier cas, leurs maîtres peuvent tranquillement résoudre et exécuter chez eux telle mesure qu'il leur plaira; dans le second, où le renversement du

gouvernement français et la guerre seraient à crain-^ dre, ils ne peuvent entreprendre dans leurs États rien de bien sérieux. — Cette grande question, si Louis-Philippe est faible ou tort, peut être difficile à résoudre, mais il est facile de voir que les Français même ne sont pas faibles dans ce moment. Ils ont trouvé dans le cœur des peuples de nouveaux alliés, tandis que leurs ennemis ne sont pas précisément aujourd'hui au point culminant de la popularité. Us ont pour auxiliaires d'invisibles armées d'esprits, et leur propre armée en chair et en os est dans l'état le plus florissant. La jeunesse française est aussi belliqueuse et enthousiaste qu'en 1793. Précédés de joyeuses musiques, les jeunes conscrits parcourent Paris, portant à leur chapeau des rubans flottants, des fleurs et le numéro qu'ils ont tiré, et qui est en quelque sorte leur gros lot; et l'on chante des hymnes à la liberté, et l'on tambourine les marches de 92.

Quand j'arrivai à Paris, il y a deux ans, rien ne me causa plus de surprise que l'Exposition de peinture qui y était ouverte, et, bien que les plus importantes révolutions politiques et religieuses sollicitassent mon attention, je ne pus faire autrement que d'écrire tout d'abord sur la grande révolution qui a eu lieu en France dans le domaine de l'art, et dont le Salon de 1831 pouvait être envisagé comme le plus considérable résultat.

Gomme mes compatriotes, j'étais plein des préjugés les plus défavorables contre l'art français, et surtout contre la peinture française, dont les derniers développements m'étaient restés tout à fait

inconnus. La peinture en France a ceci de particulier qu'elle a suivi le mouvement social, et s*est rajeunie avec le peuple même. Toutefois, cela ne se fit point aussi immédiatement que pour la musique et la poésie, ijui, déjà avant la Révolution, avaient commencé à se transformer.

H. Louis de Maynard a donné, Aa,nsr Europe lilié^ raire^ sur le Salon de cette année, une série d'articles qui sont assurément au nombre des pages les plus intelligentes qu'un Français ait jamais écrites sur l'art. Il s'est exprimé sur ce point dans les paroles suivantes, que je reproduis fidèlement, sauf la grâce et le charme de l'expression :

« La peinture du xviii* siècle commence de la même manière que la politique et la littérature contemporaines ; de la même manière elle atteint à un certain développement accompli, et tombe aussi le même jour que tout tomba en France. Étrange période qui commence par un éclat de rire à la mort de Louis XIV, et finit dans les bras du bourreau, de a monsieur le bourreau, x> comme l'appela madame du Barry. Oh t ce si-èle qui a tout nié, tout raillé, tout profané, qui ne croyait à rien, était précisément pour cela d'autant plus capable de sa

grande œuvre de destruction, et il détruisit sans pouvoir le moins du monde réédifier quelque chose, et il n'en .avait d'ailleurs nulle envie.

» Toutefois, si les arts suivent le même mouvement, ils ne le suivent pourtant pas d'un pas égal. Ainsi la peinture^ au xviii* siècle, est demeurée en arrière. Elle a produit ses Crébilions, mais n'a eu ni un Voltaire ni un Diderot. Constamment à la solde du patronage des grands, constamment sous le jupon protecteur des maîtresses régnantes, elle a perdu peu à peu, je ne sais comment, sa hardiesse et sa force. Dans tout son libertinage, elle ne montre jamais cet emportement^ cet enthousiasme qui nous entraine et nous éblouit et nous dédommage du mauvais ^oût. Elle agit péniblement sur nous avec ses froides minauderies, ses gentillesses fanées, dans Tenceinte d'un boudoir où une mignonne petite dame, étendue sur un sofa, joue légèrement avec son éventail. Favart avec ses Églés et ses Zulmas, est plus vraisemblable que Watteau et Boucher avec leurs bergères coquettes et leurs abbés idylliques. Favart, bien qu'il se rendît ridicule, y allait pourtant de bonne foi. Les peintres de ce temps prirent le

^ moins de part à ce qui se préparait en France. L'ex*

plosion de la Révolution les surprit en négligé. La philosophie, la politique, la science, la littérature, représentées chacune par un homme à part, s'étaient précipitées impérieusement, comme une bande d'hommes ivres, à Tassaut d'un but qu'il ne connaissaient pas, mais plus ils s'en rapprochèrent, plus leur fièvre se calma, plus leurs traits devinrent paisibles et leur marche assurée. Ce but qu'ils ne connaissaient pas encore, ils pouvaient cependant le pressentir confusément; car ils avaient pu lire dans le livre de Dieu que toutes les joies humaines finissent par des pleurs. Hélas t ils sortaient d'un banquet trop bruyant, trop désordonné, pour ne. pas s'attendre à ce qu'il y a de plus sérieux et de plus terrible. Quand on considère l'inquiétude dont ils furent parfois tourmentés au milieu de la plus douce ivresse de cette orgie du xvmo siècle, on pourrait croire que l'échafaud qui devait mettre fin à toute cette folle joie, leur avait de loin fait signe comme la sombre tète d'un spectre.

» La peinture, qui s'était tenue à l'écart jusqu'alors du plus sérieux des mouvements sociaux, soit qu'elle fût débilitée par le vin et les femmes, soit qu'elle envisageât sa coopération comme iuu*

tile, se traîna jusqu'au dernier moment au milieu de ses roses, de ses parfums de musc et de ses jeux de bergers. Yien et quelques autres sentaient bien qu*il fallait à tout prix Ten arracher, mais ils ne savaient ce qu'il y avait à faire ensuite. Lesueur, que le maître de David tenait en très-haute estime, ne put pas fonder une école nouvelle : ij fut forcé d'en convenir. Venu dans un temps où toute royauté intellectuelle était tombée aussi au pouvoir d'un Marat et d'un Robespierre, David était dans le même embarras que ces artistes. Nous savons pourtant qu'il alla à Rome, et qu'il en revint aussi vanlooiste qu'il y était allé. Ce ne fut que plus tard, quand on prêcha l'antiquité grecque et romaine^ quand publicistes et philosophes s'avisèrent qu'il fallait revenir aux formes littéraires, sociales, et politiques des anciens, ce ne fut qu'alors que son esprit se déploya dans- toute sa hardiesse innée, et que, d'une main puissante, il tira l'art des bergeries folâtres et parfumées où il était tombé, pour l'élever dans les régions les plus sévères de l'héroïsme anti- ^ que. La réaction fut impitoyable comme toute réaction, et David la poussa jusqu'à l'extrême. C'est par lui que le terrorisme commença dans la peinture. »

L'œuvre et Taction de David sont suffisamment connues en Allemagne. Nos hôtes français, sous TEmpirej nous ont souvent entretenus du grand David. Nous avons aussi beaucoup entendu parler de ses élèves^ qui le continuèrent, chacun à sa façon, de. Gérard, Gros, Girodet et Guérin. On connaît moins chez nous un autre homme dont le nom commence également par un G, et qui, s'il n*est pas le fondateur, est tout au moins l'initiateur d'une nouvelle école de peinture en France. C'est Géricault.

J'ai fait connaître ailleurs cette école nouvelle ^ £n décrivant les meilleurs tableaux du Salon de 1 831^ j'ai donné en même temps une caractéristique des nouveaux niaitres. Ce Salon, au jugement de tous, a été le plus extraordinaire que la France ait jamais vu, et il reste mémorable dans les annales de l'art. Les tableaux que j'ai trouvés dignes d'une description, se conserveront pendant des siècles, et mes paroles seront peut-être une pièce utile de l'histoire de la peinture.

Cette année, j'ai pu pleinement me convaincre de

i. Voir dans le livre De la France, le Salon dé iSdl.

SALON DK !833 239

rimmense importance du Salon de 1831, lorsque les salles du Louvre, qui avaient été fermées pendant deux mois, se sont rouvertes le 1" avril, et que les plus récents produits de l'art français se sont offerts à nous. Gomme de coutume, on avait caché les vieux tableaux de la galerie nationale par des paravents auxquels étaient accrochées les nouvelles peintures, de sorte que, parfois, derrière les insipidités gothiques d'un peintre néo-romantique, les gracieux chefs-d'œuvre mythologiques du vieux art italien se montraient à la dérobée. L'exposition ressemblait à un Codex palimpsestusy où l'on s'irrite d'autant plus contre le nouveau texte barbare, que rbn sait quelle divine poésie grecque il recouvre.

Il y avait bien quatre mille tableaux exposés, et, parmi eux, presque pas un chef-d'œuvre. Était-ce la suite d'une trop grande fatigue après une excitation trop grande I Ce lamentable malaise que nous remarquons dans la vie politique des Français, depuis que la folle ivresse de la liberté s'est dissipée, se manifeste-t-il aussi dans l'art ? l'exposition de cette année n'était-elle qu'un bâillement bigarré, un écho multicolore de la session des Chambres? Si le Salon de 1831 était encore tout embrasé du soleil de

juillet, c'était la pluie de juin qui dégouttait triste* ment dans celui de 1833. Les deux héros encensés du Salon précédent, Delaroche et Robert, n'étaient pas entrés en lice et les autres peintres, que j'ai vantés il y a deux ans, n'ont rien donné d'excellent cette année. A l'exception d'un tableau de Tony Johannot, un Allemand, pas une seule toile ne m'a fortement intéressé. M. Scheffer a exposé encore une Marguerite ^ qui témoigne de grands progrès techniques, mais ne signifie pourtant pas grand'chose. C'est la mAme idée, plus chaleureusement peinte , mais plus frileusement pensée. Horace Yernet a donné aussi un grand tableau, mais où il n'y a que de beaux détails. Decamps a voulu sans doute se moquer du Salon et de lui-même, et il a donné surtout des sujets de singes; parmi eux, un très-excellent singe qui peint un tableau d'histoire. Ses longs cheveux^ pendants à la Christ, m'ont fait joyeusement penser à des amis d'outre-Rhin. C'est de M. Ingres que l'on parle le plus cette année, au point de vue de l'éloge comme de la censure. Il a exposé deux portraits, celui d'une jeune Italienne, et celui d'un vieux Français, M. Bertin Taîné.

Comme Louis - Philippe dans la politique, M. Ingres a été cette année le roi dans l'art; comme le premier règne aux Tuileries, lui, il a régné au Louvre. Le caractère de H. Ingres est aussi justemilieu; M. Ingres, en effet, est un juste-milieu entre Miéris et Hichel-Ânge. On trouve dans ses tableaux la hardiesse héroïque de Miéris et le fin coloris de Michel-Ànge.

La sculpture^ dans l'exposition actuelle , s^est montrée d'autant plus brillante que la peinture avait excité peu d'enthousiasme, et elle a offert des œuvres parmi lesquelles plusieurs autorisent les plus hautes espérances, Tune même qui pourrait rivaliser avec les meilleurs produits de cet art, le Cuin de M. Étex. C'est un groupe d'une beauté symétrique et même monumentale, plein du caractère antédiluvien, et en même temps d'une signification toute moderne. Caïn, avec sa femme et son enfant, est là, acceptant le destin, absorbé, sans pensée, pétrifié dans un repos sans consolation. Cet homme a tué son frère à la suite d'une querelle pour un sacrifice, d'une dispute de religion. Oui, la religion a causé le premier fratricide, et, depuis lors, elle porte au front le signe du sang.

Je reviendrai plus tard sur le Caïn d'Ëtex, après avoir parlé de l'essor extraordinaire que nous remarquons^ de notre temps, dans la sculpture bien plus encore que dans la peinture. Le Spartacus et le Thésée^ exposés maintenant dans le jardin des Tuileries, excitent, chaque fois que je les contemple, mon admiration pensive. Seulement, quand il pleut, je regrette que de seniblables chefs-d'œuvre de l'art moderne soient exposés si complètement au grand air. Ici, le ciel n'est pas aus$i clément qu'en Grèce, et même en Grèce les œuvres de premier ordre étaient mieux protégées contre le vent et la pluie qu'on ne le croit d'ordinaire : les plus excellentes étaient bien abritées, le plus souvent dans les temples. Jusqu'ici pourtant, la température a peu nui aux nouvelles statues des Tuileries, et c'est un beau coup d'œil quand on les voit âe détacher dans leur éblouissante blancheur sur la fraîche verdure des marronniers. Il est amusant d'entendre les bonnes expliquer parfois aux petits enfants qui jouent près d'elles ce que signifie cet homme nu en marbre, qui tient avec colère son glaive dans sa main, ou quel est cet étrange compère qui, sur son corps d'homme, porte une tête de bœuf, et

qu'un autre homme nu écrase avec sa massue, c L'homme-bœuf, disent-elles, a mangé beaucoup de petits enfants. » De jeunes républicains font volontiers, en passant, la remarque que le Spartacus jette un regard louche, qui donne fort à penser^ du côté des Tuileries, et^ dans la figure du Minotaure, ils voient la royauté. D'autres trouvent à redire à la manière dont le Thésée brandit sa massue^ et prétendent que, s'il assénait son coup, il s'écraserait infailliblement la n^ain. Quoi qu'il en soit, jusqu'ici tout a encore très-bonne tournure. Mais, après quelques hivers^ ces belles statues seront déjà flétries et ébréchées, la mousse croîtra sur le glaive de Spartacus, et de pacifiques familles d'insectes nicheront entre la tête de bœuf du Minotaure et la massue de Thésée ^ si la main de celui-ci , et là massue elle-même ne se sont pas brisés.

Puisqu'il faut repaître ici tant de soldats inutiles, le roi devrait placer aux Tuileries, à côté de chaque statue, une sefitinelle qui tiendrait, quand il pleut, un parapluie ouvert. Alors, au vrai sens du mot, l'art serait abrité sous Je parapluie du roi citoyen.

De toutes parts les artistes se plaignent de l'excessive parcimonie du roi. On dit que, quand il n'était

que duc d'Orléans, il montrait plus de sollicitude pour les arts. On murmure de ce qu'il commande comparativement trop peu de tableaux, et les paye mal. Toutefois, à Texception du roi de Bavière, Louis-Philippe est, de tous les princes, celui qui se conns^t le mieux en beaux-arts. Aujourd'hui, son esprit est peut-être trop absorbé par la poli tique pour qu'il puisse s'occuper des arts aussi activement qu'autrefois. Mais, si son goût pour la peinture et la sculpture s'est un peu refroidi,, sa passion d'archilecture est presque devenue de la fureur. Jamais à Paris on n'a autant bâti que cela a lieu aujourd'hui par les soins du roi. Partout de nouveaux édifices commencés et même des rues tout entières. On travaille continuellement au Louvre et aux Tuileries. Le plan de la nouvelle Bibliothèque est tout ce qu'on peut imaginer de plus grandiose. L'église de la xMadeleine, l'ancien temple de la Gloire^ est près d'être achevée. On travaille aussi maintenant au grand palais des Ambassades que Napoléon voulait construire sur la rive droite de la Seine, et qui n'est qu'à moitié achevé, de sorte que cet énorme édifice semble les ruines d'un gigantesque château fort. On érige sur les places publiques des monuments

vraiment colossales. A la Bastille s'élève le grand éléphant qui ne représente pas mal la force con-» sciente d'elle-même et la puissante raison du peuple. Sur la place de là Concorde, on voit déjà la représentation en bois de Fobélisque de Louqsor ; dans quelques mois, l'original égyptien y sera debout lui-même, et servira de pierre commémorative pour l'événement horrible qui s'est passé là autrefois, le 31 janvier; Quelles que soient les expériences millénaires que puisse noua apporter avec lui, du merveilleux pays d'Egypte, ce messager couvert d'hiéroglyphes, le moderne poteau à lanterne, qui se dresse depuis cinquante ans sur la place de la Concorde, a vu des choses infiniment plus remarquables encore, et l'aiguille géante du vieil obélisque rouge pâlira et tremblera d'effroi quand, par une tranquille nuit d'hiver, le frivole poteau français se mettra à jaser, et racontera Thistoire de la place où ils se trouvent tous deux.

La passion de bâtir est la passion maîtresse du roi, et sera peut-être cause de sa chute. Je crains que, malgré toutes les promesses, il ne songe toujours aux forts détachés^ car il s'agit, dans un projet semblable, d'employer le marteau et la truelle, et

son cœur palpite d'aise quand il songe à un mar* teau. Qui sait si ce bruit de marteau ne le rendra pas sourd, un jour, à la voix de la prudence, et si, sans le savoir, il n'est pas dupe de ses fantaisies favorites quand il envisage ces forts comme son unique moyen de salut, et leur construction comme facilement exécutable. L'architecture pourrait nous entraîner ain^i dans les plus grands mouvements de la politique. Â propos de ces forts et du roi lui' même, qu'on me permette d'insérer ici un fragment écrit par moi en juillet dernier :

a Tout le secret des partis révolutionaires consiste en ceci, c'est qu'il ne veulent plus attaquer le gouvernement, mais attendent de sa part quelque rude attaque pour prêter une résistance active. Une insurrection nouvelle ne peut donc éclater à Paris sans la volonté expresse du gouvernement, qui ne saurait en donner Toccasion que par une insigne folie. L'insurrection réussissant , la France deviendra immédiatement une république, et la Révolution se déchatnera sur toute TEurope, dont les vieilles institutions seront, sinon mises en pièces, du moins fort ébranlées. Si l'insurrection échoue, i:Iors commencera ici une réaction terrible, inouïe,

qui sera singée dans les pays voisins avec la inala-

dresse ordinaire, et peut produire maintes transformations dans rétat de choses existant. En tout cas, le repos de FEurope est compromis par tout co que le gouvernement français pourra tenter d'inaccoutumé contre les intérêts de la Révolution, par tout ce qu'il entreprendra d'hostile contre les partis révolutionaires. Or, comme la volonté de ce gouver • nement n'est autre que la volonté exclusive, du roi, la poitrine de Louis-Philippe est réellement la boite de Pandore où se trouvent tous les maux qui peuvent un jour se répandre sur cette terre, Malheureusoment, il est impossible de lire sur son visage les pensées de son cœur ; car la branche cadette semble exceller autant que l'aînée dans l'art de dissimuler. Pas un acteur sur cette terre n'est aussi maître de son visage, ne s'entend aussi admirablement à jouer son rôle que notre roi citoyen. C'est peut-être l'un des hommes les plus spirituels et les plus courageux de France; et pourtant, quand il s'est agi de gagner la couronne, il a su se donner un air tout à fait innocent, bourgeois, timide, et les gens qui l'ont mis sans beaucoup de cérémonie sur le trône, croyaient certainement pouvoir l'en faire

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descendre avec beaucoup moins de cérémonie encore. Cette fois, comme Brutus^ la royauté a joué le rôle de faible d'esprit. Aussi c'est à leurs propres dépens, et non pas aux dépens de Louis-Philippe que devraient rire les Français en voyant les caricatures où il est représenté avec son feutre blanc et son grand parapluie. L'un et Tautre étaient de rigueur, et, comme les poignées de main, appartenaient à son rôle. L'histoire témoignera un jour que ce rôle a été bien rempli; ce sentiment peut le consoler des satires et des caricatures dont il est l'objet. La quantité de ces pasquinades et de ces charges devient chaque jour plus considérable, et partout on ne voit sur les murs des maisons que des poires grotesques. Jamais prince, dans sa propre capitale, n'a été autant raillé que Louis-Philippe ; mais il se dit : « Rira bien qui rira le dernier ! ce » n'est pas vous qui mangerez la poire, la poiré vous » mangera. » Assurément, il sent toutes les offenses qui lui sont faites, car il est homme. Il n'est pas non plus d*une si douce nature d'agneau qu'il ne pût se venger : c'est un homme, mais un homme fort qui sait maîtriser sa mauvaise humeur du moment, et commander à sa passion. Quand viendra l'heure

Salon ok 163â èâ9

qu'il jugera favorable, alors il frappera ; — d'abord sesennemis intérieurs, puis ceux du dehors qui Font offensé d'une manière bien plus sensible encore. Cet homme est capable de tout, et qui sait s*il ne jettera pas un jour, comme gage de combat, à la Sainte-Alliance, ce gant qui est devenu si sale de toutes les poignées de main possibles? Vraiment, le sentiment de sa dignité de prince ne lui manque pas. Lui, que j'avais vu, peu après la révolution de Juillet, avec son feutre et son parapluie, comme je l'aperçus tout à coup changé le 6 juin de l'année dernière quand il réduisait les républicains! Ce n'était plus le bourgeois débonnaire, au ventre flottant, au visage souriant et replet ; sa corpulence même lui donnait un air digne, il relevait aussi hardiment la tête que l'avait jamais fait autrefois l'un de ses aïeux. Mais, quand il s'aperçut que la couronne ne tenait pas encore tout à fait ferme sur sa tête, et que plus d'une bourrasque pouvait survenir, comme il eût vite retapé son vieux chapeau et repris en main son parapluie! Quelques jours après, à la grande revue, comme il saluait de nouveau bourgeoisement compères tailleurs et bottiers, comme il distribuait de droite et de gauche les plus cor-

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diales ipoignéen de main, et non pas seulement avec la main, mais avec les yeux, les lèvres riantes et même les favoris I Et pourtant ce bonhomme riant, saluant, implorant, suppliant, portait alors dans sa poitrine quatorze forts détachés.

» Ces forts sont aujourd'hui Tobjet des questions les plus sérieuses, et la solution de ces questions peut être terrible et ébranler le monde. C'est toujours cette fatalité qui perd les gens avisés : ils croient être plus habiles que tout un peuple, et pourtant Texpérience a montré que les masses ont toujours un instinct fort juste et devinent très-bien, sinon les plans, du moins les intentions de leurs maîtres. Les peuples sont tout-scients, tout-voyants; Tœil du peuple est Tœil de Dieu. Ainsi le peuple français a haussé les épaules de pitié quand le gouvernement, d'un air paternel, a cherché à lui faire croire hypocritement qu'il voulait fortifier Paris pour pouvoir le défendre contre la Sainte-Alliance. Il est vrai que le roi a des motifs suffisants pour craindre Paris; la couronne br^ile sur sa tête et roussit son toupet^ aussi longtemps que la grande flamme couve encore dans Paris, le foyer de la Révolution. Mais pourquoi n'avoue-t-il pas cela ouvertement? Pourquoi

Sâlon de 1833 241

se comporte-t-il encore comme le fidèle gardien de cette flamme? Il serait peut-être plus avantageux pour lui d'avouer tcnt uniment aux épiciers et autres partisans de la royauté, qu'il ne peut ni les soutenir ni se soutenir lui-même, aussi longtemps quMl n'est pas complètement maître de Paris, que c*est pour cela qu'il entoure la capitale de quatorze . forts, dont les canons imposeraient silence dejiaut en bas à toutes les émeutes. L'aveu net et franc qu'il s'agit de sa tête et de toutes les têtes justemilieu, aurait produit peut-être un bon effet. Mais, aujourd'hui, ce ne sont pas seulement les partis opposants, ce sont aussi les boutiquiers et les partisans du juste-milieu que les forts détachés mettent de trèsmauvaise humeur, et la presse leur a suffisamment débrouillé les mbtifs pour lesquels ils sont de si mauvaise humeur. La plupart des boutiquiers trouvent, en efiet, que Louis-Philippe est un excellent roi, digne que Ton fasse pour lui des sacrifices, et même que parfois on s'expose pour lui, comme aux 5 et 6 juin, lorsque, au nombre de quarante mille gardes nationaux, combinés avec vingt mille hommes de troupes de ligne, ils ont risqué leur peau contre plusieurs centaines de républicains;

mais ils ne pensent nullement que Louis-Philippe mérite que, pour le conserver, on expose Paris, c'està-dire soi-même avec femme et enfants et toutes les boutiques, à êtreT foudroyé, dans de futures émeutes plus considérables, du haut des quatorze Nouveaux forts. Depuis cinquante ans, disent-ils, on s'est accoutumé, d'ailleurs, à toutes les révolutions possi« blés; on s'est appliqué à intervenir dans les petites émeutes, afin que le repos soit tout de suite rétabli, et, dans les insurrections plus considérables, à se soumettre immédiatement afin que le calme soit aussi tout de suite rétabli. Les étrangers mêmes, disent-ils, les étrangers riches qui dépensent tant d'argent à Paris, se sont convaincus aujourd'hui qu'une révolution est sans danger pour tout spectateur paisible, qu'elle peut s'accomplir avec beau* coup d'ordre, même avec une grande politesse, si bien que, pour un étranger, c'est encore un amusement tout à fait à part que d'assister, à Paris, à une révolution. Mais, si Ton entourait Paris de forts détachés, la crainte d'être pulvérisés un beau matin par le canon, chasserait de Paris les étrangers, les provinciaux, et non pas seulement les gens du dehors, mais encore une foule derentiers établis ici, on

vendrait alors moins de sucre, de poivre et de pommade; les propriétaires tireraient des loyers moins considérables; bref, le commerce et Tindustrie seraient ruinés. Les épiciers qui tremblent ainsi pour le revenu de leurs maisons^ pour les chalands de leurs boutiques, et pour eux-mêmes et leurs familles, sont donc hostiles à un projet qui ferait de Paris une forteresse, de sorte que Paris ne serait plus le vieux Paris, heureux, tranquille et sans soucis. D'autres, qui appartiennent^ il est vrai, au justemilieu, mais n'ont pas renoncé aux principes libéraux de la Révolution , et préfèrent encore ces principes à Louis-Philippe, ceux-là pensent que la royauté citoyenne est beaucoup mieux protégée par des institutions que par des ouvrages d'architecture qui rappellent trop les vieux temps féodaux, où le maître de la citadelle pouvait dominer la ville selon son bon plaisir. Louis-Philippe, disent-ils, est encore jusqu'ici un fidèle gardien de la liberté civile et de l'égalité que Ton a conquises avec tant de sang ; mais il est homme, et dans l'homme il y a toujours une secrète envie du pouvoir absolu. En possession des forts détachés, il peut impunément satisfaire à son aise tous ses caprises; il serait

ainsi beaucoup plus absolu que n'ont jamais puTêtre les rois avant la Révolution; ceux-ci ne pouvaient mettre à la Bastille que quelques mécontents, taiidis que, lui^ il entoure la ville de bastilles ; il embastille tout Paris. Et, si même on était parfaitement sûr du noble caractère du roi actuel, qui peut répondre de ses successeurs, et surtout de ceux qui, par la ruse ou le hasard, se mettront un jour en possession de ces forts détachés, d'où ils seront maitres de Paris à discrétion? Hais une autre appréhension, bien plus sérieuse que celle-là, se manifesta de toute part^et ébranla ceux-mèmesqui, jusqu'ici, n'avaient pris parti ni pour ni contre le gouvernement, ni même pour ou contre la Révolution. Elle concernait le plus considérable intérêt du peuple, l'intérêt suprême de l'indépendance nationale. Bien que la vanité française n'aime pas à revenir sur 1814 et 181 S, il fallait bien s'avouer, à part soi, qu'une troisième invasion n'était pas si complètement en dehors du domaine du possible, que les forts détachés, non-seulement ne seraient pas pour les alliés un obstacle insurmontable quand ils voudraient prendre Paris, mais qu'une fois maitres de ces forts, ils pourraient tenir Paris en bride pour l'éternité,

SALON DE 1833 2ij

si ce n'est même le détruire pour toujours à coups de canon. Je ne fais que rapporter ici Topinion de Français^ qui sont convaincus qu'à la première invasion^ les troupes étrangères s'éloignèrent de Paris, parce qu'elles n'avaient nul point d'appui contre cette énorme population, et que maintenant les souverains ne désirent rien plus ardemment, dans le secret de leur cœur, que de détruire de fond en comble Paris, le foyer de la Révolution. »

Maintenant, est-il vrai que le projet des forts détachés soit abandonné pour toujours? Dieu seul, qui pénètre les reins des rois, en sait quelque chose.

Je ne puis m'empêcher de faire la remarque que nous sommes peut-être aveuglés par l'esprit de parti, et que le gouvernement n'est mû que par les vues les plus désintéressées, c'est*à-dire qu'il songe uniquement à se barricader contre la Sainte- Alliance. Mais ceci est invraisemblable. La Sainte-Alliance a plutôt mille raisons de craindre Louis-Philippe, et par-dessus tout un motif d'une suprême importance de souhaiter sa conservation. Car, d'abord,

Louis-Philippe est le plus puissant prince de TEu-

rope, ses ressources matérielles sont décuplées par leur mobilité, et dix fois, cent fois plus redoutables encore sont les moyens moraux dont il pourrait disposer en cas de besoin; et, si', malgré tout, les princes coalisés parvenaient à renvoyer cet homme, ils n'auraient fait que renverser eux-mêmes le plus puissant et peut-être le dernier appui de la royauté en Europe. Oui, les princes devraient chaque jour rendre grâce à genoux au Créateur des couronnes et des trônes, de ce que Louis-Philippe est roi de France* Une fois déjà, ils ont fait la folie de tuer l'homme qui était seul de force à maîtriser puissam* ment les républicains. Napoléon. Ohl c'est à bon droit que vous vous nommez rois par la grâce de Dieu ! Ce fut une grâce spéciale de Dieu d'envoyer encore une fois aux rois un homme qui pût les sauver, quand et déjà le jacobinisme avait repris en main sa hache, et menaçait de mettre en pièces la vieille royauté ; que les rois tuent cet homme, et Dieu lui-même sera impuissant à leur venir en aide. Par renvoi de Napoléon Bonaparte et de Louis- Philippe d'Orléavis, ces deux miracles, il a deux fois offert son salut à la royauté. Car Dieu est sage et voit bien que la forme du gouvernement républi-

cain est très-peu convenable et profitable à la vieille Europe, et d'un très-médiocre réconfort pour elle. Et moi aussi, je partage cette idée. Mais peut-être tous deux nous ne pouvons rien contre l'aveuglement des princes et des démagogues. Nous autres (lieux, nous sommes impuissants contre la sottise.

Oui, c'est ma conviction la plus sainte que le républicanisme n'est ni convenable^ ni utile, ni salutaire aux peuples de l'Europe, et que, pour les Allemands, il est même impossible. Lorsque les démocrates allemands, singeant aveuglément les Français, se mirent à prêcher une république allemande et tentèrent, dans leur folle fureur, de diffamer et d'avilir, non pas seulement les rois, mais la royauté elle-même, la dernière garantie de notre société, alors j'envisageai comme un devoir de m'exprimer ainsi que je l'ai fait à propos du 21 jan- .vier. Bien que, depuis le 28 juin de l'année dernière, mon royalisme se soit quelque peu aigri, je n'ai pas voulu retrancher ce passage en réimprimant ces feuilles. Je suis fier d'avoir eu un jour le courage de ne me laisser entraîner à la sottise et à l'erreur, ni par les caresses et l'intrigue, ni par les menaces

Celui qui ne va pas aussi loin que son cœur le pousse, et que le lui permet la raison, est un lâche; celui qui va plus loin qu'il ne voul|iit aller^ est un esclave.

. . . J'ai remarqué récemment que les Français, chez lesquels la comédie réussit mieux que chez nous, ne sont pas redevables de ce privilège à leur liberté politique ; qu'il me soit permis de montrer, avec un peu plus de détail, que c'est plutôt à l'état social de la France que les auteurs Qomiques doivent leur supériorité.

Vous savez ce que j'entends par Y état social. Ce sont les mœurs et I)abitudes, ce qu'on fait et ce qu'on ne fait pas, toute Texistence publique et domestique d'un peuple, en tant que tout cela exprime la manière dont il comprend la vie. Il est rare que

Tauteur comique français prenne pour sujet principal la vie publique du peuple ; d'ordinaire, il n'en utilise que qyielques moments; çà et là seulement, il cueille sur ce terrain quelques folles fleurs, et en fait une guirlande autour du miroir où nous sourit, à travers les facettes ironiquement taillées, la vie domestique des Français. Ce sont, il est vrai, des caricatures que ce miroir nous montre; mais, comme toutes choses chez les Français sont exagérées de la manière la plus vive, et deviennent des caricatures, ces charges nous donnent pourtant Timpitoyable vérité, si ce n'est la vérité d'aujourd'hui, du moins certainement celle de demain. I^'écrivain comique trouve encore de plus grandes ressources dans les contrastes que forment avec les mœurs actuelles mainte institution vieillie, et mainte habitude d'aujourd'hui avec la secrète manière de penser du peuple, et enfin dans ces autres contrastes, qui se produisent d'une manière si divertissante, lorsque le noble enthousiasme qui s'enflamme si aisément chez les Français et s'éteint de même, se trouve eh conflit avec les tendances positives et industrielles du jour. Ici, nous nous trouvons sur un sol où la souveraine absolue, la Révolution, a exercé depuis

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