CHAPITRE XII
A la fin de septembre, MUS Delmas annonça son départ pour ParJB. Quoiqu'il soit assez naturel de rentrer chez soi après plusieurs mois d'absence, cette nouvelle surprit tout le monde. Mlle Delmas était si agréable, si utile & ses amis, qu'ils avaient oublié que le moment de se séparer était venu. De son côté, elle songeait avec tristesse à la perspective de reprendre sa vie isolée, de vivre pour elle seule au lieu de s'oublier pour se donner aux autres.
Lorsque Pauline témoigna à Mlle Delmas l'élonnement que lui causait son projet de retour- Der à Paris, celle-ci s'étonna à son tour.
« Eh quoi ! dit-elle, peut-on passer sa vie chez ses amis?
— Pourquoi pas ! répondit Pauline. Nous avons une campagne et vous n'en avez pas; eh bien, profltez de notre richesse. Toutefois, je n'ose pas trop insister, votre présence nous est si précieuse! Peut-être étes-vous, sans le savoir, du nombre de ces femmes, très estimables d'ailleurs, qui préfèrent la gêne de Paris à l'aisance de la province? »
Ces paroles auraient blessé Mlle Delmas, si les yeux de Pauline ne se fussent remplis de larmes.
« Pardonnez-moi, chère Pauline. .. Ne suis-je pas excusable?
— Au reste, ma bonne amie, je ne me charge pas d'annoncer votre départ à mon père. Tirezvous-en comme vous pourrez.»
Ces paroles furent accompagnées d'un sourire qui trancha la question
Alors Mlle Delmas avoua qu'elle supportait péniblement la solitude, et que la perspective de se réunir à ses amis lui apparaissait comme un rêve délicieux. «Oui, j'accepte, dit-elle, mais à la condition que mon petit revenu sera consacré à l'embellissement du jardin et de la serre. » Et comme Pauline se disposait à aller rendre compte de sa mission à sa mère, Mlle Delmas l'arrêta :
« Attendez, oe n'est pas tout. Chacun a droit de faire ses conditions avant de signer un bail; écoulez-moi donc : mes pareots, n'%ant pas de fortune, m'ont donné une éducation qui m'a été d'un grand secours. J'ai élevé des petits enfants , des jeunes filles. Eh bien, ma chère Pauline, j'ajoute une autre condition à la première : votre frère et sa femme se préoccupent déjà de l'éducation de Jean et de Marie, je leur demande de me confier ces chers petits. Que je serais heureuse s'ils m'acceptaient comme maîtresse d'école !
— Ils accepteront ; soyez-en sûre, s'écria Pauline, transportée de joie. C'est cela, nous échangerons nos richesses. »
Tout s'arrangea; Mlle Delmas se rendit immédiatement à Paris, régla ses affaires et revint quinze jours plus tard, apportant un petit mobilier qui trouva sa place aux Ormes.
Peu à peu la ferme s'embellit, un étage s'éleva sur le vieux bâtiment, les murs se couvrirent de jasmin et d'espaliers. Parmi les plantes qu'Antoine avait rapportées d'Amérique, quelques-unes s'étaient acclimatées sous le ciel de la Touraine. Tout prospérait aux Ormes, et si les voisins n'avaient pas autant aimé et respecté la famille Olivier, ils eussent été jaloux de cette prospérité; uiais, loin de là, les braves gens se plaisaient
à dire que la ferme était la maison du bonheur , et le nom lui en resta.
Oui, c'était bien la maison du bonheur^ non pas que la souffrance, les regrets et les larmes y fussent inconnus; mais parce que chacun était content de la Providence et n'ambitionnait rien de ce qu'il ne possédait pas.
Mlle Delmas s'attacha promptement à ses petits élèves, et ceux-ci se plaisaient avec l'amie de tante Pauline, ils étaient même fiers d'avoir une maîtresse comme les demoiselles du château voisin.
Les nouvelles occupations de Mlle Delmas la rattachaient à la vie ; elle suivait avec un intérêt presque maternel le développement de l'esprit et du cœur des petits enfants qui lui étaient confiés. II fallut peu de temps pour constater qu'elle avait dissimulé ses talents sous une modestie qui n'avait pas même permis de les soupçonner. Tout compte fait, la générosité était égale de part et d'autre.
Il faut bien le dire : on s'était insensiblement habitué à la vie excentrique du père de famille, depuis qu'il n'y avait plus de craintes à concevoir sur sa santé. Une visite ne le troublait plus; mais, par un instinct secret de son état anormal, il recherchait la solitude.
La famille Herbert, revenant des États-Unis, ne
dédaigna pas de faire connaissance avec la Touraine: ils vinrent tous aux Ormes. Ils n'avaient pas oublié Antoine et Pierre;, et comme c'était le temps des vacances, Antoine se trouva là pour les recevoir.
C'était la première fois que des étrangers allaient s'asseoir à la table de M. Olivier depuis qu'il avait quitté la ville; il n'en fut pas troublé.
Pauline était ravie, elle veillait de la façon la plus çiimable au bien-être de ses^ hôtes. Agnès et Thérèse parlaient assez bien le français pour entretenir la conversation ^ Elles obtinrent que Pauline les accompagnerait à Chenonceaux et à Beaudry, but de promenade de tous les étrangers.
M. Herbert, grand observateur, fut frappé de la physionomie de M. Olivier, et il voulut faire son portrait. Pendant que le jardinier était absorbé dans son travail, le peintre saisit admirablement bien la- ressemblance du vieillard. Ce portrait causa un plaisir indicible à la famille, et M. Olivier, lui-même, sourit en voyant la belle place qu'il occupait au salon.
Les oiseaux de passage quittèrent les Ormes et de&cendirent la Loire jusqu'à Nantes pour aller renouveler connaissance avec Pierre, dont ils avaient gardé le plus agréable souvenir*
Il y avait plusieurs années que M. Varin n'était
venu visiter sa ferme. Un jour, un cabriolet s a rêta devant les Ormes, et, à la grande surprise de tout le monde, M. Varin en descendit. C'était rheure du dîner.
Cette visite causa à Mme Olivier un trouble qu'elle dissimula difficilement; mais M. Varin, qui ignorait Tétat de son ancien camarade, ne s'aperçut de rien. Les appréhensions de Mme Olivier furent de courte durée. Par un de ces phénomènes inexplicables, le jardinier redevint • maître de céans; il se jeta dans les bras de son ami, lui reprocha d'être resté si longtemps sans donner signe de vie, et lui déclara que le seul moyen d'obtenir son pardon était de faire un petit séjour aux Ormes. Cette invitation ne pou^ vait être acceptée. M. Varin avait promis d'être le lendemain à Paris pour terminer une affaire dont la conclusion avait déjà été trop longtemps ajournée. Mais on allait dîner ensemble, on visiterait la ferme dont l'aspect coquet charmait les yeux du passant.
La mère et la fille se regardaient avec une anxiété qui échappa à M. Varin. Cette présence d'esprit revenue au vieillard leur causait plus d'effroi que de satisfaction. Elles s'attendaient à chaque instant à entendre des paroles incohérentes. Quelle serait alors la surprise de M. Varin, et quelle confusion n'en ressentiraient-elles pas !
Le peintre saisil admirablemeDt bien la phïsionomiB du vieillard.
ALLER ET EBTOL'H. 1^
M. Olivier ne pouvait pas faire un mouvement sans que sa femme et sa fille ne le suivissent du regard. Chaque fois qu'il devait répondre à une question, Mme Olivier rougissait.
On se mit à table: c'était surtout en cette cir-^ constance que Tesprit du vieillard s'affaiblissait ; il n'en fut rien. Il y avait des années que le père de famille n'avait fait si bonne contenance. Par bonheur, M. Varin n'était pas laconique, et ses amis avaient plus souvent l'occasion d'écouter que de parler.
Le dîner, s'étant terminé aussi heureusement,
me Olivier rappela timidement à son mari qu'il avait coutume de se rétirer de bonne heure, et que l'aimable visite de son ami ne devait rien changer à une habitude dont il se trouvait si bien.
« Tu vois, Varin, j'ai abdiqué l'autorité, j'obéis comme un enfant à ces anges qui sont ma femme et ma fille.
— Tu fais bien, mon cher, car il me semble que tu ne t'en trouves pas mal. Quelle joie pour moi de te retrouver dans ton pays ! Comme ce brave Antoine tient bien sa place dans cette Etude que tu as si honorablement occupée. Quant à moi, je suis destiné à mourir en Belgique où me retient l'amour paternel ; j'avale du brouillard pendant six mois de Tannée, et toi, tu respires l'air pur de la Touraiae.
Cette conversation prolongeait le supplice de Mme Olivier et de sa fille. Le visiteur était du nombre de ceux qui tiennent longtemps le bouton de la porte avant d'en franchir le seuil. Enfin, Mlle Delmas, qui partageait Tanxiété de ses amies, alla, sans en être priée, dire au cocher d'avancer. Le bruit du cabriolet roulant sur le sable fut une invitation à partir. Personne ne retint le voyageur ; Pauline lui recommanda la prudence et insista sur la nécessité d'aller lentement au sortir du village.
a Soyez sans inquiétude, mademoiselle Pauline, » et en disant ces mots, il s'éloigna.
Sans perdre un instant, Pauline conduisit son père dans sa chambre, et ne le quitta pas une minute plus tôt que de coutume, quoiqu'elle fût impatiente d'aller rejoindre sa mère.
En voyant entrer sa fille, Mme Olivier lui tendit les bras et fondit en larmes.
a Ah! mère chérie, je n'essuierai pas ces larmes là ! ce sont des larmes de reconnaissance envers Dieu.
— Pauline, que penses-tu de ce changement?
— Je m'en réjouis, voilà tout. L'avenir nous dira le reste.
— Mais si ce n'était qu'un éclair de lucidité ?
— Il faudrait encore nous en réjouir. M. Varin ignorait l'état de mon père, et il l'ignorera tou-
jours, puisqu'il ne connaît que nous dans le pays. Je compte bien dormir cette nuit, sans m'inquiéter de demain. »
Demain n'apporta pas les consolations de la veille. M. Olivier ne se souvint pas d'avoir reçu la visite de son ami. Il fut aussi matinal que de coutume, se rendit avec empressement au jardin et reprit la bêche comme le jour précédent.
Le souvenir si consolant de la veille aida à supporter la triste réalité. On se dit, sans toutefois y attacher une grande confiance, que cet époux, ce père chéri, retrouverait peut-être sa présence d'esprit aux derniers moments.
Quelques années plus tard, en effet, M. Olivier achevait sa carrière avec la foi lucide du chrétien : il bénissait ses enfants, et leur demandait pardon d'avoir assombri leur jeunesse par son imprudence.
Antoine et Marguerite obtinrent qu'on se réunirait à Amboise pendant l'hiver, car la présence de Mlle Delmas était précieuse pour Jean et sa sœur. Les bons enfants répondaient parfaitement aux soins de l'amie qui leur était dévouée.
Mme Olivier ne marchait plus sans s'appuyer sur le bras de Pauline : ce Ma chère enfant, lui dit-elle un jour, ton père et moi, nous nous sommes souvent désolés e n'avoir pas pu t'établir
convenablement; mais je comprends aujourd'hui que la Providence avait marqué la place auprès de nous. De quel secours n'as-Ui pas été pour notre cher malade! Et aujourd'hui, ta présence ne m'est pas moins précieuse! Ma fille bienaimée, sans toi, notre maison n'eût pas été la Tïiaison du bonheur. »