CHAPITRE IV
Manette.
Le lendemain, Manette ouvrit la porte plusieurs fois dans la journée à des filles qui savaient que la place de la cuisinière était à prendre. Mme Olivier ne voulut en recevoir aucune. Elle se proposait encore une fois de faire changer de rôle & Manette, dont la bonne volonté lui semblait assurée. Effeclivement , la jeune paysanne ne fit aucune objection, et reprit même ses premières fonctions avec un certain orgueil.
Antoine gardait le silence, mais un travail assidu ne pouvait pas le distraire de ses pénibles préoccupations.
Lorsque, le soir, Pauline surprenait son frère, la tête appuyée dans ses deux mains, elle se retirait sans bruit, pensant qu'il était absorbé par un travail contentieux. Il n*en était rien. Dans ses moments de solitude, Antoine oubliait le code et la chicane. Loin de songer à Tavenir, il remontait le passé, comparait Texistence large, honorable et paisible de la province, à la fausse et pénible situation où se trouvaient ses parents. Si la santé de sa mère résistait à cette dure épreuve, sa physionomie avait perdu l'expression du bonheur qui se reflétait sur sorn entourage.
« Et ma chère petite sœur, pensait Antoine, cemme elle doit regretter ses amies, ses fleurs et ses oiseaux, la cueillette des fruits dans notre jardin! mon bien-aimé père! vous vous êtes trompé; et il me semble que vous commencez à reconnaître votre erreur. »
Jusqu'ici, Antoine avait complètement disposé de ses appointements; et déjà il avait fait quelques petites économies. Il lui sembla juste alors de contribuer à la dépense de la maison, de cette maison oii il retrouvait tout ce qu'il avait quitté pendant plusieurs années : ces visages aimés, les soins d'une mère et d'une sœur; et pourtant Antoine hésitait, il ajournait de mois en mois à ofl'rir sa bourse à ses parents ; il craignait de les blesser. Une circonstance imprévue trancha la question.
Manette avait répondu aux soins de Mme Olivier; elle savait un peu de tout; soii service ne laissait guère à désirer ; si ses gages étaient modestes, elle recevait de bonnes étrennes et un joli cadeau à Pâques.
Tout à coup, la paysanne se monta la tête sur son propre mérite; elle se souvint que Léocadie lui avait dit que ses gages étaient au-dessous de sa valeur. La tête remplie de projets qu'elle était bien incapable de réaliser, elle s'acquittait avec négligence de son service. Ses maîtresses bonnes et indulgentes y suppléaient. Mme Olivier, pensant que la jeune fille s'ennuyait, convint avec Pauline de l'envoyer faire quelques commissions dans le quartier.
Cependant, Manette ne tarda pas à revenir de son erreur; elle accusa Léocadie de lui avoir tourné la tête, et elle se remit à l'ouvragé avec plus de cœur que jamais. Que dirait sa tante qui avait servi dans la famille pendant trente-cinq ans, et qui serait venue à Paris, si Mme Olivier y avait consenti ! « N'est-ce pas à Madame que je dois tout? Que de bévues ne m'a-t-elle pas pardonnées ! Non, non, je ne ferai pas la sottise de quitter de si bonnes maîtresses. Après tout, rien ne me manque ici. Je suis bien couchée, bien nourrie, et je m'en irais! Je ferais de la peine à Mlle Pauline, à cet ange de douceur et de bonté.
Mais non, les filles de chez nous ne sont pas ingrates comme celles de Paris ! »
Cependant M. Nerbonneau, le successeur de M. Olivier, avait gagné la confiance des clients ; les affaires étaient bonnes. Cette année-là, les vendanges furent remarquablement belles; or, un matin, H. Olivier reçut un panier de raisins cueillis dans son jardin. La vue de ces raisins réjouit Pauline, elle eut la pensée d'en ofTrir à une dame de leurs amies pour justifier la réputation des raisins de la Touraine. Manette fut chargée d'en porter un petit panier rue Jacob.
Une heure se passa, et Manette ne rentrait pas ; Mme Olivier finit par s'inquiéter de ce retard. Jamais chose semblable n'était arrivée.
Enfin, la servante parut tout essoufflée, rouge et de mauvaise humeur. Qu'était-il donc arrivé?
Manette avait causé avec la femme de chambVe, Mlle Myrthe. Les maîtres et les gages, comme toujours, avaient fait le sujet de la conversation. Mlle Myrthe avait énuméré tous les avantages de sa place : gros gages, étrennes, et la défroque de Madame, et, avec ça, peu de besogne.
Peut-être Manette se serait-elle contentée de recevoir les confldences de Myrthe, mais celle-ci n'était pas flUe à conter ses affaires sans savoir celles des autres. Manette ne laissa donc rien ignorer de sa position à la femme de chambre.
Après des exclamations de surprise et presque d'indignatiou, Mlle Myrthe donna des conseils sérieux à la jeune fille : « Chacun en ce monde, dit-elle, doit travailler pour soi ; il faut amasser pendant qu'on est jeune pour ses vieux jours. Si vous le voulez, ajouta-t-elle d'un air capable, je vous trouverai ce qu'il vous faut. »
Manette n'osa pas refuser; mais, arrivée au bas de l'escalier, elle remonta quelques marches, s'arrêta, hésita, et reprit en toute hâte lé chemin de la rue de Tournon.
Elle semblait avoir oublié ce qui s'était passé dans Tantichambre de la Baronne, lorsqu'un soir on frappa discrètement à la porte de la cuisine.
« C'est moi, dit Mlle Myrthe à voix basse; Madame est au théâtre, et je viens vous apporter une bonne nouvelle; j'ai votre affaire : une dame veuve et sans enfants, mais un perroquet qu'il faut instruire et becqueter; cinq cents francs de gages et le reste. » Et comme Manette gardait le silence , Myrthe ajouta : c Allons, un peu de courage, donnez votre congé demain matin; nous sommes libres, après tout! Voici l'adresse : Boulevard de la Madeleine, au premier étage, s'il vous plaît! Bonsoir, je me sauve, car j'ai encore une petite visite à faire. »
Restée seule. Manette éprouva une sorte de
stupeur en songeant à ce qui venait de se passer. Immobile sur sa chaise, elle doutait d'être éveillée, lorsqu'un coup de sonnette la tira de sa rêverie. Elle courut ouvrir ; l'adresse que lui avait donnée Myrthe tomba sans qu'elle s'en aperçût.
C'était Antoine ; sa mère et sa sœur, toujours empressées de le revoir, ne s'aperçurent pas du trouble de Manette ; elles constatèrent seulement quelques négligences dans son service.
Le lendemain, contrairement à ses habitudes, Mme Olivier entra de grand matin dans la cuisine; la première chose qu'elle vit fut l'adresse laissée par Myrthe.
« Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle à Manette qui arrivait.
« C'est l'adresse d'une place, madame, car je vous dirai
— C'est bien, ma fille. Et quand nous quittezvous?
— Dans huit jours, à moins que Madame...
— Je ne veux pas vous retenir; mais que dira votre tante?
— Ne suis-je pas majeure? »
Mme Olivier se retira sans ajouter un mot de plus. Ce n'était pas précisément le compte de Manette ; des reproches eussent amené une petite scène et fait son affaire.
La semaine qui s'écoula fut pénible pour Manette et pour ses maîtres. Mme de *** vint demander des renseignements sur la jeune fille, et comme ces renseignements étaient bons en tous points, rétrangère demanda quelle était la cause du renvoi de Manette. « Elle est un peu jeune, » répondit timîdement Mme Olivier.
Mme de *** supposa alors des raisons de convenance, et n'insista pas.
Le moment où un serviteur quitte la maison est grave. On sent tout ce qui va manquer; il connaissait nos goûts et nos habitudes, on était fait à ses défauts.
Mme Olivier considérait comme une nouvelle épreuve l'obligation de remplacer par une étrangère une fille qu'elle connaissait : elle n'avait pas tort.
M. Olivier exhala une mauvaise humeur dont la cause tenait à d'autres raisons ] les affaires ne marchaient pas à son gré.
Sous prétexte de se donner le temps de chercher une domestique à sa convenance, Mme Olivier prit une femme de ménage. Le mari trouva la chose assez simple, mais Antoine et Pauline comprirent que c'était une mesure d'économie.
La veuve Baptiste était honnête, douce et propre, mais absolument étrangère aux détails
d'un intérieur bien tenu. II fallut cependant se contenter de son service.
Mme Olivier avait fait, Tannée précédente, une provision de chauffage en tout genre : maintenant, elle agirait avec plus de réserve. Il fut même décidé que, le charbon de terre étant moins coûteux, on en brûlerait, excepté dans la chambre de M. Olivier.
Cette innovation chez des gens de province habitués à voir la flamme joyeuse du sarment n'était pas tout à fait simple. Le premier résultat fut d'obtenir de la fumée. Antoine déclara qu'il se chargeait d'organiser le feu chaque matin. Pauline, présente, "observait attentivement, et un beau jour son frère la surprit faisant la besogne qu'il s'était adjugée.
« Eh quoi! chère petite sœur, ne crains-tu pas de te salir les mains? »
— Pas du tout : n'as-tu pas remarqué que la petite princesse est restée à Amboise, et que je tiens sa place ici? »
La réponse fut un tendre baiser.
L'hiver se passa dans une gêne extrême ; toutefois, les apparences étaient sauvées. M. Olivier exigeait que safllle et sa femme allassent de temps à autre en soirée. La robe de mousseline et la ceinture rose de Pauline reparaissaient alors, et Antoine ajoutait un bouquet à la toilette de sa sœur.
Un beau Jour son fi'ére la nurprit.
« Quelle folie! » disait Pauline, mais le plaisir que lui causait évidemment cette folie était un encouragement.
Il devint évident que Tappartement qu'on occupait était d'un prix trop élevé pour la situation présente. Antoine et sa mère en cherchèrent un plus modeste, et au mois d'avpil ils s'établirent à un quatrième de la rue Guénégaud.
Il fallut justifier aux yeux des amis le motif qui amenait ce changement. Le prétexte était de se rapprocher un peu du quartier où M. Olivier avait son bureau.
Le jour de réception, bien petit jour, hélas! fut conservé. Pauline, aidée de la mère Baptiste, savait encore donner un air d'élégance au modeste salon. Antoine s'en mêla aussi ; un jour il apporta une belle plante verte dont la place était naturellement indiquée. Pauline fut ravie de cette attention ; elle consacra chaque jour un certain temps à essuyer les feuilles de celte plante, et lorsqu'un visiteur en admirait le beau feuillage, la jeune fille était largement récompensée de sa peine.
' Pauline montrait une force de caractère qu'on n'eût pas soupçonnée chez la petite Princesse, L'enfant gâtée comprenait la gravité des* circonstances où se trouvait sa famille ; douée d'une intelligence égale à la bonté de son cœur, elle
montrait un courage et un savoir-faire qui surprenaient sa mère.
Il n'était plus question de prendre une domestique, la mère Baptiste donnait tout son temps ; ' sa cuisine, cependant, laissait fort à désirer. M. Olivier ne s'en plaignait pas, mais il était évident que le pauvre homme ne s'en accommodait guère. Pauline conçut alors la pensée un peu ambitieuse d'étudier l'art culinaire. Elle pria Antoine de lui procurer un de ces livres précieux connus sous le nom de la Cuisinière bourgeoise.
Lorsque la jeune fille fut en possession de ce livre, elle éprouva un sentiment de tristesse en songeant aux lectures, agréables qu'elle faisait autrefois dans sa jolie chambre d'Amboise. Mais à ces pensées succédèrent des pensées généreuses. Elle se mit d'abord à étudier des recettes faciles, se rendit compte de la dépense, et un beau jour elle servit à ses parents un joli fricandeau, le plat favori de son père.
M. Olivier acclama ce plat, comme il eût acclamé jadis une dinde truffée. Sous cet enthousiasme se cachait l'émotion qu'éprouvait le père de famille en voyant sa chère enfant initiée à des détails qu'elle semblait devoir ignorer toujours.
Peu à peu, Pauline devint une bonne ménagère. Elle relevait soigneusement sa robe, prenait le tablier et, aidée par la mère Baptiste dans
certains détails, elle faisait des progrès dont chacun s*élonnait. La mère Baptiste se plaignait de ce que Mademoiselle empiétait sur ses droits ; la bonne femme regrettait môme que Pauline n'éprouvât aucune fatigue d'un travail qui n'était pas celui d'une demoiselle, et qu'elle se portât mieux que jamais.
Le frère et la sœur devenaient chaque jour plus intimes ; leurs trisles confidences étaient adoucies par l'espérance, cette amie de la jeunesse.
Le jour du terme étant arrivé, Antoine déclara à sa mère qu'il entendait payer le loyer ; il lui démontra clairement que c'était son droit, et il ajouta en riant : « Je méconnais, si je garde cet
argent dans mon tiroir, je ferai des folies
mais, à propos de folies, j'en ai fait une que vous me pardonnerez. Un de mes camarades m'ayant prié de l'accompagner pour acheter une robe à sa sœur qui est en province, j'ai acheté une robe pour toi, Pauline; ce n'est pas tout : Mme Brian t, qui a fort approuvé mon goût, exige que sa couturière, Mlle Herminie, soit chargée de faire cette jolie toilette; elle viendra demain te prendre mesure. »
Je n'oserais pas affirmer qu'Antoine n'eût en ce moment l'illusion d'être un de ces oncles d'Amérique qui reviennent dans leur pays les poches remplies d'or,
Quelques jours plus tard, Pauline, parée de sa jolie robe, allait se promener avec son père.
Seule avec son fils, MmeOIivierlui confiait ses inquiétudes : « Antoine, disait-elle, on a beau dire que les arbres peuvent être transplantés, je n'en crois rien: jeunes ou vieux, ils regrettent l'air et le soleil de leur pays.
— Pauvre mère ! je suis là. Comptez sur votre Antoine. l'ai l'ambition de vous ramener un jour dans votre jolie maison. »
Cette ouverture soulagea Mme Olivier; elle essuya ses yeux, et, k la prière de son fils, ils sortirent ensemble.