CHAPITRE V
Le père de famille a déjà perdu ses illusions; il reconnaît son erreur et se demande avec effroi si la faute qu'il a commise peut être réparée. Cependant l'énergie de sa femme et le zèle de ses enfants le rappellent à ses devoirs : il ne perd pas courage, il réparera sa faute.
On décida en famille que, le Cabinet d'Affaires ne rapportant que le tiers du revenu sur lequel on comptait, serait vendu, môme avec perte, mais l'année devait s'écouler sans qu'un acquéreur se présentât.
Un jour qu'Antoine entrait à la bibliothèque Mazarine, il fut accosté par un jeune étranger qui le pria de lui indiquer un professeur de français.
« Mon frère et moi voulons étudier sérieusement la langue française et le droit de votre
— Si vous le souhaitez, monsieur, répondit simplement Antoine, je serai votre professeur. Je suis libre de midi à deux heures. »
L'étranger accepta et sollicita même une heure de plus dans la soirée. Antoine refusa: n'était-ce pas le soir qu'il oubliait les préoccupations de la journée dans l'intimité de la famille et qu'il reprenait des forces pour le lendemain?
Les deux élèves qu'acceptait Antoine étaient fils d'un négociant de Vienne, et, quoique les jeunes Spiegel parlassent couramment le français, leur père voulait qu'ils en connussent toutes les difficultés et toutes les nuances.
Dès le lendemain, Antoine entra dans ses nouvelles fonctions; il garda le secret pendant un mois; ce fut seulement en remettant un billet de cinq cents francs à sa mère qu'il lui raconta l'heureuse rencontre qu'il avait faite.
Mme Olivier était si pénétrée des devoirs des parents envers leurs enfants, qu'elle éprouva une sorte de honte en acceptant l'argent de son fils.
L'amour fraternel n'est pas si susceptible.
Pauline enviait le bonheur de son frère, elle en était même jalouse, et déplorait le sort des femmes dont le savoir se réduit à si peu de chose!
a Que deviendrions-nous, chère Pauline, sans ma mère et sans toi? La femme fait la maison. Que de services ne nous rendez-vous pas chaque jour! »
Pauline se laissa persuader, la part que lui faisait son frère était trop belle pour qu'elle la refusât. Ses occupations prirent alors à ses yeux une importance que sa modestie ne lui avait pas permis de soupçonner.
M. Olivier avait tenu son ancien camarade de collège au courant de sa position, mais, comme la plupart des hommes qui ont fait leur fortune, M. Varin se montra sévère et presque dur.
Cependant, grâce au dévouement d'Antoine, il régnait une certaine aisance dans la maison ; la mère Baptiste était à demeure; Pauline l'avait habillée â neuf de la tète aux pieds. La pauvre vieille en était toute glorieuse et témoignait sa reconnaissance par un zèle qu'il fallait modérer.
Le Cabinet d'AfTaires fut enfin vendu, mais avec perte; il y avait toutefois encore avantage â faire un mauvais marché.
Tout espoir de trouver une occupation semblait perdu, lorsque maître Briant vint proposer à
M. Olivier une place de caissier principal dans une grande maison de commerce.
Les appointements étaient de six mille francs et un intérêt progressif s'y ajouterait chaque année.
Au découragement du père succéda une activité qui rappelait l'homme d'autrefois. M. Olivier se levait matin; Pauline lui versait son café dès sept heures. Elle était charmante dans son bonnet de nuit, et rappelait à son père la petite chocolatière de Liotard que les chefs-d'œuvre du musée de Dresde n'effacent pas.
Mme Olivier ne se résignait pas sans tristesse à voir son mari dans une position si différente de celle qu'il avait occupée pendant vingt ans.
Pauline n'ignorait pas ce qui se passait dans Tesprit de sa mère, aussi usait-elle de tous les moyens pour la distraire : « Maintenant, dit l'aimable fille, que notre vieille Baptiste est là pour ouvrir la porte, nous pouvons bien recevoir ([uelques visites, et pour cela il faut que nous commencions par en faire. »
Dès le lendemain, Mme Olivier et sa fille allèrent chez des amis dont la bienveillance leur était assurée ; elles n'eurent point à satisfaire une curiosité indiscrète lorsque Mme Olivier leur annonça que son mari avait vendu son Cabinet d'Affaires,
Si la mère de famille avait aussi bien accepté la position de son mari qu'il l'acceptait luimôme, la paix fût rentrée dans ce modeste intérieur; mais elle songeait sans cesse à l'avenir de ses enfants : comment s'établirait Antoine. Il passait les plus belles années de sa jeunesse dans une Étude d'Avoué, au lieu de prendre la place qu'occupait son père dans cette bonne petite ville d'Amboise. Sans doute, maîlre Briant appréciait Antoine, il songeait à le nommer premier clerc, maïs cette espérance ne lui suffisait pas; Pauline prenait des années, et aucun parti convenable ne se présentait pour cette charmante enfant. El cependant, que de qualités ne possédait-elle pas!
Antoine était enchanté de ses relations avec les jeunes Spiegel; il les présenta à sa mère, et plus d'une fois Pauline fit à- ces messieurs les honneurs d'un thé qui, sans avoir le luxe viennois, ne manquait pourtant pas d'une certaine élégance.
Un soir, on était autour de la table à thé, lorsque la mère Baptiste en tr'ouvrit discrètement la porte et demanda Mademoiselle. « 11 y a là, dit-elle, un jeune garçon que je ne connais pas ; il voulait entrer, mais je l'ai prié d'attendre dans la salle à manger. »
Pauline reconnut aussitôt Pierre Coudre et
l'introduisit au salon. Antoine tendit les bras à son élève . « Pierre, mon cher Pierre, quelle joie de te revoir ! Dis-moi vile ce que lu es devenu depuis que tu nous as quittés. »
Pierre se dégagea des bras de son protecteur pour saluer M. et Mme Olivier et les étrangers.
« Voyons, mou cher ami, qu'es -tu devenu depuis que tu nous as quittés?
— J'ai passé deux ans dans un collège d'Angleterre, et maintenant je me rends à New-York chez un correspondant démon oncle dont le commerce a pris une grande importance.
— Ton oncle t'a-t-il enjoint de devenir millionnaire ?
— Non, mais il ne me Ta pas défendu. »
La conversation s'anima, et, quoique M. Olivier y prit intérêt, il songeait au lendemain, et se retira. La soirée se prolongea tard. Au moment de se séparer, Pauline dit à l'oreille de son frère : « Invite donc Pierre à venir dîner avec nous demain. »
L'invitation fut acceptée. Le séjour de Pierre à Paris n'avait d'autre but que de voir la famille Olivier et M. Briant. Quarante-huit heures plus tard, le jeune homme s'embarquait à Brest.
Un matin, Mme Olivier, allant faire des emplettes de ménage, s'aperçut qu'une femme la suivait; elle se retourna et vit Manette. Quel chan-
gement! La servante était pâle et sa physionomie avait une expression de tristesse qui toucha son ancienne mal tresse.
a Que vous est-il arrivé, ma pauvre fille? » de ' manda Mme Olivier.
A ces paroles, Manette fondit en larmes.
« Allons, je comprends : vous n'êtes pas heureuse. Je serai chez moi dans une heure ; venez m'y trouver. »
Manette arriva avant que Mme Olivier fût rentrée. La mère Baptiste, la prenant pour une ouvrière, lui dit d'attendre Madame. L'ancienne servante de Mme OUvier n'était pas pressée. Elle promenait tristement ses regards sur chaque objet de sa cuisine; tout lui rappelait l'heureux temps qu'elle avait passé chez de si bons maîtres : i^es larmes coulaient sans qu'elle essay&t de les retenir. La mère Baptiste, tout émue, se disposait à la consoler, lorsque Madame rentra et fit passer Manette dans sa chambre.
' « Eh bien, mon enfant, que vous est-il donc arrivé ?
— Je n'ai pas eu un seul jour de bonheur depuis que j'ai quitté Madame.
— Pourquoi n'êtes -vous plus chez Mme de Tilly ?
— Parce que je ne causais pas assez avec le perroquet, que j'en avais peur et que je ne vou-
lais pas le becqueter : moi, j'ai ces bêtes-là en horreur. »
Après avoir écouté patiemment tous les mécomptes de Manette, Mme Olivier lui dit : « Eh bien! il faut revenir avec nous! »
La pauvre fille devint pourpre en entendant ces paroles; elle se jeta aux pieds de sa maîtresse, pleurant, sanglotant.
Pauline survint, son accueil simple et cordial aida la servante à se remettre. Manette tira le meilleur parti possible de sa toilette, et reprit avec bonheur le tablier blanc qui n'était pas admis chez Mme de Tilly.
Huit jours passés sous le toit de ses anciens maîtres suffirent pour la jeune fille ; son zèle était si grand, que la présence de la mère Baptiste devenait inutile ; 'toutefois, Mme Olivier garda la pauvre vieille. Cette concession ne produisit pas l'effet qu'on pouvait en attendre. La Baptiste, qui s'était habituée à être seule, ne put voir sans un vif déplaisir Manette partager sa besogne. Elle comparait les avantages de la jeunesse aux humiliations de la vieillesse; la démarche légère, la tournure alerte de Manette, étaient des accusations tacites dont le poids l'accablait. Son titre de cuisinière ne lui faisait point illusion; elle était descendue au second rang , et son amour-propre en souffrait
3 paroles, Manetlc fondit on larmes. (P. 73,)