LE DIVIN (( ASSUREUR
Monsieur, Mademoiselle,
Dans les pages du saint Evangile est relatée une parole de Notre-Seigneur, qui explique votre présence ici en cet instant :
(( Lorsque quelqu'un de fort et bien armé garde la maison, alors, ce que cette maison renferme est en sûreté (i). »
Or, aujourd'hui, vous fondez une maison nouvelle, dans laquelle vous apportez, l'un et l'autre, ce que vous avez de plus précieux... Et par là, je n'entends pas seulement la portion des biens de la terre que la Providence vous a départie. Non : j'entends en outre, — et surtout, — ces biens de l'âme, de l'intelliffence et du cœur,
(1) Luc, XI, 21. — Cette parole fait partie de l'EvangUe du troisième dimanche de Carême. La présente allocution pourra donc être lue avantageusement à cette datei, un peu avant ou après ce dimanche.
ALLOCUTIONS MATRIMONLVLES 78
que vous allez mettre en commun, et qui feront ia principale parure du nouveau foyer. ...
Et, pour qu'ils y restent toujours, vous venez les confier à Quelqu'un de fort et de bien armé : \ous venez ici prier Dieu de vous accompagner tout à l'heure, lorsque vous entrerez dans votre maison, et, d'y demeurer toujours avec vous, pour garder vos biens, pour vous garder vousmêmes, contre tout péril.
En d'autres termes, vous venez ici... « contracter une assurance ».
Tout le monde sait ce qu'est une assurance.
Quotidiennement, des hommes, soucieux du danger de voir leurs maisons ou leurs ateliers dévorés par l'incendie, leurs champs dévastés par la grêle, viennent demander qu'on les garantisse contre la ruine qui en serait pour eux la conséquence. Et on les a assure » : c'est-à-dire que, moyennant certaines conditions qu'ils s'engagent à remplir, 1' (c assureur » prend à sa charge les dommages qui résulteraient pour eux du fléau.
Ne se dit-on pas quelquefois, en signant ces contrats :
« Ah ! si nous pouvions garantir, non seulement contre les suites du fléau, mais contre le fléau lup-même !... Si une assurance contre l'incendie pouvait préserver du feu I... Si une assurance sur la vie pouvait préserver de la mort I..,
Mais non : nous autres hommes, nous ne sommes ni assez (( forts » ni assez « bien armés » pour réaliser une telle merveille ! Il y faudrait la main d'un Dieu 1... »
Eh bien, chers Fiancés, vous venez ici contracter une « assurance », — où l'Assureur, c'est Dieu ; — où les risques à éviter s'api>s.]lent : la désunion, la mésentente des caractères, le manque de confiance, le défaut d'affection, la reprise du cœur que l'on avait donné 1... A ces risques intimes viennent s'en ajouter d'autres, — moins désolants mais graves aussi, — qui menacent, non l'âme mais le corps, non l'amour des époux mais leur bonheur. Contre tous ces risques, vous venez demander à Dieu de vous assurer... Et, chose merveilleuse 1 ce n'est pas seulement contre les conséquences de ces désastres que vous sollicitez d'être garantis, c'est contre ces désastres mêmes 1... Vous le sollicitez avec une chrétienne audace, avec une filiale confiance, parce que vous savez, encore une fois, que votre Assureur, c'est Dieu ; — parce que les conditions du contrat, vous les avez acceptées et vous êtes prêts à les remplir ; — parce que vous êtes décidés à apporter vous-mêmes, dans la garde de vos biens précieux, la part de sollicitude, de vigilance, qui est exigée de tout assuré, à qui il n'est pas permis de détruire, comme de gaîté de
cœur, ce qu'il demande à d'autres de lui garantir 1
Et ainsi seront assurés, de par Dieu, dans votre commun foyer :
La foi chrétienne, que vous ont transmise vos parents ; —
L'honneur, — l'honneur complet, l'honneur chrétien, le premier article de la dot que vous vous apportez l'un à l'autre ; —
Le noin respectable et honoré que vous confient aujourd'hui deux familles qui vont s'unir en vous ; —
Les espérances du foyer, — ces petits êtres qui viendront un jour le compléter et l'orner, et dont la présence sera comme une nouvelle signature donnée par le divin Assureur à ses promesses de grâce, d'aide et de bénédiction.
Mademoiselle, les assurances sont contractées par le chef de la famille. A celle dont je parle, vous devez tous deux prendre part. Mais, tout de mênie, je veux vous offrir ici une comparaison qui soit bien à vous et pour vous, et qui soit l'image de votre rôle personnel au foyer domestique. Sans doute, vous en voulez être et vous en serez l'ornement, le sourire... Mais ce n'est pas assez : vous avez la noble ambition d'y remplir une fonction plus utile encore. On compare quelquefois le foyer à une ruche... M'emparant
de cette image, je vous dirai : Soyez l'abeille de la maison...
Que fait donc l'abeille?
Elle s'en va, de ci de là, alerte, diligente : elle prend un tout petit peu à tout ce qu'elle rencontre... et de ces petits riens, elle compose son miel...
Sans aller bien loin, au sein même de votre foyer, vous imiterez l'abeille. Pendant que votre époux sera à ses affaires, vous, — alerte et diligente, vous aussi, — vous irez de ci de là dans la maison, veillant à ceci, arrangeant cela, donnant un ordre, disant une bonne parole, « arrondissant un angle »... Et de tous ces petits riens, du récit de votre journée : des maux évités, des ennuis subis, des sourires suscités, peut-être d'une larme versée... de tous ces éléments, butinés par la tendresse et exprimés par la confiance, vous composerez un miel, qui sera pour votre époux la douceur du soir après la fatigue du jour. De ce récit surgirent, tantôt un sourire, tantôt une parole de tendresse, tantôt un conseil, tantôt une résolution commune... et toujours un peu plus d'amour.
Et remarquez que l'abeille est, sans le savoir, un être très dévoué : elle travaille, mais ce n'est pas pour elle ; elle fait du miel, et elle est peut être la seule à n'en pas goûter. Oh ! que l'abeille serait donc admirable, si elle faisait librement
ce qu'elle fait J... Je le sais bien, certains prétendent que, si elle pouvait le faire librement... elle ne le ferait pas du tout 1... Mais je sais, moi, qu'il y a, dans les foyers vraiment chrétiens, une abeille qui sait bien ce qu'elle fait... et qui le fait très volontairement et très joyeusement. C'est l'épouse, c'est la mère : être de dévouement et d'abnégation, qui pense au bonheur des autres et non au sien propre... ou plutôt, — car nul ne peut faire abstraction de son bonheur, — qui cherche son bonheur à elle, dans celui de son époux et de ses enfants 1... Et pendant ce temps, l'époux, le père, ne se contente pas de se laisser aimer : il aime, lui aussi, et il travaille, à sa manière et à sa place, au bonheur commun du foyer.
Je viens de tracer tout un programme de deyoirs : ce programme sera-t-il rempli. Dieu aidant, par les jeunes époux dont je vais recevoir et bénir les promesses.»^ J'en ai le ferme espoir : et si j'ai confîan«e en eux pour l'avenir, c'est que je connais leur passé.
(C'est ici le lieu de mettre en relief, en manière d'encouragement plus encore que d'éloge, les circonstances qui sont à l'honneur des fiancés et de leurs familles.)
78 ALLOCUTIONS MATREVIONULES
Si j'ai été heureux de rappeler ces souvenirs, c'est, je le répète, parce qu'ils sont un garant que votre avenir restera digne de votre passé !.., Aidés par eux, aidés surtout par la grâce de Dieu, qui s'engage envers vous en même temps que vous vous engagez envers lui, échangez, avec confiance, ces p«x)messes qui vont vous lier pour la vie, d'un lien de devoir, d'honneur, de fidélité et d'amour !
Ainsi soit-il 1
LA PARABOLE DU FESTIN NUPTIAL (i)
Monsieur, Mademoiselle,
Lorsque je vois au pied de l'autel, prêts à recevoir la bénédiction nuptiale, un jeune homme et une jeune fille qui tous deux sont chrétiens, qui tous deux ont ouvert leur cœur à la grâce que Dieu veut y faire descendre, j'aime à ranger d'avance le mariage que je vais bénir parmi ceux que l'on appelle les « mariages inscrits au ciel »... Et la parabole me revient en mémoire, où Dieu se compare lui-même à un père de famille, qui célèbre le mariage de son enfant.
L'emploi de cette image, par le divin Maître,
(1) Nous réunissons ici, comme l'ont fait des commentateîurs autorisés, les deux paraboles « du festin », qu'on lit le deuxième' et dix-neuvième dimanclie après la Pentecôte.
L'allocution gue nous donnons ici sera donc, plus particulièrement, de mise vers ces deux dimanches de l'année. Mais une parabole où Jésus parle des noces est à sa place, en tout temps, dans une allocution matrimoniale.
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est déjà pour vous faire concevoir une haute eslime de l'acte que vous allez accomplir. Car vous aussi, vous êtes des enfants de Dieu !... Et la Providence vous a traités, jusquMci, en enfants chéris : elie vous a donné des parents dont vous connaissez, par une douce expérience, la tendresse éclairée et le dévouement absolu. Elle vous a donné, par leur intermédiaire, l'éducation de lesprit, du cœur et de la volonté. Elle vous a donné, par surcroît, une part des biens terrestres. Et aujourd'hui, elle met le comble à ses faveurs en vous donnant... l'un à l'autre I
Car, j'en suis assuré, c'est bien Dieu qui a fait cela : c'est lui qui a voulu cette union, qui l'a préparée, qui vous y a conduits : c'est bien lui qui, selon le mot de l'Evanirile, célèbre luimême aujourd'hui les noces de son enfant !
Et voilà pourquoi cette église vous voit réunis en cet instant. L'église, en effet, c'est la maison du divin Père de famille : c'est là qu'il convient que se réunissent autour de lui ses enfants, au moins dans les circonstances solennelles... et en est-il de plus solennelle qu'un mariage?
Tout à l'heure, vos parents recevront dans leur demeure : autour d'eux et autour de vous se grouperont les membres de vos familles, vos amis, tous heureux de votre joie, tous vous souhaitant le lx>nheur dont vous êtes dignes... Mais n'est-il pas juste que, tout d'abord, le Père des
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pères et le Dieu de qui découle toute paternité reçoive, lui aussi, à l'occasion du mariage de ses enfants?... Et voilà pourquoi sa maison est parée ; voilà pourquoi, portes grandes ouvertes, il a convié, lui aussi, — lui d'abord, — vos parents et vos amis à la réception qu'il donne en cet instant !...
Relisons ensemble le texte sacré.
« Un roi célébrait les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs appeler ceux qu'il avait invités à ces noces... en leur faisant dire : Tout est prêt, venez (i). »
« Tout est prêt »: chers Fiancés, pouvez- vous en dire autant? Tout, — tout sans exception, — estil prêt pour la bénédiction divine qui va descendre sur vous et sceller votre alliance?
Oh ! oui, j'aime à le croire !... « Tout est prêt », et j'entends par là beaucoup de choses :
Prête est cette église à vous accueillir comme ses hôtes privilégiés, à chanter votre joie, à la faire monter jusqu'au ciel, et à voir nos prières à tous faire pleuvoir sur vos âmes des bénédictions de toutes sortes.
Prête est la maison oii, tout à l'heure, vos parents recevront à leur tour vos amis, à l'occasion de votre mariage.
(1) s. Matthieu, xxii, 2-4.
Prêt est le logis où s'abritera la famille qui, par vous, va se fonder aujourd'hui.
Prêt surtout est votre coeur à répondre « oui )•> à la question que, tout à l'heure, l'Eglise va vous poser par ma bouche :
(( Ck)nsentez-vous à devenir époux, — à réunir vos existences, vos intérêts, vos affections, vos dévouements, vos joies, vos épreuves et vos espérances? »
Oui, tout cela est prêt !... Et c'est bien... Mais ce n'est pas assez. Et, s'il n'y avait que cela, vous ne pourriez pas dire : « Tout est entièrement prêt. »
... Votre âme est-elle prête?...
C'est la question que Dieu vous pose, au fond de votre conscience, — et à laquelle, j'en ai l'espoir, vous pouvez répondre : oui.
La préparation de l'âme, elle consiste tout d'abord, et lointainement, dans l'éducation première. Celle que vous avez reçue a fait de vous des êtres de devoir, et vous a ainsi préparés à vos obligations de demain. Aussi bien, j'en suis sûr, à cette heure votre pensée se porte, dans un élan de reconnaissance, vers ceux qui vous ont élevés, — qui, après Dieu, vous ont faits ce que vous êtes, — et dont certainement le souvenir ne vous abandonnera jamais I...
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(On pourrait donner ici quelques détails, s'il en est d'intéressants et d'instructifs, sur les parents des fiancés et le soin qu'ils ont mis à élever leurs enfants.)
Mais il est une autre préparation de l'âme, — aussi importante et plus prochaine, — et cellelà ne vous a pas manqué non plus, J'en ai la confiance : c'est la réflexion, unie à la prière.
Oui, vous avez réfléchi que le mariage n'apporte pas seulement des joies, mais encore, — et surtout, — des devoirs. Ce n'est pas seulement votre tendresse que vous voulez donner à l'être auquel vous allez lier votre destinée : c'est vôtre fidélité, c'est votre confiance, c'est votre dévouement à toute épreuve. De trop d'époux de nos jours on peut dire : « Unis dans la joie, séparés dans la peine. » Oh ! il n'en sera pas ainsi de vous I... Oui, soyez unis dans le bonheur, — et tous ici nous vous souhaitons ce bonheur !... Mais unis aussi dans l'épreuve !... Lorsqu'elle frappera à votre porte, lorsqu'elle réclamera sa place à votre foyer, unissez- vous plus que jamais pour ce moment critique et rappelez-vous que, si le chrétien a alors un refuge dans le cœur de Dieu, le chrétien marié en a deux : le cœur de Dieu, et le cœur de son épouse...
Si je n'ai pas craint de parler devant vous.
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non seulement de bonheur, mais aussi de devoir et d'épreuve, c'est que j'aime à vous situer d'avance dans cette élite, qui reste fidèle aux promesses jurées.
Hélas, cette élite est peu nombreuse I... C'est Jésus lui-même qui le constate, à la fin de la parabole qui a servi de thème à cette allocution : « Beaucoup d'appelés, mais peu d'élus (i). »
Au mariage aussi, il y a beaucoup d'appelés : c'est, en effet, la vocation ordinaire des chrétiens ici-bas. Dieu les appelle à fonder des familles, car la famille est la cellule dont se trame la société humaine. — Dieu les appelle à perpétuer le genre humain en collaborant à son œuvre créatrice et en donnant, à Ihistoire ici-bas, au ciel là-haut, une génération de plus. — Dieu les appelle à goûter sur cette terre, dans le bonheur d'aimer et d'être aimé, un avant- goût des joies du paradis. — Dieu les appelle au devoir, au devoir qui honore, au devoir qui ennoblit : au devoir de se prêter mutuellement aide et confiance, au devoir de former au bien, par l'exemple et par la leçon, les âmes d'enfants qu'il leur confiera.
C'est à cela, encore une fois, que Dieu appelle la plupart de ses enfants : « Beaucoup d'appe lés ! »
Mais hélas, peu d'élus '....
(1) s. Matthieu, XXII, u,.
Combien peu, en effet, répondent à cet idéal ! La plupart, du Mariage font deux parts, acceptant qu'on les supporte, n'acceptant pas de supporter ; — acceptant le joug... qu'ils imposent, n'acceptant pas celui qu'ils devraient porter ; — acceptant la chaîne tant qu'elle n'est qu'une chaîne de fleurs, la rejetant dès qu'ils sentent, sous la fleur qui charme, l'épine qui blesse. Oui, peu d'élus ! Pauci electi, « l'élite est peu nombreuse ! »
Vous, encore une fois, vous ferez partie de cette élite. J'en ai pour garant l'éducation chrétienne que vous avez reçue ; j'en ai pour garant le sérieux avec lequel vous vous êtes choisis ; j'en ai pour garant les prières jaillies de vos cœurs et du cœur de ceux qui vous aiment. J'en ai pour garant, enfin, la bénédiction que vous venez solliciter avec la conviction que vous en avez besoin, avec la certitude qu'elle vous sera utile !... Oui, en ce moment, c'est bien Dieu lui-même qui célèbre les noces de ses enfants I...
« MARIAGE CIVIL » ET MARIAGE RELIGIElîX(i)
Chers Fiancés,
Tout à l'heure, à la mairie voisine, vous comparaissiez devant un magistrat qui vous demandait si vous vouliez vous prendre réciproquement pour époux et épouse.
En ce moment, vous recommencez une démarche analogue. Vous n'êtes plus à la mairie, . mais à l'église. Celui qui va vous interroger n'est plus un dépositaire du pouvoir civil, mais un représentant de l'autorité religieuse. Il va vous poser les mêmes questions que vous avez entendues tout à l'heure, et vous allez y faire les mêmes réponses.
Pourquoi cette répétition .►> Pourquoi deux dé-
(1) Cette allocution, de ton plus familier, pourra être avantageusement donnée dans un milieu ouvrier. Lee comparaisons qu'elle renferme l'indiquent, de préférence, pour le mariage ''uo « mobilisé » de la grande guerre.
marches au lieu d'une?... Yoici le mot de cette énigme.
Si la démarche est double, c'est que l'homme, lui aussi, en un sens, est double : il a un corps, que l'on voit parce qu'il est matière, — et une âme que l'on ne voit pas, parce qu'elle est esprit.
Or, dans le Mariage, le corps et l'âme sont intéressés : il y a à sauvegarder des intérêts matériels et des intérêts spirituels, des biens temporels et des biens éternels.
Dieu a voulu que nous appartenions à deux sociétés : à la patrie pour nos intérêts du temps, à l'Eglise pour ceux de notre éternité. Et voilà pourquoi chacune de ces sociétés intervient au Mariage des chrétiens : l'Etat, pour en sanctionner, en surveiller et en garantir les effets temporels, — l'Eglise, pour en sanctionner, en surveiller et en garantir les effets spirituels.
Cette existence de l'âme, elle est aussi facile à constater que celle du corps, pour peu que l'on veuille bien y mettre un peu d'attention, de réflexion... et de bonne volonté.
Prenons, par exemple, au milieu des jours tragiques de la guerre, un soldat de garde aux tranchées. Il est fatigué, lassé, abattu... Et cependant il ne dormira pas. Pourquoi?... S'il n'était que matière, il dormirait : quand l'animal a
sommeil, il dort. Et le corps qui a besoin de dormir dort... s'il est seul.
Mais il n'est pas seul, — et il y a en lui quelqu'un qui lui dit : « Tu as sommeil?... tu ne dormiras pas I... Tu le voudrais.»^... je ne le veux pas ! »
Pareille lutte, pareille opposition se rencontre encore dans chaque soldat au cours d'une bataille. Les balles sifflent, les obus arrivent en grondant et éclatent, le danger est partout, la mort est voisine... Que va faire le soldat.»^ S'il n'était que corps, il s'enfuirait : c'est fatal. La mort est redoutée du corps, et, s'il ne dépendait que de lui, dès qu'il la verrait d'un côté, il fuirait de l'autre...
Mais il ne fuit pas. Pourquoi.!^ C'est qu'il y a bataille aussi en lui-même ! C'est qu'il y a quelqu'un qui lui dit: « Tu voudrais t'en aller.»*.,, tu ne partiras pas !... Tu crains la mort?... tu resteras sous sa menace I... Tu voudrais fuir?... mais moi, je ne le veux pas !... »
Voilà l'âme et le corps, bien tranchés, bien séparés quoique unis, et presque aussi visibles l'une que l'autre : car enfin, ils se combattent, — et, pour se battre, il faut être deux !
S'il y a dans chaque personne humaine l'âme et le corps, il est donc tout naturel, — ainsi que je l'affirmais tout à l'heure, — que l'homme,
appelé à vivre en société, appartienne à deux sociétés différentes ' l'une qui sera chargée de ses intérêts matériels, et qui sera sa patrie ; l'autre chargée de ses nécessités spirituelles, et qui sera V Eglise.
Notre-Seigneur Jésus-Christ, le divin législateur des hommes, a proclamé l'existence de ces deux sociétés et déclaré qu'envers chacune nous avions des devoirs. Vous connaissez sa maxime : <( Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (i). »
César vous a, tout à l'heure, donné audience en sa maison de la mairie. A présent, c'est Dieu qui vous reçoit en sa maison à lui, — l'église, — parce qu'il réclame comme son privilège de marier les chrétiens ses enfants, tout le reste n'étant que prélude à cette cérémonie décisive.
Pourquoi? c'est que, parmi les devoirs qui pour vous naissent aujourd'hui, les plus nombreux et les plus importants sont relatifs à votre âme et à la préparation de votre éternité :
A Dieu, vous devrez l'adoration, l'amour, le service : non pas seulement votre service personnel, mais le service familial ; —
A chacun de vous, vous devrez l'amour, le dévoûment, la confiance, le sacrifice, une perpétuelle et inviolable fidélité ; —
Plus tard, à vos enfants, vous devrez, avec la
(1) s. Matthieu, xxii, 21.
go ALLOCUTIONS MATRIMONMLES
bonne leçon qui commence l'éducation, le bon exemple qui l'achève. Vous devrez vous préoccuper, non seulement de leur corps, pour le soigner, — non seulement de leur intelligence, pour l'éveiller et la développer, — mais de leur âme, pour la former au bien, au devoir, à l'honneur, à la religion.
Quelle belle fonction !... Il semble que les langues latine et française "se soient ingéniées à trouver des mots dignes de cette noble chose. Il faut (( instruire » l'enfant, instruere, nous dit le latin, c'est-à-dire le » munir » et l'armer poar les luttes de la vie.
Il faut, nous dit encore le latin, educare, V « éduquer », lui donner peu à peu l'amour du vrai, le goût du beau, la volonté du bien.
Mais le français triomphe avec le mot élever. Oui, il faut « élever » l'enfant : c'est-à-dire, le prendre dans le terre à terre, — dans le « matérialisme », pour ainsi dire, de ses premiers vagissements, — pour l'élever, peu à peu, jusqu'aux hauteurs où planent l'intelligence, la science, la volonté, le libre arbitre, la responsabililé devant les hommes et devant Dieu.
Aussi bien, Véducation pourrait se traduire par V élévation... Tout à l'heure, pendant la messe qui va être dite pour vous, le moment le plus solennel sera celui de 1' « élévation »... Et il V a aussi une élévation de l'enfant... Et c'est
un des plus « solennels » devoirs du Mariage... Et à cette élévation, vous serez, un jour, appelés à travailler ! Ne vous étonnez donc pas que j'aie insisté sur ce devoir : il est le principal du Mariage, et les époux sont époux pour devenir parents.
Regardez, d'aiHeurs, ce qui a été fait pour vous par ceux qui vous ont précédés (i). Appuyez-vous sur de tels exemples ; — appuyezvous sur votre conscience, qui vous dicte votre devoir ; — appuyez-vous surtout sur la bénédiction de Dieu ! Qu'elle descende sur chacun de vous ! Qu'elle descende sur cet être moral, sur cet être unique qui résulte de votre alliance mutuelle dans le Mariage, et que l'on nomme la Famille ! Qu'elle descende sur vos parents, présents et absents I Qu'elle descende, par avance, sur ces enfants que vous donnerez à l'Eglise et à la patrie, qui sont pour vous l'avenir, mais que Dieu voit et aime déjà ! Qu'elle descende pour le temps et pour l'éternité !
Ainsi soit-il !
(1) On pourra ici entrer dans quelques détails i)ersonnels.
L'ANGE DU MARIAGE (i)
Monsieur, Mademoiselle,
Il y a, dans la Bible, une histoire qui, je pense, vous intéresserait fort, si j'avais le loisir de vous la raconter en détail. C'est, en effet, une histoire de Mariage. On y voit des choses merveilleuses, et qui nous montrent que le Ciel s'occupe des affaires de la terre : un ange quitte la cour du Seigneur, pour descendre ici-bas... quoi faire? préparer le Mariage de deux enfants de Dieu, et le mener à bonne fin.
Je sais au moins deux anges qui prennent un vif intérêt à ce qui va se faire ici, — et ce sont vos anges gardiens. Chargés de vous conduire,
(1) Bien que cette allocution puisse être donnée en tout temps, elle sera plus opportunément prononcée un jour de fête angélique : les SS. Anges gardiens, 2 octobre ; — S. Michel, 29 septembre et 8 mai; S. Gabriel, 2'» m»irs ; et surtout, S. Raphaël, 24 octobre.
ALLOCUTIONS MATRIMONMLES qS
à travers les sentiers de la vie, jusqu'au ciel, ils savent toute l'importance, — pour votre vie et pour la préparation de votre éternité, — de la démarehe que vous vous préparez à accomplir.
« Comment pourraient-ils s'en désintéresser?... Je n'hésite pas, pour ma part, à leur attribuer quelques-unes des rencontres qui ont amené, peu
j à peu, la cérémonie d'aujourd'hui.
j Et puis, les individus ne sont pas seuls à avoir \ des anges gardiens : la tradition catholique en ^ attribue aux nations, aux diocèses, aux villes, aux sociétés religieuses : or, la famille n'est-elle i pas, ne doit-elle pas être une société religieuse, ! fondée par Dieu, bénie par Dieu, guidée par jDieu, vivant selon Dieu, pour conduire ses memibres à Dieu?... Pourquoi donc cette société religieuse n'aurait-elle pas son ange gardien?... Oui, en ce moment, peut-être, il est un ange qui, depuis la création de l'humanité, n'avait jamais encore été appelé aux fonctions d'ange gardien ; or, une décision divine l'a désigné pour être l'ange de la famille qui va naître : et il est ici, prêt à recueillir les deux oui qui vont faire naître cette famille, et à prendre, à partir de cette minute, la garde du nouveau foyer. Pour lui aussi, l'heure est solennelle... et il me semble le voir penché sur vous, s 'intéressant à vos faits et gestes comme l'archange Raphaël s'intéressait aux faits
94 ALLOCUTIONS MATRLMONIALES
et gestes du jeune Tobie et de la jeune Sara, qu'il avait pour mission de marier.
...Car c'est à l'histoire de Tobie que je faisais allusion, dès le début de cet entretien. Vous la rappelez-vous? Je n'en puis dire que quelques mots.
Il y avait à Ninive, en Assyrie, une famille n'ayant qu'un fils appelé Tobie comme son père. On y priait Dieu avec ferveur.
Or, à la même époque et loin de là, à Rages, en Médie, il y avait une autre famille, celle de Raguel, n'ayant qu'une fille appelée Sara : là aussi on priait Dieu, pour l'heureux mariage de cette jeune fille.
Or, du haut du ciel, Dieu, recevant en même temps les prières de ces deux familles, décida de leur donner le bonheur par un commun Mariage: et il chargea de ce soin un des sept archanges (( qui se tiennent constamment en sa présence (i) », l'archange Raphaël. Comment celui-ci s'acquitta de sa mission, il serait trop long de le dire ici : qu'il me suffise de rappeler que cette divine histoire finit, comme toutes les belles histoires de la terre,... par un Mariage.
Combien d'histoires de Mariages ressemblent à celle-là !... Deux familles vivent loin l'une de
(1) Tobie, XII. 15.
ALLOCUTIONS MATRIMONLVLES gS
l'autre ; elles s'ignorent, ou ne se connaissent que vaguement. Ici un jeune homme fait l'orgueil de ses parents, là une jeune fille fait la joie des siens. Or Dieu les a fiancés l'un à l'autre: il faut qu'ils se rencontrent, qu'ils se connaissent, qu'ils s'estiment, qu'ils s'aiment... Et l'ange du Mariage se met en route ; disciple de Raphaël, il dispose tout, il prévoit tout, il ménage tout... et, comme l'histoire de Tobie, celle- -ci encore finit par un Mariage.
Je dis : « finit » ; je devrais plutôt dire : « commence » . Laissons aux romans la spécialité ie s'arrêter au Mariage et de résumer le reste en cette phrase classique : <( Ils furent heureux ît ils eurent beaucoup d'enfants ». Certes, c'est un beau résumé, et on doit vous souhaiter de réaliser ce programme !... Mais tout de même 3n pourrait le préciser, en disant, par exemple, x^mment vous mériterez le bonheur que nous »rous désirons.
Ici encore, laissons parler les héros de l'histoire de Tobie.
C'est tout d'abord le jeune époux qui dit à son îpouse, le jour même de ses noces : « Nous ne levons pas vivre dans le Mariage comme les )aïens qui ne connaissent pas Dieu, car nous, lous appartenons à une race sainte (i). »
Vous aussi, chers Fiancés, vous pouvez,
(1) ToMe, viii, 5.
96 ALLOCUTIONS MATRIMOMALES
comme le jeune Tobie, chanter les louanges de la race à laquelle vous appartenez, des familles dont vous êtes les représentants et que vous allez unir en vous...
(On peut donner ici quelques détails personnels.)
Vous serez dignes de tels précédents. Vous aussi, vous direz au Seigneur ce que lui disai Tobie : « Mon Dieu, vous savez que ce n'esi point par une simple vue de plaisir que j'aî| choisi cette âme-sœur pour associer sa vie à la mienne : c'est pour que nous ayons une posté rite qui continue à bénir votre nom dans tous les siècles (i). »
Quelle belle prière, pour des époux I,.. El quelle autre belle prière, que celle des invités df Raguel ! Je veux la dire, en demandant à vos invités d'en faire le thème de leurs prières poui vous au cours de la sainte messe : « Que Diei répande ses bénédictions sur vous, sur votr* épouse, sur vos pères et mères ! Puissiez-vou voir, tous deux, vos enfants et les enfants de vo enfants jusqu'à la troisième génération... même jusqu'à la quatrième : et que toute votr descendance soit bénie par le Dieu qui règn dans tous les siècles (2) I »
(1, Tobie, VIII, 9.
(2) Tobie, IX. 9-11
Notez aussi ce verset de la Bible : Quand cette prière eut été dite, « tous répondirent : Amen ; puis ils se mirent à table ; mais, même en ce ; festin de noces, ils conservèrent la crainte du ; Seigneur (i). »
N'est-ce pas un Mariage idéal?... Et ce n'est pas tout. Bientôt Tobie et Sara vont quitter Raguel et son épouse pour reprendre la route de Ninive... C'est le moment où les parents d'une jeune épousée lui donnent leurs derniers conseils pour la direction de sa vie nouvelle. Les parents de Sara se conforment à cet usage. Mais que lui disent-ils .^ Ecoutez encore, — ce sera ma dernière citation :
« Honore tes beaux-parents, aime ton mari, gouverne ta maison, et montre-toi irréprochable (2). »
Quel beau résumé, en trois lignes, du portrait de la femme modèle, qu'un autre écrivain inspiré avait tracé en une longue page (3) !...
Et maintenant, chers Fiancés, que dites-vous de l'ange du Mariage ?... et ne trouvez-vous pas que Raphaël a admirablement rempli sa mission?...
Je souhaite que l'ange de votre Mariage soit aussi heureux dans la charge qu'il assume au-
(1) Tobie, IX, 12
(2) Tobie. x, 13.
(3) Proverbes, xxxi, 10-31.
98 ALLOCUTIONS MATRLMONIALES
jourd'hui ! Je souhaite que vous ayez le même bonheur que les deux époux bibliques, dont l'auteur inspiré nous dit la nombreuse descendance et les longues années ; je souhaite que votre Raphaël à vous vous accompagne, vous protège, vous défende de toute embûche, vous garde dans la paix, dans l'union, dans la fidélité à Dieu... Je souhaite enfin que, dans longtemps... dans très longtemps, vous ayez la joie de le voir et de le remercier dans le ciel.
Ainsi soit-il !